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L'animation et ses analogies

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Description

Aucun mot ne réussit à résumer la diversité des formes d'action entreprises. Ce numéro propose de revisiter la question de l'animation en insistant sur l'élargissement du champ et sur les enjeux qui se posent pour l'action collective. A l'évidence les modes d'intervention aujourd'hui débordent les référentiels du noyau historique de l'animation. Un ensemble d'éclairages utiles aux acteurs de l'animation aujourd'hui.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2006
Nombre de lectures 106
EAN13 9782336270036
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

9782296001008
L'animation et ses analogies

Jean-Pierre Augustin
AGORA N° 39 – 1 ER TRIMESTRE 2005
L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : DES ENJEUX POUR L’ACTION COLLECTIVE
ÉDITORIAL – L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : DES ENJEUX POUR L’ACTION COLLECTIVE 4
Jean-Pierre Augustin
Sommaire
Page de Copyright Page de titre AGORA N° 39 – 1 ER TRIMESTRE 2005 - L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : DES ENJEUX POUR L’ACTION COLLECTIVE L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : DES ENJEUX POUR L’ACTION COLLECTIVE AGORA débats/jeunesse APPEL À CONTRIBUTION – CONSIGNES AUX AUTEURS LES DÉBATS
L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : PERSPECTIVES INTERNATIONALES ANIMATION, INTERMÉDIATION SOCIALE ET GOUVERNANCE CITOYENNETÉ ET MOUVEMENT COMMUNAUTAIRE AU QUÉBEC COMPÉTENCES DES ANIMATEURS GUYANAIS L’ANIMATION EST-ELLE SOLUBLE DANS LE TOURISME SOCIAL ? LA FORMATION DES CADRES DE L’ANIMATION
POINTS DE VUE
LA POLICE ET LES « JEUNES DE CITÉ » INSTALLATION EN CONCUBINAGE EN ESPAGNE ET EN FRANCE
CHRONIQUES
LIRE, FAIRE LIRE AGENDA VEILLE INFORMATIVE
ENGLISH ... / ... ESPAÑOL ... / ... DEUTSCH
L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : DES ENJEUX POUR L’ACTION COLLECTIVE
Les débats sur l’animation, l’organisation des loisirs et du temps libre sont anciens. En France, la revue Les cahiers de l’animation a enrichi les réflexions en cherchant à cerner les contours d’un concept fluctuant, à prendre en compte l’évolution des réalités sociales et à saisir les enjeux des activités d’animation 1 . La revue Agora débats/jeunesse qui lui a succédé poursuit ces analyses et apporte une contribution aux questions posées, mais il est utile de revenir sur celle de l’animation et de ses analogies et de souligner les enjeux qui se posent autour de l’action collective et de l’élargissement du champ.
Aucun mot ne réussit à résumer la diversité des formes d’action entreprises. Animation, culture et éducation populaire, loisir, organisation communautaire, vie associative, temps libre, autant de mots familiers qui procèdent d’un idéal commun dont il est possible de montrer la filiation avec des valeurs qui servent de trait d’union entre passé et avenir. Voilà plus de vingt ans que nous essayons avec nos collègues québécois de réfléchir à cette question. Nous avançons lentement, mais nous ne mettons toujours pas le même sens sur les mots, en particulier autour des concepts de communauté et d’animation. Les actions communautaires, si présentes dans le paysage québécois, semblent cependant souvent proches des formes d’animation, si présentes en France.
L’organisation communautaire est définie par Jean-François Médard 2 « comme une méthode de changement social planifié au niveau local qui repose sur la participation des habitants à leur propre changement, sous l’influence et la stimulation d’animateurs professionnels ». En France, une des premières définitions de l’animation formulée par Jean-Paul Imhof la présente « comme une action volontaire sur la vie d’un groupe pour améliorer les relations à l’intérieur de ce groupe et augmenter la participation de chacun à la vie du groupe ». Bien d’autres approches sont possibles, mais celle-ci souligne déjà qu’il s’agit toujours d’une volonté d’améliorer les formes de participation et d’action collective.
Les besoins de reliance qui conditionnent le vivre ensemble sont souvent évoqués 3 . Ces besoins sont d’autant plus forts que ce vivre ensemble est malmené par des processus socioculturels qui innervent l’ensemble de la société. Sans les développer plus avant, cinq d’entre eux ont souvent été soulignés : celui de la mobilité accélérée, qui favorise un changement d’échelle remettant en question la distance physique comme indice de proximité sociale ; celui de la rétraction du social, qui correspond au délitement de l’organisation traditionnelle au profit d’un espace de parcours entre de multiples milieux ; celui de la multiplication des moyens d’information et de communication, qui agit dans l’espace social au détriment des relations personnelles directes ; celui de la remise en cause de l’intégration par le travail, qui a longtemps été l’un des fondements de l’organisation sociale ; et enfin, celui de l’individuation, qui devient un principe fondateur se distinguant de l’individualisme conçu comme un repli sur soi.
Si l’on s’arrête un instant aux mutations des temps sociaux, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En France, les historiens et les sociologues 4 estiment qu’en 1900, le temps de travail moyen pour un individu (disons un ouvrier) était de 200 000 heures par an (40 % du temps de vie) et le temps libre (hors sommeil et hors travail) de 100 000 heures. Un siècle plus tard, le temps de travail est réduit à 67 000 heures (10 % du temps de vie) et le temps libre représente 400 000 heures (dont 100 000 absorbées par l’écoute de la télévision). Le nombre d’heures travaillées a été diminué par trois et le temps libre multiplié par quatre. Une véritable révolution que Joffre Dumazedier avait annoncée sans être toujours écouté 5 . Mais dans ce contexte, l’animation et ses analogies ne peuvent se réduire à organiser les temps libérés et nombreux sont ceux qui soulignent que « l’animation ne consiste pas à remplir un vase, mais à allumer un feu ».
Dans le numéro 8 de la revue Agora débats/jeunesse , nous soulignions déjà la nécessité d’engager un mouvement de recherche et d’expérimentation sur l’animation 6 . Depuis, les débats sur l’éducation populaire et l’animation ont été réactivés au tournant des années 2000 7 tant par le ministère de la Jeunesse et des Sports que par celui de la Culture, mais aussi par les fédérations d’éducation populaire et de nouveaux acteurs du champ associatif. L’éducation populaire ne saurait se borner à occuper le temps libre mais doit relier des savoirs fragmentés pour transformer la société. Comme le note Luc Carton, « l’heure n’est plus d’ingérer des activités ni de se limiter à conduire un travail social de réparation. Il s’agit de refonder l’éducation populaire comme un processus de création collective de savoir critique, une mobilisation populaire de l’intelligence et de la sensibilité des groupes exploités, aliénés et dominés, pour nourrir la transformation sociale et politique par une action collective produite à partir de l’expression, de l’analyse et de la capacité de débats de ceux qui sont précisément victimes du libéralisme 8 ». Dans le champ spécifique de l’animation s’est développée une réflexion convergente. Ainsi, le colloque de Montpellier d’octobre 2003, intitulé « À quoi sert l’animation aujourd’hui ? », organisé par l’ONMAS et la DRDJS Languedoc-Roussillon, s’est interrogé sur la capacité de l’animation et de l’éducation populaire à trouver des réponses aux nouvelles questions sociales. Le colloque de Lyon, de novembre 2004, « Quels horizons pour l’animation ? », organisé par le DEUST animation de l’UFR STAPS, a aussi abordé ces questions. De même, le colloque de Bordeaux de novembre 2003, à l’initiative de l’IUT Michel de Montaigne et de l’ISIAT, a largement participé à ces réflexions sur l’animation et l’éducation populaire, et a cherché à élargir le débat à l’échelle internationale. Dans le cadre de cette manifestation ont été débattus les rapports entre animation, citoyenneté, marché et démocratie. Puis ceux concernant l’articulation entre le bénévolat, le volontariat et la professionnalisation des acteurs ainsi que la question de l’animation territoriale dans son rapport à la gouvernance locale.
Ces thèmes témoignent d’une volonté d’ouverture et de la nécessité de poursuivre la réflexion critique sur la question sociale, sur les modes d’intervention et sur les enjeux de l’animation et de l’éducation populaire. Les références à Tocqueville et à Marx n’ont pas manqué, mais nous avons changé de siècle. Les injustices, criantes dans l’hexagone, évoquées lors du panel consacré à la politique de la ville ont montré l’importance à la fois des actions entreprises et des résistances aux changements (les « événements » dans les « banlieues » françaises en novembre 2005 ont souligné la nécessité de repenser les actions entreprises). Ces résistances sont apparues encore plus visibles dans les communications consacrées à l’Amérique latine et à l’Afrique. Elles prennent des formes diverses selon la sensibilité accordée aux quatre variables suivantes : le rapport global/local, le rapport privé/public, le rapport gouvernement/gouvernance et le rapport autonomie/hétéronomie.
