L'anthropologie

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Comprendre l'anthropologie, c'est une invitation à la découverte d'une certaine vision de l'humanité ; c'est aussi appréhender l'autre et porter un nouveau regard sur soi. Non familiarisés avec une discipline qui suscite de nombreux débats théoriques et chamboulements thématiques, les lecteurs sont invités à comprendre l'histoire de l'anthropologie, mais surtout ses grands courants de pensée et enfin les objets, méthodes et domaines d'études.

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Ajouté le 01 avril 2012
Nombre de lectures 234
EAN13 9782296487840
Langue Français
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L’anthropologie Pour Comprendre
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

L’objectif de cette collection Pour Comprendre est de présenter en un
nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question
contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale.
L’idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au
lecteur les moyens d’aller plus loin, notamment par une bibliographie
sélectionnée.
Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de
professeurs d’université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche
de choisir les thèmes qui feront l’objet de ces publications et de
solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair,
de faire des synthèses.
Le comité éditorial est composé de : Maguy Albet, Jean-Paul
Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou,
Pierre Muller, Bruno Péquignot, Denis Rolland.

Dernières parutions

Georges M. CHEVALLIER, Systèmes de Santé. Clés et
comparaisons internationales, nouvelle édition, 2011.
Charles KORNREICH, Une histoire des plaisirs humains, 2011.
Jean-Jacques TUR, Les nouveaux défis démographiques, 7
milliards d’hommes… déjà !, 2011.
Iraj NIKSERESHT, Kant et la possibilité des jugements
synthétiques a priori, 2011.
Adriana NEAC ŞU, Histoire de la philosophie ancienne et
médiévale, 2011.
Marcienne MARTIN, De la démocratie à travers langue et univers
médiatique, 2011.
Patricia TARDIF-PERROUX, La France : son territoire, une
ambition. Mutations, situation, défis, 2011.
Dominique GÉLY, Le parrainage des élus pour l’élection
présidentielle, 2011.
Marie-Hélène PORRI, Le suicide il faut en parler, 2010.
Michel PARAHY, L'inconscient de Descartes à Freud :
redécouverte d'un parcours, 2010.
Jean-François DUVERNOY, La fabrique politique Machiavel,
2010.
Gérard LAROSE, La stratégie de la vie associative, 2010. Bernardin M INKO M V É




L’anthropologie


























L’HARMATTANDu même auteur

• La société gabonaise entre tradition et postmodernité :
hétéroculture et dysculturation, ANT, Lille, 2002.
• Gabon entre tradition et post-modernité (Dynamique des
structures d’accueil Fang-Ntumu), Paris, L’Harmattan, 2003.
• Tourisme au Gabon (dir), Paris, L’Harmattan, 2006.
• Mondialisation et sociétés orales secondaires gabonaises
(coauteur), Paris, L’Harmattan, 2007
• Varia anthropologica gabonensis 2004 (dir), Paris,
Le Manuscrit, 2007.
• Savoirs et dynamiques sociales au Gabon (dir), Libreville,
EDILA, 2007.
• Gabonies de notre temps, Paris, Publibook, 2008.

A paraître
• Gabon : la postmodernité en question, Paris, Publibook, 2012.
• La richesse de la misère, Paris, ILV Edition, 2012
• Recueil des contes Fang du Gabon, Paris, L’Harmattan, 2012









© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96211-8
EAN : 9782296962118 A Damien Minko Mvé, Cyril Minko Mvé et Florence
Minko Mvé (Née Thiers)
A Madeleine Avomo Ovono, Martin Assoumou Mvé,
Rachel Mekui Mvé, Tatiana Mengue Mvé, Reine L.
Ntsame Mvé, Chimène Nze Nkoghe
A tous mes Collègues et Etudiants
Au Pr Jean-Emile Mbot
A Feu Jean Poirier






































INTRODUCTION

1. Ce qu’est l’anthropologie

Il est d’usage d’opposer deux approches principales,
l’anthropologie physique et l’ethnologie, l’une préoccupée
de l’homme dans ses caractères physiques, l’autre de
l’homme en société. Mais l’ambition de l’anthropologie,
prise au sens le plus large, serait de rassembler dans une
perspective globalisante toutes les disciplines étudiant
l’homme. En attendant une telle réunification, on ne peut
confondre, malgré leurs zones de recouvrement, cette
anthropologie avec son actuel épicentre, l’anthropologie
sociale.

