Journal intermittent d
220 pages
Français

Journal intermittent d'un kiné de campagne ethnologue à ses heures

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Description

Kinésithérapeute et ethnologue, l'auteur étudie depuis quarante ans les pratiques de médecine populaire, de sorcellerie et de religion populaire dans une zone rurale du nord du Massif Central. Il nous propose ici un travail fait d'un choix de notes consignées à la confluence de ses deux activités : ethnologie et kinésithérapie. Un double regard s'offre à nous : médical et anthropologique, sous la forme d'un journal, qui interroge la pratique professionnelle, les relations patients-thérapeute, les recours aux différentes formes de médecine (scientifiques, parallèles ou magiques). Il analyse les perceptions et représentations qu'expriment les malades en matière de santé, de maladie et de mort, ainsi que leurs évolutions.

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Date de parution 29 août 2018
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EAN13 9782140098321
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Bernard Blethon
Journal intermittent d’un kiné de campagne ethnologue à ses heures
ETHNOGRAPHIQUES
Journal intermittent d’un kiné de campagne ethnologue à ses heures
Ethnographiques Collection dirigée par Pascal LE REST
Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux couleurs de la vie, celle des quartiers et des villes, des continents et des îles, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir le monde et le restituer en photographies instantanées, de façon sensible et chaude, proche et humaine, tout en préservant la qualité des références, des méthodes de traitement de l’information et des techniques d’approche est notre signe et notre ambition. Déjà parus Eden Jung-Wook PARK,S'élever comme une étoile,2018. Gabriel SEBBAN,Les Caroubes de Mostaganem,2017. Marie-José CLARYSSE-SEBBAN,Le miroir d’une alouette. Grandir entre Beauce et Perche, 2017. Philippe LIPCHITZ,Une convalescence. Livre 3, Etienne serait-il comédien ?, 2017. Philippe LIPCHITZ,Une convalescence. Livre 2, Etienne deviendra-t-il comédien ?, 2017. Philippe LIPCHITZ,Une convalescence. Livre 1, Plus tard Etienne sera comédien, 2017. Bernard BLETHON,Ces autres comme nous-mêmes, Carnet de route, 2017. Pascal LE REST,Franck Lombard dans les starting-blocks. Ethnographie d’une insertion professionnelle, 2016. Philippe LIPCHITZ,L’été de Benjamin, 2016. Caroll KLEIN,La vie de passages…, 2016. Roberta RUBINO,Outils de recherche. Étude du projet Coton bio-équitable du Mali, 2016. Ahmed ATMANI,La relation mère-enfant en milieu traditionnel algérien, Tome 2 : Psychopathologie, 2015 Ahmed ATMANI,La relation mère-enfant en milieu traditionnel algérien, Tome 1 : Ethnopsychologie, 2015 Philippe LIPCHITZ,1914, la mémoire de mes 20 ans,2015. Louis FALAVIGNA,Tout le soleil du monde, 2015.
Bernard Blethon Journal intermittent d’un kiné de campagne
ethnologue à ses heures
Du même auteur -Et délivrez-nous du mal, signes et rites de protection en Forez rural,(Barou, Blethon, Kocher, Palmier), Saint Etienne, Presses de l’Université, 1998. - Blethon Bernard,L’autre médecine, pratiques populaires de guérison entre empirisme et sacré, Paris, Téraèdre (L’Harmattan), 2011. -Le Handicap dans notre imaginaire culturel,Variations anthropologiques 2,sous la direction de Charles Gardou), (collectif Toulouse, éditions ERES, 2015. - Blethon Bernard,Ces autres comme nous-mêmes, carnet de route, Paris, L’Harmattan, 2017. © L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-15156-4 EAN : 9782343151564
« L’instant présent, non pas l’instant ponctuel qui ne désigne jamais que le terme mis par la pensée "au temps écoulé" et l’apparence d’un arrêt dans cet écoulement, mais l’instant véritablement présent et plein n’existe que s’il y a présence, rencontre, relation. Dès que le Tu devient présent, la présence naît. » Martin Buber,Je et tu.
