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JEUNES MAGHREBINS DE FRANCE

De
207 pages
Issue d'une vaste enquête auprès d'une centaine de jeunes d'origine maghrébine en France, cette étude fait un état des lieux des discriminations qui sévissent sur tous les plans : éducation, accès au travail, au logement, aux loisirs, à la vie culturelle, religieuse, politique, et dénonce la relégation et la stigmatisation qui pèsent sur cette partie de la population.
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Jeunes

Maghrébins de France
La place refusée

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parntions Eguzki URTEAGA, Les Plans Locaux d'Immigration en Espagne, 2008. Olivier GUILLAUME, Le sens organisationnel. Le cas des démarches de qualité, 2008. François-Mathieu POUPEAU (dir.), Gouverner sans contraindre, 2008. F. DERVIN et M. BYRAM, Echanges et mobilités académiques, Quel bilan ?, 2008. Joanna SHAPLAND (dir.), Justice, communauté et société civile. Etudes comparatives sur un terrain disputé, 2008. Ralph ROUZIER, La Caisse de dépôt et placement du Québec: portrait d'une institution d'intérêt général (1965-2000),2008. P. GROU, R. GUILLON, D. MERTENS-SANTAMARIA, K. MESSAMAH, Vers une très grande Europe, 2008. Gérard NAMER, Mannheim, sociologue de la mondialisation en crise, 2008. Elsa GISQUET, Vivre et mourir en réanimation néonatale, 2008. Suzie GUTH (Sous la dir. de), Modernité de Robert Ezra Park, 2008. Sun-Mi KIM, Jeunes femmes asiatiques en France. Conflit de valeurs ou métissage culturel, 2008. Dominique COLOMB, Médias et communication en Chine. Audelà des paradoxes, 2008. Claude GIRAUD, De l'épargne et de la dépense. Essai de sociologie de l'organisation et de l'institution, 2008. Bertin YANGA NGARY, La modernisation quotidienne au Gabon. La création de toutes petites entreprises, 2008.

Evelyne Perrin

Jeunes Maghrébins de France
La place refusée

L' Hannattan

Ouvrages du même auteur Evelyne PERRIN, Michel PERALDI (coord.), Réseaux productifs et territoires urbains, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996 Evelyne PERRIN, Nicole ROUSIER (coord.), Ville et emploi, le territoire au cœur des nouvelles formes du travail, Ed. de l'Aube, 2000 Evelyne PERRIN (coord.), Précarité, points de vue du mouvement social, AC, APEIS, MNCP, Paris, Syllepse, décembre 2002 Evelyne PERRIN, Chômeurs et précaires au cœur de la question sociale, Paris, La Dispute, Juin 2004 Paul BOUFFARTIGUE, Jean-René PENDARIES, Frédéric PEROUMAL, Evelyne PERRIN, Action collective et précarités: le syndicalisme à l'épreuve. Enquête sur trois secteurs d'activité: poste, sous-traitance pétrochimique, restauration rapide, Aix-en-Provence, LEST, mars 2007, pour la DARES, Ministère de l'Emploi et de la Cohésion sociale

(Ç> L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05681-7 EAN : 9782296056817

A Leïla et Karim

Remerciements Je remercie vivement tous ceux qui ont accepté de me répondre de la confiance qu'ils m'ont témoignée. Mes remerciements les plus vifs vont également à Nordine et Nadia du Mouvement Immigration et Banlieues pour leur aide, ainsi qu'à la famille G. de Lille. Merci enfin à Alice.

SOMMAIRE
Prologue Introduction Avertissement
I-La remise en cause du « creuset français» Les discriminations et le racisme au jour le jour 2-La ségrégation scolaire L'orientation scolaire Des parcours tortueux, contrariés L'accès à l'université Le racisme ou les discriminations à l'école 3-La discrimination à l'embauche et au travail La solution de l'entrepreneuriat Discrimination et précarité généralisée Discrimination positive
4-La ségrégation résidentielle et l'accès au logement La discrimination dans l'accès au logement Ségrégation résidentielle, « ghettos », « mixité sociale» Les politiques de rénovation urbaine 5- Discrimination culturelle et médiatique Discrimination dans l'accès aux loisirs Discrimination dans les médias Ni Putes Ni Soumises Islamophobie 11 15 17

?

