FRANCHIR LES LIGNES
99 pages
Français

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FRANCHIR LES LIGNES

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Description

La question de la scolarité reste problématique chez les Gitans. Quoique sédentaires, beaucoup sont illettrés. Ils n'ont d'autres ressources que de vivoter entre eux avec l'aide des services sociaux.
Analphabète, H* prend conscience à 19 ans d'avoir raté l'école. Un challenge terrible et inquiétant s'impose à lui : il décide de venir chaque jour chez un Payo apprendre à lire pour s'assumer comme un Gitan moderne. Il ose franchir les lignes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 décembre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782806123701
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Transitions sociales et résistances
Sous la direction de Xavier Briké
En dépassant les clivages des disciplines, les ouvrages cherchent à saisir les enjeux contemporains qui traversent les champs du social. Ils visibilisent des réalités méconnues en élaborant des savoirs transversaux et des pistes concrètes d’actions pour le travail social et psycho-social. Alors que le pouvoir étatique de redistribution et de soutien solidaire se fragilise et que les inégalités croissent, apparaissent de nouveaux pouvoirs d’agir et des perspectives de faire commun, dans des mondes en profonde transition. Dans les marges se déploient des pratiques innovantes pour les métiers du soin et de l’accompagnement. Les experts de vécus en sont les témoins privilégiés. À partir de recherches ethnographiques rigoureuses, leurs récits donnent à appréhender les modes d’existence de l’exclusion, des inégalités, des conditions d’exil et de pauvreté comme les rapports de dominations qui y sont inhérents. Des mouvements citoyens aux logiques institutionnelles jusqu’aux mondes virtuels, les méthodes de recherche qui soutendent ces études rendent compte de pratiques de résistance et de mobilisation jusqu’alors inédites. Au-delà de la simple dénonciation, la production de savoirs qui émane de cette approche interdisciplaire des pratiques de soin et d’accompagnement, éclaire les contestations sociales tout en rediscutant les options du politique et les pratiques institutionnelles.
Comité scientifique
Jean-Luc Brackelaire (UNamur – UCLouvain), René Beaulieu (HELHA), Xavier Briké (UCLouvain – HELHA – SSM Le Méridien), Marc Chambeau (HELHA – FMJ), Sonia de Clerck , Émilie Duvivier (ISL/IU2S – Université catholique de Lille), Jean-François Gaspar (HELHA – HENALLUX – CÉRIAS – CESSP Paris), Véronique Georis (AMOS – Le Grain), Manuel Goncalves (SSM Le Méridien – LBFSM), Julie Hermesse (UCLouvain), Jacinthe Mazzocchetti (UCLouvain), Silvia Mesturini (ERC-CNRS, Paris), Jean-Claude Métraux (UNIL, Lausanne), Emmanuel Nicolas (HELHA), Laura Odasso (IMC, Collège de France, Paris), Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (INALCO – CESSMA, Paris), Olivier Servais (UCLouvain), Sophie Tortolano (SSM LLN – Saint-Gilles), Martin Wagener (UCLouvain).
Déjà paru dans la collection :
Justine Masseaux, Une matenité impensée. Devenir mère suite à un déni de grossesse , 2019. Mauro Almeida Cabral, (L) armes d’errance. Habiter la rue au féminin , 2020.
Titre


