Interactions familiales et constructions de l

Interactions familiales et constructions de l'intimité

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Lieu de rencontre incontournable des aspirations individuelles et des contraintes sociales, la famille constitue un champ fécond d'analyse sociologique. L'étude fouillée des interactions familiales menée par Jean Kellerhals durant plusieurs décennies a montré que l'organisation familiale reste en dépit des nombreuses transformations qu'elle a suivies, un pilier central du fonctionnement social contemporain. Cette étude interroge les transformations, la diversité mais aussi les tensions qui la traversent.

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Ajouté le 01 septembre 2007
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EAN13 9782336263137
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INTERACTIONS FAMILIALES ET CONTRUCTIONS DE L'INTIMITÉ
Hommage à Jean Kellerhals

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

(Q L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03942-1 E~:9782296039421

Claudine Burton-Jeangros, Eric Widll1er et Christian Lalive d'Epinay (eds.)

INTERACTIONS FAMILIALES ET CONTRUCTIONS DE L'INTIMITÉ
Hommage à Jean Kellerhals

L'Harmattan

Questions Sociologiques Collection dirigée par François Hainard et Franz Schultheis
Questions sociologiques rassemble des écrits théoriques, Jlléthodologiques et empiriques relevant de l'observation du changement socia1. EUe reprend à la fois des travaux élaborés dans le cadre de l'Institut de sociologie de l'Université de Neuchâtel et éJllanant du réseau de différentes institutions partenaires. Cette collection se veut délibérément ouverte à une grande diversité d'objets d'étude et de démarches méthodologiques. Déjà parus

FRAUENFELD ER Arnaud, Maltraitance: contribution à une sociologie de l'intolérable, 2007. FRAUENFELDER Arnaud, Les paradoxes de la naturalisation, 2007. FELDER Dominique, J.)ociologues dans l'action. La pratique professionnelle de l'intervention, 2007. YUILLE Michel, SCHULTHEIS Franz (sous la direction), Entre flexibilité et précarité, 2007. PLOMB Fabrice, Faire entrer le travail dans sa vie, 2005. NEDELCU Mihaela, La nl0bilité internationale des conlpétences. Situations récentes, approches nouvelles, 2004. FLEURY, GROS, TSCHANNEN, Inégalités et consonlmation. Analyse sociologique de la consommation des nlénages en Suisse, 2003. BARTH, GAZARETH, HENCHOZ et LIEB, Le chônlage en

perspective,2001.

Remerciements
Cet ouvrage a été rendu possible par le soutien reçu pour organiser le colloque en juin 2006 - duquel sont issues les contributions rassemblées ici. Nous tenons donc à remercier les différentes instances, associées à l'Université de Genève, qui nous ont soutenus financièrement, à savoir La Société Académique, le Fonds Chalumeau, le Rectorat, la Faculté des sciences économiques et sociales, le Département de sociologie, le Centre interfacultaire de gérontologie, le Centre lémanique d'études des parcours et modes de vie et le Laboratoire de démographie et d'études familiales. La préparation du manuscrit a été confiée à Déborah Galster, que nous remercions chaleureusement pour le remarquable travail d'édition qu'elle a réalisé. Nos remerciements vont également à Sandra Lancoud qui a participé à la relecture du mansucrit.

Table des matières
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 13

I. Couples et familles: tendances socio-historiques

...

25

Intimité familiale et fécondité des familles. Jalons historiques à travers une démographie sociale.
Mi c he I Or is . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27

Entrées et sorties de la vie de couple. 1941-2006: soixante-cinq ans de changements. Philippe Wanner........................................................... L'enfant ciment du couple ou le couple comme ciment de la relation du père à l'enfant? Quelques enseignements de l'enquête rétrospective du Panel suisse de ménages. Gilbert Ritschard et Claudine Sauvain-Dugerdil .... Construction et devenir du couple. Entre individuation et socialité. Marie-Noëlle Schurmans.................................................. Les pédagogies ambivalentes. L'économie approchée par les contradictions de I'héritage. Cristina Ferreira morale familiale ...

43

57 75

89

II. Régulations macrosociales des interactions familiales... ... 101
Les paradoxes de l'intime et du public.
Jacques C ommaille . . . .. . . . . . .. .. . . .. . . . .. . . . . .. . . .. . .. . .. .. . . . . .. . . . . . . 103

Couple et famille au prisme des inégalités. Le retour de la question sociale.
Claude Martin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 113

Esquisse d'une politique familiale dans le cadre d'une politique des générations.
Kurt Lüscher... ...... ........................ ........................ ....... 125

Les liens familiaux face aux transformations sociales.
Jean-Pierre Fragnière..

des politiques
137

. . . .. . . . . .. . . . . . .. . .. . .. . . .. . . . .. .. . . .. .. .. .. . .. ...

Les complémentarités non hiérarchiques au sein des couples suisses. D'une certaine idée de la liberté à ses conséquences. Jean-François Perrin... ... ... ... ... ... ... ... 151 Transformations familiales et externalisation éducative des jeunes enfants. Vers une nouvelle économie sociale de la reproduction des générations. Pierre- Yves Troutot 165

III. Solidarités intergénérationnelles
parentèle.

et relations dans la
177

. . . .. . . . ... .. . .. . . . .. . .. . . .. . ... .. . . .. . .. . .. .. .. . . .. . . .. . ...

Transferts intergénérationnels. Panorama européen. Claudine Attias-Donfut ... ... ... ...

... ...

179

Des conjugaisons incertaines. La grand-parentalité dans le prisme de l'adolescence. Cornelia Hummel et David Perrenoud... .. ... ... . .. 197 La relation filiale. Essai de construction d'un cadre analytique.
Christian Lalive d 'Epinay. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 209

Du « biocentrisme » dans les parentèles contemporaines. Jean-Hugues Déchaux

221

IV. Interactions conjugales et intimité... ...

...

233

Changement familial et styles d'interactions. Le cas du Portugal et une note sur la pluralisation du type associatif. Karin Wall 235 Cohésion, intimité et valeurs conjugales chez de jeunes couples non cohabitants. Raphaël Hammer et Claudine Burton-Jeangros. .. ... . ..... .. . . .. . 253 Les trentenaires et l'amour.
Bernadette Baw in-Legros. .. .. .. .. ... ... ... .. .... ... ... ... ... ... ... .. ..... 269

Les usages de l'argent dans un contexte d'idéal démocratique.
Laurence Bachmann. . . ..... ... ... . ... ... ... .. .... ... ... ... ... ... ... .. ..... 279

Accidents de la vie et division du travail entre conjoints.
Geneviève Cresson.. . .. . ... ... ... .. .. .. ... .. ... .... ... ... ... ... .. . .. .... 289

10

Les styles d'interactions conjugales: quel pouvoir prédictif? Eric Widmer, René Levy et Francesco Giudici... .. .. .. . .. .. .. ... ..
V. Diversité familiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

301
311

Etre parent dans la séparation, une institution en construction.
Marianne M odak. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 3 13

Un mariage allégé? Quelques notations sur une forme moderne d'organisation du couple face à la crise. Laura Cardia- Vonèche et Benoit Bastard. .. .. . .. . .. .. ... . .. .. .... .. .. . 325 Faire droit à d'autres formes de couple. Les aspirations à la reconnaissance: de l'affectif au juridique et retour.
Marta Roca i Escoda.. . . . . .. .. .. . . .. .. .. .. .. . .. . .. . .. . .. .. . . .. . .. . .. .. .. . . 339

Formation du couple et relations intergénérationnelles lors du passage à la vie adulte. Une comparaison entre enfants d'immigrés et enfants de Suisses. Claudio Bolzman 353 Migration, stress et fonctionnement de la famille. Mary Haour-Knipe
VI. Perspectives cliniques.

... 365
379

.. . .. . .. .. . . .. . . . .. . .. . .. . . .. . .. . . . .. . .. . . ..

Intimités conjugales et configurations familiales. Une application du Family network method aux populations cliniques. Eric Widmer, Christiane Robert-Tissot et Marlène Sapin ... 381 Propos sur l'intime du couple. A qui appartiennent les organes sexuels?
Robert Neuburger. ....................... ......... ... ...................... 399

L'intimité exhibée. Marco Vannotti
Liste des auteurs.

405

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 413

Il

Introduction
Claudine Burton-Jeangros, Eric Widmer et Christian Lalive d'Epinay La famille, lieu de rencontre incontournable des aspirations individuelles et des contraintes sociales, constitue un champ fécond d'analyse sociologique. L'analyse fouillée des interactions familiales menée par Jean Kellerhals durant plusieurs décennies a montré que l'organisation familiale reste, en dépit des nombreuses transformations qu'elle a subies, un pilier central du fonctionnement social contemporain. Ses travaux ont apporté une contribution scientifique majeure au champ de la sociologie de la famille. A l'occasion de son passage à la retraite, nous avons souhaité lui rendre hommage en rassemblant un ensemble de contributions rédigées par les nombreux chercheurs l'ayant côtoyé au cours de sa carrière. Cet ouvrage collectif rassemble des textes produits tant par des pairs, au sens statutaire et générationnel, dans le paysage de la sociologie francophone, que par ses «héritiers », soit les chercheurs de la nouvelle génération qu'il a contribué à former. En amont de cette publication, les chercheurs sollicités ont participé à un colloque, organisé à Cartigny, dans la campagne genevoise, en juin 2006. Ce colloque a constitué un important moment de discussion et d'échanges entre spécialistes, et la réflexion menée dans ce cadre a été largement alimentée par Jean Kellerhals lui-même. Ce livre d'hommage offre donc, en même temps, un panorama des interrogations et pistes actuellement investiguées par les chercheurs francophones en sociologie de la famille. La trajectoire de Jean Kellerhals Jean Kellerhals est né en 1941 dans l'ancienne ville épiscopale de Porrentruy, dans le Jura suisse. Sa « maturité» (baccalauréat) obtenue, il se rend à Genève pour y entreprendre des études d'économie et de sociologie. Il y retrouve son ami d'enfance, Michel BassaIid, qui plus tard enseignera la sociologie à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne; il se forge des amitiés au long cours sur les bancs de l'université, entre autres avec Bernard Crettaz, qui deviendra conservateur au Musée d'ethnographie, et Christian Lalive d'Epinay, son futur collègue au Département de sociologie. Ses deux licences en poche, il poursuit sa formation à l'Université de Montréal, sous l'égide de Guy Rocher (1966-67). Après avoir occupé un poste à l'Université de Fribourg, il revient au Département de sociologie de Genève. En 1972, il y soutient brillamment sa thèse sur l'associationnisme en Suisse (Kellerhals, 1974), ce qui conduit cette même année à sa nomination comme professeur-assistant (il recevra l'ordinariat en 1977). Parallèlement, encouragé par le professeur Roger Girod, il explore divers domaines du social: la jeunesse (avec Arnold, Bassand & Crettaz, 1972), la