21 24
31 33 34 40 43 45 53 53 57 61 61 63 66 69 69 70 73 75 79 84 95 95 101

6- Discrimination religieuse et place faite à l'islam Le voile: stigmatisationet retour du refoulé
7-Le comportement de la police Chronique partielle des bavures policières Le harcèlement policier au quotidien Clichy-sous-Bois: la police, des morts, une stigmatisation 9

au sommet de l'Etat Retour sur le drame de Clichy-sous-Bois 8-Une justice à deux vitesses Une sur-représentation carcérale 9- Le cas extrême des sans-papiers Fayçal, un espoir déçu Des parcours qualifiés soudain brisés 10-Le« double bind» ou le marché de dupes de l'intégration Communauté et communautarisme Contre l'assignation identitaire, le droit à une identité complexe Histoire et immigration. La question coloniale Le poids du passé colonial L'appel des Indigènes de la République 11- Construire le vivre ensemble Amour, rejet et haine Une conception positive du métissage et de la mixité 12- L'engagement associatif L'investissement associatif: Mehdy Jean-Pierre, un long engagement associatif
13- La place en politique Une longue histoire de luttes Un réveil politique Spécificité ou devenir commun des luttes? Quel avenir?

106 114 117 119 123 124 126

133 137 139 146 148 155 155 162 165 165 170 175 181 185 193 199 205

Conclusion

10

PROLOGUE
Insécurité sous la plume d'un barbare
« Ça y est, les partisans chevronnés du «tout sécuritaire» sont lâchés. La bride au cou n'est plus et l'air du temps commande aux hommes modernes de prendre le taureau par les couilles. Postés sur leurs pattes arrière, les babines retroussées sur des crocs ruisselant d'écume, les défenseurs de « l'ordre» se disputent à grands coups de mâchoires un mannequin de chiffon affublé d'une casquette Lacoste. Sociologues et universitaires agrippés aux mamelles du ministère de l'Intérieur, juristes ventrus du monde pénal, flics au bord de la crise de nerfs en réclamation de nouveaux droits, conseillers disciplinaires en zone d'éducation prioritaire, experts patentés en violences urbaines, missionnaires parlementaires en barbe blanche, journalistes dociles, reporters et cinéastes de «l'extrême », philosophes amateurs des garden-parties de l'Elysée, idéologues du marché triomphant et autres laquais de la plus-value; et bien évidemment la cohorte des responsables politiques candidats au poste de premier illusionniste de France... tous, jour après jour, font tinter en primetime le même son de cloche braillard: « Tolérance zéro»!!! «Rétablissement de l'ordre républicain» bafoué « dans ces cités où la police ne va plus ». Ils sont unanimes et hurlent jusqu'à saturation, à longueur d'ondes et d'antenne, qu'il faut «oser» la guerre du «courage civique» face aux hordes de «nouveaux barbares» qui infestent la périphérie de nos villes. Qu'on en finisse avec le diable 1!! L'ennemi intérieur, fourbe et infâme, s'est immiscé jusque dans nos campagnes et y a pris position. Ne craignons pas les contrats locaux de sécurité, les couvre-feux, l'abaissement de l'âge pénal à 13 ans, l'ouverture de nouveaux centres de détention pour mineurs, la suppression des allocations familiales aux familles de délinquants... Que la caillera se le tienne pour dit, la République ne laissera pas sombrer le pays dans le chaos apocalyptique des vols de portables, du recel d'autoradios ou du deal de shit sous fonds de rodéos nocturnes... La République menacée, la République atteinte, mais la République debout !!! Quelle leçon d'héroïsme 1 Quelle lucidité d'analyse! Et quel formidable écran de fumée!!! A la table des grand-messes, la misère poudreuse et les guenilles post-coloniales de nos quartiers sont le festin des élites. Sous les assauts répétés des faiseurs d'opinion, les phénomènes de délinquance deviennent de strictes questions policières de maintien de l'ordre; les quartiers en danger se muent en quartiers dangereux dont il faut se protéger par tous les moyens; et les familles immigrées victimes de la 11

