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L'étude expérimentale de l'intelligence

De
353 pages
Ce livre (1903) marque une ère nouvelle en psychologie où l'étude de l'intelligence ne sera plus abordée de manière spéculative mais de manière de plus en plus scientifique. Binet propose de nouvelles méthodes d'investigation de la pensée qu'il va utiliser sur ses deux filles, inaugurant ainsi une des plus belles études de psychologie différentielle de l'intelligence. Bien qu'il aborde ici l'étude de l'intelligence de manière uniquement qualitative, on trouve cependant dans cet ouvrage les prémisses de son œuvre sur la mesure quantitative de l'intelligence (1904-1911) qui aboutira quelques années plus tard à la notion de QI.
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L'étude expérimentale de l'intelligence

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur BINET, Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies 1), 2003. BINET & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004.

BINET & Th. SIMON,Le développementde l'intelligence (1908), 2004
BINET, La graphologie (1906), 2004. Dernières parutions Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920),2003. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004. Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 J. DELEUZE,Histoirecritique du magnétismeanimal (1813, 2 voL), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004.

Alfred BINET

L'étude expérimentale de l'intelligence
(1903)

Introduction

historique de Serge Nicolas

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7514-4 EAN:9782747575140

SOMMAIRE

PREFACE DE L'EDITEUR L'étude expérimentale de l'intelligence: Résumé d'une œuvre majeure Binet et la méthode d'introspection

VII VIII XXVIII

L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DE L'INTELLIGENCE (BINET, 1903) 1. L'application de la méthode expérimentale aux fonctions supérieures de l'esprit l 2. Ce qu'on pense 9 3. Le vocabulaire et l'idéation 52 4. Comment la pensée se développe 59 5. Du mot à l'idée 70 6. La pensée sans images 81 7. Quelques caractères de l'imagerie visuelle l09 8. La pensée abstraite et ses images 135 9. L'imagerie spontanée et l'imagerie volontaire155 10. Des phrases 167 11. Des descriptions d'objets 190 12. La force d'attention volontaire 234 13. La mesure de la mémoire 259 14. La vie intérieure 282 15. Conclusions 299

v

PRÉFACE À L'OUVRAGE D'ALFRED BINET: L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DE L'INTELLIGENCE (1903)

BINET ET LA MÉTHODE INTROSPECTIVE DE L'ÉCOLE ALLEMANDE DE WÜRZBURG

Notre collection Encyclopédie psychologique se devait de marquer le centenaire du livre écrit par le plus connu des psychologues français: Alfred Binet (1857-1911) (cf., Nicolas, 2002). En effet, il y a maintenant un siècle que paraissait en librairie le fameux ouvrage de Binet sur L'étude expérimentale de l'intelligence dans la Bibliothèque de pédagogie et de psychologie publiée sous sa direction chez l'éditeur parisien Schleicher. Ce livre, qui a connu des rééditions successives au cours du XXe siècle, marque une ère nouvelle en psychologie où l'étude de l'intelligence ne sera plus abordée de manière spéculative mais de manière de plus en plus scientifique. Rejetant dans l'ombre le fameux ouvrage de Taine De l'intelligence qui fut pourtant à son époque (1870) considéré comme une œuvre révolutionnaire sur le sujet, Binet propose dans son livre de nouvelles méthodes d'investigation de la pensée qui seront utilisées par les psychologues allemands de l'école de Würzburg. Nous allons dans un premier temps présenter un résumé de l'ouvrage de Binet avant de s'intéresser au développement de la méthode d'introspection à la lumière de l'histoire de la psychologie.

VII

L'étude expérimentale de l'intelligence: Résumé d'une œuvre majeure L'ouvrage de Binet traite de l'intelligence dans la psychologie individuelle. « Le but principal de ce livre a été d'étudier dans l'idéation ce qu'il y a de personnel à chacun de nous.» (p. 300). Il ne s'agit pas pour Binet de connaître cette faculté maîtresse de l'individu afm d'en déduire toute son organisation mentale; l'objectif est plus modeste et comme il le souligne dans sa conclusion: « nous ne sommes arrivés qu'à de petites vérités partielles» (p. 300). Mais il ne faut pas se tromper, ce livre est un des meilleurs ouvrages de Binet; celui qui a mis en lumière toute l'importance de la psychologie différentielle de l'intelligence. « Presque toutes les expériences de psychologie pourront et devront être reprises un jour, au point de vue de la psychologie individuelle» (p. 241). Divisé en quinze chapitres, il comporte un nombre considérable d'observations de détail. Celles-ci ont surtout été effectuées sur ses deux filles (Madeleine et Alice) qu'il étudie sous l'angle du développement intellectuel (ses filles sont connues dans ce livre respectivement sous les pseudonymes de Marguerite et Armande). « Ce n'est que très tard que je me suis aperçu que les deux fillettes appartiennent à des types très différents, et ces deux types sont assez accusés pour mériter chacun un nom. Ainsi, (...) Marguerite représente assez bien le type observateur, et Armande le type imaginatif; mais je n'avais nullement songé à ces épithètes, encore moins forgé une théorie avant de commencer ces recherches. » (p. 12). Il s'agit de la première et d'une des plus belles études de psychologie individuelle jamais réalisée depuis la promulgation du programme en 1896 (Binet et Henri, 1896). Le premier chapitre (pp. 1-8), de nature introductive, a pour titre « L'application de la méthode expérimentale auxfonctions supérieures de l'esprit ». Après avoir rappelé le rôle historique de Wundt dans l'établissement d'une psychologie scientifique, il insiste sur le rôle que doit jouer l'introspection dans l'investigation des phénomènes supérieurs de l'esprit, telles que la mémoire, l'attention, l'imagination, l'orientation des idées. « Deux ordres d'oppositions sont faites contre cette rénovation des études psychologiques: l'une vient de certains psychologues de l'époque wundtienne, qui croient encore qu'en dehors des processus les plus simples aucune expérimentation sur le moral ne peut se faire scientifiquement; l'autre opposition vient des représentants, toujours officiels, de l'ancienne psychologie introspective, qui nous demandent si

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par hasard nous n' al/ons pas, par un retour en arrière mal déguisé, emprunter aux vieux philosophes de l'école de Cousin ces méthodes d'auto-contemplation dont nous avons tant ri. » (p. 2) Binet croit donc utile de montrer dans ce chapitre comment l'étude expérimentale des formes supérieures de l'esprit peut être faite avec assez de précision et de contrôle pour avoir une valeur scientifique. Son objectif est de montrer comment faire une étude expérimentale sur les phénomènes de conscience qui sont insaisissables. Il part d'abord de la défmition de la méthode expérimentale donnée par Ribot (1879, p. X) qui concluait à l'existence de deux éléments modifiables et maniables par l'expérimentateur, les excitations, pour provoquer des sensations, et les actes, qui traduisent des états de conscience. Binet critique cette définition et propose de l'élargir en appelant excitation non seulement la sensation proprement dite, mais la perception complexe, et même la parole et en appelant acte non seulement les mouvements simples ou son témoignage sur la sensation éprouvée mais tout l'ensemble des réactions dont il est le théâtre. Binet montre ensuite par des exemples précis comment il est possible d'appliquer l'expérimentation d'une manière scientifique à l'étude des fonctions supérieures de l'esprit, telles que la mémoire, le sens esthétique, la suggestibilité, l'intelligence et le jugement. C'est dans le contexte de l'étude expérimentale du jugement qu'il annonce la parution prochaine d'un livre sur cette question ayant pour titre « La sensation et le jugement» (p. 8) qui ne sera cependant jamais édité. Il donnera à réaliser à ses sujets tout un ensemble d'expériences dont voici la liste. Tableau: Liste des différentes épreuves (tests) utilisées par Binet dans son étude expérimentale de l'intelligence chez ses deux filles. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. JO. Recherche de 20 mots. Suggestion par des mots. Phrases à écrire Phrases à finir Thème à développer Évocation de souvenirs Description d'objets Description d'un événement Test de barrage de lettres E reuve d'em an mnési ue Il. 12. 13. 14. 15. 16. 17. 18. 19. 20. IX Copie Copie à l'obsturateur Temps de réaction Mémoire des vers Mémoire des mots Mémoire des objets Mémoire d'un récit Mémoire d'un dessin Reproduction d'une longueur Re roduction d'un intervalle

