L'analyse institutionnelle

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Il y a une quarantaine d'années "l'analyse institutionnelle" (AI) faisait son apparition dans le champ des sciences de l'homme. Trente ans plus tard, l'Homme et la Société" fait le point sur l'AI à travers des contributions qui dessinent des voies nouvelles ou portent sur de nouveaux objets, tout en opérant un retour critique sur la conception de l'institution initiale de l'AI. Au total, le champ conceptuel et les méthodologies de recherche de l'AI apparaissent à la fois comme relativement stabilisés et toujours en mouvement.

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Date de parution 01 septembre 2003
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EAN13 9782296323155
Langue Français

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L 'Homme et la Société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
N 147-148 2003/1-2
L'analyse institutionnelle:
entre socio-clinique et socio-histoire
Éditorial (La Rédaction) 3
L'analyse institutionnelle: entre socio-clinique
et socio-histoire (Gilles MONCEAUet Antoine SAVOYE) 7
Gilles MONCEAU,Pratiques socianalytiques
et socio-clinique institutionnelle 11
Danielle GUlLLIER,L'analyse des implications dans
les pratiques socianalytiques :
celles de l'analyste ou/et celles de son client? 35
Heliana DEBARROS CONDERODRIGUES, Regina BENEVIDES DE
BARROS,Socioanalyse et pratiques groupales au Brésil:
un mariage hétérogène 55
Laurence GAVARINI,L'institution des sujets.
Essai de dépassement du dualisme et critique de l'influence
du néolibéralisme dans les sciences humaines 71
Patrick BELLEGARDE, Institution, implication, restitution:
théorisation d'une pratique associative 95
Dominique SAMSON,Le spectre de la mort de l'auteur 115
Antoine SAVOYE,Analyse institutionnelle et recherches
133socio-historiques : Quelle compatibilité?
Dossier Vieillissement
Vincent CARADEC,Être vieux ou ne pas l'être 151
Agathe GESTIN,Temps, espaces et corps à la retraite:
des paradoxes à penser 169
Atmane AGGOUN,Immigration, grands-parents algériens et
mémoire: entre la transmission et l'oubli 191
Note critique
André JACOB,Quelques ouvrages récents sur le mal 209
Comptes rendus 213
Revue des revues (Jean-Jacques DELDYCK) 237
Abstracts 243
Publié avec le concours du Centre national du Livre et
du Centre national de la recherche scientifique
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Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALlEL 'Homme et la Société
Revue internationale
de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs: Serge JONAS et Jean PRONTEAU t
Directeurs: Michel KAIL et Numa MURARD
Comité scientifique:
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@ L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèses en
sciences humaines, 2003
ISBN: 2-7475-4484-2
ISSN : 0018-4306,
Editorial
Il nous a semblé opportun, après la disparition de René
Lourau qui fut à la fois un collaborateur constant de L 'Homme et
la Société et l'un des promoteurs de l'analyse institutionnelle, de
consacrer à celle-ci un numéro de la revue. Nous avons sollicité
un groupe de ceux qui s'en réclamaient ou s'en réclament encore
pour présenter un tableau d'ensemble et un bilan argumenté de
ce courant d'idées et de pratiques. Compte tenu de
I'hétérogénéité des inspirations et des activités, la réponse à
l'interrogation sur la consistance de l'appellation ou du label ne
pouvait être que partielle et, comme telle, passablement
insatisfaisante. Dans les textes présentés, il s'agit ici des outils et
méthodes de la socio-histoire définie comme une histoire du
temps présent (Antoine Savoye). Là, des interventions
psychosociologiques dans les milieux du travail social ou de la
formation (Gilles Monceau, Danielle Guillier). Ailleurs, de la
pratique psychanalytique au Brésil (Heliana de Barros Conde
Rodrigues et Regina Benevides de Barros). Ailleurs encore, de la
mort de l'auteur (Dominique Samson), ou encore de l'histoire
des intellectuels depuis mai 1968 (Laurence Gavarini). Leur
référence commune à l'analyse institutionnelle n'est pas
véritablement éclaircie par les indications parcellaires qui
parsèment ces articles, mais la collection des objets et des
pratiques qui y sont mobilisés pennet de distinguer les trois axes
de ce label et de discuter la configuration qu'ils forment.
Tout d'abord, la demande, qui peut ouvrir un marché pour les
sciences sociales. En l'occurrence, l'analyse institutionnelle a
bénéficié du développement prodigieux des techniques et savoirs
à base de psychologie, dans l'entreprise, à l'école et dans le
champ du travail social. Gilles Monceau souligne le rôle de cette
insertion sur les marchés du travail social, de la formation, de
l'intervention et de la consultation « en réponse à des
problèmes sociaux et surtout à des commandes solvables ».
L'insistance sur l'argent, « l'analyseur argent », en référence
explicite à la question du paiement de la cure analytique, permet
L'Homme et la Société, n° 147-148, janvier-juin 20034 L'Homme et la Socété
de pointer ce rapport de l'analyse institutionnelle à un marché.
Certes il ne s'agit pas des savoirs et des techniques mobilisés au
cœur du système de production capitaliste, en accompagnement
du taylorisme, pour accroître la productivité. Mais,
rétrospectivement du moins, il s'agit d'un des
salariés adapté aux ethos et aux habitus propres aux milieux de la
formation ou du travail social. Ce marché constitue aussi le
moyen de faire vivre des consultants et intervenants qui se
réclament de ce courant, et d'offrir un débouché professionnel
aux étudiants formés à l'Université.
Le deuxième axe, en effet, est l'Université. L'analyse
institutionnelle dispose au département des sciences de
l'éducation de l'Université de Paris 8 à Saint-Denis d'une
« niche» où ont pu s'installer, provisoirement ou durablement,
plusieurs des promoteurs de ce courant, Georges Lapassade, René
Lourau, Rémi Hess ou Antoine Savoye. Après le dispositif
expérimental de Vincennes est venu le temps d'enseigner
l'analyse institutionnelle à l'Université, temps marqué par des
problèmes et des conflits parallèles à ceux qui ont vu s'organiser
l'enseignement de la psychanalyse en ce même lieu. L'analyse
institutionnelle présente ainsi objectivement le caractère d'une
théorie à la recherche de légitimité à l'intérieur d'une discipline,
les sciences de l'éducation, devant elle-même se légitimer en
empruntant l'essentiel de ses concepts et méthodes à d'autres
disciplines. On peut comprendre de cette manière les luttes
féroces, les excommunications, les haines inexpiables qui ont
marqué et marquent encore ce courant au point d'interdire la
publication d'un dossier où tous les protagonistes de cette
histoire pourraient s'exprimer librement.
