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Description

La réflexion s'ouvre avec une définition des inégalités sociales en partant de la mesure statistique et de la représentation des inégalités. Suivent des études des inégalités de santé et d'éducation démontrant l'injustice sociale dans ces domaines où devraient s'exercer les droits fondamentaux de l'Homme. Le cas des travailleurs précaires montre la difficulté à réunir les conditions nécessaires pour faire valoir un droit à la justice. La dernière contribution se penche sur la notion de solidarité dans notre histoire.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 68
EAN13 9782296679405
Langue Italiano

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Justice sociale
Revue Innovations et Sociétés
4/2009


Justice sociale


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09249-5
EAN : 9782296092495

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Innovations et Sociétés 4/2009

Justice sociale

Publication de l’Université de Rouen


Revue éditée par le GRIS
Groupe de Recherche innovations et Sociétés

Université de Rouen
UFR des Sciences de l’Homme et de la Société
Département de Sociologie
Rue Lavoisier
76821 Mont Saint-Aignan cedex
Tél.: 02 35 14 71 23
Email : gris@univ-rouen.fr


Comité de lecture de ce numéro
François Aballéa, Université de Rouen
Sophie Devineau, Université de Rouen
Michèle Dobré, Université de Caen
Nassima Dris, Université de Rouen
Michalis Lianos, Université de Rouen


Secrétariat de rédaction
Yamina Bensaâdoune


Coordination
Sophie Devineau
Avant-propos La justice sociale en sociologie
L es sociologues mobilisent régulièrement la question de la justice sociale à travers leurs divers terrains d’enquête et lors des analyses qu’ils en font. Ainsi, nombre de travaux empiriques réalisent des observations sur les inégalités sociales dont l’étude et les interprétations engagent la légitimité de cette question. Il ne s’agit donc pas d’un objet sociologique en soi mais d’une axiomatique où l’exigence de justice sociale apparaît indissociable du cadre juridique défini par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pourtant, la référence qui en est faite aujourd’hui semble nous éloigner de l’universalisme des origines, un mouvement qui s’apparente beaucoup plus à ce que Jules Michelet relevait, dans son étude de l’esprit de la déclaration des Droits de l’Homme la nuit du 4 août 1789, comme pétition de droits en Angleterre, ou encore comme synthèse des principes retenus par chacun des États en Amérique. L’aspiration des individus à plus de justice qui anime la pluralité des demandes en droit des minorités ethniques, des femmes, des enfants, et d’autres bien entendu, paraît donner quelque peu l’avantage à un certain pragmatisme, là où la raison seule avait autorité pour imposer un principe de justice sociale : « la raison, discutée par tout un siècle de philosophes, de profonds penseurs, acceptée de tous les esprits et pénétrant dans les mœurs, arrêtée enfin, formulée par les logiciens de l’Assemblée constituante… Il s’agissait d’imposer comme autorité à la raison ce que la raison avait trouvé au fond du libre examen. » (Michelet, 1868, 284). L’essentiel est surtout que le citoyen institué par le droit devient l’auteur d’une société solidaire : « Mais songez donc que, sans ce droit de l’individu qui seul l’a constitué, l’homme n’était pas, n’agissait pas, donc ne pouvait fraterniser . » (Préface de 1847). Cependant, dès les débuts, la difficulté politique à laquelle se trouvent confrontées les sociétés modernes réside dans la garantie contre les « fausses solidarités ». Ainsi en est-il du choix de l’élément fédérateur de la cohésion sociale : le crédit accordé jusqu’ici au mérite comme principe légitime de justification des inégalités sociales est fortement discuté et compte parmi les préoccupations actuelles (Savidan, 2007).

