Hommages à Alain Pessin

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Français
259 pages
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Description

Sociologue des imaginaires politiques, spécialiste du XIX e siècle avec des ouvrages sur la rêverie anarchiste ou le mythe du peuple et la société du XIXe, Alain Pessin (1949-2005) a aussi dynamisé autour de son laboratoire de l'université Pierre-Mendès-France, le centre de sociologie des représentations et des pratiques culturelles (CSRPC), les recherches en sociologie de l'Art et de la culture - animant et dirigeant le groupe de recherche OPUS (Oeuvres, Publics, Société) du CNRS.

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Date de parution 01 octobre 2007
Nombre de lectures 73
EAN13 9782296183056
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

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HOM:NIAGES À ALAIN PESSIN
« Un sociologue en liberté»L.édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité
de Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication,
avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt,
Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.
fI,nt
Grenoble
Université Pierre Mendès-France
Sciences sociales & humaines
@ L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-04202-5
EAN : 9782296042025Textes réunis par
Catherine DUTHEIL-PESSIN et Yvonne NEYRAT
HOMMAGES A ALAIN PESSIN
« Un sociologue en liberté»
Préface de Howard S. Becker
(( ))La Librairie des Humanités
L'HarmattanLa Librairie des HUJnanités
Dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l'EHESS, rvIaître de conférences de
philosophie politique à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre
Croce, Chargé de mission sur la politique de publication à l'Université Pierre
rvlendès France, Grenoble 2.
La Librairie des Humanités est une collection coéditée par les Éditions L'Harmattan
et l'Université Pierre ~lendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses
diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et
humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir
des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.
j\Iembres du Conseil scientifique de la collection:
Fanny Coulomb, série Économie
Jérôme Ferrand, série Droit
Pierre Kukawka, série Politique et Territoire
Thierry lVlénissier, série Sciences de l'Homme
Alain Spalanzani, série Gestion
Jacques Fontanel, série « Côté cotlrs»
Jean- \Villiam Dereymez, séries « j\Jémoire des Alpes », « Sentiers de la Libel1é»
Dans la même collection
Ferrand, H. Perit (Oir.) (2003) COllllfli.cf{{IlCe (2006)L'Ocj)'s.fée dts Droits de l'holllllle H. Leroux De la phéJJolI/énologie à la sociologie de laJ - -
T. I FOlldations et Ilai.cfallce.f des Droits de l'holllllle
(2006)- O. Fortin Le.f illlfllec!uelrfmllçaÙ el l'Italie
19../.5-1955
T. Il JIiJes ell (fUl're dts Droits de
l'holJ/llle
({)J (2006)G. Oree! La me choi.rie
T. III E,!/('/(x et perspectiJl('.f des Droits dt l'ho/ll/JJ('
-
Th. Ménissier (Dir.) L'idée d'ell/pire dam la pl'J/.fée polilique,
A. Blanc, A. Pessin L:-lrl du tm"{/in. Mflallge.r offirls à -
hÙtorique,juridique et philo.rophiqlff (2006)
Howard Btcktr,
S. Plana (2006)Le proséD'/Ù//'f re/~~imx à l'épm(/'(' du drait priJ'é(2004)Ch. Arnourous Que faire de l'hôPital?
-
M. K'mftinann GOfllY:'mallCf écollo//lique //Iof/diale et COlif!it.fam/Ù (2006)
Y. Chalas (Oir.) L'IIJ/aginaire all/éllagmr m lI/utatiOll (2004)
-ft qlfflle.fC. Abattu, B. Lamotte (Oir.) if/égalité.r :Dil'{'rsilé
J-L. Chabot, Ch. Tournu (Oir.) L'hfritrrge lrligim et spi1itml de
-
pratiques de fom/atioll ? (2006)
(2004)l'idmtité mropé('1lll('
poliliqlf{'.f .rodale.s (2006)G. Cauquil (Dir.) Ez'{{lmr le,",
Entre II/éll/oire et oubli. Le destin croisf des -
A. A Taïrou el dédsiolls jif/ancihréf
(2006).r-l11a..b'seA. Ferguène (Ed.) GouvemanCf locale et dét.'eloppell/mt tmitorial S. Hernandez Le //Ionde dll conte, ConhilJ/ftioll à /Of(' sociologie de
- -
(2004) (2006)
l'oralité
C. Offredi (Oir.) La cD'nall/ique de l'évaluation face au I. Vezeanu L 'idmtité per:sOlllle/le à Irfl/J(1'S le tel/lp.r (2006)
- -
dét'efoppell/ent durable (2004)
S. Gai et alii (Eds.) Figllre.s de la //Iédialioll sociale
(2006)
L Dowbor La II/osaïque bri.fœ ou l'é.conoll/ie au-ddà de.s équatioll.f (2004)
- IlItroduction allx scimce.r .rociale.s (2006)J.-L Chabot -
P. Chaix Le 17tgl?;'proftfsionmJ ell France (2004) Ihpfrl, POlir !me- H. Jacot, A. Fouquet (Eds.) Le dtq)'t'll,
l'élll,
y. de.fpolitiqlle.r publique.r (2007)L 'orgallisation des conllaissance.r. .rlPproches dél//arche plllralÙIe d'f-t'alllatiollPoli~' el alii (Oir.) -
conCfptuelles (2005)
Elé//lel/t.r d'clllaDJe .rllr le dér'eioppel//tllt tnritorial (2007)L-tpèze et aliiJ. -
(Eds) Le Code cifJil et les- Ecollo//lie de.f orgallisatiol1.f. T mdal1ces adudle.f (2007)M. Bensaïd et
alii
A. Rochas La Haml.clxlr. Hi.rloire dime dÎl>i.rioll de
1174ftn-JJ
D. Rigau.x Le Christ du dill/anche. HistoÎlr dime iII/age II/fdii1'flle (2005)- bOSlliaqm (2007)
Pologm, la longue II/arche (2005)C. 1\Iartin et a!.