Enfin la contestation politique. Les protagonistes de
l'analyse institutionnelle se sont inscrits dans la vie
intellectuelle de leur époque, dans son souci de l'émancipation,
ils en ont partagé les engagements et les désillusions. Assistant
d'Henri Lefebvre, René Lourau participa dès sa fondation à la
revue Autogestion, aux côtés de Daniel Guérin, Yvon Bourdet ou
Serge Jonas, ce dernier fondateur, avec Jean Pronteau, de
L 'Homme et la Société. Le souci de l'émancipation n'a pas
disparu de l'analyse institutionnelle mais inévitablement, là
comme ailleurs, il s'est édulcoré ou a perdu ses repères. Comme
l'explique Gilles Monceau à propos des interventions
psychosociologiques de l'époque, « Le vocabulaire de la contestation
politique y tenait la place que tient aujourd'hui celui de la5Éditorial
plainte». Laurence Gavarini, de son côté, renvoie dos à dos
ceux qui se sont crispés dans un nihilisme destructeur qui
conforte le néo-libéralisme et ceux qui se sont convertis aux
channes du conservatisme, plaidant in fine pour une « troisième
voie» à laquelle pourrait contribuer l'analyse institutionnelle.
Mais comment une théorie et une pratique de l'institution
pourraient-elles émaner d'une convergence entre un marché,
une inscription universitaire et une préoccupation politique?
Sans convoquer une multiplicité d'orthodoxies construites et
incompatibles entre elles ni succomber au charme du bricolage
éclectique, on peut se demander si les références multiples des
uns et des autres, de Michel Crozier à Cornélius Castoriadis, de
Gérard Mendel à Michel Foucault, de Pierre Legendre à Félix
Guattari ou à Gilles Deleuze ne prêtent pas à confusion?
L'analyse institutionnelle en 2003 se présente dans un discours
autoréférentiel annexant les auteurs les plus divers aux énoncés
des «pères fondateurs» et jugeant les pratiques à l'aune des
« règles» que ceux-ci auraient édictées. Triple drame de
l'analyse institutionnelle: à cause du marché, elle a pu gagner de
l'argent; à cause de l'Université, elle a pu faire école; à cause de
la politique, elle a pu donner de l'espoir. Le bilan théorique, pour
ces raisons, se limite aux productions individuelles de tel ou tel
fondateur. Quant au bilan des pratiques, il ne soutient pas la
comparaison avec ce qui a été fait, en référence à la
psychothérapie institutionnelle, et d'une manière plus modeste,
sans marché ni Université, sinon sans politique, pour humaniser
et transfonner la psychiatrie. Il y a cependant un véritable enjeu
théorique et pratique de l'institution, un enjeu actuel, comme l'a
montré et théorisé, par exemple, l'anthropologue Mary Douglas
dans ces dernières années: il s'agit de reconnaître et de conférer
une dimension symbolique à ce qui s'impose, sans ce travail et
cette lutte, comme une organisation parmi d'autres ou même
comme l'organisation tout court. L'analyse institutionnelle a
contribué à sa manière à ce travail et à cette lutte. Mais ses
énoncés, comme ceux de ses cousines actuelles, socioanalyse ou
analyse clinique, peinent à faire la preuve que la théorie peut
être enrichie par la pratique, ou la pratique par la théorie.
Notre mini-dossier sur le vieillissement présente trois
approches originales, trop souvent négligées dans les travaux les
plus connus sur la question. Vincent Caradec explore les
relations entre la narrativité des personnes âgées, c'est-à-dire la
manière de raconter l'avancement en âge, et l'identité, c' est-à-6 L'Homme et la Socété
dire la manière de se définir par rapport à la vieillesse. Sont ainsi
mis en évidence deux pôles opposés de définition de soi,
solidaires d'identités narratives différentes. Agathe Gestin
discute les travaux et les questionnements sur le vieillissement
féminin qui se multiplient après une longue période de silence et
d'invisibilité: cette discussion permet d'élargir la question du
genre et de repérer les continuités ainsi que les modalités
nouvelles qui caractérisent les rapports sociaux de sexe aux âges
avancés de la vie. Atmane Aggoun analyse les bricolages de la
vieillesse et de la mort des émigrés/immigrés algériens, entre
« ici» et « là-bas», d'une société à l'autre, d'une famille à
l'autre et d'une génération aux suivantes. Ce dossier constitue
ainsi une contribution utile aux travaux qui visent à comprendre
les conditions sociales du vieillissement face aux considérations
dominantes qui réduisent la question à son aspect médical ou à sa
dimension économique.
La RédactionL'analyse institutionnelle:
entre socio-clinique et socio-histoire
Il y a exactement trente ans l'analyse institutionnelle (AI)
faisait, en tant que nouvelle théorie et méthode de recherche, sa
première apparition collective dans le champ des sciences de
l'Homme à travers un volumineux numéro de L'Homme et la
Société J. Sous la conduite de René Lourau et Georges Lapassade,
une quinzaine d'auteurs, certains plus identifiés au nouveau
paradigme que d'autres, déclinaient l'analyse institutionnelle à
travers des recherches au spectre large. Les monographies
d'intervention socianalytique auprès d'établissements d'éducation
et d'enseignement, rendant compte de relations et d'enjeux de
pouvoir institutionnels localisés, voisinaient avec des contributions
théoriques et des essais d'analyses macro-sociales appliquées à
des institutions dans leur entier (psychiatrie, parti politique).
Cette diversité reflétait l'ambition des promoteurs de l'AI de
tenir les deux bouts de la chaîne de l'intelligibilité des rapports
sociaux. Il s'agissait rien moins que d'articuler les dimensions
micro et macrosociales des réalités étudiées en tentant de
comprendre, à la fois, comment l'universel sociétal se réfracte
dans la singularité des situations institutionnelles localisées et
comment celles-ci tissent celui-là (ou le construisent, selon une
expression passée dans le vocabulaire des sciences sociales). De
surcroît, l'analyse institutionnelle assignait à ses adeptes, en sus
de démêler le social-en-train-de-se-faire, une tâche
supplémentaire, celle d'évaluer le sens et la portée de leur propre
action de décryptage du réel. Ainsi, l'analyste institutionnel était-il
invité à se demander: qu'est-ce que j'institue quand j'institue
1. « Analyse institutionnelle et socianalyse», L'Homme et la Société,
juilletaoût-septembre et octobre-novembre-décembre 1973, n° 29-30, 351 p.
L'Homme et la Société, n° 147-148,janvier-juin 20038 Gilles MONCEAU et Antoine SA VOYE
l'analyse? Consigne qui débouchait sur l'analyse de l'implication
du chercheur, une des caractéristiques fortes du projet de
connaissance que recèle l'analyse institutionnelle.