Il s’agit d’un journal bien singulier car, habituellement, ce genre d’exercice respecte peu ou prou une régularité quotidienne. De fait, il est ici davantage question de notes extraites d’un ensemble plus vaste et régulier dont je n’ai retenu que ce qui constitue un corpus de réflexions, tant quant à ma pratique médicale qu’aux interrogations inhérentes à celle de l’ethnographie. En effet, par un choix volontairement arbitraire, parmi des notes embrassant d’autres sujets, j’ai privilégié celles concernant l’exercice de la profession médicale mais aussi les questions posées à celle-ci par la recherche ethnographique. Une sorte d’aller-retour entre l’une et l’autre des deux démarches qui, à travers ces réflexions, deviennent complémentaires. C’est un travail à l’intersection de la médecine, de la sociologie et de l’ethnographie que je voudrais livrer ici. Non pas comme une étude purement ethnologique traitant des 1 phénomènes de médecine populaire, celle-ci a déjà été faite et publiée en son temps, mais comme une interrogation née de la conjonction de deux regards : d’une part, celui du thérapeute qui côtoie la souffrance, de l’autre, celui de l’ethnographe qu’interpellent les perceptions, représentations, notions et conduites relatives à la santé, à la maladie et aux thérapies. Kinésithérapeute, non médecin, ayant suivi une formation universitaire en sociologie - ethnologie, il m’importe de connaître et de comprendre ce qui se cache et se trame dans cette conscience qui me fait face, d’explorer les strates de son histoire personnelle, tout comme celles de la culture qui l’a vue naître et grandir. Voir, regarder mais aussi écouter, même les non-dits, sentir et ressentir, autant de jalons qui balisent des expériences aux confins de la médecine et des sciences humaines. Je ne propose pas d’émettre le point de vue qui serait le mien mais de rendre compte de la rencontre, dans un monde qui est le nôtre, aujourd’hui et maintenant, de tant de formes de pensée et de représentations qui induisent autant de démarches individuelles, parfois singulières mais bien souvent s’inscrivant dans une dimension plus collective rejoignant un champ culturel. On m’objectera que ces propos ne concernent qu’une société restreinte, rurale ; certes mais elle est aussi contemporaine, en un temps où le mouvement et l’accélération des échanges la rendent perméable au monde plus vaste qui l’entoure. Des observations et témoignages recueillis en milieux urbains, des occurrences externes, parfois évoquées ici, me confortent dans l’idée que cette microsociété reste, à bien des égards, représentative, dans les 1 Bernard Blethon,L’autre médecine, Paris, Téraèdre 2011.
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domaines abordés, des modes de vie et des interrogations de nos contemporains. Ce regard porté sur autrui est aussi regard sur nous-mêmes, il nous force à mettre au jour cette part d’irrationnel, de magie, qui sommeille en tout un chacun. En effet, je n’ai que rarement rencontré des individus pétris de pure rationalité. Même certains qui se décrivent comme les plus matérialistes, habillent leur langage de signifiants équivoques : magie des sens, des mots, de la poésie, l’énumération pourrait se poursuivre. André Breton déjà, pour ne citer que lui, évoquait cette présence aux confins de la pensée et de l’inconscient, de la conscience et de l’imaginaire : « Pour moi la seule évidence au monde est commandée par le rapport spontané, extra-lucide, insolent qui s’établit, dans certaines conditions, entre telle chose et telle autre, que le sens commun retiendrait de confronter. (…) j’aime éperdument tout ce qui, rompant d’aventure le fil de la pensée discursive, part soudain en fusée illuminant une vie de relations autrement fécondes,dont tout indique que les hommes des premiers âges eurent le secret. (…). La conviction millénaire qui veut que rien n’existe gratuitement mais que tout au contraire il ne soit pas un être, un phénomène naturel dépourvu pour nous d’une communication chiffrée – conviction qui anime la plupart des 2 cosmogonies - a fait place au plus hébété des détachements (…) » .D’autres, croisant