Le second chapitre (pp. 9-51) a pour titre « Ce qu'on pense ». Il traite de la question de l'idéation, c'est-à-dire de la recherche à quoi pense une personne, comment elle passe du mot à l'idée, comment sa pensée se développe, par quels caractères précis sa pensée lui est personnelle et différente d'un autre individu. Il laisse de côté les considérations théoriques et s'occupe d'expérimentations faites en dehors du laboratoire. « Ce sera donc, à mon avis, une excellente occasion de montrer que la psychologie expérimentale ne consiste pas essentiellement dans l'emploi des appareils, et peut se passer de laboratoires, sans cesser d'être exacte» (p. 9). Les observations, conduites avec fmesse et méthode, ont porté sur une vingtaine de sujets mais principalement sur deux sœurs appartenant à la famille de Binet, Armande (13 ans) et Marguerite (14 ans), dont on apprendra beaucoup plus tard qu'elles étaient ses propres filles. Après avoir réalisé des expériences d'idéation spontanée qui n'ont rien donné, le test employé par Binet a consisté à faire écrire une série de mots, et à demander ensuite au sujet d'expliquer le sens qu'il a attaché à chaque mot. Lorsque le sujet a écrit spontanément ses vingt mots, Binet ajoute: « Voici ce que je vais te demander pour chacun des mots que tu as écrits: on peut écrire un mot sans penser à rien, machinalement, on peut aussi écrire ce mot en pensant à l'objet qu'il désigne, mais sans penser à un objet particulier; on pense à n'importe quel objet par exemple, à une table quelconque; erifin, on peut écrire le mot en pensant à un objet particulier, par exemple à notre table de la salle à manger. À propos de chacun des mots que tu as écrits, tu vas me dire exactement à quelle catégorie il appartient, si tu l'as écrit sans penser à rien, si tu as pensé à un objet quelconque, ou si tu as pensé à un objet particulier. » (pp. 21-22). Cette expérience de recherche de noms avait déjà été employée par Flournoy (1896) sur une proposition de Binet (cf. p. 19). Binet classe arbitrairement ainsi les mots écrits par ses deux filles: 1° Mots inexpliqués (mots que le sujet ne peut expliquer, qu'il a écrits machinalement, etc., cette tendance est plus marquée chez A) ; 2° Mots désignant des objets présents (M. cherche son inspiration dans le monde extérieur alors que A puise de préférence dans son propre fond) ; 3° Mots s'appliquant à la personne (tendance plus marquée chez M. que chez A) ; 4° Souvenirs précis (c'est le groupe le plus important, cette tendance est plus importante chez M. que chez A.) ; 5° Abstractions (le souvenir, dans ce cas, ne correspond pas à un objet individuellement déterminé; les abstractions sont plus élevées chez A que chez M.) ; x

6° Imagination (elle est plus importante chez A. que chez M. ; Binet appelle imaginatifs « ceux qui réunissent un des caractères du souvenir à un des caractères de l'abstraction. Les créations de l'imagination ressemblent au souvenir en ce qu'elles sont détaillées et précises, et elles ressemblent à l'abstraction en ce qu'elles ne correspondent à aucun fait ou objet extérieur, qui aurait été perçu antérieurement» p. 41.) Binet a d'abord constaté une différence considérable entre les deux sœurs relativement aux mots inexpliqués: chez l'une, la proportion de ces mots est insignifiante (1/20, tandis qu'elle atteint 1/3 chez l'autre). Il propose de cette différence cinq explications qui, comme il le fait remarquer, ne s'excluent pas: I ° l'amnésie: comme chaque série de mots écrits comprend 20 mots et que le sujet n'est interrogé sur le sens des mots qu'il a écrits qu'après que la série est terminée, il peut, si sa mémoire est faible, avoir oublié alors en partie le sens qu'il a attaché aux mots en les écrivant ; 2° la rapidité de l'écriture, plus importante chez A. que chez M., produisant l'inconscience du sens des mots qu'on écrit; 3° l'état de distraction, plus prononcé chez A. que chez M. ; 4° le goût du verbalisme, plus prononcé chez A. que chez M., c'est-à-dire la disposition à fixer l'attention sur le mot, en négligeant ce qu'il signifie; 5° un défaut de précision dans l'esprit, plus marqué chez A. que chez M. Des différences très nettes entre les deux sujets se constatent aussi relativement aux autres groupes de mots. Ainsi, l'une des deux fillettes écrit plus souvent que l'autre des noms d'objets qui se trouvent autour d'elle, et sur lesquels elle jette un coup d'œil pendant qu'elle se soumet à l'expérience. Binet voit là un signe d'esprit observateur. En somme, chez l'une des fillettes, il y a plus d'esprit d'observation, plus de précision dans les souvenirs, tandis que chez l'autre il y a plus d'inconscience, plus d'abstraction, plus d'imagination; la première (M.), la plus commune chez les élèves, représente assez bien, d'après Binet, le type observateur (p. 32), et la seconde (A.), le type imaginatif. Le troisième chapitre (pp. 52-58) est consacré au « vocabulaire» et à « l'idéation ». Les sujets ont été les mêmes, et Binet a utilisé les mots écrits dans l'expérience décrite au chapitre précédent. Il montre que la nature du vocabulaire est en relation avec la nature du type intellectuel. Chez le sujet observateur, on trouve très peu de noms abstraits ou rares; chez le sujet imaginatif, au contraire, il y en a un assez grand nombre; sa pensée abstraite « provoque tout naturellement chez elle un développement du vocabulaire abstrait ,. et, quant à son vocabulaire

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aristocratique, je crois qu'on peut l'attribuer à ce goût pour le verbalisme, dont elle nous donnera des preuves, dans des expériences subséquentes» (p. 58). Ces deux filles, quoique élevées ensemble dans le même milieu verbal, ne parlent pas le même langage, parce que l'intelligence est intervenue pour déterminer un choix dans le vocabulaire ambiant; il y a une influence de la personnalité, l'individualité psychologique, qui a modifié l'influence du dehors. Dans le quatrième chapitre (pp. 59-69) intitulé « Comment la pensée se développe », Binet étudie les associations d'idées des deux mêmes sujets au moyen du test déjà cité, consistant à écrire des séries de 20 mots; il demande aux deux fillettes comment elles sont passées d'un mot au suivant. D'après les réponses qu'il a obtenues, les liaisons entre les idées seraient moins conscientes que les idées mêmes; d'autre part, les liaisons inconscientes ont été beaucoup plus nombreuses chez le sujet imaginatif (A.) que chez le sujet observateur (M.) ; chez celui-ci (M.) prédominent en outre les associations par contiguïté dans l'espace et les idées se présentent par groupes (par exemple, « pré, pont, eau, lavoir, peuplier»), tandis que chez le sujet imaginatif (A.), on rencontre surtout des énumérations d'objets de même espèce, des associations logiques, des ressemblances verbales, et on remarque un changement incessant dans la direction de la pensée. Les faits qui précèdent obligent Binet à changer quelque chose à la conception courante de l'association des idées (pour une revue: Claparède, 1903). D'après les enseignements de l'école anglaise associationniste, qui a exercé une influence très grande et très légitime sur la psychologie française (Binet affirme même «je reconnais moi-même avec vénération tout ce que je dois à Stuart Mill, mon seul maître en psychologie »), l'association des idées serait la clef, l'explication dernière de tous les phénomènes mentaux. MiUl'a écrit en propres termes. Quant à l'association d'idées elle-même, on l'expliquait par une propriété inhérente aux états de conscience. Il souligne que Taine lui-même a bien mis en relief ce qu'il y a d'automatique, d'extérieur à notre pensée, dans ce processus. Binet veut seulement montrer que l'existence des thèmes de pensée est inexplicable par l'automatisme des associations; car, d'une part, il arrive, dans les séries de M., que la transition entre deux mots, bien que se faisant par une association d'idées consciente, n'empêche pas que le sujet constate qu'il y a eu à cet endroit un changement d'idée, c'està-dire l'apparition d'un thème nouveau, fait que l'association n'explique pas; et, d'autre part, quand les mots sont inspirés par un même thème, ils