Composite et non exempt de contradictions internes, l'ensemble
des contributions de 1973 marquait un moment du développement
des recherches en analyse institutionnelle dont René Lourau avait
posé la pierre angulaire avec un ouvrage, issu de sa thèse d'Etat,
et précisément intitulé L'analyse institutionnelle (1970). Dans cet
ouvrage éponyme, régulièrement réédité, Lourau examine les
usages du concept d'institution dans les sciences de 1'homme et
tire un bilan critique des différentes pratiques d'interventions
institutionnelles en psychothérapie, psychosociologie et pédagogie.
Articulant travaux théoriques et expérimentations
méthodologiques, ce livre froid sur un sujet brûlant - comme
Lourau le qualifia lui-même dans une postface écrite en 1976 -,
constitua, dès sa parution, une référence essentielle pour un
courant de chercheurs et de praticiens qui s'appropria la triade
institué/instituant/institutionnalisation comme outil dialectique
permettant de penser l'institution un phénomène
2.dynamique
Trente ans après ce numéro qui constitua une forme de
reconnaissance et d'institutionnalisation de l'analyse
institutionnelle, il n'est pas dans notre propos de proposer ici une
histoire de ce courant de recherches quelque peu atypique et de ses
vicissitudes dans le champ toujours mouvant des sciences de
l'homme, mais simplement, par un échantillon de travaux, de
témoigner de ses permanences comme de ses évolutions
théoriques. Le champ conceptuel de l'analyse institutionnelle y
apparaîtra comme étant à la fois relativement stabilisé et toujours
en mouvement.
2. L'œuvre de Lourau (décédé en janvier 2000) développe avec une belle
permanence cette élaboration du concept d'institution dans un champ de
cohérence où le concept d'implication permet de penser la relation
individu/institution. Tardivement, le concept de transduction se présentera à lui
comme moyen d'avancer dans sa réflexion épistémologique en le conduisant sans
doute à dépasser la dialectique hégélienne. C'est du moins ce que semblent
indiquer ses derniers écrits. Cf. Ahmed LAMIHIet Gilles MONCEAU(éd.),
Institution et implication, Paris, Syllepse, 2002.L'analyse institutionnelle: entre socio-clinique et socio-histoire 9
Chacune à sa manière, les diverses contributions composant le
dossier proposent des articulations entre approche
sociohistorique et démarche socio-clinique. La focalisation sur l'ici et
maintenant a sa raison d'être dans la clinique socianalytique
lorsqu'il s'agit de localiser les conditions de l'analyse, la
commande et les demandes qui la soutiennent, afin d'accéder aux
logiques de pouvoir et aux enjeux qui les sous-tendent. Cependant,
cette centration rencontre ses propres limites lorsqu'il s'agit de
saisir les processus institutionnels de plus longue durée dans
lesquels s'inscrivent les objets d'analyse. Cette tendance à
combiner socio-histoire et socio-clinique est un indice
remarquable d'une évolution des recherches en analyse
institutionnelle qui, longtemps, ont privilégié la confrontation
immédiate de l'instituant et de l'institué.
Plus précisément, trois contributions - celles de Gilles
Monceau, Danielle Guillier et Antoine Savoye - proposent des
synthèses prospectives de la recherche en analyse institutionnelle,
problématisées selon les trois entrées qu'offrent la démarche
socio-clinique, l'analyse des implications et l'orientation
sociohistorique.
Quant à Laurence Gavarini, elle procède à un retour critique
sur le dualisme individus/institution qui imprègne l'AI et, plus
généralement, la sociologie aux lendemains de 68, invitant pour
penser la thèse actuelle du déclin des institutions à prendre en
compte les théories legendrienne et lacanienne de la construction
de la subjectivité.
L'article de Regina Benevides de Barros et Heliana Condé
Rodrigues témoigne spécifiquement du développement de l'analyse
institutionnelle en Amérique du Sud (en particulier au Brésil et en
Argentine) et des questions théoriques et méthodologiques qui y
sont travaillées. La prégnance des situations politiques sur les
expérimentations et les développements théoriques s y manifesteici
d'une manière bien plus démonstrative que dans le cas de la
situation française. Tandis que les contributions de Patrick
BeIlegarde et de Dominique Samson, enfin, montrent à quels
nouveaux objets et quels nouveaux champs l'analyse
institutionnelle peut trouver à s'appliquer.
Au total, ce dossier de L'Homme et la Société atteste à la fois
de l'approfondissement critique et du renouvellement de la
recherche en analyse institutionnelle. Sans prétendre à10 Gilles MONCEAUet Antoine SAVOYE
l'exhaustivité, la somme de ces contributions illustre sa capacité
toujours actuelle à être en prise sur les questions contemporaines.
Gilles MONCEAU et Antoine SAVOYEPratiques socianalytiques
et socio-cIinique institutionnelle
Gilles MONCEAU
Désormais campée sur une relative homogénéité
paradigmatique, qui apparaît bien plus fortement aux lecteurs
extérieurs qu'aux chercheurs y inscrivant leurs travaux, l'analyse
institutionnelle (AI) lapassado-louraldienne poursuit la
diversification de ses méthodes et l'enrichissement critique de son
cadre théorique. Ajoutons que, de manière bien plus affirmée que
par le passé, les résultats des recherches produites se confrontent
aujourd'hui à ceux élaborés dans d'autres perspectives
théoricométhodologiques. Le risque, si c' en est un, est une certaine perte de
visibilité de la spécificité des travaux référés à l'AI. Cette tendance
est d'autant plus avérée que les concepts constituant le cœur du
paradigme et qui ne lui sont pas nécessairement propres
poursuivent leur diffusion dans les milieux de la recherche en
sciences sociales avec d'évidents effets de banalisation. Le cas du
concept d'implication en est, par exemple, tout à fait représentatif.
1
Son usage aussi inflationniste que polysémique est facilement
observable jusque dans les manuels de management.
L'AI s'institutionnalise dans le monde de la recherche, ses
chercheurs s'y sont d'ailleurs en partie professionnalisés. Pour
reprendre une distinction introduite par Antoine Savoye, il me
semble que nous sommes auj ourd 'hui passés de
l'institutionnalisation fondatrice des débuts à une
institutionnalisation ordinaire (ou permanente) où il s'agit plus
1.René LoURAU, « Résistances et ouvertures à une théorie de l'implication »,
in Jacqueline FELDMAN (ed.), Éthique, épistémologie et sciences de l' homme,
Paris, L'Harmattan, 1996.
L'Homme et la Société, n° 147-148, janvier-juin 200312 Gilles MONCEAU
pour nous de produire des aménagements, des affinements voire
des remaniements partiels que des remises en cause fondamentales.
Certains le regrettent avec amertume, d'autres le dénoncent avec
véhémence et d'autres encore, dont je suis, en tirent des
conséquences pour le présent. L'« institution AI » tire sans doute
sa force de sa capacité à intégrer le travail des contradictions
institutionnelles à son cadre théorique, à ses démarches empiriques
et d'intervention. Telle un monstre, elle se régénère sans cesse de
ses propres cnses. ..
