Itinéraires de sociologues
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Description

Les itinéraires rassemblés dans cet ouvrage, ces "histoires" mises bout à bout, dessinent un paysage intellectuel, une gestalt, un contexte à partir duquel on voit émerger, au-delà de la présentation des auteurs, des questions théoriques, des objets de connaissance, des débats épistémologiques.

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Publié par
Date de parution 01 mai 2007
Nombre de lectures 115
EAN13 9782296171022
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296031043
EAN : 9782296031043
Itinéraires de sociologues

Raymond Boudon
Changement Social
Direction : Vincent de Gaulejac, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Jean-Philippe Bouilloud, Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP) — LCS
Comité de rédaction : France Aubert, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Jacqueline Barns-Michel, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Sabine Delzescaux, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Laurent Fleury, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Florence Giust-Desprairies, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Fabienne Hanique , Université Paris 7-Denis Diderot — LCS Jean Vincent, Institut National Agronomique (INA) Stéphanie Rizet , Université Paris 7-Denis Diderot — LCS
Comité Editorial :
Pierre Ansart, Université Paris 7-Denis Diderot (France) — Ana Maria Araujo, Université de Montevideo (Paraguay) — Nicole Aubert, Ecole Supérieure de Commerce de Paris ESCP/EAP, LCS (France) — Bertrand Bergier, Université Catholique d’Angers (France) — Frédéric Blondel, LCS (France) — Robert Castel, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (France) — Teresa Carreteiro, Université Fluminense (Rio de Janeiro, Brésil) — Adrienne Chambon, Université de Toronto (Canada) — Jean-François Chanlat, Université Paris XI (France) — Martine Chaudron, Université Paris 7-Denis Diderot (France) — Bernard Eme, Institut d’Etudes Politiques (France) — Emmanuel Garrigues, Université Paris 7-Denis Diderot (France) — Véronique Guienne, Université de Nantes (France) — Claudine Haroche, CNRS, France — Roch Hurtebise, Université de Sherbrooke (Canada) — Michel Legrand, Université de Louvain la Neuve (Belgique) — Alain le Guyader, Université d’Evry (France) — Dominique Lhuilier, CNAM (France) — Francisca Marquez (Centro de Estudios Sociales y Educacion, Santiago (Chili) — lgor Masalkov, Université Lomonossov, Moscou (Russie) — Klimis Navridis, Université d’Athènes (Grèce) — Max Pagès, Université Paris 7-Denis Diderot (France) — Françoise Piotet, Université Paris I Panthéon-Sorbonne (France) — Jacques Rhéaume, Université du Québec à Montréal (Canada) — Pierre Roche, CEREQ (Marseille, France) ; Shirley Roy, Université du Québec à Montréal (Canada) — Robert Sévigny, Université de Montréal (Canada) — Abderaman Si Moussi, Université d’Alger (Algérie) — Jan Spurk, Université d’Evry, CNRS (France) — Norma Takeuti, Université de Natale (Brésil) — Elvia Taracena, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (Mexique).
Secrétariat de rédaction :
Rose Bouaziz-Goulancourt, Université Paris 7-Denis Diderot — LCS
Changement Social
La collection Changement Social publie des recherches, des essais et des études de chercheurs français et étrangers. Elle s’inscrit dans une perspective clinique qui allie la recherche et l’intervention, en mobilisant des approches sociologiques et psychosociologiques principalement, mais aussi des perspectives politiques, philosophiques, historiques ou psychanalytiques. Prolongement des Cahiers du Laboratoire de Changement Social de l’Université de Paris 7-Denis Diderot, la collection veut promouvoir une sociologie vivante, qui interroge les rapports entre “l’être de l’homme et l’être de la société”, à l’articulation du singulier et du collectif, du subjectif et du social. Carrefour d’expériences et de recherches, la collection se veut ouverte à tous les travaux novateurs sur les problématiques contemporaines des changements sociaux.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Changement Social Changement Social Présentations - Un exercice difficile, passionnant, parfois surprenant Coïncidence entre sujet et objet La liberté de battre le système Je ne sens pas mon identité... La névrose du large et les mondes parallèles Tisser la tresse de l’existence La passion des savoirs, un mode d’être social... Le sujet et le sociologue Des membres du laboratoire ont publié... - Notes de lecture Compte-rendu de thèse : « La distinction militante. Transformations et invariances du militantisme à la Ligue communiste révolutionnaire »
Présentations
Un exercice difficile, passionnant, parfois surprenant
Vincent de Gaulejac
Voici le cinquième ouvrage consacré à la publication des interventions dans le séminaire « Histoires de vie et choix théoriques ». Nous avons inauguré cette série en 1996, au Laboratoire de Changement Social à l’Université Paris 7 – Denis Diderot. Nous invitons des collègues, chercheurs dans le champs des sciences humaines et sociales, à se présenter en ces termes: « Quels rapports faites-vous entre votre histoire (personnelle, familiale, sociale) et vos choix théoriques, épistémologiques, méthodologiques ». Dans les commentaires qui accompagnent cette consigne, et lorsque la question m’est posée, j’ajoute qu’il s’agit d’explorer les liens entre leur histoire, leur façon d’être sociologue, de faire de la recherche, leur choix d’objets, de terrain, leur trajectoire professionnelle et leur production d’ouvrages. Il est précisé par ailleurs que les séances sont enregistrées - depuis quelques temps filmées - et que les interventions seront dactylographiées pour être publiées dans la revue du laboratoire après correction par les auteurs.
L’idée de ce séminaire est reprise d’un groupe d’implication et de recherche que j’anime régulièrement sur le thème « Ce que je crois – Roman familial et trajectoire idéologique ». Ce séminaire explore la construction de l’idéalité, des croyances, des valeurs et des idéaux à partir de l’analyse du roman familial et de la trajectoire socio-idéologique des participants 1 . Dans cette perspective, nous avions conçu un séminaire sur le thème “roman épistémologique et migrations théoriques” avec Max Pagès, Claude Revault d’Allonnes, Jacqueline Barus-Michel, Ruth Khon, Klimis Navridis, Michel Legrand, Francis Loïcq, Serge Tisseron, au cours duquel chacun présentait sa trajectoire socio-idéologique qui était “mise en question” par les autres. Il s’agissait de co-construire une exploration à la fois individuelle et collective sur nos façons de faire de la recherche, les noyaux durs de nos orientations théoriques, de nos valeurs, de nos “obstinations durables”, selon la belle expression d’Anne Muxel.
Dans un cadre universitaire, il est plus délicat de demander à des collègues de s’impliquer de façon aussi intense que dans des séminaires où les participants sont demandeurs et effectuent une démarche volontaire pour travailler sur eux-mêmes. De plus, le cadre temporel et spatial est bien différent puisque les groupes d’implication et de recherche se déroulent sur 3 ou 4 jours de façon intensive, alors que le séminaire « Histoire de vie et choix théoriques » se déroule de 15 h à 17 h 30 à l’Université. Il fallait trouver une formule « light », compatible avec des relations « entre collègues », laissant chacun décider de son degré d’implication.
Ce séminaire avait, pour ce qui me concerne, trois objectifs : - une forme de formation permanente au sein du laboratoire en invitant des professionnels à exposer leur façon de faire de la sociologie et leurs options théoriques et méthodologiques. - un espace convivial de rencontre entre collègues de Paris 7 et au-delà. - un espace de réflexion sur l’intérêt et les limites de la méthode biographique, et enfin de favoriser l’introduction à l’université d’une démarche clinique en sociologie.
Les premiers intervenants ont été des collègues de Paris 7 et des compagnons de route : Pierre Ansart, Claudine Haroche et Numa Murard pour le premier numéro des Cahiers du Laboratoire de Changement publié en juin 1996 ; Eugène Enriquez, Pierre Fougeyrollas, Christian Bachmann et moi-même pour le deuxième numéro publié en mai 1997, Jean Duvignaud, Michel Wieviorka, Sonia Dayan-Herzbrun et Robert Castel pour le numéro 5 publié en juillet 1999 ; Serge Moscovici, Edgar Morin, Gérard Namer, André Marcel d’Ans et Georges Balandier pour le numéro 6 publié en juin 2001.
Après ces 4 numéros des Cahiers , nous avons créé une collection « Changement Social » chez L’Harmattan qui poursuit la publication, entre autres, de ces témoignages. Le numéro 10 a été consacré à des « Parcours de femmes » avec Jacqueline Barus-Michel, Monique Chemillier-Gendreau, Florence Giust-Desprairies, Françoise Héritier, Anne Ancelin-Schützenberger. Dans ce numéro nous avons republié les récits de Sonia Dayan-Herzbrun et de Claudine Haroche.
Le présent numéro est consacré aux parcours de ceux qui sont venus au laboratoire entre 2000 et 2006.
La lecture de ces témoignages est évidemment passionnante tant par la stature des auteurs que par les réflexions induites sur la méthode des récits de vie et l’autobiographie. Cette présentation de soi n’est pas évidente. Les différents intervenants commencent généralement par commenter l’exercice proposé.
« C’est un exercice que je ne perçois pas comme facile, nous dit Raymond Boudon, comme si j’allais passer une soutenance devant un jury ». Pourtant son utilité pour l’histoire des sciences est pour lui évidente. Il évoque l’intérêt pour les acteurs de raconter leur histoire intellectuelle et institutionnelle. Il est cependant plus discret sur son histoire familiale et sociale. « Je ne perçois pas en ce qui me concerne de déterminismes sociaux », dit-il d’entrée de jeu. Pour expliquer ensuite comment, habitant le 8 e arrondissement, sur les conseils avisés d’un inspecteur d’Académie « entré dans nos relations » par hasard, il va se faire domicilier dans le 5 e arrondissement pour s’inscrire au Lycée Louis le Grand et intégrer l’École Normale Supérieure. Ses divergences avec Bourdieu quant à l’égalité des chances et au poids du capital social dans la réussite scolaire n’est sans doute pas pour rien dans la non perception des déterminismes sociaux. Non qu’il soit un héritier, mais parce que les explications que chacun met en avant sur son existence ne sont pas sans rapport avec ses choix théoriques. Il y a peut-être une causalité récursive entre l’œuvre et son auteur. Qui produit l’autre ? Les liens sont ici à la fois mystérieux et évidents.
Michel Crozier commence son récit en nous disant à deux reprises « J’ai beaucoup plus de mal que je ne le pensais». Nous avions dû annuler une premier séance, prévue six mois auparavant. Dans la nuit, il avait eu un malaise. Au téléphone son assistante m’avait dit qu’il ne savait pas si ce malaise avait un rapport avec l’exercice proposé. Moins réticent sans doute que Raymond Boudon aux explications venant de l’inconscient 2 , il attribue cette difficulté à l’écriture de ses mémoires. « Vous me forcez à m’exprimer et j’ai beaucoup de mal », répète-t-il au début de son propos.