Face à ces enjeux, « l’animation reste marginale tant que les défis concernant la société ne seront pas traités, qu’il s’agisse d’une démocratie à redéfinir, des inégalités à réduire, d’une économie à soustraire du carcan d’un ultralibéralisme économique et financier. L’animation participe cependant d’une dénonciation de la légitimité d’un monde en construction et elle y offre un espace d’imagination réaliste. Elle n’est pas un mouvement produit par des marchands de rêve et reste, potentiellement, une médiation mobilisatrice entre une réalité environnante et une conscience critique 9 ». Tout n’est donc pas déjà écrit et beaucoup reste à faire pour imaginer des formes d’actions collectives compatibles avec les aspirations de l’ensemble de la société et particulièrement avec celles des plus défavorisés. Le vivre ensemble reste une urgence politique, au sens fort du terme, avant d’être un objet d’analyse si l’on admet que la société n’est pas seulement une situation, une organisation, mais une action.
Ce numéro propose de revisiter la question de l’animation et de ses analogies en insistant sur l’élargissement du champ et sur les enjeux qui se posent pour l’action collective. Jean-Claude Gillet résume les questions posées au colloque de Bordeaux, il dresse un panorama des actions collectives menées dans plusieurs pays européens et américains en montrant comment, dans le champ sémantique de l’animation, se profilent les filiations et les hybridations qu’il faut prendre en compte. Il envisage enfin des perspectives de structuration de l’animation au niveau européen.
Alain Marchand aborde la question de l’animation, de l’intermédiation sociale et de la gouvernance en soulignant comment l’animation se diversifie et se complexifie. Il considère que l’animation est « menacée dans ses finalités de brassage, de mixité, de défragmentation d’une société aux inégalités croissantes » et affirme que l’animation doit rester cosubstan-tielle de l’action collective et laisser la place et la parole aux collectifs d’usagers.
Jocelyne Lamoureux insiste aussi, à partir de l’exemple québécois, sur la dynamique d’un mouvement social, le mouvement communautaire autonome. Au Québec, ce mouvement est composé de près de 4 000 groupes ou organismes qui s’autodéfinissent hors des partis politiques, des syndicats et des services parapublics. Elle examine les représentations et pratiques de citoyenneté qui s’instaurent dans ce mouvement et constituent un vivier fécond d’interrogations et de mises en œuvre collectives.
Éric Gallibour analyse les compétences professionnelles des animateurs guyanais en proposant trois figures idéales-types, celle de l’animateur réformateur du social, celle de l’animateur de participation citoyenne et celle de l’animateur de développement local. Il considère que la compétence ne se trouve pas à l’intersection de deux pôles opposés ou contradictoires, celui de la militance et celui de la professionnalité, mais plutôt dans leur articulation qui participe à la construction de son identité professionnelle.
Luc Greffier pose la question de l’animation dans le tourisme social en proposant notamment l’hypothèse d’une rupture qui conduirait les acteurs à considérer les temps sociaux libérés comme des temps d’émancipation et d’éducation. Il oppose le modèle de la fonction d’animateur « consumériste » lié aux marchands de vacances (vacance de valeur) au modèle de l’animation « transformatrice » fondé sur un engagement autour de la « valeur des vacances » et des inscriptions territoriales fortes.
Yves Raibaud propose une réflexion et des perspectives sur la formation des cadres de l’animation qui lui paraissent être un élément majeur de la constitution du champ professionnel. En se fondant sur des expérimentations menées en Aquitaine, il considère, après avoir analysé les résistances à la formation des cadres, que les projets d’animation, de développement et d’ingénierie territoriale constituent des alternatives possibles à la crise sociale et économique des sociétés contemporaines.
Enfin, un bilan de mandature de l’Observatoire national des métiers de l’animation et du sport (ONMAS) rappelle le contexte de sa création, les principes de base de son fonctionnement, les actions réalisées et les visées prospectives.
À l’évidence, dans les actions de terrain comme dans les formations, les modes d’intervention débordent les référentiels du noyau historique de l’animation. C’est en ce sens qu’une réflexion sur l’animation et ses analogies s’impose pour souligner la diversité des formes d’action entreprises. Les observatoires confirment ces éléments qui participent, pour nombre d’évaluateurs, à un renforcement du champ de l’animation. Les entrées de ce dossier sont cependant largement réactives car elles témoignent d’interactions multiples, elles offrent des éclairages utiles aux acteurs de l’animation et posent des questions plurielles susceptibles d’alimenter les débats.
Jean-Pierre Augustin Professeur à l’université Michel de Montaigne/Bordeaux-III ADES UMR 5185 du CNRS Domaine universitaire 33607 Pessac cedex Courriel : Jean-Pierre.Augustin@msha.fr
AGORA débats/jeunesse APPEL À CONTRIBUTION – CONSIGNES AUX AUTEURS
La revue AGORA débats/jeunesse lance un appel à contribution aux acteurs impliqués et concernés par le champs de la jeunesse (chercheurs en sciences sociales, experts, éducateurs, responsables enfance et jeunesse, animateurs, travailleurs sociaux, enseignants…). Le comité de rédaction et le comité de lecture de la revue s’engagent à donner leur accord pour la publication des textes, en fonction d’une appréciation commune sur le fond et la forme et peuvent être amenés à effectuer des corrections, afin d’harmoniser au mieux les thèmes de réflexions débattus pour les prochains numéros (le contenu des articles n’engage que les auteurs).
Chaque proposition de contribution sera accompagnée d’une présentation de l’auteur, de ses coordonnées précises et d’une note d’intention d’une page ou d’une première rédaction de l’article pour avis. Voici les principes de mise en forme que vous devez connaître : L’article  : la longueur de l’article (rubriques Débats et Points de vue) est arrêtée à 28 000 signes environ (hors notes, références et graphiques), soit huit pages de revue. Notes de bas de page  : les références bibliographiques complètes sont données en bas de page en respectant la norme indiquée par les exemples suivants :
Pour les livres : BRACHET P., Le partenariat de service public avec usagers, élus et professionnels , L’Harmattan, Paris, 1994. Pour les revues : DUBET F., « L’étudiant en université de masse », Revue française de sociologie , n o XXXV-4, oct.-déc. 1994, pp. 511-532.
Toutes les notes sont ramenées en bas de page et numérotées sur l’ensemble de l’article. Elles ne doivent comporter ni tableau, ni graphique et être le plus succinctes possible et ne pas dépasser 4 lignes .
Les citations et expressions sont à mettre entre guillemets français sans italiques, qui sont réservés aux livres, revues et mots latins ou étrangers ; d’autre part l’usage du gras est proscrit. Les tableaux et graphiques sont respectivement regroupés en fin d’article, numérotés séquentiellement en chiffres décimaux et appelés dans le texte à l’endroit où ils doivent être insérés. La légende des graphiques et les titres des tableaux doivent être clairement indiqués à l’aide de motifs distinctifs (hachures, points,etc.).
Expliciter les sigles, donner les citations en français dans le corps de l’article avec renvoi du texte en langue d’origine en note de bas de page, fournir les sources des données utilisées.
Le résumé  : les articles doivent être accompagnés d’un résumé de 600 signes. Publié, il viendra en texte introductif à votre article et en fin d’article traduit en anglais, espagnol et allemand (la rédaction se charge de la traduction).
La présentation de l’auteur  : l’auteur joindra à son article, avec ses coordonnées complètes, une courte bibliographie orientée (entre 5 et 10 références) et une notice biographique (profession, domaines de recherches et d’actions, travaux en cours, etc.) qui permettra à la revue de rédiger une courte présentation.
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1 - L’envoi postal comprendra : une disquette contenant votre article, votre résumé, vos coordonnées et votre présentation ainsi que deux sorties papier de l’ensemble de ces éléments. Adresse : INJEP, Parc du Val Flory, 78160 MARLY-LE-ROI.
2 - Si vous disposez d’un courriel, il n’est pas nécessaire de passer par l’envoi postal, adressez vos textes en « documents annexés » à : agora@injep.fr .