- de j\[alflhau.rell
(témoignage)L. Bensahcl, P. Marchand (Eds) Les régiollS de RJfSsie à
l'épmflle
des théories et pratiques écollolI/iqms (2005) L{:f lél/loins qui .rejirmt (J;Ol.!(fr(2007)Défense de la
France
Mftap~)'siq1fe et philosophie trall.fceJldaJJtale Se/Oll1\1. Lequan (Dir.)
- Garcia L'anmrhisllle (//!/ourd'hui (2007)\'. -
Kallt (2005)
[
Tieel/l/ol1 dim jmlle
C.Martin (Oir.) PologJJe 1989-2004 La IOllgue II/arche. Dim !ytèll/e (2007)- -
(2005)cmlralisé à l'intégration dans
l'CESommaire
Liste des auteurs 7
Préface par Howard S. Becker 9
« Du Morvan à l'imaginaire dans la cité: le trq"et anthropologique »
CHARLES A!\IOUROUS 13
Alain Pessin) les imaginaires politiques
PIERRE ANSART 17
How Much Is Enough?
HO\'ÇARD BECIŒR 31
S"
Alain Pessin et l'interactionnisme
ALAIN BLANC 49
Alain Pessin) grand corps nonchalant
GÉRALD BRONNER 73
Au carrefour des rêveries
RODOLPHE CHRISTIN 81
Quandj'ai vu cegrand tYpe debout devant Inoi...
PHILIPPE DE BOISSY 89
L'alni Pessin
JEAN DUVIGNAUD 95
Lectures du Mythe du peuple, deAlain Pessin
JEAN-PIERRE ESQUENAZI 99
Le sociologue) l'anarchiste et lepeuple
Imaginaire) rêverie) quotidien) révolution...
FLORENT GAUDEZ 119D ans les traces d'Alain. . .
ÉLODIE GAUQUELIN 139
)De «(IJinquiéteur de Villiers à IJInquiéteur d'Alain Pessin:
regards croisés
1\L\RTA GINÉ-jANER 143
Poè/nes à Alain
SOAZIG HERl"JANDEZ 165
Libre témoignage accompagné de qttelques anecdotes
JULIEN jOANNY 169
La conciliation des contraires
RAY!\IONDE NloULIN 173
Rêverie sur un vélo de coursejaune
CHRISTIAN NEYRAT 181
Avec Alain) au-delà de la querelleProudhon/Marx
BRUNO PÉQUIGNOT 193
Un imaginaire des bibliothèques
FRÉDÉRIC SABY 203
Littérature et anarchie
PATRICE TERRONE 219
HENRY TORGUE
Mon cherAlain) 227
L'A/nérique utopique atijourdJhui : hom/nage à Alain Pessin
JEAN-PHILIPPE UZEL 233
A tu) à toi
NIICHEL VERRET 243
Bibliographie 249
257Postface par Claude CourletLISTE DES AUTEURS
CHARLES AMOUROUS Sociologue, Chambéry
PIERRE ANSART Professeur émérite de Paris VII
HOWARD S. BECKER Sociologue, pianiste de jazz - San Francisco
ALAIN BLANC Grenoble
GÉRALD BRaNNER Sociologue, Sorbonne
RODOLPHE CHRISTIN Sociologue
PHILIPPE DE BOISSY Poète, auteur, peintre
JEAN DUVIGNAUD Sociologue, anthropologue
JEAN-PIERRE ESQUENAZI Lyon
FLORENT GAUDEZ Sociologue, Toulouse II
ÉLODIE GAUQUELIN Doctorante en sociologie, Grenoble
MARTA GINE-JANER Professeur de Littérature française,
Université de Lleida - Catalogne
SOAZIG HERNANDEZ Sociologue, Grenoble
JULIEN JOANNY Doctorant en sociologie, Grenoble
RAYMONDE MOULIN Sociologue, Directrice de recherche émérite CNRS
CHRISTIAN NEYRAT Journaliste, Grenoble
BRUNO PÉQUIGNOT Sociologue, Paris III, Sorbonne Nouvelle
FRÉDÉRIC SABY Conservateur de la bibliothèque Droit-Lettres,
UPMF, Grenoble
PATRICE TERRaNE Professeur de Lettres, Grenoble
HENRY TORGUE Sociologue, musicien, compositeur~ Grenoble
JEAN-PHILIPPE UZEL Sociologue UCAM - Montréal
MICHEL VERRET HistorienPriface par Howard S. Becker
'EST UNE BANALITÉ de dire d'une personne qui nous aCquittés qu'elle va nous manquer. Et à coup sûr Alain Pessin
va nous manquer. Je pense qu'il est nécessaire, dans le cas d'une
disparition prématurée, bien avant qu'aucun de nous ne soit prêt
à l'envisager, de faire preuve de précision, de dire à quel point il
nous manquera.