Un mystère plane sur son existence, ou plutôt une question qui restera sans réponse. Pourquoi un enfant de 11 ans, sans problèmes particuliers, dans une famille “sans histoires”, va-t-il remettre radicalement en question les croyances religieuses familiales : « la caractéristique de cette révolte, c’était qu’elle était très au-dessus de mon âge, qu’elle ne correspondait pas à des réactions pulsionnelles mais à des réactions intellectuelles. Derrière cela, il y a autre chose... Comment est-ce possible qu’un petit garçon sans aucune influence extérieure mette en question ce qui est sa vie même ? Il y avait de l’Œdipe là-dedans, certes, j’ai trouvé la solution à ce niveau-là, mais pas au niveau intellectuel ». Soixante-dix ans après, il semble encore habité par cette première rupture qui le fera basculer vers une profession intellectuelle. Mais les raisons de ce basculement restent obscures.
On trouve là une limite de l’exercice. Il faut prendre le récit comme il vient, comme une narration qui révèle et occulte, qui dévoile une subjectivité avec ses aveuglements et ses fulgurances. Des questions sont soulevées, des portes s’entrouvrent sur des registres inconscients, mais le cadre du séminaire ne permet pas d’aller plus loin, ni pour les auteurs, ni pour les participants. Ces derniers sont les enseignants chercheurs du Laboratoire de Changement Social, les doctorants, les collègues étrangers accueillis comme professeurs invités ou post-doctorants, soit en moyenne une trentaine de personnes.
Le récit de Georges Lapassade est l’un des plus étrange parce qu’il nous a pris à contre-pied. Le fondateur de l’analyse institutionnelle est pour bon nombre d’entre nous une figure emblématique. Un homme qui démasquait “les points aveugles des institutions”, qui n’avait jamais eu peur de s’exposer physiquement pour mettre à jour les enjeux occultés autour du sexe, de l’argent et du pouvoir. On se régalait à l’avance de l’entendre se raconter, nous dire quelles étaient les sources de cette méthode qui fût une référence majeure pour les formateurs et les praticiens des sciences humaines. Dès l’introduction de son propos, Georges Lapassade déclare : « Je ne crois pas qu’une histoire de vie pourrait expliquer l’œuvre de quelqu’un ». Il ajoute : « Je suis très ambivalent par rapport à l’analyse institutionnelle ». Jusqu’à l’aveu que lui-même ne comprend pas pour quelles raisons il se met toujours en situation d’être exclu. Après 10 années de psychanalyse, plusieurs décennies de fréquentation de la psychosociologie clinique, cet aveu est déconcertant. Nous n’en saurons pas beaucoup plus. Cela explique sans doute la tonalité particulière du débat qui suivit. Les questions sont plus incisives que dans les autres séances. On peut ici constater le décalage entre les capacités d’auto-analyse des intervenants et leur formation. Les psychologues ne sont pas forcément mieux préparés à l’auto-analyse que les sociologues. Certains cliniciens ne sont pas plus à l’aise que d’autres chercheurs. Le contraste entre Georges Lapassade et Danilo Martuccelli est sur ce point remarquable.
Danilo Martuccelli exprime « un sentiment très mitigé quant à la valeur – voire l’intérêt - de l’opération ». Se situant du côté des sociologues qui n’accordent pas à la socialisation une fonction théorique majeure dans l’analyse sociale, il s’est pourtant « prêté » à cette présentation de soi avec une grande honnêteté et une fougue intéressante. En fait il a appliqué la méthode « roman familial et trajectoire sociale » en effectuant une auto-analyse très fouillée. Le titre de son intervention, « la névrose du large », peut être compris comme un clin d’œil à la « névrose de classe », avec une question sous-jacente : « La névrose du large, j’ai conscience de l’ambiguïté de la formule. L’autre névrose, la « vraie », ne s’y cache-t-elle pas sous forme déguisée ? »
Son récit donne un éclairage sur les raisons du choix de la sociologie : « Pour un transfuge comme moi, c’était la discipline rêvée », dit-il, avant de généraliser son propos. « On arrive à la sociologie par goût pour la science, et même, par la rage de parvenir enfin à fonder une science dure du social ; [...] parce que l’histoire et ses ramifications dans les humanités captivent ; [...] parce qu’elle donne place à une forme d’expression littéraire ; enfin parce qu’elle est un succédané ou un supplément d’action politique ». Cette typologie est très éclairante. On pourrait l’appliquer à nos invités. La combinaison entre ces quatre raisons est sans doute différente selon chacun, mais ces quatre éléments se retrouvent dans les motivations exprimées : le goût de la connaissance, l’intérêt pour l’humain, l’intérêt pour la lecture, l’écriture, la chose littéraire, et enfin un lien entre la réflexion intellectuelle et l’action politique.
La fin des propos de Danilo Martuccelli éclaire ses réticences à l’exercice : « Le danger suprême pour un sociologue est celui de parler de soi tout en croyant parler de la société [...]. C’est en étudiant la société et ses consistances qu’un sociologue doit trouver le chemin de soi-même ». Ce renversement évoque ce que P. Bourdieu nous avait dit lors de son intervention à propos de son livre sur le système de pouvoir des grandes écoles : « l’ Homo academicus , c’est mon autothérapie » 3 . En analysant les déterminants sociaux et le système de pouvoir des institutions scolaires, il faisait en définitive son auto-analyse.
Pierre Bourdieu est le grand absent de cet ouvrage. Il avait répondu à mon invitation en avril 2002 quelques mois avant sa mort. J’ai longtemps cru qu’il refuserait connaissant sa critique à propos de l’illusion biographique et ses réserves vis-à-vis de « l’échange réglé des narcissismes et la complaisance des évocations nostalgiques ». Dans les Méditations pascaliennes , il écrit : “Je n’ai pas l’intention de livrer des souvenirs dits personnels qui forment la toile de fond grisâtre des autobiographies universitaires : rencontres émerveillées avec des maîtres éminents, choix intellectuels entrelacés avec des choix de carrière. Ce qui a été présenté récemment sous l’étiquette d’ego histoire me paraît encore très éloigné d’une véritable sociologie réflexive. Les universitaires heureux, les seuls à qui on demande cet exercice d’école, n’ont pas d’histoire. Et ce n’est pas nécessairement leur rendre service, ni à l’histoire, que de leur demander de raconter sans méthode des vies sans histoire » (Bourdieu, 1997).
J’ai évoqué cette rencontre au cours du colloque qui lui a été consacré à Beaubourg 4 . Le séminaire fût un moment d’émotion intense. Pierre Bourdieu s’est livré à une « esquisse d’une auto-analyse », livre qu’il écrira l’été suivant pour le publier à l’automne. Il préconisait une « auto-thérapie » afin de débarrasser le travail sociologique « des déterminants sociaux qui pèsent habituellement sur les sociologues ». Il avait eu cet aveu poignant : « J’ai longtemps été comme le jeune Freud, j’ai longtemps cru que la prise de conscience suffisait ». Il ne suffit pas en effet de prendre conscience des processus d’incorporation des habitus et du poids de l’héritage en soi pour s’en dégager. À côté du lent travail d’explicitation, encore faut-il entamer une socioanalyse qui, à l’instar de la psychanalyse, permet d’entrer dans un processus de perlaboration. Nous avions longuement discuté de l’absence d’équivalent, pour la socioanalyse, de la cure psychanalytique. Peu à peu il s’approchait d’une démarche clinique reconnaissant que les sociologues pouvaient y trouver les outils nécessaires pour réaliser ce travail sur eux-mêmes. Nous avions prévu d’organiser un débat sur le thème “Socioanalyse et sociologie clinique”.
Nous n’avons pas, à ce jour, obtenu l’autorisation de ses héritiers de publier ce texte, ni de diffuser le film de son intervention. J’espère que nous l’obtiendrons afin de faire bénéficier la communauté scientifique d’un document rare, tant sur le plan du témoignage de ce sociologue hors pair, que sur celui de la connaissance de l’homme.
Max Pagès et Jacques Rhéaume sont l’un et l’autre aguerris dans la réflexion sur soi. Venant l’un et l’autre de la psychologie, ils ont contribué à la construction de la sociologie clinique. Ils ont beaucoup travaillé sur la posture clinique, sur leur propre parcours. Max, le fondateur du Laboratoire de Changement Social, a montré la voie, à partir de son ouvrage le travail amoureux 5 , quant à la nécessité pour le chercheur d’analyser son implication personnelle. Mais il va encore plus loin dans la mesure où l’implication est elle-même un outil de recherche. Par son implication personnelle, le chercheur met à jour les phénomènes qu’il veut étudier. Loin de l’hypocrite posture distanciée ou encore de la neutralité plus ou moins bienveillante, le chercheur contribue à produire les phénomènes sociaux qu’il analyse. Dans son ouvrage écrit avec Didier Van den Hove, Le travail d ’ exister 6 , Max analyse son « roman épistémologique » avec une profondeur et une authenticité admirable. En présentant son récit, il nous lègue un héritage, celui de poursuivre cette voie. Sa définition quant à l’objet du séminaire est très belle : « tisser la tresse de l’existence d’une personne. Une tresse dans laquelle la vie privée, la vie intellectuelle, la vie institutionnelle, tout cela s’articule et se construit ».
Pour Jacques Rhéaume, le développement des idées, de la pensée elle-même est indissociable des contextes sociaux et psychologiques de la production de connaissances et des choix théoriques. Il convient donc de s’intéresser aux rapports entre «ce qui vient à l’esprit » ( cognoscere, gnose) et « ce qui vient à la vie ». Comme le rappelle Paul Ricoeur, le récit est la construction identitaire qui se prend et se reprend constamment aussi longtemps que la vie se vit.
Ma proximité avec ces deux collègues avec lesquels je travaille depuis des années, la complicité intellectuelle qui nous unit, les multiples collaborations et publications communes, ravive le plaisir de publier leur récit qui participent à l’histoire de la sociologie clinique.