Contacts : Tariq Ragi, rédacteur en chef – Tél. : 01 39 17 27 58 (poste direct) Apolline de Lassus, secrétaire de rédaction – Tél. : 01 39 17 27 42 (poste direct) Fax : 01 39 17 27 65 – courriel : agora@injep.fr – site : www.injep.fr
LES DÉBATS


L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : PERSPECTIVES INTERNATIONALES
Jean-Claude Gillet, professeur émérite IUT Michel de Montaigne/université Bordeaux-III.
Le colloque de Bordeaux sur « L’animation en France et ses analogies à l’étranger » (novembre 2003) et son prolongement à São Paulo posent aux chercheurs et aux professionnels concernés des questions complexes. En particulier celle de savoir si le concept d’« analogie » est pertinent pour signifier la nature des relations entre des pratiques sociales et culturelles désignées en France par la notion d’animation et différemment dans d’autres parties du monde. Cet article, écrit par un des initiateurs de cette aventure, propose un itinéraire de réflexion qui fait découvrir la diversité des approches, des définitions, des contextes, tant dans l’utilisation du terme « animation » que dans celle d’autres notions qui lui sont plus ou moins proches.
ANIMATION, INTERMÉDIATION SOCIALE ET GOUVERNANCE
Alain Marchand, professeur de sciences économiques, ARPES/université Montpellier-III.
L’animation, avec ses spécificités, participe de la métamorphose du travail social en intervention sociale. Les professionnalités, les postures d’acteurs, les répertoires d’action s’en trouvent modifiés. Nous tenterons ici d’apporter quelques éclairages partiels qui ne sauraient prétendre cerner toutes les mutations mais, tout au plus, contextualiser les « décalages ». Le propos portera essentiellement sur l’entrée « territoire », sur l’action publique et sur la mobilisation des acteurs, autant d’approches que nous analyserons en termes « d’intermédiation sociale ».
CITOYENNETÉ ET MOUVEMENT COMMUNAUTAIRE AU QUÉBEC
Jocelyne Lamoureux, professeur à l’UQAM, Montréal.
Des représentations et pratiques de citoyenneté au sein de groupes du mouvement communautaire autonome au Québec font l’objet d’une ana-lyse sur le réaménagement, l’élargissement de l’espace du politique qu’elles recèlent. Deux registres du politique sont explorés.
COMPÉTENCES DES ANIMATEURS GUYANAIS
Éric Gallibour, sociologue, chargé de cours à l’IUT.B Michel de Montaigne.
Cet article, en considérant le champ de l’animation comme un paradigme, vise à observer de quelle manière la professionnalisation des animateurs se construit en Guyane française. À partir d’une analyse des compétences qu’ils mobilisent et utilisent dans leurs pratiques professionnelles, l’auteur propose trois figures idéales-types de l’animateur : le réformateur de l’action sociale, le promoteur de la participation citoyenne et l’acteur du développe-ment local. Il montre que cet animateur est un professionnel susceptible par son engagement d’agir sur les territoires et dans les organisations pour améliorer leur mode de fonctionnement démocratique.
L’ANIMATION EST-ELLE SOLUBLE DANS LE TOURISME SOCIAL ?
Luc Greffier, maître de conférences, IUT Michel de Montaigne/université Bordeaux-III.
La métaphore de la dissolution de l’animation dans le tourisme social est débattue sous la forme de trois hypothèses : la première considère l’ani-mation et le tourisme social fondés dans un même creuset historique, la deuxième oppose les deux notions dans la rupture entre une « animation productrice de processus de transformation sociale » et un « tourisme construit selon des dynamiques consuméristes », la troisième expose la thèse d’un lien tissé par des mises en œuvre partagées qui permettent à l’animation de renforcer le sens de l’action touristique. Dans ce contexte, la fonction d’animation, en s’appuyant sur son histoire et ses valeurs mais également sur les compétences et les savoir-faire des animateurs, pourrait être un vecteur d’innovation.
LA FORMATION DES CADRES DE L’ANIMATION
Yves Raibaud, maître de conférences, responsable de la formation DEDPAD, IUT Michel de
Montaigne/université Bordeaux-III.
La mise en place en Aquitaine d’une double qualification DEDPAD/master professionnel ouvre des perspectives à la formation des cadres de l’anima-tion. Il existe des résistances à ce type de formation venant de l’histoire de l’animation, mais aussi de la méconnaissance de ses contours et de son importance en termes d’emploi. La formation des cadres apparaît comme un enjeu dans la constitution du champ professionnel de l’animation. Le bilan de la formation DEDPAD Aquitaine permet de mieux cerner qui sont ces cadres, leurs fonctions et les compétences qui leur sont nécessaires pour optimiser l’action des entreprises qui les emploient. Les notions de « projets d’animation et de développement » et d’« ingénierie d’animation territoriale » illustrent bien le sens qui est donné à ces formations.
BILAN DE MANDATURE :
OBSERVATOIRE NATIONAL DES MÉTIERS DE L’ANIMATION ET DU SPORT
Jean-Pierre Augustin, professeur des universités, président de l’ONMAS.
L’ANIMATION ET SES ANALOGIES : PERSPECTIVES INTERNATIONALES
Le colloque de Bordeaux sur « L’animation en France et ses analogies à l’étranger » (novembre 2003) et son prolongement à São Paulo posent aux chercheurs et aux professionnels concernés des questions complexes. En particulier celle de savoir si le concept d’« analogie » est pertinent pour signifier la nature des relations entre des pratiques sociales et culturelles désignées en France par la notion d’animation et différemment dans d’autres parties du monde. Cet article, écrit par un des initiateurs de cette aventure, propose un itinéraire de réflexion qui fait découvrir la diversité des approches, des définitions, des contextes, tant dans l’utilisation du terme « animation » que dans celle d’autres notions qui lui sont plus ou moins proches.
Jean-Claude Gillet
Professeur émérite
IUT Michel de Montaigne/université Bordeaux-III
BP 204 rue Naudet
33175 Gradignan Cedex
Courriel : gilletalfred@yahoo.fr

APPROCHES INTERNATIONALES
Évaluer l’actualité théorique et pratique de l’animation bénévole et professionnelle demande de répondre à des questions préalables concernant notamment les fondations : la notion d’animation est-elle, comme on a l’habitude de l’affirmer, une spécialité socioculturelle et éducative circonscrite à la France, héritée de l’éducation populaire, elle-même fruit de la philosophie du siècle des Lumières, de la République et de courants confessionnels divers ? L’existence de la notion au-delà des frontières nationales de l’Hexagone, et en particulier en Europe, doit-elle alors être attribuée à l’influence historique exercée par la France sur les plans linguistiques ou idéologiques, se prolongeant d’ailleurs jusqu’au Québec et dans certains pays d’Amérique latine, en ce cas par l’intermédiaire des voies de communication hispaniques et lusitaniennes ? Est-elle légitimement partagée avec des acceptions différentes dans d’autres contextes historiques politiques et culturels ? Que signifie son absence ou bien coexiste-t-il, sous des appellations multiformes, des pratiques proches que l’on retrouverait dans des champs d’intervention identiques ?
Ou bien s’agit-il de mondes hétérogènes, car ancrés dans des histoires et des courants idéologiques aux contours contrastés ? Par exemple, qu’y aurait-il de commun entre des orientations et des pratiques issues de la théologie de la libération, de la pédagogie des opprimés, de l’approche ethnocommunautaire, d’un travail social s’appuyant sur une perspective anticapitaliste et celles ayant produit le champ de l’animation dont beaucoup de chercheurs et de praticiens soupçonnent, dans la réalité présente, la perte des valeurs d’égalité et de justice qui l’auraient portée à ses débuts ?
Cet ensemble d’interrogations s’organise fondamentalement autour des thèmes de l’éducation populaire et de l’animation, tant en Europe qu’aux Amériques, et des rapports entre pratiques éducatives, sociales, culturelles et démocratie participative. Elles recouvrent aussi bien les politiques de la jeunesse que celles de la santé, du sport, du tourisme, du loisir, de la récréation et des pratiques éducatives et citoyennes. L’animation et ses analogies en France et à l’étranger sont confrontées aux réalités de la marchandisation des services et à son instrumentalisation par les pouvoirs. Au-delà se posent les questions des rapports théorie/pratique, de la construction des savoirs théoriques et des savoirs d’action, et des enjeux scientifiques des approches disciplinaires et interdisciplinaires. De façon plus pratique, on ne saurait faire l’économie d’une analyse du bénévolat ou volontariat et de sa professionnalisation ainsi que des modèles de formation des professionnels. Se pose enfin la question des équipements comme supports de l’action collective et des espaces publics comme lieux d’interactions 10 .
Il n’est pas possible ici de répondre à toutes ces interrogations 11 . Sur le plan historique, il suffit de rappeler, sans pour cela vouloir favoriser un impérialisme culturel, que la Révolution française puis l’Empire ont porté les idéaux de la Révolution sur les bannières des régiments traversant l’Europe, semant paradoxalement en même temps que la guerre, le pillage et la désolation, le code civil et la Déclaration des droits de l’homme. Les idées nouvelles méconnaissent les frontières (les livres des philosophes des Lumières entrent clandestinement) et ont inspiré par exemple l’Italie dans la recherche de son unité nationale. C’est avec les mêmes idéaux que plus tard la France s’est conquis un empire colonial.
Des intellectuels, d’Hugo à Zola, ont fait mieux encore que les exploits guerriers pour propager les idéaux de la République jusque par-delà les océans dans l’Amérique latine recherchant son émancipation, tant chez Miranda et Bolivar que chez Sucre et Zapata 12 , lesquels ont su mélanger ces influences avec leurs traditions populaires locales spécifiques. On voit par exemple plusieurs pays arborer le bonnet phrygien sur leur drapeau national, à sa création, après avoir vaincu définitivement les colons espagnols : Argentine, Colombie, Paraguay, Cuba, république Dominicaine, Guatemala et Honduras. C’est aussi de cette façon que l’idéologie de l’éducation populaire s’est répandue en Europe, donc en Espagne et au Portugal, et plus tard de ces pays vers ceux d’Amérique latine. On peut aussi comprendre que la notion d’animation s’est plus ou moins frayé un chemin dans le sillage tardif de cette même éducation populaire, dans les années 1960 et suivantes.