Je parle d'abord pour moi-même car c'est le cas que je connais le
mieux et dont je suis le plus sûr. Nous nous sommes rencontrés
lorsqu'il prit la décision de me nommer docteur Honoris Causa de
l'Université Pierre Mendès France. C'était inattendu, parce que
nous ne nous étions jamais rencontrés. Cet honneur fut suivi
d'un ensemble de travaux que j'acceptai volontiers: présenter
deux exposés à des colloques lors de week-ends successifs, et,
bien plus stimulant, de mon point de vue, donner un petit récital
de piano (accompagné par Benoît Cancoin) qui contribua à me
redonner l'envie de jouer. Cette suite d'événements changea ma
vie de plusieurs façons: de nouveaux amis, de nouvelles
activités, de nouvelles collaborations.
Plus important, peut-être, Alain m'aida à trouver de nouvelles
dimensions à ma réflexion, et m'encouragea de différentes
façons à aller au-delà de ce que j'avais fait auparavant. Il voyait10 Un hOIJl1nage à .L4/ain par HO/vaed S. Becker
des possibilités là où je voyais des impasses, m'aidait à
transformer des problèmes en opportunités. À mon âge, c'est bien
plus facile de considérer son travail comme fini, comme n'étant
plus à faire. Mais il ne me le permettait pas, et avec la bonne
volonté tranquille qui était la sienne, ses façons aigres-douces, il
me fit sentir que j'avais encore un tas de choses à accomplir et
qu'il voulait voir à quoi ressemblerait ce travail une fois terminé.
Notre seule collaboration - l'interview qu'il fit avec moi sur la
mise en relation des notions de «champ» et de «monde »,
publié dans la Revue Sociologie de l'Artl, en est un exemple. Ses
questions en profondeur et ses synthèses incisives m'incitèrent à
pousser mes propres idées beaucoup plus loin que je ne l'avais
fait précédemment. Sa modestie masquait la pertinence de sa
contribution au dialogue. Et, bien sûr, je fus touché par sa
lecture, très édifiante aussi, de mes propres travaux dans Un
sociologue en liberté2.
Il fit beaucoup plus encore, me persuadant ainsi que Dianne,
que nous pouvions vraiment apprendre une autre langue,
m'encourageant à faire des interventions en français devant un
auditoire nombreux et à engager en privé des discussions à
bâtons rompus. Lorsque quelqu'un vous estime capable de faire
quelque chose, vous vous dites que peut-être vous pourrez faire
ce que vous pensiez impossible.
Je n'ai pas vu beaucoup Alain dans son rôle de professeur, à part
ce qu'il m'a enseigné. Mais il est clair, d'après tous ceux que j'ai
rencontrés à Grenoble et ailleurs, qu'il avait sur eux le même
effet que sur moi, leur montrant comment faire de leurs propres
données, de leurs propres idées, de leurs propres capacités, tout
ce qui pouvait être fait. Doucement mais sûrement, il les aidait
1 BECKER H.S., PESSIN A., Dialogue sur les notions de monde et de Champ, in I~s
mondes dujazz at(jourd'hui, Sociologie de l'Art, OPuS 8, L'Harmattan, 2005.
2 PESSIN A., Un sociologue ell liberté, Lecture de HO/vard Becker, Les Presses Universitaires
de Laval, Québec, 2004.H01vard S. Becker 11
comme il m'a aidé à accomplir ce qu'ils n'avaient pas imaginé
possible. Il laisse un héritage à des étudiants et des collègues
qui, grâce à ses interventions, sont de meilleurs sociologues et de
meilleures personnes. Ils témoigneront de son influence et de sa
générosité à leur égard.
L'exemple de son propre travail n'est pas la moindre part de son
influence. On aurait souhaité qu'il fût plus volumineux encore.
