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Le football est généralement décrit comme un moyen de rencontre entre les peuples, mais en réalité il est surtout question de haine; haine de son propre corps, haine de l'autre, haine du féminin, haine de la pensée se retrouvent dans le football. Les auteurs tentent ici de rendre compte de cette véritable culture de la haine afin de lutter contre le matraquage idéologique véhiculé par l'industrie capitaliste sous-culturelle de masse mais aussi par nombre d'intellectuels ayant renoncé à toute analyse critique préférant se complaire dans l'idéologie confortable du multiculturalisme footballistique, du football éducatif, démocratique, ...

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Ajouté le 01 mai 2006
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EAN13 9782296148376
Langue Français
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Remerciements à Nicolas et Patrick.

Présentation des auteurs

Camille DAL Doctorant en sociologie à l’université de Caen Ronan DAVID Doctorant en sociologie à l’université de Caen Hassan EL IDRISSI ATER à l’université de Caen Doctorant en physiologie de l’effort Malka MARCOVICH Historienne, Directrice pour l’Europe de la Coalition contre la traite des femmes (CATWE) Marianne NIZET Doctorante en psychologie à l’université de Caen Nicolas OBLIN Sociologue, chercheur libre à l’université libre de Bruxelles Ignacio RAMONET Directeur du Monde Diplomatique, professeur de Théorie de la communication à l’université de Paris VII – Denis Diderot David SINBANDHIT Master 2 de sociologie à l’université de Caen Patrick VASSORT Politiste, Maître de conférences en sociologie à l’université de Caen

SOMMAIRE

Avant-propos ..........................................................................................13 Camille Dal Le spectacle mondial de la violence............................................................15 Hassan El Idrissi et Nicolas Oblin Éduquer par le football… Est-ce bien raisonnable ?................................39 Ignacio Ramonet Le football c’est la guerre .........................................................................67 Marianne Nizet Coupe du monde 1998 : on vous aura bien eus ........................................75 Patrick Vassort L’étrange économie du football .................................................................89 Malka Marcovich Tourisme sportif/sexuel et marchandisation du corps des femmes ............131 Ronan David Le bestiaire de football : la fabrication des mâles ....................................155 David Sinbandhit Vous reprendrez bien une petite Coupe… du monde ? ...........................181

Avant-propos

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u 9 juin au 9 juillet 2006, le monde sera « reçu par ses amis » en Allemagne, comme le veut le slogan que les organisateurs ont choisi : « le rendez-vous de l’amitié ». Ce slogan, au-delà de la niaiserie apparente, reflète plus gravement l’idéologie assourdissante d’un tel événement et, de façon mensongère, vise à occulter la réalité du sport de compétition et ses ravages en faisant passer la compétition mondiale pour une rencontre amicale.

Beaucoup d’entre nous seront ainsi surpris de compter parmi leurs amis des dictatures, des régimes policiers, des brutes encramponnés et shootés 1 , des supporters alcoolisés et violents, des joueurs ouvertement nostalgiques des régimes fascistes ou encore des proxénètes organisant la traite des femmes et leur parcage dans d’immenses bordels. Certains seront également étonnés de constater que la fête sportive ne peut se tenir que sous haute surveillance policière ou qu’hospitalité sportive rime avec matraques et contrôles d’identité. Le monde du football et du sport en général n’a jamais entretenu, en réalité, avec l’amitié, qu’un rapport dialectique qui confine à la haine. Haine de son propre corps à travers la soumission à une pratique physique violente, haine de l’autre, envisagé en permanence comme un adversaire qu’il faut dominer, vaincre, abattre, haine du féminin nécessairement faible, inférieur et ridicule et, en somme, haine du vivant, objectivé, méprisé, écrasé, reflétant bien plus un amour de la mort, qui surgit régulièrement au coin d’une tribune ou au milieu d’un stade. S’ajoute à cela une haine de la pensée, ensevelie par le crétinisme de cette institution qui, philosophiquement, est d’une pauvreté réflexive difficilement égalable en tant qu’elle ne donne nullement à penser le vivant, l’humanité, l’existence et encore moins à en altérer la réalité. Le vivant est purement nié par
1 Jean-Marie Brohm, Les Shootés du stade, Paris, Éditions Paris-Méditerrannée, 1998.