Alain Touraine insiste d’entrée de jeu sur l’intérêt de se préoccuper du va-et-vient entre vie personnelle et vie professionnelle : « On pourrait dire qu’une activité de production intellectuelle est un contenu lié à la personnalité d’un auteur, un milieu de réception et des médiateurs. De ces trois éléments dépend le sort d’une œuvre ». Il donne plusieurs exemples de l’intrication entre ses positions théoriques et des événements personnels ou politiques. Le plus émouvant étant sans doute la concomitance entre des événements personnels douloureux et l’émergence du sujet comme thématique centrale. Il y a là une rupture dans son œuvre qui le conduit à devenir « un adversaire de l’idée de société », aveu inattendu de la part d’une figure majeure de la sociologie. « Mon affirmation centrale aujourd’hui est que toute vie sociale repose sur du non-social, sur un principe non social» La vie sociale est le point de rencontre entre le « monde instrumental » et l’affirmation du sujet. Face à un monde qui n’a plus de sens, plus d’ordre, un monde éclaté, « ce que chacun d’entre-nous cherche, c’est de pouvoir dire : ma vie, c’est ma vie (...) c’est l’appel au singulier, à l’individualisation. Ce que j’appelle le sujet, c’est la recherche par chacun, de son droit universel, de son droit absolu à inventer une combinaison originale, singulière... ». Le « droit d’être sujet » devient le point cardinal de l’existence. Les ensembles sociaux n’étant plus porteurs de sens, la sociologie doit se consacrer au « désir d’être sujet ». Retournement spectaculaire : l’objet de la sociologie n’est plus la société, il ne s’agit plus d’expliquer le social par le social, les mouvements sociaux ne sont plus porteurs de l’historicité, c’est le sujet qui fait sens, c’est le désir d’être sujet qui est « le moteur de l’histoire ».
On l’aura compris, les propos tenus ne cessent de surprendre. Non pas parce qu’ils présenteraient des révélations, qu’ils dévoileraient des « petits secrets », qu’ils nous permettraient d’entrer dans l’intimité de nos invités, mais parce qu’ils offrent des points de vue différents, des éclairages inattendus, des perspectives inhabituelles.
Je ne sais pas si l’hypothèse à partir de laquelle ce séminaire est construit se trouve en définitive validée. On peut toujours montrer a posteriori qu’il existe des liens « évidents » entre l’histoire de vie et les choix théoriques. On connaît les pièges de l’illusion rétrospective. On peut également montrer qu’il y a dans la recherche des ruptures et des continuités, de la création et de la répétition, qu’il y a toujours quelque chose d’ineffable qui échappe à toute explication rationnelle. Mais l’intérêt de ce séminaire est peut-être ailleurs. Si les récits ici présentés sont intéressants du fait même de la personnalité de ses auteurs, ce n’est pas tant l’histoire elle-même qui est facteur de connaissance, que les modalités de construction du récit. Jean-Philippe Bouilloud prépare un ouvrage à partir de son habilitation à diriger des recherches (HDR) dans lequel il analyse 27 récits récoltés dans ce cadre. Un premier article, rendant compte de sa réflexion, vient de paraître dans lequel il analyse les liens récurrents entre la souffrance et la production intellectuelle 7 .
Ces histoires mises bout à bout dessinent un paysage intellectuel, un ensemble, une gestalt, un contexte à partir duquel on voit émerger des questions théoriques, des objets de connaissance, des débats épistémologiques. Nous avons là un corpus qui devrait intéresser nos collègues qui portent attention à la sociologie de la connaissance et à l’histoire des sciences sociales.
Pour ce qui me concerne, le séminaire a été l’occasion de rencontrer des hommes et des femmes qui ont imprimé leur marque dans le domaine des sciences humaines et sociales. La tradition est de partager un déjeuner avant l’intervention. Moments d’échanges impromptus, de rencontres conviviales qui préparent agréablement l’intervention de l’après-midi. Ces « avant-propos » ont toujours été délicieux. Merci donc à tous de s’être ainsi prêtés à ces présentations de soi qui susciteront chez le lecteur, du moins, je l’espère, autant d’intérêts que chez les participants.
Coïncidence entre sujet et objet
Raymond Boudon

Vincent de Gaulejac
Raymond Boudon, nous sommes très heureux de vous accueillir. Évidemment, on ne vous présente pas, puisque l’exercice va nous amener à vous entendre sur les rapports que vous faites sur votre histoire personnelle, familiale, sociale, vos choix théoriques, le choix de la sociologie, les terrains et les postures théoriques que vous avez prises. Je vous laisse la parole.

Raymond Boudon
Merci de m’avoir invité. C’est un exercice que, vu de la place où je suis, je ne perçois pas comme facile. Comme si j’allais passer une soutenance de thèse devant un jury, j’ai apporté un dossier qui me permettra essentiellement de me rassurer, et aussi de vérifier des dates dont certaines remontent à un demi-siècle.
En fait, ce dossier est un volume d’entretiens qui doit paraître chez Odile Jacob au début janvier 2003 sous le titre, Y a-t-il encore une sociologie ? L’on y trouvera des choses que je vais dire aujourd’hui et également des choses que je ne dirai pas aujourd’hui, et réciproquement.
Je me suis posé la question de savoir de quel point de mon parcours je devais faire partir mon exposé. Fallait-il que je commence à mon entrée à l’École Normale, en 1954, ou bien avant ? Les organisateurs m’ayant dit qu’ils préféraient que je commence avant, je dirai juste quelques mots de la période précédant 1954, car je ne perçois pas beaucoup, en ce qui me concerne, de déterminismes sociaux.
Mon père est issu d’un milieu d’artisans, ma mère aussi. Mon père n’a pas dépassé le certificat d’études, le diplôme terminant la fin des études primaires. Très tôt, il a été recruté dans une grande entreprise commerciale parisienne, à l’échelon le plus modeste. Mais dès la trentaine, il avait atteint, dans cette même entreprise, un niveau de responsabilités important, de telle sorte qu’aussi loin que remontent mes souvenirs, nous avons vécu dans ce qu’on peut appeler l’aisance.
Mon père avait une particularité : c’était un passionné de musique. En fait, il aurait voulu devenir musicien. Il avait pris des cours de violon puis, quand ses poumons le lui ont permis, des cours de hautbois, et aussi de contrepoint et d’harmonie. Il se flattait, et je crois que c’était vrai, d’être capable de lire une partition d’orchestre comme on lit le journal. Il a été recruté par différents orchestres, à commencer par un orchestre militaire, au moment de son service militaire en Rhénanie, à la fin de la première guerre mondiale. Puis, il a enseigné le hautbois et le cor anglais dans un conservatoire municipal parisien, à titre bénévole, ce qui lui a valu, bien des années plus tard, d’être décoré des Palmes académiques. Mais il a dû abandonner cet enseignement assez rapidement en raison de ses activités professionnelles.
Mes parents étaient très soucieux de l’avenir de leurs enfants qui étaient deux. Ils étaient très attentifs à leur réussite scolaire. Le hasard a fait qu’à un certain moment, un inspecteur général est rentré dans nos relations, je ne sais plus dans quelles circonstances. Je me souviens que, parlant de moi, il a déclaré à peu près : « qu’est-ce que c’est que ça ? Il apprend l’espagnol, il faut apprendre le grec de toute urgence ». Je me suis donc mis à apprendre le grec et à partir de ce moment, l’École Normale, le prestige de l’École Normale s’était inscrit dans la tête de mes parents. Je crois qu’ils ont eu assez tôt l’impression que c’était là qu’il fallait que j’aille. Probablement parce que je manifestais un goût prononcé pour la littérature et un grand appétit pour les livres. D’autre part, mes parents avaient eux aussi, bien qu’ils n’aient eu qu’un niveau scolaire très modeste, une sorte de fringale de livres. Je me souviens qu’ils lisaient beaucoup Anatole France. Ils avaient plus précisément deux auteurs favoris : Balzac et Anatole France. La bibliothèque familiale contenait de nombreux livres d’histoire, surtout d’histoire politique traitant de questions contemporaines, et aussi de biographies des grands compositeurs. Il y avait aussi deux livres que je vois encore : Mon Combat, la traduction française de Mein Kampf, qui avait, je crois, été responsable d’une aversion très forte de mes parents à l’égard du natianal-socialisme. Et aussi le J’ai choisi la liberté de Kravtchenko, qui explique sans doute en partie leur aversion à peu près symétrique pour le communisme.
J’ai fréquenté des institutions religieuses jusqu’au milieu de mes études secondaires. C’est au cours de mon année de troisième que l’inspecteur général qui nous servait de mentor a indiqué à mes parents qu’il fallait m’inscrire au lycée. J’avais été noté comme un très bon élève dans les institutions religieuses. Dans les premiers trimestres de la classe de seconde au lycée Condorcet, je me suis retrouvé tout d’un coup classé parmi les derniers. Je recueillais de mauvaises notes à peu près dans toutes les matières. Je mesurais là le décalage qui existait alors entre le climat bienveillant des institutions privées où tout le monde était par définition classé comme plus ou moins bon (puisque tout le monde payait), et le climat des institutions publiques. En arrivant à Condorcet, j’ai été effrayé par le niveau des exigences et impressionné par le professionnalisme des enseignants du secondaire de cette époque, à peu près dans toutes les matières, qu’il s’agisse du français, du latin, du grec ou des mathématiques.
Ayant vécu mon déclassement comme pénible, je redoublais d’efforts pour améliorer mes performances. Très rapidement, l’année suivante, j’avais de nouveau atteint la tête de la classe. Dans mon souvenir, mes parents n’ont pas du tout cherché à m’inculquer aucune vérité. J’ai été inscrit dans des institutions religieuses ; mais, dans leur esprit, c’était parce que c’était là ce qu’il fallait faire dès lors qu’on pouvait se le permettre. Mes parents étaient vaguement catholiques, non pratiquants, à la fois croyants et quelque peu voltairiens. La seule chose qu’ils ont essayé de m’inculquer, c’est une espèce de rigueur morale de type très Troisième République.
J’ai donc fait la fin de mes études secondaires à Condorcet. Ensuite, l’inspecteur général de nos amis nous a expliqué que Condorcet, pour l’École Normale, ce n’était pas ce qu’il fallait. Il fallait rentrer dans les classes préparatoires de Henri IV ou de Louis le Grand. Mon père a alors fait ce qu’il fallait pour obtenir d’une concierge du 5 e arrondissement, je ne sais pas par quel moyen, un certificat selon lequel j’habitais le 5 e arrondissement alors que nous habitions le 8 e . À cette époque, il était impossible de rentrer à Louis le Grand si l’on habitait le 8 e . Ayant été admis à Louis le Grand, j’y ai effectué une année d’ « hypokhâgne » et deux années de « khâgne ». Finalement, je suis rentré à l’École Normale à mon second essai sans trop de difficultés, avec d’excellentes notes en philo et des notes déplorables dans les langues anciennes.