L’usage qui est fait de la référence à la justice sociale mêle plusieurs champs sémantiques. Il y a tout d’abord ce qui relève de la justice au sens moral, qui est d’ailleurs le sens ordinaire que l’on rencontre dans l’expression « rendre la justice » pour le registre laïc et « faire le bien » pour le registre religieux. Cet aspect renvoie dans l’histoire au balancement des politiques publiques entre solidarité et charité, deux notions, elles-mêmes partagées entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif. Il y a ensuite ce qui définit le point de vue politique universaliste, pragmatique, ou relativiste. Une démocratie représentative se distingue alors d’une démocratie participative ou directe pour légiférer sur la justice sociale. S’ajoute à cela le point de vue des sciences qui statuent sur les ressemblances et les différences dans les univers physiques, biologiques et culturels. L’atout que représente la diversité peut impliquer la défense de l’égalité : « tous différents, et tous égaux ». Mais aussi, des différences transformées en inégalités peuvent être considérées comme justes : « c e n’est pas de sa faute, mais il n’est pas capable comme les autres ». Par ailleurs, la notion de justice peut prendre valeur de mérite dans le sens commun : « il est juste de récompenser les plus méritants ». Le point de vue économique est également présent dans les discours de justice sociale : « il n’est pas assez compétitif », « il faut que l’État assure les risques liés aux catastrophes naturelles ». Ici deux postulats d’efficacité économique s’opposent : celui de la sélection et de la compétition à celui de la solidarité et de la coopération. Le point de vue pratique complexifie encore la signification courante de la justice en adjoignant à la lutte contre les inégalités un impératif concret anti-discriminations. De plus, la manière d’analyser la modernité selon une approche libérale ou plutôt marxiste ajoute au sens donné à la justice sociale un point de vue épistémologique. Enfin, le point de vue citoyen définissant la place de l’individualisme, du solidarisme ou de l’étatisme constitue la part essentielle de la notion dans les démocraties. La polysémie est donc très grande. On relève de plus plusieurs formes de justice : procédurale, corrective et distributive. C’est de cette dernière qu’il sera davantage question ici.

Dans l’histoire des sciences, les conceptions biologiques vont servir certaines théories sociales de la justice justifiant parfois des philosophies eugénistes. Celles-ci ne retiennent par exemple de Charles Darwin que le principe de la sélection, d’ailleurs extrapolé abusivement aux systèmes culturels (Tort, 2002, 2005, 2008). Pourtant, ayant démonté certaines entreprises aberrantes de mesure, les travaux du chercheur mettent en lumière l’imposture des théories du racisme, du sexisme et du classisme, à travers l’importance du facteur environnemental et culturel qu’il accorde aux processus d’évolution. Surtout, il démontre comment la solidarité peut aussi constituer un principe d’organisation impératif pour la survie d’une espèce. Du point de vue culturel, l’idée de solidarité a émergé lentement dans l’histoire des sociétés, en empruntant des formes très variées. Elle va progressivement remplacer celle de charité avec l’affirmation d’un intérêt collectif et laïc supérieur à l’intérêt privé. Considérant a priori qu’il y a des inégalités efficaces économiquement, des théories politiques développent des modèles où des inégalités pourraient être acceptées comme justes socialement, ce qui revient à soutenir qu’un égalitarisme social serait injuste pour les plus méritants et par conséquent rendu inefficace économiquement par manque d’émulation et de compétition. De façon opposée, d’autres théories politiques argumentent en faveur d’un égalitarisme juste socialement car nul n’est l’auteur ni le propriétaire de son mérite et efficace économiquement par le principe solidaire qu’il implique : par exemple, l’exercice de la solidarité des échanges par le commerce équitable viserait une efficacité plus grande en évitant les gaspillages, et le long terme par le respect de l’environnement pour l’avenir. Dans la période récente, la ligne argumentative du mouvement ATTAC {1} illustre cette recherche émergente d’un nouvel ordre social solidaire.

Cependant, la notion d’égalité va progresser lentement au sein de la conscience collective dans la façon même d’envisager le peuple. Sous la troisième République, Jacques Chastenet cite en exemple Léon Harmel, propriétaire d’une filature et l’un des rares patrons à s’intéresser à la condition populaire : « ceux mêmes qui sont le plus persuadés de leurs devoirs envers leur personnel estiment que ces devoirs sont une affaire de conscience, non de solidarité sociale. » (Chastenet, 1952, 384). Si la manière d’envisager le peuple de la part de la classe dirigeante reste très imprégnée de la charité chrétienne, de la part des petits bourgeois, en revanche, l’égalitarisme demeure contenu dans les limites d’une redistribution par un impôt très mesuré et par la mise en place de services de secours mutuels. Cet historien dresse ainsi le portrait du petit bourgeois : « son idéal, directement opposé à celui de l’ordre moral, est celui d’une République centralisée, autoritaire, égalitaire, fermée aux nobles comme aux prêtres, se méfiant des « gros », protectrice des « petits », hostile en même temps à la démagogie, soucieuse des intérêts des entreprises modestes et répandant, par l’instruction laïque et obligatoire, « les Lumières » à pleines mains. » ( op. cit., 376). Les avancées décisives du siècle des Lumières, vont trouver au XIXe des prolongements pratiques notamment dans l’idée de mutualisation des risques sociaux. Ce principe s’est imposé au XXe siècle dans tous les domaines d’application des politiques publiques qui seront pilotées par un État-social seul garant de la justice pour tous.