LE COLLOQUE DE BORDEAUX
Le 1 er colloque international de type universitaire et scientifique sur « L’animation en France et ses analogies à l’étranger », organisé par l’Institut supérieur d’ingénieurs animateurs territoriaux (ISIAT) et le département « carrières sociales », option animation sociale et socioculturelle de l’institut universitaire de technologie Michel de Montaigne/Bordeaux-III, s’est tenu à Bordeaux (France) les 4, 5 et 6 novembre 2003. Il a mis en commun une réflexion : – sur l’actualité et la pertinence des notions d’animation bénévole, volontaire et professionnelle et le contenu de leurs définitions, – sur la construction d’une pensée scientifique mettant en tension théories et pratiques d’animation (praxéologie, constructivisme, sociologie de l’action et de la décision, sciences politiques, psychosociologie, aménagement…).
Plus de deux cent vingt personnes se sont retrouvées pour ce colloque. Près de soixante participants d’origine étrangère représentant vingt-deux pays. La moitié était enseignants-chercheurs et les autres participants représentaient des fédérations d’éducation populaire, des services administratifs de collectivités territoriales, des syndicats de salariés du secteur de l’animation, des représentants d’associations et des salariés du secteur social, culturel, éducatif…
Les ministères des Affaires sociales, des Sports, de la Culture, de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche étaient représentés de même que la Délégation interministérielle à la ville et l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), ainsi que bien sûr la Région Aquitaine.
Environ quatre-vingts communications ont été présentées dans les ateliers « Animation, citoyenneté et démocratie », « Bénévolat, volontariat et professionnalisation des acteurs : quelles formations ? », « Animation, développement, territoires et gouvernance locale », « Éducation populaire, temps libre, récréation et animation ». Plusieurs publications rendent compte de la richesse de ces travaux.
Le deuxième colloque a eu lieu à São Paulo les 12, 13, 14 et 15 septembre 2005, sous la responsabilité de l’université Pontificia catolica de cette même ville.

POURQUOI RECOURIR À LA NOTION D’« ANALOGIE » ?
Pour traiter de l’animation dans différents pays, c’est la notion d’« analogie » qui a été retenue comme point de rassemblement possible des réalités diverses et complexes : en effet, même si, en latin, la définition du mot similitudo est traduite de façon quasi indistincte dans le Gaffiot par « ressemblance, analogie, similitude », voire « imitation », le sens pris en français, selon Le dictionnaire historique de la langue française , renvoie aux mots « similitude, ressemblance, similarité 13 ». Ils évoquent beaucoup plus des images d’« identité » (le « pareil », le « même »), d’« égalité », d’« homogénéité », voire de « conformité », alors que la notion d’« analogie » évoque plus l’idée de « proportionnalité », de « mise en relation et en rapport » (une relation sémantique, des rapports entre deux ou plusieurs couples d’éléments). Nous avons finalement retenu le terme « analogie ». Il fait sens et permet une approche plus dialectique de l’animation prenant en compte à la fois l’unité et la diversité des approches de par les continents.

« L’animation socioculturelle vise à un changement d’attitudes des personnes de façon à ce qu’elles participent aux changements de la société en le faisant de manière consciente. »
Trois anecdotes permettent de mieux repérer les difficultés en la matière. Pour le colloque de São Paulo, les organisateurs ont proposé le titre suivant : « La citoyenneté et la démocratie : enjeux pour l’animation socioculturelle et sociale dans la mobilisation, la participation et l’intervention ». Après avoir donné mon accord, je me suis aperçu que le titre retenu ne comportait plus l’adjectif « socioculturel », mais uniquement celui de « social ». En réponse à ma question sur le pourquoi d’une telle décision, ils ont répondu que l’emploi des deux qualificatifs leur semblait « redondant ». Je leur ai donc expliqué qu’en général pour les Européens (et les Français en particulier), les deux adjectifs accolés à animation n’avaient pas le même sens, pour des raisons à la fois historiques et institutionnelles. L’animation « sociale » est plus proche de l’action sociale au sens de la question sociale ou des politiques sociales telles que le ministère des Affaires sociales peut par exemple en impulser à destination des couches les plus pauvres de la société 14 , alors que l’animation socioculturelle est une méthodologie d’intervention qui vise à favoriser la créativité des personnes quelle que soit leur origine en dynamisant la perspective de leur participation citoyenne. Il est vrai que pour les Brésiliens, l’animation sociale représente assez bien l’idée d’une stimulation et d’une mobilisation collective qui se suffit à elle-même.
Pour un colloque qui a eu lieu à Lucerne en juin 2005, sur le thème « Une Suisse sociale, une Europe sociale : engagement pour une société solidaire au XXI e siècle », mon intervention a été sollicitée. J’ai proposé une réflexion à partir du thème « L’animation sociale dans la lutte contre la pauvreté » et le titre annoncé était : « Contribution de l’animation culturelle dans la lutte contre la pauvreté »…
On peut se réjouir de ce que dans les deux cas, le terme « animation » a été utilisé, à l’inverse de ce qui s’est fait lors d’un colloque qui s’est tenu en mai 2005 à Montevideo (Uruguay) sur le thème « Juego, recreación y tiempo libre ». Pour ce dernier, la traduction du mot par « récréation » ou « re-création » est évidemment impropre en français et son correspondant « temps de loisir » est incomplet ; la définition donnée par l’Argentin E. Ander-Egg est la suivante : « Action de se distraire, de se réjouir ou de prendre du plaisir. Activité ou champ spécifique qui constitue une modalité du travail social et de l’animation socioculturelle, dans le but de proposer des activités de distraction, épanouissantes et éducatives 15 . » J’ai donc réalisé pour ce colloque une intervention sur « L’animation en France et les enjeux du temps libre », tout en sachant que pour nos collègues uruguayens, le mot « animation » recouvre seulement la fonction d’animation (qui relève de la vie de groupe en psychosociologie) et en aucun cas l’existence d’un champ autonome occupé par des salariés ayant non seulement pour mission de valoriser les dynamiques collectives, mais aussi de promouvoir un statut spécifique d’animateur. L’appellation « recreación », par la portée générale qu’elle suppose, leur semble plus pertinente.
La difficulté est donc aussi grande d’établir des comparaisons sur le plan international qu’il est hasardeux, même en France, de proposer des définitions univoques. Certes les pratiques semblent identiques, mais qu’en est-il vraiment lorsque les signifiants sont à ce point différents ? Et comment ne pas prendre en compte les influences spirituelle, culturelle et politique que représentent la théologie de la libération du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) entérinant en 1968 « un certain droit d’insurrection des peuples opprimés », le réveil des peuples amérindiens (par exemple le peuple Quechua en Équateur ou au Pérou et lors du forum social amazonien à Manaus en janvier 2005 avant celui de Porto Alegre) et l’influence de P. Freire avec « L’éducation comme pratique de la liberté » et « La pédagogie de l’opprimé » ? Tous ces greffons (et d’autres encore) vont colorer l’animation d’une façon originale, voire utiliser d’autres termes pour désigner des activités qui ont la « couleur » de l’animation. Nous compléterons ce propos par quelques exemples recueillis à l’étranger qui viennent s’ajouter à des travaux déjà réalisés par ailleurs.