Franchir les lignes

Gitans/Payos, même combat

Première saison
Copyright



















D/2020/4910/67
EAN Epub : 978-2-806-12370-1

© Academia – L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Exergue


« Mon principe est : s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire. »
Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Paris, Allia, 2001
Préface
Habituellement, quand j’écris sur les Gitans, les Gens de la route, les Roms, j’appelle une série de chercheurs 1 dont j’apprécie les capacités d’entrer dans les mondes tsiganes : pour certains, voyeurs respectueux d’une frontière qu’ils ont préalablement identifiée, pour d’autres courageux anthropologues engagés dans des interactions avec tel collectif circulant et/ou sédentaire, avec telle personne attachante et souvent au destin tragique et encore, c’est plutôt mon cas, attentif aux instants où les interactions gitanes incluent des « Payos », des « non-Tsiganes », topiques de fragilisation des frontières, portes d’entrée entrebâillées sur les mondes tsiganes : par exemple des Gitans catalans de Perpignan, quartier Saint-Jacques, réparant des meubles du XVIII e siècle pour de prestigieux antiquaires du quartier historique centre urbain d’« als banyes » de Barcelone, ou encore effectuant de vastes tournées villageoises transfrontalières pour acheter, comme brocanteurs, de vieux meubles et tableaux qu’ils soumettent aux mêmes antiquaires, et encore des tournées de Perpignan à Strasbourg et Lille pour revendre des napperons achetés à « l’entrepôt chinois » du port de Valencia et imitant les mêmes dentelles très coûteuses des Flandres, et encore, et encore… toutes sortes de situations d’échanges marchands entre Gitans et Payos, qui ont comme caractéristique d’engager des relations de confiance, parfois affectives et durables. Tel le célèbre Miquelet, revendeur de tapis iraniens, choisis à Tabriz et à Ispahan, revendus trois fois le prix d’acquisition, mais deux fois moins cher que celui du « marché officiel » européen. Ces dernières transactions se développent depuis des années et des liens d’amitiés se sont noués entre la famille de Miquelet, ses fournisseurs et ses clients, médecins, cadres supérieurs, etc. les enfants et petits-enfants du Gitan perpignanais, et ceux de familles gitanes liées, ont suivi leurs cursus secondaires puis universitaires dans les meilleurs établissements barcelonais. Et encore, et encore… Néné, jeune pasteur évangélique, m’ouvrant les portes de son « espace social » dédié aux jeunes Gitans de Saint-Jacques coutumiers de l’héroïne dès les années 1990, confiance qui dure encore. Et Rose Gimenez, « la Gall » et son mari « Mouri », Gitane perpignanaise m’accordant sa confiance pour rédiger le bulletin de l’association « Renouveau Gitan » qu’elle avait créé pour combattre le clientélisme municipal. Et encore, et encore…
Cette longue énumération je ne la propose pas pour faire état d’aventures exceptionnelles, mais tout simplement de rapports intenses et durables bâtis sur des interactions d’échanges ET marchands ET indissociablement affectifs qui durablement permettent des passages de « frontières ». Toujours vers les mondes Tsiganes.
Philippe Fayeton, homme de lettres, quatorze ouvrages publiés, décidant, sa retraite prise, de se consacrer à l’action sociale associative, prend « en charge » le 26 mars 2019 un jeune Gitan de dix-neuf ans : « H* comme Héros », ainsi le désigne-t-il. Ce jeune analphabète de la communauté des Gitans catalans de Narbonne n’a pas bénéficié de l’attention que Jean-Paul Carrère, Stéphane Henry, Bob Gimenez, etc. ont développé à Perpignan à partir du service municipal de la jeunesse, dès les années 1990, en formant de jeunes mères de la communauté gitane perpignanaise à des fonctions d’accompagnement scolaire de premier cycle. Il a vécu en marge, puis en dehors de l’école publique. Et le voici, jeune majeur, qui veut conduire une voiture et, pourquoi pas, chercher un travail : la culture des Payos, ignorée pendant l’enfance et l’adolescence surgit et impose la maîtrise de la lecture et de l’écriture.
Philippe Fayeton reçoit et accepte la demande : sans jouer des jeux affectifs de fausse proximité durant les séances quotidiennes d’apprentissage, il exige, jour après jour, mois après mois que H* franchisse ce barrage sans cesse activé par un rituel « chez nous c’est comme ça ! » .
On ne prend pas aux Payos, rappelle aussitôt Philippe Fayeton, (une technique qui permettrait aux Gitans d’en tirer tel ou tel avantage) sans entrer un tant soit peu dans leur univers culturel et social. H* apprend, vite et bien, sans jamais fléchir la volonté de Philippe de l’exigence de franchissement du barrage Gitans/Payos.
Le 15 novembre, à 23 : 28, H* écrit une lettre d’une page riche de qualité orthographique, et stupéfiante de maturité sociale et d’humanisme. Philippe a-t-il « gagné » ? Il n’en dit rien et exige encore et encore le franchissement non seulement symbolique, c’est fait, mais encore factuel de la frontière du « chez nous » . Et l’interaction se poursuit, s’amplifie des mois, jusqu’en juillet. En n’entrant jamais dans le « chez nous » de H*, mais en renouvelant jour après jour son invitation à le rejoindre : Philippe Fayeton a maîtrisé l’interaction. Maître d’un apprentissage, il a généreusement proposé un partage de valeurs initiatrices de la réalisation du rêve de H* : lire, écrire, travailler chez les Payos sans renoncer à son monde gitan. On aurait pu imaginer le formateur happé par la communauté gitane narbonnaise, le travail ne manquait pas…
Philippe Fayeton n’a pas cédé : « tu veux acquérir les bases de notre culture et travailler avec nous ? Alors, viens, viens, viens » .
Admis au Service Civique, H* franchit le premier barrage. Et d’autres barrages cèdent déjà, qui le rapprochent de Bianca et Philippe Fayeton.
Admirable récit de ce parcours millimétré, de « chez eux » à « chez nous », à l’inverse des trajectoires de tous les chercheurs cités en entrée de cette préface.
Bravo l’artiste.
Alain Tarrius
Professeur émérite de sociologie et d’anthropologie « Villes et Migrations » Université Toulouse Jean Jaurès.