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ne peuvent pas être donnés par le jeu tout simple des associations d'idées. Pour qu'un thème se développe, il faut une appropriation des idées, un travail de choix et de rejet qui dépasse de beaucoup les ressources de l'association. Celle-ci n'est intelligente que si elle est dirigée; réduite à ses seules forces, elle utilise n'importe quelle ressemblance, n'importe queUe contiguïté, eUe ne peut donc produire que de l'incohérence; et tout au plus pourrait-eUe expliquer la succession de paroles d'un maniaque ou les images kaléidoscopiques de la rêverie (cf. aussi Paulhan, 1889). Le cinquième chapitre (pp. 70-80) s'intitule « Du mot à l'idée ». Des mots sont prononcés ou montrés par l'expérimentateur, et les sujets (les mêmes que précédemment) disent queUe idée chaque mot leur a suggérée; souvent le mot éveille plusieurs idées différentes. Binet distingue dans le passage du mot à l'idée quatre phases (p. 73) : 10 l'audition du mot qui précède la perception du sens; 20 la perception de son sens, on comprend le mot sans rien se représenter; 30 un travail intellectuel, un effort pour évoquer une image ou préciser une pensée; 40 l'apparition de l'image. Chez le sujet observateur (M.), Binet constate, par cette expérience, la « tendance à n'évoquer que des souvenirs récents, attachement continu au monde extérieur actuel, sentiment vif de sa personne» (p. 77) ; chez le sujet imaginatif, il y a « tendance à évoquer autant de souvenirs anciens que de souvenirs récents, détachement du milieu extérieur et de sa personnalité, apparition de quelques images verbales» (p. 80). Binet étudie dans le sixième chapitre (pp. 81- 108) intitulé « La pensée sans images» les relations de l'image et de la pensée. Il oppose ici la pensée ou idéation et la représentation ou image; il se borne à considérer les images sensorieUes et laisse de côté les images verbales. « Je me suis attaché à déterminer quelle relation existe entre ce qu'on pense et ce qu'on se représente, et de quel secours est l'image pour la pensée. C'est la pensée que je prends comme point de départ dans cette étude; je cherche à la définir d'après tout ce que mon sujet m'en apprend; puis, cette pensée une fois définie, je cherche dans quelle mesure des images ont concouru à sa formation. Allant aux extrêmes, je me demanderai: Peut-on penser sans images? Cette question concise se subdivise en deux questions secondaires: ou la pensée peut n'être accompagnée d'aucune espèce d'images appréciables; ou bien la pensée peut être accompagnée de certaines images, qui sont insuffisantes pour l'illustrer complètement. » (pp. 82-83). Il étudie d'abord les images qui XIII

succèdent à l'audition d'un mot, puis les images qui succèdent à l'audition d'une phrase et enfm les images d'un récit spontané. Il montre par divers exemples et en particulier par des faits empruntés aux expériences qu'il a faites sur les deux sujets déjà cités qu'il peut y avoir une pensée sans images; ainsi « il suffit de lire rapidement des mots comme maison, bêche, cheval, pour s'apercevoir qu'on peut comprendre ce qu'ils signifient, mais ne pas les appliquer à des objets précis et ne rien imaginer. Ce sont là des pensées sans images. » (p. 83). Il examine surtout le cas encore plus intéressant où la pensée s'applique à un objet défini, individuel, sans qu'elle s'accompagne cependant d'image sensorielle. Il montre que parfois chez A. en particulier, lorsque l'idéation s'accompagne d'images, l' « imagerie» n'est pas adéquate à l'idéation, que les images sont parfois fragmentaires, que, par exemple, l'accessoire seulement est visualisé, qu'il y a incohérence même quelquefois entre la pensée et les images qu'elle suggère. L'image, conclut Binet, tient dans la pensée une moins grande place qu'on ne le croit d'habitude (p. 96). « L'image n'a pas le rôle primordial qu'on s'est plu à lui attribuer» (p. 102). C'est la psychologie de Taine (1870) qui a popularisé cette idée que l'image est une répétition de la sensation, et qu'on pense avec des images: l'esprit est un polypier d'images. Puis ce sont les remarquables études cliniques de Charcot sur l'aphasie qui ont montré la distinction à faire entre les images visuelles, auditives, motrices, et ont accru l'importance de l'image en psychologie. Mais Binet souligne que si dans sa « Psychologie du raisonnement» (1886) il a essayé de montrer que le raisonnement conduit à une vision intérieure des choses sur lesquelles on raisonne (et donc qu'il est loin d'être hostile aux théories qui accordent de l'importance aux images mentales), il ne faut pas aller trop loin; cette importance de l'image varie nécessairement avec la nature des actes et avec la nature des individus. L'image n'est qu'une petite partie du phénomène complexe auquel on donne le nom de pensée (cf. aussi James, 1890, I, p. 472). Certaines pensées concrètes se font sans images, dans d'autres pensées l'image n'illustre qu'une toute petite partie du phénomène, souvent même l'image n'est pas cohérente avec la pensée; on pense une chose et on s'en représente une autre. La pensée est un acte inconscient de l'esprit qui, pour devenir pleinement conscient, a besoin de mots et d'images. « Comprendre, dit-il, comparer, rapprocher, affirmer, nier, sont, à proprement parler, des actes intellectuels, et non des images. » (p. 105) Il oppose l'image et le langage: « c'est surtout le langage

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intérieur qui exprime bien les démarches de notre pensée» (p. 105) ; l'image, comme la sensation, est ce qui réfléchit le mieux le monde extérieur; le langage, au contraire, est ce qui réfléchit le mieux la logique de la pensée. La pensée sans parole et sans images serait une sorte de « sentiment» ; «la pensée est un acte inconscient de l'esprit qui, pour devenir pleinement conscient, a besoin de mots et d'images» (p. 108). Dans le septième chapitre (pp. 109-134), Binet considère l'image elle-même en étudiant « Quelques caractères de l'imagerie visuelle». Il étudie d'abord l'intensité et la vivacité des images chez ses deux fillettes en utilisant une épreuve de cotation. Comme M. donne des notes supérieures à celles de A., il en conclut que le pouvoir d'imagination n'implique pas nécessairement une grande intensité des images mentales dans les domaines autres que celui de l'imagination créatrice. Il examine ensuite si l'intensité des images varie d'après leur nature de souvenirs ou d'actes d'imagination. Chez ses deux filles, les images de fantaisie ou les souvenirs de lecture sont toujours plus faibles que les images des souvenirs de la vie réelle. De plus, la vivacité de l'idéation chez M. est soumise à une loi d'une régularité parfaite: l'intensité de l'image qu'elle évoque est presque toujours inversement proportionnelle à son ancienneté. Cependant il ne retrouve pas chez A. la loi établie précédemment (proportion entre l'éclat du souvenir et sa nouveauté). Après avoir présenté l'impression d'ensemble que donnent les images, Binet cherche ensuite à en faire l'analyse en demandant aux sujets de donner une description de tout ce que l'image contient. Il étudie alors les points suivants: 1° Coexistence de l'image et de la réflexion: M. peut décrire son image tout en la gardant présente devant son esprit; elle peut à la fois examiner l'image et faire des réflexions; parfois cependant la réflexion ne vient qu'après la disparition de l'image; cette succession est la règle chez A. dont les images sont bien plus faibles - Il existerait un antagonisme entre l'image et la réflexion surtout quand l'image est intense. On se rappellerait mieux les réflexions que les images.2° Caractère analytique de l'image: Il n'y a que l'élément dont on a besoin qui devient saillant dans l'image, ou en d'autres termes, l'image ne contient que quelques éléments nets et ce sont les seuls qui fixent l'attention; le contour de l'image est vague. - 3° Défaut de précision de l'image: certaines images seraient «dessinables», mais en général l'image est imprécise, quoique le défaut de précision varie beaucoup; «on se contente d'une image imprécise, parce qu'on sait ce qu'elle