DE L’ANIMATION DANS QUELQUES PAYS
En Espagne, X. Ucar, universitaire de Barcelone, indique : « Dans l’État espagnol, depuis le XVIII e siècle et, surtout, tout au long des XIX e et XX e siècles jusqu’à la guerre civile, il y a une tradition intermittente de réalisations dans le champ de l’éducation des adultes et de la culture populaire. » Il cite par exemple les sociétés économiques des amis du pays, les athénées ouvriers, les maisons du peuple et les universités populaires qui fonctionneront jusqu’en 1939 et qui briguaient le développement culturel du peuple. L’université populaire de Valencia fut fondée par B. Ibañez 16 en 1903 et les missions pédagogiques ont été créées par la seconde république espagnole en 1931 pour mettre en synergie des actions éducatives, culturelles et sociales, sans oublier bien sûr les colonies de vacances. Pour X. Ucar, « l’animation socioculturelle apparaît en Espagne dans la décade des années 1960. Elle vient de l’Europe, fondamentalement de France, tout en reprenant une certaine tradition antérieure basée essentiellement sur l’éducation des adultes et la culture populaire 17 ».
V. J. Ventosa, professeur à Salamanque, insiste quant à lui sur le caractère ambivalent de l’animation socioculturelle en utilisant différentes catégories interprétatives : « étymologique ( anima / animus ), méthodologique (théorie/pratique), axiologique (finalité/instrumentalisation), ontologique (subjectivité/objectivité), his-torico-sociale (crise du sens/atonie sociale), sans oublier celle de la motivation (autoréalisation personnelle/participation sociale) 18 ». Il accorde une grande importance aux travaux réalisés par le Conseil pour la coopération culturelle dans le cadre de la Communauté européenne d’alors, surtout dans les années 1970, tant sur les questions d’animation socioculturelle que sur celles de la démocratisation culturelle. Presque tous les chercheurs français de cette époque sont aussi cités et traduits en espagnol (Moulinier, Besnard, Poujol, Labourie, Simonot, Dumazedier ; Les cahiers de l’animation …).
D’autres auteurs espagnols ont écrit sur l’animation, en particulier J. Merino Fernández, de l’université Complutense de Madrid, X. M. Bouzada Fernández de l’université de Vigo (tous deux présents dans le premier tome de L’animation dans 20 pays ) ou M. L. Sarrate Capdevila 19 de l’Université nationale d’éducation à distance, l’équivalent de notre Centre national d’éducation à distance, avec cette différence que le premier propose depuis plusieurs années déjà une formation en animation socioculturelle ! Les formations en animation (après le baccalauréat) sont proposées par certaines universités dans le cadre d’une formation en educación social , qui prépare à un métier qui est un mixte d’éducateur et d’animateur à la française.
Pour l’Italie, il existe une association nationale des animateurs socioculturels et la revue turinoise Animazione sociale 20 . En 2001, elle a publié un numéro spécial sur l’animation socioculturelle (« L’animazione socioculturale »). Un recueil du même éditeur, Il lavoro di comunita (« Le travail communautaire »), présentait en 1996 un article intitulé « La progettazione degli interventi di animazione di comu-nità » (« La méthodologie du projet dans l’intervention de l’animation communautaire », pp. 140-148). On y apprend par exemple que le mot « animation » donne en italien un adjectif qualificatif, « animative » (« … azioni di vario genere : sociali, educative, animative 21 »). L’Università della Strada (« Université de la rue) a aussi édité un Manuel d’animation socioculturelle 22 . D’autres ouvrages existent sur l’animation : L’animation juvénile : l’expérience de Vedogiovane , de G. Campagnoli et M. Marmo, ou encore L’animation culturelle : théorie et pratique , de M. Pollo, ouvrages tous les deux publiés en 2002 23 .
Ce dernier ouvrage repère plusieurs modèles d’animation : l’animation théâtrale ou, de façon plus générale, celle visant à libérer l’expression ; l’animation socioculturelle, dont il affirme que le meilleur représentant est la revue déjà mentionnée Animazione sociale , vise la prise de conscience par des pratiques sociales libératrices individuelles, groupales ou collectives, sociopolitiques et sociocommu-nautaires intégrées dans des processus participatifs ou autogérés. Il distingue l’animation culturelle, visant une finalité éducative, l’animation touristique, l’animation formative par l’utilisation des techniques de dynamique de groupe et de communication sociale, l’animation de type ludique et récréative 24 . Le tout à l’intersection de trois aires : celle de l’identité personnelle, celle de la participation sociale et celle de la transcendance 25 .
Pour L. Kurki, professeur de pédagogie sociale à l’université de Tampere, en Finlande, « l’animation est en train de se développer de façon significative » dans son pays. Il précise que les pratiques ainsi désignées existent depuis longtemps sur les plans culturel et éducatif, mais qu’en revanche, le concept d’animation était jusqu’à une date très récente quasi inconnu. Il se traduit (difficilement) en finnois par l’expression « sosiokultturinen innostaminen », entendue comme « un champ spécifique de la pédagogie sociale 26 », et recouvre celui de l’éducation non formelle ou de l’éducation des adultes (appelée notamment en Belgique, mais aussi en France aujourd’hui, « andragogie »), celui des quartiers, du tourisme ou du développement des communautés. La formation se prépare en Faschhochschulen o Polytechnics , à l’image de ce qui par exemple existe, concernant l’animation, au Portugal, en Suisse ou dans certains pays d’Amérique latine. Une association nationale de l’animation socioculturelle vient de s’y fonder.
En Colombie, il existe à Medellin, à l’Escuela de animación juvenil, un guide de travail (écrit en 2002) à destination des enseignants, avec notamment des articles sur « Qu’est-ce que l’animation socioculturelle et communautaire ?» et « Contexte dans lequel se développe l’animation socioculturelle et communautaire », accompagnés d’exercices, le tout écrit par une enseignante en animation socioculturelle et pédagogie sociale, M. Sepúlveda López.
Au Brésil, V. Andrade de Melo et E. de Drummond Alves junior, l’un professeur à l’université fédérale de Rio de Janeiro et l’autre à l’université fédérale Fluminense, ont écrit un ouvrage intitulé Introduction au loisir 27 . Dans le chapitre IV de cet ouvrage, « L’animation culturelle : concepts », il est expliqué que l’on « juge plus adéquat pour définir le professionnel du loisir » d’utiliser le terme d’« animateur culturel », qui « définit avec plus de rigueur épistémologique la nature de ses connaissances et de son intervention » au détriment de « recreador , gentil orga-nizador , agente cultural e… professor », il y est ajouté que certains l’appelleraient « animador sociocultural » au sens pour eux identique à celui d’animateur culturel qui leur semble mieux dialectiser la nécessité de croiser des valeurs et de la subjectivité, de la culture et de la nature, du sens et des sensations.

Aujourd’hui, les enjeux culturels et politiques se confondent : les décideurs politiques ont bien compris tous les avantages qu’ils peuvent tirer de la valorisation d’un territoire.
Le même V. Andrade de Melo, dans un ouvrage publié également en 2003, Loisir et minorités sociales 28 , approche dans son chapitre VI la question de « la compétence des animateurs culturels » à partir d’une expérience menée dans la communauté de Morro Do Borel, un ensemble de favelas du quartier de Tijuca, au nord de Rio de Janeiro. Il décrit un travail de mobilisation de la part d’animateurs culturels avec des jeunes autour de questions « de santé, d’éducation, d’écologie, de sport et de loisir, entre autres » présenté dans ses différentes étapes et ses enjeux de citoyenneté.
En Argentine, P. Waichman, professeur à l’Institut national du temps libre et de la recreación à Buenos Aires et à l’université de Morón, a écrit un ouvrage intitulé Tiempo libre y recreación : un desafío pedagógico 29 , nourri de Marx, Weber, Marcuse, Freire, mais aussi de toute une littérature française : Touraine, Dumazedier, de Sue, Lanfant, Besnard, Chosson… Dans la partie consacrée à « L’animation socioculturelle 30 », il précise ce qu’il entend par « récréationisme » et souligne sa convergence avec l’animation socioculturelle : « Le récréationisme […] se préoccupe fondamentalement des activités, l’animation socioculturelle recherche l’analyse des changements sociaux et culturels et la façon dont l’individu et le groupe vont s’y engager. Elle vise à un changement d’attitudes des personnes de façon à ce qu’elles participent aux changements de la société en le faisant de manière consciente. »
Toujours en Argentine mais vivant en grande partie en Espagne, E. Ander-Egg, consultant international, est présenté dans un de ses derniers ouvrages en quatrième de couverture comme « maître mondial de l’animation socioculturelle 31 ». Il y définit l’animation de la façon suivante : « Un ensemble de techniques sociales qui, basées sur une pédagogie participative, a pour finalité de promouvoir des pratiques et des activités volontaires. Avec la participation active des personnes, elles se développent au sein d’un groupe ou d’une communauté donnée et se manifestent dans les différents champs des activités socioculturelles, lesquelles constituent le développement de la qualité de la vie 32 . »
Tous ces exemples permettent de conforter l’idée que la notion d’animation appelle, tant en France que dans les autres pays du monde où elle est présente, la prise en compte de toute sa diversité, avec à la fois l’intérêt qu’elle suscite et les difficultés d’analyse qu’elle présente. Rassembler sous la même appellation des techniciens et des stratèges, des spécialistes et des généralistes, des animateurs aux champs d’intervention multiples et à la rencontre de publics qui ne le sont pas moins, des bénévoles, des volontaires et des professionnels, des acteurs issus de courants idéologiques multiples (laïques, confessionnels, réformistes, révolutionnaires) est un enjeu politique et culturel essentiel, mais aussi heuristique.
Dans la constellation « animation », les termes de promotion culturelle, travail social ou service social collectif, développement ou action communautaire, démocratie participative, éducation populaire ou non formelle, communication ou pédagogie sociale, andragogie, éducation par le temps libre, le loisir, le tourisme, le sport ou la récréation, peuvent-ils être considérés comme appartenant à un champ sémantique homogène incluant la notion d’animation ? Ou bien s’agit-il de mondes hétérogènes, car ancrés dans des histoires et des courants idéologiques aux contours contrastés ? Par exemple, qu’y aurait-il de commun entre des orientations et des pratiques issues de la théologie de la libération, de la pédagogie des opprimés, de l’approche ethnocommunautaire, d’un travail social s’appuyant sur une perspective anticapitaliste et celles ayant produit le champ de l’animation dont beaucoup de chercheurs et de praticiens soupçonnent, dans la réalité présente, la perte des valeurs d’égalité et de justice qui l’auraient portée à ses débuts ?
Dans le champ sémantique de l’animation se profilent, autour ou à côté de cette notion, des filiations, des cousinages, des hybridations, des métissages, des glissements, des mutations : la dernière partie de ce texte va tenter d’en comprendre quelques significations.