1 Par exemple Alain Reyniers, Jean-Pierre Liegeois, Michel Degrange, Henriette Asseo, la Professeure Teresa San Roman de l’UABarcelone, le Professeur Leblon de l’Université de Perpignan, et encore la thèse de médecine de Michel Guardiola, à Montpellier en 1976, les travaux de Nadia Valls, à Perpignan et ceux de Gérard Gladin en 1994 à Perpignan pour le ministère de la Justice. Et les travaux récents de Gaëlla Loiseau sur les Gens de la route et de Alexandra Clavé-Mercier sur les circulations des Roms de Bulgarie à Bordeaux.
Prologue
Ceci est le récit d’une véritable épopée. C’est-à-dire l’histoire réellement vécue d’un héros portant sa quête au fond du cœur, traversant des vallées profondes et gravissant des montagnes abruptes, pénétrant des déserts désolants et des forêts touffues, avec des sortilèges lancés par quelques mauvaises sorcières, avec des aidants et des opposants, et puis des rêves et des mirages : tout y est.
Je relaterai notre épopée telle que je l’ai vécue, assumant une totale subjectivité. J’écris « notre » épopée parce que j’ai voyagé aux côtés du héros, dans le rôle humble (mais néanmoins décisif) de l’aidant. Chemin faisant, il s’est avéré que la découverte fut réciproque, chacun de nous découvrant au-delà de l’autre un monde quasi inconnu : les Gitans et les Payos.
J’aurais tant aimé que le héros raconte son aventure, ou pour le moins que nous puissions la raconter ensemble. Son témoignage n’en aurait eu que plus de force et il aurait fait preuve de son grand effort et de sa détermination. Malheureusement (à mes yeux), il s’y est refusé. Par pudeur. Afin que son anonymat soit respecté je le nommerai donc H* (pour Héros) en m’appuyant sur la définition de Romain Rolland :
Un héros ! … Je ne sais pas trop ce que c’est ; mais, vois-tu, j’imagine : un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas. (Romain Rolland, Jean-Christophe , www.bibebook.com , p. 786).
L’aventure s’est installée subrepticement dans ma vie, sans prévenir, sans sembler devoir bousculer le rythme tranquille de ma retraite prolétaire. Ce qui n’était proposé que comme un petit coup de pouce sans grande ambition, sans grand engagement, sans calendrier et sans enjeu, s’est peu à peu transformé en odyssée, occupant mes pensées et mon agenda, me forçant à m’informer pour comprendre, à réviser mes propres valeurs, à contacter des spécialistes. À foncer.
Le voyage au long cours, on le sait, ne va pas sans interrogation sur son but et sa durée. Comme l’a si joliment décrit Jonathan Swift, il ne va pas non plus sans effroi. Les voyageurs subissent quelques tempêtes, éprouvent des temps de désespoir, mais ils font aussi certaines découvertes totalement stupéfiantes, et s’enrichissent d’un retour introspectif sur soi, sur le voyage lui-même et sur le sens de ce voyage.
Voyager au long cours implique de renseigner quotidiennement le Journal de Bord. Chaque jour, avec constance, consigner les relevés au sextant et les changements de cap négociés dans l’urgence pour éviter les grains, lister les inventaires de matériels et provisions, noter les humeurs climatiques. Les humeurs humaines aussi. Une tâche parfois fastidieuse, bien sûr, mais essentielle aux historiens et archéologues qui, quelques siècles après, se réjouiront de la trouvaille sauvegardée dans le fond d’un disque dur oublié.
