L'aide sociale à l'enfance

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Traiter le vaste domaine de l'Aide sociale à l'enfance, c'est naturellement questionner une longue aventure humaine qui, au travers d'histoires et d'époques diverses, a inscrit dans le coeur des consciences collectives comme dans l'encre des textes légaux les fondements de ce qui se nomme aujourd'hui la protection de l'enfance. A partir des quels modèles et sous quelles conditions pouvons-nous imaginer l'avenir ? Voici des informations essentielles facilitant la connaissance, la compréhension et le questionnement.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de visites sur la page 40
EAN13 9782296486294
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’aide sociale

à l’enfance

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Collection
« Enfance, éducation et société »

Cette collection regroupe des études et essais concernant
l’enfance au travers d’approches multiples.
Etudes universitaires et essais issus du monde de l’éducation
ou du secteur du travail social, ces travaux ont en commun
la même préoccupation : apporter un éclairage diversiié
sur un domaine essentiel de l’univers des sciences humaines.

La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Gérard Lefebvre

L’aide sociale

à l’enfance

Du compassionnel au professionnel

L’Harmattan

5

Du même auteur

Reconstruction identitaire et insertion
L’Harmattan, coll. «Technologiesde l’action sociale »,1988

Récit d’adoption – du désert à la source,
L’Harmattan, coll. « Histoires de vie et formation », 2008

Quelques considérations sur l’attente,
L’Harmattan, coll. « Questions contemporaines », 2010

6

© L’Harmattan,2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96681-9
EAN: 9782296966819

•Introduction•

Traiterlevaste domaine de l’Aidesociale à l’enfance,
c’estnaturellementquestionner une longue aventure humainequi, au
traversd’histoiresetd’époquesdiverses, a inscritdansle cœurdes
consciencescollectivescomme dansl’encre des
texteslégauxlesfondementsde cequi aujourd’huise nomme : Protection de l’enfance.
Maisdanscevaste champ subsistentlesgrandeursetlesaspérités
de notresociété; unpeucommeun œil toujoursouvert surdes
soufrancesjamais vraiment refermées,surdesmalentendus
persistants,surdesdoutes réciproqueset
surdesévolutionsparadoxalementconséquentesetpourtant toujours peu signiiantes.L’ensemble
étant portépar un crédit toujoursenrecherche dereconnaissance,
soumisauxafres récurrentesdes stigmatesetde lasanction, de la
compassion etdujugement.
Et sitoutcela demeuresi fragile et réactif, c’estbienparcequ’il
s’agitde nous, de notre Histoire collective, de noscroyances, de
notrerapportà la famille, de notre idée de l’enfance etde
nosempreintes tenacesissuesde nos propresexpériencesd’enfants, de nos
incertitudesd’adultesetdeparents.Toutcecisetraduisantenune
multitude dequestionspermanentesqui nourrissentcetart subtil
etdélicatde l’être etdudevenir parent, etla condition etl’avenir
incertain de l’enfant.
Etreparentexige-t-il de fonder une famille oude composer,
négocierouaccepter plusieursentités structurant une forme originale et
diversiiée de la famille ? La «parentalité » est-elleune afaire
collective et partagée oubien est-ceune démarche étrange, fruitd’une
introspectionquisanscessepose et repose d’anciennesquestionsavec
pourécho lancinantl’évidence d’une complexité impressionnante
qui n’en initjamaisde nous.Etreparent, être enfant peut-il enin
se concevoircommeunrisque immense noyé dansl’inconscience
d’une aventurequerien neprépare;c’est
pourquoipeut-être,sisouvent, lesaides setransformenten leçonsetlesconseilsen jugements.