On a souvent réduit l’anthropologie sociale à l’étude
des sociétés dites primitives. Cette orientation a grandi au
point de s’étendre à l’ensemble des sociétés
traditionnelles, qu’elles appartiennent au Tiers Monde ou
au monde industriel ; et l’étude de la vie contemporaine
dans la ville ou dans l’entreprise constitue l’un de ses
nouveaux axes de recherche. De ce point de vue, elle ne se
distingue guère de sciences de la société telles que la
sociologie ; certains veulent même la confondre avec elles
en raison de l’identité de leur objet.

Or, ce qui fonde la spécificité de l’anthropologie, c’est
une façon particulière d’appréhender une même réalité.
1Son approche « holiste » , qui cherche à saisir la totalité
d’une société, est donc par définition monographique ; elle
contraint l’anthropologue à une analyse qualitative et
exhaustive d’unités sociales nécessairement restreintes –

1 Rappelons que holisme s’oppose à l’individualisme, c’est une
interprétation de nature globalisante.

7
village, tribu ou quartier –, accessibles au regard d’un seul
et même observateur. Ce serait donc sa méthode qui la
distinguerait de sa voisine, la sociologie. L’une
procéderait plutôt par questionnaires et statistiques ; dans
l’autre, l’observateur, « immergé » dans la société qu’il
étudie, travaillerait sur son propre vécu. Toutefois, l’une et
l’autre s’empruntent de plus en plus souvent leurs
méthodes. Le paradoxe de la démarche anthropologique
2réside donc, comme le souligne Claude Lévi-Strauss ,
dans le fait que l’on y « cherche à faire de la subjectivité la
plus intime un moyen de démonstration objective ».

L’expérience anthropologique est unique, en ce qu’elle
oblige l’observateur à mettre en question ses propres
catégories, à s’ouvrir au raisonnement des autres, à les
analyser et à les restituer à la compréhension de sa propre
société. Par son approche monographique et par cette
remise en question, à quoi elle tend et à laquelle elle
contraint le spécialiste, l’anthropologie a élaboré de
nouveaux concepts, qui ont défini ses divers domaines :
religieux, politique, juridique, économique, etc.

Mais la critique de l’ethnocentrisme dont sont
marquées ces catégories issues de la culture occidentale a
conduit à les élargir, à les remodeler. Parfois, il a été
nécessaire de fonder de nouveaux domaines tels que
l’anthropologie de la parenté, qui a constitué longtemps
l’un des champs privilégiés de la discipline.


2 Père du structuralisme, né en 1908, il doit sa notoriété grâce à son
œuvre sur la parenté, mais aussi de ses séductions de l’Amazonie qui
l’ont conduit à écrire Tristes tropiques, récit philosophique d’un
voyage parmi les Indiens de l’Amazonie brésilienne. Tristes tropiques
brosse le tableau de la vie rude, innocente et nue des derniers nomades
Nambikwara.