ségrégation et du chômage massif endossent la responsabilité du « malaise national ». La crème des auteurs de la pensée sécuritaire joue à l'idiot à qui on montre la lune du doigt et qui regarde le doigt. Exit les causes économiques profondes. Exit les déterminismes sociologiques. Exit le risque que le débat prenne un jour l'aspect d'un réquisitoire contre les vrais producteurs d'insécurité: ceux-là même qui ont réduit des centaines de milliers de familles à vivre avec 4000 francs par mois; ceux-là même qui appellent de leurs vœux les plus chers la marche forcée vers« l'économie de marché débridée ». Nous ne lirons pas, dans la presse respectable, que les banlieues populaires ont été, depuis une vingtaine d'années, complètement éventrées par les mesures économiques et sociales décidées depuis les plus hautes sphères de l'Etat et du patronat pour pallier à la crise sans toucher à leur coffre-fort. Nous n'entendrons pas, sous les luminaires des plateaux de télévision, qu'à l'aube maudite du mitterandisme, nos parents et nos plus grands frères et sœurs ont été les témoins vivants d'une dégradation sans précédent de leur situation déjà fragilisée. L'histoire officielle ne retiendra pas l'énergie colossale déployée par les gouvernements des trois dernières décennies pour effacer les réseaux de solidarité ouvrière enracinée dans nos quartiersl. Pas plus qu'elle ne retiendra le travail de récupération et de sape systématique des tentatives d'organisation politique de la jeunesse des cités au milieu des années 802.
I

Dans les années 60-70, les quartiers du monde ouvrier étaient encore traversés de réseaux de solidarité vivaces et actifs au travail ou sur les lieux de vie. Les milieux de l'immigration ouvrière ont toujours combattu en première ligne lors des grands conflits sociaux qui secouèrent la France. En dépit de conditions de vie extrêmement pénibles: maigres salaires, logement extrêmement précaire (bidonvilles, caves, chambres insalubres à plusieurs...), situations de ségrégation, crimes xénophobes, déchirement intérieur de l'exil... nos parents avaient conquis les instruments de lutte (cellules, partis, syndicats) indispensables à la formulation d'un rêve de progrès collectif et d'un avenir plus enviable à offrir à leurs enfants. Ils avaient conscience de participer à l'histoire et de maîtriser ne serait-ce qu'une parcelle de leur destinée. Cette culture ouvrière politisée a volé en éclats sous l'impact des effets multiples de la crise (licenciements massifs, répression de fer des foyers de résistance et de grève, démantèlement, délocalisation des bastions ouvriers - Renault-Billancourt par exemple - , enfouissement rapide de la mémoire de ces luttes sous l'euphorie mitterandienne, sauve qui peut individualiste...). Pour l'instant, rien ne l'a remplacée. 2 Notamment au travers d'organisations comme SOS Racisme, créé de toutes pièces par le pouvoir PS de l'époque pour contribuer à désamorcer le radicalisme des revendications de la Marche des beurs: l'égalité des droits devient l'égalité devant l'entrée des boites de nuit. La justice pour les jeunes assassinés par la police 12

Qui parmi les scribouillards du vent qui tourne s'indignera de l'opacité entretenue vis-à-vis de la vallée de larmes et de combats que fut l'histoire de nos pères et rands-pères? Parmi ces hommes de paille éructant la « croisade républicaine », combien déclareront la guerre du « courage civique» devant les ravages psychologiques du mépris de soi chez des générations qui