Avant le départ, sans en tirer toutefois la moindre fierté, je me savais goy et je me savais gadjé , et aussi frenchy ou encore franzose ; eh bien désormais je me sais payo en plus ! J’étais donc le monsieur Jourdain des Payos ! Désormais affublé d’une nouvelle étiquette, cette exclusion me définit un peu mieux, au moins pour partie. Ce Grand Voyage aurait-il un aspect initiatique, révélant les personnages à eux-mêmes et au monde ?
Notre grand voyage commence le mardi 26 mars 2019 à 17 : 00.
Le point de départ est situé au centre-ville de Narbonne (43°10’56” N – 3°00’14” E, altitude onze mètres) dans un local mis à disposition de l’association « La Maison des Potes » au cœur du quartier Bourg pour des activités d’accompagnement scolaire. Nous naviguerons surtout à l’intérieur de mon domicile et aurons fait quelques incursions à Montpellier et Carcassonne.
À l’heure où, me fondant sur mon Journal de Bord, je commence de rédiger ceci, notre Grand Voyage n’est pas encore terminé. Nous avons déjà bourlingué onze mois, nous nous sommes parfois perdus et avons dû rebrousser chemin, nous avons aussi connu des hésitations. Je ne sais pas encore si le héros réalisera son rêve et atteindra son Graal, et je ne sais pas où nous terminerons. Mais la route est belle. Et H* le Héros, chaque jour plus fort et plus fier, commence à enregistrer quelques victoires sur le monde et sur lui-même…
Mardi 26 mars 2019
– Bonjour, je me présente, je m’appelle H*, j’ai 19 ans, je ne sais pas lire et écrire.
J’ai beau avoir été prévenu, ça fait un sérieux choc. Poignée de main solide, regard franc, le jeune homme qui me fait cette annonce se tient bien droit devant moi. Grand et mince, le teint mat, les cheveux noir corbeau soigneusement lissés à la Dapper Dan, le T-shirt noir rehaussé d’un grand motif doré, le garçon a belle allure et il le sait. Il reste très respectueusement debout. Je le fais asseoir.
Notre rencontre est organisée par l’entremise d’Inès Meyer-Eltz, éducatrice spécialisée de l’association ABP, qui a rencontré mon épouse Bianca dans le cadre d’une action de soutien scolaire. Chaque fin d’après-midi, Bianca seconde bénévolement Renata Csaszarova de l’association « La Maison des Potes » dans sa mission d’accompagnement à la scolarité auprès d’un public fluctuant de jeunes du quartier Bourg. Essentiellement des Gitans qui fréquentent l’école primaire de manière plus ou moins aléatoire. Totalement aléatoire.
Le sous-quartier « Bourg » se distingue du quartier « Cité », de l’autre côté du canal de la Robine, par une population pauvre de l’ordre de deux mille habitants logés dans un bâti ancien et vétuste, voire insalubre. Il semble qu’une part significative de la population du quartier se revendique gitane. L’espace public y est souvent occupé comme extension du domaine privé, avec des groupes installés en rond sur des chaises, les enfants jouant à proximité 2 . Les équipements principaux sont le Centre Hospitalier, les Halles, les écoles maternelle et primaire ainsi qu’un collège. Il ne manquerait pas grand-chose pour en faire un quartier bobo, et certains y pensent sérieusement pour qui la ville est une affaire à faire.