8
Il est douteux, toutefois, que l’on puisse définir une
science uniquement par sa méthode ; c’est le cas tout
particulièrement de l’anthropologie, dans un moment où la
sienne est exportée dans d’autres disciplines et où, donc,
expulsée du lieu même où certains veulent fonder sa
spécificité, elle risquerait d’être vouée à sa propre
dissolution, ne pouvant prétendre par ailleurs à
l’exclusivité de son objet empirique. Ce statut équivoque
jette le trouble dans l’esprit de qui ne considère pas que,
au-delà de l’objet empirique, se situe un objet intellectuel ;
que, au-delà de la méthode, s’affirme une volonté de
découvrir – par la comparaison et la synthèse des normes,
des discours et des pratiques – d’autres niveaux de réalité,
la logique de leurs interrelations et de leurs
transformations, à partir desquels l’homme peut modifier
son rapport à lui-même et – qui sait ? – élargir le champ de
sa liberté. La méthode et l’histoire de l’anthropologie se
confondent quant à leur rapport à l’objectivité. Ses objets,
ses concepts et ses théories ne sont pas nés d’un seul
mouvement. L’anthropologie a dû sans cesse les critiquer,
les remanier face à sa propre histoire et à l’histoire, au sein
d’une communauté scientifique internationale qui ne
suivait pas nécessairement un chemin unilinéaire. Les
débats qui se sont déroulés entre les chercheurs des deux
côtés de l’Atlantique ou de la Manche furent nombreux,
mais ils ont fait apparaître des idées nouvelles, qui, au fil
du temps, ont conduit l’homme à se considérer lui-même,
en tous lieux, en tout temps, comme l’objet de sa propre
étude. La recherche de l’objectivité n’est pas une affaire
de méthode, c’est aussi l’histoire même de
l’anthropologie, de ce mouvement qui a fait passer
l’ethnologue de la reconnaissance des autres au refus de
soi, et qui lui permet maintenant d’étudier le monde le
plus proche comme les mondes lointains. C’est une
parabole précisément géométrique, définie comme « le

9
lieu des points équidistants d’une droite et d’un point
fixes » ; selon laquelle les enseignements du discours sur
les autres conduisent au discours sur soi, dans une
disposition où le discours qu’on tient sur soi se situe dans
une différence et à une distance égale à celles où se
déploie le discours qu’on tient sur les autres. Montrer
comment un tel discours sur soi a progressivement
abandonné droite et point fixes pour se placer sur la
courbe avec les « autres », c’est expliquer toute la
construction de l’anthropologie jusqu’à nos jours.

Pour mieux saisir la nature de l’anthropologie, il est
utile de faire allusion aux enjeux intellectuels et les
conditions historiques qui ont motivé son développement.

D’une manière générale, on peut reconnaître une triple
origine, dans l’histoire de la pensée, à la connaissance
d’un champ relevant spécifiquement de l’anthropologie.

2. Le regard sur les sauvages

Au commencement était le regard sur les « sauvages ».
Cette période coïncide avec le Moyen Age et la
3Renaissance. Les voyages des chercheurs chez les
Scythes, les Perses, les Egyptiens etc. légitiment en
quelque sorte les observations et réflexions sur les mœurs
exotiques. On en a pour preuve la description, dans le
détail, des pratiques chamaniques chez les Scythes ou les
ritualisations des combats féminins lybiques (en Afrique
du Nord). Durant donc tout le Moyen Age, il y a eu un fort
intérêt pour l’existence des peuples monstrueux (homme à
tête de chien, homme-loups, cannibales, entre autres).

3 Par exemple, Hérodote chez les « barbares », c’est-à-dire les
nonGrecs.

10
Certains chercheurs à l’image de Saint-Augustin
(354430) pensaient même par exemple qu’il existerait en
Ethiopie des « hommes et des femmes sans tête mais de
gros yeux fixés sur la poitrine.

A la Renaissance, la découverte des Amériques sera
l’occasion d’une réflexion nouvelle sur la nature de
l’homme. Les récits de voyageurs et des missionnaires au
ème 4XV siècle allaient faire l’objet des publications, de
grande importance et de large diffusion, tout à fait
originales. A la suite de ces chroniques, récits et
descriptions, une problématique de fond s’est posée : Qui
étaient ces sauvages rencontrés aux Amériques ? Fallait-il
leur accorder le statut d’humains ? Les réponses ne se sont
pas fait attendre : sans aucune hésitation, c’étaient des
humains qui méritaient la même considération que les
5Européens .

