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L'émotion identitaire en Corse

De
255 pages
Cet ouvrage propose, dans une visée sociologique et anthropologique, une étude des modes de penser et d'exprimer le territoire corse à partir de l'emploi d'une expression et métaphore récurrente "au cœur de" dans le journal local Corse-matin. Elle nous permet de considérer l'espace, sous différentes catégories, que sont le village, la ville, la nature, la Corse, la Méditerranée, largement investi par l'émotion.
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L’ÉMOTION IDENTITAIRE EN CORSE
Un territoire au cœur

Socio-anthropologie
Collection dirigée par Pierre BOUVIER Dernières parutions Léa SALMON-MARCHAT, Les enfants de la rue à Abidjan, 2004. Jacques BERNARD, Socio-anthropologie des joueurs d’échecs, 2005. Pierre Noël DENIEUIL, Femmes et entreprises en Tunisie : essai sur les cultures du travail féminin, 2005. Erwan DELON, Jeunes Bretons ou « l’identité enchanteresse » ?, 2007. Alain (Georges) LEDUC, Roger Vailland (1907-1965) : un homme encombrant, 2008. Caroline MORICOT (sous la dir. de), Multiples du social. Regards socio-anthropologiques, 2010. Pierre BOUVIER, L'analyse qualitative interdisciplinaire. Définition et réflexion, 2010.

Philippe PESTEIL

L’ÉMOTION IDENTITAIRE EN CORSE
Un territoire au cœur

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12884-2 EAN : 9782296128842

Introduction Vers des voies novatrices de recherche Un triptyque aux limites disciplinaires L’identité constitue un immense gisement émotionnel. Au gré des époques et des événements, les individus et les groupes y puisent des ressources à la pensée et à l’action. Constitutive de la personnalité ou stratégie de lutte dans une optique revendicative, l’identité emprunte souvent pour s’exprimer le langage de l’affect. Parler ou se référencer à soi ou aux siens n’est pas une opération neutre. S’interroger sur sa singularité en tant que sujet, sur le rapport entretenu avec l’Autre, sur l’adhésion à ce qui pérennise l’identité culturelle constitue un exercice dialectique de la prise de conscience. Le traitement du lien existant entre un homme, son groupe d’appartenance et la terre où se noue le rapport est l’un des plus manifestes dispositifs émotionnels quel que soit le support envisagé : peinture, littérature… Les expressions culturelles donnent à ce lien émotionnel une consistance perceptible allant du rituel aux opérations esthétiques. Comment l’anthropologie intègre-t-elle ces interrogations dans son champ ? Pour cette discipline, le territoire se fonde conjointement sur une dimension naturelle (milieu biotique et abiotique) et une dimension anthropique. Les interventions humaines s’appuient sur une composante matérielle et sont le fruit des systèmes de représentation. Le territoire est ainsi à la fois constitué et constitutif d’une articulation nature/groupe. Il s’agit d’un processus variable et relatif, dont la notion de territorialisation rend compte. L’indispensable inscription des groupes au sol (sédentaire ou nomade) et les non moins indispensables aspects cognitifs (connaissance, idées, valeurs) qui s’y attachent et dont il est le réceptacle participent à l’éclatement extrême du terme. Le temps n’est pas si loin où des chercheurs annonçaient la fin des territoires après avoir
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prophétisé celle des religions ou de l’histoire. Dans la recherche de précision et de clarté accrue qui pourrait définir la démarche scientifique, la notion de territoire est apparue comme peu à même de participer à cette quête. Commune à l’histoire mais surtout à la géographie et à l’ethnologie, elle émarge également chez les éthologues, chaque champ lui donnant ses propres contours. En outre, le consensus entre chercheurs de la même discipline a du mal à se faire et l’on assiste au phénomène, si peu valorisant pour les sciences sociales, d’une définition par auteur. À cela s’ajoutent d’inévitables effets de mode qui font du territoire un thème « tendance » ou un pseudo-concept affligeant, preuve d’une vacuité du raisonnement. Le terme d’identité n’est pas moins controversé. Le dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie1 l’associe à celui d’ethnie, ce qui constitue un signe éloquent des cadres explicatifs retenus quand on connaît la réticence des auteurs français vis-à-vis de la notion. Le choix des mots traduit le haut niveau de distanciation et les infinies précautions dont l’ethnologie entoure le traitement de la question. L’accent est mis sur l’historicité du terme, sur sa construction à partir d’éléments variables voire instrumentalisés et les dérives de l’attachement à l’ethnie. Substantialisation, réification, naturalisation sont les travers auxquels conduit une vision immuable de l’ethnie. Nous reviendrons sur ces termes. Des voies plus ouvertes au questionnement et aux vertus heuristiques de la notion insistent sur l’idée « d’une sorte de foyer virtuel auquel il est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses, mais sans qu’il ait jamais d’existence réelle »2. Quant à l’émotion, sa puissance évocatrice ne compense pas la difficulté à en cerner les contours. Comme champ d’étude, elle est laissée à d’autres disciplines et n’entre pas dans les catégories retenues comme appartenant à l’anthropologie. Le trouble
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P. Bonte, M. Izard, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF, 1991, pp. 242-247. 2 Cl. Lévi-Strauss, L’identité, Paris, PUF, 1983, p. 332. 8

