GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE
252 pages
Français

GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE

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252 pages
Français

Description

L'ouvrage aborde le vécu des enfants qui grandissent avec des parents en souffrance psychique. Premiers témoins de la vie familiale, ils peinent pourtant à être entendus dans leurs difficultés spécifiques et dans les pistes de réflexion qu'ils proposent. Le regard très fin et souvent nuancé qu'ils portent sur leurs parents élargit également notre compréhension de la maladie mentale.

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Date de parution 08 mai 2017
Nombre de lectures 35
EAN13 9782806108951
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PASSEURS DE MONDES
ETHNOGRAPHIES CLINIQUES
Cathy Caulier est psychologue, psychothérapeute systémique au
service de Santé mentale de Saint-Gilles (Bruxelles) et de
Louvainla-Neuve. Elle est formatrice à l’approche systémique à L’IFISAM
(Institut de Formation à l’Intervention en Santé Mentale) et à
L’Université libre de Bruxelles.
Frédérique Van Leuven est psychiatre au Centre psychiatrique
Saint-Bernard à Manage et dans l’Équipe Mobile de Crise de la N° 2
Région du Centre. Elle est doctorante à l’Université de Mons dans
le service de Sciences de la famille et membre du centre de
Recherche en Inclusion sociale.
Cathy Caulier
et Frédérique Van Leuven
GRANDIR AVEC DES PARENTS
EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE
Préface de Isabelle Duret et Siegi Hirsh
L’ouvrage aborde le vécu des enfants qui grandissent avec des
parents en souffrance psychique. Premiers témoins de la vie
familiale, ils peinent pourtant à être entendus dans leurs dif -
fcultés spécifques et dans les pistes de réfexion qu’ils
proposent. Le regard très fn et souvent nuancé qu’ils portent sur
leurs parents élargit également notre compréhension de la
maladie mentale. Leurs témoignages nous invitent à éviter toute
banalisation, dramatisation ou désignation. Ils questionnent
nos postures professionnelles, nous sollicitant à faire preuve de
créativité et d’engagement.
ISBN : 978-2-8061-0342-0
www.editions-academia.be 9HSMIKG*badeca+
27€
Cathy Caulier
GRANDIR AVEC DES PARENTS
et Frédérique Van Leuven
EN SOUFFRANCE PSYCHIQUEGRANDIR AVEC DES PARENTS
EN SOUFFRANCE
PSYCHIQUECollection
« Passeurs de mondes. Ethnographies cliniques »
L’ethnographie clinique des mondes contemporains tente de ressaisir, au plus
près de l’expérience vécue, les éléments les plus vifs des mutations sociales,
culturelles, psychiques d’aujourd’hui. Elle décloisonne les disciplines et les
professions pour appréhender les effets de ces mutations sur les relations
sociales, les parcours de vie, les subjectivités, les dynamiques familiales et
commu nautaires. Grâce à des enquêtes de terrain de longue durée, des
praticiens-chercheurs décrivent, formulent, analysent les bouleversements des
contextes de vie, les souffrances et les trouvailles des sujets et des collectifs,
leurs capacités d’action, d’invention, de recréation.
En modernité insécurisée, la violence peut devenir structurelle. En dérégulant
les systèmes de protection tr aditionnelle et ceux des États-nations, la
globalisation expose de larges pans des popula tions aux exils, aux précarisations
sociales, aux chocs interculturels et aux atteintes psychiques. Entre
sociocultures locales et injonctions globales, les sujets se bricolent dans l’incertitude
et l’ambivalence. Les mises au ban, la peur, la méfance, la jalousie peuvent
marquer les liens so ciaux. Des traumatismes collectifs produisent des effets
dévastateurs sur plusieurs générations. Ce pen dant, des transmissions
créatrices préservent, relancent et apaisent les sujets, des commu nautés recréent
des liens qui les sécurisent, de nouvelles formes de socialité se cherchent et
se tissent sur fond d’interculturalité.
Pour décrypter les transformations des subjectivités, des vies de familles et des
liens sociaux, des cliniciens-chercheurs se mettent à l’écoute des divers savoirs
en présence : ceux qu’élaborent personnes et cultures, ceux qui émanent des
professionnels impliqués, ceux qui émergent des dé marches de recherche en
sciences humaines. Ils explorent les ressources des sujets et des groupes, mais
aussi les modes d’intervention les plus adaptés aux codes, sensibilités,
aspirations des per sonnes. Comme cliniciens et comme chercheurs, ils interrogent,
au plus près des parcours biographiques, l’impact des politiques publiques et
les conditions de la citoyenneté.
Direction de collection :
Jean-Luc Brackelaire, Pascale Jamoulle et Olivier Servais
Déjà parus :
Yolande Verbist, Le trauma comme processus. Vécus et expériences de la lésion
cérébrale, ISBN : 978-2-8061-0255-3, 2015.PASSEURS DE MONDES
ETHNOGRAPHIES CLINIQUES
Cathy Caulier
et Frédérique Van Leuven
GRANDIR AVEC DES PARENTS
EN SOUFFRANCE
PSYCHIQUEt
Photo de couverture : Archives des auteures
Les situatons des personnes concernées dans ce livre ont été sufsam -
ment modifées pour respecter leur anonymat.