3. L’anthropologie philosophique

èmeAu cours du XVIII siècle, il y a une émergence de la
philosophie sociale. Réfléchissant sur le rapport entre la
nature de l’homme et l’organisation politique, la
philosophie sociale allait être l’expression imminente de
l’humanité. Après avoir largement lu les récits de voyage
et même provoqué des missions d’exploration, les
Encyclopédistes introduisent sur la scène de la pensée les
« sauvages » que seul Montaigne avait jusqu’alors pris en
compte. C’est la connaissance des Hottentots, des Indiens
du Canada, des Esquimaux, des Insulaires du Pacifique,

4 Nous pensons ici particulièrement à Christophe Colomb, Hernán,
Cortès au Mexique ou Francisco Pizarro au Pérou.
5 On peut lire à ce sujet le naturaliste Cristova ố Acosta (1515-1550)
ou encore Bartolomé de Las Casas (1474-1566).

11
ainsi que leur organisation sociale, qui devient de plus en
plus préoccupante. Elle permit de mettre en cause toutes
les évidences européennes au sujet de l’éthique et la
politique. Il y a là une orientation nouvelle de la
compréhension humaine dans son universalité.

4. L’anthropologie physique

Le dernier ancêtre de l’anthropologie n’est autre que
l’anthropologie physique, une partie des sciences
naturelles qui étudie la diversité des morphologies
humaines. Lancée par Buffon, c’est sous l’impulsion de
Broca que l’anthropologie physique s’est développée au
èmeXIX siècle. Après avoir proposé par l’intermédiaire de
6certains savants une autre lecture de la diversité humaine,
l’anthropologie physique a réduit le social au physique
afin de mieux interpréter les caractéristiques physiques
humaines comme le signe de l’existence des différents
stades d’évolution des populations correspondantes.
Certains groupes furent considérés de primitifs et d’autres
évolués. On passait alors de l’étude de la forme du cerveau
à un jugement sur l’intelligence, et de celui-ci à
l’explication des institutions sociales. Cependant, pour
passer de l’étude de l’individualisme à celle de la société,
7il fallait passer par la notion de race . L’anthropologie
sociale hérite donc là d’un souci non moins important qui
est celui d’étudier principalement la diversité humaine.
8Elle hérite également d’une idéologie que nous
analyserons un peu plus loin.

6 Nous pensons à Darwin notamment et bien d’autres encore.
7 Groupe humain présentant, au-delà du langage, de la nationalité ou
des mœurs, un ensemble de caractères physiques (anatomiques ou
génétiques) à la fois communs et héréditaires.
8 C’est l’idéologie évolutionniste.

12
Les trois lignes d’inspiration que nous venons,
brièvement de présenter, coïncident avec la seconde
èmemoitié du XIX siècle, elles constituent l’œuvre
fondatrice de l’anthropologie sociale. Il faut retenir que
l’autonomisation de l’anthropologie s’est faite en France
par rapport à la sociologie durkheimienne. C’est elle qui a
permis le développement de l’anthropologie comme
discipline spécifique. On peut dater de 1925 la
reconnaissance par l’université de cette autonomie, avec
surtout la création par Marcel Mauss (neveu et disciple de
Durkheim), Lucien Lévy-Bruhl et Rivet d’un Institut qui
donnait des cours indépendamment des chaires de
sociologie. Cet Institut fut à l’origine du Musée de
l’Homme et de l’organisation de plusieurs missions
d’enquête ethnographique, dont la plus célèbre est à notre
avis la mission Dakar – Djibouti (1931-1933), dirigée par
Marcel Griaule.

L’institutionnalisation de l’anthropologie correspond à
une plus grande importance accordée dans les réflexions
contemporaines aux sociétés non occidentales. C’est le
cas de l’analyse par Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) de la
pensée des « primitifs », jugée prélogique et mal détachée
du règne de la nature ; c’est également le cas de l’examen
de la valeur esthétique des œuvres et des objets par les
surréalistes. Notons enfin que le développement d’une
anthropologie autonome correspond non seulement à
l’apogée du colonialisme français, mais surtout à l’intérêt
corrélatif que l’administration pouvait prendre,
pragmatiquement, au fonctionnement des sociétés se
trouvant sous sa tutelle. C’est dire combien la théorisation
anthropologique de la primitivité renforçait l’assurance
des colonisateurs.