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représente» (p. 129). - 4° Images latentes. Si Binet aboutit fmalement à déprécier l'image en général et l'image visuelle en particulier; néanmoins, il signale ici la présence, non remarquée d'ordinaire, de nombreuses images parmi les phénomènes psychologiques qu'évoque la lecture. Le huitième chapitre (pp. 135-154) a pour titre « La pensée abstraite et ses images ». Dans un chapitre précédent, Binet avait étudié les relations de la pensée et de l'image sans se préoccuper de savoir si cette pensée était abstraite ou concrète. La question développée ici est de savoir en quoi consiste la pensée abstraite et de quelles images on se sert quand on généralise; il s'agit pour Binet d'une question très importante pour la psychologie. D'après les recherches précédentes, on sait que la pensée est généralement plus riche que l'image et que parfois la nature des images n'est pas adéquate à la nature de la pensée. Ainsi, Binet s'attend à ce que la relation entre la pensée abstraite et les images ne doit pas être bien serrée. Il examine d'abord (pp. 135-139) le phénomène de la compréhension des mots (seconde étape de l'idéation) ; il montre que dans certains cas on peut comprendre le sens d'un mot sans avoir aucune image. Il considère ensuite (pp. 139-145) les images que peuvent provoquer les termes abstraits ou généraux (cf. aussi Ribot, 1897) ; les réponses obtenues à cet égard (avec les deux mêmes sujets) peuvent se répartir en 4 groupes: 1° aucune image; 2° image visuelle typographique (représentation du nom écrit) ; 3° image particulière (par exemple, le mot chien provoque la représentation d'un chien particulier) ; 4° image générale (par exemple, les statues provoquent une image de statue qui est générale, «parce qu'elle n'est point entourée d'un décor qui la spécialise et aussi parce qu'elle n'a pas une couleur qui lalasse reconnaître comme étant telle ou telle» p. 144). Il étudie enfin (pp. 145-150) les images provoquées par des noms désignant des personnes ou des objets particuliers. Il remarque justement que ce qui se passe ici diffère moins qu'on ne pourrait le croire de ce qu'on constate par rapport aux noms généraux. Il distingue dans ce cas comme précédemment: 1° l'absence d'image; 2° l'image visuelle; 3° l'image particulière de la personne; 4° une représentation générale (par exemple, un des deux sujets se représente une personne en robe violette. « Je l'ai vue souvent, dit-elle, et je ne peux pas dire le moment qui m'a frappé et que j'ai retenu»). À propos des images particulières, Binet émet un doute relativement à la possibilité des images composites (ou génériques) : ce qui se produirait d'après les observations faites par ses sujets, ce serait, en entendant le

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nom d'une personne connue, une succession d'images, et non une image composite. « Si mon sujet pense à une personne et continue pendant quelque temps à fIXer son attention sur cette personne, il se produit une, puis deux, puis trois images de cette personne, parfois même un plus grand nombre; dans certains cas, la succession de ces images est lente, et on peut bien s'en rendre compte; quelquefois aussi, c'est très rapide, c'est comme un tourbillon. Ainsi quoique la personne soit une, l'idéation n'arrive pas, par coordination ou autrement, à réaliser ce caractère d'unité. Les images restent distinctes les unes des autres; ce sont des visions séparées par des pensées. » (p. 147). Parmi les conclusions du chapitre, on peut mentionner les suivantes. « Si nous mettons à part les images génériques de Galton-Huxley, sur l'existence desquelles il faut conserver des doutes, nous rencontrons chez nos sujets de quoi donner raison à tous les systèmes psychologiques qui ont été imaginés et soutenus (nominalisme, réalisme, conceptualisme). La possibilité de systèmes aussi opposés montre en somme que la question des images est moins importante qu'on ne l'a cru pour la formation de la pensée abstraite, et que W. James (J890, L p. 265) a vu clair, quand il a affirmé qu'on peut penser avec n'importe quelle matière mentale. » (pp. 151-152) Berkeley est l'auteur d'une critique contre le conceptualisme (celle selon laquelle il est impossible de se représenter un homme en général) que Binet rejette car on peut distinguer deux circonstances au moins où une image n'est pas particulière: 10 l'image est précise, mais ne s'accompagne pas d'éléments qui permettent de la dater, de la particulariser; 20 l'image n'est pas précise, et c'est son défaut de précision qui empêche de la particulariser. D'après Binet, une image qui ne contient pas de particularisation précise peut se prêter à un acte de généralisation, bien qu'une telle image ne constitue pas par elle-même une pensée générale. « Pour qu'il y ait pensée générale, ilfaut quelque chose de plus .' un acte intellectuel consistant à utiliser l'image. Notre esprit, s'emparant de l'image, lui dit en quelque sorte: Puisque tu ne représentes rien en particulier, je vais te faire représenter le tout. Cette attribution de fonction vient de notre esprit, et l'image la reçoit par délégation. En d'autres termes, la pensée du général vient d'une direction de la pensée vers l'ensemble des choses, c'est, pour prendre le mot dans son sens étymologique, une intention de l'esprit. » (p. 154). En fait, la pensée générale est expliquée par ce que Binet appelle l'intentionisme.

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Binet considère dans le neuvième chapitre (pp. 155-167) « L'imagerie spontanée et l'imagerie volontaire ». Il souligne que Galton dans ses « Inquiries into human faculties» a signalé comme en passant ce fait que certaines personnes sont capables de modifier à leur gré (pouvoir de la volonté) leurs images mentales, tandis que d'autres personnes n'ont pas ce pouvoir. Lorsqu'on étudie l'origine d'un phénomène psychologique dans ses relations avec la personne de celui qui l'éprouve, on voit que trois sortes d'origine sont possibles: le phénomène peut être spontané (ex. rêverie, division de conscience), ou volontaire à la suite d'une réflexion, ou en opposition avec la volonté. Binet constate que l'un de ses sujets (A.) ne commande à peu près pas à ses images, que celles-ci contiennent maint détail qu'elle n'a ni prévu ni désiré (imagerie spontanée). A. a la conscience très nette que lorsqu'elle pense, lorsqu'elle fait un travail de réflexion, ce travail peut se composer de deux parties, une partie image, qui a lieu involontairement, et une partie réflexion, qui est tout à fait son œuvre. Chez l'autre (M.), au contraire, l'idéation est remarquablement docile aux ordres de la volonté (imagerie volontaire). M. a pendant un travail intellectuel des réflexions imagées: elle a conscience de les chercher, de les provoquer volontairement, elle n'est pas étonnée de leur apparition. Le dixième chapitre (pp. 168-189) traite « Des phrases ». Les deux sujets devaient écrire ici non plus des mots, mais des phrases. Dans une première série d'expériences, elles écrivaient des phrases entières, dans une autre elles complétaient simplement des phrases dont une partie leur était donnée. Une autre expérience a consisté à leur faire développer par écrit des souvenirs. A. présente une grande supériorité dans la vitesse d'idéation et M. un développement plus abondant que sa sœur. De ces expériences, il a surtout résulté que l'orientation des idées chez l'une des deux fillettes (M.) était « pratique» avec des idées basées sur l'observation attentive et une mémoire précise, et chez l'autre (A.) « poétique» avec plus d'idées vagues et de fantaisie. Les phrases produites par M. sont soit des souvenirs datant de la veille soit des allusions à des faits récents, ou encore des réflexions sur des faits récents. Les phrases produites par A. sont très imaginatives voire pittoresques, il n'y a dans cette littérature aucun rappel de la vie réelle; on ne saurait y trouver aucune idée de ce qu'elle est, ni de ce qu'elle fait. On le voit, les inspirations des deux sœurs sont absolument différentes. Si M. est