L'une des marques de cette institutionnalisation se trouve dans
la manière dont peuvent se mener aujourd'hui les activités de
recherche « sur le terrain ». Parmi celles-ci, la socianalyse est sans
doute celle qui est la mieux connue pour avoir, à une certaine
époque, suscité nombre de publications dans les revues
sociologiques et psychosociologiques. Le numéro 29-30 de
L 'Homme et la Société (1973) en témoigne avec des articles de
René Lourau, Georges Lapassade, Jean-Marie Brohm, Rémi Hess,
Patrice Ville, Laurence Gavarini et Antoine Savoye. Concernant la
psychosociologie, le numéro 6 de la revue de l' ARIP 2,
Connexions, en est également un bon exemple. Le lecteur curieux
pourra y retrouver les traces d'affrontements très marqués par
l'après 68. Si, en 2003, le travail socianalytique de terrain n'est
plus guère déterminé par la diffusion du (bon) modèle politique
autogestionnaire, il ne me semble pas pour autant qu'il écarte les
considérations politiques. Les intervenants prosélytes des années
soixante-dix sont devenus et ont formé des spécialistes de
l'intervention. Des spécialistes disposant d'un cadre théorique
affermi, de techniques et de concepts opératoires en situation 3. De
plus, malgré de successives tentatives associatives, ce travail de
formation d'analystes institutionnels se fait essentiellement à
l'Université, institution étatique par excellence.
Cette spécialité que détiennent les socianalystes est validée par
l'existence des commandes qui leur sont régulièrement adressées et
2. Association pour la recherche et l'intervention psychosociologiques.
3. Une enquête menée sur une cinquantaine de monographies de socianalyses
s'étant déroulées entre 1962 et 1999 m'a conforté dans l'idée que, bien que la
réthorique employée par les intervenants change beaucoup, la démarche employée
varie beaucoup moins. Cf. Gilles MONCEAU,« Enquête sur les monographies
d'interventions socianalytiques », Les Etudes sociales, n0133, 2001.Pratiques socianalytiques etsodo-clinique institutionnelle 13
qui attestent de leur insertion sur les marchés de la formation,
l'intervention et la consultation. Ils sont donc situés dans la
division du travail. Mais en quoi consiste cette spécialité?
Comment se met-elle en œuvre? N'est-elle que
l'instrumentalisation marchande, dans et par des institutions
naguère combattues, d'un savoir-faire acquis dans les luttes
passées? Dialectique institutionnelle et vivacité des contradictions
qui se résument sans doute dans cette question très louraldienne :
comment mener l'analyse dans une institution qui nous implique?
Mon projet est ici de montrer ce en quoi consistent actuellement
ces pratiques cliniques socianalytiques de plus en plus diversifiées
qui participent, à mon sens, d'une socio-clinique institutionnelle
plus large. Ces pratiques sociales et professionnelles, également
présentes dans les pratiques de recherche, affrontent les
contradictions évoquées ci-dessus et en tirent profit. Je souhaite
également montrer que, de la même manière que l'approche
sociohistorique n'est pas propre à l'analyse institutionnelle, la
clinique institutionnelle (qui prend en compte la dynamique
institutionnelle dans ses analyses localisées) ne l'est pas non plus.
Ainsi, certains travaux qui se définissent par leur appartenance à la
sociologie clinique ou à la psychosociologie adoptent des
démarches et une approche théorique qui, bien qu'avec des
référents conceptuels différents, ne sont guère étrangers aux
problématiques de l'analyse institutionnelle. Le récent colloque
4« Sociologiecritique/Sociologieclinique» m'en a définitivement
convaincu. L'interrogation du chercheur-intervenant sur les enjeux
idéologiques de sa pratique et de sa production intellectuelle (et
donc sur ses implications institutionnelles, étatiques en particulier)
n'est, par exemple, pas une spécificité de l'AI.
Une « mouvance)} socio-clinique, aux contours aussi imprécis
que discutables, se dessine dans laquelle peuvent se distinguer des
chercheurs plus ou moins sensibles aux dimensions
psychanalytiques, institutionnelles ou organisationnelles 5. Celle-ci
4. Colloque organisé les 15 et 16 novembre 2001 sous l'égide de l'Association
internationale des sociologues de langue française, du laboratoire du Changement
social et du CNRS.
5. En parcourant les écrits de ces chercheurs, il est facile de constater qu'ils se
citent les uns les autres et d'identifier un lot de références communes dont
Georges Devereux, Eliott Jaques et les «grands anciens», précurseurs de la14 Gilles MONCEAU
irait, en France, et en me contentant de ne nommer que des « chefs
de file », de René Kaes à Michel Crozier en passant par Gérard
6,Mendel, Claude Revault d'Allones Eugène Enriquez, Vincent de
Gaulejac, Jacques et Maria Van Bockstaele, Christophe Dejours,
Jacques Pain, Georges Lapassade, René Lourau, Jacques Ardoino,
Jean Dubost, Edgar Morin, Renaud Sainsaulieu, Alain Touraine et
Philippe Bemoux en prenant le risque de grands oublis... Pour la
plupart, ces chercheurs se sont fait connaître par bien d'autres
travaux que par leurs contributions à l'élaboration de
méthodologies socio-cliniques.
7Deux ouvrages collectifs me semblent contribuer à identifier
ce champ. Bien qu'ils tentent tous deux le repérage et l'analyse
critique des pratiques de chercheurs « socio-cliniciens » (dont des
psychanalystes, des psychologues et des psychosociologues I), ils
traitent de manière plutôt expéditive, voire caricaturale car ne
prenant pas en compte ses développements récents, l'apport de
l'analyse institutionnelle. C'est d'ailleurs en partie pour inverser
cette tendance qu'Ahmed Lamihi et moi-même avons pris
l'initiative d'un ouvrage collectif consacré aux travaux de René
Lourau 8. Sociologue ayant pratiqué aussi bien la recherche
sociohistorique, l'enquête empirique que l'intervention en établissement,
Lourau embrasse toutes les modalités de la recherche sociologique
dans une même réflexion épistémologique. La pratique
psychologie et de la sociologie. Leurs publications constituent ainsi un vaste
ensemble intertextuel, un réseau qu'il serait important de décrire avec précision.
6. Bien qu'explicitement situé en psychologie clinique, l'ouvrage collectif
dirigé par cet auteur, paru en 1989, montre bien la proximité des questionnements
méthodologiques de celle-ci (en particulier celle de « l'analyse du positionnement
du clinicien»), de ses techniques et de ses finalités scientifiques avec les pratiques
socio-cliniques. Les dimensions institutionnelles ne sont pas évacuées, elles sont
en particulier prises en compte via l'implication du chercheur. Claude REVAULT
d'ALLONNESet al., La démarche clinique en sciences humaines, Paris, Dunod,
1999 (réédition mise à jour de la première parution, sous le même titre: Paris,
Bordas, 1989).