Nombreuses sont les idées et les approches qu'il n'a pas eu le
temps de mener à leur terme. Mais nous avons ses livres sur
l'anarchisme, celui sur le mythe du peuple et les nombreux
articles qu'il écrivit sur ces sujets et autour. J'ai particulièrement
aimé son essai sur « Le monde du vélo» qu'il écrivit pour les
Mélanges3, édité en mon honneur, avec la participation d'Alain
Blanc.
En rapport avec tout cela, l'immense service qu'il a rendu au
champ de la sociologie de l'art. Il organisa OPUS4,le réseau des
sociologues concernés par ce champ en France, veilla à
l'organisation des nombreux colloques et réunions OPuS, et, sachant
que les productions de tels rassemblements sont souvent
éphémères, à la publication des nombreux volumes des Actes de
ces rendez-vous. Ce fut quelque chose de terriblement stimulant,
non seulement pour produire le travail mais aussi pour
développer des liens durables entre tous les chercheurs de la
spécialité. Il n'était pas seul à le faire, bien sûr. Mais je pense que
beaucoup conviendront que sans l'énergie d'Alain Pessin, sans
ses directives, cela n'aurait pu se faire.
3 Esquisse d'une sociologie de la petite reine et de ses prétendants. Le monde du vélo
expliqué à Howard Becker, dans L/al1 du terrain) AIélanges offerts à H01JJard S. Becker,
L'Harmattan, 2004.
4 OPuS, Œuvres, Publics, Société, réseau du GDR-CNRS de Sociologie de l'Art
qu'Alain Pessin dirigeait.12 Un hOJnJnage à Alain par H01vaed S. Becker
En conclusion, celui qui nous manque, à nous tous - qui l'avons
connu et dont la vie a été influencée - c'est l'homme chaleureux,
plein d'entrain, plein d'humour, compréhensif et, pour tout dire
attachant, qu'était Alain Pessin.
Adieu, Alain.
Howard S. BECKER
Traduction de Christian Neyrat«(Du Morvan à l'imaginaire dans la cité:
))le trq/et anthropologique
CHARLES AMouRous
« Le trajet anthropologique, cet incessant échange au niveau de l'iJJJaginaire entre
les pulsions subjectives et assiJnilatrices et les intimations objectives émanant du
milieu cos/nique et social. »
Gilbert Durand
Les structures anthropologiques de l'iJnaginaire, p. 38
E TRAJET d'Alain est, entre autres, un incessant échange
C entre « Morvan l'ami fidèle» et l'enseignant-chercheur. Mais
avant tout développement, une remarque s'impose: à une
époque difficile, où Alain était seul professeur au département de
sociologie, il a été très critiqué, et ce très négativement, par
certains. .. jusque dans les cénacles de la sociologie. C'est
inadmissible, « ça ne se pardonne pas» dit Aimé Jacquet.
« Morvan l'ami fidèle»
Tel aurait été son anthroponyme choisi par les Compagnons du
Devoir, si Alain eût été des leurs. Tenter de le comprendre en
profondeur, c'est saisir l'importance de ses racines (son père est14 Du j\1017Jal1 à l'imaginaire dans la cité: le trajet anthropologique
dans la filière forêt et bois), son attachement profond au
Morvan (son Pays). Au-delà de son apparence très « british »,
Alain restait en lien avec la terre et les bonnes gens de son
enfance. Il a pu y puiser autant le sérieux qui caractérise sa vie de
travail et de recherche, que la volonté de comprendre le peuple
et le populaire, les caractéristiques des communautés utopistes.
L'écouter parler du Morvan nous reste en mémoire un peu comme
la lecture d'Henri Bosco nous décrivant sa Provence dans Le Inas
Théotime ou de George Sand évoquant la campagne de Nohant.
Alain n'était guère alpin. Les Alpes étaient pour lui les grandes
étapes mythiques et décisives du Tour de France cycliste.
L'ascension était celle d'un col. Il a été et est resté cycliste. Un
des sommets alpins les plus convoités, pour lui, c'était l'Alpe
d'Huez, haut lieu cycliste.
Sa sépulture à Châtillon-en-Bazois, chez lui, est un symbole fort.
C'est le retour aux sources, telle la sépulture d'Henri Bosco à
Lourmarin.
Ami fidèle, Alain l'était. Homme de parole et d'engagement, il a
été riche d'amitiés et de coopération. Qui, parmi nous, n'a pas
apprécié sa gentillesse et sa serviabilité, sa probité, son ouverture?
Ses services rendus, « urbi et orbi », au sein de la communauté
universitaire, ont créé un vaste réseau, riche de diversités.
L' enseignant-chercheur
Alain a été très engagé dans sa vie universitaire où sont apparus
ses points d'excellence et d'expertise. Une forte culture générale
lui a permis une approche ouverte de la sociologie, sans
dogmatisme ni ostracisme. Il a été membre puis leader de l'École
Grenobloise et Durandienne : « Imaginaire et culture ».Charles Amotlrotls 15
Ses domaines d'expertise concernent l'imaginaire, le mythe du
peuple, l'utopie, l'art et la culture. À l'école de Gilbert Durand, il
a su alimenter ses approches sociologiques par les sources de la
littérature, de la philosophie et de l'art.