Né à Narbonne un soir de Noël, H* aurait passé quelques mois dans l’école primaire publique du quartier Bourg, mais au fond de la classe où il était supposé faire des dessins pour ficher la paix à la maîtresse, et pas tous les jours. Puis, toujours dans le quartier, il est entré au collège pour le principe et sans faire de bruit, histoire d’attendre qu’il atteigne l’âge de la liberté. C’est ce qu’il m’explique. Et il ne sait ni lire ni écrire.
Depuis quelques semaines, il a commencé d’apprendre tout seul les « lettres-alphabet » parce qu’il veut savoir lire les formulaires… Sur le coup, j’ai un peu de mal à saisir l’importance vitale que peut avoir pour lui « savoir lire les formulaires ». Parce que les formulaires, c’est tout de même le genre de texte qu’on peut ne pas avoir envie de lire… Il me faudra attendre deux semaines pour qu’il me révèle sa réelle motivation, c’est-à-dire le motif de sa motivation.
Je savais bien qu’il y a aujourd’hui encore en France des analphabètes et des illettrés (deux millions et demi au dernier comptage), mais c’était pour moi une réalité statistique, quasiment du virtuel. Je pensais que c’était le triste lot de quelques vieillards, ou des récents immigrés et de leurs enfants, ou des habitants des territoires oubliés d’outre-mer. Je n’avais jamais imaginé qu’un jeune urbain né et ayant grandi en France métropolitaine puisse aujourd’hui être illettré, voire en l’occurrence analphabète.
Je n’arrive pas à saisir ce que peut impliquer ce « ni lire ni écrire » dans la perception de la vie quotidienne.
J’essaie de faire le point rapidement. Où en est-il ?
Le jeune homme s’exprime très aisément. L’étrange réalité est qu’il n’est pratiquement jamais allé à l’école ! Pas de maternelle, pas de primaire, et, bien sûr, pas de collège. Incompréhensible… Comment est-ce possible ?
En conséquence, il n’a aucune idée de géographie et lorsque je lui demande de me citer une montagne, il hésite un peu, et puis il propose :
– Les Hauts de Narbonne ?
Il s’agit en fait d’un lotissement qui se veut un peu chic implanté sur une colline culminant à soixante-quinze mètres d’altitude à la sortie de la ville.
Poussant plus loin ma question, je constate que le nom des magnifiques Pyrénées que l’on aperçoit par beau temps lui est inconnu. Quant à la Méditerranée qui clapote à douze kilomètres, elle lui est un grand mystère alors même qu’il est déjà allé à Gruissan et à Narbonne-plage. D’ailleurs, il ne sait pas nager.
Il me dit vouloir passer son permis de conduire – selon lui c’est possible de le passer oralement – mais ne doit-il pas être capable de lire les panneaux ?
Et il ignore tout du système métrique. Kilomètre et kilogramme sont des mots déjà entendus, mais rien de plus.
Il ne sait pas non plus faire les opérations simples de calcul ! Je pose la multiplication 18 x 4 sur une feuille que je lui tends en disant :
– Combien font 18 fois 4 ?
Il regarde la multiplication sur la feuille et répond
– Je ne sais pas faire ça…
Et puis, les yeux dans les yeux, il me dit tranquillement :
– 18, 36, 72.
Ah ! Je reprends confiance dans ses possibilités.
Je me demande s’il sait dessiner, peindre, faire de la musique, chanter.
Nous décidons de nous retrouver trois fois par semaine pour travailler et je lui donne mon adresse.
Comme il ne sait pas écrire mon adresse ni lire les noms des rues, il parle à son smartphone pour activer le GPS.
En partant, H* me salue avec une politesse rare chez un jeune homme d’aujourd’hui.