7. Vincent de GAULEJAC et Shirley Roy (éd.), Sociologies cliniques, Paris,
Epi, 1993 et Marc UHALDE (éd.), L'intervention sociologique en entreprise. De la
crise à la régulation sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
8. Ahmed LAMIHIet Gilles MONCEAU (éd.), Institution et implication. L' œuvre
de René £ourau, Paris, Syllepse, 2002.Pratiques socianalytiqueset sodo-cliniqueinstitutionnelle 15
d'intervention apparaît bien souvent dans ses écrits comme la
situation de recherche dans laquelle se condensent toutes les autres.
Une méthode clinique s'appuyant sur une théorie générale et
visant une production de connaissances « exportables» en
deh ors de celle-ci
Je ne reviendrai pas sur la théorie de l'analyse institutionnelle
dont René Lourau a posé les bases en 1969 en dialectisant le
concept d'institution. Rappelons simplement que l'institution y est
considérée comme un tissu de contradictions évolutives. Elle est
donc, en pennanence, le siège de conflits plus ou moins ouverts et
lisibles. Chacun de nous est pris dans cette dynamique qui nous
échappe en grande partie, c'est ce qui constitue nos implications.
Les pratiques socio-cliniques dont il va être question dans la
suite de ce texte (socianalyse, analyse de pratiques,
accompagnement des équipes professionnelles et enquête
participative) ne sont pas propres à l'analyse institutionnelle. Elles
ont généralement des genèses sociales et théoriques d'autant plus
complexes qu'elles se sont développées avec succès, en réponse à
des problèmes sociaux et surtout à des commandes solvables.
Leurs techniques ont évolué comme les théories de référence qui
guident leurs mises en œuvre et leur fournissent des grilles
d'interprétation des matériaux produits.
La socianalyse
Il revient à l'équipe de Jacques et Maria Van Bockstaele d'avoir
donné en France un contenu précis au tenne de socianalyse et cela
dès la fin des années cinquante 9. Plus récemment, en 1994, ils
introduisaient ainsi leur communication à un congrès
sociologique:
« La sociologie clinique n'a pas encore de limites très explicites, ni
d'attribution bien spécifiée. Les recherches qui s'inscrivent dans ce champ
9. Jacques VAN B OCKSTAELE, « Note préliminaire sur la socianalyse »,
Bulletin de psychologie, Xll, 6-9, 1959.16 Gilles MONCEAU
sont plus orientées vers les objets de l'investigation et les fins poursuivies
10.que vers les outils de l'exploration et de l'analyse »
Et c'est bien à la construction de leur outil d'intervention que
ces chercheurs intervenants se consacrent au fil des années. Le
dispositif qu'ils élaborent, la socianalyse, repose sur le postulat que
le client (un groupe, une unité sociale disposant d'une certaine
autonomie politique et financière) est autant observateur que le
sont les intervenants. De là découle un dispositif d'analyse conçu
comme interaction entre deux groupes. Les rapports de pouvoir en
étant constitutifs.
René Lourau a suivi quelques formations au Centre de
socianalyse de Jacques et Maria Van Bockstaele et s'est,
d'évidence, inspiré de la démarche. Mais, à la différence de
ceuxIl
ci, il adosse les opérations de l'intervention sociologique à une
théorie générale des institutions. Parmi ces opérations, l'analyse
collective de la commande, qui implique le (les) commanditaire{s)
dans le travail analytique, singularise fortement cette socianalyse
de la plupart des autres démarches d'intervention. L'équipe Van
Bockstaele pratique également ainsi alors que, comme le remarque
justement Marc Uhalde, «très peu d'approches intervenantes
considèrent la position de l'acteur dirigeant comme un problème
12.spécifique dans le processus de changement» Ceci a pour
10. Maria VAN BOCKSTAELE, Jacques VAN BOCKSTAELE et Pierrette SCHEIN,
« Problématique de la socianalyse », XIII~ Congrès mondial de l'Association
internationale de sociologie, Biefel~ 18-23 juillet 1994.
Il. La liste des six opérations «à réunir pour qu'il y ait intervention
socianalytique » est publiée par Georges LAPASSADE et René LoURAUdans Clefs
pour la sociologie, Paris, Seghers, 1971, p. 199-201. Cette liste n'a jamais été
fétichisée par ses auteurs qui disaient ne pas vouloir figer le dispositif, elle a
néanmoins eu un effet t!ès sttucturant sur les pratiques socianalytiques et les
élaborations théoriques. Signalons au passage que les auteurs critiquent, dans ce
même ouvrage, l'acception bien trop «large» donnée selon eux au terme
« intervention» par les sociologues de l'organisation et les psychosociologues qui
tendent à désigner ainsi « tout acte sociologique producteur de changements
sociaux réels ou éventuels, c'est-à-dire l'ensemble de la sociologie appliquée» (p.
198).
12. Marc UHALDE, L'intervention sociologique en entreprise. De la crise à la
régulation sociale, op. cit., p. 381.17Pratiques socianalytiques et sodo-clinique institutionnelle
conséquence ou plutôt pour origine le défaut de restitution des
mobiles initiaux de la commande d'intervention à l'ensemble des
personnes concernées.
13,Comme méthode clinique la socianalyse dans l'analyse
institutionnelle vise l'élucidation des rapports de pouvoir et de
savoir entre les individus dans les institutions. Ces rapports
conflictuels se manifestent par des tensions, des conflits, des
malaises. Nous travaillons avec nos clients (l'intervention étant
payante, l'emploi de ce terme éclaircit la situation) à partir de ce
qu'ils disent mais aussi à partir de ce qu'ils font avec nous. Le
dispositif d'intervention active différentes résistances qui s'offrent
comme des analyseurs. Par exemple, l'analyse collective de la
commande amène les participants à se positionner
par rapport à elle. Le processus de décision qui a abouti à la
commande est analysé, ce qui permet rapidement d'approcher la
manière dont les décisions sont prises dans l'établissement
concerné.