atteignent la vingtaine avec 8 ans d'échec scolaire et 3 ans de chômage? Les
logiques d'autodestruction (toxicomanie, alcoolisme, suicide...) auxquelles certains d'entre nous sont conduits par pur désespoir et complète perte de foi en l'avenir mériteront-elles une quelconque voix au chapitre de l'insécurité? Les pédagogues du dressage républicain n'auront pas en ce sens la critique fertile. Ils n'esquisseront nulle moue face à la coriace reproduction des inégalités sociales au travers des échelons du système scolaire, ni l'élimination précoce du circuit de l'enseignement de larges franges de jeunes qui ne retiennent de l'école que la violence qui leur a été faite. Les rapports du ministère de l'Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. Il n'y figurera nulle mention de l'éclatement des noyaux familiaux qu'ont provoqué l'arsenal des lois Pandraud-Pasqua-Debré-Chévènement et l'application à plein rendement de la double peine. Les études ministérielles sur la santé refermeront bien vite le dossier des milliers de cancers liés à la vétusté de I'habitat ou au non-respect des normes de sécurité sur les chantiers de travail. La moyenne effroyablement basse de l'espérance de vie dans nos quartiers ne leur semblera être, elle aussi, qu'un chiffre indigne de tout commentaire. Bref, ils n'agiteront jamais au vu de tous le visage autrement plus violent et criminel de l'insécurité. Aux humiliés l'humilité et la honte, aux puissants le soin de bâtir des grilles de lecture. A l'exact opposé des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que vivre aujourd'hui dans nos quartiers, c'est avoir plus de chances de vivre des situations d'abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l'embauche, de précarité du logement, d'humiliations policières régulières, d'instruction bâclée, d'expérience carcérale, d'absence d'horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation de la débrouille illicite... c'est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres.. . Les hommes et les femmes qui dirigent ce pays savent tout cela. Ils savent aussi que la libéralisation massive de la vie économique française est en très bonne voie. Ils savent que les privatisations, les fusions, les délocalisations

disparaît sous le colosse slogan médiatique métissage des couleurs! », etc. ]3

« Touche pas à mon pote !» ou « Vive le

de nombreux secteurs d'activité vont se généraliser comme va se généraliser la paupérisation. Ils savent que la nouvelle configuration du marché exige la normalisation du salariat précaire et l'existence d'une forte réserve de chômeurs et de sans-papiers. Et ils savent surtout que les banlieues populaires (parce qu'elles subissent de plein fouet et avec le plus d'acuité les mutations de la société française) sont des zones où la contestation sociale est susceptible de prendre de radicales formes de lutte si elle trouve un vecteur qui l'organise. On comprendra qu'il est de nécessité impérieuse d'installer toujours plus d'instruments de contrôle et de répression « éclair» au sein de nos quartiers. On comprendra que le monde du pouvoir et du profit sans borne a tout intérêt à nous criminaliser en disposant de notre mémoire et de nos vies comme d'un crachoir. »
Hamé (La Rumeur), avril2003 Ce texte vaudra à Hamé et à son groupe La Rumeur d'être poursuivis en novembre 2004 par le ministère de l'Intérieur pour «diffamation à l'égard de la police nationale ».

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INTRODUCTION
L'immigration maghrébine a été l'une des plus fortes qu'ait connues la France, beaucoup plus importante en nombre que les immigrations polonaise, italienne, espagnole et portugaise qui l'avaient précédée: sur 2 639 700 immigrés en France en 1999, on comptait 1 135 095 immigrés d'origine maghrébine, soit 43 %, et en 1982 les immigrés maghrébins représentaient même 1 435000 personnes, dont 805 000 Algériens, 440 000 Marocains et 190 000 Tunisiens. Cette immigration est donc à la fois ancienne (elle commence dès l'entre-deux-guerres et se développe le plus après la seconde guerre mondiale et dans les années 60-70) et massive. Elle n'est suivie que de loin par l'immigration d'origine portugaise (555 383 personnes en 1999), italienne (200 632) ou espagnole (160 194), et elle n'est pas égalée non plus par l'immigration d'Afrique sub-saharienne qui se développe dans les années 70 et se poursuit pendant les trente dernières années par le regroupement familial (282 736 personnes en 1999), ni par l'immigration asiatique (204 704 personnes en 1999). Or tous les témoignages et les faits que nous avons rassemblés dans cet ouvrage montrent à l'évidence que cette immigration, malgré son ancienneté, n'a pas trouvé encore sa place dans la société française, ne s'y est pas complètement fondue, mais reste l'objet de discriminations très fortes et d'un racisme diffus. Certes toutes les vagues successives d'immigration en France ont fait l'objet de rejet et d'ostracisme, pouvant prendre des formes plus ou moins violentes. Mais au fil du temps, ces immigrations se sont intégrées et ont été acceptées comme partie prenante de la société française à part entière. Ce n'est pas le cas de l'immigration maghrébine, malgré tous ses efforts d'intégration. Au racisme au quotidien que subissent encore nombre de descendants de l'immigration maghrébine s'ajoutent des discriminations à l'embauche très importantes, des discriminations dans l'accès au logement, dans les loisirs, la vie culturelle et religieuse, et dans l'accès aux fonctions politiques. Pire, malgré les parcours de réussite scolaire et universitaire des jeunes Maghrébins de France, leurs chances de faire valoir leurs talents et compétences sont nettement moindres que celles des descendants d'autres immigrations ou des Français dits de souche, et l'avenir paraît durablement bloqué. De plus, à la faveur du succès de l'extrême droite dont les thèmes de prédilection ont été repris par une partie de la droite, notamment par celle arrivée au pouvoir en mai 2007, les «jeunes de banlieue », terme par lequel on nomme les jeunes issus des immigrations maghrébine et sub-saharienne, sont désignés comme fauteurs de troubles et stigmatisés y compris au plus 15