D/2017/4910/26 ISBN : 978-2-8061-0342-0
© Academia-L’Harmaan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproducton, d’adaptaton ou de traducton, par quelque procédé que ce
soit, réservés pour tous pays sans l’autorisaton de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beNous dédions cet ouvrage aux enfants, aux parents et aux
professionnels qui ont partagé leurs expériences et nous ont accordé leur
confance.PréfacePréface
Préface
Par Isabelle Duret et Siegi Hirsh
Ce livre, remarquable par son originalité, sa volonté intégratrice
et son accessibilité à un très large public est, d’abord et avant tout,
conçu comme une boîte à outils.
Il nous invite à un voyage unique au cœur d’une détresse
invisible et souvent méconnue, y compris par les professionnels
eux-mêmes, celle des enfants élevés par des parents en souffrance
psychique.
Au fl des témoignages riches et nuancés recueillis auprès des
enfants, à travers le regard porté par ceux-ci sur la maladie de leur
parent, nous nous surprenons à changer de regard sur la folie. Nous
devenons sensibles à nos taches aveugles, nos manquements, nos
ratés. Certains récits nous font voir, par exemple, qu’envoyer les
enfants en psychothérapie risque de les stigmatiser encore davan -
tage si l’on ne réussit pas à créer des ponts entre les soignants des
parents et ceux des enfants ou si l’on n’a pas pris en compte leurs
compétences, ni leur éventuel statut d’aidant.
Grâce aux dispositifs qu’elles inventent pour permettre aux
enfants d’exprimer les diffcultés rencontrées par leur parent et
euxmêmes, Cathy Caulier et Frédérique Van Leuven nous proposent
des outils qui rassemblent, décloisonnent, créent une autre
réalité qui prend en compte et mobilise les ressources des enfants.
Elles aident ceux-ci à exprimer ce qu’ils ont gardé sous silence, à
métaphoriser certains traumatismes à travers la mise en mots, le
partage et la création. Il s’agit notamment de les déculpabiliser,
de les « mettre en congé » de la prise en charge de la souffrance
de leur parent, sans les déposséder. Mais il s’agit aussi d’aider
leurs parents, grands-parents, frères et sœurs, éducateurs à se vivre
comme ressources car c’est en redonnant de la légitimité aux uns
et aux autres que l’enfant pourra se trouver renforcé dans sa dignité
d’appartenance.
7GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Introduction
Ce livre profond, touchant, élégant, subtil possède à nos yeux
une qualité précieuse : il pose la question de l’éthique de notre
métier de cliniciens. La démarche des deux cliniciennes chercheuses
consiste, en effet, à mettre à jour les compréhensions des enfants
et de leurs parents, à partir de leurs propres discours. Les enfants
qu’elles ont interrogés, par l’expérience « hors du commun » qui
est la leur, sont considérés comme les experts les plus autorisés
pour la compréhension de leur vécu. Les interprétations de leur
souffrance et les moyens d’y remédier, notamment via des supports
artistiques, sont une œuvre collective, accomplie en commun, par
les enfants, les familles et leur psychothérapeute, dans une am -
biance chaleureuse de co-création et de convivialité. Stimulés par
leur réfexion, nous sommes invités à notre tour (qu’on soit
parents, aidants, professionnels, membres de la famille ou amis de la
famille) à créer des nouveaux outils pour enrichir la boîte à outils.
On peut considérer qu’il y a trois types d’intervenants : celui
qui est devant et tire l’autre, celui qui est derrière et pousse et celui
qui est avec le patient. Cathy Caulier et Frédérique Van Leuven sont
clairement de celles qui sont « avec » les enfants et leur famille. Le
respect de l’autre et la responsabilité relationnelle sont au cœur de
leur démarche. Elles allient prudence, nuance et fnesse dans le
maniement des interprétations psychologiques, profondeur et méthode
dans leur réfexion, modestie et ambition pour le déf à relever.
Ce livre est l’œuvre d’artisans créateurs qui transmettent leur
pratique et leur expérience en invitant les lecteurs à réaliser qu’il
n’y a pas de recettes toutes faites, qu’il n’y a pas de démarche pres -
criptive et que chacun d’entre nous, de la place qu’il occupe, peut
agir pour que l’avenir de ces enfants soit non pas ce qui arrivera
mais ce que l’on va les aider à en faire.
8Introduction
Introduction
Maman est folle
On n’y peut rien
Mais c’qui nous console
C’est qu’elle nous aime bien.
Cette courte ritournelle chantée par William Sheller en 1983, dont
nous ne savons qui l’inspira, traduit avec beaucoup de fnesse les
vécus des enfants qui grandissent avec des parents en souffrance
psychique.
De nombreux artistes ont tenté d’exprimer leurs réalités au
travers de l’écriture, de la peinture, de la photographie ou du cinéma.
Notre ouvrage, basé sur notre travail clinique et une longue enquête
de terrain, procède de la même tentative. En nous appuyant sur
leurs témoignages et dans le respect des nuances de leurs paroles,
nous avons exploré leurs expériences et leurs vécus. Nous avons
recueilli leurs récits de vie mais aussi leurs œuvres plastiques, leurs
collages issus du travail clinique, leurs écrits autobiographiques
après-coup. Ces productions font trace de leurs ressentis et de leurs
connaissances de proximité des maladies mentales. Grâce à la
rencontre de nombreux enfants et de leurs parents, nous relaterons
leurs liens de famille évolutifs, leurs constructions subjectives et
les ressources qu’ils trouvent (ou non) chez les professionnels.