À l’École Normale, en 1954, je décide de me rattacher à la section de philosophie, c’est-à-dire de m’engager dans le cursus conduisant à l’agrégation de philosophie. À l’époque, la sociologie n’était pas institutionnalisée. La seule possibilité offerte aux aspirants sociologues était de passer la licence de philosophie. Elle se composait de quatre certificats ; la sociologie n’intervenait que pour la moitié d’un certificat. L’un des quatre certificats était en effet intitulé certificat de morale et sociologie. La sociologie occupait donc un huitième de la licence de philosophie. À la Sorbonne, qui était la seule université parisienne à l’époque, officiaient deux professeurs de sociologie : Georges Gurvitch et Raymond Aron. La même année, je crois, où Aron fut élu à la Sorbonne, Jean Stoetzel fut élu à une chaire de psychologie sociale. Il était perçu par les étudiants comme plus éloigné de la philosophie que Gurvitch et Aron : comme spécialisé dans une discipline de caractère plus « technique ».
J’étais vraiment passionné de philosophie. Un auteur a toujours dominé les autres dans mon esprit : Kant. J’ai été impressionné par sa critique de la métaphysique. J’ai eu le sentiment, en le lisant, qu’il était notre contemporain ; que ce qu’il appelait la « critique » représentait pour ainsi dire l’essence même de l’activité intellectuelle. De façon générale, une question m’intéressa toujours beaucoup, aussi loin que je remonte dans le passé, c’est celle du phénomène de la connaissance : qu’est-ce que c’est que connaître ? Comment peut-on être sûr que ce qu’on croit connaître, on le connaît vraiment ? Y a-t-il des vérités morales ? Ce type de question est aussi lié à mon intérêt pour Kant.
Auguste Comte fait également partie des auteurs qui m’ont intéressé. J’y ai trouvé une question qui reste actuelle, celle de savoir s’il y a une évolution dans le temps et une variation dans l’espace des règles de la pensée : plus précisément, une variation de ces règles selon le contexte historique ou selon le contexte social. Comte me paraît certes aujourd’hui un peu vieillot, mais je l’ai perçu à l’époque comme un auteur qui posait des questions fondamentales. Par la suite, je me suis aperçu que les anthropologues continuent de se poser ces questions aujourd’hui : est-ce que, dans d’autres cultures, on obéit aux mêmes règles de la pensée que dans la culture occidentale ?
Rousseau m’a également beaucoup intéressé par ses questions de philosophie politique : d’où vient le consensus ? J’avais l’impression qu’il posait les problèmes toujours actuels pour les sociétés contemporaines.
À l’École Normale, je me suis aussi intéressé aux maths. Pourquoi exactement? Parce que, dans l’éventail des choix disciplinaires possibles qui s’ouvraient à moi, je voyais à l’époque : la philosophie, les sciences sociales, la sociologie et l’économie. Or j’étais conscient que l’économie, mais aussi la sociologie, avaient recours à des instruments mathématiques. Lors de la première et de la deuxième année de l’École Normale, au cours desquelles on était censé passer les quatre certificats constituant la licence, il n’était pas nécessaire d’arrêter son choix. Je n’avais pas encore déterminé à ce moment si je voulais devenir sociologue, économiste ou philosophe. J’avais constaté que, du côté de la sociologie, des applications nouvelles des mathématiques à cette discipline se développaient. C’est vers cette époque que paraît le Mathematical Thinking in the Social Sciences de Lazarsfeld. Par ailleurs, il était clair pour moi qu’il fallait faire des mathématiques pour devenir économiste. J’ai donc décidé de faire des mathématiques. Et le hasard voulut que deux ou trois de mes meilleurs amis de l’École Normale fussent mathématiciens. C’est l’un des privilèges qu’offre l’École Normale que le fait de pouvoir frapper à la porte du futur physicien, du biologiste, du mathématicien, du grammairien ou de l’historien. Apparemment, mes amis trouvaient du plaisir à me donner des leçons de mathématiques. J’ai donc fait des mathématiques, non à titre principal, mais assez sérieusement, plusieurs heures par jour, pendant au moins deux ans.
Après la licence, le problème du choix ne pouvait plus être aussi facilement éludé, car l’étape suivante était le diplôme d’études supérieures. Il fallait donc définir un sujet de mémoire. Je ne m’étais arrêté sur aucun sujet, étant donné que je n’arrivais pas à fixer mon orientation disciplinaire. Je ne me rappelle plus si j’ai alors demandé à voir le directeur de l’école pour discuter de cette question ou si c’est lui qui m’a convoqué parce qu’il était de son rôle de se préoccuper de l’orientation de ses élèves. Le directeur était alors Jean Hyppolite, le philosophe hégélien. Une chose est sûre, c’est qu’il m’a informé du fait que la correspondance de Hegel venait d’être publiée pour la première fois en Allemagne et m’a indiqué que cela pourrait fournir une base pour déterminer un sujet de mémoire. J’ai immédiatement accroché à l’idée, probablement parce que Hegel est l’un des auteurs qui m’avait impressionné et aussi parce que je voulais échapper à tout sujet qui m’aurait condamné à écrire une dissertation. Dès mes premières années à l’École Normale, j’avais été rebuté par la culture de la dissertation que les Normaliens appellent par dérision le PQ, mais que beaucoup parmi les littéraires me paraissaient pratiquer. Cette culture me paraissait inviter à traiter toute question de façon rhétorique. Ça ne me plaisait pas du tout. J’avais l’impression que beaucoup des exercices que j’étais amené à faire ou que faisaient mes camarades revenaient à des exercices de rhétorique. Je recherchais, pour mon diplôme d’études supérieures, un thème qui implique un traitement de caractère scientifique. La proposition d’Hyppolite m’a intéressé pour cette raison : il s’agissait d’étudier un texte inédit, issu de la plume d’un grand philosophe, mais qui pouvait livrer des informations intéressantes sur la genèse de ses idées. La difficulté est que je ne disposais à l’époque que de rudiments de la langue allemande.
Sautant sur cette occasion, j’ai alors dit au directeur que j’étais d’accord pour explorer la piste qu’il m’indiquait, sous réserve qu’il me procure une bourse pour aller en Allemagne. Ce qui fut dit fut fait. Je ne savais pas très bien où aller en Allemagne. J’avais aussi une vague attirance pour l’université allemande, un respect pour sa grandeur passée. J’avais envie de voir ce qu’elle était. Mais je ne savais pas du tout quelle université je devais choisir et Hyppolite ne paraissait pas capable de me donner des conseils pertinents. J’ai hésité entre Heidelberg et Fribourg. Je me suis décidé pour Fribourg, uniquement parce que Heidegger y professait et que Heidegger était le seul nom qui me disait quelque chose. Je suis donc allé à Fribourg. J’ai appris l’allemand. J’ai écouté le cours de Heidegger. Ayant été « dénazifié », comme on disait, il avait dû renoncer à l’enseignement entre 1945 et 1956. Il a ensuite retrouvé sa chaire pendant deux ans, en 56-57 et 57-58, après quoi il a atteint l’âge de la retraite. J’ai écouté son cours sur Der Satz vom Grund (Le principe du fondement). Je n’y ai pas compris grand-chose. Mais ce qui m’a amusé, c’est de constater que Heidegger était un grand acteur, capable de créer le suspense. Il attirait une foule impressionnante dans le grand amphithéâtre de l’Université de Fribourg. Comme Bâle n’était pas loin et que je savais que Karl Jaspers, un autre très grand nom de la philosophie allemande, y enseignait, je suis allé écouter l’un de ses cours. Il m’a semblé beaucoup plus intéressant, car beaucoup moins rhétorique que celui de Heidegger. Pourtant, Jaspers n’avait qu’un auditoire réduit à trois pelés et un tondu.
Ayant lu la correspondance de Hegel, je compris que mon problème de sujet de mémoire n’était pas résolu. Cette correspondance est décevante. Elle contient des notes de blanchisserie, quelques lettres amusantes où Hegel apparaît comme ulcéré par la concurrence que lui faisait Schopenhauer à Berlin. Schopenhauer était beaucoup plus jeune que lui. Ce jeune collègue faisait salle comble dans l’amphithéâtre d’à côté, alors que Hegel n’attirait pas grand monde. De façon cocasse, il attribue ce fait à ce qu’il se mouchait trop souvent pendant ses cours. On trouve bien dans sa correspondance des lettres intéressantes qui font apparaître l’homme sous le philosophe et le professeur. Mais j’ai eu l’impression que, pour exploiter cette correspondance, il fallait se faire historien. Je n’avais pas du tout envie d’aller compulser les archives des universités allemandes. J’ai donc abandonné le projet. Mais comme j’avais beaucoup lu Hegel, il fallait que je convertisse rapidement cet investissement en mémoire, pour ne pas perdre une année scolaire.
Je suis alors allé voir Aron et lui ai proposé un mémoire portant sur « La religion et l’État chez Hegel dans la période berlinoise », c’est-à-dire dans la dernière période d’activité de Hegel. J’avais dans l’idée de faire un mémoire de sociologie de la connaissance. En réalité, je voulais essayer de démontrer que les analyses de Hegel sur la religion et sur l’État étaient fortement inspirées par les réalités qu’il avait devant les yeux. Cette hypothèse n’avait rien d’original. J’ai eu la mention « très bien ». Mais j’ai toujours considéré ce mémoire comme de peu d’intérêt. Je savais trop bien qu’il s’agissait d’un travail bâclé, que j’avais effectué dans le seul but de décrocher le diplôme d’études supérieures.
A la fin de mon année de diplôme d’études supérieures, je continuais donc toujours d’hésiter sur mon orientation disciplinaire. Je n’avais pas tellement envie de devenir philosophe parce que la philosophie de l’époque me semblait se réduire dans une large mesure à un commentaire des grands auteurs, sans beaucoup de créativité. Il y avait bien sûr Merleau-Ponty et Sartre. Mais j’en savais assez pour savoir qu’ils tiraient à 75 % leur inspiration des philosophes allemands. Je n’avais pas l’impression qu’ils témoignaient d’une véritable originalité. Du côté de la philosophie universitaire, j’avais l’impression d’un académisme pesant et gris. La philosophie m’intéressait par ses thèmes et ses problèmes, mais me déconcertait par la manière dont elle était pratiquée à l’époque.