LES APPELLATIONS PROCHES DE L’IDÉE D’ANIMATION
Tout d’abord la gestion culturelle qui peut aussi s’intituler la gestion de l’action culturelle . Elle est l’action par laquelle des professionnels de la culture deviennent de véritables entrepreneurs et des managers qui, au service d’une collectivité politique territoriale (commune, région) ou d’une entreprise privée (commerciale ou non) développent la diffusion des auteurs et des objets légitimement reconnus par les institutions culturelles. Ces acteurs du champ culturel cherchent à les faire découvrir par un public dans une relation qui relève essentiellement de la prestation de services marchands, dans laquelle le produit est au centre de la relation entre le créateur et le consommateur. Il existe en Europe nombre de formations en ce sens, mais aussi en Amérique latine. C’est ainsi que ces dernières années ont été créés un master en gestion culturelle à l’université Santo Tomas de Santiago de Chile et un séminaire sur le même thème à l’Institut culturel de Buenos Aires. À Mexico, la Conaculta-Fonca et l’Alliance française ont mis en place un séminaire dédié à la gestion du patrimoine culturel. À l’inverse, l’ animation socioculturelle prétend placer au centre de son action la promotion des groupes de population ou des communautés, dans une visée de transformation sociale et en interaction avec les autres groupes ou communautés qui composent la société. Elle est proche de l’« Agenda XXI de la culture » (XXI pour XXI e siècle), conçu au quatrième forum d’élus et gouvernements locaux de Porto Alegre et approuvé le 8 mai 2004 à Barcelone, déclaration en faveur du développement culturel fondée sur les Droits de l’homme, le développement durable, la démocratie participative et la diversité culturelle 33 .
Il est vrai qu’aujourd’hui, les enjeux culturels et politiques se confondent : les décideurs politiques ont bien compris tous les avantages qu’ils peuvent tirer de la valorisation d’un territoire par l’organisation de festivals, la promotion d’un tourisme patrimonial, architectural ou écologique. En résumé, « les actions culturelles peuvent avoir comme objectif la démocratisation culturelle qui recherche la diffusion des bienfaits de la culture vers l’ensemble de la population, ou bien vise la démocratie culturelle, dont la finalité est de s’assurer que chacun (individu, groupe ou communauté) dispose des instruments nécessaires pour que, en toute liberté, responsabilité et autonomie, il puisse développer sa vie culturelle 34 ».
L’ action communautaire est une forme d’organisation collective qui peut être une alternative à l’action du service social individualisé (autour du fameux modèle professionnel appelé case-work ), avec la figure bien connue dans le monde entier (ou presque) de l’assistant de service social, qui est d’ailleurs quasiment exclusivement une assistante. Cette action communautaire s’appuie sur les ressources humaines d’une communauté (ethnique, linguistique, culturelle, religieuse ou territoriale seulement) en vue d’une mobilisation pour le développement d’un territoire ou d’un groupe de façon à répondre aux besoins ou aux exigences qui s’y expriment. Elle peut aboutir à une situation conflictuelle avec des autorités diverses (administratives, politiques), mais aussi à des projets communs négociés entre tous les acteurs. L’action communautaire peut se muter en communautarisme, lorsqu’elle prend la forme d’une affirmation intégriste, voire intolérante, de son identité : elle peut mettre alors en péril le lien et la communication avec les autres groupes constitutifs d’une société, d’un peuple, d’une nation.
En France, la notion de communauté est peu utilisée : c’est le résultat d’une conception plutôt centralisatrice de la République au service de l’intérêt général, ne reconnaissant pas la légitimité des particularités (appelées en ce cas des particularismes) 35 . Cette situation est différente dans la plupart des pays nordiques, anglo-saxons et d’Amérique latine dont souvent la constitution (après le massacre des populations locales par les colonisateurs) a été le résultat d’un agrégat de groupes rassemblant des restes des peuples indigènes, des migrants d’origine européenne, africaine et asiatique affirmant à la fois leur appartenance à la culture du pays d’accueil et à celle de leurs origines, vivant ainsi une identité partagée, qui n’est pas toujours idyllique.
L’ action communautaire n’est pas si loin de l’expression « community organisation » en anglais et « Socialpädagogik » en allemand, de l’ animation sociale au sens que lui accordent par exemple les Brésiliens, équivalant approximativement l’ animation socioculturelle française. Dans sa conception brésilienne, la promotion culturelle, c’est « le progrès par l’enrichissement et l’approfondissement de son esprit en se confrontant à sa vie ordinaire, qui se traduit par une plus grande volonté et une meilleure maîtrise – reflétée dans la capacité à exercer avec plus d’autonomie, de confiance et de réussite – dans leur application pour l’action 36 ». Il s’agit ici d’un point de vue anthropologique de la culture visant à valoriser la culture vivante, expression de la vie quotidienne des individus, et non un point de vue élitiste de la culture uniquement réduite à une acquisition intellectuelle et patrimoniale. Le promoteur culturel est un agent qui est chargé d’encourager et d’organiser les processus sociaux, relevant autant de la tradition, de la créativité et de la sensibilité des citoyens que du développement du potentiel des communautés.
La pédagogie sociale , expression peu utilisée en France, mais beaucoup en Amérique latine, est définie de la façon suivante : « […] l’objet de la pédagogie sociale ne serait pas de connaître exclusivement la réalité socio-éducative, mais de la transformer, en y intervenant par l’intermédiaire de présupposés et de stratégies de type éducatif, pour la réalisation d’objectifs pédagogiques ou sociaux qui supposent ou ont supposé un changement ou une modification dans le comportement des individus (apprentissage de conduites) 37 . » On pourrait dire à partir de cette définition que l’animation socioculturelle est une pédagogie sociale, car elle relève d’une praxis, c’est-à-dire d’une dialectique, d’une mise en tension de deux logiques différentes, celle de la pensée et celle de l’action, de la théorie et de la pratique, du savoir et du faire, de façon à construire, par exemple, des modèles d’action à l’usage des acteurs de terrain, professionnels de l’animation ou militants de l’éducation populaire, en lien avec les publics avec lesquels ils coopèrent, à condition que les uns ou les autres soient capables de devenir individuellement ou collectivement des praticiens réflexifs. L’expression de « communication sociale » est en définitive assez proche de la précédente, concernant des processus de communication visant à favoriser la conscientisation telle que P. Freire peut l’exprimer dans « la pédagogie des opprimés ».
L’ éducation sociale est aussi une notion peu ou pas utilisée en France. On lui préfère celle d’intégration ou mieux encore d’insertion sociale pour les catégories les plus jeunes de la population. E. Ander-Egg la définit ainsi : « L’éducation sociale (comme partie de la pédagogie sociale) comporte une série de cadres d’intervention, tous quasiment communs avec le travail social : inadaptation et marginalité sociale, prévention socio-éducative de la marginalité, prévention et traitement des toxicomanies, éducation pour le temps libre, éducation pour le troisième âge, éducation civique, éducation pour la paix, éducation des adultes, animation socioculturelle… »

L’action communautaire peut se muter en communautarisme, lorsqu’elle prend la forme d’une affirmation intégriste, voire intolérante, de son identité.
Chacune de ces définitions est à relativiser, à remettre dans son contexte et il faut également se garder des chevauchements de termes et des glissements de sens. Ces difficultés tiennent à l’histoire de chaque pays et à l’histoire de chaque auteur (ses orientations idéologiques, scientifiques, théoriques, disciplinaires…). Comme l’explique X. Ucar : « Je suis conscient que l’on ne résoudra pas le problème en inventant d’autres noms qui ou bien désigneront d’autres réalités différentes ou même plus spécifiques, ou bien contribueront à rendre encore plus indéfinissable ou à accroître encore plus la confusion, aujourd’hui déjà suffisamment problématique. »
Ce détour conceptuel et pédagogique achevé, il faut désormais envisager les étapes futures de la structuration du champ de l’animation en France, en Europe et dans le monde. Le développement de réseaux nationaux et internationaux est à l’ordre du jour.

LES RÉSEAUX DE L’ANIMATION
Pendant le colloque international sur « L’animation en France et ses analogies à l’étranger », les participants de près de vingt-cinq pays réunis le 5 novembre 2003 à l’initiative du comité scientifique ont débattu de la question de la prolongation de l’initiative prise à Bordeaux concernant le devenir du réseau déjà existant vers la création d’un réseau international (le RIA, Réseau international de l’animation ?).
Il a été décidé de réaliser cet objectif dans une perspective d’organisation plus informelle que formelle, plus souple que rigide, en construction plutôt que déjà construite, plus en réseau qu’en faisceau. Le pôle bordelais de l’ISIAT, avec son site www.colloquecs-isiat.fr.st , a paru légitime pour devenir tête de réseau, dans une vision non pas de contrôle, mais de coordination, avec une autonomie de chacun des réseaux ou des sites déjà constitués sur le plan national ou international. Le deuxième colloque sur l’animation à São Paulo, porté par l’université catholique Pontificia, sera l’occasion de renforcer cette démarche. Un réseau africain est aussi dans l’ordre des possibilités, faisant suite à un colloque qui aura lieu en 2006 et pour lequel l’ISIAT travaille avec des correspondants locaux. Il faut enfin prendre en compte l’élaboration d’un réseau français impliquant divers partenaires (grandes associations ou réseaux d’associations, représentants des employeurs et des salariés, des institutions de formation, des ministères concernés et de leurs administrations…). L’Observatoire national des métiers de l’animation et du sport (ONMAS) peut être la puissance invitante reconnue pour la réalisation d’une telle initiative en 2006. Cette nouvelle étape pourrait alors déclencher la construction d’un réseau européen. Pour leur part, les acteurs de l’ISIAT bordelais sont prêts à s’investir dans cette tâche.
AGORA débats/jeunesse n o 38