ressenti par le chercheur sur le terrain fait son entrée dans la réflexion avec l’ouverture à la psychanalyse réalisée par Devereux et l’importance à accorder au contre-transfert. Des auteurs comme Michel Leiris vont revenir sur les bienfaits de la distanciation pour la prise en compte des effets esthétiques et de façon générale sur l’implication du chercheur sur son terrain. L’anthropologie longtemps partagée entre marxisme et structuralisme fera peu de place à l’affect. Mais les temps changent et l’ouverture à la sensibilité touche aussi le regard éloigné. Même sans commettre le rapprochement avec la psychologie, les chercheurs abordent à présent le thème des passions humaines par le biais des objets investis et porteurs de sens. Les récents travaux de Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini3, par exemple, questionnent le rapport de l’homme à l’objet et insistent sur l’importance de la dimension émotionnelle nous reliant à la matière inerte mais désirée. Identité, territoire, émotion, nous sommes en présence de trois notions sensibles et limites dans l’histoire des sciences sociales et de l’anthropologie particulièrement. Chacune avec une histoire propre, tour à tour délaissée puis réappropriée, décrétée sans statut épistémologique valide puis heuristique, elles ne cessent de faire débat. Elles sont également le lieu de clivages d’écoles à soubassement fortement idéologique. Le territoire est dissous dans la notion de multi-appartenance et de référencement explicite au monde des réseaux de plus en plus virtuels. L’identité rime pour beaucoup avec exclusion, xénophobie au point de vouloir (paradoxalement ?) l’éliminer des termes anthropologiques. Quant à l’émotion malgré ses lettres de noblesse disciplinaire et un retour en grâce (postmoderne ?) elle demeure pour beaucoup un travers dont le scientifique doit se garder faute de ne pouvoir totalement l’évacuer. Son intégration en tant qu’objet d’étude et voie à suivre pour la connaissance de l’homme contribue à la prolifération des tendances au sein de la discipline anthropologique.
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Brigitte Derlon, Monique Jeudy-Ballini, La passion de l’art primitif ; Enquête sur les collectionneurs, Paris, Gallimard, 2008. 9

Des travaux récents accordent un statut épistémique à la prise en compte des émotions et affects tels que la souffrance. Des engagements pionniers comme ceux de Victor Turner avec sa notion d’« anthropologie de l’expérience »4 ou de Gregory Bateson5 commencent à gagner une production française pourtant peu réceptive à ce type de désenclavement des affects. À titre d’exemple et comme le remarque Alban Bensa, « dans l’œuvre de Lévi-strauss… les affects, quand ils ne sont pas ravalés au rang d’appendices moulus par la structure, détiennent le même statut théorique que l’événement ou l’histoire : ils sont hors jeu »6. Les lieux de mémoire ou le recueil des mémoires souffrantes a considérablement fait évoluer les frontières ethnographiques et a nécessité de reconsidérer le statut que l’on pouvait accorder aux émotions. Les travaux les plus paradigmatiques, dans le domaine des identités tant personnelles que collectives, concerneront la question de la violence et de la souffrance. Des recherches d’Elias sur Mozart dans le cadre de son « économie affective »7 à l’anthropologie du milieu carcéral ou au recueil des témoignages des rescapés de la Shoah en passant par la misère du monde de Bourdieu, les sciences sociales abordent désormais massivement des thématiques qui leur étaient peu habituelles. En s’attachant moins aux cultures pérennes, le but est semble-t-il de traduire des situations, c’est-à-dire des temporalités qui peuvent être paroxystiques. Il s’agit toujours d’identité, mais elles sont à présent blessées et éclatées, temporaires ou subies. Les territoires investigués et objet du terrain sont eux-mêmes plus institutionnels (hôpitaux, prisons, camps…) que naturels. Quant à l’émotion, toutes variantes confondues, elle est présente chez tous : Témoins, Chercheurs, Lecteurs. Si l’on peut prendre acte de cette évolution des scien4