J’ai lu beaucoup du côté de la sociologie, mais n’ai pas trouvé dans la sociologie du milieu des années 50 d’ouvrage qui m’ait vraiment emballé. J’ai lu Gurvitch. J’avais l’idée qui, pour moi, était et est restée une sorte d’évidence, que la sociologie ne pouvait être intéressante qu’à condition de se donner l’objectif d’être une science : de contribuer à l’explication des phénomènes sociaux par des théories visant à la même robustesse que les théories des sciences de la nature ou que l’analyse historique. Sinon, je ne voyais pas bien quelle pouvait être sa finalité. Très tôt, j’ai eu l’impression que la sociologie avait pour vocation essentielle, comme n’importe quelle discipline scientifique, d’expliquer les phénomènes qu’on ne comprend pas spontanément. Expliquer ce qu’on comprend, c’est peine perdue. Et discourir sans expliquer, c’est inévitablement tomber dans la rhétorique. J’adhérais donc à l’idée, qui me paraissait évidente, que la sociologie devait être une science. C’est avec cet a priori en tête que je me suis mis à lire Gurvitch : je n’ai pas réussi à discerner ce qu’il cherchait, où il allait. Quant à Raymond Aron, j’avais et ai toujours beaucoup de respect pour lui, mais j’ai rarement eu l’impression, quoique cette impression soit probablement plus nette aujourd’hui qu’autrefois, qu’il avait réussi à expliquer ce qu’on ne comprenait pas. Quand j’ai lu L’Opium des intellectuels, ma réaction a été positive : il avait raison de dénoncer la naïveté des intellectuels d’obédience marxiste ; mais d’un autre côté, le livre m’a déçu : il ne propose pas d’explication du pourquoi des gens croyaient à des idées qui se révélaient inadéquates ou dangereuses.
Gurvitch ne m’a jamais attiré. Je respectais Aron, mais je n’avais pas envie de suivre son exemple. Bref, du côté de la sociologie, je ne voyais pas poindre grand-chose, sauf du côté américain. Dans mes lectures conduites un peu à l’aveuglette, je suis tombé sur un ouvrage collectif du sociologue austro-américain Paul Lazarsfeld, The Language of Social Research. Le titre et la préface m’ont sauté aux yeux. Dans la préface, il était expliqué que les découvertes scientifiques proviennent souvent, non de la mise en évidence de faits nouveaux, mais d’une analyse critique des notions ou des théories en vigueur. L’exemple spectaculaire de la théorie de la relativité était mentionné à l’appui de cette idée. La théorie de la relativité naît, avait indiqué le philosophe des sciences Bridgman, d’une critique par Einstein de la notion de simultanéité. Einstein a été le premier à relever que la notion de simultanéité est dépourvue d’ambiguïté lorsqu’on se place dans un espace temps familier, mais devient problématique à partir du moment où l’observateur et l’observé se déplacent à la vitesse de la lumière.
Autrement dit, ce texte affirmait que la démarche critique est une condition fondamentale du progrès des sciences de la nature. Lazarsfeld ajoutait dans sa préface qu’il en allait de même dans les sciences sociales. La démarche critique est une dimension essentielle du progrès des sciences, quel que soit le domaine scientifique auquel on s’adresse. Cette idée constituait le cœur de l’ouvrage en question. Elle m’a aussitôt séduit. Elle convergeait avec mes intérêts intellectuels et mes a priori sur la sociologie. À partir de ce moment, j’eus l’impression que c’était aux États-Unis qu’il se passait des choses très importantes, autour de Lazarsfeld notamment, et qu’en revanche, du côté européen, la sociologie apparaissait comme une discipline dont la finalité était un peu indéterminée ; ce que confirmait à mes yeux le fait qu’elle soit représentée par des personnalités aussi différentes que Raymond Aron et Georges Gurvitch.
Dans le même temps, je continuais aussi à faire des mathématiques et à essayer d’acquérir une certaine culture en économie. J’ai assisté aux séminaires de François Perroux. J’ai encore en mémoire l’un des thèmes qui revenait constamment dans ses séminaires : il faut démétaphoriser l’économie si l’on veut qu’elle devienne scientifique, déclarait-il. C’est une idée qui s’est imprégnée dans mon esprit. J’ai l’impression, aujourd’hui encore, que l’une des tâches du sociologue est bien de démétaphoriser la sociologie. Des notions telles que structure (empruntée à l’architecture), force (empruntée à la mécanique) ou capital social (empruntée à l’économie), sont bien des métaphores plutôt que des concepts. Perroux avait raison : la démétaphorisation est une forme particulière de la critique, mais une forme sans doute essentielle.
Bref, j’en étais encore à hésiter sur mon orientation. De toutes façons, j’avais encore du temps puisqu’il me fallait passer l’agrégation de philosophie. C’était une obligation pour qui voulait obtenir un poste dans l’enseignement. Peu de temps avant l’agrégation, j’en ai eu assez de mes propres hésitations : elles avaient trop duré. J’étais décidé à sortir des exercices rhétoriques que l’agrégation portait à une sorte de paroxysme dès ce concours réussi. Je suis alors allé voir Aron pour lui demander à brûle pourpoint si je devais m’orienter vers la sociologie ou vers l’économie. Je savais d’avance que je suivrai son conseil, parce que, comme l’âne de Buridan, je n’arrivais à me décider pour la botte de foin ou le seau d’eau. Aron m’a répondu sans aucune hésitation : la sociologie. Il justifia sa réponse par un argument simple : l’économie est une discipline qui a trouvé ses repères. En revanche, on ne sait pas exactement ce qu’est la sociologie ; il y a beaucoup à y faire ; « si vous voulez faire du nouveau, faites de la sociologie ». L’argument m’a convaincu dans l’instant. À partir de ce moment, ma décision est devenue irréversible. Cela dit, j’aurais peut-être pu tout aussi bien utiliser une machine à décider aléatoire. Je serais peut-être parvenu au même résultat.
J’ai donc passé l’agrégation de philosophie. Mais, dès ce moment, j’étais tout à fait décidé à devenir sociologue. Nous sommes en 1958. La guerre d’Algérie fait rage. Il fallait subir un service militaire de 27 mois. Je n’avais pas du tout envie d’aller en Algérie, pour des raisons à la fois égoïstes et pour des raisons d’idéologie. Je trouvais que cette guerre était absurde. J’ai déposé ma candidature au service de psychologie de la marine. Il n’avait rien à voir avec les activités de renseignement. Sa fonction consistait à administrer des tests et à fabriquer ou améliorer des tests pour les recrues de l’armée de mer. Ma candidature fut acceptée. Cela m’a valu de passer la guerre d’Algérie à Toulon, puis à Paris.
Du point de vue professionnel, mon service militaire m’a été d’une grande utilité. Les services de psychologie de la marine étaient dirigés par des médecins militaires. Le climat général était très agréable. Surtout, les activités dont j’étais chargé m’ont permis d’améliorer fortement mes connaissances en matière de statistiques, de psychométrie, etc. J’ai découvert, grâce à Guy Michelat, les échelles de Gutman et le scalogramme. Michelat avait rang de quartier-maître et moi d’enseigne de vaisseau. Cette différence hiérarchique nous amusait : nous nous connaissions depuis la terminale de Condorcet. Nous prenions beaucoup de plaisir à manipuler les lamelles de plastique du scalogramme dont je ne sais plus d’où Guy l’avait déniché. Mon service fut pour moi l’occasion de me faire une culture en matière de théorie statistique, de statistique appliquée, de modèles de mesure, de psychologie sociale, etc. Les médecins militaires furent suffisamment compréhensifs pour réduire mon service militaire à 24 mois. Car Aron m’avait obtenu une bourse de la Fondation Ford pour les États-Unis. Il fallait que j’y sois en début d’année universitaire, en septembre 1961. Cette fois, je savais fort bien où je voulais aller : à l’université Columbia de New York parce que c’est là qu’officiait Lazarsfeld. Le lendemain de ma demande ou à peu près, j’ai eu une bourse très modeste de la Fondation Ford pour Columbia.
J’ai donc passé une année à Columbia, en 61-62. J’ai rapidement découvert le paysage sociologique américain, en dépit de sa complexité. On comptait les sociologues par centaines, là où en France il n’y en avait que quelques-uns. Mais ce paysage intellectuel était immédiatement lisible. Il y avait unanimité pour déclarer qu’il existait trois grands centres de la sociologie : Columbia, Michigan et Harvard. L’on pouvait interroger n’importe quel sociologue sur le territoire américain : tous reconnaissaient cette prééminence. L’image de Harvard était très associée à la personnalité de Talcott Parsons ; l’image de Michigan était celle d’une entreprise industrielle spécialisée dans la fabrication de grandes enquêtes quantitatives ; Columbia était dominée par deux personnalités, celles de Robert Merton et de Paul Lazarsfeld, qui témoignaient d’une complémentarité, d’une complicité immédiatement visibles. Ils ont beaucoup écrit ensemble. Merton, c’était la théorie ; Lazarsfeld, c’était la méthodologie. J’ai découvert aussi aux États-Unis un univers intellectuel sans aucune commune mesure avec celui de la France ; des bibliothèques où tous les livres possibles et imaginables étaient immédiatement accessibles. Dans la France de ces années, le contraste était considérable. D’ailleurs, lorsque j’écoute mes étudiants qui reviennent des États-Unis aujourd’hui, j’ai l’impression que le contraste est toujours aussi grand. Il faut dire que Harvard a un capital de 18 milliards de dollars ; Yale d’un peu plus de la moitié.
À Columbia, je fais la connaissance de beaucoup de grands noms ou de futurs grands noms de la sociologie, qui sont devenus mes amis : Anthony Oberschall, Herbert Hyman, Martin Lipset, Daniel Bell. Au cours d’une année à Columbia, on voyait passer à peu près toutes les personnalités importantes de la scène sociologique américaine. Mais c’est avec Lazarsfeld que mes relations étaient les plus étroites.
De retour en France, la question était pour moi de savoir à quelle institution me rattacher et dans quel projet de recherche m’engager. Aux États-Unis, j’avais approfondi ma culture dans les domaines qui m’intéressaient déjà. Le problème, c’était d’abord de savoir où retomber institutionnellement. On m’a suggéré de tenter d’entrer au CNRS. J’ai fait une lettre de candidature au CNRS, depuis les États-Unis. Je n’ai pas rempli de dossier, car personne ne m’avait dit qu’il fallait faire un dossier pour rentrer au CNRS. Malgré cela, ma candidature a été retenue. Cette anecdote montre que les temps ont complètement changé. Dans ces années, trois ou quatre personnes réglaient tous les problèmes de recrutement et de placement. On m’a rapporté par la suite que j’ai été pris au CNRS grâce à un morceau d’éloquence d’Alain Touraine. Alain Touraine a expliqué à la commission que, comme je m’intéressais à des sujets relativement inédits dans le paysage sociologique français, c’était une bonne chose que de retenir ma candidature.