les doigts pour un oui pour un non, évitant certaines situations ou configurations numériques, jurent par tous les dieux qu’on ne les prendra pas à ces sornettes. J’ai rencontré aussi des scientifiques, des médicaux, des athées convaincus et militants et qui avaient recours aux pratiques de guérison par conjuration. Qui n’a confié àla pérennité de l’écorce de l’arbre les initiales d’un amour qu’il souhaitait éternel ? C’est en ce sens que ce qui apparaît sous son plus fort grossissement dans une microsociété, telle que celle au sein de laquelle j’évolue, peut être qualifié de représentatif de conduites plus générales.Ce sont des réflexions suscitées par la pratique quotidienne et que le fait de coucher sur le papier permet d’approfondir, une sorte de cogitation à haute voix, ou plutôt à pleine plume, née d’une expérience particulière, quotidienne. L’impératif de l’évènement, sa singularité, expliquent l’apparente disparité des sujets abordés mais tous ramènent, peu ou prou, à la santé, à ses représentations, aux angoisses qui y sont attachées et aux espoirs qu’elle fait naître. La santé, la maladie, la mort, la médecine, le religieux, le sacré, autant de mots, reflets du social, qui
2 André Breton,Signe ascendant.
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occupent une place importante de nos perceptions et de nos discours. Je ne prétends pas, par ces lignes, résoudre des problèmes de santé, encore moins apporter une réponse à ceux que pose la politique de santé, je les livre seulement comme un éclairage, un de plus, pour appréhender les préoccupations et réactions de nos contemporains en ce domaine. Parfois les dates se suivent, souvent elles sont espacées de longs silences, comme si la réflexion s’était tarie. Je ne me suis jamais astreint à une écriture quotidienne, paresse ou besoin de l’évènement pour mettre en évidence l’objet de la réflexion ? Le propos peut sembler parfois décousu, le lien entre les divers paragraphes quelque peu ténu, le lecteur n’y trouvera peut-être pas toujours son compte. Le choix des notes permet d’éviter des répétitions fastidieuses, ainsi, parmi la trentaine d’histoires de sorcellerie qui ont été portées à ma connaissance ces trente dernières années, je n’en évoque ici que deux ou trois. Les questions soulevées par ces phénomènes restent récurrentes, il importe de les évoquer, leur énumération répétitive deviendrait, en revanche, ennuyeuse. J’ai, par ailleurs, consacré un autre travail à la médecine populaire et à la sorcellerie, il ne convient pas de reprendre cette problématique. Il s’agit, là, d’évoquer une pratique aux confins de deux espaces, deux rationalités. D’une part, une thérapeutique basée sur la rationalité scientifique et l’expérimentation, dans le lointain héritage de Claude Bernard. De l’autre, une réalité humaine où l’imaginaire se conjugue à la raison, où l’irrationnel vient combler les vides laissés par celle-ci, où le magique le dispute à l’empirique, où la foi l’emporte. Tant mieux, car cette foi devient souvent source d’un espoir lorsque le pronostic semble trop sombre ; l’espérance, elle, mobilise les défenses. La maladie bouscule le malade dans sa quête de sens – « pourquoi moi » – perturbe sa conscience et ses convictions. Ce peut être une confiance sans bornes dans les promesses de la science médicale, confiance qui, en certains cas, n’en demeure pas moins gage de réussite. Cependant, face à l’inexplicable, l’inacceptable, le questionnement guide le malade vers un retour en force de l’imaginaire, de la tradition et des mythes, voire de mythes exogènes à sa propre culture mais qui lui offrent un éventail de solutions. La médecine scientifique reste perçue comme une action humaine et, face à ce que le malade perçoit comme une limite de cette action, la tentation reste grande de recourir à une dimension surhumaine, surnaturelle. En un sens, il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu, même si l’observation attentive montre que l’on en réfère le plus souvent à ses saints. Recours à la prière, aux rites, aux pèlerinages et exorcismes,
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