V. Turner, E. Bruner, The Anthropology of Experience, Urbana and Chicago, University of Illinois Press, 1986. 5 Voir par exemple de G. Bateson, Pour une unité sacrée, Quelques pas de plus vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1991. 6 A. Bensa, La fin de l’exotisme, Essais d’Anthropologie critique, Paris, Anacharsis Editions, 2006, p.245. 7 N. Elias, Mozart, sociologie d’un génie, Paris, Le Seuil, 1991. 10

ces humaines vers un objectif rendant compte des humanités existantes, il demeure la question de la possibilité d’atteindre et donc de restituer la compréhension de l’expérience de l’autre. La traduction écrite de l’indicible, souvent saisie au travers des silences du témoignage, pose des questions multiples qui vont de la situation même de l’enquête, de la compétence à interpréter les données recueillies à celles de la restitution du vécu par l’écriture. En outre, comme le signale Didier Fassin en conclusion d’une réflexion sur le projet d’une anthropologie de la souffrance, « Le risque qu’il comporte ne serait-il pas alors que l’autre souffrant ne se transforme en objet –et non sujetconsensuel autour duquel l’anthropologie se présenterait comme une autorité non plus seulement scientifique mais morale, dans un monde où elle s’exprimerait au nom des dominés en dépeignant leurs afflictions ? »8. Cette perte de maîtrise de ses propres émotions face à la souffrance d’autrui, traduisant par une narrativité certes émouvante mais sans valeur explicative, guette mutatis mutandis tous les travaux où l’affect est concerné : les témoignages, les représentations, les situations évoquées... L’émotion qui intervient dans notre travail est assurément moins « intense ». Elle sera plus de l’ordre d’un trouble éprouvé face à un référencement dont les échos se portent vers des souvenirs, des sensations éprouvées, un temps passé plus ou moins reconstruit. Loin donc des catégorisations extrêmes (peur, soif, faim…), notre champ d’étude concerne l’individu lecteur (journaux) face aux accroches journalistiques et à ce qu’elles suscitent. Même si, nous le verrons, un contexte évènementiel n’est pas toujours un appel à une réminiscence des moments vécus, l’invitation à se distancier est produit par une métaphore. L’interpellation de l’être et de l’âme, le recours à l’essence et aux fondements des choses constituent un ancrage fort du discours et engagent la conscience du lecteur à réagir émotionnellement au procédé.

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D. Fassin, « Et la souffrance devint sociale, De l’anthropologie médicale à une anthropologie des afflictions », Critique, « Frontières de l’anthropologie », janvier-février 2004, 680-681, pp. 16-29. 11

La question des méthodes et des sources a connu également un profond bouleversement dû, en partie, au fameux retour à la maison donnant naissance à une ethnologie du proche. Le lieu n’est pas ici de développer ce processus objet de nombreux commentaires. Il convient de signaler que l’accès à l’information et à l’altérité par la pratique du « terrain » in situ qui a lentement construit le mode d’intervention caractérisant l’ethnologie fait l’objet désormais d’une distanciation critique. Pour les sociétés européennes, où la question de l’Etat, de la Nation, de l’écriture, des catégories sociales n’a pas émergé récemment mais a constitué un long cheminement dont les révolutions agricoles et industrielles ont formé des étapes cruciales, les sources sont multiples et ne peuvent se réduire à la mise en œuvre d’un protocole d’enquête par entretiens ou par une observation participante. Dans l’attention à l’utilisation d’une problématique où l’analyse configure et progresse par hypothèses, l’ethnologie se distingue d’un pur travail de terrain. Pour beaucoup de praticiens, la discipline se caractérise moins par ses sources que par ses questionnements. Restituer les symptômes de la société corse saisie au travers de supports langagiers équivaut à pratiquer une herméneutique qui se destinerait à découvrir derrière les expressions les fondements d’une culture. L’actualité disciplinaire et son évolution se démarquent avec force du terme de culture dans lequel Alban Bensa9 par exemple voit un « je ne sais quoi », essence irréductible d’une entité collective. Évoquer une culture serait à la fois nier l’individualité, son contexte, ses pratiques, sa dynamique, en somme inventer un objet social en dehors de l’histoire, pratiquer « un déni de temporalité ». En outre, nous nous rappelons les réserves de Jean-Pierre Albert concernant ces hypothèses qui ont toujours raison et parmi lesquelles il range l’explication par l’identité collective10. L’abord de thèmes
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A. Bensa, La fin de l’exotisme…, op. cit. p. 124. J.-P. Albert, « Comment justifier une interprétation », Vers une ethnologie du présent, Collection ethnologie de la France, Cahier 7, Paris, Ed. MSH, p. 142. 12
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aussi généraux que l’identité, le territoire ainsi que l’émotion, outre qu’il relève de traitements divers selon les disciplines, peut également déboucher sur un éclectisme des sources et une errance des liens de causalité. Un travail sur l’identité et le territoire aurait pu s’appuyer sur un corpus factuel, observé et recueilli afin de porter une problématique ciblée sur ces deux notions. Les faits et gestes, les entretiens, les déclarations auraient constitué le matériau de base support de l’analyse. Nous avons opté pour une démarche plus indirecte. Sur des domaines aussi sensibles et où le caractère spéculaire, implicatif et ostentatoire est difficilement maîtrisable, il nous a semblé plus pertinent de choisir une voie détournée. Nous sommes ici dans le domaine des représentations et des croyances, des observances et de la mise en mots des sentiments. Le commémoratif et le solennel participent à donner à voir et à conforter un lien entre territoire et groupe. Mais au quotidien, dans les actes et les paroles, des choses se font et se disent qui participent au moins également à de semblables constructions et témoignent sans affectation des relations et des évolutions. Il s’agira donc d’une démarche interprétative visant à mettre en lumière des élaborations sémantiques. Le corpus n’est pas donné, mais est recherché en fonction de l’interrogation portée. Le terrain, peu requis pour présenter les résultats, n’est pourtant pas totalement absent, tant il constitue un soubassement lentement acquis au cours d’années de présence. Afin de prévenir les écueils entrevus, nous procèderons selon des prescriptions permettant de garantir à l’analyse un niveau valide tel le vade me cum proposé par Jean-Pierre Albert11 : effectuer un collectage de données sans les interpréter, phase permettant de faire reposer les analyses sur le discours afin de procéder à la reconstruction d’une « théorie indigène », puis réaliser une interprétation des données en construisant des réseaux sémantiques qui contribuent à définir la constitution du
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J.-P. Albert, « Comment justifier une interprétation », op.cit. p.146. 13