13
5. Ethnographie, ethnologie, anthropologie

Pour complexifier un peu le problème, j’aurais pu
ajouter dans le titre de cette section : anthropologie sociale
et anthropologie culturelle. Parmi tous ces termes,
recouvrant des traditions nationales et des approches
différentes de « l’étude de l’Homme », il est aisé de
s’égarer. Pour y voir un peu plus clair, voici deux extraits.
Le premier est tiré de L’Introduction à l’anthropologie de
Claude Rivière, chez Hachette. Le second, que je viens de
découvrir et qui m’incite à poster ce billet, est un extrait de
la préface de l’ouvrage Fondement culturel de la
personnalité de Ralph Linton ; la préface est signée
JeanClaude Filloux.

Intéressons-nous, un moment soit peu, à l’extrait
d’Introduction à l’anthropologie de Claude Rivière.

Le fait que la même discipline soit appelée
ethnographie, ethnologie, anthropologie sociale ou
culturelle s’explique par de légères différences de contenu,
d’objet, de méthode et d’orientations théoriques propres
souvent à des traditions nationales, encore qu’on puisse y
voir aussi des moments successifs du travail
anthropologique. L’ethnographie est l’étape de collecte
des données, l’ethnologie le stade des premières synthèses,
l’anthropologie la phase des généralisations théoriques
après comparaison. Au vrai, cette distinction, qui n’est pas
tout à fait recevable, marque cependant des tendances.
L’ethnographie correspond à un travail descriptif
d’observation et d’écriture, comportant collecte de
données et de documents et leur première description
empirique (graphie) sous forme d’enregistrement des faits
humains, traductions, classement des éléments que l’on
estime pertinents pour la compréhension d’une société ou

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d’une institution. Elle donne lieu à des monographies de
divers aspects de cette société. Une monographie peut
porter aussi bien sur une ethnie d’Océanie que sur un
village d’Europe, sur une fête régionale que sur les tifosi
dans le football italien. Description, inventaire,
classification des coutumes et traditions exotiques ou
populaires sont aussi les tâches qu’effectuent les
muséographes. L’ethnologie, élaborant les matériaux
fournis par l’ethnographie, vise après analyse et
interprétation à construire des modèles et à étudier leurs
propriétés formelles à un niveau de synthèse théorique
rendu possible par l’analyse comparative. On parle
d’ethnographie d’un village, mais d’ethnologie des pays
méditerranéens pour désigner un ensemble de travaux. Le
mot d’ethnologie, introduit par le moraliste suisse
Chavannes en 1787 (celui d’ethnographie (1810) est
attribué à l’historien allemand B.C. Niebuhr), recouvrait
au XIXème siècle l’étude des sociétés primitives,
notamment de l’homme fossile et de la classification des
races. Actuellement les Britanniques utilisent le terme
anthropology comme équivalent de l’« ethnologie »,
française et le mot ethnology pour désigner les problèmes
d’origine et de reconstitution du passé, de diffusion de
traits culturels et de contacts qui ne relèvent pas
directement d’une étude des institutions sociales.
L’anthropologie se veut encore plus généralisatrice que
l’ethnologie. J. Copans la voit : 1) comme un ensemble
d’idées théoriques référant aux hommes et aux œuvres,
aux précurseurs, contradicteurs et successeurs menant des
débats d’idées sur les groupes humains et leurs cultures ;
2) comme une tradition intellectuelle et idéologique propre
à une discipline ayant un mode d’appréhension du monde ;
3) comme une pratique institutionnelle définissant ses
objectifs, ses objets, ses idées ; 4) comme une méthode et
une pratique de terrain. L’anthropologie sociale, incluse