l’autorité capitaliste véhiculée par le football, celle qui permet de mettre les individus au pas et d’écraser toute conscience de soi et de son être au monde. À la pensée se substitue alors la violence dont nous sommes les témoins quasi quotidiennement et qui reflète la logique haineuse du football. C’est de cette véritable culture de la haine 2 que nous tentons de rendre compte dans cet ouvrage afin de lutter contre le matraquage idéologique véhiculé par l’industrie sous-culturelle de masse 3 mais aussi par nombre d’intellectuels 4 ayant renoncé à tout travail critique d’élucidation du phénomène football, préférant se vautrer dans l’idéologie confortable du multiculturalisme footballistique, du football éducatif, du football démocratique ou du football art… C’est pourquoi il nous semble important de démontrer que le football n’est pas que le simple reflet d’une société violente, ni une victime des hooligans ou de l’argent, mais qu’au contraire il promeut de façon intrinsèque la violence et la haine. Il s’impose comme système idéologique et politique de destruction politique des corps et du corps politique afin d’accentuer la domination capitaliste. Il est l’un des plus puissants outils d’imposition de la domination capitaliste tant par le voilement et l’abrutissement des consciences qu’il génère que par la rationalisation et l’aliénation du corps qu’il engendre. Cet ouvrage se veut donc une réponse violente à la violence capitaliste du football, « ce n’est pas la peine de dire que nous contredisons nos principes, nous ne les contredisons pas, nous faisons ce que nous pouvons faire de mieux dans un monde où l’utopie de Tolstoï, qui est de convaincre l’ennemi par la force de l’amour et du pardon, est un bêlement de moutons ridicules » 5 .

Voir sur ce sujet, Peter Gay, La Culture de la haine, Paris, Omnibus, 1998. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, La Dialectique de la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1974. 4 Voir sur ce sujet, Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée de tous les maux et recul de la pensée. [De la Coupe du monde 1998 à la Coupe du monde 2002], 3ème édition, Paris, Les Éditions de la Passion, 2002. 5 Vladimir Jankélévitch, « Corps, violence et mort », in Collectif, Quel Corps ?, Paris, Les Éditions de la Passion, 1986, p. 122.
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Camille Dal

LE SPECTACLE MONDIAL DE LA VIOLENCE
« Le ridicule dans lequel le tassement régulier des marchés traîne l’esprit de compétition ne rend que plus absurde et plus odieux le leitmotiv de l’éducation traditionnelle : “Que le meilleur gagne !”. L’enfant n’a nul besoin de victoires sur lui ni sur les autres ; elles sont autant de défaites assénées à sa capacité d’aimer et d’être aimé, elles instillent en lui la peur de jouir, car au regard d’une société ou tout doit être pesé, acheté, vendu, prêté, rendu, payé, la jouissance est, par sa gratuité naturelle, une faiblesse et une faute. » Raoul Vaneigem 1