Comme cliniciennes et comme chercheuses, nous montrerons
que nombre d’enfants confrontés à la souffrance psychique de leur
parent ne grandissent « ni mieux, ni moins bien » que d’autres. La
reconnaissance accordée au vécu de l’enfant par un adulte, et plus
largement, par la société, est essentielle dans leur devenir. Écouter
leurs récits nous a ouvert les yeux sur les mécanismes de défense
fréquents dans notre monde professionnel. Ils apportent des
ouvertures intéressantes aux diffcultés que nous éprouvons à aborder
ces questions avec eux. Ils offrent des pistes permettant d’amé -
9GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Introduction
nager leur quotidien et de transformer leurs expériences
douloureuses. Ils nous invitent surtout à porter un autre regard sur la folie.
Ce livre se veut très accessible. Il s’adresse à tous les
professionnels accueillant des enfants, des adolescents, des adultes et
des familles, mais aussi plus largement à toute personne intéressée.
Chacun, selon l’expression de John Bowlby, fondateur de la
théorie de l’attachement, peut être un pourvoyeur d’attention. Nous
avons pensé cet ouvrage comme un support à l’échange. Nous
l’espérons incomplet et suffsamment surprenant… 
Ceux que nous nommons « patients » sont aussi, très souvent,
des parents. Leurs enfants sont les premiers témoins de leur souf -
france et de leur quotidien. Pourtant, ils sont encore trop rarement
pris en compte par les soignants des adultes qui ne se donnent pas
le droit de s’adresser à eux, et encore moins d’aborder la
question de la maladie mentale avec eux. Quand des professionnels
les rencontrent, c’est trop souvent assez tard, en raison des risques
qu’ils courent et des protections à leur apporter ; plus rarement
pour s’intéresser à leurs ressources. Là où il est essentiel de repérer
les diffcultés et le danger qu’encourt un enfant, de lui assurer des
soins et de la sécurité, il importe tout autant d’entendre ses
observations, ses tentatives d’aide et ses recherches de compréhension.
Quand elle s’envole
On lui tient la main
Comme un ballon frivole
Au gré du vent qui vient 
La souffrance psychique fait peur parce qu’elle est inhérente à
notre humanité. Quand elle touche un parent, les craintes
augmentent. Ainsi, l’enfant qui tient la main d’un parent qui s’envole ne
s’enferme-t-il pas dans une trop grande disponibilité à son parent,
ce qui entraverait son développement personnel ? Qu’éprouve un
enfant face à un parent délirant ? L’instabilité d’un père ou d’une
mère soumis aux aléas de la maladie lui permet-elle d’assurer sa
sécurité ? Si cette crainte des professionnels se justife parfois, leur
regard peut aussi s’élargir et faire une large place au contexte et
aux tuteurs de résilience.
Différentes études ont démontré les effets de la maladie d’un
parent sur le développement de l’enfant. Malgré leur intérêt in -
déniable, elles se sont souvent penchées sur la génétique et sur
10Introduction
les perturbations provoquées dans les relations familiales. Elles
laissent peu de place au contexte familial et social qui infuence
l’évolution de la maladie du parent et le devenir de l’enfant, elles
se sont peu intéressées aux ressources développées par chacun
dans la famille. Élargir notre regard, c’est également le porter da -
vantage sur les enfants qui cherchent, malgré leur grande discré -
tion et loyauté, à parler de leur vécu avec l’adulte, s’ils se sentent
autorisés à le faire par leur entourage.
Tais-toi Léopold
Surtout ne dis rien
Les gens dans leur cache-col
N’y comprendraient rien
Ces questions ont commencé à nous intéresser, en tant que
cliniciennes dans nos espaces professionnels respectifs, il y a une
quinzaine d’années. Certains enfants nous ont invitées à nous
intéresser à leurs vécus singuliers : ce qu’ils ont perçu de ces maladies
« taboues » de leurs parents, leurs rapports avec les professionnels.
Frédérique Van Leuven a longtemps travaillé comme
pédopsychiatre avant de réorienter sa pratique vers les patients adultes et
leurs familles. Elle est formée à l’approche analytique des enfants et
à la systémique. En 2001, elle s’intéresse à l’accueil des enfants qui
grandissent avec un parent souffrant de maladie mentale à partir de
sa pratique dans un Service de Santé Mentale (SSM) bruxellois, « Le
Méridien ». Elle est interpellée par les enfants, dans la salle d’at -
tente, accompagnant discrètement des parents très en souffrance.
1Une recherche-action se réalise avec des jeunes invités à partager
leur expérience de la maladie mentale d’un parent. Ce projet mène
à la création, dans le même SSM, de « l’Espace Accueil » qui
propose à des patients hospitalisés de rencontrer leurs enfants dans un
cadre non hospitalier. Parallèlement, elle est confrontée à la même
question dans un autre lieu de travail : le Service de Placement
Familial « Parcours d’Accueil » où elle rencontre nombre d’enfants
et d’adolescents placés suite à la maladie mentale d’un parent.
Elle se forme alors à l’approche ethnographique et entame un
travail de recherche avec des jeunes qui acceptent de témoigner de
leur vécu. Toutes ces rencontres modifent sa pratique clinique en
profondeur et lui font repenser les dispositifs d’aide, que ce soit
1 Avec l’aide de la Fondation Johnson & Johnson.
11GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Introduction
dans le cadre du placement, de l’hospitalier ou de l’ambulatoire.