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Maisc’estaussipeut-être laraisonpourlaquelle lesmétiers
d’« accompagnants»peinentàs’afranchirde modèlesanciens pour
seréfugierdansdesespacesincertainsetlousinscritsen équilibre
précaire entre lapensée etl’action, entre lasécurité etlerisque.
Lorsque l’immensité de ce magmase dessine et se conjugue dans
lesméandresentrecroisésde l’Histoire etdesbalbutiementsde
naissances professionnelles successivesqui ontprogressivementbâti le
contourde l’Aidesociale à l’enfance, nousapprochonsdiscrètement
de nosfondementsavec l’assurance impérieusequ’il faudraiten
changer pourenin évoluer, maisaussi avec le doute incessantque
ce nesoitjamaisni l’heure ni letemps.
Traiterlevaste domaine de l’Aidesociale à l’enfanceréclame
l’énoncé de certains partis pris, de certains préalablesetde certains
rappelscontextuelsqui
accompagnentetencadrentdesquestionnementsdurablesconcretsetdeshypothèsesinnovantes risquées.
L’ASE n’est pas unesimplequestion depauvreté, de maltraitance
etdesoufrance, c’estbienplusencore etc’est peut-êtreplus que
tout ;c’est unequestion d’attentionsetderéciprocitéshumaines
qui osenten construisantet quiréussissenten agissant.Ce n’est
pasnonplus uneseulequestion d’argent, de budgetetde dépenses,
c’estaussi la déclinaison de nos responsabilitésindividuelles,
collectiveset politiquesde choisiretde décider,pournepas
seulement répondre ouéviter unequestion,un besoin ou une attente,
mais pour sesurprendre à construire etàprogresser,simplement
parceque c’est peut-être laseule chanceque nousayonsd’avancer
ensembleréellement.
L’ASE enin, ce n’est pasjusteunequestion de chifres,
destatistiquesetde comparaisons,tantnouslesavonsla cause desenfants
demeure juste etnécessairesans qu’ilsoit utilequ’ellese limite
simplementau reletd’un nombre, à la froideurd’une courbe, à
l’expression brute d’une croissance oud’un histogramme.Tout
comme ce n’est pas seulement unequestion de « droits»tant, nous
lesavonségalement, lavictoire encourageantepermettantl’écriture
de conventionsetdeprotocolesencadre et prépare l’action, la
justiie maisne laremplace jamais.
Nouslesavons tous, il fautcomprendre lepassépourinventer
le futuretmêmesi cette évidencepeut paraîtresurfaite, elle doit

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nous inciter à la prudence tant nos efets et volontés de
changement,ycompris ceux relevant d’une totale rupture d’avec le passé,
sont d’autant plus délicats à déinirqu’ils interrogent le creusetqui
nousfonde enunesociété de droitsetderesponsabilitésqu’il nous
appartient de faire vivre et de sauvegarder.
Travaillerau sein des servicesdeprotection de l’enfance, ce n’est
pas seulement travailleravec lesautres, maisc’est plus subtilement,
plusdiicilement peut-être,travailleravecsoi-même, danslesilence
deredoutables solitudeset souslesfracasinjurieuxderévolteset
de jugements.C’estégalement travailleravec d’autres
professionnels,partagésentre de magniiquescollaborationsetde discrètes
concurrences.C’estaussisouvent,presque
machinalement,setrouverface à cet« autre » désigné,tantôtparent,tantôtenfant,qui
nouspréoccupe, nousattend, nous redoute, nousinquiète, etavec
qui nousdevonsconstruireune aide,proposer unsoutien, oser un
projet ; prisonniersque nous sommes, dansle miroirdéformé de
nosappartenances.
Cetouvrage nourrit uneseule ambition, celle de comprendre
certainsmécanismeset phénomènesqui nousincitentauchangement
touten maintenantcurieusement son
lotdestabilitésétranges.Estceune destinée incontournable ou unepeurcollective de changer?
Est-ce l’aluxde cheminscroisésqui inlassablement renouentet
reproduisentceque nouscroyonsavoirpatiemmentdénoué, ouest-ce
lepoidsdémesuré d’une Histoiretellementanciennequis’impose
sanscesse etnousconduità nepasdépasserlesfrontièresinvisibles
des segmentationsetdesdiférences utiliséescomme ajustements
éphémèresde nosévolutions sociétales?
Enin, ce livre interroge àsa manière le lotderéponses sanscesse
adaptéesau réel etdontl’usage nouséloignesymétriquementde
ceréel, aupointde neplusavoir vraimentdeprisesurl’évolution,
surleschangements,surlesmutations,voiresurlesévidences.Au
pointmême de composerleréel àpartirde ceque nouspercevons
dansles prismesaléatoiresetlousde l’approximatif etde
l’ambigu.Dansquelsjeux sommes-nous tousenfermés ?Dans quelles
issues,sous quelsmodèleset sous quellesconditions,pouvons-nous
espérerécrire notre avenir? Commentun jour, enin, dissiperle
malentenduhistorique etla controversepermanente entre l’aide et