’institution footballistique, avec son lot de violences mortelles, semble bien illustrer l’affirmation d’Erich Fromm selon laquelle « l’homme diffère de l’animal par le fait qu’il est un tueur » 2 . Nous pourrions ajouter à cela que l’homme se rapproche de l’animal par le fait qu’il est un footballeur et qu’une fois chaussés les crampons, la « fête des animaux » 3 peut réellement avoir lieu. Des insultes aux affrontements physiques, en passant par les agressions sexuelles, le racisme, l’antisémitisme, le trafic
Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire, Paris, Éditions Seghers, 1990, p. 130. 2 Erich Fromm, La Passion de détruire. Anatomie de la destructivité humaine, Paris, Éditions Robert Laffont, 1973, p. 26. 3 Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. Planète des singes, fête des animaux, Paris, Les Éditions de la Passion, 1998.
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d’êtres humains, le dopage, etc., ces actes qui révèlent l’existence de ce que Freud définit comme la pulsion de mort et qui visent à la destruction – de soi et/ou de l’autre – sont révélés médiatiquement la plupart du temps sans être interrogés, analysés, explicités, ils sont très rapidement rabaissés au rang d’accidents de parcours, de « boulettes », bref de dérapages incontrôlés dont le football n’est en aucune manière responsable. Il semble alors que seuls quelques événements dramatiques majeurs dans l’histoire du football ont réussi à éroder l’optimisme des football-addict, comme ce fut le cas notamment lors des drames du Heysel, de Sheffield ou encore de Furiani. À croire que lorsque le nombre de morts n’est pas à deux ou trois chiffres, le problème n’est pas signifiant, faisant de la banalisation de la violence une tendance lourde, profonde et mortifère du football. Alors qu’actuellement un match de football nécessite le déploiement de plusieurs centaines de policiers par joueur sur le terrain, dans les tribunes et en dehors du stade, certains continuent naïvement de penser le football comme une manifestation de joie, un rassemblement populaire festif, faisant fi des implications morbides de cette adoration du ballon rond. Nul doute que la Coupe du monde qui a lieu en Allemagne cette année apportera elle aussi son lot de violences et de régressions intellectuelles, dans cette massification de la bêtise, ce creuset abrutissant où sont exacerbées les pires bestialités, valorisées même en tant que virilité 4 . Ainsi, à l’opposé des épris
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Voir sur ce sujet Ronan David, « Le bestiaire de football : la fabrication des mâles », texte infra. Il est intéressant de voir, également, que les affaires de violences sexuelles en lien avec le football sont nombreuses. Voir par exemple : « Tout amateur de football sait à quel point le commentaire en direct d’un match est plus intéressant qu’un compte-rendu en différé d’une rencontre passée. […] C’est sans doute pour cela qu’un jeune footballeur nigérian âgé de 18 ans à l’essai dans plusieurs clubs de Londres – dont une formation de Premier League – a utilisé son téléphone portable pour commenter en direct le viol qu’il était en train de commettre avec deux complices. La victime, âgée de 17 ans, avait eu des relations sexuelles avec un certain “Little Man” […]. C’est alors qu’il l’a emmenée dans un appartement où l’espoir nigérian l’a forcée à des actes sexuels alors qu’il commentait la scène à un ami sur son téléphone portable. […]. Jolie performance, cet apprenti footballeur a au moins un point commun avec Wayne Rooney qui avait signé des autographes lors des visites dans un bordel qui ont récemment fait scandale » (« Viol commenté en live par téléphone mobile »). « L’attaquant international portugais de Manchester United (1ère div. anglaise de

Le spectacle mondial de la violence

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de ce sport-roi rendus aveugles par leur adoration du dieu Footix, l’objectif de cet article est de montrer que le football, sous différentes formes, est directement coupable des violences itératives, plus ou moins dissimulées, qui jalonnent son histoire et que celles-ci ne sont pas des dérives mais bien plus les symptômes de sa logique de fonctionnement. Nous verrons ainsi que la violence structure le football, elle est la charpente sur laquelle s’érige le spectacle, l’ossature qui fonde la teneur virile du rapport de force et à ce titre, le football se présente comme une entreprise permettant une véritable institutionnalisation de la violence et, à tous les niveaux, « qu’elle soit commanditée, “involontaire” (dans le “feu de l’action”) ou effectuée “dans les règles” (de l’art !), la violence anime le jeu, lui donne sa fougue, son “odeur” » 5 . Enfin, nous nous attacherons à ce qui nous apparaît comme la forme de violence symbolique et physique la plus « parlante », probablement la plus répandue dans le football, la haine de l’autre, omniprésente, dont le racisme et l’antisémitisme sont des révélateurs particulièrement intéressants.
football), Cristiano Ronaldo, a été arrêté mercredi par Scotland Yard et est interrogé sur une affaire de viol, ont annoncé les médias britanniques. […]. À la même période, un joueur de Leeds (1ère div. anglaise), avait également été inculpé pour viol sur une jeune femme de 20 ans. Plus récemment, le 13 juin 2005, l’attaquant néerlandais d’Arsenal, Robin van Persie, 21 ans, a été arrêté et a passé deux semaines en prison après une plainte pour viol. » (AFP, 19 octobre 2005). « George Best, l´ancienne star de Manchester United, est sous le coup d´une enquête pour agression présumée sexuelle sur une adolescente de moins de 13 ans, a annoncé la police britannique, mardi. […] Robin van Persie, l’attaquant néerlandais d´Arsenal, a lui aussi été interpellé lundi à Rotterdam dans le cadre d´une affaire de viol, a-t-on appris mardi de sources judiciaire ». (« Deux stars du foot inculpées dans des affaires de viols », Agence AP, 15 juin 2005 »). « David n’a pas encore 18 ans. Il est accusé (avec son frère, son cousin et un troisième copain) de viol et de contrainte sexuelle en commun […]. Ce 26 juin 2004, lorsqu’il entre dans la minuscule salle de bain d’un appartement de banlieue, qu’il trouve Virginie, 15 ans, nue et coincée entre les toilettes et la baignoire, il ne se pose aucune question […] Il y avait un match de foot. L’un des garçons a été se chercher un kebab. Ce jour-là, ils avaient décidé de passer une soirée “foot-sexe”. La jeune fille, assurent-ils, était consentante ». (« Une bande de jeunes jugée pour contrainte et viol collectif », www.france3.fr, jeudi 6 octobre 2005). 5 Frédéric Baillette, « Football. Les cristaux de la violence », in Quel Corps ?, n° 40, « Football Connection », juillet 1990, p. 59.