fécondité (avec Bassand, 1975), l' avortement (avec Pasini, 1976). Ces derniers thèmes annoncent son engagement de plus en plus prononcé dans le domaine de la sociologie de la famille (Kellerhals, Troutot & Lazega, 1984) et son ouvrage Mariages au quotidien (avec Perrin, Steinauer-Cresson, Cardia-Vonèche & Wirth, 1982), résultat d'une vaste recherche empirique qui renouvelle la compréhension du domaine, marque le début d'un fructueux et toujours inachevé cortège de travaux sur les relations conjugales (avec Widmer & Levy, 2004; Widmer, Kellerhals, Levy, Ernst & Hammer, 2003), les stratégies éducatives (avec Montandon, 1991) ou encore les relations avec la parenté au sens large (avec Coenen-Huther & Von AHmen, 1994). Mais un autre domaine retient également son attention. Invité à enseigner la sociologie à la Faculté de droit, il participe à la création du Centre d'études et de techniques législatives (CETEL), avec entre autres Jean-François Perrin, et lance des recherches sur les questions de justice dans le cadre de la sociologie morale et du droit (par exemple avec Coenen-Huther & Modak, 1988 ; Modak & Perrenoud, 1997; Languin, Kellerhals & Nils-Robert, 2006). Ces deux perspectives - famille et justice - se rejoignent dans certains travaux de Jean Kellerhals, en particulier quand il s'intéresse aux normes de justice et à la distribution des ressources dans la famille (avec Coenen-Huther & Modak,
1988). '

Il est également associé au début de la recherche sur la vieillesse en codirigeant une étude pionnière en Suisse (Lai ive d'Epinay et al., 1983) et il appuiera Christian Lalive d'Epinay dans la création du Centre interfacultaire de gérontologie (1990-1992). Avec ce dernier, dans le cadre du Département de sociologie, il organise plusieurs colloques, sur les inégalités (Kellerhals & Lalive d'Epinay, 1982), sur la représentation de soi (Kellerhals & Lalive d'Epinay, 1987), puis, en 1988, le 13e Congrès de l'Association internationale des sociologues de langue française (AISLF) sur le thème du lien social, congrès qui reste à ce jour la plus importante manifestation sociologique jamais tenue en Suisse. Chercheur rigoureux, enseignant passionné, il a marqué le Département de sociologie de l'Université de Genève qu'il a dirigé de 1989 à 1992. Il a œuvré à la création du Laboratoire de démographie et d'études familiales; puis plus récemment, alors qu'il occupait la charge de vice-recteur de l'Université, il a présidé à la mise en place du Centre lémanique d'études des parcours et modes de vie (Pavie), en collaboration avec l'Université de Lausanne. Sur le plan suisse, il a participé à la refondation de la Société suisse de sociologie, sous les présidences de Walo Hutmacher et de Peter Heintz (voir Hutmacher, 2005) ; entre autres, il a créé la Revue suisse de sociologie, dont il a été le premier rédacteur responsable (1975-1979).

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Au plan international, il a été membre du bureau de l'AISLF de 1985 à 1992, coorganisateur du congrès de Genève, puis il s'est engagé dans la création de l'Association européenne de sociologie pour devenir le responsable de son comité de sociologie de la famille. Enfin, ses travaux et son expertise l'ont amené à être associé aux travaux de plusieurs commissions fédérales, et à intervenir régulièrement auprès des décideurs et des praticiens travaillant sur des questions familiales. La modestie de Jean dût-elle en souffrir, signalons que sa trajectoire scientifique et pédagogique a été récemment distinguée par la remise des Palmes académiques (2006)! Une contribution spécifique: les styles d'interactions conjugales

Une des contributions majeures de Jean Kellerhals et de ses collègues et collaborateurs ayant investi dans le champ de la sociologie de la famille tient à la typologie des interactions familiales qu'ils ont construite et mise à profit dans diverses publications (par exemple, Kellerhals, Perrin, Steinauer-Cresson, Cardia- Vonèche & Wirth, 1982; Kellerhals & Montandon, 1991 ; Kellerhals, Widmer & Levy, 2004; Widmer, Kellerhals & Levy, 2004; Widmer, Kellerhals, Levy, Ernst-Stahli & Hammer, 2003). Plusieurs des contributions à cet ouvrage s'y réfèrent sans la décrire exhaustivement. Il nous a donc semblé utile de présenter cette typologie dans cette introduction, en rappelant brièvement les dimensions sur lesquelles elle est fondée et la logique de chacun des types qu'elle a révélé. Une première mouture de la typologie des interactions familiales fut proposée dans les années 1980, qui s'est enrichie et transformée au cours du temps. Nous nous limiterons donc ici à en décrire la version la plus achevée et la plus récente, issue de la grande enquête sur les couples contemporains en Suisse au tournant du troisième millénaire (Widmer, Kellerhals, Levy, Ernst-Stahli & Hammer, 2003). A cette occasion, plus de 1500 couples hétérosexuels furent considérés, avec pour chacun d'entre eux, une interview séparée des deux conjoints, portant notamment sur les dimensions, au nombre de sept, ayant servi à la constitution des styles d'interactions conjugales. Ces dimensions reprennent les axes analytiques sur lesquels a été construite la plus grande partie des typologies psychosociologiques du fonctionnement familial (Kellerhals, Troutot & Lazega, 1984) : 1) le degré de fusion du couple, qui désigne la propension des conjoints à mettre en commun leurs ressources et à porter l'accent sur les valeurs de consensus et de similitude; 2) le degré de fermeture du couple, qui désigne la force des échanges informationnels et relationnels intervenant entre le couple et son environnement proche; 3) l'orientation prioritaire assignée à la famille par les conjoints (il s'agit de déterminer si les buts internes et relationnels - tels que la sécurité affective et le soutien - sont dominants ou, au contraire, si les buts externes et instrumentaux - tels que l'intégration et la mobilité sociales 15

l'emportent); 4) le degré de sexuation des rôles conjugaux, qui désigne l'étendue de la division inégalitaire du travail domestique et des activités professionnelles, ainsi que celle des rôles relationnels; 5) le degré de différenciation du pouvoir décisionnel, qui concerne la domination de champs de décisions spécifiques par l'un ou l'autre des conjoints; 6) l'investissement différentiel des hommes et des femmes dans la sphère domestique, mesuré par les sacrifices auxquels chacun des conjoints est d'accord de lui consentir (cette dimension est basée sur l'hypothèse du « statut-maître» qui postule qu'il y a une sphère prioritaire d'investissement propre à chaque sexe, la sphère familiale pour les femmes et la sphère professionnelle pour les hommes, subordonnant les investissements que chacun des deux sexes peut faire dans l'autre sphère d'activité - sous le régime des statuts-maître sexués, c'est essentiellement la femme qui fait les sacrifices qu'exige la vie familiale); 7) le degré de « routinisation » de la vie familiale, qui désigne la propension des couples à suivre un ensemble relativement fixe de normes concernant les horaires et la répartition des territoires familiaux, etc. Les trois premières dimensions se réfèrent à la cohésion du couple, c'est-à-dire à la façon dont les conjoints construisent, d'un côté, les frontières internes du groupe (entre l'individu, le couple et la famille), soit qu'ils mettent l'accent sur la similitude des orientations et des idées, le partage des temps, le consensus, soit qu'au contraire ils valorisent leur autonomie propre; d'un autre côté, les frontières externes du groupe, soit que les interactions externes, avec d'autres individus ou d'autres groupes, sont considérées avec une certaine méfiance, soit que les contacts externes sont valorisés car perçus comme indispensables à la dynamique interne. Les quatre dimensions suivantes ont trait à la régulation ou mode de coordination des membres du couple, un axe sur lequel on oppose une division sexuée des rôles relationnels et de la division du travail domestique, et des disciplines et rythmes familiaux clairement établis, etc., à des modes de coordination communicationnels, basés sur des définitions de la situation faites de cas en cas, et appelant des consignes de comportement fo~dées sur la négociation, donnant lieu à des arrangements moins inégaux et rigides entre hommes et femmes, notamment du point de vue de la division des tâches. Ces dimensions ont été mesurées par un très grand nombre d'indicateurs et la typologie empirique ainsi constituée a permis de dégager cinq styles d'interactions conjugalesl.

La typologie est construite à l'aide de six mesures provenant des femmes, quatre des hommes et une mixte, un des conjoints étant aléatoirement choisi par couple. Ces mesures ont été introduites dans une analyse de classification hiérarchique ascendante, sous SPSS, utilisant la méthode de Ward et la distance euclidienne au carré (voir, pour plus de détails, Widmer, Kellerhals, Levy, Ernst & Hammer, 2003). Une série de solutions a été examinée, le choix final reposant sur des critères empiriques: la solution en cinq classes a été retenue pour sa clarté, sa parcimonie et son homogénéité.