15
dans l’anthropologie générale, telle qu’elle a été surtout
définie par l’école britannique, établit les lois de la vie en
société spécialement sous l’angle du fonctionnement des
institutions sociales telles que famille et parenté, classes
d’âge, organisation politique, modes de procédure
légale… L’anthropologie culturelle, née aux États-Unis
avec F. Boas, est une démarche spécifique à l’intérieur
d’une discipline. Elle est concernée par le relativisme
culturel, et part des techniques, des objets, des traits de
comportement pour aboutir à synthétiser l’activité sociale.
Une importance est accordée aux traits culturels et aux
phénomènes de transmission de la culture. En France, le
terme d’ethnologie continue d’être en vogue, mais on tend
à lui substituer celui d’anthropologie sociale et culturelle;
les qualificatifs différencient cette discipline de
l’anthropologie philosophique, discours abstrait sur
l’homme, et de l’anthropologie physique, qui a pour objet
l’étude biologique et physique des caractères de race,
d’hérédité, de nutrition, de sexe, et qui comprend
l’anatomie, la physiologie et la pathologie comparée. Le
lien avec la philosophie de l’homme et de l’histoire a
permis de développer rapidement le statut théorique de
l’ethnologie, et le lien de celle-ci avec l’action (même
coloniale : connaître des peuples étrangers pour agir sur
eux) a été une condition de la vitalité de la discipline,
notamment quand des ethnologues ont relayé les
explorateurs, administrateurs et missionnaires.

6. De la nomination au classement

6.1. Les divers vocables

L’anthropologie sociale, l’anthropologie culturelle,
l’ethnographie ou encore l’ethnologie, engendrent une
confusion que nous tenterons d’éclairer car elles reflètent

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une discrimination entre les domaines géographique,
historique, problématique. Dans le monde anglo-saxon,
l’anthropologie rassemble sous son titre à la fois
l’anthropologie physique – l’étude comparée des
variations anatomiques et physiologiques de l’espèce
humaine –, l’anthropologie sociale et culturelle – l’étude
des institutions, des productions culturelles et des relations
que celles-là entretiennent les unes avec les autres –, mais
aussi l’archéologie, la préhistoire, la technologie et une
partie de la linguistique. L’ethnologie y est réservée au
seul classement des populations et tend à disparaître
comme discipline propre.

En Europe, le terme d’ « anthropologie » désigna
longtemps l’anthropologie physique, ce qui explique
l’usage général du mot « ethnologie » pour les études
s’appliquant à l’aspect social et culturel des populations,
tandis que la préhistoire, l’archéologie et la linguistique
constituaient des domaines séparés. À l’ethnologie
pratiquée en Europe, on pouvait faire correspondre
l’anthropologie sociale et culturelle anglo-saxonne. En
outre, les développements théoriques portant sur les
notions de culture et de société ont conduit l’anthropologie
américaine à privilégier la culture et l’anthropologie
britannique, la société. L’usage tend à adopter un seul
qualificatif : l’anthropologie est sociale ou bien culturelle.

Un tel clivage n’eut pas lieu en France, du moins sous
cet aspect, mais les choses s’y compliquèrent avec
l’apparition de nouvelles dénominations : il fut proposé de
remplacer « ethnologie » par « anthropologie sociale »,
cette expression ne s’opposant plus alors à « anthropologie
culturelle » (les deux étant supposées réunies) mais à
« anthropologie physique ». L’ethnologie quant à elle n’a
pas subi le même sort qu’Outre-Manche et ne sera pas une

17
sous-discipline : à l’instigation de Claude Lévi-Strauss,
elle constituera un moment de la démarche
anthropologique, laquelle comporterait trois étapes, sous le
double rapport d’une méthodologie et d’une
problématique, allant de l’étude de cas à la mise en
évidence de lois générales.

Le premier moment est celui de l’ethnographie, qui,
liée à l’observation directe d’une unité sociale, s’emploie à
décrire et à classer sous forme de monographie tous les
aspects de la société étudiée : milieu, croyances,
coutumes, institutions, outils, techniques, productions.

Le deuxième temps intervient avec l’ethnologie, qui
s’applique à faire la synthèse de ces descriptions, à
dégager une compréhension générale de la société,
géographique, historique, systématique. Passer au niveau
des systèmes politique, religieux, de parenté et de
production en s’interrogeant sur leurs interrelations, c’est
essayer de comprendre comment la société est organisée et
comment elle travaille à son devenir.