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lasanction, la loi, l’institution etle droit (le faut-il
etlesouhaitonsnous ?)au traversd’un acte collectif
nousafranchissantdéinitivementde nos tracesetde nosempreintesmillénaires pournous
e
permettre d’inventernotre21 siècle?
Familles, enfants, éducation imparfaite etdangerslatents…
Enfants, familles, contrôleset surveillancesdiscrètesetavouées...
Pouvons-nousimaginerde nouvelles
voiesmoinsconventionnelles,plus souples, composéesderendez-vousambitieuxetde
règles réécrites, ain d’élaborerensembleune certaine idée de la
protection de l’enfance?

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PREMIÈRE PARTIE

L’enfance :

une destinéepuis un droit

11

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•Chapitre 1•

Enfants et familles :
quels destins, quelles considérations ?
e
(de l’Antiquité jusqu’au 16siècle)

Enfantsetfamilles, entitéshumainesembarquéesdans un même
destin,œuvresétranges, fruitsde créationsinscritesdans un
continuum de décisions, de choix, de croyancesetde lois qui organisent
depuisla nuitdes tempslesespacesde chacun.
Commentet surtoutdepuisquands’estconstituée
cettestructure familiale ?
L’anthropologue Claude Lévi-Straussdéinitlastructure de la
famille commel’expression d’un compromis entre la culture et
l’exigence biologique de la reproduction.
L’étude des termesdeparentéutilisésdansles plusanciens textes
connus permetdesupposerqu’à la in de lapréhistoire, dansle
monde indo-européen, existait unesociétépatriarcale.
En Grèce, le motoikosdésignaità la foisla cellule familiale et
lepatrimoine. Il n’existaitque peu d’intimité entre les époux.La
femme nese mariait pas, elle étaitmariéepar sonpère ou
sontuteur.Pourl’aiderà bienremplir sesfonctionsd’épouse etde mère,
unevéritable initiation lui était réservée.Cette initiation existaiten
1
Inde, dans les temps védiques, oùla femme étaitprêtresse à l’autel
domestique.En Egypte, elleremonte auxmystèresd’Isis.Orphée
l’organisa en Grèce.Jusqu’à l’extinction du paganisme, nousla
voyonsleurirdanslesmystèresdionysiaques, ainsique dansles
templesde Junon, de Diane, de Minerve etde Cérès.Elle consistait
en des rites symboliques, en descérémoniesetdesfêtesnocturnes,
puisenun enseignement spécial assurépardes prêtressesâgéesou

1.Védisme : formeprimitive de lareligion brahmanique.