1

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Les couples de style Parallèle se caractérisent par une forte sexuation des rôles domestiques et relationnels, une forte fusion et une forte clôture. Ils se sentent menacés par leur environnement tout en désinvestissant leurs relations internes, alors qu'ils répartissent les rôles fonctionnels et relationnels de manière rigide et différenciée. Les valeurs organisatrices de l'action sont l'ordre, la différenciation des sphères d'activité et le repli sur soi. Ce style d'interactions concerne 17% des couples de l'enquête sur les couples contemporains. A l'opposé des couples de style Parallèle, les couples ayant un style Compagnonnage présentent de forts scores de fusion et d'ouverture, alors que leur degré de différenciation des rôles et du pouvoir est, en comparaison, relativement faible. Ces couples utilisent donc les ressources environnementales de manière à renforcer la solidarité et la communication internes. Les valeurs guidant les comportements sont celles de l'intégration externe et de la communauté. Les couples de style Compagnonnage représentent 24% de l'échantillon de l'enquête portant sur les couples contemporains. Les couples de style Bastion sont fondés sur la clôture, la fusion et la différenciation des sexes. Dans ces couples, les contacts avec le monde extérieur ne sont pas recherchés. Bien au contraire, un sentiment de méfiance existe à l'égard des acteurs externes, alors que les relations internes sont très valorisées. La famille en tant que groupe a la préséance sur les intérêts et orientations individuels. Ce monde chaud et fermé est soutenu par une forte sexuation des rôles et par des arrangements relativement rigides, qui s'expriment aussi dans l'orientation du couple, les femmes privilégiant les objectifs internes à la vie de famille, alors que les hommes plébiscitent les objectifs externes. Le consensus et la tradition organisent la vie conjugale. 16% des couples présentent ce style d'interactions. De hauts niveaux de fusion et de clôture définissent les couples de style Cocon. Contrairement aux couples de style Bastion, ils ne présentent pas, cependant, une répartition inégalitaire et sexuée des tâches domestiques et des rôles relationnels. Alors que dans les couples de style Bastion, seules les femmes privilégient des objectifs internes, les deux conjoints attribuent de tels objectifs au couple dans le style Cocon. Ce style d'interactions est à la fois chaud, fermé, et relativement épargné (en comparaison avec le style Bastion) par les inégalités de genre. Les valeurs organisant les comportements sont celles du confort et de l'intimisme. Ces couples représentent 15% de l'échantillon. Enfin, les couples de style Association s'opposent assez radicalement aux couples de style Bastion, puisqu'ils sont faibles à la fois du point de vue de la fusion et de la clôture, et qu'ils présentent une division du pouvoir égalitaire et des rôles peu sexués. Les valeurs centrales structurant ce style d'interactions sont donc à la fois la quête d'authenticité personnelle et la négociation des droits individuels. Les couples Association représentent 29% de l'échantillon. 17

Permettant de rassembler un grand nombre de .caractéristiques fonctionnelles dans un nombre limité de modèles de relations clairement identifiables, la typologie des interactions conjugales a révélé à la fois l'étendue et les limites de la diversification des structures et fonctionnements familiaux à l'époque contemporaine. Elle a également permis, comme on le verra dans certaines des contributions proposées par l'ouvrage, d'en déceler le pouvoir explicatif, notamment pour tout ce qui concerne le conflit conjugal et, plus loin, les chances de survie du couple. Finalément, elle a mis en lumière la persistance de mécanismes de structuration sociale de l'intime. Les styles d'interactions conjugales sont en effet, aujourd'hui encore, sensibles au milieu social. Les ressources culturelles du couple ont un impact fort sur les styles d'interactions. Les couples à faibles capitaux scolaires fonctionnent beaucoup plus dans un style Bastion ou Cocon, alors que les couples à forts capitaux scolaires développent davantage un style d'interactions Association. Les ressources économiques exercent également un effet important. Il y a une sousreprésentation des couples de style Bastion et Cocon, au profit des couples de style Association dans les hautes catégories de revenu, alors que les couples de style Bastion et Cocon sont surreprésentés, par rapport aux couples de style Association, dans les catégories de revenu modeste. Les styles d'interactions dépendent donc assez fortement, encore actuellement, des ressources, tant culturelles qu'économiques, alors même que l'effet des variables associées au parcours de vie est statistiquement contrôlé.
Chers amis, Vous me demandez pourquoi la recherche de « types» tient une telle place dans ma sociologie de la famille. Quelles raisons à cette passion? Je n'ai pas grand mal à vous répondre, même si toutes mes idées ne sont pas aussi claires qu'elles le devraient. Pour moi, l'une des tâches les plus importantes de la sociologie - quand je suis seul avec moi, j'ose dire «la plus importante» - consiste à établir les propriétés des systèmes d'interactions humains. Pour moi, l'enjeu est considérable car il y va de la « vocation» même de la sociologie, de sa place parmi les sciences et de la qualité de sa méthode. La sociologie est comme tentée ou guettée par quatre formes d'évanescence, contre lesquelles je souhaite me prémunir. Il s'agit d'abord de ne pas dissoudre la sociologie dans l'histoire, entendue comme tentative de compréhension globale d'une séquence singulière. Ni de céder ensuite à un organicisme qui élimine toute histoire entendue comme construction de sens par les acteurs. Ni de réduire le social à une agrégation sommaire de psychologies individuelles, où le collectif n'intervient que sous la forme d'effets émergents. Ni enfin de borner l'horizon sociologique à l'établissement éternellement recommencé de calculs de corrélation plus ou moins sophistiqués, où les gamma, les phi, les V, les bêta remplacent les

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concepts. Sans parler de la tentation d'un dieu en trois personnes, philosophe, le sociologue et le politique ne font qu'une Toute-Puissance!

où le

Une des tâches les plus fécondes de la sociologie consiste à établir les propriétés de systèmes d'action collective, récurrents, observables à divers moments historiques et dans diverses cultures, dotés de frontières relativement étroites et définies bien que nécessairement ouverts sur leur environnement. C'est pourquoi, très vite dans mon parcours sociologique, j'ai été attiré par la sociologie des groupes (associations, entreprises, familles, etc.), car les groupes, sans en avoir l'exclusivité, constituent précisément des systèmes d'interactions aux frontières relativement bien définies, d'un niveau de complexité dépassant la simple agrégation d'individualités mais pourtant accessibles à l'observation raisonnée et répétée, présentant des processus collectifs élémentaires récurrents (par ex., stratification, communication, socialisation, division du travail, contrôle, etc.). Etablir les propriétés de types de groupements, c'est-à-dire examiner comment les formes de ces processus collectifs dépendent les unes des autres, se répondent de manière compréhensible, devint pour moi une sorte de passion qui donnait à la sociologie - par-delà l 'histoire, la psychologie, la statistique, mais en interaction avec elles - sa crédibilité et sa limite. L'analyse des familles constituait en ce sens un laboratoire de première qualité.

Mais encore s'agissait-il de définir ces systèmes d'interactions autrement que par des définitions importées du droit, de la démographie ou de la psychologie affective. Concevoir les groupes (familiaux) comme des systèmes de partage et/ou d'échange caractérisés fondamentalement d'une part par leur genre de

régulation - c'est-à-dire le mode de coordination des actions (rôles, mythes,
rites et rythmes) dans le groupe
-

et d'autre part par leur mode de cohésion -

c'est-à-dire la manière dont le groupe établit ses frontières avec l'environnement (frontières externes) et organise l'ampleur du partage entre les acteurs du groupe (frontières internes), m'apparut comme une clé précieuse. Elle permettait d'intégrer des notions fondamentales de l'anthropologie (don, réciprocité directe et différée, dette, etc.) elle donnait au temps (durée finie ou " indéfinie de l'échange) une place centrale dans la compréhension des modes d'équilibration ou de conflit,. elle permettait de « penser» (c'est-à-dire décrire et expliquer) quelques logiques compréhensibles d~action en un nombre à la fois pluriel et fini,. elle permettait d'espérer retrouver ces logiques dans des contextes culturels très variés, permettant certaines généralisations sur l'impact de l'environnement sur les logiques internes.

La mise à jour de « types» de ce genre

-

agencement en nombre fini de
-

composantes élémentaires d'un système de production et d'échange

m'apparaissait d'autant plus essentielle que la conjoncture historique - celle des années 1970-1980 - voyait les usages familiaux se transformer beaucoup.

19

Allait-on vers « une» nouvelle famille? Pouvait-on au contraire distinguer un nombre restreint de logiques familiales dont la fréquence - mais pas forcément la nature - varierait avec les transformations de l'environnement? Je n'appréciais guère les hérauts du « tout change» ni les chantres de l'éternel recommencement. J'avais en fait besoin de « types-idéaux» que je puisse qualifier d'abord et dont je puisse ensuite comprendre la plus ou moins grande diffusion par les propriétés du contexte - qu'il s'agisse d'époques historiques ou de catégories sociales. Enfin, la quête des « propriétés de systèmes d'interactions» me permettait d'établir un pont longtemps désiré entre connaissance théorique et intervention pratique, entre sociologie et action sociale. Pouvoir montrer la cohérence et les tensions propres à chaque type, qualifier au moins partiellement les moments ou scènes cruciaux propres à chaque genre, examiner comment certains

groupes parvenaient à dépasser leurs contradictions alors que d'autres s y
enferraient .' tout cela me paraissait contribuer à une fécondation mutuelle de la théorie et de l'action, de l'épidémiologie et de la clinique, de la psychologie et de la sociologie. Voilà pourquoi, chers amis, je me donnai sans réserve à ce projet, et que je garde en lui un espoir que ne vient assombrir que l'obscur du temps si vite passé. J'ai fait tant d'erreurs! si du moins j'appelle erreur le fait de ne pas se consacrer toujours à l'essentiel. Il est tard maintenant. Je crois à mon projet, même à peine ébauché. Puissent d'autres, si j'ai pu faire aimer cette socialogielà, exigeante mais poétique, puissent d'autres... Jean Kellerhals, février 2007