Dans L'iJnaginaire utoPique atijourd'hui, Alain nous décrit ses
démarches et condense (à merveille) son parcours heuristique:
- L'utopie classique, « l'utopie du texte, ne cesse d'être complétée,
contrariée... (par) la place de l'imaginaire dans l'organisation de
la Cité, la capacité créative des dynamiques microsociales, la place
de l'individu, de l'amour et du hasard, de l'aventure» (p. 137).
- « Notre travail nous a amené à jeter des passerelles entre des
méthodes et des lexiques sociologiques d'origines diverses. En
nous appuyant sur les acquis de l'anthropologie de l'imaginaire
et en utilisant globalement une démarche d'inspiration
structurale, nous avons toujours analysé le jeu inventif de l'utopie
dans l'esprit de la sociologie dynamique, et nous avons enfin
recouru à des intuitions et des notions issues de
l'interactionnisme symbolique. Cette diversité des inspirations - ou plutôt
cette complémentarité - était nécessaire pour rendre compte de
la multiplicité des niveaux d'élaboration de l'utopie. Elle nous
semble indispensable aujourd'hui à une sociologie de l'imaginaire
face à son enjeu théorique qui est celui de la compréhension du
travail social et socialisateur de l'image. » (p. 215).
Alain nous a beaucoup donné
Sa fin de vie, tragique, d'autant plus que nous attendions encore
beaucoup de lui... sa fin de vie nous permet d'évoquer non pas
Vigny: «Gémir, pleurer, prier est également lâche... » (Les
destinées.La mort du loup),mais bien plutôt Musset et Le Pélican:
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots» (La nuit deMaz).16 Dtll'1orvan à FinJaginaire dans la cité: le trqjet anthropologique
Évitons que ne se constitue la « horde primitive ». L'antidote en
est le contre-don qui pourrait être, pour commencer, une
biobibliographie, la plus complète possible, qui recense tous les
travaux d'Alain qui a beaucoup travaillé et beaucoup écrit depuis
longtemps, pour nous et pour tous.
Charles AMOUROUSAlain Pessin) les imaginaires politiques
PIERRE ANSART
ES LECTEURS QUI OUVRIRENT le premier livre d'Alain PessinL consacré à l'anarchisme, « La Rêverie anarchiste ») en 1982)
prirent connaissance d'une approche radicalement nouvelle de
l'anarchisme et, certainement, pour beaucoup, déroutante.
Déroutante, à une époque où la grand majorité des ouvrages
d'histoire, de science politique, et, plus encore les déclarations et
pamphlets des anarchistes eux-mêmes, étaient des prises de parti,
des ouvrages de polémique sociale et politique. Les uns,
d'inspiration anarchiste, faisaient une dénonciation virulente de l'ordre
établi et l'apologie de l'anarchie. Les autres défendaient les valeurs
traditionnelles ou libérales, et rapprochaient ou confondaient
l'anarchisme et la délinquance. Alain Pessin, tout au contraire,
appelait à oublier ces colères et ces indignations; il écartait
toutes ces violences verbales, appelait à une complète rupture
avec ces débats politiques et à leur substituer la seule recherche
d'une compréhension de l'anarchisme sans réserve ni frontière.
De plus, les historiens, portés par leurs méthodes habituelles,
privilégiaient spontanément l'étude des faits, des institutions, des
comportements (les attentats terroristes, par exemple), pour les18 Alain Pessin, les itnaginaires politiques
expliquer, pour en analyser les causes et les conséquences. Or
Alain Pessin appelait, non plus à expliquer des faits et des
comportements objectifs, mais d'abord à comprendre les intentions
et les significations sans les juger, sans les condamner, ni en faire
aveuglément l'apologie.
Entre les deux objectifs que Max Weber assignait à la
sociologie : expliquer et comprendre, Alain Pessin appelait à faire de
cette complémentarité une opposition et à choisir
systématiquement la compréhension.
Il ne s'agissait donc aucunement d'un énième livre d'histoire des
faits et des idées anarchistes, et, encore moins d'une nouvelle
promesse de rétablir les « faits» véritables. Le but de cette
recherche était de substituer à l'analyse objectiviste des
comportements, la reconstitution des « fondements imaginaires» et donc
d'opérer un changement radical des objectifs de la recherche. Et,
d'autre part, il était ajouté l'hypothèse que ce choix n'était pas
arbitraire, que l'imaginaire n'était nullement un « aspect », une
« dimension» secondaire des pensées et des actions anarchistes,
mais bien la source même des significations et des expériences
vécues par les anarchistes.