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par le grand prêtre, etqui avait traitauxchosesde lavie conjugale.
On enseignaitainsi lascience de lavie conjugale etl’artde la
maternité.Cetenseignement s’étendaitbien au-delà de la naissance.
1
Jusqu’àseptans, lesenfants restaientdansle gynécée , oùle mari ne
pénétrait pas,sousla direction exclusive de la
mère.Durantl’Antiquité, on comparaitl’enfantàuneplante délicate,qui avaitbesoin,
pournepas s’atrophier, de la chaude atmosphère maternelle.C’est
parcequ’elle accomplissaitceshautesfonctions, considéréesà cette
époque comme divines,que la femme était vraimentlaprêtresse de
la famille, la gardienne dufeu sacré de lavie, la Vesta dufoyer
A Rome, le lien de iliation entre lepère etle ilsétaitavant tout
volontaire.Lepèrepouvaitabandonner son enfant ;la iliationpar
adoption étaitaussi naturellequeparla naissance.Lepère gardait
sur sesenfants,quelquesoitleurâge, droitdevie etde mort.Il était
diicile àun couple devoir plusdetroisenfants parvenirà l’âge
adulte, maislesnotablescontractaienten moyennetrois unions,
suite au veuvage ouaudivorce.Le mariageromain,pas plusque
le mariage grec, n’étaitfondésurl’amour.Il avait pourfonction de
perpétuerlarace descitoyens romains.
Etaucoursde cesdeuxcivilisations,quelleplace etquelsort
étaient réservésà l’enfant?
Depuislongtemps, certainsenfants sontconsidérés (parfoisdès
leurnaissance)comme devant subir unsort particulier, enraison
de leur sexe, de leuriliation, de leurcomportement, d’une
malformationquelconque, etc.On observe à leurégard lesattitudesles
pluscontradictoires: l’arriéréparexemple, apparaît tantôtcomme
le dépositaire dumal,tantôtcomme le détenteurdepouvoirshors
ducommun;ilpeutêtre l’objetde mesuresextrêmes: certaines
cultureslevénèrent, d’autresle fontdisparaître…
Leshistoriensde l’enfance abandonnée(B.B.Remacle, Ernest
Semichon, H.-I.Marrou)ontmisen évidence la dureté dumode
grec et romainpour« cesenfants-là ».A Sparte, d’aprèsPlutarque,
«quandun enfantlui naissait, lepère n’était pasmaître de l’élever:
il leportaitdans un lieuappelé Leschè où siégeaientlesplusanciens
de latribu.Ilsexaminaientle nouveau-né.S’il étaitmalvenuet

1.Lieu, appartement réservé auxfemmes.

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diforme, ils allaient le déposer en un lieu appelé lesApothètes,
qui était unprécipice duTaygète.Ilsjugeaienten efetqu’il valait
mieux pour lui et pour l’Etatnepasle laisser vivre, dumoment
qu’il étaitmal doué dès sa naissancepourlasanté et pourla force.»
A hèbes,si la loi défendaitle meurtre oul’exposition de l’enfant,
elle autorisait savente etil devenaitalorsesclave.L’enfantexposé
ouabandonné est unpersonnageque l’onrencontre fréquemment
dansla littérature(parexemple DaphnisetChloé)etla mythologie
(Œdipe, Pâris, Priape).
Pourlesenfantsquiseraient venusavecquelque diformité,
Platonproposeunesolutionqui n’est pas sansévoquercertainsaspects
de « l’enfermement» : cesenfants serontcachéscomme il convient
dans un endroit secretetdérobé aux regards (cetype deréponse
est resté ancré dansnosmodesde faire jusqu’ilya bienpeude
temps ;en efetil est utile derappelerlapropension de notresociété
à créerdeslieux« fermés» et« discretsau regard desautres»pour
accueillircesenfantsdiférents,stigmatisés socialementou porteurs
de handicaps).
Aristote estquantà luitrèsdéterminé : « la loi devra défendre
d’éleveraucun enfantqui apporteraiten naissantquelque
diformité ouimperfection corporelle »(déjà cerefusoucette impossibilité
d’accepteretde gérerlesdiférences).
Précisant une longuetradition, la loi desdouzetables (450av.
Jésus-Christ), à Rome,veutque : « lepèretue
immédiatementl’enfantqui estdiforme »;obligationquis’inscritdansle cadre du
pouvoirillimité du pèresur son enfant, etdu peude casque l’on
faitde lavie de l’enfant.
1
Rappelonsici la déinition etle contexte dupater familias: il
étaitl’homme deplushaut rang dans une maisonnéeromaine et
détenaitlapuissancepaternellesur sa femme,sesenfantset ses
esclaves.Cepouvoirdétenu parlepère de la
familles’appelaitpatria potestas, c’est-à-dire : lepouvoir paternel.La loi lui accordait
lepouvoirdevie etde mort sur son entourage.Souslarépublique
romaine,siun enfantn’était pasdésiré, lepater familiasavaitle
pouvoird’ordonnerqu’ilsoitmisà mort ; s’il le déposait par terre

1.Père de la famille en latin.