Présentation de l'ouvrage Les contributions rassemblées ici interrogent les transformations, la diversité, mais encore les tensions qui caractérisent les relations familiales contemporaines. Certaines contributions s'inscrivent directement dans le prolongement de ces analyses microsociologiques des interactions familiales, alors que d'autres appréhendent ces interactions à un niveau plus macrosociologique, en e,xaminant les liens entre la structure sociale et l'intimité construite au sein de l'espace privé. Autrement dit, l'ouvrage envisage la famille sous de multiples facettes et divers angles disciplinaires. La richesse des points de vue ainsi rassemblés a été organisée en six sections. La première section de l'ouvrage - Couples et familles.' tendances sociohistoriques - propose une mise en perspective démographique et historique des interactions familiales. Michel Oris, s'appuyant sur les grandes enquêtes nationales relatives à la fécondité et au planning familial, retrace l'évolution de l'intimité familiale sur le plan européen depuis la fin du 1ge siècle. Philippe 20

Wanner resserre l'analyse en décrivant les transformations démographiques de la vie de couple en Suisse au cours des 65 dernières années. A travers une analyse des données longitudinales récoltées dans le cadre du Panel suisse de ménages, Gilbert Ritschard et Claudine Sauvain-Dugerdil examinent, en comparant les hommes et les femmes, l'influence de la présence d'enfants sur la cohésion du couple ou plus précisément sur les risques de séparation. Les textes suivants proposent quant à eux une réflexion plus socio-historique de deux facettes distinctes de la dynamique familiale. Pour discuter l'apparente contradiction entre croissance de l'individuation et de la liberté amoureuse d'un côté et permanence de l'homo garnie de l'autre, Marie-Noëlle Schurmans puise des éléments dans l'histoire pour éclairer les diverses modalités contemporaines de mise en couple. Cristina Ferreira centre son propos sur les ambivalences caractérisant les pratiques éducatives au sein des familles et les inscrit dans les transformations économiques et idéologiques du capitalisme au cours des dernières décennies. La deuxième section de l'ouvrage, intitulée Régulations macrosociales des interactions familiales, poursuit l'analyse des relations familiales au sein de la structure sociale de manière plus synchronique. Jacques Commaille relativise la thèse de la privatisation de la sphère privée en démontrant que non seulement la construction des relations au sein de l'espace privé est largement politique, mais aussi qu'elle reste marquée par la position sociale des familles. Claude Martin, soulignant l'importance de considérer les inégalités sociales, suggère que les mutations familiales observées aujourd'hui sont autant le fait de facteurs internes à la dynamique familiale que de facteurs contextuels, tels que l'évolution du marché de l'emploi et la transformation des politiques publiques. Kurt Lüscher s'attache à définir les caractéristiques que devrait réunir une politique familiale, en soulignant l'importance aujourd'hui, au vu du vieillissement démographique, de l'articuler à une politique des générations. Jean-Pierre Fragnière discute les rapports - jugés tumultueux - entre la famille et l'Etat en Suisse au cours du 20e siècle; de son constat de la situation actuelle, il retient que les prestations de la sécurité sociale devraient être moins atomisées et s'adapter plus rapidement à l'émergence de nouveaux besoins. Par l'analyse des procédures judiciaires relatives aux cas de divorce les plus conflictuels, Jean-François Perrin montre certains effets pervers du nouveau droit suisse du divorce: la logique égalitaire imposée par la loi au moment de la séparation se révèle en décalage avec la réalité de la division des tâches au sein du couple. Enfin Pierre-Yves Troutot souligne combien les travaux de Jean Kellerhals ont aussi été utiles à l'action publique et aux intervenants du social: l'analyse des transformations familiales dans leur contexte social permet en effet de mieux comprendre les enjeux des politiques publiques.
La troisième section de l'ouvrage porte sur les Solidarités intergénérationnelles et relations dans la parentèle. Le premier texte, rédigé par Claudine Attias-

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Donfut, offre un panorama des différents échanges intergénérationnels prenant place au sein des familles dans différents pays européens; son analyse comparative aboutit notamment à modérer l'opposition théorique entre pays du Nord et pays du Sud. Sur la base d'une étude qualitative relative aux interactions entre grands-parents et leurs petits-enfants, Cornelia Hummel et David Perrenoud sont amenés à relativiser la norme contemporaine de la grandparentalité épanouie, mais surtout soulignent l'importance des ressources dans cette relation, lesquelles ne sont pas uniformément réparties. Analysant la relation filiale à la lumière de la théorie du don, Christian Lalive d'Epinay ancre sa réflexion sur la fin du parcours de vie, autrement dit à partir du moment où le parent vit le passage à la retraite, et souligne le poids de I'histoire filiale et de la mémoire dans les échanges mis en place. Alors même que diverses transformations récentes opèrent une dissociation entre les dimensions biologique et sociale des liens familiaux, l'étude des croyances et représentations de la parenté menée par Jean-Hughes Déchaux s'interroge sur la persistance du biocentrisme, soit de représentations fondant le lien de parenté sur la biologie. La section Interactions conjugales et intimité s'inscrit plus directement dans la continuité des travaux de Jean Kellerhals. Karin Wall reprend et développe la typologie des styles d'interactions conjugales dans le contexte du Portugal et à travers une démarche qualitative cherche à approfondir le style d'interactions associatif. Aujourd'hui, le passage plus tardif à la vie adulte affecte également l'entrée dans la vie de couple; Raphaël Hammer et Claudine Burton-Jeangros s'intéressent aux normes familiales et au fonctionnement conjugal d'un groupe de population moins fréquemment étudié, à savoir celui des jeunes couples non cohabitants vivant en Suisse. Quant à Bernadette Bawin-Legros, elle propose une analyse de la génération des trentenaires en Belgique, soit une génération traversée par de nombreuses incertitudes tant. sur le plan professionnel qu'affectif. Considérant que l'argent constitue un bon révélateur des rapports sociaux de sexe, Laurence Bachmann examine comment, au sein de couples issus des nouvelles classes moyennes, les femmes construisent leur rapport à l'argent dans le contexte conjugal. A travers l'analyse des accidents de parcours, dont notamment les problèmes de santé des enfants, Geneviève Cresson s'interroge sur la pertinence des situations extrêmes pour analyser la dynamique familiale; elle s'intéresse plus particulièrement à l'impact de ces situations sur la division du travail entre conjoints. En comparant deux méthodes d'analyse - typologique et structurelle - des interactions conjugales, Eric Widmer, René Levy et Francesco Giudici évaluent leur pouvoir prédictif respectif, à savoir si l'une ou l'autre est plus à même d'expliquer le conflit conjugal, voire la séparation ou le divorce. Les textes rassemblés dans la section Diversité familiale étudient l'impact de situations atypiques sur la construction, le maintien ou la dissolution des liens 22

conjugaux et familiaux. Ainsi, l'analyse des processus de parentalité mis en œuvre par les deux membres d'un couple qui se séparent, présentée par Marianne Modak, met en évidence la tension existant entre une double injonction: d'une part, la nécessaire interdépendance se construisant autour du rôle parental et d'autre part la recherche d'autonomie de chacun des anciens partenaires. Laura Cardia- Vonèche et Benoit Bastard s'interrogent sur l'émergence d'une nouvelle forme d'organisation conjugale, le mariage allégé; situé à la charnière de la vie en couple et de la séparation, ce mode de fonctionnement tenterait de faire la part des choses entre la surcharge des attentes cristallisées autour du couple et le souci de préserver certaines dimensions de la vie familiale. Grâce à une étude de cas menée dans le canton de Genève, Marta Roca i Escoda aborde la question des aspirations des couples homosexuels à obtenir une reconnaissance juridique de leur statut et montre comment cette mobilisation collective a plus largement suscité une volonté politique réclamant aux instances législatives de statuer sur le concubinage. En comparant des jeunes adultes issus de familles ayant émigré d'Espagne ou d'Italie et des jeunes adultes issus de familles suisses, Claudio Bolzman examine comment la deuxième génération, issue de la migration, vit la transition entre jeunesse et vie adulte, notamment en ce qui concerne la mise en couple et les relations intergénérationnelles. En vue d'étudier l'effet de la migration sur le fonctionnement familial, Mary Haour-Knipe a suivi des familles nord-américaines s'étant établies à Genève et analyse plus particulièrement le stress associé à la migration et les mécanismes mis en plate pour y faire face. La dernière section de l'ouvrage, Perspectives cliniques, se penche plus spécifiquement sur l'intimité et ses liens avec la dynamique familiale. La contribution d'Eric Widmer, Christiane Robert-Tissot et Marlène Sapin évalue si les indi'vidus souffrant de troubles psychiques présentent des modalités spécifiques de fonctionnement familial, ceci à travers une analyse de leurs configurations relationnelles. Au-delà de la négociation mise en œuvre par les partenaires pour construire l'espace commun du couple, Robert Neuburger discute la tension existant entre la nécessité pour chacun des partenaires de maintenir une identité sexuée et celle de répondre au besoin d'appartenance qui peut être conféré par le couple. Enfin, Marco Vannotti revient sur l'exhibition généralisée de l'intime aujourd'hui, à travers le développement des moyens de communication de masse et souligne combien ce dévoilement de l'intime n'est pas sans affecter le lien conjugal. En couvrant de très nombreux territoires, l'ouvrage rend bien compte des multiples enjeux sociologiques se nouant au sein de la famille. Si la famille se transforme, c'est aussi parce qu'elle est traversée par toute une série de processus sociaux eux-mêmes en évolution: que l'on pense aux rapports sociaux de sexe et la tension entre normes d'égalité et la permanence de 23

pratiques sociales inégalitaires ; aux transformations du marché du travail et la persistance, voire l'accroissement des inégalités entre classes sociales; au vieillissement démographique de la population et l'évolution des rapports intergénérationnels qui en découle; aux incertitudes du monde contemporain et l'obligation pour les parents d'armer leurs enfants de ressources permettant à ceux-ci de gagner leur autonomie. Les interactions familiales et l'intimité construite au sein de la sphère privée constituent sans conteste un espace privilégié d'observation des relations se nouant entre l'individu et la société.
Références
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I.
Couples et familles: tendances socio-historiques