Cela la conduit à réorienter sa pratique en hôpital psychiatrique,
au Centre Psychiatrique Saint-Bernard à Manage, afn d’y
développer davantage l’accueil des familles.
Cathy Caulier est psychologue clinicienne, formée en ap -
proche systémique et thérapeute familiale. Elle a commencé à
s’intéresser à ces questions à partir de sa pratique dans un autre SSM,
à Saint-Gilles et dans une unité d’hospitalisation pour adolescents.
En 2001, elle réalise une enquête en collaboration avec d’autres
2SSM et des hôpitaux bruxellois qui soulève une question simple
Quand un adulte se présente à la garde ou doit être hospitalisé,
lui demande-t-on s’il a des enfants ? Qui s’en préoccupe et
comment ? Des différences de pratiques sont très vite apparues, mais
une majorité des personnes rencontrées a exprimé les diffcultés
d’intégrer les enfants et l’intérêt de travailler cette question. De
lieu en lieu, la réfexion s’est étendue au secteur de soins, ensuite
à des jeunes qui résidaient en structures d’hébergement, enfn aux
élèves d’une école primaire intéressée par une réfexion sur ce
sujet. La proposition d’un support métaphorique tel que le collage a
favorisé les échanges, certaines productions illustrant les réfexions
développées dans cet ouvrage. Ces diverses rencontres ont renfor -
cé Cathy Caulier dans sa conviction de collaborer avec les familles
et de chercher à créer des liens entre différents secteurs. Ceci, afn
de sortir de l’isolement et du sentiment de solitude qui touchent
l’enfant, la famille et les intervenants. Enfn, ces rencontres lui ont
permis de développer son intérêt pour les supports artistiques. Ils
offrent souvent l’occasion de restaurer les capacités de narration
mises à mal par la souffrance afn de la transformer en expérience
de vie.
En 2014 émergea notre projet d’une écriture commune.
L’histoire de notre ouvrage est celle de nombreuses rencontres
avec des enfants, des adolescents, des parents et des profession -
nels. Nous les avons approchés dans la singularité de leur situation
tout en tentant d’analyser ce qu’ils partageaient du vécu de la
maladie mentale.
Quand maman rigole
On oublie qu’on a faim
2 L’Inter-secteur enfants Bruxelles-Sud était composé de travailleurs des SSM
de Saint Gilles, Uccle-enfants, l’Adret et du Service Social Juif.
12Introduction
Que c’est l’heure de l’école
Qu’on a peur des voisins
Elle est notre idole
On en a le cœur plein
Faut pas qu’on nous la vole
Ou qu’on l’emmène au loin
Au fl de nos rencontres, nos questions se sont transformées car
les enfants nous ont permis de revoir nos positions : il ne suffsait pas
de s’interroger sur leurs diffcultés à s’exprimer, mais il fallait aussi
se pencher sur celles des adultes à les entendre et à créer avec eux
les conditions d’un dialogue. Notre travail de
cliniciennes-chercheuses nous a convaincues de l’intérêt de reconnaître et de mettre
en valeur l’expertise des enfants. Outre la validation, si importante
pour eux, de leur vécu et de leur intelligence, leurs récits et leurs
réfexions constituent une mine de savoirs considérable. Celle-ci a
modifé notre clinique en profondeur, nous invitant à déconstruire
et reconstruire certains concepts théoriques à partir de leurs
expériences. À chaque fois que nous avons partagé leurs témoignages
avec d’autres professionnels, ces derniers ont attesté de l’impact
produit sur leur pratique.
Cet ouvrage s’est construit à partir de nos enquêtes de terrain
et de notre travail clinique. Les deux démarches nous semblent
comporter une similitude : elles impliquent toutes deux de se
laisser surprendre par la parole reçue, ce qui nécessite de mettre ses
savoirs de côté. Comme l’a écrit Paul Claudel : « Il ne faut pas
3comprendre… il faut perdre connaissance ».
La première partie relate les vécus intimes des enfants qui
vivent avec la souffrance psychique d’un parent. Elle met en écho
l’expérience des enfants et celle de parents. La deuxième explore
la densité évolutive des relations familiales complexifées par la
maladie du parent. La troisième partie traite des arts de transfor -
mer la souffrance psychique ; elle est consacrée à trois supports
de conversion de la souffrance : la mise en mots, le partage et la
création.
3 Paul Claudel cité par Bernard Giraudeau dans Les dames de nage, Paris,
Points, 2008.
13GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE
De nombreux jeunes rencontrés évoquent le silence qui règne
encore de nos jours autour de la souffrance psychique et la soli -
tude dans laquelle ils ont grandi, toutes deux sources de confusion.
Ils ont éprouvé la nécessité, parfois en vain, qu’un adulte engage
un dialogue avec eux sur la maladie de leur parent, que ce soit
un membre de la famille, un enseignant, un éducateur, un voisin,
un médecin, un thérapeute… Ils ont vécu trop seuls des peurs,
des représentations bloquantes qui laissaient trop peu de place au
partage d’expériences. Nous soutenons l’hypothèse que la
nomination est un processus qui s’invente avec chaque famille et dans
lequel l’enfant a beaucoup de choses à nous apprendre.