sens. L’auteur nous conseille également chemin faisant de : - choisir un ensemble culturel homogène - constituer une série documentaire représentative - ne pas passer sous silence les documents gênants et donc éviter les hypothèses ad hoc. Afin de remédier à l’aspect « commentaire de texte » auquel nous invite l’étude de l’écrit, nous procèderons à un examen des sources statistiques pour étayer nos propos. Audelà des appréciations diverses que l’on peut porter sur ces moyens d’investigation, ils demeurent un outil disponible et de plus en plus performant pour poser les bases d’une approche des réalités sociales. Si les représentations paraissent peu se prêter à une approche chiffrée, le monde des idées n’est pas totalement imaginaire et repose sur des constructions mentales dont les origines sont aussi à chercher dans des modus vivendi que les statistiques reflètent en partie. Les aspects interprétatifs qui feront suite à la présentation du topos seront donc complétés quand cela sera possible de données chiffrées permettant de mettre en perspective les propos étudiés. Le choix d’une certaine approche du terrain et des voies d’analyses variées caractérisent une démarche de type empirico-inductive telle que la préconise la socio-anthropologie. Partir à la recherche des valeurs, de la façon dont un « nous » s’exprime au travers d’un « je » discret comme l’impose la pratique du journalisme d’information, évoquer un « ensemble populationnel cohérent »12 et y découvrir des failles, des stratégies et des représentations destinées à conjurer les anomies constitutives de la peur de la mondialisation correspondent à la démarche entreprise par Pierre Bouvier. Mode d’expression individuel (l’auteur) adressé à un autre individu (le lecteur), le texte exprime également des valeurs et s’adresse à un collectif qui se référence à un contexte existentiel et à la question du

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Sur cette notion : Pierre Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 76. 14

comment « exister ensemble »13. Les articles qui constituent le corpus peuvent dans ce cadre être conçus comme une forme écrite d’autoscopie collective à savoir, « mettant en avant des individus constitutifs du groupe social mais comme extraits et analysés en tant que persona (Marcel Mauss) ». Mais la spontanéité de l’expression du sujet dans la manière de se dire, dimension heuristique de l’autoscopie, n’apparaît-elle pas défaillante en contexte rédactionnel puisque le contrôle de l’écriture (par l’auteur lui-même et/ou par sa direction) intervient nécessairement ? Il demeure pour nous que, dans l’expression écrite et la tournure d’esprit cristallisée dans la métaphore, une manière d’être et de (se) penser valide notre démarche car elle permet d’accéder à des objets privilégiés à dégager du corpus retenu, objets révélateurs d’une façon particulière de « s’adresser à » et d’évoquer une « concrétion sociale complexe ». C’est ainsi que nous nous appuierons sur une production endogène considérée comme signifiante, en nous situant de façon distanciée à l’articulation entre empathie et différence tout en complétant notre analyse grâce aux outils classiques de la sociologie (statistiques) permettant la reconstitution des environnements socioéconomiques. La diversité des éclairages méthodologiques trouvera en écho une variété des entrées conceptuelles et des angles d’investigation. Si le quotidien est la matière première des articles, ceux-ci font fréquemment référence à une durée longue voire immuable, même lorsqu’ils évoquent les confrontations et les cohabitations d’éléments contradictoires. Conformément à la qualité non dogmatique de la socio-anthropologie, nous puiserons tant dans l’anthropologie des formes symboliques que dans la sociologie de l’identité pour rendre compte de la diversité et de l’entrelacement des dimensions qui constituent les réalités du territoire et du vécu exprimé. Les contenus feront apparaître l’importance des références à la culture populaire, à sa vitalité et à ses formes modernes d’expression. À titre d’exemples, la chasse, les croyances magico-religieuses, les célébrations de héros autochtones, les rituels festifs etc. seront
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Voir le traitement de la question des Caraïbes : P. Bouvier, ibid., p. 177 et sqq. 15