Intimité familiale et fécondité des familles Jalons historiques à travers une démographie sociale
Michel Oris Introduction Dans les années 1980, une des nombreuses absurdités qui traversent le monde académique et la recherche scientifique est sortie de l'implicite: le dialogue sinon inexistant, au moins rare et généralement superficiel entre démographie et sociologie de la famille. Alors que la famille est l'espace physique et social où la plupart des comportements démographiques prennent place et, jusqu'à un certain point, se décident, «few textbooks on population contain a chapter devoted to the demography of the family. Where such chapter does exist, it is generally shorter and more superficial than those that deal with fertility, mortality, nuptiality, and migration, or with the dynamics of age structure» (Hohn, 1992, p. 3). En 1992, la démographie familiale était encore vue comme « a recent and relatively underdeveloped branch of population studies» (Berquo & Xenos, 1992, p. 8). Depuis, elle a connu une expansion impressionnante et s'est imposée comme le champ dominant de la discipline. Un sociologue comme Jean Kellerhals a fait œuvre pionnière à travers sa trajectoire scientifique. Il a aussi œuvré au trop long accouchement du dialogue contemporain, en particulier en s'engageant activement au sein du Laboratoire de Démographie de la Faculté des Sciences économiques et sociales de l'Université de Genève, qui est d'ailleurs devenu sous son impulsion le Laboratoire de Démographie et d'Etudes familiales. Ce texte d'hommage ne veut pas s'attarder sur l'histoire des sciences et des paradigmes scientifiques. Il s'agit plutôt de parcourir le temps de la première à la deuxième transition démographique en isolant, au sein des nombreuses hypothèses explicatives, celles qui mettent en avant les interactions familiales et les redéfinitions de l'intime, un intime lu surtout en termes de rapports et de lieux. L'accent sera mis sur une vague d'enquêtes sur la fécondité et le planning familial qui eut lieu en Europe juste à la charnière des deux transitions, et qui a initié un premier dialogue de fond entre sociologie et démographie. La relecture de ces travaux nous montre à quel point notre compréhension de l'émergence d'une « seconde transition démographique» est encore lacunaire. Même s'il eût été plus sage d'en rester là, je n'ai su résister à la tentation de prolonger la réflexion en essayant de montrer comment cette approche de temps long, cette prise de recul, aide à analyser les processus les plus récents en termes non seulement de ruptures mais aussi de continuités.

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Les redéfinitions de l'intimité familiale au cœur de la première transition de la fécondité Les historiens ont répliqué en interne les carences des sciences sociales puisque durant longtemps les approches quantitatives et qualitatives, la démographie et I'.histoire de la famille, se sont plus développées en parallèle qu'en se nourrissant l'une de l'autre. Ce n'est que depuis une vingtaine d'années que les chercheurs puisent dans le courant qualitatif des études familiales pour rééclairer la première transition de la fécondité. Sous la direction d'un personnage emblématique, l'historien des mentalités Philippe Ariès, l' Histoire de la vie privée synthétise de nombreuses recherches sur le modèle familial bourgeois qui s'est affirmé et imposé à travers le 1ge siècle. Il implique une forte hiérarchie des genres et des générations avec des rôles différenciés. La dissociation stricte des espaces publics et privés accroît le sentiment d'intimité, une intimité qui s'associe d'ailleurs dans les représentations mentales au repli sur soi, protégé des autres dans un cocon protecteur, le foyer. La femme est associée à cet espace et à cette intimité au sein desquels les époux peuvent sortir des conventions, des hiérarchies conventionnelles, pour exprimer légitimement leurs sentiments en se tutoyant et en se donnant des petits noms (Ariès & Duby, 1987 ; Coontz, 1988). Variable, la normativité n'en pèse pas moins lourdement sur les familles. « Au cœur du dispositif bourgeois, une famille qui se définit comme le lieu de l'ordre, porteuse d'un modèle normatif puissant où tout écart est considéré comme une dangereuse déviance sociale. Dans ce creuset se forgent les valeurs nécessaires à l'accomplissement individuel, fruit des vertus morales qui ont été inculquées au cours d'un lent pro.cessus de socialisation» (Ségalen, 1988, p. 390). La violence envers les enfants apparaît dès lors souvent comme issue du devoir de «corriger» comme composante normale de l'éducation. Cette légitimité jusqu'à preuve du contraire, jointe au respect de l'intimité, couvre les « secrets des familles ». Le droit évolue dans sa théorie comme sa pratique à partir du dernier tiers du 1ge siècle, au moment même où s'entame le déclin décisif de la fécondité qui va balayer l'Europe entière entre 1870 et 1920. Aujourd'hui encore, les historiens ne savent trop qui est la poule et qui est l' œuf. .. mais ces mutations sont cohérentes avec des changements substantiels dans la « valeur» de l'enfant. Au niveau micro, pour ne pas dire intime, des interactions familiales, l'inversion des « flux intergénérationnels d'aisance» allant non plus des enfants vers les parents mais, désormais, des parents vers les enfants - a fini par contaminer les couches populaires, même le prolétariat industriel (qui y fut aidé par les lois imposant la scolarisation obligatoire) (Leboutte, 1988; Sauvain-Dugerdil, 2005, p. 7). Au niveau macro ou institutionnel, la plupart des Etats se sont lancés activement dans une politique mercantiliste de préservation des « forces vives de la nation », alliant mesures pronatalistes au développement de la pédiatrie et de l'obstétrique, en passant par 28

un discours sacralisant la femme dans son rôle de mère, discours qui a soutenu la diffusion du modèle familial bourgeois. L'enfant devient un bien collectif au point que l'institutionnel ait à le protéger (<< protection de l'enfance »), le cas échéant au mépris même de l'intimité familiale (Rollet, 2001). Un aspect fascinant et déconcertant de cette lame de fond que fut le premier déclin de la fécondité parmi les populations de souche européenne, est cet incroyable divorce entre privé et public, entre les familles et le politique. A l'exception de quelques groupuscules néo-malthusiens, tous les courants étaient populationnistes. Ils ont soutenu un discours brut, une propagande pronataliste massive et non seulement criminalisé l'avortement mais aussi fait passer des législations interdisant la vente de contraceptifs (Oris, 1993). Pour comprendre comment des millions de couples ont réalisé une « révolution au lit» dans le secret de leur intimité, le démographe américain Coale (1986) a défini trois préconditions de l'innovation formant le modèle RWA : readiness, willingness, ability, soit être prêt, vouloir et être capable. En termes de capacité, les techniques de l'époque étant essentiellement limitées à l'abstinence, au retrait et à l'avortement, il est communément assumé que les deux premières, le coït interrompu surtout, impliquaient un dialogue sur la sexualité au sein du couple, une meilleure communication intime. Dans une thèse d'histoire orale dont on ne saurait trop dire tout ce qu'elle emprunte à la sociologie, la britannique Fisher a récemment montré que ce ne fut pas nécessairement le cas. Elle a interrogé des ouvrières de deux régions anglaises et leur mari, séparément et ensemble. Dans les années 1930/1940, ces couples étaient bien acculturés aux valeurs familiales des élites: leur intimité ne surmontait pas les tabous de la sexualité dont ils ne parlaient pas entre eux; la régulation des naissances était « an unspoken thing- », et c'était le travail de l'homme - who just took charge of it - dont le rôle de chef n'était pas ou guère contesté (Fisher, 2000 ; 2005). Au cœur de la première transition démographique ne s'est donc pas trouvée l'intimité que, de manière un peu anachronique, nous avons pu projeter depuis les années 1980 vers le passé. Mais l'énorme divorce public-privé qui distingue cette mutation a renforcé l'intimité, le secret du privé, cette articulation « conjugalité-vie privée» qui, elle, est bien au cœur du fonctionnement familial, aujourd'hui comme hier (Kellerhals et al., 1982 ; Kellerhals et al., 2005). De la dénatalité à la « deuxième transition démographique» et son étude : une rupture

La tendance lourde de recul de la fécondité européenne amorcée à partir de 1870/1875 a été interrompue par le baby-boom. Ce dernier reste à beaucoup d'égards inexpliqué. Entre autres, il ne peut se comprendre simplement comme un effet de compensation après un conflit terrible, puisque la remontée de fécondité a parfois commencé avant la fin de la Guerre mondiale, en Suisse par exemple (cf. Wanner ici-même). Mais la reprise n'en a pas moins été nette 29

durant une vingtaine d'années. En 1950, tous les pays d'Europe présentent des valeurs qui excèdent le seuil de renouvellement des générations. Les maxima sont atteints au début des années 1960. En 1963, le nombre moyen d'enfants par femme s'échelonne de 2,3 en Suède à 4 en Irlande. A la seule exception de la Grèce, le processus s'arrête partout en 1964-65. La rupture a été particulièrement abrupte en Europe de l'Ouest, du Nord et du Centre, plus calme dans les pays du Sud où, cependant, le rythme s'est accéléré nettement à partir de 1974/76. Un peu partout, le renouvellement des générations n'a plus été assuré à partir des années 1970. En Suisse, le nombre moyen d'enfants par femme atteignait 2,68 en 1964 et est déjà passé au-dessous de 2,1 entre 1969 et 1970, pour se retrouver à 1,5 vers 1980~ A cette date, les valeurs fluctuaient entre 2,21 en Grèce et 1,60 aux Pays-Bas (Calot & Blayo, 1982 ; Prioux, 1990). Il est difficile d'établir objectivement si l'écart entre ces extrêmes est ou non important. Coale et Watkins résument en quelques graphiques (1986, Figure 1.5) l'évolution du régime démographique des pays européens de 1870 à 1980. La tendance à la convergence est évidente. Elle suscite tant de questions! Passe encore si le trend avait été linéaire, mais comment comprendre la cohésion croissante d'une démographie continentale à travers une chute, une reprise et une deuxième rupture? Une des réponses les plus rapides au basculement du baby-boom vers le babybust a été à la fois spontanée, chaotique et cohérente, avec le développement d'enquêtes sur la fécondité dans une dizaine de pays 1. Elles sont importantes à un double titre, par leur contribution à la fois à la transition d'une démographie normative aux référents idéologiques vers une discipline critique et. au cheminement de la démographie vers la famille. Les modèles de surveys nationaux ont été élaborés aux Etats-Unis à partir de 1955 déjà, mais en Europe les premières études de ce type semblent avoir été celles menées en Hongrie et en Belgique en 1966, suivies par l'Angleterre-Pays de Galles en 1967, la Turquie en 1968, puis sept autres pays entre 1970 et 19722. L'ensemble des données collectées en l'espace de huit ans couvre quatre sociétés communistes, dont trois de l'Est et une des Balkans, quatre de l'Ouest et deux du Nord de l'Europe. Le grand absent est le Sud qui n'est représenté que par la Turquie. Les échantillons aléatoires, stratifiés ou non, rassemblaient de 2672 (Danemark) à 18116 personnes (Pologne). Toutes ces études se sont inspirées les unes des autres mais, pour l'essentiel, n'ont pas été coordonnées. En 1974, dans le cadre de l'Année de la Population, un groupe de démographie sociale des Nations
Faute de place, nous négligeons des enquêtes plus spécifiques limitées à des sous-populations, comme celle que Hubert Gérard a conduite autour de 1968 sur la fécondité des catholiques belges, ou un travail pionnier qui fut réalisé à Genève où 2460 femmes furent interrogées à la fin des années 1960, début des années 1970, le terrain genevois permettant une étude particulièrement originale à l'époque de la fécondité immigrée (cf. Bassand & Kellerhals, 1975). 2 Il s'agit du Danemark, de la Finlande, de la France, des Pays-Bas, de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie. 30 1