Je connaissais Touraine parce que je lui avais servi de nègre du temps où j’étais à l’École Normale. C’est moi qui ai rédigé son livre Ouvriers d’origine agricole. Une note le signale à l’intérieur. Cela était d’ailleurs parfaitement conforme à nos accords. Touraine m’avait donné 1.000 francs de l’époque pour cette rédaction, 1.000 francs dont j’avais grand besoin. Cette expérience m’a beaucoup servi. Touraine avait tiré de l’enquête par questionnaire qu’il avait conduite auprès d’une population d’ouvriers d’origine agricole une pile de tableaux statistiques, certains à deux variables ; d’autres à trois variables. C’est la première fois que je me suis livré à l’exercice de l’analyse de tableaux statistiques. Il fallait les faire parler : c’est une opération qui m’a toujours beaucoup intéressé. Elle est essentielle pour la sociologie. Elle pose des problèmes méthodologiques et techniques d’une difficulté considérable. C’est grâce à Touraine que j’ai eu cette première expérience sur laquelle se sont ensuite greffés les apprentissages complémentaires dont j’ai bénéficié au cours de mon service militaire et surtout à Columbia.
Une fois rentré au CNRS, il s’agissait pour moi de définir le sujet des deux thèses qu’il me fallait mener à bien pour obtenir le doctorat d’État. J’étais désormais sur les rails. Je voyais le CNRS comme une bourse de thèse qui me permettrait ensuite de rentrer dans l’enseignement supérieur. La thèse principale devait être imprimée.
Étant donné l’investissement que j’avais fait du côté des mathématiques sociales, je me suis dit qu’il ne serait pas mauvais d’essayer de boucler la boucle en faisant une thèse sur les fonctions et les usages des mathématiques dans les sciences sociales. J’ai donc entrepris de faire une thèse qui devait s’intituler L’analyse mathématique des faits sociaux, avec l’objectif de déterminer les fonctions, les usages, l’utilité des mathématiques dans les sciences sociales ; d’essayer de faire un diagnostic pour savoir si ces usages étaient appelés à se développer ou pas, et dans quel sens.
Il me fallait aussi définir un sujet de thèse complémentaire. Je dois dire qu’il était assez pénible d’avoir à mettre simultanément en chantier deux entreprises dont il était entendu qu’elles devaient être de nature différente. Je n’avais pas de projet bien précis. C’est Lazarsfeld qui m’a soufflé mon sujet. Il doutait beaucoup que le structuralisme de Lévi-Strauss ait une véritable valeur scientifique. Il avait l’impression que le structuralisme était une théorie étrange, typiquement européenne dans le mauvais sens du terme, plus brillante que solide. Lazarsfeld lui-même était d’origine viennoise. Il avait reçu une formation scientifique. La montée du national-socialisme l’avait amené à s’installer aux États-Unis. Il m’a suggéré de regarder exactement ce que les structuralistes voulaient dire quand ils parlaient de « structure ». Par son caractère critique, au sens que Kant ou que la critique littéraire donne au mot « critique », ce projet me séduisit. J’ai donc décidé d’en faire le sujet de ma thèse complémentaire. Elle a été imprimée sous le titre À quoi sert la notion de structure ?
À mon entrée au CNRS, j’ai eu l’occasion de faire une enquête de terrain. C’est la seule enquête de terrain que j’ai faite. Elle portait sur les Polonais de la France du Nord. Il s’agissait d’explorer les mécanismes de leur insertion dans la société française. Raymond Aron avait obtenu des crédits pour conduire cette enquête. Elle ne l’intéressait visiblement pas, mais elle lui permettait d’inscrire une activité supplémentaire dans l’agenda du Centre de sociologie européenne qu’il avait fondé et qu’il dirigeait. Elle n’intéressait pas non plus son adjoint, Pierre Bourdieu. C’est sans doute Bourdieu qui a suggéré à Aron de proposer au jeune chercheur que j’étais, frais émoulu de Columbia et par conséquent versé dans la méthodologie des enquêtes, de conduire cette enquête. Je l’ai conduite en compagnie d’Annie Borzeix et d’un jeune chercheur d’origine polonaise, du nom de Henri Majewski, qui devait se tuer peu de temps après dans un accident de voiture. L’enquête en question m’a beaucoup intéressé. Elle m’a fourni l’occasion de mener des entretiens. Ce qui m’a le plus intéressé, c’est d’explorer les processus d’obsolescence des traditions polonaises. Cette question m’a amené à utiliser les échelles de Guttman. Cette méthode permit effectivement de montrer que les traditions polonaises s’érodaient dans un ordre bien déterminé, comme si elles avaient eu des degrés variables de résistance. J’ai repris cette analyse dans le Que sais-je? sur Les Méthodes en sociologie dont les Puf m’ont confié la responsabilité. J’avais ressenti une certaine fierté d’avoir pensé à utiliser les échelles de Gutman à un tout autre sujet que la mesure des attitudes : je les avais utilisées pour étudier le caractère ordonné de la disparition des traditions.
Mes relations avec le Centre de sociologie européenne d’Aron se sont limitées à cette enquête. Le CNRS m’a affecté au Centre d’études sociologiques que dirigeait Jean Stoetzel. J’ai passé deux ans au CNRS, en 62-64. Mon activité principale a consisté à avancer mes deux thèses. En même temps, la confection de ma thèse sur L’Analyse mathématique des faits sociaux m’ennuyait un peu. Elle me fournissait l’occasion de prendre connaissance de toutes sortes de modèles ingénieux et féconds, de clarifier la question de la fonction des mathématiques en sociologie. Mais, au fond de moi-même, je souhaitais faire quelque chose de plus original. Au Centre d’Etudes Sociologiques, je me suis mis à fréquenter André Davidovitch, qui était un personnage pittoresque, chaleureux, affable, intarissable. D’origine hongroise, il avait émigré en France parce qu’il avait eu le tort d’être communiste en Hongrie à un moment où il ne fallait pas l’être (à l’inverse de mon ami également d’origine hongroise, Denis Szabo, qui, lui, quitta la Hongrie parce qu’il avait le tort d’être anticommuniste à une époque où il ne fallait pas l’être). Davidovitch avait exercé des fonctions judiciaires et il s’était retrouvé au CES, où il représentait la sociologie de la justice et du crime. J’ai ressenti une sympathie immédiate pour lui et aussi pour un certain nombre d’autres chercheurs qui étaient, comme moi, fascinés par le développement de modèles mathématiques ingénieux et à forte valeur explicative ou de méthodes statistiques efficaces qui caractérisait la sociologie de cette époque. Je pense notamment à François Isambert, dont j’ai beaucoup admiré l’article sur les enterrements civils, ou à Jacques Maître. Mais c’est surtout à Davidovitch que je me suis raccroché pour des raisons n’ayant pas grand-chose à voir avec la sociologie : parce qu’il était chaleureux et pittoresque. Il avait dans son bureau toute la collection du Compte général. de la justice criminelle française. C’est un annuaire statistique qui est publié depuis Napoléon. Avec une ardeur de bénédictin, Davidovitch avait dépouillé certains aspects de ce Compte. Une chose en particulier l’intriguait. Il avait observé que la proportion des affaires classées augmentait de manière régulière depuis Napoléon jusqu’à la période contemporaine. Quand une affaire parvient devant la justice, elle peut soit arriver à l’audience, soit être classée par le Parquet notamment pour insuffisance d’informations. Davidovitch avait remarqué qu’entre le début du XIX e siècle et 1960, on était passé d’un pourcentage très faible à un taux tendant vers le plafond. Aujourd’hui, quand une affaire est portée à la connaissance de la justice, il y a, si ma mémoire est fidèle, environ 90 chances sur 100 qu’elle n’aboutisse jamais à l’audience : qu’elle soit classée.
Cette donnée intriguait Davidovitch. Il se demandait comment l’expliquer. Cette question m’intéressa immédiatement. J’y ai vu un beau sujet durkheimien : l’étude des régularités statistiques caractérisant le phénomène du suicide, où l’on voit notamment apparaître des évolutions très marquées, avait permis à Durkheim de donner une impulsion décisive à la sociologie scientifique. Davidovitch avait des pistes explicatives, permettant éventuellement de rendre compte de la régularité en question. Son idée, c’était que le magistrat instructeur se comporte comme un décideur rationnel : quand il a devant lui un dossier et qu’il doit déterminer s’il va classer l’affaire ou s’il va le faire traiter par la machine judiciaire, il se laisse guider par deux types de considérations : l’affaire est-elle suffisamment solide pour avoir des chances d’aboutir ? Ne risque-t-elle pas d’encombrer la justice ? Davidovitch (à moins que ce soit Lazarsfeld, qui était un fin connaisseur de la sociologie française : je ne me souviens plus exactement de ce point) avait remarqué que Tarde s’était posé le même genre de problème au XIX e siècle, à propos des taux d’acquittement devant les tribunaux correctionnels. Tarde s’était aperçu que ces taux déclinaient de manière régulière au cours du temps. Il avait expliqué cette régularité statistique par un modèle stratégique, comme dirait mon ami Crozier : en en faisant la conséquence d’un comportement rationnel des acteurs judiciaires. Au fur et à mesure que la justice est de plus en plus encombrée, le magistrat instructeur est de plus en plus incité à n’envoyer une affaire à l’audience – toutes choses égales d’ailleurs- que s’il estime que les chances d’aboutir à un acquittement et ainsi d’avoir fait tourner la machine judiciaire à vide, sont limitées. Tarde avait ainsi mis en œuvre ce qu’on appelle aujourd’hui l’ individualisme méthodologique. Davidovitch le mettait également en œuvre dans ses hypothèses. Moi aussi. Nous nous proposions d’expliquer ces évolutions séculaires par l’agrégation de comportements individuels rationnels ou stratégiques de la part du magistrat instructeur. Mais ni Tarde, ni Davidovitch, ni moi-même ne le savions. J’ignorais jusqu’à l’expression même.
Ce qui est assez curieux, c’est que Davidovitch lui-même ne se voyait pas du tout comme un sociologue se recommandant de l’individualisme méthodologique. Au contraire, il se présentait comme hyper-durkheimien. Quand il faisait de la « théorie », qu’il cherchait à émettre des propositions générales sur la société, il se voulait « durkheimien » (au sens vulgaire de ce terme) ; mais, dès qu’il analysait le comportement des acteurs du système judiciaire, il était « individualiste ». Je ne voyais pas du tout la contradiction en ce qui me concerne, car je n’avais pas alors identifié l’individualisme méthodologique comme tel.
Quoi qu’il en soit, j’ai construit un modèle de simulation donnant aux hypothèses stratégiques esquissées par Davidovitch une forme opératoire. Il met en scène un juge d’instruction idéal typique prenant ses décisions en fonction de la gravité des faits, et aussi en fonction des risques d’encombrement de la justice. En faisant tourner ce modèle, on pouvait engendrer une évolution séculaire fictive des affaires classées. Ce modèle est extrêmement rustique. Il représente un exemple d’application de l’individualisme méthodologique. Mais, exactement comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, je ne le savais pas. Cette analyse me permit d’insérer un développement original dans ma thèse principale sur l’analyse mathématique des faits sociaux.