Ouvrage disponible, au prix de 13 euros, en librairie et auprès de l’éditeur/diffuseur : L’Harmattan, 7 rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris Tél. : 01 40 46 79 20 Fax : 01 43 25 82 03 Courriel : harmattan1@wanadoo.fr
ANIMATION, INTERMÉDIATION SOCIALE ET GOUVERNANCE
L’animation, avec ses spécificités, participe de la métamorphose du travail social en intervention sociale. Les professionnalités, les postures d’acteurs, les répertoires d’action s’en trouvent modifiés. Nous tenterons ici d’apporter quelques éclairages partiels qui ne sauraient prétendre cerner toutes les mutations mais, tout au plus, contextualiser les « décalages ». Le propos portera essentiellement sur l’entrée « territoire », sur l’action publique et sur la mobilisation des acteurs, autant d’approches que nous analyserons en termes « d’inter-médiation sociale ».
Alain Marchand
Professeur de sciences économiques
ARPES/université Montpellier-III
Route de Mende
34199 Montpellier Cedex 5
Courriel : alain.marchand@univ-montp3.fr

INTÉRMÉDIATION SOCIALE

ANIMATION ET TERRITOIRES
L’animation socioculturelle procède bien d’un rapport particulier, construit, au territoire : soit que celui-ci figure comme inscription spatiale d’une action construite selon des référentiels de l’éducation populaire, de prévention, ou découlant de dispositifs ciblés, soit que le territoire soit problématisé en lui-même, et produise de l’action. Si, du « traitement » des populations et catégories saisies dans leur appartenance à un territoire aux stratégies de développement local, on peut construire une histoire de l’appréhension du territoire, ce qui domine aujourd’hui, c’est la complexité et les discordances spatiales. En effet, pour l’économiste, le territoire connaît des mutations dont rendent compte les approches en termes d’économies d’archipel, de districts industriels, de pôles de développement ou de bassins. Le politiste y verra un enchevêtrement de territoires administrés, la transgression de l’idée de clôture, au fondement même de la construction de toute citoyenneté « à la française », nationale et locale.

De fait, c’est autant la « glocalisation 38 » que la territorialisation de l’action publique qui produisent aujourd’hui les territoires à partir des potentialités qu’ils recèlent. Les anciens territoires vécus, matrices identitaires, cèdent ainsi, et de plus en plus, la place à des territoires parcourus, fonctionnels et « assignés ». La glocalisation réinvente, décline les territoires selon une logique non plus autonome mais hétéronome. À chaque territoire une seule fonctionnalité, une même fonction dans un seul lieu. Les territoires sont ainsi redécoupés, fragmentés et énoncés selon des finalités singulières : habitat, production, chalandise matérielle ou culturelle, loisirs, commandement administratif, bassins de travail immatériel… Ainsi les mixités et hybridations s’abolissent-elles au profit de pôles spécifiés et homogènes, d’enclaves et de « parcs d’activités ». Le rural, par exemple, ne procède plus de l’agricole mais est réassigné par l’urbain (le rurbain). Le tissu socio-spatial se délite en un maillage de flux, d’axes communicationnels et de nœuds ; le matriciel mute en réseaux. La discordance des territoires procède de la construction et de l’affichage de différentiels d’attraction, générant ainsi mobilités, concentrations et différenciations. Le territoire des uns n’est plus celui des autres. Le management des territoires mobilise des répertoires et modes d’actions différenciés : grands équipements structurants, réseaux, districts et agglomérations, dérégulation sont mobilisés pour la gestion des flux et fluides de la modernité (communication, produits culturels, nouvelles technologies, loisirs, activités à haute valeur ajoutée…) ; les collectivités territoriales et les dispositifs, plus « traditionnels », ont à leur charge le social sédimenté, voire enkysté, le traitement de la relégation. Le développement local peine à trouver ses marques et dynamiques dans ces polarisations antagoniques.

La démultiplication institutionnelle de l’État (services extérieurs, organismes de mission de service public promis à la privatisation, administration de mission ou « commando »), la décentralisation, la déclinaison territoriale des dispositifs de politiques publiques, la convocation d’acteurs associatifs ou privés ayant leurs propres logiques territoriales ont conduit à un empilement et à un enchevêtrement de territoires administratifs. Le découpage conflictuel des « pays » et autres communautés de communes ou d’agglomération témoigne de cette nouvelle préhension du territoire. La nosographie des territoires 39 , au prétexte d’efficience de l’action publique, construit de la discrimination et dès lors de la disqualification. Se pose ainsi de manière cruciale la question de la cohérence de l’action sociale et socioculturelle, de la coordination, et celle du « guichet unique » pour les usagers.
Décentralisation et intercommunalité génèrent des espaces flous. La centralité urbaine, fusionnelle (la ville méditerranéenne), cède la place à une juxtaposition de territoires, parcourus et non vécus, sans cesse transgressés par les flux économiques, communicationnels, humains (la ville américaine). La socialité devient de surface, éphémère, portée par des mouvements désordonnés, browniens, suscités par la survenance de l’événement (festivals, événements éphémères ou rituels…). L’accès inégal des groupes sociaux à la mobilité redouble la disqualification de certains territoires et invalide les populations défavorisées, pour lesquelles on sait que l’exclusion signifie distorsion du temps et de l’espace, en la matière : agoraphobie, enkystement et réclusion.
La discordance des temps sociaux s’accentue, tout comme leur hybridation. Le temps long de l’accompagnement, de la programmation, cède la place à l’urgence et au temps suspendu. En entreprise, c’est le juste-à-temps, les flux tendus, la survenance et l’imprévu (le risque, la rupture), le « suspens » de la performance attendue ; les flux financiers sont gérés « en ligne ». Dans le social en revanche, c’est à la fois le temps « distendu » pour les personnes en difficulté (jamais à l’heure ; soumises à toutes les « queues ») et l’urgence (humanitaire), la séquentialisation répétitive de dispositifs éphémères, du côté de l’action publique. L’hybridation des temps sociaux emmêle occupation et préoccupations. Pour les uns, l’addiction au travail ( workoholism ) nie le temps du « retrait », le droit à la paresse, au profit d’une hyperactivité productrice, consumériste, ludique, immédiate, et oblige à une quête de l’extrême. L’offensive idéologique contre les 35 heures, le nouveau culte de l’effort, la « valorisation du travail » – et non de l’emploi ou de la rémunération – construisent cette tension, sans pause, entre production et consommation. Pour les autres, dont le temps est devenu vacuité, latence, c’est l’œuvre de culpabilisation par l’instauration de la contrepartie en activité de l’aide ( workfare ). Ici encore, le temps des uns n’est plus celui des autres.

La décentralisation et l’émergence de « communautés » agglomérées qui n’émargent pas à la démocratie locale, tout comme ce flou des territoires, interpellent la citoyenneté et le politique dans leur essence même (le rapport à la cité, à la polis ). Loin d’ouvrir les voies d’une démocratie délibérative et participative, elles favorisent les postures managériales des élus. L’accroche politique des individus aux territoires s’en trouve modifiée. Ces derniers ne sont plus énoncés comme sujets politiques, appartenant à un territoire (échelles de citoyenneté) et délibérant de leurs représentations de l’intérêt général, de leurs opinions. Ils sont assignés dans leurs « avoirs », leurs places dans ces divers territoires fonctionnels. Ils sont saisis par et habilités à ne parler que de leurs avoirs (ou de leurs corollaires, les « manques ») et situations partagés. Ils sont ainsi, tour à tour, parents d’élèves, habitants, contribuables, usagers, consommateurs… Le « vivre ensemble » était historiquement passé de « l’être ensemble » des appartenances identitaires (protestation locale et patronnée) à « l’agir ensemble » des collectifs de travail et de l’action sociale protestataire et militante, fédérale et verticale. Aujourd’hui, nous serions dans « l’avoir ensemble » privilégiant groupes d’intérêts, réseaux et horizontalité. La protestation sociale se décline en mouvements éphémères, thématiques, en résurgences et rhizomes.

La nosographie des territoires, au prétexte d’efficience de l’action publique, construit de la discrimination et dès lors de la disqualification.
L’inscription territoriale de l’intervention sociale est ainsi doublement affectée : dans son efficacité, puisque le territoire ne peut plus être ce vecteur de recomposition du lien social délité, de construction du lien politique et identitaire ; dans sa finalité d’émancipation sociale puisqu’il s’appuie sur une citoyenneté de second rang, où les individus ne sont pas institués comme acteurs-sujets mais saisis au travers de leurs situations partagées. La dynamique animation/territoire autour du lien sociétal est profondément affectée par la recomposition territoriale et sociétale.