Ainsi, la passion de l’égalité va marquer les années qui suivirent la seconde guerre mondiale. Mais bientôt, le légalisme formel du principe égalitaire rencontre une sévère critique qui recense toutes les situations concrètes de ségrégation sociale. C’est alors que le concept d’égalité, jugé trop abstrait, est abandonné pour celui de discrimination qui présente l’avantage de mettre l’accent sur les mécanismes sociaux à l’œuvre (Fassin, 1996). De même, la lutte contre les discriminations rend possible la recherche d’une action efficace contre les innombrables inégalités réelles. Au départ, la HALDE {2} sera saisie pour des affaires dans ce domaine essentiellement dans le secteur des relations professionnelles. Depuis, son champ d’application s’est considérablement accru et peut concerner tous les aspects de la vie : l’école, le logement, les loisirs… En impliquant un règlement par le droit, la réflexion se focalise sur les formes individuelles de la discrimination au sein d’histoires de vie et les modalités juridiques pour en obtenir réparation. Ce faisant, les cadres explicatifs se déplacent vers la construction au quotidien des inégalités au cœur des relations entre individus. Sera ainsi mise au second plan l’analyse des conditions sociales contraignantes de l’action individuelle au sein d’institutions mandatées pour assumer des fonctions sociales, ou au sein d’entreprises elles aussi structurantes de la pratique. Parmi les options qui s’ouvrent à la justice sociale, la notion de justice mélange indifféremment trois registres : la justice qui se définit par l’égalité établie par la raison, la justice reposant sur la solidarité rendue par le droit et enfin la justice qui s’oriente vers la charité qui repose sur l’attitude compassionnelle de l’individu. En tout état de cause, parler de justice sociale dans son sens ordinaire aujourd’hui, c’est choisir l’usage du mot « discrimination » plutôt que celui « d’égalité », en empruntant au langage compensatoire les avantages mais aussi les inconvénients conceptuels (Weil, 2008, Kœnig, 2008, Observatoire des inégalités, 2007, Blackburn, Jarman, 2006, Guimaraes, 2004, de Rudder, Poiret, Vourc’h, 2000).

Les choix, les opinions, les votes politiques des individus ne peuvent être expliqués totalement par les théories de la rationalité et de la maximisation des intérêts égoïstes. Pierre Bourdieu avait déjà tracé les limites du modèle de l’ homo œconomicus, qui passait sous silence toute la dimension symbolique du fonctionnement en société, incarné par son homo academicus . Un troisième caractère paraît toutefois nécessaire à l’analyse : celui de l’ homo ideologicus. Selon une approche libérale, il est possible de considérer le « spectateur équitable » : « qui, n’ayant pas de parti pris pour tel ou tel acteur ou telle ou telle conception de la vie bonne, essaye de juger avec équité en accordant la priorité au juste sur le bien » (Forsé, Parodi, 2004). Pour ces deux auteurs, les individus dans les sociétés développées font le choix de la raison sur les émotions et préfèrent la confrontation des arguments par la discussion à l’usage de la force brute, de la ruse ou de la manipulation. Ils aboutissent à la justice par accord unanime et consignent les solutions de conciliation qui ont été négociées dans des lois, des règles. L’ensemble de ces normes sont édictées en tant que principes raisonnables garants des libertés individuelles, et non comme une morale du bien commun. Ce modèle explicatif de la justice sociale s’oppose aux théories relativistes de la domination, auxquelles il reproche l’absence de valeurs de vérité supérieures : tout ne se vaut pas, la force ne valant pas la justice. Il s’oppose également aux théories marxistes de la lutte des classes auxquelles il reproche la conceptualisation d’un rapport de forces au sein des rapports de production. L’important, c’est l’émergence de la figure du « sujet autonome », très différente de celle d’un sujet entièrement déterminé, ou encore de celle du sujet rationnellement orienté de Raymond Boudon. Ainsi, pour une étude des motifs du choix d’être juste, raisonnable, les déterminants habituels ne suffiraient pas à expliquer les opinions de « spectateurs équitables » défendues par des groupes sociaux tels que les fonctionnaires. Cette sociologie des choix moraux soutient une conception de la justice centrée sur l’observation du passage à la légitimité de certaines valeurs contre d’autres, et sur le déroulement du choix raisonnable au sein de majorités d’opinions. Par conséquent, elle est très éloignée de l’individualisme radical propre au néolibéralisme exclusivement centré sur la définition de l’individu autonome en termes de talents, de capacités, de propriétés.