C'est là, comme nous le savons bien, le point de départ de tous
les développements ultérieurs. Alain Pessin en avait formulé les
principes dès 1980, dans Les Villes Imaginaires.Il citait alors deux
auteurs venus d'horizons différents comme sources de son
inspiration: Gaston Bachelard et Gilbert Durand. Il se proposait
alors de repenser les notions d'image) d'imagination) d'imaginaire
comme des modes de représentations dynamiques.
De l'image, il écrivait: « l'image n'est pas une Pâle coPie de la réalité. . .
Elle est déformation) outrance par rapport à l'environne1Jzent perçu. Elle est
le fruit d'un cfynamisme créateur par lequel la réalité perçue se trouve prise
en charge. .. ».Piel1"e Ansart 19
Sur l'imagination: « l'imagination est cfynamisme organisateu0 et ce
cfynalnislne organisateur est facteur d'holnogénéité dans la représentation
(...j Ce cfynamisme réformateur des sensations devient le fondenJent de la
vie p.rychique tout entière ».
Sur l'imaginaire enfin, il écrivait: « la cfynamique de l'imaginaire.. .
réactivant des archétypes fondamentaux) interoient sur l'enselnble du champ
social et façonne pour une part l'inconscient collectif; base irréductible de
toute création ».
À quelques nuances près, Alain Pessin poursuit cette
problématique, deux ans plus tard, sur le cas de l'anarchisme. Il exprime
alors ces objectifs et ces hypothèses par différentes métaphores:
il s'agit, écrit-il: « .. .d'interroger les ressortsprofonds de l'âl1Jelibertaire,
cfynamislnes imaginaires sur lesquels ne viennent qu'en second lieu segreffer
les donnéesperlnanentes ou circonstanciellesde l'histoire des idées» ;
ou encore, en d'autres termes: il s'agit de faire apparaître « la
)trame des vérités prelnières de la rêverie qui cfynamisent les diverses
orientations de l'anarchisme.
Cette exploration de l'imaginaire suppose que soit récusée la
dichotomie traditionnelle du rationnel et de l'irrationnel. On le
voit notamment dans la réflexion sur les contradictions
éventuelles de la pensée anarchiste. Alain Pessin aime à citer en
exemple l'œuvre et la personne de Michel Bakounine. Bien des
commentateurs se préoccupaient de dissocier dans la pensée de
Bakounine, les pensées raisonnables et les excès, les analyses et
les débordements. Or, nous dit Alain Pessin: « Il nous paraît
éminemment nécessaireetfécond, contrairement à toutes les volontés
d'unification et de réduction de la pensée et du personnage, depousser l'analYse de
ses excès, de ses difforlnités, de ses outrances) jusqu'à sa rêverie de
1.l'informe»
1 La rêve/1e anarchiste, 1848 - 1914, Paris, Librairie des Méridiens, 1982, p. 67.20 Alain Pessin} les ÙJJaginaires politiques
Cette rêverie de Bakounine est marquée par le sens de la
démesure, de l'informe, qui rend sensible aux ténèbres sociales, « à
l'authenticité des révolutions) aux bouleversements des passions} aux
mauvais traitements ilnposés aux valeurs sociales» dit-il encore.
La contradiction a sa place dans ces passions chaotiques.
Bakounine aspire au fédéralisme, aux petites communautés
fraternelles, mais il soutient provisoirement Netchaïev et appelle à
l'organisation de sociétés secrètes vouées à la violence. Projets
absolument contradictoires mais qui font écho aux
contradictions de Bakounine lui-même, tantôt hostile à toute violence,
tantôt rêvant de conspirations capables de provoquer l'explosion
révolutionnaire. Ces contradictions sont, certes, celles de
Bakounine, mais elles sont hautement significatives de
l'imaginaire anarchiste, en général.
Ces théories de l'imaginaire social et, notamment, de l'imaginaire
anarchiste, sont-elles, et dans quelle mesure, démontrables, ou
bien l'analyse qualitative des significations doit-elle se limiter à la
seule description phénoménologique des perceptions et des
attitudes?
Alain Pessin ne recule pas devant cette difficulté et entreprend
une longue recherche des preuves. Entreprise audacieuse qui
exige une sorte d'intrépidité intellectuelle dans cette
investigation visant à montrer et à démontrer le caractère structurant et
dynamisant des imaginaires. Ces éléments de preuve vont être
recueillis au cours d'un long travail d'érudition faisant un bilan
des travaux déjà effectués sur l'histoire et la psychosociologie
des anarchismes.
Dans ce dialogue avec les commentateurs, Alain Pessin ne
procède jamais par réfutations successives: tout au contraire, en
rappelant les travaux des historiens, des sociologues ou des
politologues, il évite la pesanteur des réfutations, il procède, auPie,,'e A11Sal1 21
contraire, par dialogues et interrogations, en cherchant les
pertinences, les apports des différentes recherches et ce qu'il y
aurait à retenir en chacune d'elles. Il ne cherche pas à découvrir
des failles et des faiblesses, mais à montrer les éléments positifs
contenus dans ces travaux. L'attitude compréhensive met en
pratique une forme de générosité intellectuelle.