Notre souci a été de ne pas mésestimer la souffrance engen -
drée par la maladie mentale et de ne pas la dramatiser, d’aborder
la maladie sous l’angle de la parentalité et d’insister sur la
nécessité de créer les conditions d’accueil du vécu de l’enfant, premier
témoin de cette souffrance.
14PREMIÈRE PARTIE
Des enfants qui vivent
la soufrance psychique
d’un parentSolliciter des enfants très discrets…
Le premier chapitre illustre comment nous avons sollicité les
enfants à partager leurs expériences de la souffrance de leurs pa -
rents et comment ils nous ont sollicitées à les écouter, à échanger
avec eux sur leurs vécus décrits avec précision, nuance et
créativité. Trois approches complémentaires favorisent ce processus de
rencontre : l’enquête ethnographique, la pratique clinique basée
sur la co-construction, les ateliers en groupe soutenant la créativité
et le sentiment d’appartenance.
Les chapitres suivants développent ces différents vécus que
nous mettons en résonance avec ceux exprimés par les parents.Solliciter des enfants très discrets…
1.
Solliciter des enfants
très discrets…
Un double mouvement,
entre clinique et recherche
La douleur psychique est aussi ancienne que l’humanité. Mystère
inépuisable, elle est au cœur de la condition humaine. On en
trouve les traces depuis l’antiquité, tant dans la littérature et les arts
que dans les écrits scientifques. Œdipe errant sur la route, Médée
l’infanticide, Caligula l’empereur fou continuent de nous inspirer
autant que les travaux d’Hippocrate sur la théorie des humeurs.
Mais la littérature occulte trop souvent leurs enfants… L’écrivain
Henry Bauchau, dans son très beau roman, nous rappelle la
4présence discrète d’Antigone guidant Œdipe sur la route . Mais qui
connaît le nom des enfants de Médée, qui se souvient du destin
tragique de Julia Drusilla, la flle unique de l’empereur Caligula,
qui se trouva, dès sa naissance, sous le feu de sa folie ?
Aujourd’hui comme jamais, la santé mentale constitue un
enjeu majeur en matière de politiques sociales. Ces dernières
décennies ont été marquées par un double mouvement brouillant
les frontières entre santé, souffrance et maladie. D’une part, nous
assistons à une augmentation de la prévalence des troubles
men5taux liée à l’élargissement de leur défnition et au déplacement du
paradigme de la maladie vers celui de santé mentale avec, entre
autres, le phénomène de médicalisation de la souffrance sociale.
D’autre part, le mouvement désaliéniste, entamé après la Seconde
Guerre mondiale, permet à de nombreuses personnes souffrant de
maladie mentale de rester ancrées dans la Cité. Depuis les
an4 Henry Bauchau, Œdipe sur la route, Arles, Actes Sud, 1990.
5 Voir à ce sujet, la Note d’orientation du HAS du 9 octobre 2013 Programme
pluriannuel relatif à la psychiatrie et à la santé mentale en France.
17GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Solliciter des enfants très discrets…
6 nées 1990, la notion de « rétablissement » contribue largement à
modifer les soins en ce sens. Les politiques actuelles insistent sur
l’importance de cette inscription dans la société permettant aux
7personnes malades de mener une vie de couple et d’être parents .
Pourtant, le regard est rarement posé sur les enfants qui les côtoient
de si près.
Aujourd’hui, le mouvement désaliéniste a entraîné la prise en
compte de l’entourage proche des patients. Autrefois considérées
par les professionnels comme la cause de la maladie, les familles
se voient peu à peu reconnues comme un appui important dans
le processus de rétablissement. Depuis les années 80, les
mouvements associatifs et la psychiatrie communautaire se sont lar -
gement développés, soutenant les ressources du collectif dans le
soin. Les associations de patients disposent d’une force de
repré8sentation prévue par la loi . Les pairs-aidants et aidants proches ne
sont plus des inconnus. Les « savoirs expérientiels », issus du vécu
des patients et de l’entourage, acquièrent peu à peu une valeur
9d’expertise .
Dans cette évolution, les enfants restent étrangement peu sol -
licités. Pourtant, ils sont nombreux à grandir avec un parent souf -
frant d’un trouble psychique. Notre enquête montre que, le plus
souvent, ils ne rencontrent pas un professionnel de la santé men -
tale au cours de leur enfance. Quand ils ont grandi, ce sont des
gens comme tout-un-chacun. Nous les côtoyons parfois de très
6 La notion de rétablissement en santé mentale est née dans les années 1990
en Amérique du Nord. C’est un mouvement qui a émané des usagers étaient
insatisfaits des soins qu’ils recevaient et du mauvais pronostic pesant sur la maladie
mentale. Ceux-ci ont été soutenus dans leur recherche par des universitaires
progressistes tels que L. Davidson à Yale, W. Anthony (Boston University) et
Robert Drake (Dartmouth Medical School). La notion de rétablissement se veut
un dépassement de celle de « guérison » car elle tend vers la réalisation de soi.
Pour l’approfondissement de cette notion, nous renvoyons le lecteur à l’ouvrage
de Luc Van Huffel, Pascale Jamoulle et Emmanuel Nicolas, Le rétablissement en
pratique(s) – Accompagner autrement les personnes en diffcultés psychiques ,
Bruxelles, Lannoo/Racine, 2015.
7 Marc Boily, Myreille Saint-Onge, Marie-Thérèse Toutant, Au-delà des troubles
mentaux, la vie familiale, Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2006.