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pratique, elle sait faire œuvre d'imagination et si A. est poétique, il lui est difficile de devenir pratique. Le onzième chapitre (pp. 190-231) est intitulé « Des descriptions d'objets ». Binet cherche à compliquer l'expérience, à exiger de ses sujets une élaboration intellectuelle de plus en plus grande, pour savoir si, dans ces conditions nouvelles où l'effort devient plus intense, les types mentaux qu'il a découvert chez ses deux fillettes conservent leurs caractères distinctifs. Binet rappelle ses premiers essais dans ce domaine (Binet, 1897). L'expérience à laquelle Binet a soumis diverses personnes en 1896 au laboratoire de la Sorbonne consistait à faire décrire un objet (ce type d'expérience avait déjà été réalisé en 1893 avec son collaborateur V. Henri dans une école primaire). Grâce à ce test de description de la cigarette, Binet distingue d'abord quatre types: 1° le type descripteur: « observations minutieuses et riches, sans aucun raisonnement ni conjectures, sans imagination ni émotivité» (p. 193) ; 2° le type observateur: « observations et tendance à juger, à conjecturer, à interpréter ce qu'on aperçoit» (p. 194) ; 3° le type érudit: « le sujet dit ce qu'il sait, ce qu'on lui a appris» (p. 196) sur l'objet qu'il a à décrire; 4° le type imaginatif et poétique: « il représente une négligence de l'observation, et la prédominance de l'imagination, des souvenirs personnels, de l'émotivité» (p. 196). Dans une autre division donnée après de nouvelles expériences datant de la même époque (1896), trois des types qui viennent d'être décrits sont conservés, mais le type imaginatif est remplacé par le type émotionnel; celui qui appartient à ce type, « au lieu de décrire sèchement le sujet de la scène, exprime l'émotion qui s'en dégage» (p. 206). De ses travaux antérieurs, Binet retient la double proposition suivante: 1° L'expérience de description d'objets révèle l'existence de plusieurs types mentaux distincts, le descripteur par énumération, l'observateur, l'idéaliste, l'esthéticien, l'émotif; 2° les différents genres d'objets qu'on donne à décrire ne sont pas propres à mettre en relief les mêmes types mentaux; et pour que l'expérience soit complète, il importe de faire décrire successivement aux mêmes personnes des objets différents. Mais il considère que beaucoup de questions restent posées: I ° Le genre de description que donne un sujet traduit-il son type intellectuel ou ne provient-il pas tout simplement de ce que le sujet a compris par hasard d'une façon particulière l'épreuve qu'on lui impose, ou a subi une influence tout accidentelle et extérieure? 2° Alors même que ce test de description exprimerait avec exactitude le XIX

type intellectuel du sujet, quelle est l'importance de ce type? Se manifeste-t-il simplement dans cet exercice littéraire de description ou a-t-il d'autres conséquences? EntraÎne-t-il une manière particulière d'employer sa mémoire et son raisonnement? A-t-il une part dans la constitution du caractère intellectuel et du caractère moral? Binet veut résoudre ces questions et relate encore les résultats d'expériences de description d'objets faites sur les deux fillettes dont il a été déjà souvent question. Il trouve que leurs descriptions appartiennent à deux types très différents: « Les descriptions de Marguerite sont des descriptions proprement dites, riches en détails sur l'objet qu'on lui mettait devant les yeux. Au contraire, dans les descriptions d'Armande, les détails matériels sont beaucoup moins nombreux, et il y a plus de fantaisie, d'imagination. » (p. 212). M. appartient exclusivement au type descriptif et A. au type imaginatif. Binet atténue lui-même en quelques endroits l'importance pratique des distinctions précédentes par des remarques, comme la suivante: « Un an après les expériences que je viens de rapporter [sur A. et M.], j'ai fait refaire des descriptions d'objet par mes deux fillettes. Marguerite est restée observatrice.. Armande a, au contraire, beaucoup changé.. elle a cessé dans ses descriptions de faire de la fantaisie, et se borne à décrire l'objet qu'elle a sous les yeux, comme Marguerite, mais avec moins de détails, de minutie et d'exactitude» (p. 225). Dans le douzième chapitre (pp. 232-256) Binet considère « La force d'attention volontaire ». La psychologie individuelle n'a pas à étudier l'attention spontanée dans ses formes les plus primitives mais seulement l'attention dans sa forme complexe et réfléchie, c'est-à-dire l'attention volontaire. En effet, la constitution d'un caractère, le développement de la force volontaire d'attention tient une place des plus importantes, tandis que la disposition de l'attention spontanée est presque négligeable. « C'est l'attention volontaire qui exprime la maîtrise de soi, la coordination de tout l'être, et qui est juste l'opposé, dans le domaine intellectuel, de l'éparpillement, des caprices et de l'aboulie. Aussi doit-on en psychologie individuelle remettre les choses en place,. quand on s'occupe d'attention, c'est presque exclusivement d'attention volontaire dont on doit parler.» (p. 232). L'attention volontaire est un effort toujours pénible qui doit s'exercer contre une résistance; elle suppose une direction nouvelle à l'activité. Les tests d'attention employés (avec les deux mêmes sujets) sont ceux décrits dans une étude antérieure (Binet, 1900, p. 248) : 10 la correction d'épreuves (rayer certaines lettres dans un

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texte imprimé le plus rapidement possible) ; 2° la répétition immédiate de chiffres lus devant les sujets (épreuve d'empan mnésique) ; 3° la mesure du temps de réaction. Le résultat a été que l'une des fillettes (M.) a un pouvoir d'attention plus grand que l'autre. Par exemple, au test de correction d'épreuves M. a eu l'avantage sur sa sœur; elle a montré plus de vitesse, plus de régularité dans les progrès par l'exercice. En comparant ses deux filles aux enfants des écoles, Binet remarque qu'A. est sensiblement dans la moyenne comme force d'attention; c'est M. qui est très supérieure à la moyenne. Binet, qui s'est rendu compte que les tests en question font intervenir d'autres qualités que le pouvoir d'attention, fait reposer en conséquence sa conclusion sur l'ensemble des résultats fournis par les divers tests et sur les réflexions des sujets. « La psychologie individuelle peut aujourd'huifaire une mesure de l'attention, mais c'est à la condition d'employer un ensemble de tests et d'interpréter tous les renseignements fournis par l'attitude mentale des sujets, leurs réflexions et leurs réponses. Ce serait une erreur de croire qu'il existe une petite expérience matérielle permettant de mesurer rapidement l'attention comme on compte le pouls» (p. 256). Le treizième chapitre (pp. 257-279) est consacré à « La mesure de la mémoire ». « Ce chapitre sur la mémoire est un de ceux que j'avais cru les plus faciles à écrire.. en réalité, c'est celui qui m'a coûté le plus de peine. J'avais comme idée directrice une observation qui était partiellement fausse. Je m'imaginais qu'Armande a tout simplement une mémoire inférieure à celle de Marguerite.. le premier test, sur la recherche des mots, me semblait le démontrer, ou du moins le faisait supposer.. j'organisai donc quelques expériences, du reste fort simples, pour mettre en lumière cette inégalité de mémoire.. et ces premières expériences, qui consistaient à faire apprendre des vers par cœur, confirmèrent entièrement ma prévision.. sans attacher trop d'importance à des chiffres, que je n'emploie que pour faire image, on pouvait dire que la différence de mémoire des deux sœurs y apparaissait dans le rapport du simple au double. D'autres épreuves du même sens, faites dans le cours d'une année, abondèrent dans le même sens.. et la question paraissait bien tranchée lorsqu'une épreuve toute nouvelle vint démolir mon édifice de conclusions.. il m'apparut, sans contestation possible, que, pour certains genres de mémoires, les deux sœurs étaient sur un pied d'égalité. La formule se compliquait. En outre, je rencontrais beaucoup de contradictions qui me troublaient complètement. Après une longue XXI