autant de thématiques où persistances et résurgences se mêlent dans des phénomènes de reconstitution et de patrimonialisation14. Appréhendées par la socio-anthropologie comme endoréiques, les situations évoquées seront examinées en tenant compte des enjeux qui président à leur formulation. Si la littérature anthropologique et sociologique reflète la tradition d’une réflexion sur les notions d’identité et de territoire, la prise en compte des émotions par ces disciplines est nettement plus récente ayant jusqu’à présent plutôt retenu l’attention des philosophes et des psychologues. C’est à ce titre que nous lui accordons un regard distinct. À propos de l’émotion L’intérêt grandissant pour ce trouble a été étudié par le philosophe Michel Lacroix qui le caractérise par le terme d’homo sentiens15. En outre les sciences cognitives ont récemment porté leur attention sur le phénomène émotif qui a longtemps été délaissé pour sa faible valeur explicative supposée. On sait à ce propos la valeur novatrice qu’a eue le livre d’A. Damasio L’Erreur de Descartes. Un regard neuf est désormais posé sur les phénomènes qui pouvaient jusqu’alors passer pour archaïques (fuite, faim, pulsion sexuelle, agressivité) ou handicapants pour la pensée. Les bases neurologiques des émotions font l’objet de travaux de plus en plus poussés en neurosciences visant à établir scientifiquement les liens existant entre le corps et l’esprit. Ainsi l’importance des interactions entre mémoire et émotions dans les processus inconscients a été mise en lumière. L’étude des lésions occasionnées sur les zones affectant les émotions nous fait progresser dans la compréhension des comportements, de la décision, du jugement. En anthropologie, les travaux entre autres de Pascal Boyer font le lien entre les as14

Cf. P. Bouvier, « Endoréisme et célébrations », Socio-anthropologie, n°9, 2001, 1er sem., pp. 71-86. 15 M. Lacroix, Le culte de l’émotion, Paris, Flammarion, 2001. 16

pects cognitifs et les développements humains jusqu’ici traités comme de pures constructions culturelles. Pour lui « l’émotion est le résultat de calculs complexes et précis que des systèmes spécialisés effectuent dans notre cerveau »16. L’espèce humaine se fonde sur l’importance de la coopération et de l’échange dans un contexte d’interaction sociale. Ceci détermine en quoi l’accès à certaines informations fait que des situations, des actions sont perçues comme plus ou moins stratégiques. Ce qui met en cause ces soubassements de toute société met en branle notre système d’inférence morale dont les émotions sont une conséquence. Celles-ci sont d’autant plus vives qu’elles engagent la survie mais également en situation d’interrelation quand les liens entretenus entre les individus impliqués sont étroits. Même si nos développements ultérieurs ne concernent pas la voie cognitive, nous ne manquerons pas de faire référence aux travaux qui se sont engagés dans cette recherche. Retenons que si modules émotionnels il y a, fruits de l’évolution et d’intuitions universelles, ils varient fortement entre les cultures. Celles-ci prennent le relais en termes de pratiques normées, ce qui donnera à chacune sa touche différentielle et son identité. Mais de quelle émotion s’agit-il ? Cette catégorie regroupe de nombreuses notions qui vont de la peur à des sentiments plus subtils comme la tristesse. Nous n’interviendrons pas dans le débat très spécialisé relatif au vrai et au faux ou du rationnel et de l’irrationnel. Les voies divergent entre les efforts destinés à catégoriser les émotions et les volontés tendant à prendre en compte la réalité dans sa totalité synthétique prônée par les phénoménologues. Notre intention est d’évoquer des phénomènes affectifs déclenchés par la lecture de textes dont le contenu et les thèmes abordés ont un impact sur le psychisme du lecteur. Comment les appréhender ? Si l’on admet la théorie de James selon laquelle le corps est au centre de l’étude des émotions et que celles-ci sont à saisir par la perception interne éprouvée, nous devrions nous fonder sur des critères permettant de saisir cet impact : tests, expressions faciales, observations
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P. Boyer, Et l’homme créa les dieux, Paris, Gallimard, 2001, p. 184. 17