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l’enfant était condamné, en revanche s’il le prenait dans ses bras,
c’estqu’il le reconnaissait et l’acceptait. Nous retrouvons ici
lasymbolique consistantà « élever»un enfant ;nouslaretrouvonsau
senspropre (prendre l’enfantqui estpar terre et l’élever
physiquement)etau sensiguré(élever un enfanten lui permettant de se
hisser au rang des êtres reconnus). Cette conception de la puissance
paternelle traversera les époquesetles régimes, elleserasoumise
auxinluencesde lareligion, auxévolutionsdes régimespolitiques,
auxinluences sociales, auxguerres. Cette conception bien ébranlée
par les lois révolutionnaires fut réinstaurée à sa pleine mesure par le
Code civil napoléonienquirenditaupater familiasson entière
autorité C’est seulement en1970que cette puissance paternelle légale
fut remplacée parl’autorité parentale.
Ce bref détour historique nouspermet aisément de comprendre
pourquoitantde famillesaujourd’hui encore
s’inquiètentdumaintien de la permanence de leurs droits vis-à-vis de leurs enfants dès
lorsqu’un accompagnement dans le cadre de l’ASE estmisen
œuvre.C’estégalementcette « empreinte » forte etdéterminante
de l’évolution des responsabilitésfamilialesquipèsetoujoursau
cœurde cette notion difuse etambiguë consistantàrappeler
que lesparents sontmaîtresde leursenfantsetdécident seulsdes
modèlesd’éducationqu’ilsleur transmettent (inligent).Liberté et
autonomiequ’ils partagentavec l’Etatqui conserveson exigence
(hégémonie?)ancestralevisantà instruire, éduquer, contrôler selon
une formule de coéducationsanscesserevisitée etpourtant
permanente.Enin, la disparitionrécente de cepater familiasatteste
de la diiculté etde la complexité à conquérir uneplace deparents
dans unsystème familial en constante évolutionqui maintient
toujourscette délicaterépartition des rôlesetdesfonctionsentrepère
etmère, homme etfemme.

e
Les écoles monastiques au 6siècle

L’afaiblissementde l’Empireromain etdesonsystème
d’enseignemententraîneuneperte de créditde l’éducationqu’il
délivre, en mêmetempsque lesinvasionsdéstructurentetfont