période d'indécision, enfin la lumière se fit. Je compris que mes expériences étaient mal conçues. Au lieu d'étudier la mémoire, j'étudiais à la fois la mémoire et l'attention» (p. 257). La compénétration de ces deux facultés est parfaitement illustrée par l'épreuve d'empan mnésique qui implique à la fois l'attention et la mémoire. Binet reprend à son compte la conception de Van Biervliet qui avait distingué deux éléments dans la mémoire, la plasticité, qui diminue avec l'âge, et la force d'attention, qui croît avec l'âge, en concluant que si l'adulte retient plus de chiffres que l'enfant, c'est que l'augmentation de son pouvoir d'attention compense, et au-delà, la diminution subie par sa plasticité. Il faut donc toujours essayer de faire la part de ce qui appartient à la mémoire et de ce qui relève de l'attention. S'agit-il de mesurer l'attention, il faut que les éléments à retenir soient dénués de tout intérêt, puisque l'attention suppose un effort dans le sens de la plus grande résistance. S'agit-il au contraire de mesurer la mémoire, il faut rendre l'expérience intéressante, pour réduire au minimum l'effet de l'attention. En utilisant d'anciennes épreuves de mémoire pour les mots et pour la prose (Binet & Henri, 1895a, 1895b; cf. Binet, 2003), il obtient avec les deux mêmes sujets ces résultats contradictoires que l'une des soeurs (M.) est supérieure à l'autre comme mémoire quand il s'agit d'apprendre des suites de vers, tandis qu'elle est inférieure quand il s'agit de retenir des séries de mots isolés. Le procédé auquel il eut recours pour concilier ces deux séries d'expériences consista à rechercher ce que donneraient des expériences intermédiaires, faisant la transition entre les deux extrêmes. «La différence entre les deux épreuves à concilier consistait principalement en ceci: dans un cas, on avait à apprendre des vers, c'est-à-dire des mots qui faisaient appel à la mémoire textuelle, littéraire - dans l'autre cas on avait à apprendre des mots sans suite, dont l'ordre n'avait pas d'importance; d'autre part, l'étude de la pièce de vers était poursuivie jusqu'à que celle-ci fût sue par cœur, tandis que dans l'épreuve des mots, on se bornait à retenir tout ce qui restait d'une seule audition ou d'une lecture hâtive. » (p. 268-269). Comme type intermédiaire d'expérience, Binet choisit l'étude de morceaux de prose facile, pris dans des romans. Après une seule audition, les deux sœurs en écrivant de mémoire leurs souvenirs des textes font des copies qui sont sensiblement équivalentes; elles en produisent exactement le sens. Au contraire, lorsque Binet leur demande d'apprendre le morceau par cœur, M. seule parvient à une reproduction à peu près textuelle (A., malgré ses efforts, substitue

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constamment ses propres expressions à celles du texte). De plus, lorsqu'il présente une collection de neuf objets sur un carton (cf., Binet, 1900), il constate que le rappel de M. vaut celui d'A. ; ce résultat fut une réelle surprise pour Binet. Comment rendre compte de l'ensemble de ces résultats expérimentaux? Il faut se rappeler, comme nous l'avons vu plus haut, que M. a un plus grand pouvoir d'attention que sa sœur. Il explique l'apparente contradiction dans les résultats en distinguant le rôle de la plasticité de la mémoire et celui de l'attention volontaire; il considère l'expérience où il s'agit d'apprendre par cœur un texte comme faisant appel plus que l'autre à l'attention volontaire, qui serait forte chez l'une des deux fillettes (M.) et faible chez l'autre (A.), tandis que la plasticité de la mémoire serait à peu près la même chez l'une et l'autre. « J'ai longuement insisté sur cette différenciation de la mémoire et de l'attention parce que j'espère avoir ainsi rendu service aux expérimentateurs» (p. 279). Le quatorzième chapitre (pp. 280-296) a pour titre « La vie intérieure I>. Binet oppose l'introspection et l' « extemospection », et remarque que certains esprits sont plutôt faits pour l'une et d'autres pour l'autre. « On donne le nom d'introspection à la connaissance que nous avons de notre monde intérieur, de nos pensées, de nos sentiments; quant au monde extérieur, matériel, commun à tous, nous le connaissons par nos organes des sens, nous l'étudions dans notre mémoire, nous le construisons avec notre raisonnement; mais nous n'avons pas un mot pour désigner l'orientation de notre connaissance vers le monde extérieur, opposée à la connaissance de nous-mêmes; je propose le néologisme d'externospection. Ces mots, introspection et externospection, expriment donc des attitudes tout àfait différentes, et supposent aussi des qualités d'esprit bien différentes» (p. 280). Il existe une expérience de psychologie où la distinction de ces deux points de vue apparaît très clairement. C'est une expérience sur le toucher. On pose sur le dos de notre main deux pointes de compas, en dehors de notre vue, et on demande: Combien de pointes? Mais c'est une question équivoque; elle a deux sens différents. Ou bien on veut demander: Combien de pointes existe-t-il en ce moment qui touchent votre peau? ou bien: Combien de pointes distinctes sentez-vous? Binet souligne qu'il ne faut pas croire que cette distinction soit une subtilité. La première question porte sur un fait objectif, visible à l'œil: le nombre de pointes qui piquent la peau. La seconde question porte au contraire sur un fait subjectif: le nombre de XXIII

pointes qu'on sent distinctement. Or, on ne fait pas une traduction littérale et servile du subjectif à l'objectif. Lorsque les pointes de compas sont suffisamment distantes, relativement à la finesse locale de la région, on sent les pointes distinctes, et on affirme qu'il y a deux pointes; dans ce cas, le subjectif et l'objectif s'accordent; mais si l'expérimentateur rapproche graduellement ses pointes, alors il arrive que, pour un certain écartement, les pointes donnent une impression de contact unique, mais ce contact est épais; à la lettre le sujet ne sent qu'une pointe; mais s'il est intelligent et avisé, il se rend compte que ce contact épais ne peut pas être produit par la piqûre d'une pointe unique, car il sait que la sensation d'une pointe unique est plus fine; interprétant sa sensation, il suppose qu'elle doit être produite par deux points rapprochés; conséquemment, il répond: deux pointes. Ici, la sensation subjective et la réponse sur le fait objectif ne se copient pas: il y a une grande différence. «Il n'est pas douteux que certains esprits sont faits plutôt pour l'externospection, tandis que d'autres, les mystiques, par exemple, sont caractérisés par l'intensité de la vie intérieure.» (p. 282). Les deux fillettes de Binet représentent assez exactement les deux types opposés. «J'ai souvent dit de Marguerite qu'elle tient de l'observateur et d'Armande qu'elle tient de l'imaginatif; c'est vrai, mais à une nuance près: on peut être un imaginatif avec un grand développement de la vie extérieure; Armande me paraît appartenir à une catégorie spéciale d'imaginatif, l'imagination des subjectifs. » (p. 282). M. a peu d'aptitude à l'introspection; elle est donc toute observation extérieure, tandis que chez A. il existe vraisemblablement une vie intérieure beaucoup plus intense. «Il existe plusieurs types d'imaginatif: tous ne sont pas nécessairement développés dans le sens de la vie intérieure; on peut être un imaginatif, à imagination pittoresque, comme Victor Hugo, et Théophile Gautier, ou un imaginatif de la vie intime et émotionnelle, comme Sully-Prudhomme; il semble qu'Armande appartienne à cette dernière catégorie. » (p. 283). Binet présente alors des documents qui lui permettent de préciser ce contraste. Des expériences faites sur ses deux sujets (mots écrits au hasard, caractère des phrases écrites, appréciation de la position et de la distance des objets, etc.), Binet conclut que A. est « subjectiviste », et M. « objectiviste ». Rien dans les apparences ne révèle la différence profonde de ces deux esprits; les apparences, comme le montre Binet, sont même trompeuses. «Il est à peine besoin d'ajouter combien il serait intéressant d'étudier chez les adultes et à l'état de perfection ces formes particulières XXIV