Unies s'est lancé dans un délicat exercice de comparaison qui a débouché sur une synthèse remarquable publiée en 19773. Comme la plupart des équipes nationales ont travaillé isolément, la convergence des thèmes n'est qu'un témoignage plus éloquent des préoccupations du temps, celles qui poussent alors les démographes à quitter leurs grands nombres, leurs mesures objectives, pour aller interroger des êtres humains. Trois thématiques émergent: il y a certes toujours le désir de décrire finement la fécondité dans tous ses paramètres d'intensité et de calendrier, ainsi que ses différenciations sociales, mais aussi la volonté de saisir les idéaux, les désirs, les intentions concernant la dimension de la famille, et d'atteindre ce que connaissent et ce que pratiquent les gens pour contrôler leur reproduction (Girard, 1977). Les enquêtes sont aussi produits de leur temps dans leurs sélections et biais, avec en particulier des orientations genrées implicites ou juste en amorce de réflexion. Les questionnaires ont généralement été administrés uniquement aux femmes, mariées, en âge de fécondité. Seuls le Danemark et la Finlande ont aussi considéré les hommes, ainsi que les femmes célibataires4 ; c'est la Turquie qui présente le protocole d'enquête le plus « moderne »5 ; en Angleterre, seules les femmes ont été questionnées mais on leur a demandé quelle était l'opinion de leur mari sur le nombre d'enfants, tout en sacrifiant au modèle du male breadwinner au point de ne pas mesurer le revenu familial mais de collecter uniquement les revenus de l'époux. Il n'est bien sûr pas possible, dans le cadre de ce papier, de synthétiser les résultats accumulés, et ce serait d'ailleurs redondant avec la publication des Nations Unies (1977). Mais quelques-uns nous parlent tant des représentations que des réalités de la démographie européenne. au moment même où la fécondité a basculé. Les transformations de la condition féminine sont d'emblée placées au cœur des mutations, même si les différentes facettes ne sont saisies que peu à peu. Le premier terme est celui de l'activité féminine sur le marché du travail qui, après avoir atteint dans les années 1950 ses minima historiques, remonte dès le début des années 1960 et est immédiatement accusée de pénaliser la vie féconde. L'analyse des données d'enquête est bien plus nuancée. Il y a conscience que l'inactivité au moment du passage de l'enquêteur est peut-être due à la survenue antérieure d'enfants et qu'établir le lien de causalité a posteriori est délicat. Il y a aussi regret que les temps partiels et temps pleins aient rarement été distingués. Globalement, activité professionnelle et nombre d'enfants sont corrélés négativement, mais la vraie dichotomie émerge lorsque davantage de variables sont croisées: « La fécondité
Ce travail a eu un impact considérable car il a fondé le World Fertility Survey qui a documenté de manière extraordinaire les populations du Tiers-Monde. 4 En Finlande, des questions ont été posées sur les comportements sexuels. 5 Avec quatre questionnaires: 1) ménages 2) femmes mariées fécondes 3) leur mari 4) les collectivités rurales. 31 3

des femmes peu instruites qui n'ont jamais travaillé est le double ou le triple de celle des femmes instruites et économiquement actives» (Nations Unies, 1977, p. 61). La seconde catégorie est à l'époque encore peu nombreuse, mais c'est bien une polarisation qui émerge parmi les femmes. Elle est cohérente avec l'expression des désirs dans un tableau qui croise également activité et degré d'instruction féminins avec, cette fois, le « nombre d'enfants prévu» (Nations Unies, 1977, p. 133). Les démographes de l'époque ont été surpris que les enquêtées fassent dans l'ensemble fort bien la distinction entre le projet individuel et familial (nombre d'enfants prévu ou désiré6) et ce qu'elles jugeaient bon pour la société (nombre idéal d' enfants) (Trent, 1980). Presque partout, l'idéal est supérieur au prévu, sauf en Turquie où les valeurs moyennes étaient respectivement de 2,89 et 5,67, montrant que dans ce pays existait une formidable attente, ou comme l'énonçait le concept de l'époque, une « demande non satisfaite» de solutions pour réguler les naissances (Ozbay & Shorter, 1970). Ailleurs, les méthodes disponibles permettaient de soutenir le divorce entre des idéaux collectifs marqués par le pronatalisme et des projets plus personnels, prenant leur autonomie par rapport même à leur perception de l'intérêt général. En matière de méthodes de contrôle des naissances, les données des années 1966-1972 ne sont que des instantanés au sein d'une histoire qui s'accélère. Entre 1966 et 1972, la consommation de pilules contraceptives a doublé en Belgique (Cliquet, 1972)! Ce pays est pourtant dès 1966 un de ceux avec la plus haute prévalence contraceptive. La connaissance d'au moins une méthode y est à peu près universelle (98%), comme en France, Danemark ou Finlande. De l'ordre de 78% des enquêtées en ont déjà utilisé une et presque la même proportion (76%) pratique la contraception au moment de l'enquête, la proximité entre ces deux chiffres étant le signe d'une transition brutale (Morsa, 1970). Le processus a été plus progressif en Finlande avec 99% de connaissances, 90% ayant utilisé et 77% utilisant un moyen de contraception. C'est en France et en Turquie que le fossé entre théorie et pratique est le plus net. Dans le premier de ces pays, bien connu pour avoir été le pionnier de la première transition de la fécondité, la connaissance de la contraception est universelle et 78% l'ont pratiquée, mais seules 640/0l'utilisent - ou acceptent de déclarer utiliser une méthode - au moment de l'enquête. En Turquie, les pourcentages sont respectivement de 85, 53 et 350/0.Là, c'est une question de possible. En France, on ne saurait dire s'il s'agit d'une opposition entre le groupe institutionnalisé des «familles nombreuses» et les autres ou d'un problème de déclaration. Le fait est que les questions sur les attitudes envers
6

D'un point de vue sociopsychologique, il est intéressant d'observer qu'au niveau individuelles intentions (désirs, souhaits) et les prévisions concordent très bien (cf. Girard & Roussel, 1982, p. 345).

32

l'avortement, et plus encore celle sur sa prévalence, ont manifestement des réponses réticentes et, au bout du compte, peu fiables7.

suscité

Figure 1 : Pourcentage d'enquêtées pratiquant la contraception, l'ayant déjà pratiquée, connaissant une méthode, 1966-1972 (Source: Nations Unies, 1977, p. 167)
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Ces enquêtes ne nous disent donc que peu de choses sur l'intimité, puisque la femme est extraite du couple ou du rapport parents-enfants. Cette atomisation du social, reflet typique de l'imprégnation des sciences sociales par les concepts économiques individualistes du temps, ne sera corrigée que bien plus tard. Tout au plus voit-on que pilule et stérilet sont à peine au début de leur processus de diffusion à partir du monde anglo-saxon, que le retrait est encore de loin la méthode la plus utilisée, suivie du préservatif et, loin en arrière, de la continence périodique (Nations Unies, 1977, p. 166). Cette dernière impliquait un bon dialogue au sein du couple mais était donc peu usitée, alors que les pratiques dominantes étaient toujours celles qui donnaient à l'homme la responsabilité première de la vie reproductive. Les esprits étaient cependant ouverts aux changements. Quelqu'un qui sut faire fi des distinctions disciplinaires factices et fut un authentique démographesociologue, Louis Roussel, a analysé avec Odile Bourguignon La famille [française] après le mariage des enfants en 1975. Il a demandé aux parents
7 Une brève note soulignait cette carence dès 1977 dans Population and Development Review, 3 (1-2), p. 157. 33