2 Je me souviens avoir publié dans les années 1968 un article admiratif à propos de « l’appropriation de l’espace public » sur l’île de Santorin…
Lire et écrire
Vendredi 29 mars 2019, 14 : 00. À l’heure dite, H* sonne à ma porte. Je m’installe à la table de salle à manger pour notre première séance de travail, il me suit et, comme la première fois, reste debout jusqu’à ce que je l’invite à s’asseoir.
Il a apporté un cahier emprunté à sa petite sœur. Je lui suggère de le lui rendre, car j’ai prévu deux cahiers pour lui.
Il ne semble pas vraiment en confiance. J’apprendrai plus tard qu’il a déjà été déçu par la rapide démission du retraité bénévole qui devait lui apprendre à lire.
Quant à moi, je suis tout de suite complètement démuni ! Mon expérience de dix-neuf années de soutien scolaire collège/lycée ne m’est d’aucune utilité. Je suis perdu ! Je ne sais pas par quel bout commencer ! On attaque l’alphabet… Reconnaître les lettres écrites, les écrire en majuscule… H* s’est un peu entraîné tout seul à reproduire les lettres et il n’écrit pas vraiment ; en réalité, il réalise des dessins qui ressemblent aux lettres. Il va falloir lui apprendre à maîtriser les gestes.
Et puis ces fichues syllabes…
Au bout d’une heure, H* semble épuisé par la concentration déployée et je préfère arrêter la séance.
Il me souhaite très cérémonieusement une bonne journée ainsi qu’à mon épouse. Il reviendra lundi.
La Maison du Travail Saisonnier Narbonne-Béziers m’a transmis l’annonce d’un colloque-formation à l’intention des personnes travaillant sur les problématiques de l’illettrisme. De toute évidence, ce n’est pas pour moi, c’est pour les professionnels. Mais je contacte l’association FORMATION-SUD par mail pour demander de l’aide. La réponse ne se fait pas attendre, H* et moi les rencontrons dès le lundi après-midi. Il s’agit d’une association créée en 1987 pour assurer des formations personnalisées et gratuites. H* pourra commencer le 1 er avril une initiation individualisée à la lecture trois après-midi par semaine. Il est ravi. Moi, je suis soulagé de le savoir pris en main par des pros.
Je laisse passer une semaine.
Et puis je vais me promener en ville. Le hasard… me fait passer devant le bâtiment de FORMATION-SUD. Je monte. La responsable me reconnaît tout de suite. H* est venu trois fois la semaine passée. Elle m’avoue ne pas pouvoir le suivre personnellement, car elle a une bonne demi-douzaine d’élèves de niveaux différents. Je propose de suivre H* de manière à ce qu’il ne se sente pas abandonné. Elle est d’accord. Je lui demande de faire part de mon passage à H*. Il me rappelle très vite et confirme être désemparé car l’enseignante ne s’occupe pas de lui de façon exclusive, elle a trop d’apprenants dans la salle. H* ne trouve pas son compte lors des séances de formation, car il lui faut absolument être accompagné en permanence. Il n’est pas encore capable de travailler seul.
Nous décidons qu’il viendra régulièrement chez moi tous les matins pour un meilleur suivi.
Nous commençons le 9 avril sur les syllabes de deux lettres à partir d’un support pédagogique adapté donné par FORMATION-SUD . Ces supports se révèleront déterminants. J’ai l’impression de redécouvrir le français, avec ses bizarreries, ses o – au – eau, sans parler de l’wazo qui, lorsqu’il vole en groupe, devient les zwazo…
Outre une certaine difficulté à mémoriser, je note la difficulté de H* à différencier le b et le v (l’Espagne n’est pas loin), mais aussi b et p. Et les inversions symétriques me font penser à une vraisemblable dyslexie. Il aime à dire que ses difficultés en français sont liées à son parler « du sud ». Effectivement, la proximité catalane lui fait dire « pourquoi » au lieu de « parce que ».
On progresse lentement sur la page, les mots à déchiffrer ont maintenant deux syllabes. Essayons avec trois ? Et voilà, tout à coup :
– M-a ma l-a la d-e de… malade !!
Ah le visage illuminé, ah les yeux écarquillés, il a réussi !!
Nous sommes le 9 avril : H* a posé un premier jalon. Quoiqu’invisible, la victoire est au bout du chemin. Assez loin.
Nous parlons. Je lui demande comment il a pu échapper à l’apprentissage de la lecture. Il me répond d’une façon assez vague qu’il avait des problèmes familiaux. Bon, des problèmes familiaux, moi je veux bien, mais que faisait la maîtresse, notamment face à une probable dyslexie ? Que faisaient les services sociaux ? Que faisait l’Éduc-Nat 3 ?
Je suis remonté contre l’Éduc-Nat ! Une fois de plus…
J’ai autrefois publié un petit ouvrage (Fayeton, 2011) qui partait de l’idée simple qu’aucun enfant n’est un cancre avant d’arriver à l’école, que c’est donc l’école qui fait les cancres 4 , et qu’on attend du système scolaire qu’il sépare le bon grain de l’ivraie pour fabriquer un prolétariat soumis aussi bien que quelques chefs et kapos dévoués à la main qui les nourrit.