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Le viol de la vierge Football
À chaque fait de violence dans le football sont accusés, en vrac et de façon plus ou moins justifiée, les hooligans, l’argent, le dopage ou encore la nature humaine, dans une déresponsabilisation globale de la machine football, comme le montre par exemple Daniela Conti, membre de l’UISP (Union italienne du sport pour tous) qui affirme que « le racisme est un problème de société, pas celui du football » 6 . Innocente victime à la fois de l’agressivité humaine et de la violence sociétale dont il est le produit, ce paradis perdu serait, par nature, doté de vertus éducatives, pour la paix, la fraternité et le rapprochement des peuples. Cette idéologie mystifiante, qui néglige profondément l’histoire, aveugle par ailleurs nombre d’intellectuels lorsqu’il s’agit de faire preuve d’esprit critique à l’égard du football 7 . Les régressions angoissantes d’intellectuels versant dans la réflexion de café du commerce, auxquelles on a pu assister, de façon exemplaire, lors de la victoire de la France en 1998 montrent la puissance de l’endoctrinement footballistique et la difficulté de se défaire de cette emprise idéologique. Cette cécité intellectuelle dont ils font preuve est en partie le résultat d’un refus de voir dans le football ce qu’il est, c’est-à-dire fondamentalement une pratique compétitive et non un simple jeu. Il est ainsi trop simple de dire que le football crée du lien social seulement par le fait qu’il regroupe des joueurs sur un terrain et des supporters dans les tribunes, ou de dire qu’il produit un esprit de solidarité parce que les joueurs doivent se soutenir et s’entraider pour atteindre un même objectif. Cette brillante analyse dont nous font part Pascal Boniface et Christian Bromberger, qui n’hésitent pas à comparer le football et sa logique de fonctionnement au carnaval, à la fête ou encore à « une partie de billes ou de jeu de l’oie », « une partie d’échecs ou

Joachim Barbier, « Racisme : quand le foot contre-attaque », in L’Humanité, 27 mars 2003. 7 Voir sur ce sujet Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée de tous les maux et recul de la pensée. [De la Coupe du monde 1998 à la Coupe du monde 2002], 3ème édition, Paris, Les Éditions de la Passion, 2002.
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Le spectacle mondial de la violence

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de dames » 8 , montre l’inaptitude de ces auteurs à définir le football et à en saisir la logique compétitive qui s’étend bien au-delà du simple jeu. Pour le passionné de football qu’est Pascal Boniface, si le football « met au jour des tensions, c’est parce qu’elles existent déjà », et en ce sens « le sport n’est pas à l’origine d’affrontements. Bien plus, le sport permet de canaliser la violence : on respecte plus l’adversaire sur un terrain de sport […] » 9 . Nul doute qu’il s’agissait de respect quand « au cours du match Inter-Atalanta, un scooter fut lancé depuis les tribunes supérieures de San Siro » 10 , ou quand des bananes sont lancées sur le terrain et des cris de singes scandés dans les tribunes – ce qui est devenu très fréquent. Il doit s’agir également de l’« apprentissage des règles de l’esprit de solidarité » 11 , comme se plaisent à les nommer ces deux auteurs, quand, « à l’issue des barrages retour de l’Euro Espoirs, le Portugal a battu la France aux tirs au but. Après le match, les Portugais ont littéralement saccagé leur vestiaire : plafonds cassés, excréments sur les murs, tables explosées, verres brisés » 12 . L’analyse dominante des causes de la violence dans le milieu footballistique, tristement répandue parmi les intellectuels 13 et propagée par les médias, qui met le football hors de cause, qui le place comme victime de la nature humaine destructrice, ne permet pas de voir le rôle réel, déterminant et déterminé dans ces violences, que revêt le football. Au contraire, cette amblyopie volontaire qui met d’emblée le football hors de toute