comme à leurs enfants mariés si, entre ces deux générations, l'égalité entre hommes et femmes avait progressé, et ils ont été exactement la même proportion, soit 71%, à répondre positivement, l'écrasante majorité des membres de la génération parentale (79%) et plus encore de leurs rejetons (92%) jugeant cette évolution positive (Roussel & Bourguignon, 1976, p. 121). Il faut qu'une question plus précise soit posée, comme celle de savoir s'il est préférable que les soins aux bébés soient donnés seulement par la mère ou par la mère et le père, pour que le contraste entre les générations ressorte. Du côté des hommes, 56% des parents ont la vision traditionnelle qui perçoit les soins aux petits comme un rôle et un devoir avant tout féminins, et parmi leurs fils mariés ce pourcentage tombe à 46%. Mais du côté des femmes, les proportions sont respectivement de 51% chez les mères et 35% chez les femmes, illustrant une évolution particulièrement rapide des mentalités dans les générations féminines (Roussel & Bourguignon, 1976, p. 125). C'est certainement ce qui explique qu'une « offre» contraceptive ait rencontré une «demande» féminine, la réunion des deux ayant permis aux femmes de devenir les moteurs de ce qui plus tard a été appelé la « deuxième transition démographique». Dans un pays particulièrement bien documenté comme la France, où sept enquêtes se sont succédées entre 1978 et 2000, les méthodes dites «modernes», justement parce qu'elles laissent leur libre-arbitre aux femmes, l'ont emporté sur celles dites «traditionnelles» ou masculines, à partir de 1985-86. En 2000, 45% des femmes âgées de 20 à 44 ans prennent la pilule, le stérilet venant en deuxième position (:1: 20%). Inversement, le retrait a pratiquement disparu pour ne plus concerner que 2,30/0 des femmes en 2000 (d'Armagnac, 2005, pp. 420-421). Le «rapport intime» par excellence a été profondément transformé par cette évolution fondamentale des pouvoirs masculin et féminin. Elle a de manière évidente encore plus associé l'intime à la détente, jusqu'à un plaisir libéré. La montée du travail féminin y a aussi contribué puisqu'au lieu que l'un reste pendant que l'autre part et revient, séparés physiquement par leurs activités durant la journée, l'homme et la femme se retrouvent réunis pour le repos et le loisir, ce qui modifie également la tonalité de l'intime dans un sens plus cohérent. C'est donc un soupçon d'anachronisme qui marque les propos de Ségalen lorsqu'elle observe en 1981 que la chute de la fécon'dité survenant après le baby-boom amène l'Etat et les scientifiques à se préoccuper de « l'acte le plus intime de chaque couple» (Ségalen, 1981, p. 295). Le but avoué des enquêtes de 1966-1972 et de celles qui les ont suivies était de comprendre la fécondité et les facteurs qui l'affectent pour pouvoir planifier la croissance socioéconomique des nations. Les textes de l'époque montrent en effet une véritable

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obsession de la planifications. Ces projections de tendances vers le futur font du vieillissement le péril qui menace le bien-être au sein de sociétés occidentales protégées par le tissu institutionnel de l'Etat-providence, Etat qui ne saurait résister à l'accroissement des charges de pensions. Et les démographes savent en effet que les transformations de la structure des âges trouvent leur origine première dans la dénatalité. A l'époque, le courant pronataliste était encore puissant parmi les démographes et dans les institutions démographiques. Il aurait pu s'en trouver renforcé et il y eut des tentatives en ce sens9. Mais avecla préhension des déterminants profonds de la fécondité, culturels et sociopsychologiques (cf. par exemple Collomb & Zucker, 1977),. plus grand monde ne croyait encore sérieusement à la possibilité de susciter une inversion de tendance par des mesures politiques simples. Certes, un débat historiquement bien daté (1981-1984) a opposé brutalement les pronatalistes et les « révisionnistes». Mais il a justement permis que les dernières illusions éclatent. Ces vives discussions ont d'ailleurs, significativement, inclus une réflexion sur la démocratie et sur le divorce fondateur du déclin de la fécondité, celui entre aspirations privées et intentions publiques (McIntosh, 1981 ; Wulf, 1982). Crises ou transitions? Continuité ou rupture?

Si la rupture démographique s'amorce à partir du milieu des années 1960, il a fallu prendre du recul durant deux décennies avant de s'en dégager et de la qualifier. En 1979, Bourgeois-Pichat se demandait: « La baisse actuelle de la fécondité en Europe s'inscrit-elle dans le modèle de la transition démographique? » Il concluait positivement en considérant une continuité dans les motivations, parmi lesquelles il mettait l'accent sur les coûts des enfants, les difficultés de logement, etc. En somme, le baby-boom lui apparaissait comme un accident de I'histoire qui reprenait désormais son cours. Parallèlement, l'observation de la montée des divorces, des unions consensuelles (que l'on appelait encore concubinages), de nouveaux comportements sexuels, etc., a pu donner l'image d'une « crise des familles ». C'est elle qui exprimerait l'essence des changements profonds de mentalités et rendrait irréversible la «crise démographique »10.Dans La famille incertaine, Roussel (1989) développe une réflexion critique sur ces représentations, sans tout à fait parvenir à s'en
8 Dans un bel essai historique, Simon Szreter (1993) a montré comment l'idéal de planification a été fondateur du succès de la théorie de la transition démographique. Il s'exprime dans les plans quinquennaux des régimes communistes, mais aussi dans le New Deal de Roosevelt, le Keynésianisme, la création d'un Bureau du Plan dans la plupart des pays d'Europe de l'Ouest après la guerre (en France par le gouvernement De Gaulle), etc. 9 Un joli résumé du débat particulièrement virulent qui se produisit en France se trouve dans Girard & Roussel, 1982, pp. 324-328. 10 Cette vision très négative qui décline les crises de la démographie, de la famille, des mœurs, de l'autorité, etc., continue à s'exprimer ponctuellement (cf. Sullerot, 1999, par exemple). 35

extraire. Des images traversent de nombreux textes de l'époque, porteurs d'une vision de crise de civilisation, de condamnations de 1'hédonisme des jeunes, de leur absence de sens collectif et de leur goût excessif du plaisir. Ces stigmatisations plongent leurs racines dans des décennies de lutte populationniste et prolongent la condamnation de 1'« égoïsme» des petites familles qui manquaient à la patrie (1880-1945); elles trouvent une assise sociale dans le contraste générationnel dû justement à une socialisation dans des contextes socio-historiques différents. Pourtant, même dans un pays comme la France plus marqué que d'autres par les traditions pronatalistes, les enquêtes fondatrices remettent à leur juste place ces différences entre «vieux» et «jeunes », hommes et femmes. Durant une dizaine d'années, le débat sur continuité ou rupture a aidé à prendre de la distance. En 1987, dans un Cahier de l'Institut national d'Etudes démographiques, Leridon et ses collègues rompaient avec l'idée de continuité et affirmaient l'originalité fondamentale du processus en cours depuis au moins vingt ans, en parlant de «seconde révolution contraceptive ». Au-delà des méthodes, il fallait prendre en compte tout ce qu'elles impliquaient, notamment dans le fonctionnement du couple. C'est le démographe néerlandais van de Kaa (1987) qui a introduit le terme qui s'est imposé, celui de « seconde transition démographique », pour affirmer l'originalité des processus en cours. Il insiste sur la volonté des individus de choisir librement leur style de vie afin de se réaliser personnellement (van de Kaa, 2001). De son côté, Lesthaege (1995) voit en la deuxième transition démographique essentiellement un affaiblissement du contrôle social exercé par les institutions. L'un comme l'autre peuvent s'appuyer sur des travaux de sociologues qui, depuis au moins le début des années 1980, s'accordent sur la montée du privé dans l'ordre familial et l'analysent en termes de désinstitutionalisation (Ségalen, 1981, p. 308). Mais si van de Kaa considère la pluralisation et la force des projets personnels comme le moteur premier des mutations, Lesthaeghe va plus loin en observant que l'intime se redéfinit en sortant du cocon du foyer familial pour s'exprimer ouvertement. Un exemple parmi les plus emblématiques sont les gay pride, durant lesquelles une préférence sexuelle est publiquement exprimée et même revendiquée. L'intime sort du privé pour s'affirmer dans l'espace public. La vague d'enquêtes menées en Europe entre 1966 et 1972 nous permet de réactualiser ce débat et de le réinterpréter. En effet, les résultats nous montrent clairement que la transition du baby-boom au baby-bust a été réalisée de manière dominante par les hommes, en raison de la nature des pratiques de contrôle mises en œuvre. Certes, la question de l'avortement est manifestement mal documentée dans ces travaux, mais précisément les années 1970 ont été marquées par de vifs débats sur la dépénalisation de l'interruption volontaire de grossesse, débats qui, classiquement, sont perçus comme résultant d'un combat idéologique pour réaliser une rupture fondatrice dans le processus 36

d'émancipation féminine, en affirmant que leur corps n'appartient qu'à elles. Or, dans un contexte de recul rapide de la fécondité qui manifeste un désir évident de contrôle accru de la reproduction au sein de la population, cont~xte par ailleurs marqué - au moins' en France - par une domination de l'homme sur les pratiques contraceptives jusqu'au début des années 1980, il semble normal qu'il y ait eu du côté féminin une demande croissante qui aurait été le soubassement social très concret des batailles pour la dépénalisation. La diffusion rapide des contraceptifs modernes a, de ce point de vue aussi, rapidement changé la donne. Il est significatif que l'expression de « seconde transition démographique» apparaisse et s'impose précisément au moment où les femmes prennent à leur tour, de manière dominante et désormais irréversible, le contrôle de leur corps et de leur vie reproductive. En somme, notre lecture historique de la deuxième rupture dans le processus de contrôle de la fécondité doit être substantiellement révisée en distinguant deux phases qui, sur le plan des processus sociaux et de leur inscription dans les relations familiales, ont été qualitativement très différentes: de 1964/65 à 1985/86 et de 1985/86 à nos jours. Individualisation endurantes et standardisation, libertés nouvelles et contraintes