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disparaître le réseau d’écolesque lesmunicipalités ont créé.
S’appuyant surdiverses traditionsspirituelles, les maîtres chrétiens
fondent les premières écoles monastiques,
presbytéralesetépiscopales. Ces écoles vont progressivement dessiner le proil d’une
éducationque l’on trouvera durant les dix siècles duMoyen-Age
Sousl’inluence desaint Benoît (480 – 543) ou d’autres
personnalités comme le moine irlandais Colomban (543 –615)etde
leursdisciples, l’éducation monastique introduite enGaulesemble
prendrepourmodèle cequi estdéjàréalisé danslesmonastères
d’Orient.C’estalorsquevontêtre construitsde
nombreuxmonastèresdontlesplusconnus serontentre autresceuxdesîlesde Lérins,
de Marseille, d’Arles, d’Uzès.Tousgénéralementaccueillerontdes
enfantsdonton estimequ’ils pourrontentrerdanslesordres.La
population desécolesmonastiquesn’est pasconnue avec grande
précision, maisPierre Richérapportequeselonun chroniqueur
furentinstituées«des écoles où étaient dispensés gratuitement les
bienfaits de l’instruction à tous ceux qui venaient au monastère soumis à
son autorité ; nul n’en était écarté. Tant s’en faut, serfs ou libres, riches
ou pauvres bénéiciaient sans distinction de cette marque de charité.
Plusieurs même, en raison de leur indigence, recevaient leur nourriture
des monastères. »
Outre cesécolesmonastiquesnaissentlesécolespresbytérales
que l’onpeutconsidérercomme nos premièresécoles rurales.Pierre
Richésouligneque cesécolesexercent unrôleque nousdirions
«préprofessionnalisant», enseignantauxélèvescequ’il faut savoir
pourêtre « lecteur» lorsdesoicesliturgiquesetpour poursuivre
la mission d’évangélisationrurale.A cepropos,si cette
«préprofessionnalisation » demeureun but principal,
ilserapeuàpeulaissé auxenfantslapossibilité de nepasdevenirmembre ducorps
ecclésiastique, cequi,pourle même auteur,seraitla marque du
débutd’un enseignementquise généraliseraiten ne mettantpas
uniquementl’accent surl’aspect
professionnel.Toutd’abordréservéesauxfutursclercs, cesécoles vontinirégalement par s’ouvrirà
deslaïcschez quise fait sentir un besoin d’instruction élémentaire.
Elles s’ouvrirontdeplusenpluset préigurerontlesfutures«petites
écoles» de l’Ancien Régime.Nous trouvonsdanscesécoles une
sévérité marquée, exceptésansdoutepourlesenfants plusjeunes.

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C’estque, danslareprésentation chrétienne, plane sur l’enfant
l’ombre du péché originel.
Lasévérité des parentsn’en est pasmoindre.Dansleurs sermons,
leshommesd’Eglise ne
manquentpasderappelerleurdevoird’éducation aux parents, etd’une façonprivilégiée au pèrequi doit se faire
unerègle d’élever sesenfantsavectoute larigueuretlasévérité
indispensables, ain de nepasen faire des pécheurs risquantd’êtreprivés
àterme du royaume céleste.Cetterigueur vasouventpasser par une
surveillance étroite de l’enfantque l’onva contraindre à abandonner
ses penchantsdangereux.Plusgénéralement, nous sommesface àune
sociétéqui ne ménage guère l’enfance,qui ne
manifestequepeud’indulgence etd’attendrissementàson égard.Onpeutici faire le lien
avec les travauxde Michel Foucault traitantdes« micro-pouvoirs»,
etde lavolonté de «savoir»,qui a desefets surle corps
;l’investissement politique ducorpsqui, écrit-il,
nouspétritd’obligationscorporellesqui nousincitentà nousconformerà la norme et«produitdes
corpsdociles»(cf. troisièmepartie de l’ouvrage, chapitre2).
L’enfance est souvent un monde detragédies,se débarrasserd’un
enfantétantfréquemment unesolution desurviepourdesfamilles
du peuple assumantdiicilementleur subsistance.Quand
lesavortementsn’ont puêtre efectués, abandonsouinfanticides
sontfréquents, àtelpointque deslois,tant religieuses que civiles, doivent
souvent réairmerleurinterdiction.La condition d’enfantn’est
donc guère enviable.Pouréchapperà la misère de cetétat, le
monastère et son école monastiqueproposentnourriture,vêtements ;
mieux, ils proposentlavoie du salut pourl’enfantet ses parents.On
ne connaît pasavecprécision le nombre d’enfants setrouvantdans
lesmonastères, maisceuxquiyentraientle faisaient trèsjeunes,
aprèsavoirété ofertsà Dieu parleurs parentsà lasuite de divers
évènementsfamiliauxou personnels.Lesenfantsdesmonastères
sontdetouslesâges, mêmes’il est souvent prescritde lesaccueillir
entresixetonze ans.L’enfantainsi destinétrès tôtà l’éducation
puisà lavie monastiquesne
connaîtrapasd’autresinluencesintellectuellesque celle de la chrétienté.
Concrètement, c’est un moine appelé(formarius,
senioroudecanus)qui assure l’éducation de chaque enfanten l’instruisantde
larèglerégissantle monastère.Cetterègle, d’une façon générale,