C'est l'évolution des commandes d'intervention qui nous
conduit à investir de nouvelles problématiques: il en va ainsi de la
14. Cette violence n'est pourtant pasviolence en milieu éducatif
15
réalisées depuisnouvelle. Les monographies des socianalyses
quarante ans montrent comment la violence était pourtant déjà bien
présente par le passé dans les établissements scolaires, les instituts
d'éducation spécialisée, les écoles de travailleurs sociaux ou les
entreprises. Cependant, les commandes d'analyses étaient alors
formulées autrement. Le vocabulaire de la contestation politique y
prenait la place que tient aujourd 'hui celui de la plainte. Les
affrontements semblaient être bien moins feutrés qu'aujourd'hui
13. Je désigne ici par clinique une démarche ayant une double visée de
production de connaissances et d'effets de transformation sur le terrain où elle
s'actualise. Georges Lapassade et René Lourau sont restés pour leur part très
réservés sur l'usage du terme, celui-ci recouvrant sans doute des pratiques par trop
« dépolitisées» auxquelles ils reprochaient, comme à la psychosociologie, de
fermer et non d'ouvrir le champ d'intervention à un champ d'analyse comprenant
les dynamiques institutionnelles.
14. Laura CATIN! et Gilles MONCEAU,«Socianalyse de la violence en
éducation », La lettre du Grape. Revue de l'enfance et de l'adolescence,
n° 39, 2000.
15. Gilles MONCEAU, op. cit., 2001.18 Gilles MONCEAU
mais l'analyse y était parfois interrompue, en particulier par
l'éviction physique des intervenants.
La diversité actuelle des modalités de travail des socianalystes,
que le présent article vise à caractériser, n'a rien de bien nouveau.
C'est la reconnaissance et le travail de cette diversité qui sont
beaucoup plus novateurs.
Danielle Guillier a proposé le terme de «consultation
16socianalytique» pour désigner le fait que la démarche
socianalytique ne se limite pas à l'intervention socianalytique mais
peut se décliner dans des dispositifs autres, de formation, d'étude
ou de conseil. Cet auteur contribue ainsi très utilement à légitimer
l'élargissement du champ des pratiques socianalytiques et à sortir
de considérations assez stériles sur la plus ou moins grande
« pureté» de telle ou telle intervention socianalytique à l'aune du
17.modèle «canonique» Il est à ce propos indispensable de
remarquer que les premières interventions socianalytiques, en
milieu chrétien, ont été mises en œuvre dans le cadre de sessions
de formation où les intervenants étaient introduits par des
18,commandes de conférences l'une des premières opérations à
mener à bien étant alors de procéder au «détournement de la
commande». Selon René Lourau lui-même, l'analyse
institutionnelle a été inventée en 1962, lors d'un stage organisé à
l'Abbaye de Royaumont par la MNEF, par Georges Lapassade qui
19.élargit le champ d'intervention en usant de l'analyseur argent
Ceci fit apparaître la transversalité du groupe, faussement
16. Danielle GUIlLIER, « Vers la consultation socianalytique; la démarche
socianalytique dans les pratiques d'intervention et de formation », Pratiques de
formation-analyses, n° 32, 1996. Du même auteur et selon une même
perspective: « Socianalyse et consultation professionnelle. De la socianalyse aux
pratiques socianalytiques », POUR, n° 144, 1994.
17. On trouvera une présentation de ce modèle et de ses principes opératoires,
illustrée par l'exemple d'une intervention menée en 1992 dans: Gilles MONCEAU,
« L'intervention socianalytique », Pratiques deformation-analyses, n° 32, 1996.
18. René LoURAU,Les analyseurs de l'Église. Analyse institutionnelle en
milieu chrétien, Paris, Anthropos, 1972 et Interventions socianalytiques. Les
analyseurs de ['Église, Paris, Anthropos, 1996 (réétUJt1onmodifiée du précédent
ouvrage).
19. Danielle GrnLLIER,« Petite histoire de l'analyseur argent », Les Cahiers
de [' implication. Revue d'analyse institutionnelle, n° 5, hiver 2001-2002.Pratiques socia na ly tiques et socio-clinique institutionnelle 19
homogène, les frais des dirigeants de la mutuelle étant pris en
charge par l'organisation mais non ceux des autres participants. La
pratique de la socianalyse, en analyse institutionnelle, s'est donc
développée à l'origine par détournement de commandes autres, par
un «coup de force» des intervenants. Ce détournement est
cependant toujours très relatif car il ne peut se faire sans l'adhésion
d'une partie des clients.
La situation change cependant au début des années
quatrevingt-dix où des commandes plus explicites d'analyses
institutionnelles parviennent à des socianalystes devenus
universitaires ou bien diplômés de l'université. C'est à cette
période qu'a débuté ma propre formation, ce qui n'est pas sans
influence sur mon implication dans ce domaine.
Autre évolution notable, des socianalystes ayant eux-mêmes
contribué aux premières expérimentations du dispositif
socianalytique de l'analyse institutionnelle, en particulier durant les
années soixante-dix au sein du Groupe d'analyse institutionnelle
20,(GAI) plaident désormais et pratiquent eux-mêmes des
interventions qui s'inscrivent dans le temps et qui intègrent la
21.problématique du changement Remarquons que lorsque la
socianalyse se déroule sur de longues périodes, elle confine alors
avec ce qui se désigne plus largement désormais comme
« accompagnement d'équipe» et dont il sera question plus bas.
Cette inscription dans le temps engendre également
l'expérimentation de nouvelles techniques de travail, telle la
22,rotation des intervenants elle modifie les rapports qui se tissent
entre les et leurs clients.
L'analyse des pratiques professionnelles
Depuis une dizaine d'années, s'impose en France, dans les
professions éducatives, sanitaires et sociales, une modalité de
20. Cf. L' homme et la société, n° 29-30, 1973.
21. Antoine SAVOYE,« La résurgence de l'intervention» et Christiane GILON
et Patrice VILLE,« Socianalyser ou saisir le social en ébullition », Les Cahiers de
l'implication. Revue d'analyse institutionnelle, n03, hiver 1999-2000.
22. Laura CATINIet Gilles MONCEAU,« Le staff tournant », Les Cahiers de
[' implication. Revue d'analyse n° 3, hiver 1999-2000.20 Gilles MONCEAU
formation initiale et continue qui a trouvé une relative cohérence
23.sous la désignation d'analyse des pratiques professionnelles
Un premier type de dispositif d'analyse de pratiques, le plus
courant, réunit des personnes exerçant la même profession mais
venant de différents établissements. Le groupe ainsi formé se réunit
régulièrement pour travailler sur l'activité professionnelle
commune à ses membres. Le groupe est, de ce fait, produit par le
dispositif.
Pour ma part, c'est principalement dans le domaine
pédagogique et plus particulièrement dans celui de la fonnation des
enseignants et de leurs formateurs que j'ai été amené à m'y
intéresser. Mais, c'est en dehors du monde enseignant que ce
champ de l'analyse des pratiques trouve très souvent ses
légitimations.