En 64, mes thèses étant toujours en chantier, François Bourricaud, qui était professeur de sociologie à Bordeaux, a été invité à Harvard. Il était très lié à Talcott Parsons. Il a consacré à Parsons un livre qui a été immédiatement traduit en anglais et qui est considéré parfois comme le meilleur livre de Parsons. Il lui fallait trouver un remplaçant pour assurer ses enseignements à Bordeaux. En accord avec Stoetzel, il a fait appel à moi. J’ai alors obtenu un détachement du CNRS et assuré son remplacement à Bordeaux, pour une année. J’ai beaucoup aimé cette première expérience d’enseignement en vraie grandeur.
L’année suivante, Bourricaud a été élu à Nanterre. Il me proposa de me porter candidat à sa succession. J’ai été élu avec difficulté, car, à cette époque, les philosophes les plus traditionalistes voyaient les sciences humaines comme une contradiction dans les termes. Ils considéraient que les chercheurs en sciences humaines, et les sociologues au premier titre, étaient des sortes d’usurpateurs, qu’ils occupaient de manière illégitime une partie du territoire traditionnel de la philosophie, car les sciences sociales n’avaient de science, selon eux, que le nom. Je me suis trouvé engagé dans une compétition avec un collègue qui portait le même nom que moi à une lettre près, ce qui conféra à la campagne électorale un côté cocasse. Toute l’université se trouva mobilisée : une bataille d’Hernani au petit pied où les Anciens se confrontaient aux Modernes. Finalement, j’ai dû être élu avec une voix de majorité.
Je me suis alors installé avec ma femme et notre fils, alors tout petit, à Bordeaux. Cette installation a été perçue comme précipitée par les philosophes traditionalistes et comme une sorte d’agression supplémentaire. Un Parisien qui s’installe à Bordeaux tout de suite : cela se voyait rarement. Ma femme avait fait des études de droit en Allemagne. Elle avait travaillé chez un avocat international. Ça a été pour elle une expérience très enrichissante pendant quelques années. Elle a décidé de mettre fin à cette expérience. Il nous paraissait normal, à elle et à moi, d’habiter Bordeaux à partir du moment où je devais y exercer des fonctions. D’autant que les trains Paris-Bordeaux n’allaient pas à la même vitesse qu’aujourd’hui. Rapidement, ces péripéties furent oubliées. Nous passâmes à Bordeaux trois années agréables et enrichissantes, tant sur le plan professionnel que sur celui des relations sociales.
Dans le milieu des années 60, la sociologie de l’éducation commence à attirer beaucoup de chercheurs et d’enseignants. D’une part, parce que l’explosion scolaire se dessine dès 1959. Les effectifs avaient été assez étales jusqu’alors. A partir de 59, on observe une explosion des effectifs qui entraîne des symptômes de crise et provoque l’apparition d’une sociologie de l’éducation. Plusieurs sociologues s’orientent vers la sociologie de l’éducation, Pierre Bourdieu, Viviane Isambert, ainsi qu’un certain nombre de personnes plus jeunes autour d’eux.
Devant donner des cours à Bordeaux, voyant que cela correspondait à une attente et aussi à mes intérêts, j’ai commencé très naturellement à faire un cours de sociologie de l’éducation. Comme je voulais faire les choses sérieusement, je me suis arrangé pour être embarqué dans des projets de recherche de l’OCDE relatifs à l’éducation. L’OCDE a lancé dans ces années toutes sortes de projets en matière de sociologie de l’éducation. Ces projets de l’OCDE m’ont permis de ramener à la maison quelques mètres cubes de données statistiques relatives aux systèmes d’éducation en Norvège, en Suède, en Angleterre, aux États-Unis et ailleurs. Je laissais ces données s’accumuler dans un coin, les consultant régulièrement pour m’en imprégner. Mon implication dans les projets de l’OCDE m’a permis de rentrer en contact avec un certain nombre de chercheurs dans le domaine de la sociologie de l’éducation, en Angleterre, aux États-Unis, en Suède notamment.
J’ai donc donné à Bordeaux un cours de sociologie de l’éducation d’année en année, que j’ai essayé de perfectionner progressivement.
En 1967, je termine et soutiens mes thèses. La soutenance a lieu devant un jury composé, pour la thèse complémentaire sur la notion de structure, de Georges Canguilhem et de Raymond Aron et, pour la thèse principale, du mathématicien et statisticien Robert Fortet, de Roger Daval et de mon directeur de thèse, Jean Stoetzel.
Mais mes intérêts étaient alors surtout orientés vers la sociologie de l’éducation. Dans mon esprit, le chapitre sur les mathématiques était à peu près clos. J’avais fait le tour des applications des mathématiques à la sociologie. Ce parcours m’avait beaucoup appris et passionné. Mais j’en avais tiré l’impression que les mathématiques ne joueraient jamais en sociologie qu’un rôle modeste. Mon investissement en matière de sociologie quantitative et de sociologie mathématique devait en fin de compte aboutir à quelques produits originaux : un indice de mobilité qui est parfois utilisé dans la littérature spécialisée ; un indice de scalabilité applicable aux échelles de Guttman et élaboré à l’occasion du livre de Michelat et Thomas sur Les Dimensions du nationalisme ; un modèle formalisant les mécanismes de la frustration relative ; mon livre sur L ’ Inégalité des chances, qui met en œuvre un modèle de simulation qui a ensuite été mathématisé par un collègue américain et un collègue japonais ; j’ai enfin élaboré un modèle d’analyse des tableaux de mobilité assez sophistiqué à l’occasion de la confection d’un « reader » portant sur la sociologie quantitative qui impliqua des chercheurs américains, soviétiques et européens ; personne, à ma connaissance du moins, ne l’a jamais utilisé.
Après mes thèses, de 67 à 75, pendant huit ans, je me suis occupé presque exclusivement de sociologie de l’éducation. J’ai essayé de procéder de manière scientifique. Je m’intéressais comme tout le monde au phénomène de l’inégalité des chances devant l’enseignement. J’ai lu tout ce qu’on avait pu écrire sur cette question à l’époque. Comme j’avais eu l’occasion de rentrer en contact avec de nombreux chercheurs étrangers travaillant sur ce thème, je considérais très normalement les travaux français comme des contributions parmi d’autres. J’ai en fait trouvé une quantité considérable d’explications de l’inégalité des chances devant l’enseignement. L’économiste Mark Blaug en avait proposé une ; Basil Bernstein une autre ; les démographes une troisième, etc. De sorte que j’ai eu l’impression que l’on n’était pas du tout dans une situation d’absence de théorie mais, au contraire, d’une prolifération de théories qui faisait question par cette abondance même. Mon objectif était donc d’articuler ces différentes théories entre elles. J’ai eu immédiatement des sentiments très mitigés à l’égard de la théorie de la reproduction de Bourdieu, pour une raison de caractère scientifique. Elle expliquait uniquement qu’il y ait une inégalité des chances, mais ne fournissait aucun moyen d’expliquer les différences qu’on pouvait observer à cet égard d’un pays à l’autre. De façon générale, elle n’ouvrait aucune piste pour expliquer les phénomènes différentiels que les données statistiques mettent en évidence ; variations dans le temps et l’espace, variations selon les cohortes, etc. Or, il me semblait qu’une théorie scientifique doit s’efforcer d’expliquer l’ensemble des données dont on dispose et pas seulement le fait qu’il existe partout une certaine inégalité devant l’enseignement. On ne peut pas se donner la liberté de choisir arbitrairement entre les données, ni se contenter de n’en retenir que les caractéristiques générales. D’autre part, j’avais quelque peine à accepter l’idée que les inégalités devant l’enseignement soient l’effet d’un complot de la classe dominante. J’ai donc eu très tôt des sentiments assez négatifs à l’égard des explications que proposait Bourdieu. Je le trouvais plutôt sympathique dans les rapports personnels, mais j’avais l’impression que ses travaux ne répondaient pas aux critères habituels de la démarche scientifique. A partir de la publication de L’Inégalité des chances , nos rapports n’ont plus été très bons.
Ce livre a connu immédiatement un succès considérable un peu partout. En France, il attira aussi beaucoup l’attention, mais aussi l’hostilité. Il a été traduit dans un grand nombre de langues, y compris en japonais. J’en ai été très surpris et je le reste : le livre est assez mal écrit ; il a un caractère rebutant parce que technique ; il est coûteux à produire en raison des nombreux tableaux et graphiques. Il a été énormément commenté. Il a connu le même type de réception que mon livre sur la notion de structure, issu de ma thèse complémentaire : il a été très bien accueilli dans le monde anglo-saxon, traduit dans plusieurs langues ; beaucoup moins bien en France, car cette critique du structuralisme est sortie à une époque où le structuralisme était triomphant. Je me rappelle encore que George Homans, l’une des grandes figures de Harvard, me félicita chaleureusement d’avoir proposé une critique efficace du structuralisme.
La réaction par le silence que le livre a connu en France ne m’a guère affecté, dans la mesure où j’avais de très larges compensations ailleurs. J’ai trouvé tout de même un peu désagréable de devoir vérifier aussi directement que « nul n’est prophète en son pays ». L’Inégalité des chances a produit dans mon esprit des effets analogues à ceux d’une grenade. Je veux dire que, le livre une fois achevé, cinq ou six problèmes ont surgi dans mon esprit, qui sont encore les miens aujourd’hui. L’un des problèmes était celui de la pertinence de l’individualisme méthodologique. Au moment de L’Inégalité des chances , j’étais encore le Monsieur Jourdain qui fait de la prose. C’est seulement après que je me suis aperçu que j’avais utilisé une méthodologie individualiste.
En 1979, François Furet suscite la création, chez Hachette, d’une collection qui devait tourner court. L’idée était de composer un livre d’introduction à chacune des sciences humaines. Il m’a proposé de me charger de la sociologie, de faire un petit livre accessible pour faire connaître la sociologie à un public extérieur. J’ai accepté. Cette commande est à l’origine de La Logique du social . Le fil rouge de l’ouvrage a consisté à essayer de montrer que l’individualisme méthodologique est toujours présent dans les explications scientifiquement solides proposées par les sociologues d’hier et d’aujourd’hui. C’est à cette occasion que j’ai lu Tocqueville en détail et que j’ai été ébloui par ses analyses. J’ai cru pouvoir montrer qu’il utilisait toujours le paradigme de l’individualisme méthodologique et que, sous l’apparence très littéraire du texte, il utilisait parfois des modèles parfois très sophistiqués pour expliquer les phénomènes qui le préoccupaient. La défense et l’illustration de l’individualisme méthodologique représentent donc le premier des « éclats » que L’Inégalité des chances avait produit dans mon esprit. Le thème des effets pervers ( Effets pervers et ordre social ), celui de la frustration relative sortaient également de L’Inégalité des chances . En effet, j’avais essayé de montrer que la logique de la demande d’éducation engendrait toutes sortes d’effets pervers.