haut niveau de l'Etat, Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur en 2006, allant jusqu'à s'engager à «nettoyer au karcher» une cité d'habitat social et promettant à une habitante de banlieue populaire de la débarrasser de la «racaille ». A cela, il faut ajouter le développement de l'islamophobie, qu'a alimenté le débat sur le voile. C'est donc un défi redoutable que doit affronter la société française: faire cesser cet énorme gâchis collectif pour faire une juste place à cette minorité, et rendre effective à son égard l'égalité des chances et des droits. Pourtant cet énorme potentiel, actuellement bridé, de compétences, d'envie d'œuvrer pour le pays d'accueil, est un gisement précieux qui ne demande qu'à fructifier. Pourquoi condamner une part croissante de ces jeunes français à l'exil? Au cours de cet ouvrage, nous avons interrogé longuement, par entretiens semi-directifs, plus de cent jeunes Maghrébins sur la façon dont ils ressentaient et vivaient les discriminations exercées à leur égard, et sur leur manière d'affronter le problème, de rebondir ou de s'organiser pour renverser la situation. Car un nombre croissant d'entre eux s'engagent dans les associations, dans le champ politique, pour faire entendre leur voix. D'eux viendra la réponse à ce problème crucial, mais aussi de nous tous, attachés aux valeurs de la République et à l'égalité. C'est à relever ce défi que nous vous appelons.

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AVERTISSEMENT
Un objet de recherche qui fait problème
Le fait même de prendre pour objet de recherche la situation des «jeunes d'origine maghrébine », ou des «jeunes issus de l'immigration », pose problème. En effet c'est en persistant à désigner cette population par ses origines ou par sa descendance d'immigrés en France qu'on l'isole du reste de la population, qu'on la dénomme comme à part, quelle que soit l'ancienneté de cette immigration (première, deuxième ou troisième génération), bref, qu'on la stigmatise. Alors que l'on ne désigne pas des descendants d'immigration polonaise, italienne, espagnole, portugaise, parfois immigrations concomitantes de celles des pays du Maghreb, par le terme d' «issus de l'immigration ». C'est bien là où réside le problème, dans cette inégalité de perception, de représentation et de traitement de ces populations par rapport au reste de la société française. Pourquoi n'abandonne-t-on pas cette désignation, des générations après le fait initial de la migration? Pourquoi distingue-t-on encore ainsi des populations qui le plus souvent n'aspirent qu'à se fondre dans la société française, à y passer inaperçues, qui demandent en tout cas d'y être traitées comme les autres, comme des Français qu'elles sont en grande majorité? C'est l'objet même de notre enquête. Paradoxalement, en traquant les expressions de ce sentiment d'ostracisme ou de mise à l'écart de jeunes français, nous risquons de nous voir reprocher de faire le jeu de cette stigmatisation, de la reproduire en quelque sorte en parlant, nous aussi, de jeunes «d'origine maghrébine », là où il devrait s'agir de jeunes comme les autres, sans label particulier. En reproduisant cette définition de notre champ d'étude, nous reproduisons l'enfermement dans lequel sont placés les jeunes maghrébins, assignés à une identité qu'ils vivent de façon beaucoup plus complexe, comme on le verra plus bas dans ces pages. Nous en avons bien conscience. Mais la persistance de difficultés particulières d'« intégration »3 pour les jeunes issus de l'immigration