Ainsi, la forme dominante en est-elle le « groupe Balint », un
24 par un psychanalyste.dispositif pensé pour des médecins
Transfert, contre-transfert et inconscient en sont les principaux
outils théoriques. L'hypothèse de travail est que la relation entre le
malade et son médecin a une importance déterminante dans le
processus de guérison (confiance, dépendance, emprise...). C'est
donc cette relation qui fait l'objet du travail analytique du groupe
de pairs, chacun ayant à y élaborer sa relation à ses patients.
Il est fort intéressant d'observer qu'avec la diffusion de ce
modèle dans le secteur éducatif, d'autres origines (proprement
éducatives) de ce dispositif se sont trouvées comme refoulées. Il
est donc nécessaire de rappeler qu'il traverse toute l'histoire des
courants pédagogiques. Ainsi, Johann Heinrich Pestalozzi
(174625
1827), à Yverdon, «supervisait» déjà, lors de réunions
23. Claudine BLANCHARD-LAVIlLE et Dominique FABLET(éd.), L'analyse des
pratiques professionnelles [1996], Paris, L'Harmattan, 2000 (éd. revue et
corrigée,) .
24. Michael BALINT,Le médecin, le malade et la maladie, Paris, Payot, 1960,
(trad. de The Doctor, His Patient and TheIllness, Londres, Pitman, 1957).
25. On retrouve une pratique similaire chez Janusz Korczak
(médecinéducateur polonais) dans l'avant Seconde Guerre mondiale et une recherche en
cours de Laura Neplaz, dans notre laboratoire, m'a appris que Henri Wallon
intervenait aussi sur ce mode de la « supervision éducative» au Renouveau,
établissement créé en France dans l'immédiat après-guerre pour recevoir les
enfants juifs orphelins.Pratiques socianalytiques et socio-clinique institutionnelle 21
hebdomadaires, le travail des éducateurs qui devaient eux-mêmes
établir des rapports sur chacun des enfants dont ils avaient la
charge. La réflexion pédagogique et la régulation du
fonctionnement de l'établissement d'éducation prenaient ainsi
appui sur des échanges entre pairs.
Plus près de nous, 1'histoire du mouvement Freinet et des deux
courants de pédagogie institutionnelle qui en sont issus illustre
également la manière dont les mouvements pédagogiques se sont
construits dans l'échange entre praticiens de l'éducation. Ceux-ci
ont trouvé, dans des dispositifs collectifs plus ou moins formalisés,
comme dans le recours fréquent à l'écrit, des outils de théorisation
et d'analyse de leurs propres pratiques professionnelles. Il est sans
doute important d'ajouter que ce travail analytique se déroulait (et
se déroule encore bien souvent), pour les enseignants militants
pédagogiques, en dehors de leur activité professionnelle. Ce travail
réflexif peut apparaître comme la manifestation d'une
surimplication où l'éducation est aussi conçue comme ayant une
finalité politique. Dans ce même mouvement, des monographies
d'établissements, de classes ou encore d'élèves ont été produites
26.par des enseignants eux-mêmes Ces textes ont fourni des
matériaux de travail collectif entre enseignants, ils ont également
permis la diffusion de certaines pratiques novatrices. C'est
également en associant des intervenants externes (psychiatres,
psychanalystes, psychosociologues et analystes institutionnels) à la
réflexion sur leurs pratiques que ces pédagogues ont élargi le
corpus de leurs référents théoriques.
D'autres mouvements pédagogiques se sont construits sur ce
même besoin d'échanger et de discuter les pratiques des uns et des
autres. L'entraide entre pairs s'y confond avec le militantisme
pédagogique. Bien avant d'être identifiée à une pratique de
formation professionnelle, l'analyse des pratiques était présente
dans la tradition pédagogique. Il en va de même dans le travail
27,social qui peut également puiser, dans ses origines religieuses
des dispositifs d'échanges entre pairs.
26. Ahmed LAMIlll, «Texte libre et monographie d'élève chez Célestin
Freinet et Fernand Dury », Les Etudes sociales, n0133, 2001.
27. Michel CHAUVIERE,« Le monde de l'action catholique spécialisée:
techniques sociales et ambivalences face à la professionnalisation », Les chantiers
de la paix sociale (1900-1940), ENS Éditions, Fontenay/Saint-Cloud, 1995.22 Gilles MONCEAU
Le mouvement actuel de « professionnalisation des métiers»
conduit à distinguer les notions de métier et de profession. À la
notion de métier s'attache l'idée d'un savoir-faire technique
transmissible par l'exemple, par imitation, et relativement stable.
Celle de profession appelle une exigence de maîtrise de savoirs
plus universels garantissant une plus grande adaptabilité. La
formation professionnelle de tous les enseignants est ainsi
désormais assurée dans un cadre universitaire. Celle des
travailleurs sociaux et des praticiens de la santé non médecins
s'universitarise rapidement. De manière générale, le savoir
pratique (assez répétitif) du métier cède le pas au savoir théorique
(fût-il un « savoir d'action») de la profession. Le professionnel
devra mobiliser ses connaissances de manière à chaque fois
différente, dans une démarche qui mobilise à la fois son expérience
croissante et celle de ses collègues. Il doit donc développer des
capacités réflexives sur sa propre pratique, un « savoir analyser »,
une «décentration» lui permettant de mettre en œuvre des
stratégies variées en réponse aux imprévus. Tout cela, que l'on
peut trouver parfois simpliste, est partie prenante de l'idéologie de
la professionnalisation.
Si la psychanalyse, la psychosociologie et différents courants
sociologiques ont investi ce domaine, ce marché, de l'analyse des
pratiques, il n'est guère surprenant que des analystes institutionnels
aient fait de même. Ils apportent ainsi leurs références théoriques,
leur grille de lecture et d'interprétation dans un dispositif dont la
forme tend à se normaliser.
Le principal outil théorique mobilisé dans l'analyse
institutionnelle des pratiques professionnelles est celui
d'implication professionnelle. Ce concept d'implication se
distingue nettement de celui d'identité professionnelle, bien plus
connu dans les milieux de la formation et de la sociologie des
professions. Si l'identité professionnelle est « à construire »,
l'implication professionnelle est « à analyser». Ainsi, par exemple,
qu'ils le veuillent ou non, les formateurs sont impliqués
professionnellement même lorsqu'ils s'engagent ou s'investissent
peu. Il paraît utile de rappeler ici que le concept d'implication rend
compte du rapport à l'institution, de la manière dont chacun y estPratiques socia nalytiquesetsodo-clinique institutionnelle 23
28.pris Aujourd'hui, de nombreux chercheurs utilisent en France
l'outil implication dans leurs méthodologies, en sciences de
29 30.l'éducation comme dans d'autres champs Le terme a connu un
succès qui le rend extrêmement ambigu. Il donne lieu à la fois à
une sorte de célébration comme outil de réalisation de soi et de
31,productivité et à une dénonciation critique comme outil
32.d'aliénation des individus Considérés à partir du cadre théorique
de l'analyse institutionnelle, ces usages souvent antagonistes sont à
saisir comme différents moments du concept. Écartant toute
prescription, la recherche des conditions de possibilité de l'analyse
de l'implication est sans doute plus prometteuse que le vacarme
des affrontements sur ce que l'implication devrait être.