Sur le plan démographique, le paradoxe continue puisque plus de liberté, plus de diversité soutiennent la tendance séculaire à l'homogénéisation, même à travers de telles ruptures temporelles. Cotts Watkins (1991) a observé comment, entre 1870 et 1970, s'est réalisée l'intégration« from provinces into nations» à travers l'homogénéisation de la fécondité. Un pays aussi pluriel que la Suisse a longtemps résisté mais, entre 1970 et la fin du 20e siècle, même là les différentiels se sont effacés. « Indeed, the influences of cultural, linguistic and religious differences on fertility, that were described for Switzerland by Lesthaeghe, appear to be gradually fading away. The fertility rates in the various cantons are converging irrespective of the socio-cultural context. These observations probably reflect a growing independence in the phenomenon of fertility of couples with respect to the environment in which the family develops » (Wanner et al., 1997, p. 502). La diversité des familles contraste-t-elle avec l'homogénéité démographique? L'opposition entre le modèle familial dominant respectivement au Nord et au Sud de l'Europe est bien établie, la distinction se jouant sur les modalités d'entrée dans la vie adulte et l'institutionnalisation des personnes âgées (Reher, 1998 ; Billari et al., 2001). Cette différenciation, elle, subsiste bien au sein de l'espace suisse (Schumacher et al., 2006 ; Sauvain-Dugerdil, 2005, pp. 12-17). Mais de tels clivages spatiaux, révélateurs de frontières entre de vastes ensembles culturels, ne doivent pas cacher l'originalité des évolutions, qui réside dans la multiplication des phases et des événements, dans l'ouverture et 37

la multiplication des possibles: divorces, cohabitation, voire vie féconde hors mariage, monoparentalité, recompositions familiales, vie en solo (c'est-à-dire vie solitaire sinon voulue en tout cas assumée), living apart together... Schulze et Tyrell (2002, p. 75) soulignent que bien plus que de nouvelles réalités en termes de structures de cohabitation, cette pluralisation exprime un « trend (...) towards a variety of form of private life », la vie mariée avec des enfants n'étant plus qu'une des modalités de ces vies privées parmi d'autres. L'analyse des parcours de vie s'est imposée pour étudier cette diversité qui ne peut être appréhendée que dans une perspective longitudinale en récusant la vieille dichotomie entre approches quantitatives et qualitatives. Fondateur du Centre lémanique d'Etudes des Parcours et des Modes de Vie (PaVie, Université de Genève et Université de Lausanne), Jean Kellerhals aune fois encore marqué de son empreinte cette rupture épistémologique. Réticente un temps, la démographie a clairement opté pour le paradigme du cours de la vie et, en son sein, cela a permis une explosion de la démographie familiale qui, ces vingt dernières années, a énormément progressé (Ritschard & Oris, 2005, pp. 286-287). En Suisse, la structure fédérale et l'étrange désintérêt de l'Etat central expliquent, sinon justifient, la longue absence d'enquêtes appropriées. Depuis une dizaine d'années, une multitude d'études ne cesse pourtant de remettre en cause les certitudes, de participer à la construction d'un savoir nuancé. Trois doctorants du Laboratoire de démographie et d'études familiales en donnent un exemple récent. En peu de mots, Schumacher et ses collègues posent leur hypothèse: «Le constat d'un affaiblissement du lien entre âge et principaux événements du passage à la vie adulte (déchronologisation), d'une dissolution de la séquence de ces principaux événements (désynchronisation) et d'une augmentation de la diversité des modes de vie (pluralisation) a conduit à formuler l'hypothèse d'une déstandardisation du cours de la vie» (Schumacher et al., 2006, p. 1). Au terme d'une analyse détaillée des modalités du départ de la maison parentale en Suisse, les mêmes auteurs obtiennent cependant des résultats déconcertants. Certes, il y a une évolution de l'âge à la baisse, suivie d'une remontée récente, ainsi qu'une diversification des modes de vie, mais contrairement à I'hypothèse de déstandardisation, la variation autour de la moyenne recule de génération en génération. Appelant la littérature secondaire à la rescousse, ils observent qu'en la matière, la même évolution s'observe ailleurs en Europe. «Si le premier mariage et la première parenté se sont largement déchronologisés dans la plupart des pays européens, l'âge au départ du foyer parental semble plutôt s'homogénéiser» (Schumacher et al., 2006, p. 13). C'est la parfaite illustration d'une relation paradoxale de plus en plus fréquemment observée: les parcours de vie peuvent être marqués par la pluralisation, ou peut-être mieux, l'individualisation, et simultanément par la standardisation (Widmer et al., 2003).

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La standardisation, la réduction de variabilité ou prolongation au niveau individuel et familial des tendances à la tonvergence, s'expriment en termes génériques de contraintes qui balancent fondamentalement les prises de liberté. Parmi les contraintes figurent toujours les normes et leurs impacts. L'alchimie des pressions sociales et de leur réceptivité par ceux et celles qui les subissent s'opère dans des cadres culturels endurants. C'est ainsi que la Suisse présente ce paradoxe - encore un! - d'être un des pays européens avec le plus de cohabitations prématrimoniales et le moins de naissances hors mariage. Une synchronisation ancienne (départ de chez les parents et premier mariage) tend à être remplacée par une autre (premier mariage et maternité) (Forney, 2006), alors même qu'en France la proportion des naissances illégitimes excède 400/0, car la maternité n'y suscite plus un désir d'« officialisation» de l'union. Nouveauté et ancienneté (path dependency) "des normes sociales, mais en tout état de cause réaffirmation des normes 11.Les contraintes sont cependant aussi très concrètes, d'ordre économique et social. Certes, depuis les années 1980, sous l'influence de la Nouvelle Economie de la Famille, des études utiles ont exploré ce que la maternité coûte à la femme en termes de réalisation personnelle, notamment professionnelle. Ce sont les fameux coûts d'opportunité qui peuvent être minimisés ou exacerbés par l'Etat social. La Suisse penche plutôt du second côté. Au sein de la génération 1960-64, il y a 220/0de femmes sans enfant mais cette proportion monte à 390/0 parmi celles qui ont une formation tertiaire, celles qui ont le plus de peine à concilier vie féconde et vie professionnelle et/ou ont développé des projets de vie n'incluant pas la maternité (Forney, 2006 ; Wanner & Peng Fei, 2005 ; Sauvain-Dugerdil, 2005, p. Il). Le proc,essus dit de polarisation oppose les femmes formant un « secteur familial », qui « sont plutôt celles de niveau de scolarité obligatoire, n'exerçant pas d'activité professionnelle (mères au foyer, au chômage, etc.) et ayant une appartenance religieuse (protestante, catholique, autres religions). Les femmes qui constituent un secteur non familial, quant à elles, tendent à être de formation scolaire supérieure, à exercer une activité professionnelle salariée à temps plein et à n'avoir qu'une très faible affiliation religieuse» (Forney, 2006, p. 19). Grâce au cheminement historique que nous avons parcouru, nous pouvons mieux situer cette polarisation. Elle est à la fois neuve, car le contexte économique et les cultures de genres ont changé, et très semblable à celle qui s'observait déjà dans les années 1966-1972, dans une Europe qui prenait à peine le chemin de la deuxième transition démographique.
1]

Loriaux (1995, p. 13) a ainsi souligné que la filière F (( Femmes, Foyers, Familles, Fidélité») est restée - en un paradoxe bien connu - un référentiel d'autant plus explicite qu'il suscitait rébellion. Dans les enquêtes sur la fécondité et le planning familial, il y a aussi toute la matière nécessaire pour voir comment le modèle 2 enfants s'est imposé comme un idéal normatif. C'est la taille idéale de la famille pour 38% des Italiennes en 1950, 630/0 en 1979, pour 42% des Britanniques en 1947,71% en 1979 (cf. Girard & Roussel, 1982, p. 339). 39

Dans un cas comme dans l'autre, c'est l'entrelacement de l'économique, du social et du culturel, qui est constitutif de clivages au sein du genre féminin. Dans la situation suisse contemporaine s'y ajoutent les effets d'un système sociopolitique inadapté car il reste structuré autour de valeurs familiales anciennes. Le jeu des normes et des contraintes est toujours essentiel; les parcours de vie se sont diversifiés mais ils n'ont pas éclaté en tout sens. Leur totalité forme un système social imparfait mais pas un chaos, car même renouvelées, voire bouleversées, les trajectoires individuelles se façonnent toujours à travers les articulations de deux termes en mutations, le privé et le public. Une récente typologie du fonctionnement des couples, dans leur intimité et leurs interactions, l'illustre plutôt joliment.. . Références
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Entrées et sorties de la vie de couple 1941-2006 : soixante-cinq ans de changements
Philippe Wanner Introduction L'année 1941 ne représente pas seulement celle des premiers pas de Jean Kellerhals, à qui nous tentons ici de rendre hommage; elle est également, en de nombreux aspects, une année charnière dans l'histoire démographique, et plus particulièrement de la démographie de la famille. Une reprise importante du nombre des naissances et de l'indice conjoncturel de fécqndité, qui passa à nouveau au-dessus du seuil de deux enfants par femme, fut initiée cette annéelà. Des modes de vie en couple différents de ceux observés jusqu'alors se développèrent également en début de la décennie 1940. Dans les années qui suivirent, ces tendances se confirmèrent et furent accompagnées d'une transformation progressive de nombreux comportements familiaux. Il faudra cependant patienter encore trente ans, jusqu'à la fin des années 1960, pour observer les effets les plus significatifs de cette transformation du paysage familial en Suisse. Durant les soixante-cinq années qui ont suivi la naissance de notre collègue et jusqu'à la date de son retrait professionnel officiel, l'entrée dans la vie de couple, l'articulation entre mariage et naissance des enfants, les comportements reproductifs, les modes de dissolution du couple (séparation, divorce et veuvage) ont en effet été profondément bouleversés en Suisse comme ailleurs dans le monde industrialisé. La génération 1941, comme celles qui suivirent, a joué un rôle important dans cette transformation: les membres de cette cohorte ont en effet participé, par l'adoption de nouveaux modèles familiaux en décalage avec ceux de leurs parents, à la transformation de l'image de la famille en Suisse. Témoin de cette deuxième moitié de siècle, Jean Kellerhals a eu le loisir de décrire et de décortiquer, dans de nombreux ouvrages (par exemple: Kellerhals et al., 2004), les mécanismes et conséquences sociologiques de ces transformations. Dans cette contribution, par une approche démographique, nous aimerions fournir, à l'aide de quelques données, différentes interprétations sur les événements familiaux entre 1941 et 2006, en montrant en particulier comment les différentes générations de l'après-guerre ont joué un rôle sur les comportements familiaux en mutation. Adoptant une approche statistique, nous mettrons également en évidence différentes dimensions peu connues des transformations familiales.

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