Le troisième moment est celui de l’anthropologie, qui,
à travers la comparaison ou la mise en relation de divers
domaines, de systèmes dégagés par l’ethnologie dans les
différentes sociétés, cherche à manifester l’existence de
propriétés générales de la vie sociale.

A travers ces trois démarches, on passe donc du
particulier au général et il semble y avoir aujourd’hui un
accord presque unanime pour utiliser le terme
anthropologie à la place d’ethnographie et d’ethnologie,
comme le mieux apte à caractériser l’ensemble des trois
moments de la recherche. Cette ultime démarche de
synthèse, était autrefois réservée en France à la sociologie,

18
ce qui laissait le vocable anthropologie disponible pour
être colonisé par la suite ou pour réintégrer un champ qu’il
n’avait jamais abandonné dans le monde anglo-saxon.
Toutefois, du fait de la pesanteur des habitudes
terminologiques, les deux titres continuent de coexister,
les uns parlant d’ethnologie, les autres d’anthropologie
sociale.

Cette première évaluation des dénominations n’épuise
pas le sujet. Si l’on peut déjà caractériser l’anthropologie
sociale par son objet, son projet globalisant et sa méthode
spécifique, cela ne dit rien sur sa pratique effective, sur les
chemins divers qu’on y emprunte. Les hésitations
terminologiques traduisent le regard critique qu’elle porte
sur elle-même et sur ses rapports avec les sciences
voisines.

èmeA la fin du XIX siècle, l’ethnologie avait des liens
étroits avec l’anthropologie physique, malgré leurs
origines respectives et sans que, par ailleurs, ces rapports
fussent nécessairement harmonieux. La méthode
comparative de l’anthropologie physique se fondait sur
l’étude descriptive des caractères morphologiques des
populations humaines. Tournée à la fois vers les peuples
actuels, les hommes fossiles et les primates, elle donnait la
priorité au caractère physique. Longtemps concurrentes,
les deux anthropologies furent tentées de subordonner,
l’une, le social au physique, l’autre, le physique au social.
èmeLeurs voies divergèrent si largement au XIX siècle
qu’elles ne trouvèrent plus de lieux communs à leurs
recherches. Il fallut attendre le renouvellement de
l’anthropologie physique par l’anthropologie biologique,
qui allait remettre en cause la notion de race et développer
d’autres critères de comparaison (moléculaire, cellulaire,
tissulaire), pour que les deux disciplines puissent à

19
nouveau se rencontrer. L’attention portée aux facteurs
génétiques et à l’environnement permit de dépasser le vieil
antagonisme entre le social et le physique et d’accéder à la
notion d’une étroite imbrication de l’un dans l’autre. Les
deux disciplines se retrouvent notamment dans les études
conjointes de génétique des populations et des systèmes de
parenté, aidées en cela par la démographie. Elles
poursuivent chacune ses buts spécifiques, mais ne
s’interdisent pas une approche globale de problèmes
particuliers. Un long cheminement aura donc été
nécessaire pour qu’elles en viennent à se redéfinir ainsi.
èmeAu XIX siècle, l’ethnologie se préoccupait de l’histoire
des peuples et des cultures. Utilisée souvent comme
réservoir d’informations par les autres sciences, elle
s’intéressait surtout aux primitifs, aux sauvages, étudiés et
classés à la façon dont procède le naturaliste, avec ses
espèces botaniques ou animales. De nos jours, certains
anthropologues définiraient volontiers leur science comme
l’« étude des logiques sociales et symboliques ». Que
èmes’est-il passé depuis le XIX siècle ? Parlons-nous
toujours de la même chose ? Comment l’ethnologie
estelle devenue si proche d’une certaine idée de
l’anthropologie ? Ce sont sa propre histoire, sa réflexion
critique, l’histoire de ses concepts et de ses grandes
théories qui permettent de saisir le sens des recherches
d’aujourd’hui.