des modifications du rythme cardiaque… ce qui demanderait des compétences et des dispositifs particuliers. En outre, dans le cas qui nous occupe, il n’est pas évident que les émotions soient manifestes tant il s’agit de sentiments subtils, complexes et également « médiatisés ». Nous n’avons réalisé aucune expérimentation destinée à contrôler ou à mesurer l’impact d’un article sur un lecteur, car c’est essentiellement de la volonté d’émouvoir qu’il sera ici question. Il s’agira de considérer des règles culturelles17 qui sous-tendent l’appel émotif en situation communicationnelle. Ainsi l’écrit, par le choix des mots et des expressions, exprime un trouble qu’il convient de faire passer au lecteur afin qu’il l’éprouve à son tour. Ce transfert suppose un registre normé commun. En retenant le travail de synthèse de Deonna et Teroni18 nous considèrerons que les émotions comportent une durée (occurrence), un effet (« ce que cela fait »), et portent sur un objet. En ce qui concerne notre étude, les occurrences sont les instants de lecture des articles, l’aspect phénoménologique de l’impact sur le lecteur sera de l’ordre de la nostalgie ou de la référence à des valeurs identitaires, les objets seront les catégories définies comme porteuses du référencement. En d’autres termes, les énoncés étudiés seront saisis comme des exemples venant activer des dispositions existantes et qu’ils participent à alimenter et à conforter. Cela suppose que notre approche porte sur l’existence de valeurs (théories des propositions axiologiques) préexistant à l’instant de lecture. Les émotions sont déclenchées par des événements ou objets dont il est important de trouver l’origine dans un substrat de croyances, dans des représentations préétablies. Comme les articles sont peu susceptibles de provoquer des réactions particulièrement vives chez le lecteur, de l’ordre de la panique, de la peur ou même de la fureur, nous nous situons essentiellement dans l’ordre des émotions dérivées, plus complexes et obéissant à des dispositifs qui mélangent souvent plusieurs sentiments. Le rôle épistémique que nous attribuons à cette recherche est justement
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Voir les travaux d’Ekman cités par J. Elster « Rationalité, émotions et normes sociales », Raisons pratiques, n°6, 1995, pp. 33-64. 18 J. A. Deonna, F. Teroni, Qu’est-ce qu’une émotion ?, Paris, Vrin, 2008. 18

de dévoiler en quoi certains objets sont porteurs de dimensions axiologiques. Faute de saisir les modifications corporelles signes de l’émotion, nous nous situerons en amont sur la recherche d’effets émanant du rédacteur en direction du lecteur. Placer son propos sous le signe irradiant du cœur sera pour nous l’indicateur d’une volonté de recherche émotionnelle. Ceci permettra de réunir l’intentionnalité propre à l’auteur (motivation à provoquer un affect) avec la phénoménologie du ressenti et du vécu du lecteur, le lien étant établi grâce à l’évocation d’objets afin de rendre l’émotion communicative (tò sigkekinyménon). La question essentielle est donc de savoir quels sont les objets pertinents et de quelles façons ils parviennent à jouer la fonction de stimuli plaçant le récepteur dans un état donné, par exemple nostalgique. Pour nous, le vecteur essentiel des valeurs exprimées ou latentes sera la notion d’identité déclinée sous divers supports. Notre ambition est d’attirer l’attention sur la production de l’identité portée par des thématiques et l’emploi de certaines références s’appuyant sur des effets émotionnels. Il nous a semblé plus judicieux de ne pas nous focaliser sur les groupes porteurs d’un discours identitaire en terme revendicatif mais d’ouvrir le questionnement sur une production a priori plus anodine, moins marquée, voire ne paraissant pas entretenir un lien avec des enjeux directement politisés. La meilleure façon pour concrétiser ce choix était de revenir au monde vécu par le sujet à l’instar du projet phénoménologique. Ce monde vécu réel ou imaginaire quotidien ou exceptionnel concerne tant le producteur du discours que son récepteur. Dans une situation donnée de communication, dans un contexte de complicité interrelationnelle, la question de l’identité traverse l’échange d’informations sans pour autant apparaître en tant que telle. Nous avons recherché un objet d’étude type pouvant idéalement servir de révélateur de ce contexte. Il fallait trouver un support, émanant de la société civile et dont l’apparition et l’utilisation correspondent au projet poursuivi. En outre, il fallait pouvoir s’appuyer sur un corpus à la fois révélateur et fiable