8 En France, loi du 4 mars 2002, relative aux droits des malades et à la qualité
du système de soins. En Belgique, la réforme dite « Article 107 » (www.
psy107.be) a donné une place structurelle aux associations d’usagers et de
famille dans le processus de la réforme en santé mentale.
9 Au Royaume-Uni, des « experts du vécu » occupent des postes universitaires.
18Solliciter des enfants très discrets…
près sans connaître leur expérience si particulière. Parmi eux,
nombre de soignants, qui ne se sentent pas toujours autorisés à
intégrer et à parler de leur expérience, tant les tabous sont puissants.
Pour rencontrer des enfants et/ou faire trace de leurs savoirs
d’expérience, nous avons diversifé les supports d’expression et
les approches. Nous avons croisé nos sources : l’enquête
ethnographique, les matériaux littéraires autobiographiques ou
romanesques, les collages réalisés par des enfants dans le cadre
d’ateliers d’expression et notre pratique clinique.
L’approche par l’enquête ethnographique
Le recueil de récits de vie est une approche de choix dans la
compréhension des réalités vécues. Christelle, Jonas, Alice et Élias
10ont participé à la recherche ethnographique réalisée en 2008 sur
le vécu des enfants qui grandissent avec un parent souffrant de
maladie mentale. Nous avons choisi d’écouter de jeunes adultes
parce qu’ils étaient encore proches de leur expérience d’enfant,
tout en étant déjà un peu distanciés. Ils nous ont été adressés par
notre réseau professionnel, sur base volontaire.
Recueillir des témoignages est une démarche exigeante sur le
plan éthique. Il s’agit de respecter la vie privée des jeunes :
chacun a choisi un pseudonyme. Il importe d’être vigilant à ne pas
réveiller des souvenirs trop douloureux par des questions intrusives
relatives aux faits vécus. Nous avons privilégié une démarche fon -
dée sur la co-construction, l’échange et le partage de savoirs entre
jeunes et professionnels. Les entretiens étaient non directifs : les
narrations arrivaient spontanément, se construisaient dans la
rencontre, les interventions portant essentiellement sur la validation
des vécus. Le souci de ne pas « voler » le savoir des jeunes nous a
beaucoup préoccupées : les entretiens enregistrés ont été
retranscrits mot à mot et soumis à leur relecture. Nous avons tenu compte
de leurs remarques et de leurs réserves quant à la publication de
certaines parties de leur récit, voire de son intégralité dans un cas.
10 Frédérique Van Leuven, Vivre avec des parents psychiques, [en ligne] URL :
http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/formationcontinue:Frederique_VAN_
LEUVEN.pdf
19GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Solliciter des enfants très discrets…
Ariane, 40 ans – À 13 ans et demi, je portais un pantalon
beaucoup trop court, des chaussures trouées qui prenaient la
pluie, j’avais de la crasse dans le cou et les cheveux gras. Je
regardais la télé en boucle en mangeant des gâteaux et on allait
se coucher, en espérant juste ne pas croiser « le monstre ». Je
me rappelle de ces quelques personnes qui n’ont pas su tirer
l’alarme pour nous. Par peur de la folie ? Par méconnaissance ?
Par lâcheté ? Un médecin généraliste de SOS-Médecins que
nous avions appelé, alors que notre mère avait fait une
tentative de suicide. Il roulait des yeux effrayés en voyant notre
situation. Il a fait une piqûre de Valium à ma mère et il est
reparti sur la pointe des pieds. La sœur de ma mère, effrayée
également, qui pleurait en voyant ma mère et nous, elle est
restée dix jours et elle est repartie (elle ne parlait pas français,
habitait à 10 000 km de là, au Brésil, et devait s’occuper de sa
vie, ses enfants, son travail…) La concierge de l’immeuble qui
pleurait aussi. Elle assurait le jour le jour : le linge, changer la
litière du chat, nous faire une lasagne que nous mangerions
les trois prochains jours. Au moins il y avait de l’argent dans la
famille : le vernis de la bourgeoisie cachait notre misère
psychologique. Le voisin du dessous qui entendait ma mère parler
toute seule et délirer et qui n’a jamais rien dit (sauf quand il a
déménagé). Voilà les seules personnes qui auraient pu alerter.
On n’a vu personne d’autre à la maison pendant ces années.
Notre mère était tout simplement incapable de s’occuper de
nous, elle ne parvenait pas à s’occuper d’elle. Elle aurait dû
être hospitalisée pour souffer, respirer et se soigner correcte -
ment. Voilà, je ne lui en veux plus.
Ariane nous a adressé son témoignage par e-mail suite à
une intervention publique, en même temps que quelques lignes
pour nous dire qu’il ne fallait pas minimiser la douleur des en -
fants. Devenir une adulte qui va « ni mieux, ni moins bien qu’un
autre » nécessite pour elle, comme pour bien d’autres, un travail
thérapeutique.
Les enfants et les adolescents que nous découvrirons au fl de
cet ouvrage se prénomment Morgane, Martin, Jeanne, Sam, Élias,
et bien d’autres que nous présenterons au fur et à mesure de leur
apparition, dans le contexte où nous avons eu la chance de
pouvoir les entendre. Laissons maintenant la parole à trois des jeunes
qui ont partagé avec nous leur récit de vie, en précisant le contexte
de notre rencontre et ce qu’elle a provoqué chez nous.