3 « Éduc-Nat » pour dire la relation de familiarité critique que j’entretiens avec l’institution de l’Éducation Nationale.

4 La cancritude (ou cancrité, selon les auteurs) est une terrible maladie nosocomiale possiblement contagieuse.
Le motif de la motivation
Lorsque H* en a eu l’âge, on l’a tranquillement envoyé en 6 e pour constater qu’il ne savait ni lire ni écrire, alors on l’a mis en fond de classe. Et surtout, personne ne s’est inquiété de ses nombreuses absences. Je suppose que l’on attendait benoîtement qu’il atteigne son seizième anniversaire pour qu’il sorte de l’épure et qu’on en finisse. Et c’est exactement ce qui s’est passé 5 .
À partir de seize ans, il relevait tout à coup de la MLJ 6 qui, constatant qu’il ne savait pas lire, l’a envoyé à la MDPH 7 qui, à son tour, l’a immédiatement refoulé car il n’est en rien handicapé. Alors la MLJ lui a conseillé de rester sagement chez lui.
Il me semble comprendre que c’est aujourd’hui la première fois que l’on s’occupe de lui… mais c’est surtout la première fois qu’il veut apprendre.
Quelques jours plus tard, enfin en relative confiance, H* me révèlera sa quête : il veut apprendre à lire et à écrire pour pouvoir avoir accès aux divers formulaires de l’administration.
Pour obtenir un emploi. Parce qu’il faut un emploi pour subvenir aux besoins d’une famille.
Je ne vois pas bien l’urgence, mais H* me précise :
– Pourquoi 8 à vingt ans chez les Gitans, il faut se marier et avoir des enfants.
– Quoi ?
– Pour être vraiment un homme !
– Mais comment ça ? Pourquoi donc ?
La réponse définitive tombe tout net :
– Pourquoi chez nous, c’est comme ça !
Une réponse-guillotine que j’entendrai souvent…
Apprendre à lire et à écrire n’est donc pas essentiel, ce n’est qu’un moyen pour une quête. H* a entrepris une course de fond pour rattraper le temps perdu et devenir un homme : être reconnu comme un homme par les hommes, c’est-à-dire par les Gitans. C’est donc bien dans un voyage initiatique que nous sommes embarqués ! À partir de ce jour-là, j’ai commencé à m’astreindre à renseigner mon Livre de Bord afin que rien ne se perde des péripéties de l’aventure.
Toute l’aventure est sobrement sous-titrée « Apprendre à lire et écrire des formulaires », mais l’ambition est gigantesque.
Je tente de cartographier le casting et les décors du film. Auprès du héros, je ne suis pas le seul aidant. Nous rencontrerons pléthore d’associations, de médiateurs, médiatrices et éducateurs spécialisés, la MLJ 9 , la Maison des Potes , les associations ABP 10 , AMI 11 , FACE-Aude 12 , FORMATION-SUD, sans oublier le service Médiation de la mairie de Narbonne, et tout le service social français, la CAF 13 et la Sécu 14 . Nous sommes au début du voyage et je ne saisis pas encore comment s’organisent et se complètent tous ces organismes, quelles sont les interactions, et surtout quel est leur possible grand projet commun concernant ce quartier et sa population.
Quant aux sorcières, elles ne l’ont pas oublié non plus : si j’ai déjà repéré le maléfice de la dyslexie, H* se plaint surtout du maléfice de l’acné, et il lui semble bien qu’il a régulièrement celui de « la poisse ».
Pour l’instant, l’action ne se déroule pas dans les vallées, les montagnes, les déserts et les forêts touffues, mais dans Narbonne, petite ville calme plutôt jolie. Les gens d’ici en général, et H* en particulier, ne semblent pas avoir conscience de la chance qu’ils ont d’habiter une ville tranquille, au soleil, près de la mer et des Pyrénées, et où la distance domicile-travail est de l’ordre du quart d’heure. Il y a bien des quartiers vétustes (en centre-ville) dont certaines maisons sont insalubres, et des quartiers périphériques de logements sociaux « où ça craint un peu », mais comment leur faire saisir ce que sont les grands ensembles d’Aulnay-sous-Bois ou de La Courneuve… Alors, bien sûr, ça deale très sérieusement dans le quartier Bourg, là où habite H*, mais on n’est pas au Val-Fourré, aux Minguettes ou à La Castellane.