Aux États-Unis, il est question de job involvement. L'examen
fait par Peter Brown des recherches dans ce domaine, dont
psychologues et managers se sont emparés, révèle des
convergences avec certains travaux français (sans utiliser les
mêmes méthodologies) et propose des distinctions utiles. Se
manifeste aussi une surdétermination des recherches par les
33.applications qui en sont attendues C'est ainsi que si le job
involvement est « à analyser », il ne l'est pas par les professionnels
28. Voir ainsi le premier chapitre de l'ouvrage de René LaURAU, Actes
manqués de la recherche, Paris, PUF, 1997. Il Ydresse un bilan de ses travaux sur
ce concept.
29. Cette jeune discipline universitaire a joué un grand rôle dans la diffusion
de ce concept. Cf. Ruth CANTER-KOHN et Pierre NEGRE, Les voies de
[' observation, Paris, Nathan, 1991 ; Michel BATAILLE, « Modalités d'implication
des acteurs dans les processus innovateurs », L'innovation en éducation et en
formation, (Françoise CROS et Georges ADAMCZEWSKI, éd.), Paris-Bruxelles, De
Boeck, 1996.
30. Jacqueline FELDMANet coll., Le sujet et l'objet: confrontations, Paris,
CNRS, 1984; Le sujet et l'objet: implications, Paris, CNRS, 1986; Éthique,
épistémologie et sciences de l' homme, Paris, L'Harmattan, 1996.
31. Maurice THEVENET,Impliquer les personnes dans l'entreprise, Paris,
Liaisons, 1992.
32. Pascal NICOLAS-LESTRAT, L'implication, une nouvelle base pour
l'intervention sociale, Paris, L'Harmattan, 1997.
33. Peter BROWN,«A Meta-Analysis and Review of Organizational Research
on Job Involvement», Psychological Bulletin, n0120, American Psychological
Association, 1996.24 Gilles MONCEAU
eux-mêmes mais par d'autres (les chercheurs) dont les implications
restent dans l'ombre. ..
Les formateurs actualisent leurs rapports à l'institution
(implications) dans les pratiques et les situations de formation
auxquelles ils participent mais ne disposent que rarement des outils
susceptibles de les éclairer. La possibilité d'un élargissement du
champ d'analyse au-delà de leur champ d'intervention est donc une
condition nécessaire.
C'est ainsi, par exemple, que les implications des formateurs
d'enseignants dans le processus d'institutionnalisation du modèle
de la professionnalisation se sont imposées comme matériau
privilé~é dans un collectif d'analyse de pratiques que j'ai animé en
IUFM . Le premier apport de ce travail est de permettre un
repérage des modes d'identification et de résistance de chacun à
l'institution dans laquelle il est impliqué. Tenter d'élucider son
implication dans l'institutionnalisation d'une politique de
formation qu'éventuellement on dit désapprouver, amène des
formateurs à reconsidérer les évidences de leurs pratiques, rôles,
statuts et missions. Il est alors possible de repérer les effets
paradoxaux des pratiques de formation; contraires aux - et
pourtant en cohérence avec - intentions du formateur. Ainsi, un
projet de formation basé sur l'autonomie du stagiaire et sa
responsabilisation peut-il produire de l'assujettissement.
Analyser son rapport à l'institution de formation conduit aussi à
une exploration socio-historique de celle-ci et plus précisément des
éléments que le formateur s'est approprié comme lui conférant
valeur et légitimité. Les « mythes fondateurs» ou « prophéties
initiales», même lorsqu'ils ont été niés par l'institutionnalisation,
peuvent continuer à éclairer le présent à travers le rapport que
chacun entretient «habituellement» avec eux. C'est ainsi
qu'émergent d'importantes différences idéologiques, imprégnant
pratiques et discours. C'est par exemple le cas entre les formateurs
du secteur sanitaire et social (qui trouve son origine dans le
catholicisme social) et ceux de l'enseignement public (qui puise sa
légitimité dans un républicanisme laïque). C'est alors le processus
34. Institut universitaire de formation des maîtres. Ces établissements forment
les enseignants du primaire et du secondaire, ils ont été instaurés dans les années
qui ont suivi la loi d'orientation de 1989.Pratiques socianalytiques et sodo-clinique institutionnelle 25
de production de l'identité professionnelle par l'institution qui
entre dans le champ d'analyse.
Enfin, s'il y a un profit à élucider ses implications
professionnelles, ce n'est pas seulement parce qu'il y aurait à y
gagner en lucidité. Ce travail peut libérer une énergie instituante en
révélant les ressources de l'institution; le fait qu'elle ne nous
détermine pas pleinement même si tout n'y est pas possible. Lors
du travail clinique évoqué plus haut avec les formateurs
d'enseignants, une partie du groupe a ainsi été fortement impliquée
dans un mouvement de contestation interne à 1'IUFM. La question
de l'argent, véritable tabou en milieu éducatif où l'idée de vocation
est encore vivace, y apparaissait comme un élément contingent de
35.l'implication professionnelle
L'accompagnement des équipes professionnelles
Un deuxième dispositif, en apparence peu éloigné du premier,
consiste à travailler avec des équipes qui préexistent à la venue des
intervenants. Il peut s'agir d'une équipe professionnelle, d'une
équipe de direction, d'une équipe pluri-professionnelle voire
pluri36.institutionnelle Ces personnes participent à une dynamique de
groupe, ils appartiennent à une même institution et ont des rapports
de travail entre eux. Tout comme dans le cas précédent, le succès
actuel du terme d'accompagnement est remarquable. Ce mot est
d'usage plus ancien dans le travail social et la santé que dans
l'enseignement, par exemple, tout comme les pratiques qu'il
recouvre. Il connaît actuellement un développement spectaculaire
jusque dans le monde de l'entreprise. Accompagner, ce n'est ni
guider ni suivre. L'idée d'accompagnement correspond bien à une
conception contemporaine de l'organisation du travail dans
laquelle les salariés constituent des équipes de plus en plus
35. Régine ANGEL,Debora FAJNWAKSSADAet Dominique SAMSON,« La
modification des obligations de service, un analyseur des implications
professionnelles des formateurs enseignants», Congrès international de la
recherche en éducation, AECSE, Université Victor Segalen, Bordeaux, 1999
(Actes parus sur CD-Rom).
36. Comme c'est le cas dans différentes structures destinées à ré-éduquer,
réadapter ou ré-insérer des élèves, des jeunes délinquants ou des chômeurs...