du caractère qui s'ébauchent seulement chez nos fillettes. La tendance à vivre dans le monde extérieur, ou l'objectivisme, de même que la tendance à se renfermer dans sa propre conscience, ou le subjectivisme, caractérisant des types mentaux bien différents, et ont donné lieu à des conséquences bien curieuses pour l'histoire psychologique de l'humanité. » (p. 295). Binet termine son intéressant et suggestif ouvrage par un chapitre de conclusions (pp. 297-307). Il souligne que les expériences de psychologie, surtout si elles portent sur les fonctions complexes, ne s'improvisent pas; « la méthode de la statistique ne donne rien que de médiocre» (p. 297). C'est une illusion de penser que la valeur probante d'un travail est proportionnelle au nombre des observations, simplement parce que l'on gagne en quantité, on le perd en qualité. « Un mental test appliqué à la hâte sur des anonymes n'a qu'une valeur proportionnée au temps qu'on y a dépensé,' sij'ai pu arriver à quelque lumière par l'étude attentive de deux sujets, c'est que je les ai regardés vivre et que je les ai scrutés pendant plusieurs années.» (pp. 297-298). Binet croit que lorsqu'on étudie des fonctions supérieures il faut s'adresser surtout à des personnes qu'on connaît intimement, à des parents, à des amis sur lesquels on réalise de très nombreuses expériences différentes. « Tous les détails accumulés dans les pages précédentes montreront comment je comprends le rôle de l'introspection en psychologie, et comment je crois qu'on peut appliquer la méthode expérimentale à des phénomènes aussi complexes de l'idéation. » (p. 299). Il rappelle qu'il ne faut pas confondre sa méthode basée sur le contrôle des observations et non viciée par l'autosuggestion avec celle des psychologues subjectivistes qui n'utilisent pas la méthode expérimentale. L'ouvrage démontre sans ambiguïté l'existence de variations entre les individus. Cette tendance au changement provient: 1° de la volonté (d'un caractère de l'attention volontaire qui change facilement de direction) ; 2° de l'intelligence (des propriétés des images mentales) ; 3° de l'émotivité (d'un état instable de la sensibilité et du tonus émotionnel). Mais il refuse de choisir parmi ces hypothèses. Profitant de ce qu'il avait à sa disposition, d'une manière indéfinie, deux sujets dont il connaissait la vie privée, il a fait sur elles des tests avec la préoccupation de trouver un lien logique entre les faces de caractère qu'il étudiait successivement et avec des tests différents.

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Tableau: Profil psychologique de M. et A. en fonction des expériences indépendantes (le numéro correspond au type d'épreuve utilisée, cf. plus haut) menées par Binet sur ses deux filles.

MARGUERITE
Attachement au monde extérieur (1-3-7) Esprit d'observation (7-8) Bonne mémoire littérale (14-17) Abondance des souvenirs récents (1-2-6) Documentation en faits (1-2-3) Idées simples (2) Modes d'association simples (1) Développement fréquent des idées par ordre dans l'espace (I ) Développement abondant des idées (5-7) Préoccupation personnelle (1-3) Imagination sur le second plan (1-2-3) Sentiment de la propriété (1) Esprit pratique (3-7-8) Attention régulière, constante dans l'effort (9-13) Facilité à se rendre compte (1) Images intenses et nettes (2) Imagerie involontaire peu développée Peu d'aptitudes à la rêverie (I) Perceptions d'espaces assez exactes (716-19) Perception des temps mal développée (20)

ARMANDE Détachement du monde extérieur (1-3-7) Développement peu systématique de la Développement imaginatif (1-2-3-7) pensée (1) Fréquence d'idées vagues (1-2-3-7) Détachement de la personne (I) Aptitude au verbalisme (1-2) Esprit poétique (3-4-7-8) Attention dirigée vers le monde interne Développement bref des idées (3-4-5-78) (1-20) Idées complexes (1-2-6) Esprit d'observation peu développé (8) Documentation de fantaisie (1-7) Modes complexes d'association d'idées (I) Mémoire des faits anciens dominant oarfois celle des faits récents (1-2-6) Attention facile à décourager (9, 13) Images faibles et peu précises (2) Imageries faibles et peu précises (2) Imagerie involontaire bien développée Tendance à la rêverie (1)

Parmi ces conclusions on peut relever les deux suivantes, dont l'une s'applique aux deux sujets qu'il a particulièrement étudiés, et l'autre a une portée générale. La première est qu'il existerait, sinon une liaison XXVI

nécessaire, du moins une harmonie entre les diverses qualités qu'il a pu reconnaître expérimentalement chez chacun de ses sujets. « Nous trouvons d'une part chez l'un de nos sujets la précision de la pensée, l'aptitude à se rendre compte, la constance de l'attention, l'esprit pratique, le développement médiocre de l'imagerie spontanée, et pardessus tout l'attention dirigée vers le monde extérieur. Est-ce que tout cet ensemble de qualités ne s'oppose pas dans un curiewc contraste à cet autre esprit chez lequel l'esprit d'observation extérieure moins développé, une pensée moins précise, moins méthodique, moins consciente, une attention moins soutenue s'allie au développement de l'imagination, au sens poétique, à la vivacité, à l'imprévu, au caprice? Ne sont-ce pas là dewc portraits bien logiques et bien vivants? Et, quoiqu'il ne s'agisse ici que de dewcfillettes de douze et treize ans, ne représentent-elles pas assez curieusement, autant que dewc êtres particuliers peuvent représenter une généralité, ces dewc tendances si importantes de l'intelligence humaine, l'une vers l'esprit scientifique, l'autre vers l'esprit littéraire? » (p. 306). L'autre conclusion se rapporte à la distinction de la pensée, de l'image et du langage intérieur. « Nous avons distingué plus fortement qu'on ne l'avait fait jusqu'ici ces trois phénomènes: la pensée, l'image et le langage intérieur. Nous nous sommes surtout intéressés au travail de la pensée, cette force invisible qui agit derrière l'abri des mots et des images. Nous avons constaté que le travail de la pensée n'est point suffisamment représenté par le mécanisme des associations d'idées; c'est un mécanisme plus complexe qui suppose constamment des opérations de choix, de direction. Nous avons vu aussi que l'imagerie est bien moins riche que la pensée: la pensée, d'une part, interprète l'image, qui est souvent informe, indéfinie; d'autre part, la pensée est souvent en contradiction avec l'image et toujours plus complète que l'image, et parfois aussi elle se forme et se développe sans le secours d'aucune image appréciable; il Y a telles de ses démarches où l'image ne peut la suivre. Dans la généralisation, c'est l'intention, c'est-à-dire en somme la direction de pensée, qui constitue le général, et non l'image; l'image peut se prêter à la généralisation, si elle est indéterminée,. paifois même, par ses caractères fortement particuliers, elle ne s y prête pas, mais elle n'empêche pas pour cela l'essor de la pensée vers le général. Enfin, et c'est là le fait capital, fécond en conséquences pour les philosophes: toute logique de la pensée échappe à l'imagerie. » (pp. 306-307) Certains ont fait de sérieuses réserves au sujet de cette dernière conclusion (cf.

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Bourdon, 1904). Ainsi, Binet, outre qu'il ne définit pas clairement ce qu'il entend par pensée, oppose certainement trop l'image et le langage intérieur. Le langage intérieur n'est pas autre chose qu'un ensemble d'images verbales, il n'est donc qu'une espèce du genre image et ne peut par conséquent pas être opposé à l'image. Ceci posé, il est très douteux qu'il puisse y avoir pensée, quelque sens qu'on donne au mot pensée, sans images; la pensée sans images est vraisemblablement en réalité une pensée avec langage intérieur, c'est-à-dire, avec des images verbales.