La diversité des conditions sociales et nationales, la pluralité des
anarchismes, ne sont aucunement négligées L'anarchisme russe
des années 1860 n'a pas les mêmes caractères que les
anarchismes latins des années 1980. Mais c'est précisément l'un des
objectifs poursuivis que de rechercher, en de ça des expressions
divergentes, ce qui fait l'unité des anarchismes. Les positions de
Stirner ne sont pas identiques à celles de Proudhon, mais le rejet
de l'État et de toutes les dominations leur est commun. Et de
même, y a-t-il bien des différences parmi les communautés
anarchistes, entre les sociétés secrètes en France et en Italie,
entre les entreprises italiennes, espagnoles, et les ouvriers
horlogers de Neufchâtel, mais les quêtes inlassables de solidarité ne
sont pas sans rapports ni l'intensité des aspirations.
Les sources les plus abondantes pour ces recherches sur les
imaginaires résident, comme on peut s'y attendre, dans les écrits,
dans les articles des journaux et des livres, dans toutes les
expressions du langage anarchiste, qu'elles soient individuelles
ou collectives. Dans la période culminante de l'anarchisme en
France, de 1848 à la fin du siècle, les journaux, les
hebdomadaires, les revues, les livres accumulent une quantité
considérable d'analyses, de polémiques, de réactions aux événements
de l'actualité. Il faut un art extrême pour lier étroitement les
thèmes généraux, les théorisations, et les extraits, les fragments
les plus significatifs. La tâche est d'autant plus délicate qu'il ne
s'agit pas d'illustrer les thèmes par des citations, mais de
travailler les textes en deçà des mots pour en découvrir les
significations imaginaires.22 Alain Pessin) les itnaginaires politiques
Alain Pessin a porté très loin cet art difficile, l'art de nouer, page
après page, et continûment, le sens et les mots, sans forcer les
formulations, sans les isoler des significations imaginaires, on
aurait dit, il a peu, sans les détacher des structures. Il ne s'agitY
pas non plus de deux langages, celui de la théorie et celui du
discours politique, mais d'une recherche toujours interrogative,
qui prend le lecteur à témoin et l'invite à penser avec l'auteur.
Les Mythes
Ces remarques s'appliquent aux travaux sur l'Anarchisme, mais
elles s'appliquent également aux autres champs de recherche que
sont les Mythes politiques et les Utopies. On verra alors que la
théorie des imaginaires éclaire aussi les traits du mythe et de
l'utopie, faisant ainsi de l'anarchisme un cas particulier des
imaginaires politiques.
Alain Pessin a consacré deux études importantes aux mythes
politiques à partir de deux exemples à la fois comparables et
différents: pour la France, l'étude intitulée Le mythe du Peupleet la
société française du XIX siècle2et, pour la Russie, de nombreuses
pages dans Le Populisme3 qui prolongent les indications déjà
rassemblées dans La rêverieanarchiste.Dans ces deux cas historiques,
on peut souligner l'élargissement de la méthode compréhensive
en direction de l'histoire et des sciences historiques. Pour la
Russie, il rappelle cette longue histoire à travers laquelle se
forme et se transforme le mythe du peuple salvateur depuis
Alexandre Herzen dans les années 1830 (sinon même depuis les
Décembristes de 1825) jusqu'aux années 1880. Et de même, pour
la France, il décrit ce qu'il appelle l'inflection de l'idée de Peuple,
à partir de la Révolution de 1830, avec, pour exemple, les
romanciers et poètes, Victor Hugo, Eugène Sue, George Sand,
2 Le JVJJ'the du Peuple et la société française du XIXr siècle, Paris, PUF, 1992.
3 Le Populisme) Lyon, Atelier de Création Libertaire, 1997.Pierre Ansa/1 23
les peintres comme Delacroix, les historiens comme Michelet, et
les analystes de la vie politique jusqu'à la Commune de Paris.
Le détour historique fait apparaître que le mythe, dans une
culture nationale donnée a aussi une histoire propre. Histoire qui
n'est pas celle d'un progrès continu mais qui va de succès en
échecs, de révoltes en phases de résignation. Il reste que cette
histoire incertaine, non prévisible, ne reme rien des analyses sur
l'efficacité du mythe, efficacité discontinue, mais source, dans
ses différentes phases, d'images, de perceptions, de sentiments
et d'actions.