ANIMATION SOCIOCULTURELLE ET GOUVERNANCE
Si le travail social et l’animation procédaient bien des politiques publiques et de leurs dispositifs, les professionnels étaient cependant relativement protégés du jeu politique, hormis leurs propres engagements militants. Forts de leurs savoir-faire, ils se consacraient les uns à la relation « duale » et à l’accompagnement, les autres à l’immersion pour dynamiser groupes, lieux, et territoires, recréer du lien sociétal, de la dynamique socio-économique. Aujourd’hui, la nouvelle alchimie du pouvoir les convoque, avec bien d’autres acteurs, dans l’exercice du politique.
La « gouvernance », définie théoriquement comme « effectif et légitime ajustement des besoins de gouvernement aux capacités (à gouverner) et des capacités aux besoins 40 », modifie les relations entre l’instance politique, décisionnelle, et l’intervention professionnelle, en particulier dans le champ socioculturel. La multiplication du nombre d’acteurs « légitimes » et dotés de logiques d’actions particulières, la « proximité » recherchée et affichée des décideurs politiques, la convocation de la société civile dans l’action publique modifient les configurations d’action et les jeux d’acteurs. Au lointain État-providence, autorisant l’espace de l’autonomie professionnelle mandatée, le modèle social-libéral substitue la « société-providence » conduisant à d’autres modes d’intervention, impliqués.
Contrairement au « gouvernement » qui déterminait dans sa verticalité le couple décision/légitimation et les lignes hiérarchiques et bureaucratiques de l’administration, la gouvernance instaure une horizontalité de réseaux et d’administrations de mission (administration-commando) ; elle dissocie éclairage de la décision, prise de décision et mise en œuvre de celle-ci. La gouvernance s’organise en mobilisation/confrontation d’acteurs publics et privés, individuels et collectifs, marchands et sociaux, de groupes de pression, légitimés à faire valoir leurs intérêts particuliers. Elle débouche sur et légitime les « arrangements » ; elle privilégie l’aspect procédural de l’action plutôt que sa rationalité, la technicité et le droit plutôt que la mobilisation des acteurs.
Cela soulève plusieurs problèmes. Celui de « l’interlocuteur valable » : qui est reconnu comme tel et par qui, et à ce titre est convoqué dans le jeu d’acteurs ? Celui de la posture d’« expert » : les acteurs (le secteur associatif en particulier) sont convoqués en raison de leurs capacités expertes en tel ou tel domaine et doivent se comporter comme experts-techniciens ; on passe ainsi du militantisme et de l’engagement à la professionnalisation du bénévolat, sommé de déployer une rationalité d’action repérable. Les « boîtes à outils » techniques deviennent ainsi des standards labellisés de l’action publique et donc sociale. La concertation des intérêts particuliers prime sur la délibération des opinions.
La gouvernance apparaît en amont comme un éclairage de la décision (décliner, évaluer et ordonner tous les possibles) et en aval, comme un appareillage de sa mise en œuvre, de son implémentation (mobilisation des acteurs, arrangements ou compromis). Cela laisse entière la question de la prise de décision elle-même. On s’aperçoit que celle-ci est souvent le fait d’un seul, au centre d’un noyau réduit et souvent informel (cabinet, réseau technico-courtisan). Le système mayoral (la posture de maire-entrepreneur) de la gouvernance urbaine en est une illustration repérable à tous les niveaux de collectivités territoriales ; il est renforcé par les modes délégataires (élections à plusieurs degrés) de gestion districale.
La gouvernance, comme modalité d’action publique, est aussi mode de gestion des organisations, des institutions et des dispositifs, privés ou publics. Évoquée d’abord sur la scène mondiale par les organismes dits de régulation (FMI,l, Banque mondiale) comme mode d’implication de la société civile internationale aux côtés des États, la gouvernance se décline aussi bien dans le nouvel ordre impérial ( multi-level governance , c’est-à-dire à plusieurs échelons territoriaux et selon des dynamiques sectorielles) que dans l’entreprise ( corporate governance ). On la repère dans les politiques publiques territoriales ou globales/sectorielles (emploi, gouvernance urbaine), tout comme dans les organisations de l’économie publique, marchande et sociale.
Le référentiel idéologique de la gouvernance est celui de la concertation (et non de la négociation), de l’arrangement plus que du consensus, de la représentation des intérêts particuliers (individuels ou coalisés) et non de la délibération des opinions, de la proximité. Elle n’est pas quête de l’intérêt général ou public mais procède de la conjonction d’intérêts communs, portés par des groupes particuliers. La gouvernance, dès lors, est énoncée d’évidence comme « bonne ».

Le « contrat social » cède la place à la multiplication des contrats interindividuels.
L’inflation de l’usage de la « proximité » dans la communication politique ne doit pas faire illusion. Proximité ne signifie ni démocratie directe, ni échelle de citoyenneté plurielle. Proximité ne renvoie pas à la nature du processus décisionnel (le despotisme peut être domestique, comme l’énonce Aristote) mais bien plus à la « singularité » du lien institué entre le décideur et le sujet. La nouvelle démocratie se construit sur le modèle du « colloque singulier » entre l’élu-décideur et l’habitant, saisi dans ses avoirs particuliers : c’est la multiplication des consultations, sondages et questionnaires, « réunions Tupperware », référendums. L’individu n’est consulté, saisi et assigné que dans son isolat de « propriétaire ». Il ne délibère plus de ses opinions dans l’espace public, mais est renvoyé à sa sphère privée, intime ou de proximité, à ses seuls intérêts particuliers ou communs. C’est à partir de sa seule sphère privée (domestique et économique) qu’il est habilité à faire valoir ses intérêts sur l’arène publique. La gouvernance nie les collectifs autres que cristallisés en groupes d’intérêts ou porteurs de savoirs experts.
Montesquieu nous enseignait que le principe du despotisme éclairé est celui du décalque des postures tyranniques de l’échelon impérial au domestique. Dans un contexte d’individualisation et de contractualisation du lien social, proximité connote plus le « colloque singulier » que la médiation par du collectif. Le « contrat social » cède la place à la multiplication des contrats interindividuels. La contrainte et l’implication procèdent moins de la dépendance hiérarchique (prescription de moyens) que de la construction d’une soumission volontaire (injonction de résultat).

L’ANIMATION COMME INTERMÉDIATION SOCIALE
Le brouillage territorial (les espaces deviennent flous, incertains, traversés de flux), le passage du « temps long » de l’action sociale (programmation) à l’urgence et au « suspens » de l’intervention comme gestion du risque, la gouvernance, l’émergence d’industries culturelles et de loisir modifient fondamentalement les conditions de l’action sociale et socioculturelle. Pour reprendre les mots d’Hannah Arendt, l’action dérive en fabrication par son aspect procédural, par la mobilisation technicienne de boîtes à outils standard. Le projet, déterritorialisé et coupé du « réseau » des relations humaines, peut muter en simple construction de la confrontation d’une offre et d’une demande de marchandises immatérielles, en marché donc. Le cœur de métier de l’animation s’élargit en un spectre d’activités et de postures professionnelles multiples, jouant de la déqualification (animation commerciale) comme de la surqualification (gestion de projets), aux confins de l’ingérence politique. Il y a matière, dès lors, à réhabiliter cet « entre-deux » qui concerne la parole et l’action et révèle le sujet tout autant que la réalité du réseau humain 41 . C’est tout le sens de l’approche de l’animation comme « intermédiation ».

Les métiers se sont constitués dans l’ordre de la délimitation, de la distinction, en identifiant des champs, des pratiques, des postures, des répertoires d’actions particuliers. Le social, sédimenté dans sa dimension institutionnelle comme dans ses pratiques, s’énonçait comme un ordre spécifique. En son sein, les professions se singularisaient dans la définition des objectifs, la maîtrise des outils professionnels, la nosographie des populations et des symptômes. La « crise » nous rappelle que le social, tout comme le culturel, ne sont pas des « ordres » autonomes mais les champs interactifs des trois ordres majeurs, dotés certes chacun d’un champ spécifique mais aussi de médiums (c’est-à-dire « ce » qui circule, crée du lien, donne du sens), de modes de régulation, d’architectures institutionnelles spécifiques. Les ordres domestique, économique et politique se fondent respectivement sur les médiums affect, argent et pouvoir ; ils sont régulés respectivement par le droit et la morale, le marché, la démocratie. Les institutions y sont spécifiquement la famille et l’association, l’entreprise, l’institution bureaucratique. De fait, le social comme le culturel sont les champs d’hybridation des trois ordres.
Loin de s’autonomiser comme aurait pu le faire croire l’édification de l’État-providence, social et culturel, et des politiques publiques sectorielles, les champs du social et de la culture sont aujourd’hui structurés par les trois médiums (l’affect sous forme de compassion, l’argent 42 , le pouvoir). Ils sont régulés par le droit et la morale, le marché, les référentiels démocratiques (citoyenneté sociale, démocratisation culturelle) ; leur architecture institutionnelle procède bien de l’association, des réseaux, de l’entreprise, des institutions publiques. Les modes de gestion de ces organisations ont tendance à s’unifier et à s’hybrider selon le mode du management libéral : compétences, être « entrepreneur de soi », gestion par projets et mise en concurrence des segments « offreurs ».

L’intermédiation prend toute sa signification comme mode d’action, comme matrice de collectifs, de réseaux de relations humaines.