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déinit les modes de vie communequi doiventêtresuivispour la
bonne marche, pour l’observation de la prière et de la vie religieuse,
pour les travaux manuels également. Sous l’autorité de l’abbé,
ledécanusétait chargé de l’éducation de dix enfants moines, son activité
s’assimilant davantage à celle d’un maître d’internat plutôtqu’à celle
d’un véritable professeur. C’est sans doute ici l’origine d’un long
processus conduisant à l’institutionnalisation pour protéger l’enfant et
assurer son éducation.L’impactdu religieuxestconsidérable et sera
déterminant pour plusieurs siècles.Nous pouvonsmêmey voir un
desmécanismesd’ancrage dessystèmesdeprotection de l’enfance
proposant une institution d’accueilpour pallierles violences,
abandonsetautresmaltraitancesdontl’enfant peutêtre lavictime.

e e
Du 5au 12siècle, un bien curieux usage : la vente des enfants

Lapremièretrace historique d’une création d’hospicesd’enfants
trouvés remonte en634 à Angers,
oùl’onrapportequesaintMabeufyavaitfondéun hospice desenfants trouvés.Or, ils’avèreque
ceprélatn’avait pascréé cetype d’établissementmaisqu’il avait
maintenuen
étatlesétablissementsdesonprédécesseur,saintLézin.Ils’agissaitdemaisons de repospourles voyageurs (xenodochia)
etd’asiles pour les mendiants(bioptochia).Cependant, le contexte de
l’époque aurait sansdoutepujustiier unetelle initiative.
« En ces temps-là,rapportentleshistoriensetlesactesdesconciles,
la misère était si grandeque lespauvresgensfaisaient traic de leurs
enfants, danslesîlesbritanniques, en Allemagne etdans toutle Nord,
le désordre étaitpoussé encoreplusloin.C’était un
commerceparfaitementétabli chezlesgensdequalité commeparmi les pauvres:
ilsallaienteux-mêmesexposerenventesleursenfants surlescôtesde
France etd’Italie, lesmenantaumarché comme desbestiaux.Dans
un contexte fortement religieux, la charité chrétienneva au-devant
de ce léau, de nombreux personnages sevouaientà millepérils pour
1
arracherd’innocentes victimesdesmainsde cesbarbares.»

1.Extraitdulivre : Deshospicesd’enfants trouvésen Europe, et principalement
en France,publié en1838parBernard-BenoîtRemacle.

19

Muratori apublié l’acte de fondation d’un hospice d’enfants
e
trouvésà Milan, au8siècle.Il estfort probableque
d’autresétablissementsde cetype aientété créésen Italie à cette époque.
Siunesorte deprééminencesemblese déterminer pourl’Italie
surces questionsde mœursetde loisouvrant versdavantage
d’attention enversles plus pauvresetlesdémunis, il apparaîtcependant
au regard de l’Histoireque la Frances’estmontréeparticulièrement
e
ambitieusesurcettequestion dèsle12 siècle.
e
Avantd’entrer plusavantdansle12 siècle, arrêtons-nous un
instant sur un lieuet une école : l’école de l’abbaye normande de
Notre-Dame-du-Bec, fondée en1045 et quivas’imposercomme
l’un des plusgrandscentresintellectuelsduMoyen-Age, célèbre
pour sesméthodes pédagogiques révolutionnaireset son esprit
d’ouverture.A l’échelle de la Normandie maisaussi de la France
toutentière, c’était un centre incontournable de formation des
élites.Il n’était pas rarequ’ontraverse l’Europepour venir yétudier.
L’école duBec formaitalorsaussi bien desacteursdumonarchisme
normandque des réformateursde l’Eglise d’Angleterre.On compte
parmisesélèvesle futur pape Alexandre II, Guillaume
BonneAme, archevêque de Rouen, l’illustre Yvesde Chartrequi joueraun
rôle majeurdansle conlit qui opposera lapapauté auSaintEmpire
romain germanique,unepléiade d’évêquesetd’abbésouencore
des théologienscomme Anselme de Laon etGuimond d’Aversa.
De futursmoines, maisaussi desilsd’aristocrates, destinésàune
carrière ecclésiastique.
Le Bec doit sonsuccèsàuntripleparrainage, celui d’Herluin,
de Lanfranc etd’Anselme,troisecclésiastiques quisurent, chacun
à leur tour, apporterleur pierre à l’édiice.« Onse livraità
l’enseignementélémentaire des septartslibéraux– grammaire,rhétorique
etdialectique formaientletrivium;musique ouchantd’église,
arithmétique, géométrie, astronomie formaientlequadrivium– en
faveurdesenfantsoudesjeunesgensenvoyésà l’abbayepour y
recevoir une éducation convenable », assure leDictionnaire
histo1
rique de toutes les communes du département de l’Eure.A
cesenseignements s’ajoutaientla chairespéciale dethéologie, celle consacrée