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portant témoignage pertinent de l’exercice en Corse d’une pensée de l’identité. Quel élément pouvait caractériser l’ensemble des traits dégagés par Lacroix ? Pour le philosophe, le registre de l’émotion se joue sur des thèmes privilégiés à savoir : le corps, les sentiments/psyché, la nature. Existait-il un terme permettant de regrouper un champ assez vaste pour qu’il rende compte à la fois du matériel (corps) et de l’immatériel (sentiments) ? Après réflexion et examen de plusieurs pistes susceptibles de nous conduire sur les voies dégagées, nous avons choisi de travailler à partir des images utilisant le « cœur » comme véhicule des idées. En effet, à partir du signifiant se déroule une série de signifiés faisant référence aussi bien au corps qu’à l’âme, aux émotions ressenties qu’à l’importance d’une chose ou à la centralité d’un espace ; nous y reviendrons. Si l’oralité et les échanges qui la structure expriment l’identité tant du sujet que du collectif, ne serait-ce que par la possession du même langage, nous avons opté pour une approche centrée sur l’écrit. N’importe lequel ne pouvait convenir car écrire est un acte social surtout lorsqu’il s’agit de textes destinés à être publiés et lus à des milliers d’exemplaires dans un éphéméride. Cela n’invalide pas l’approche qui consiste à prendre le journaliste individuellement comme un producteur de mots et d’idées pour éventuellement le mettre en rapport avec une histoire de vie ou une connaissance de lui-même. On a souvent insisté sur l’aspect solitaire de l’acte d’écriture. Pourtant dans un journal qui, étant une entreprise, est de ce fait un système hiérarchisé, le texte parcourt un circuit de contrôle et de relecture qui resitue l’écrit dans un rapport qui n’est plus intersubjectif mais transsubjectif. Il n’est pas de notre intention de nier toute individualité et de considérer que les Corses ou de façon générale tout lecteur aura la « même idée ou opinion » sur ce qu’il lira. Pourtant nous émettons l’hypothèse qu’il existe une « opinion commune ». Le journaliste émet des idées et des écrits personnels, mais son but étant de les faire connaître, la pensée prend l’allure d’une communication qui, par le moyen du support papier, devient un
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rapport d’interlocution. Il conviendra de dévoiler comment la métaphore retenue entre en résonance19 avec celui-ci, même si elle est loin d’avoir la puissance des images poétiques et du retentissement susceptible de réveiller la création poétique dans l’âme du lecteur comme l’évoque Bachelard. Ainsi nous posons l’hypothèse qu’il existe des pensées sociales au sens où l’entend Vincent Descombes : « Une pensée sociale est une pensée qui répond à la condition suivante : si l’autre n’a pas la même idée que moi alors je n’ai pas non plus cette idée ». Cela suppose une certaine impersonnalité des idées en termes de partage. Cette impersonnalité est due au fait qu’il s’agit d’institutions au sens maussien repris par Descombes20 : « Qu’est-ce en effet qu’une institution, sinon un ensemble d’actes ou d’idées tout institués que les individus trouvent devant eux et qui s’imposent plus ou moins à eux ?… nous entendons donc par ce mot aussi bien les usages et les modes, les préjugés et les superstitions que les constitutions politiques ou les organisations juridiques essentielles ». Descombes les décrit également comme des systèmes conceptuels. Nos propos nous engagent à l’étude d’un corpus où nécessairement sera recherché en priorité un discours intentionnel. Annoncer qu’il y a des villages en Corse ou que l’île est en Méditerranée relève d’un discours descriptif adoptant des termes naturels. Accorder à chaque élément de l’espace un caractère faisant référence à une centralité dont nous verrons qu’elle est topographiquement illusoire, c’est se placer dans l’intentionnalité. Pour cette raison, il faudra constituer un corpus afin de déterminer de quelle façon « on » parle des territoires. Enfin, précisons qu’un spécialiste de la communication ou de littérature aurait pu porter sur nos données un autre re19