Christelle, 17 ans – Toute notre enfance, mon frère et moi,
on a accompagné ma mère chaque semaine à la
consultation, au Centre. Le psychiatre venait la chercher dans la salle
20Solliciter des enfants très discrets…
d’attente, puis il la ramenait. Il ne nous a jamais dit ni bonjour
ni au revoir. Il ne nous a jamais expliqué quels médicaments
il lui donnait, ni pourquoi. D’ailleurs, les médicaments ne la
rendaient pas mieux, elle était juste dans le gaz. Et il ne se
rendait pas compte que devant lui, ma mère se tenait… Il ne
l’a jamais vue comme elle était vraiment… Il n’a jamais vu ses
crises. Et c’est nous, les enfants, qui devions aller chercher les
médicaments à la pharmacie et les lui donner…
L’enquête de terrain de Frédérique Van Leuven lui a fait décou -
vrir de nombreux interlocuteurs. Elle a choisi d’approfondir trois
récits de vie en particulier.
Un soir d’hiver, elle a fait la connaissance de Christelle, jolie
adolescente blonde au regard direct qui séjournait dans un Centre
d’hébergement pour enfants et adolescents au cœur de Bruxelles.
11Extrait de carnet de terrain
Nous étions assises, une psychologue et moi, à la table de
la grande salle où Christelle révisait ses cours. Des jeunes
entraient et sortaient, très animés. C’était la fête de l’Aïd,
certains s’apprêtaient à rejoindre leur famille. D’une parole
nette, Christelle me dit : À un moment je n’en pouvais plus,
j’ai demandé mon placement, c’était elle (sa mère) ou moi.
Ici je suis bien, je peux travailler à l’aise, l’an prochain je
prendrai mon autonomie. J’ai tourné la page… Était-ce la vibration
ténue de la colère dans sa voix ? Sa simplicité à aborder un
sujet qui met si souvent mal à l’aise ? L’intelligence avec
laquelle elle condensait tant de questions ? L’heure passée avec
Christelle a été une rencontre décisive dans mon expérience
de clinicienne. Ce psychiatre qui n’avait jamais dit bonjour ni
au revoir dont elle me parlait, ç’aurait pu être moi. Combien
d’enfants avais-je côtoyés, dans l’ombre de la salle d’attente,
sans vraiment les voir ? Ce jour-là, une adolescente m’offrait
une première mise en lumière des nombreux malentendus,
trop peu énoncés, entre psys et familles : les uns se veulent
discrets, préservant l’intimité du patient ; les enfants, eux, se
sentent concernés au premier plan, et éprouvent cette réserve
des « psys » comme un déni d’existence. Ce jour-là, ma
première question : « Que vivent les enfants qui grandissent avec
des parents malades ? » s’est déplacée, amenant un nouvel
énoncé : « Qu’est-ce qui nous empêche, nous, professionnels,
d’entendre les enfants de nos patients, alors qu’ils sont en pre -
mière ligne, et qu’ils ont tant de choses à nous apprendre ? »
11 Le « je » est utilisé ici car il s’agit de notes personnelles de Frédérique Van
Leuven, au cours de la recherche.
21GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Solliciter des enfants très discrets…
Le second témoin fut Jonas.
Jonas, 19 ans – Il y a des choses qui ne sont pas même
imaginables. Pour une personne qui n’a pas vécu cette
expérience-là, c’est inimaginable. C’est comme quelqu’un qui
aurait fait la guerre et quelqu’un qui n’aurait pas fait la guerre…
On va dire que c’est ça.
Jonas utilisa spontanément ce jour-là pour désigner les parents
en souffrance psychique l’expression de « parents psychiques ».
Elle s’est rapidement imposée à nous. Peu stigmatisante, elle nous
semble reféter la diffculté à tracer un contour clair de la grande
nébuleuse des maladies mentales, tout en nommant la situation
particulière, souvent invisible, que vivent nombre d’enfants.
Récemment « mis en autonomie », selon le terme utilisé pour
les jeunes qui n’ont d’autre alternative, Jonas habite seul un studio
minuscule dans un quartier populaire après un parcours
mouvementé marqué par les drames familiaux. Placé en institution de
l’âge de 6 à 12 ans pendant les multiples hospitalisations de sa
mère, il retourne vivre avec elle pendant quatre ans. Il a 16 ans
quand elle est internée pour une longue durée, il séjourne alors
deux ans dans une famille d’accueil. Conscient de la maladie
de sa mère et de son grand-père assez tôt dans sa vie, puisqu’il
a été placé pour ce motif, il a rencontré des éducateurs qui lui
ont nommé les diagnostics posés pour ses proches : « mère
paranoïaque, grand-père schizophrène ». À 19 ans, c’est un jeune
homme d’une grande maturité et plein d’humour, au regard brun
très bienveillant. Son débit de parole et sa rapidité de pensée sont
impressionnants. Ouvert sur le monde, il a une bande d’amis et a
conservé des liens avec des intervenants sociaux qu’il a rencontrés
dans son parcours. Par l’intermédiaire de l’un d’entre eux, il vient
bien volontiers offrir son récit dans le seul lieu du SSM où la ci -
garette soit autorisée : le garage. Entre ses multiples occupations,
les cours, le quotidien et les nombreuses démarches qui échoient
à un jeune devant s’assumer seul dans la vie, il esquisse, l’espace
d’une heure trente et dans une parole serrée, l’essentiel d’une
réfexion profonde sur son parcours et sa conception de la folie. Il
ne sait de quoi demain sera fait. Sa plus grande préoccupation est
de terminer ses études secondaires, pari diffcile après une
scolarité marquée par les discontinuités. Il a le projet d’entamer des
études d’infrmier. À la question : Tous ces drames, qu’est-ce que
22Solliciter des enfants très discrets…
cela t’a appris dans la vie ? Il répond après quelques secondes de
réfexion : À ne pas juger…
Alice fut le troisième témoin :
Alice, 22 ans – C’était vraiment grave. Je m’en souviens très
bien, et je suis certaine de la position des enfants. J’ai
beaucoup de souvenirs de mon enfance, je me souviens toujours
que je disais : « ma mère, elle est comme du beurre ». Papa
c’était un mur et maman c’était du beurre. Je reste aujourd’hui
avec cette image, vraiment, j’en suis certaine, que c’est du
beurre mou dans lequel on n’arrivait pas… Et j’en souffrais
vraiment !