Parmi les théories de la rationalité, les principes épistémologiques concurrents au sein des sciences sociales (Hayek, 1952) n’impliquent pas de progrès scientifique pouvant justifier l’abandon d’un paradigme économique chronologiquement plus ancien, à la différence des sciences physiques (Husson, 2007). La production de la connaissance sociale dans le champ intellectuel des trente dernières années a été fortement influencée par la théorie de la justice développée par John Rawls (1971, 1997) ainsi que par la théorie économique de Milton Friedman (1962,1980) devenue une référence mondiale. Il s’agit de ce que l’on nomme communément le schéma néolibéral et qui désigne notamment la dérégulation des cadres institutionnels qui peuvent enserrer et contrôler l’action individuelle. Dans le même temps, la critique de ce modèle quasi hégémonique a été portée au sein de la communauté scientifique chez les sociologues par l’observation minutieuse des bouleversements profonds de la structure de classe depuis trente ans. L’analyse de la nouvelle lutte des classes permet notamment de rendre compte du retour à la radicalité contemporaine des mouvements sociaux et des revendications pour plus de justice sociale (Bouffartigue, 2003). Les nombreuses enquêtes démontrent que tous les secteurs sont maintenant concernés par la résistance aux stratégies du capital contre les droits acquis dans le travail, la santé, l’école {3} . Et la demande de justice en devient plurielle puisqu’elle touche chaque domaine de la vie, ainsi en est-il du droit à l’éducation, à l’emploi, au logement, aux soins, à la retraite, droits élémentaires égaux pour tous. Deux paradigmes opposés donc, qui nourrissent deux discours sociaux bien distincts sur le monde contemporain.

Un premier discours sur la modernité s’accompagne d’une conception unitaire d’une société sans classes, exclusivement régulée par l’accès méritocratique à un continuum de statuts, d’une société du risque qui individualise les inégalités autant qu’elle fragmente les grandes divisions traditionnelles. Ce discours profile une théorie sociale de la justice : celle qui représente les sociétés contemporaines développées comme fondées sur une large classe moyenne déterminant le consensus minimum garant de paix sociale, sur la base de valeurs de justice calculées elles aussi sur le compromis minimum supportable par l’opinion publique. Dans cet univers, il devient possible d’envisager des inégalités « justes » fondées à la fois sur des différences de « nature » irréductibles par l’action sociale, ou sur des mérites variables et donc récompensés selon des degrés divers. Il s’agit d’un modèle théorique inférant le développement des sociétés aux mécanismes de compétition entre individus. La proposition principale du schéma explicatif se réfère également au dépassement d’un système de conflit de classes par un système d’uniformité entre des groupes professionnels différenciés graduellement selon leurs mérites ou utilité sociale. La justice sociale recouvre deux aspects étrangers l’un à l’autre : la revendication d’un juste équilibre entre les catégories bien intégrées d’une part, et d’autre part la préoccupation compassionnelle et charitable pour les exclus, les précaires. La justice s’exerce dans la recherche de la cohésion sociale à travers des niveaux d’inégalité estimés comme acceptables dans le système de justifications des différences. Un des problèmes sociologiques de cette représentation de la justice consiste dans le double postulat de l’harmonie nécessaire entre les groupes sociaux, lesquels seraient « naturellement » différenciés selon le mérite. Or la notion de mérite est une croyance qui n’est fondée sur aucun fait, mais qui en revanche légitime le paradigme méritocratique, soit la concurrence, la compétition entre les individus derrière le slogan « que le meilleur gagne ». Selon un procédé identique, « l’intelligence » vise à légitimer le paradigme des aptitudes et par conséquent des récompenses calibrées en fonction des performances à des tests sans aucune valeur scientifique comme l’ont démontré Claude M. Steele (2004) et J.C. Croizet (2004).