Après L’Inégalité des chances, j’étais persuadé d’une chose : si l’on voulait égaliser les chances scolaires, il fallait faire le contraire de ce qu’on faisait généralement. J’étais persuadé que le collège unique, la disparition des sanctions (au sens positif ou négatif du terme) allaient, non pas diminuer l’inégalité des chances, mais au pire l’augmenter et, de plus, engendrer l’effet pervers de l’anomie scolaire. C’est pourquoi l’apparition de la violence scolaire ne m’a pas surpris. J’étais persuadé dès cette époque que la politique de l’éducation qui était mise en œuvre allait dans le mur. Un peu désespéré par cette situation, je ne me suis plus guère occupé d’éducation par la suite.
Par un mécanisme de « sublimation », j’ai glissé vers un autre thème : comment se fait-il que l’on croit à des idées aussi visiblement fausses que celles auxquelles croyaient les réformistes en matière d’éducation ou que l’on mette en œuvre des politiques dont on peut voir aussi clairement qu’elles ne donneront pas les effets escomptés ?
C’est donc à partir de ce moment que j’ai commencé à m’occuper des phénomènes de croyance : un autre « éclat » de L’Inégalité des chances . Ce thème une fois défini, il s’agissait de définir un terrain. J’ai délaissé celui de l’éducation et des politiques d’éducation pour les raisons que j’indiquais il y a un instant. J’ai choisi comme terrain les théories du changement social au sens macroscopique du terme et les théories du développement socio-économique en particulier. Cette nouvelle piste a conduit à mon livre sur La Place du désordre d’une part, lequel présente une critique de grandes théories du changement social et à L’Idéologie, d’autre part. Le thème des erreurs, des croyances fausses qui se sont installées en matière de développement et de changement social était le terrain que j’avais choisi pour essayer de mettre en évidence les mécanismes sociocognitifs qui expliquent l’installation des croyances fausses.
Après les croyances factuelles fausses ou les croyances théoriques fausses, je suis passé tout naturellement à la question des croyances normatives. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que le domaine du normatif m’avait intéressé depuis toujours. L’attirance que j’avais ressentie pour Kant dès mes années d’étudiant concernait non seulement la Critique de la raison pure, mais la Critique de la raison pratique. J’avais beaucoup d’admiration pour ce livre. En même temps, je m’interrogeai sur l’origine des maximes de la raison pratique. J’ai retrouvé ce problème très longtemps après, comme une espèce de sous-produit de mes réflexions sur l’éducation : comment expliquer de manière scientifiquement acceptable le fait que les gens croient collectivement que telle chose est bonne ou que telle chose est mauvaise. Cela m’a conduit au livre intitulé Le Juste et le vrai, au livre Le Sens des valeurs et à l’un des derniers livres que j’ai sortis : Déclin de la morale ? Déclin des valeurs ? J’y propose une analyse de données issues de la grande enquête sur les valeurs orchestrée par Inglehart. L’analyse s’efforce de répondre à des questions relatives à l’évolution dans sept pays occidentaux des jugements du public sur toutes sortes de sujets de caractère normatif.
Parmi les « éclats » de L’Inégalité des chances, il faut aussi inclure les travaux que j’ai consacrés dans les dernières années aux sociologues classiques. J’ai souvent eu l’impression que le temps marchait à l’envers et que les modèles analytiques qu’avaient développés les classiques étaient souvent très puissants et plus convaincants que ceux que développent les modernes. Tocqueville, Simmel, Durkheim, Weber et les autres me paraissaient avoir produit des analyses obéissant aux critères de scientificité qui prévalent dans toutes les disciplines scientifiques. C’est pourquoi j’ai publié deux volumes d’articles sur un certain nombre de sociologues, Durkheim, Weber, etc. aux Presses Universitaires de France, en insistant surtout sur la robustesse et l’efficacité scientifiques de leurs travaux.
Finalement, un autre «éclat» très important de L’Inégalité des chances est représenté par un thème auquel j’ai consacré plusieurs articles dans les dernières années : celui de la rationalité. Dans L’Inégalité des chances, j’avais développé un modèle générateur permettant de reconstituer les données statistiques telles qu’on les observait, en instillant dans la tête d’acteurs idéal typiques des théorisations de leur situation. J’avais repris dans L’Inégalité des chances la stratégie que j’avais utilisée dans mon article sur la sociologie judiciaire : essayer de faire dériver les structures statistiques relativement compliquées qu’on pouvait observer de systèmes de raisons, de théorisations de leur situation produites par les acteurs. Actuellement, une théorie de la rationalité de type étroit et utilitariste s’est installée un peu partout ; elle est extrêmement influente en Amérique du Nord, en Allemagne, en Scandinavie, en Russie et dans bien d’autres endroits. Au point que le politologue de Harvard, Stanley Hoffmann, a écrit naguère dans Le Monde que le Rational Choice Model, qui met en œuvre cette conception étroite de la rationalité était devenu « un nouvel Évangile ». Pour ma part, j’ai toujours considéré que ce Rational Choice Model pouvait expliquer certains phénomènes, mais certainement pas constituer une théorie générale. J’ai écrit plusieurs articles sur ce thème. Je les ai synthétisés dans un petit livre intitulé Raison, bonnes raisons. J’y propose une théorie de la rationalité qui érige la rationalité cognitive en dispositif central.
Nous sommes arrivés à aujourd’hui. Vient de paraître chez Odile Jacob mon Y a-t-il encore une sociologie ? Il reproduit des entretiens sur mon parcours intellectuel que j’ai eus, à son initiative, avec Robert Leroux. Il enseigne dans une grande université du Canada bilingue. Depuis sa fenêtre, il voit très bien à la fois la sociologie nord-américaine et la sociologie européenne, et particulièrement française. J’ai accepté sa proposition pour plusieurs raisons. Parce que c’était pour moi l’occasion de dire des choses que je n’avais pas dites dans les articles scientifiques. C’était l’occasion de mettre en application un précepte de Lazarsfeld, à savoir qu’il serait très utile pour l’histoire future des sciences sociales que les acteurs des disciplines scientifiques et de la sociologie en particulier racontent leur histoire intellectuelle et institutionnelle. Je crois que l’on en est parfaitement convaincu dans l’enceinte où nous sommes aujourd’hui réunis. J’avais gardé cette idée en tête ; j’ai beaucoup d’admiration pour le mémoire d’une quarantaine de pages que Lazarsfeld lui-même a produit sur son parcours intellectuel et qui est un modèle du genre. J’ai trouvé beaucoup de plaisir à ces entretiens, en raison notamment de la qualité et de la pertinence des questions, quelquefois en forme de boulet de canon, à la mode québécoise, de Leroux (« Aron n’a exercé aucune influence sur vous ? », « Bourdieu était-il un imposteur ? »). Le retour sur mes travaux que j’ai dû accomplir à l’occasion de ces entretiens m’a amené à prendre conscience du fait que mes articles et mes livres sont sortis les uns des autres comme des poupées russes. Dès que j’ai fait un livre, j’ai toujours une impression d’insatisfaction : j’ai l’impression qu’il reste des problèmes non résolus. Ainsi, les discussions qu’ont provoqué mes articles sur la rationalité m’ont conduit à l’impression que je devais encore clarifier mes positions. Bien que mes travaux soient sortis les uns des autres, j’ignore à ce jour le sujet de mes prochains travaux.

Vincent de Gaulejac
Vous avez le goût des mathématiques, vous l’avez évoqué, qui vous donne une posture sociologique dans laquelle le modèle mathématique est pour vous le modèle de la rigueur scientifique. A posteriori, comment voyez-vous cet attrait pour les mathématiques, pour cette façon de faire de la sociologie, pour cette rationalité cognitive, puisque c’est comme ça que vous la définissez dans un de vos derniers ouvrages ? Quelle est la source de ce goût pour les mathématiques ? On ne voit pas, dans votre formation, des raisons particulières.

Raymond Boudon
Dans ma formation non. J’ai toujours été bon en maths au cours de mes études secondaires. J’ai toujours aimé cette matière. Les hésitations de mes premières années à l’École Normale s’accompagnaient de la vision un peu naïve selon laquelle les mathématiques seraient le signe de la scientificité. Mais cette demi certitude ne s’est guère prolongée. Elle n’a pas survécu aux recherches et réflexions qui m’ont conduit à L’Analyse mathématique des faits sociaux . Une autre idée est par contre restée « fixe » dans mon esprit, c’est que la sociologie ne doit pas se réduire à la seule ambition d’être une science, mais qu’elle doit aussi avoir l’ambition d’être une science. Mais, dès les années 70, j’ai conçu la notion de science de manière souple. Qu’est-ce que c’est qu’une science ? C’est une discipline qui se donne comme objectif d’expliquer ce qu’on ne comprend pas immédiatement, ce que j’appelle des phénomènes opaques, et qui s’efforce de les expliquer à partir de systèmes de propositions qui soient aussi clairement formulés que possible, qui soient toutes aussi acceptables que possible et qui permettent d’expliquer tous les faits dont on dispose et qui sont liés au phénomène qu’on cherche à expliquer. Dans certains cas, une théorie scientifique peut prendre une forme mathématique, mais pas obligatoirement. Je reste toutefois persuadé que les mathématiques restent très importantes du point de vue critique. Pour leur faire comprendre ce point, je donne souvent à mes étudiants un exemple : celui de la matrice de théorie des jeux la plus simple possible - deux joueurs avec seulement deux stratégies identiques pour les deux joueurs-. C’est la structure la plus simple qu’on puisse imaginer : la structure atomique, si l’on peut dire. Elle donne naissance à 78 structures possibles. Or, quand on essaie de penser les phénomènes d’interaction de ce type à l’aide du langage naturel, on constate qu’on ne dispose pratiquement que de deux mots : conflit et coopération. Il y a donc 76 cas qui ne correspondent pas à des mots. Cet exemple révèle que les mathématiques ont au moins une fonction didactique, critique, qui reste très importante. Je crois qu’il est crucial pour un sociologue d’avoir une formation en mathématiques. C’est une bonne école de complexité. Mais je ne crois pas que les mathématiques puissent envahir la sociologie comme elles ont envahi la physique ou même l’économie.

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