1.M.Charpillon, éd.Delcroix,1868.

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à l’Ecrituresainte, ainsique celle de droitcanonique etcivil.Mais
au Bec, on découvrait aussiAristote, on apprenaità lire Platonpar
l’intermédiaire de Cicéron etdesaintAugustin,puis plus tard de
saint Bernard, le fondateur de l’ordre cistercien.
Anselme,un des troisfondateursde l’école,
charismatiqueprofesseur, laissera lesouvenird’unpédagoguerespectueuxde
l’étudiant,soucieuxde nepasle
contraindrepardesméthodesbrutales… Anselme inaugure ainsiune manière moinsautoritaire et
punitive d’enseigneret seplaîtà en conierles secretsauxabbésqui
lui demandentconseil.Ainsi cette lettre édiiante citéeparPierre
Riché dans un article intitulé « Laviescolaire etlapédagogie au
Bec au temps deLanfranc etdesaintAnselme » :« Dis-moi,
Seigneur l’Abbé, si tu plantes un arbre dans ton jardin et si, par suite, tu
l’enfermes de telle sorte que ses rameaux seront recourbés et enchevêtrés,
à qui la faute, sinon à toi qui l’as contraint avec excès ? »Vousfaitesde
même avecvosenfants, écritAnselme.Etd’expliquer:« Les parents
qui les ont oferts au monastère les ont plantés dans le champ de l’Eglise
pour qu’ils croissent et fructiient en Dieu et vous les contraignez par
la terreur, les menaces et les coups de fouet. »En digne héritierde
saintBenoît,qui avaitétabliune école « au service de Dieu» dans
laquellerien neserait tropdurnitrop pénible, Anselmeprône donc
auBecune attitude douce etmodérée.
Une Sorbonne, deux sièclesavantl’heure?Certesnon, maisle
Becsera, avec Chartres, l’un desfoyersgénérateursde l’université
médiévale, notammentcelle de Paris.Pourtant, comme lerappelle
le médiéviste Pierre Riché : « lavie intellectuelle connaît partout
à cette époqueuneprofonde mutation.Nousassistonsà la in des
écolesmonastiquesdetype carolingien ».Lesgrandsmonastères,
qui jusqu’alorsavaientdispensé la culture et s’étaient vouésà
l’éducation desenfantsetdesadolescents,se consacrentdorénavant
surtoutà laviereligieuse.
e
Leprestige de l’écolepasse.CertesAnselmesera canonisé au15
siècle.Considéré comme l’un des
plusgrandsmystiquesduMoyenAge, leprofesseurduBecsera nommé Père de l’Eglise en1720.
Maisle Bec-Hellouin n’est plusalorsqu’une abbaye en déshérence.
L’essorde l’université, ille de l’urbanisation,puisle développement
des prébendesetdeschargesontcausésaperte.

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