Un deuxième discours sur la modernité convoque la mesure méthodique des situations d’inégalité. La démonstration d’une société de classes s’oppose à la « moyennisation », et rend contestable l’« uniformisation » des groupes sociaux étagés par strates successives au long de la hiérarchie sociale (Lojkine, 2005). Toute réflexion à propos de la justice sociale procède dès lors du constat des conflits de classes, et de l’analyse des situations de domination rapportés à l’ensemble des rapports de production (Bouffartigue, 2004). Un certain nombre de faits plaident pour cette analyse. Ainsi, on relève que les revendications de justice se cristallisent autour des nouvelles catégories sociales que les besoins du capitalisme contemporain ont fait émerger dans les secteurs d’activités des services : « au lieu d’exploser, les contradictions implosent, douloureusement ressenties pour de larges fractions de la population dans le monde entier (…). Cela s’accompagne d’un écart croissant entre les richesses dont disposent les sphères de la vie quotidienne et celles des groupes qui dominent la décision économique et politique. » (Delaunay, Delaunay, 2007). La violence sociale qui résulte de ces rapports de production extrêmement inégalitaires est considérée ici comme principe organisateur des sociétés contemporaines. Ce point de vue sociologique permet en outre une critique radicale des explications traditionnelles des inégalités : l’explication génétique ou l’idéologie du don, l’explication culturelle ou l’idéologie du handicap socio-culturel.

Le constat d’un monde inégal établi par Hugues Lagrange (2006), brosse le portrait d’une modernité où les écarts entre les pays riches et les pays pauvres sont saisissants. L’exercice statistique de la comparaison internationale entre les économies est ainsi l’occasion d’interpréter les avanies de l’Etat social ainsi que le développement des clivages ethnoculturels. Mais le libéralisme économique des différentes nations n’avance cependant pas avec la même facilité dans tous les pays : des oppositions se font jour sur le travail, la pauvreté et le type de régulation économique souhaitée. Les différentes catégories sociales n’intègrent pas de la même façon la question de la justice sociale à leur propre développement. En effet, les opinions sur la citoyenneté économique révèlent des clivages selon l’âge, le sexe, le diplôme, mais aussi selon le pays ; en Europe et parmi les Français, l’individualisme démocratique s’accommode parfois difficilement des principes d’égalité et de solidarité par définition partagés collectivement.

La citoyenneté telle qu’elle se constitue aujourd’hui paraît très éloignée de l’héritage universaliste propre au modèle républicain de l’après-guerre. Les opinions sont peu à peu gagnées par la doctrine du libéralisme économique, renversant les priorités citoyennes où la liberté prime sur l’égalité. Ce constat vaut dans l’ensemble européen, même si la France résiste plus que les pays nordiques (Chenu, Herpin, 2006). Les degrés d’adhésion des Européens aux valeurs d’égalité et de liberté changent les règles de la solidarité organisée durant les Trente Glorieuses par l’Etat-Providence. Maintenant, si l’on porte le regard sur les classes moyennes étudiées par Louis Chauvel (2006), on rencontre une classe sociale en crise. Selon la thèse qu’il défend, ces catégories moyennes souffrent d’un déclassement, après avoir été les grandes bénéficiaires du compromis social. Parties prenantes de la ségrégation urbaine (Préteceille, 2006) sans en être les actrices principales, elles reçoivent assez mal l’injonction de mixité sociale qui leur est faite, notamment lorsqu’il s’agit de l’école de leurs enfants (Oberti, 2007).