5 Au cours de ce grand voyage, je constaterai grâce à Bianca et Renata que ce schéma n’est pas exceptionnel. Nombreux sont les garçons du quartier Bourg qui « glissent » d’année en année et se retrouvent libérés à seize ans en ne sachant rien. Absolument rien. Quel gâchis ! Pour eux, pour nous. Quant aux filles, c’est à onze-douze ans qu’elles disparaissent du circuit.

6 Mission Locale pour les Jeunes.

7 Maison Départementale des Personnes Handicapées.

8 Les dialogues sont retranscrits aussi fidèlement que possible, notamment avec l’utilisation nord-catalane de « pourquoi » au lieu de « parce que ».

9 « La Mission Locale pour les Jeunes est un espace d’intervention au service des jeunes. Chaque jeune accueilli bénéficie d’un suivi personnalisé dans le cadre de ses démarches. Les structures d’accueil doivent apporter des réponses aux questions d’emploi, de formation, mais aussi sur le logement ou la santé. »

10 Accompagner Bâtir Prévenir, service de prévention spécialisée.

11 Aide Mutuelle à l’Insertion.

12 Fondation Agir Contre l’Exclusion.

13 Caisse d’Allocations Familiales.

14 Ah la Sécurité Sociale, quand même… Je donne cette précision à l’intention de mon lecteur francophone Shuar sur sa pirogue à El Idilio.
La banane de l’Inuit
Chaque jour, un petit pas de plus vers la lecture :
C-a ca c-e ce c-i ci…
O-u ou, o-n on, a-n an, e-n en, e-m em…
Je me dis une fois de plus chaque jour que la langue française est bien tordue. Et dire qu’on nous fait tout un plat avec la grammaire allemande !
Il est souvent difficile pour H* de distinguer les sons « on » et « an », peut-être est-ce dû à l’accent du sud. Quant à la dyslexie, elle se révèle maintenant clairement. Je lui parle d’orthophonie, mais je reçois un refus catégorique :
– L’orthophonie, c’est pour les débiles, les autistes !
Je n’insiste pas, on verra plus tard… Ce qui est sûr, c’est bien qu’il n’est ni débile ni autiste !
Apprendre à lire, c’est bien beau, mis il faut aussi apprendre à apprendre et apprendre à comprendre. Et finalement, apprendre à penser. Exercice difficile, exigeant et périlleux.
Je lui ai déjà montré la vidéo L’île aux fleurs (Jorge Furtado, 1989), mais j’ai eu l’impression qu’il l’avait comprise au premier degré : l’histoire d’une tomate qui finit en repas pour l’homme ou pour le cochon, tout cela dans un lointain pays où les montagnes de déchets sont stockées sur une île fluviale.