maghrébine

~

comme pour les jeunes issus de l'immigration africaine en

général, mais aussi avec des dimensions spécifiques, propres aux originaires du Maghreb compte tenu de l'histoire particulière de la France avec ces pays
-

nous amène à essayer d'en décrypter les différents aspects, de cerner la
Là aussi mot redoutable, mot-piège, qui devrait être manié avec la plus grande

3

précaution et en tout cas entendu non seulement comme l'aptitude du descendant d'immigré à trouver une place dans la société d'accueil, mais comme la capacité de cette société à lui faire la place qui lui revient.

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façon dont sont vécus ces représentations et comportements particuliers de la société dite d'accueil par les intéressés, de poser la question de l'avenir de ces représentations. La question essentielle est en effet: pendant combien de temps encore les jeunes maghrébins en France seront-ils considérés comme « issus de l'immigration» ? Un échantillon particulier

Nous avons réuni dans cet ouvrage près de quatre-vingt témoignages, recueillis entre 2003 et 2006, d'hommes et de femmes âgés de 20 à 35 ans en moyenne (à quelques exceptions près), de condition sociale variée: étudiants, employés à différents niveaux de responsabilité et de salaire, cadres (médecin, enseignants, ingénieurs, avocats...), non salariés (épicier, mère au foyer, sans-papiers), en recherche d'emploi. Nous les avons rencontrés soit au fil de nos activités militantes, soit lors de manifestations publiques sur la question de la place des personnes d'origine maghrébine dans la société française (colloques, séminaires politiques ou universitaires, débats suivant des projections de films sur la question.. .), soit par voisinage. Cet échantillon comporte un biais important: beaucoup des personnes interrogées ont fait des études supérieures. Pratiquement aucune (à quelques exceptions près là encore) n'est représentative de la situation des jeunes des quartiers de banlieue populaire les plus en difficulté ou en rupture. Ceci malgré nos efforts pour les rencontrer, efforts qui se sont heurtés à des refus ou à des rendez-vous manqués, ce qui traduit bien les difficultés d'enquêter auprès des publics jeunes les plus défavorisés et marginalisés, de surcroît lorsque l'on n'est pas soi-même d'origine maghrébine. Nous avons bien ressenti ce «déficit de légitimité », aggravé par l'absence de contact quotidien avec ces jeunes, qui ont toute raison de se méfier des enquêtes sociologiques ou journalistiques (qu'ils confondent le plus souvent dans un même opprobre). Pour autant, les personnes interviewées connaissaient souvent des jeunes marginalisés ou plus exclus, pour vivre ou avoir vécu dans les mêmes quartiers; parfois des membres de leur famille se trouvaient dans cette situation de relégation économique, sociale et résidentielle. Elles ont donc pu nous en parler. Il est certain aussi que le niveau d'études des personnes interviewées a apporté une richesse supplémentaire à leur témoignage: ce sont des personnes qui ont appris à raisonner, à s'exprimer, et ont plus de facilités à dépeindre leur situation. Les rares jeunes très marginalisés que nous avons essayé de faire témoigner avaient des difficultés ou des réticences à évoquer leur situation. 18

Le fait aussi d'avoir rencontré beaucoup des personnes interviewées dans des lieux de réflexion et de débat sur la place des descendants de l'immigration dans la société française introduit un second biais, car si cela facilite les témoignages et ajoute à leur richesse, les personnes interviewées étant plus sensibilisées à cette question, l'échantillon n'est pas strictement représentatif de la population des jeunes d'origine maghrébine. Nous pensons que malgré ces limites importantes, les paroles recueillies donnent une idée des perceptions d'une partie des jeunes générations issues de l'immigration maghrébine sur la situation qui leur est faite au sein de la société française.

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