A l’échelle d’un groupe professionnel, l’exercice de la justice est au cœur même de son utilité sociale. Il en va ainsi des magistrats, des médecins, des enseignants pour ne citer qu’eux. Leur légitimité professionnelle en dépend. Par exemple, la charge des enseignants est définie par le principe d’égalité des chances de tous devant le droit à l’éducation. Echouant à remplir cet objectif, ils en rejettent la responsabilité sur un monde qu’ils jugent injuste. Dès lors, on repère chez eux une forte attente envers l’action de l’État, des services publics pour réunir les conditions indispensables à la réalisation de l’égalité. Or ce type de professions se heurte à l’ordre des valeurs de compétition qui prévaut partout ailleurs dans la société. Bienveillance, autonomie et universalisme constituent la structure des valeurs des enseignants observée par Schwartz et validée dans des enquêtes en 2002 par Wach et Hammer (2003). Très présente, la justice sociale est donc convoquée sur le registre des relations interindividuelles à travers la bienveillance, comme sur celui des principes abstraits des relations aux autres à travers l’universalisme. Une éthique professionnelle de la justice qui doit également composer avec le modèle identitaire individualiste (l’autonomie). Recherchées pour elles-mêmes ou pour leurs élèves ces valeurs sont mises à rude épreuve par les faits : l’inégalité à l’école et par l’école (Merle, 2002).

Les travaux rassemblés dans ce numéro ne prennent pas le parti d’interroger de front la notion de justice sociale pour elle-même et dans le champ spécifique de la sociologie. En revanche, ils participent d’une préoccupation de justice sociale semble-t-il de plus en plus vive dans les débats citoyens et l’action publique (Gonthier, 2008). Si d’autres recherches ont pu étudier davantage l’homme-sujet de l’individualisme démocratique (Boltanski, Thévenot, 2000, Schnapper, 2002, Dubet 2006), les contributions présentes développent, à travers des éclairages pluriels, une approche conflictuelle de la justice sociale, privilégiant les situations de domination, les luttes et les résistances collectives. Au cœur même de la modernité, des changements profonds de l’économie et de l’éclatement des anciennes identités collectives, les auteurs restaurent ici la classe-sujet de l’histoire sociale chère à Richard Hoggart (1970) ou Michel Verret (1979), et renouvellent à bien des égards la question du caractère juste ou injuste des inégalités. Dans le droit, l’histoire et la sociologie, l’analyse porte sur la façon dont l’exigence d’égalité s’inscrit concrètement dans les politiques publiques ou dans les revendications portées par des groupes sociaux divers. Seront ainsi explorés le rapport des individus aux normes et aux valeurs dans l’histoire, le rôle des institutions et des Etats, autant que la mesure de faits témoignant d’inégalités objectives.

Tous spécialistes dans leur champ, qu’il s’agisse de la sociologie du travail, de l’éducation ou de la santé, ou encore qu’ils soient philosophes, chacun des auteurs aborde à sa manière la question de la justice sociale. Qu’il nous soit permis de souligner tout l’intérêt d’un recueil en sciences sociales qui a pu être composé sur un tel sujet uniquement grâce à ces chercheurs.

L’architecture de ce numéro s’ordonne suivant les grandes lignes suivantes : Roland Pfefferkorn et Alain Bihr ouvrent la réflexion avec une définition des inégalités sociales en partant de la mesure statistique et de la représentation des inégalités. Pierre Aïach étudie les inégalités de santé, Alain Léger les inégalités d’éducation. Ils concluent tous deux à l’injustice sociale dans ces deux domaines où devraient s’exercer les droits fondamentaux de l’Homme : les démonstrations sont implacables et le verdict des statistiques sans appel. Or, comme le montre Patrick Cingolani dans le cas des travailleurs précaires, il n’est pas facile de réunir les conditions nécessaires pour faire valoir un droit à la justice. Une réflexion qu’éclaire le long cheminement de la notion de solidarité dans notre histoire sur laquelle s’est penchée Marie-Claude Blais.

Le lecteur appréciera ainsi au fil des textes l’usage de la justice sociale en sociologie très éloigné d’une toile de fond où règnerait un ensemble de valeurs sociales dans un monde de principes moraux à bonne distance de la réalité empirique des enquêtes. Bien au contraire, la justice sociale se situe au cœur de la dynamique des sociétés parce qu’elle en est le moteur essentiel qui anime les groupes sociaux dans leur recherche d’égalité. La justice, résultat à un moment donné d’une construction sociale, constitue par conséquent un enjeu de lutte et réfère nécessairement l’étude sociologique à un point de vue épistémologique dans l’univers conflictuel des idéologies. Mais la réalité des faits sociaux s’impose à la théorie et oblige toujours le raisonnement en sciences humaines. En somme, les auteurs n’ont pas éludé la réalité formée par la majorité, celle des dominés, sujets des nombreuses inégalités et victimes d’injustice sociale.