Alice vit en couple depuis quelques mois. Issue d’un milieu
aisé, elle se rendait déjà compte, enfant, que ça ne tournait pas
rond chez ses parents. Elle a vu de nombreux psys à
l’adolescence pour des échecs scolaires répétés qui ont ébranlé
profondément sa confance en elle. À l’âge de 19 ans, elle se sent
sombrer, au point d’éprouver de fortes envies suicidaires. Elle entame
alors une démarche thérapeutique ; peu à peu, elle commence à
mettre des mots sur l’étrangeté de ses parents et à faire la part des
choses entre sa propre souffrance et celle de sa mère. Au cours
de ce processus, elle traverse des doutes profonds car la maladie
de cette dernière n’a jamais été identifée. Alice est étudiante en
dernière année d’interprétariat et déjà en stage dans une
institution européenne mais son souhait profond est d’être traductrice
en poésie. Le regard pétillant sous une mèche rousse incisive,
elle tenait à venir témoigner parce qu’elle en avait vus, des psys
qui n’avaient rien compris.
Alice, Jonas et Christelle sont à l’aube de leurs vies d’adulte.
Leur vécu d’enfant est encore proche, bien qu’ils puissent déjà s’en
distancier. Parfois la parole n’advient qu’à l’âge adulte, quand la
prise de distance permet de mieux penser. Il arrive que
l’expression du vécu devienne alors impérieuse. En témoignent nombre
12de récits autobiographiques, des conférences , ce qui se dit en
groupe de parole ou dans un travail thérapeutique. Notre constat
est le suivant : les dés ne sont jamais jetés, la trajectoire de ceux
qui vivent cette expérience si particulière peut toujours s’inféchir,
au gré des rencontres.
12 Voir la vidéo et les ouvrages de la Canadienne Julie Vincelette, http://
julievincelette.com/
23GRANDIR AVEC DES PARENTS EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE Solliciter des enfants très discrets…
Les témoignages des parents repris dans cet ouvrage sont issus
d’un travail de groupe consacré à la parentalité, intitulé « Et les
parents ? » mené au Centre Psychiatrique Saint-Bernard, à Manage.
La participation s’est faite sur base volontaire et avec l’accord des
patients sur leur publication. Tous ont été invités à choisir un
pseudonyme. Leurs propos ont fait l’objet d’une relecture en commun
qui leur a permis de les nuancer et de les valider.
Enfn, nous avons élargi notre enquête à d’autres témoignages :
certains nous ont été livrés spontanément, d’autres proviennent de
la littérature autobiographique, d’œuvres de fction ou de
témoignages accessibles sur le web.
L’approche par la consultation clinique
D’autres enfants et adolescents ont été rencontrés en consul -
tation en service de santé mentale, en cabinet privé ou à l’hôpital.
Nous reprenons également des propos de patients adultes ayant
vécu avec un parent malade. Pour des raisons déontologiques
évidentes, les données personnelles ont été modifées sans que cela
n’altère l’expérience transmise.
Les enfants témoignent de leurs vécus pourvu qu’ils y soient in -
vités et qu’ils se sentent suffsamment en sécurité pour parler. Mais
ils restent bien souvent dans le silence, faute de trouver des inter -
locuteurs auxquels ils osent se livrer et qui puissent les écouter.
Pris dans leur quotidien, avec son lot de non-dits et de secrets, ils
peinent à trouver les mots qui expriment des émotions diffuses. Ils
sont loyaux à leurs parents et bien souvent conscients des risques
liés à la divulgation de ce qu’ils vivent : nous avons toujours
respecté leur silence ou leurs manifestations de refus d’aborder ces
questions. Avoir accès à la parole des enfants est donc loin d’être
aisé et la clinique nous enseigne que le langage n’est pas que
l’affaire des mots. Ceci nécessite quelques précisions.
Au contraire de l’adulte qui privilégie le langage parlé,
l’enfant utilise beaucoup son corps pour exprimer ce qu’il ressent en
lui-même, ce qui se joue autour de lui et dans les relations de son
entourage. Ce qu’il devine ou ne peut énoncer avec les mots
s’exprime sous forme de comportements, d’attitudes et de mimiques,
par des tons de voix mais également dans le jeu : mises en scène
que réalise l’enfant avec les jouets, dessins, collages ou
sculp24