Pascal Boniface et Christian Bromberger, « Football : réquisitoire absurde », in Le Monde, 24 juin 2002. 9 Pascal Boniface, « La planète football : un monde sans guerre ? », compte rendu de communication, http://xxi.ac-reims.fr/fig-st-die/actes/actes_2005/cr /cr_boniface.htm, page consultée le 21 janvier 2006. Voir également au sujet des vertus éducatives du football, Hassan El Idrissi et Nicolas Oblin, « Éduquer par le football… Est-ce bien raisonnable ? », texte infra. 10 Jean-Jacques Bozonnet, « La violence et le racisme pèsent sur le Calcio », in Le Monde, 5 décembre 2005. 11 Pascal Boniface et Christian Bromberger, « Football : réquisitoire absurde », in Le Monde, 24 juin 2002. 12 Paul Miquel, « Les casseurs du foot », in L’Express, 27 novembre 2003. 13 Voir sur ce sujet Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée de tous les maux et recul de la pensée. [De la Coupe du monde 1998 à la Coupe du monde 2002], op. cit.
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atteinte, disculpé avant même d’être interrogé, permet de ne pas altérer l’institution, ce qui est un moyen de sa survie. La désignation de coupables extérieurs permet de mettre la légende footballistique hors d’atteinte, inaltérée par des violences qui apparaissent comme insignifiantes au regard des passions unanimes qu’elle suscite. Les coupables les plus souvent incriminés lors de ces batailles rangées sont les hooligans, ces individus qui pourrissent le milieu et qui violent la vierge football. Pour les défenseurs du football, l’explication de la présence de hooligans dans les stades se réduit à la recherche de violence sans rapport d’aucune manière avec le spectacle de dribbles et autres passements de jambes que le football donne à voir. Leur présence dans les stades n’est pas questionnée au regard de la logique compétitive. À l’inverse, nous émettons ici l’hypothèse que les hooligans sont bien plus une figure exemplaire, paroxysmique, de supporter en tant qu’ils portent le soutien de leur équipe à son point culminant, ils réalisent ce que le supporter « moyen » contient. À cet égard, il est simpliste et surtout faux d’affirmer, comme le fait Patrick Mignon, que « les hooligans n’aiment pas le foot et [qu’]ils se servent des alentours du stade pour exprimer leur violence » 14 . Cette idée infondée, qui sert seulement à « sauver » le football du discrédit, est contredite par la réalité, les faits et les témoignages. Car les faits sont têtus et, plus que jamais, permettent de démentir les propos déculpabilisants des amis du cuir, qui prônent l’innocence de ce sport, ce « rendez-vous de l’amitié » 15 qui serait victime de parasites venus de nulle part. Si les hooligans n’aiment pas le football, pourquoi les retrouve-t-on à chaque match important ? Pourquoi ici et pas ailleurs ? Au contraire, il semble que ce soit le football lui-même, de par sa nature, son fonctionnement et ses enjeux politiques, qui donne naissance au hooliganisme et aux violences dans et hors des tribunes. Les hooligans sont avant tout des supporters, la frange radicale de ceux-ci certes, et de fait ils constituent un bon analyseur du supporterisme et de la violence qui règne dans les tribunes, mais aussi autour du stade, devant la
14 Patrick Mignon, cité in Guillaume Cherel, « Les Hooligans sont-ils perdus pour le football ? », in L’Humanité, 3 juillet 1998. 15 Je fais référence ici au slogan choisi pour la Coupe du monde 2006 qui aura lieu en Allemagne : « Le rendez-vous de l’amitié ».