Sophie D EVINEAU
GRIS – Université de Rouen
Sophie.devineau@univ-rouen.fr

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De la mesure statistique à la représentation des inégalités : proposition de définition des inégalités sociales
Roland P FEFFERKORN
Institut de sociologie Cultures et Sociétés en Europe
Université de Strasbourg
Roland.Pfefferkorn@umb.u-strasbg.fr

Alain B IHR
LASA -Université de Franche-Comté
alain.bihr@univ-fcomte.fr


L e propos sera construit autour de quatre axes. Nous proposerons d’emblée une définition préliminaire de la notion d’inégalités sociales dont il s’agira de discuter les différents termes (Bihr, Pfefferkorn, 1999, 2000, 2008 ; Pfefferkorn, 2007). Cette discussion nous conduira à aborder dans un deuxième temps le débat autour de la légitimité des inégalités sociales. Nous proposerons notre lecture de ce débat. Dans un troisième temps, nous rappellerons quelques limites de principe et de fait des instruments de mesure et d’analyse des inégalités dont nous disposons, notamment des statistiques produites par les institutions publiques. Enfin l’analyse méthodique des inégalités entre catégories sociales nous permettra de montrer que les sociétés contemporaines, et en particulier la société française, sont segmentées, hiérarchisées et conflictuelles. Ces trois caractéristiques, réunies, conduisent à plaider en faveur d’une lecture de cette société en termes de classes sociales (Bihr, Pfefferkorn, 2002, 2004 ; Pfefferkorn, 2007).

1) Définition préliminaire de la notion d’inégalités sociales

La définition de ce qu’est une inégalité sociale présente un certain nombre de difficultés qui apparaissent dans celle que nous proposons : Une inégalité sociale est le résultat d’une distribution inégale, au sens mathématique de l’expression, entre les membres d’une société des ressources de cette dernière, distribution inégale due aux structures mêmes de cette société et faisant naître un sentiment, légitime ou non, d’injustice au sein de ses membres. Les quatre éléments qui composent cette définition appellent chacun un bref commentaire, pour en préciser le sens mais aussi précisément pour en souligner le caractère en partie problématique, rendant du coup discutable la notion d’inégalité sociale.

a) Inégalité sociale et inégalité mathématique

Toute définition des inégalités sociales fait implicitement ou explicitement référence à la notion mathématique d’inégalités. Une unité de mesure étant définie (le mètre, l’année, l’euro, la fréquence d’un événement, etc.), il y a inégalité mathématique entre deux grandeurs quand l’une est supérieure à l’autre. Par analogie, on peut alors dire qu’il y a inégalité entre deux membres d’une même société dès lors que l’un se trouve doté d’une quantité de ressources supérieure à celle dont est pourvu l’autre. Par exemple, A dispose d’un revenu annuel ou d’un patrimoine supérieur à ceux de B ; ou l’espérance de vie de A est supérieure à celle de B ; ou encore le temps libre dont jouit A est supérieur à celui dont jouit B, etc.
En recourant ainsi à une mesure chiffrée des inégalités, on produit des données homogènes qui permettent des comparaisons dans l’espace social et le temps historique. Surtout, on s’assure de produire des résultats qui, parce qu’ils possèdent l’apparente neutralité du chiffre, ne paraissent pas contestables, dans un domaine qui, par définition, prête aux débats et aux discordes.
Si la référence à la mesure mathématique permet à la notion d’inégalité sociale de gagner en clarté et en objectivité, elle n’en pose pas moins immédiatement différents problèmes. En premier lieu, elle présuppose que toute réalité sociale est définissable en des termes qui la rendent mesurable et en définitive quantifiable. Or comment mesurer par exemple les disparités de « qualité de vie » ? Il n’est pas certain que les données disponibles quant au « niveau de vie » (pouvoir d’achat du revenu disponible, montant du patrimoine) ni même quant aux « conditions de vie » (définies par la possession d’un certain nombre de biens et de services, ou par l’occurrence d’activités ou de situations déterminées, etc.) en rendent parfaitement ou exhaustivement compte.
En second lieu, toute mesure est discrète. Elle introduit une discontinuité, une coupure dans la réalité parce qu’elle ne s’attache qu’à un aspect partiel (une dimension) d’une réalité complexe qu’elle décompose. Elle risque ainsi de négliger les rapports, les interactions entre les différents aspects (les différentes dimensions) de cette réalité et les phénomènes qui en résultent. Or nous verrons que les inégalités sociales présentent un caractère systémique au sens où elles se déterminent réciproquement, elles s’engendrent et par conséquent s’aggravent réciproquement, en provoquant de ce fait selon le cas une accumulation de handicaps ou une accumulation d’avantages et de privilèges, si bien qu’un simple ensemble ou relevé de données chiffrées concernant différentes inégalités sociales ne saisit pas et risque même d’occulter leur caractère systémique. L’approche systémique des inégalités sociales a précisément pour objectif de tenter de corriger le biais analytique qu’introduit une définition exclusivement mathématique (quantitative) des inégalités.