Pour la nuance entre résonance et retentissement voir G. Bachelard, La poétique de l’espace, Paris, PUF, 1981, p. 6. 20 Mauss cité par V. Descombes, Les institutions du sens, Paris, Les Editions de minuit, 1996, p. 296. 21

gard. Leur traitement aurait nécessité l’emploi des outils développés par leurs disciplines et permis d’autres types de développement et d’analyses. Sans renoncer parfois à l’apport de ces champs, nous avons préféré avoir recours à des connaissances mieux en phase avec nos zones de compétence à savoir la sociologie et l’anthropologie. À partir de ces champs, nous entendons tendre un miroir à la Corse « pour que celle-ci ne se voie pas comme unique et impossible d’accès » et à l’ethnologie « pour que celle-ci s’y reconnaisse comme plus complexe qu’elle ne pourrait le croire »21.

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Ch. Galibert, L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation, Paris, l’Harmattan, 2006, p. 212. 22

Chapitre 1 Entre espace et essence : la métaphore « au cœur de » En langue française, les premières traces de l'expression remontent au XVe siècle, où l'on voit l'utilisation métaphorique de l'organe retenue pour évoquer le centre de quelque chose : le cœur de l'arbre sera parmi le premier rapprochement pour désigner une zone du végétal. La démarche analogique pour évoquer la partie centrale est demeurée l'un des sens contemporains. Mais il ne saurait être le seul ; l’utilisation contextuelle montre un glissement du spatial au qualitatif. Le centre va être considéré comme le point crucial, terme indiquant lui-même que le croisement en son centre, créé par l'intersection de droites, produit une zone décisive, irréductible. Le cœur d'un problème suggère notre capacité à débusquer un point essentiel, notre mérite à l’atteindre et peut-être à espérer résoudre la difficulté qui nous est soumise. Le cœur n'est donc pas donné à voir, à toucher ou à concevoir aisément, contrairement à ce que sa centralité et son caractère essentiel pourraient laisser supposer. Le cœur est aussi un indicateur d'intensité. Il annonce une sorte de montée en puissance, une progression évoquant le temps passé à sa recherche, un effort relatif à la quête. Retenons une donnée capitale pour la suite de notre analyse : ce rapprochement causal veut que le centre soit primordial et d'intensité extrême. La métaphore est ici révélatrice de la conception que les sociétés occidentales ont de l'organe moteur de la circulation sanguine. Le lien, au-delà de stricts phénomènes organiques et physiologiques, entre le cœur et les sentiments demanderait un travail d'anthropologie historique particulier. Rappelons simplement quelques étapes d'où l'utilisation imagée puise ses divers enrichissements. La Grèce ancienne nous fournit des bases explicatives des sens conjoints du centre et du cœur. La notion de centre
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comme lieu privilégié du dialogue institué par l’assemblée des guerriers a été étudiée par Marcel Detienne. L’expression « es meson » désigne en Grèce archaïque le lieu de partage du butin, le cercle d’où s’exprime l’orateur devant ses pairs. Il est le centre où se donne à voir et à entendre ce qui est mis en commun tant en ce qui concerne les biens matériels que les affaires touchant l’ensemble des membres de la communauté. Le centre géographiquement créé inaugure un espace : « Le centre est toujours à la fois ce qui est soumis au regard de tous et appartient à tous en commun »1. Ainsi, la parole laïque et le bien extrait de l’obli-gation du contre-don sont soumis à une obligation de publicité. Cette volonté d’isonomie où les semblables parlent et partagent entre eux repose, selon M. Detienne, sur la séparation du public (extrait de la sphère familiale) et du privé, de la parole et de l’action, distinguées et complémentaires. Lieu d’expression de la souveraineté, du groupe, le centre créé par l’assemblée des guerriers exprime un territoire transcendé dont se dote une société. La question primordiale est celle de la capacité à reconnaître des signes (du monde visible et invisible), puis celle des possibilités de la nature à en conserver les marques. Le monde marqué, celui des chemins praticables et reconnaissables, s’oppose à l’apeiron, univers sans limites dont l’expression naturelle est la mer et l’équivalent dans le monde invisible, le Tartare, lieu de conjonction des contraires, lien et cercle à la fois. Ainsi la pensée grecque oppose le repère et le trajet (tekmor et poros) à pontos (la haute mer). Image représentative de cette pensée de l’illimité, le cercle, la figure circulaire, est retrouvé par exemple dans l’anneau, le filet d’Héphaïstos, la parole « ondoyante et mobile de l’énigme »2. La capacité du cercle à envelopper, à ceindre, en fait un espace propice à la magie, à la métamorphose, un espace de pouvoir et d’intensité. On perçoit bien l’ambi-valence qui s’exprime dans l’intention même du
M. Detienne, Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Paris, Pocket, Agora, n°154, 1994, p. 143. 2 M. Detienne, J.-P.Vernant, Les ruses de l’intelligence, la Mètis des Grecs, Paris, Champs/Flammarion, n°36, 1974. 24
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cercle. Tracer une figure consiste à extraire du néant de l’informe un territoire clos dans lequel des forces vont pouvoir s’ex-primer. Mais la non-fixité des limites peut renvoyer à l’informe et à l’indistinct. Ainsi peut-on parler d’espace paralysé et paralysant, enveloppé et enveloppant. Dans l’histoire de la représentation du cœur comme métaphore du centre, Milad Doueihi résume l’importance des fonctions figuratives attribuées à l’organe : « Espace de la communication, lieu du premier principe de la vie et de la régénération, site des passions, des émotions, du sexe et de la mort, le cœur est bien l’organe et le symbole des manifestations les plus cruciales et les plus essentielles de la vie »3. À propos de la littérature d’inspiration chrétienne, Doueihi nous rappelle l’influence du dogme de l’Eucharistie cher à Bonaventure : « Cœur et centre sont une seule et même chose. Ils ont l’un et l’autre une même fonction : ils assurent tous deux la cohérence, la hiérarchisation et la circulation continue des flux vitaux nécessaires. Le Christ, cœur et centre, assure par son incarnation la renaissance et le salut de l’humanité, de la même manière que le cœur contrôle et dirige le flux du principe vital à travers le corps »4. Le courant mystique de la tradition chrétienne distingue le Cœur-centre du cœur-organe. Le premier, invisible maître et origine de tout (icône du Père), est le noyau du corps ; le second, est cœur-organe, cruciforme lieu de mort-résurrection, est l’icône du fils. On distingue la tradition catholique, représentée par ses grandes figures mystiques saint Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, de la pratique orthodoxe qui se ritualisera dans la prière du cœur (philocalie). L’acuponcture chinoise réalise une distinction voisine entre le centre empereur source de vie et la lumière et l’organe ambassadeur qui exécute5. Les techniques
M. Doueihi, Histoire perverse du cœur humain, Seuil, la Librairie du XXe siècle, 1996, p.33. 4 Ibid. p. 165. 5 A. de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, Paris, Albin Michel, 1991, p. 263-264. 25
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