6. 2. La construction de l’ethnologie

Les introductions classiques assignent à la naissance de
l’ethnologie des dates différentes ; certaines la font
remonter à Hérodote, d’autres à Rousseau ou à Morgan.
La référence à Hérodote s’explique par l’intérêt qu’il porta
à la description des autres peuples, considérés toutefois
comme des barbares ; la référence à Rousseau ne repose

20
pas tant sur son mythe du bon sauvage que sur sa façon de
traiter des relations entre nature et culture, de s’ouvrir aux
autres, par l’effet d’une identification à autrui, ce qui est le
èmepropre de la tentative ethnologique. Au XIX siècle, la
réflexion occidentale commençait sa révolution en
intégrant l’homme dans le champ des connaissances
positives, en faisant de lui un objet de savoir. Elle
s’appuyait sur les relations nombreuses et détaillées que
rédigèrent les voyageurs et les missionnaires sur les
peuples lointains du Nouveau Monde et des colonies.
Personne ne renie cette naissance ambigüe liée au
colonialisme, mais cette conjonction
historicophilosophique allait rendre possible l’avènement de
l’ethnologie. Pour Michel Foucault, celle-ci ne fut possible
qu’à partir du moment où la position de la ratio
occidentale s’est constituée dans son histoire et fonda le
rapport qu’elle peut avoir à toutes les autres sociétés,
même à cette société où elle est historiquement apparue. Si
la société est dans l’anthropologie, l’anthropologie
ellemême est dans la société ; les circonstances de son
apparition s’accompagnent d’une prise de conscience –
presque un remords – de ce que l’humanité ait pu, pendant
si longtemps, demeurer aliénée d’elle-même.

Morgan, McLennan, Maine se préoccupaient de
l’origine de la famille, du matriarcat et du patriarcat, de la
propriété privée. Le savoir ethnologique servait à
reconstituer l’évolution des sociétés humaines, dont
l’aboutissement était la civilisation technicienne et
monogame, celle, donc, de l’Occident. Comme les
innovations technologiques s’accompagnent de
transformations sociales, on estimait que leur évolution,
du feu à la vapeur, expliquait les changements sociaux, le
passage de la promiscuité primitive à la monogamie à
travers une série d’étapes obligées, dont les sociétés

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primitives représentaient les vestiges et que la société
occidentale devait avoir parcourues. C’est pourquoi
l’ethnologie pouvait être qualifiée d’étude sur l’histoire
des peuples et des cultures et ne cherchait pas à donner un
sens à une société particulière considérée en elle-même.

Seuls certains traits ou institutions étaient retenus à des
fins comparatives pour reconstruire le sens de l’évolution.
Histoire et ethnologie se trouvaient alors étroitement liées,
cette association ne devant d’ailleurs jamais cesser d’être
discutée. C’est pourtant à la lumière de la théorie
évolutionniste que la recherche ethnologique fit
l’inventaire des connaissances et forgea ses premiers
concepts, ainsi que sa méthode spécifique, qui lui évita de
demeurer une simple philosophie sociale. L’Américain
Lewis Henry Morgan (1818-1881) est souvent considéré
comme le fondateur de la discipline, car il fut le premier à
« aller sur le terrain ». Il vécut parmi les Indiens iroquois
et décrivit leur vie sociale et culturelle, faisant de sa
propre expérience le matériau brut de sa réflexion. Il fut
suivi, selon une méthode plus systématique, par des
chercheurs tels que Franz Boas (1858-1942) et Williams
Halse Rivers (1864-1922) pour lesquels le recueil direct
des observations constituait la démarche préalable de toute
approche ethnologique. Un peu plus tard, Bronislaw
Malinowski (1884-1942) imposa celle-ci comme méthode
scientifique, une méthode impliquant la rupture avec la
société de l’observateur et exigeant une collecte
systématique de tous les aspects de la société étudiée.
L’ethnologie était dès lors créée en tant que science
constituée, sous le double rapport de son objet et de sa
méthode.

C’est l’occasion de dire que l’expérience
ethnographique est unique comme mode de connaissance

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