b) Multidimensionalité et superficialité du champ des inégalités sociales

Les considérations précédentes ont introduit l’idée d’une multidimensionalité des inégalités sociales. C’est directement à cette idée que fait référence la notion de « ressources de la société » qu’inclut la définition ici commentée. Cette notion vague de ressources présente précisément l’avantage de pouvoir s’étendre à l’ensemble des aspects de la vie en société. En effet, par « ressources de la société », il ne faut pas entendre seulement ses ressources matérielles : les flux de revenus et les stocks de patrimoine, l’espace à occuper et le temps à vivre, etc., mais aussi ses ressources sociales et politiques : la multiplicité et la diversité des rencontres et des réseaux de socialisation (associations, syndicats, partis, communautés religieuses), le pouvoir de se faire entendre et de défendre ses intérêts et ses droits, des positions institutionnelles valant des privilèges, etc. ; ou encore ses ressources symboliques : les diplômes scolaires, la maîtrise des différents savoirs et des références culturelles, la capacité de se donner une image cohérente du monde, des autres et de soi, voire la capacité de l’imposer ou de la proposer à d’autres. Du même coup, on peut grossièrement distinguer trois grandes catégories d’inégalités sociales :

les inégalités dans l’ordre de l’avoir : les inégalités dans la distribution des ressources matérielles de la société, dans la répartition de la richesse sociale ;
les inégalités dans l’ordre du pouvoir : les inégalités dans la distribution des ressources sociales et politiques de la société, dans la répartition du pouvoir, de la capacité de défendre ses intérêts et ses droits, d’imposer sa volonté aux autres par différents biais, de peser au moins partiellement sur l’organisation de la société et sur le cours des événements historiques ;
les inégalités dans l’ordre du savoir : les inégalités dans la distribution et la maîtrise des savoirs, dans la capacité d’élaborer des connaissances et de donner un sens au monde dans lequel on vit, de proposer et d’imposer des définitions légitimes des choses, des gens, des situations, des rapports et des pratiques.

La notion de ressources sociales permet donc de couvrir tout le champ des inégalités sociales, en rendant ainsi compte de leur multidimensionalité. Mais elle dit aussi, du même coup, une certaine superficialité de ce champ. En effet, en se plaçant du point de vue de la distribution inégalitaire des ressources sociales, toute étude des inégalités sociales se situe en aval des structures (rapports sociaux de production, rapports de propriété, rapports de classe, rapports sociaux de sexe, rapports sociaux de génération, etc.) qui produisent et ses ressources et leur distribution inégalitaire. Autrement dit, elle enregistre des effets de surface dont les causes profondes sont à chercher ailleurs, dans le tréfonds des relations fondamentales que les hommes entretiennent entre eux : régime de la propriété des moyens de production, division sociale des travaux et des fonctions, forme et structure du pouvoir politique, en définitive division et hiérarchisation de la société en castes, ordres, classes, etc. C’est un autre objectif de l’approche systémique des inégalités sociales que de laisser deviner l’existence de telles structures et d’introduire à leur analyse. Nous y reviendrons en conclusion.