Ces comparaisons rendues possibles par le détour historique
suggèrent une mise au point sur ce que pourrait être une
caractérisation du mythe par l'expression de la « déJnarche » du mythe
qu'Alain Pessin formule en ces termes: « Le mythe est une démarche
de l'esprit) obstinéJnent Jnaintenue tout au long de l'histoire de l'humanit~
pour tenter de résoudre) (.. .J)pour essayer deposer de la manière la Jnoins
inintelligible les énigmes et les contradictions appareJnJ1Jent indépassables de
la vie commune) et notamJnent la coprésence en elle des principes
4.radicalement antagonistes»
Les Utopies
... Toute cette recherche est exemplaire, mais elle est loin d'être
la seule. Elle sert, en quelque sorte, de modèle et de tremplin
pour les travaux ultérieurs sur les imaginaires politiques et
sociopolitiques, tels que les utopies. C'est qu'en effet, la notion
d'imaginaire telle qu'elle est élaborée ici permet d'aborder l'étude
de toutes les formes d'imaginaires et notamment les imaginaires
politiques.
4 Ibid, p. 48.24 Alain Pessin, les Î1naginaires politiques
Ce troisième champ de recherche, dans le vaste domaine des
imaginaires, est abordé et approfondi par les travaux sur l'utopie
et les utopies, comme en témoigne le livre de 2001 qui est,
peutêtre, le livre le plus riche et le plus achevé parmi les ouvrages
que nous évoquons ici.
La continuité des préoccupations depuis la rêverie anarchiste et
le mythe du peuple jusqu'à l'imaginaire utopique, cette
continuité est évidente. On peut dire, sans contradiction, que l'œuvre
d'Alain Pessin est d'une puissante unité, en ce sens notamment
que l'imaginaire social est au centre de son œuvre et n'est jamais
négligé. Mais on peut souligner aussi que le passage du mythe
(1992) à l'utopie aujourd'hui (c'est le titre de l'ouvrage de 2001 :
L'imaginaire utopiqueat!Jourd'hui) marque un nouveau déplacement
clairement indiqué par ce titre et l'introduction, dans ce titre, du
contemporain. Déplacement des objectifs: non plus seulement
les utopies d'hier, mais ce qu'il en est de l'utopie en nos années
2000, alors que bien des esprits ont tendance à rejeter dans le
passé les utopies vénérables, depuis Thomas More jusqu'à
Charles Fourier, et de ne voir dans l'inflation actuelle du mot
qu'une facilité médiatique.
Le retour vers le présent n'entraîne pas l'abandon des
préoccupations antérieures mais autorise une conciliation entre
une sociologie des utopies et l'approche en termes d'imaginaire.
Penser les utopies dites classiques va supposer la mise en place
d'une méthode particulière, «une démarche méthodique» qui
consistera à distinguer et à mettre en évidence les thèmes qui
leur sont communs: tel que, par exemple, le rejet radical du
monde dont elles sont contemporaines, l'invention de lieux
différents et de temporalités imaginaires. Travail d'enquête,
pourrait-on dire, visant, non pas à restituer la parole singulière
de chaque fondateur, mais à considérer chaque texte, comme,Piel7'e Ansal1 25
écrit Alain Pessin: « Une variante) une transforlnation) dans le
pro»5.cessus de création globale de l'utoPie
Ainsi, le rejet radical du monde (le monde chaotique de
l'Angleterre et de la France, au XVIe siècle, pour Thomas More,
celui de la corruption commerciale en 1840, pour Fourier),
répond à un travail de création que fait l'utopiste qui construit
ces images de monstruosité. Ce que cherche à montrer ici Alain
Pessin c'est combien cette production est le fait de toutes les
utopies classiques; et, ce faisant, il cherche à faire apparaître des
éléments structurels des utopies classiques, structures qui
manifestent des variations d'un auteur à l'autre. C'est l'objet des
deux premières Parties de ce livre (L'imaginaire utopique), que de
poursuivre l'inventaire de ces thèmes distincts, qu'Alain Pessin
propose de désigner par le néologisme d'utoPème, suivant ici la
proposition faite par Claude Lévi-Strauss de distinguer, pour ce
qui concerne les mythologies, des mythèlnes)éléments
éventuellement communs à plusieurs mythologies...
Mais que reste-t-il de l'utopie aujourd'hui? C'est l'objet de la
troisième Partie qui va notamment présenter les résultats des
enquêtes menées dans le milieu des jeunes anarchistes,
alternatifs, libertaires, de la Croix Rousse lyonnaise, dans les années
1975-1995. Alain Pessin trouve dans ces enquêtes et ces
publications de Domenico Pucciarelli: Le rêve au quotidien) les expériences
collectives de la Croix Rousse) 1975-1995 - puis, en 1998:
L'Imaginaire des libertaires au;'ourd'hui, une considérable
documentation pour ses réflexions sur les pratiques utopiques
contemporaines. La méthode par utoPèlnesva permettre de mieux
distinguer ce qui reste et ce qui est oublié des utopies classiques,
ce qui autorisera à conserver ou non le terme d'utopie pour ce
monde des militants libertaires. On voit, par exemple, que « la
fabrique des monstres» qui caractérisait fortement les utopies
5 L'Imaginaire utopique aujourd'hui, Paris, PUF, 2001, p. 51.