Binet et la méthode d'introspection! Binet s'est efforcé de renouveler ses procédés d'investigation, en recourant systématiquement à l'introspection, mais à l'introspection contrôlée, minutieuse, sévère, et non à cette observation fantaisiste, éclairée par « la réflexion libre» que Jouffroy recommandait jadis (cf. Nicolas, 2003). Cette méthode, que Binet avait préconisée et appliquée depuis bien longtemps, c'est dans L'étude expérimentale de l'intelligence que l'on trouve ses modèles d'application les plus achevés. L'École de Würzburg a appliqué, comme Binet, la méthode d'introspection expérimentale à la psychologie de la pensée; mais ici, l'expérimentation emprunte le dispositif des laboratoires, et l'introspection est faite par des psychologues de métier, par des professeurs qui, tour à tour, expérimentent et servent de sujets. Le fondateur de l'École de Würzburg est Ostwald Külpe (1862-1915). Au début des années 1890, il était encore simple assistant de Wilhelm Wundt (1832-1920) au laboratoire de Leipzig lorsqu'il publie en 1893 son Gründriss der Psychologie (Précis de psychologie). Dans l'introduction de ce livre qu'il consacre aux méthodes psychologiques, il assigne le premier rang à l'introspection, méthode soigneusement bannie par Wundt dans le laboratoire. « La méthode introspective reste, en dépit de ses insuffisances, le fondement de toutes les autres, la seule, sous bien des
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Bovet, P. (1908). L'étude expérimentale du jugement et de la pensée. Archives de

Psychologie, 8, 9-48. Kostyleff, N. (1910). Les travaux de l'École de Wurzbourg. Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, 70,553-580. Sauze, J.B. (1911). L'École de Wurtzbourg et la méthode d'introspection expérimentale. Revue de Philosophie, 18, 225251. Peillaube, E. (1928). L'étude expérimentale de la pensée par la méthode d'introspection systématisée. Revue de Philosophie, 35, 397-434. Burloud, A. (1927). La pensée d'après les recherches expérimentales de H. J. Watt, de Messer et de Bühler. Paris: Alcan.

XXVIII

rapports, qu'il soit possible aujourd'hui d'appliquer directement.» Nommé l'année suivante professeur de psychologie à l'Université de Würzburg, il y recrute en 1896, à titre d'assistant et de Privat-docent, un des meilleurs élèves de Wundt, Karl Marbe (1869-1953) qui avait été initié en 1891 à la psychologie par Binet à Paris. L'étude expérimentale de la pensée en Allemagne a réellement commencé avec Marbe2, comme elle a commencé en France avec Binet. Marbe expérimente en 1901 sur le jugement des professeurs Külpe et Roetteken. Il soumet à l'introspection systématisée ce qui se produit dans la conscience: 10 pendant que nous formons un jugement; 20 pendant que nous apprécions le jugement d'autrui. Dans les deux cas, il examine successivement le jugement purement perceptif, le jugement représentatif, le jugement exprimé d'abord par un geste, puis par un mot, soit émis, soit noté en simple parole intérieure, enfin par une proposition. Or, dans chaque série d'expériences, Marbe arrive à la même conclusion, qu'il répète invariablement: il n'y a pas de concomitant psychique du jugement, ni d'événement de conscience qui aide le jugement ou lui fournisse des éléments; les images, les états affectifs, les attitudes mentales seraient absolument sans effet sur le jugement. Binet (1903) avait écrit dans son livre sur l'intelligence: « C'est avec un peu de mélancolie qu'un psychologue s'occupe aujourd'hui des temps de réaction; car cette recherche est une de celles qui ont peut-être le plus promis et le moins donné. Le nombre est immense des travaux qui ont été faits, surtout en Allemagne, sur les temps de réaction, et s'i! fallait résumer la conclusion obtenue avec cet effort collectif et considérable, on la ferait tenir en quelques lignes. Cependant, je crois que tout n'a pas encore été dit sur cette question. Si on reprend l'étude des temps de réaction en les renouvelant par beaucoup d'introspection, peut-être y trouvera-t-on quelques faits intéressants... » (p. 242). Ces faits intéressants ont été recueillis par les Allemands et c'est bien la méthode préconisée depuis si longtemps par Binet, pratiquée par cet auteur à tant de reprises, et dont L'étude expérimentale de l'intelligence contient les modèles d'application des plus achevés, qui a permis de les découvrir. Les travaux ultérieurs de l'École de Würzburg portèrent en effet, d'abord, sur

2 Marbe, Einleitwlg

K. (1901). Experil1U!ntell-psycllOlogische ÙI die Logik. Leipzig: Engelmann.

Untersuchungen

über

Urteil.

Eine

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les « temps d'association3 », puis, sur les « temps de réaction4 » proprement dits. Ce sont là de vieilles questions et dont l'exposé remplit de vastes et arides chapitres dans les traités classiques. Mais il suffit de parcourir les mémoires de Henry Jackson Watt (1879-1925) ou de Narziss Kaspar Ach (1871-1946) pour se convaincre que l'attitude de ces auteurs n'a rien de commun avec celle de la plupart de leurs devanciers. La détermination des durées, la considération des résultats numériques n'accaparent plus entièrement leur attention. La mesure des « temps» reste certes rigoureuse mais elle cesse d'être le but, pour devenir un moyen d'information; et elle est toujours accompagnée de l'étude approfondie des phénomènes que décèle l'observation intérieure. L'année suivante, en 1906, August Messer5 (1867-1937) entreprendra la continuation des recherches commencées par Watt et Ach. Mais c'est l'assistant de Külpe, Karl BUhler (1879-1963), qui a suscité le plus d'émotion dans les milieux psychologiques, par son mémoire intitulé « Tatsachen und Probleme zu einer Psychologie der Denkvorgaengi» (faits et problèmes en vue d'une psychologie de la pensée). Au lieu de s'évertuer à la recherche du protée que semble être le jugement, BUhler se propose d'aborder directement l'étude de la pensée abstraite. Le principe de sa méthode, il ne le cache pas, est emprunté à Binet. BUhler impose à ses sujets des séries de questions de difficulté variable. Il montre alors qu'il existe différents types de pensées, et que très souvent il y a pensée (et pensée consciente) sans mot, sans expression, sans image (p. 318). C'est à cette date que Wunde a dit tout ce qu'il avait sur le cœur contre la méthode de Würzburg. Une discussion s'engagera alors entre les deux protagonistes8. Wundt qualifiera les investigations de BUhler de « semblants d'expérience»
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Watt, H,J. (1905). ExperimenteIle Gesamte Psyclwlogie, 4, 289-436.
4

Beitriige zu einer Theorie des Denkens,

Archiv flir die

Ach, N. (1905). Ober die Willenstiitigkeitund das Denken (x et 294 p.). Gottingen:

Vandenhoek & Ruprecht. 5 Messer, A. (1906). ExperimenteIl-psychologische Untersuchungen liber das Denken. Archiv flir die Gesamte Psychologie, 8, 1-224. 6 BUhler, K. (1907). Tatsachen und Probleme zu einer Psychologie der Denkvorgaenge. Archiv flir die Gesamte Psychologie, JO, 297-366. 7 Wundt, W. (1907). Über Ausfrageexperimente und Uber die Methoden zur Psychologie des Denkens. Psychologische Studien, 3, 301-360. 8 BUhler, K. (1908). Antwort auf die von W. Wundt erhobenen Einwande gegen die Methode der Selbstbeobachtung an expreimenteIl erzeugten erlebnissen. Archiv flir die Gesamte Psychologie, 11, 93-122. Wundt, W. (1908). Kritische Nachlese zur Ausfragemethode. Archiv flir die Gesamte Psychologie, Il, 445-459.

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(Scheinexperimente) et leur contestera toute valeur scientifique. Selon Wundt, une bonne expérience doit réaliser ces quatre conditions: 1° l'observateur doit être en mesure de noter exactement lui-même le début du processus qu'il doit observer; 2° il doit pouvoir suivre les faits avec une attention concentrée; 3° il faut qu'on puisse renouveler l'expérience; 4° il faut qu'il puisse en varier les conditions. Aucune de ces règles n'aurait été appliquée dans les recherches de Würzburg: 1° c'est l'expérimentateur, non l'observateur, qui détermine l'apparition des phénomènes; 2° le sujet, absorbé par un travail intellectuel difficile, ne saurait se dédoubler pour en suivre les différentes phases; 3° l'expérience ne peut pas être renouvelée, parce que la même question ne peut pas être posée deux fois; d'ailleurs l'expérimentateur n'est pas à même de prévoir les états de conscience du sujet, parce que ces états varient sans cesse, et qu'aux pensées qu'on lui suggère se mêlent sans cesse en un indéchiffrable magma toutes sortes de souvenirs; 4° c'est encore la complexité des phénomènes qui empêche de leur appliquer la méthode des variations concomitantes: on peut bien modifier à volonté les conditions extérieures de l'expérience, mais non point les conditions intérieures ou psychologiques, qui, seules, importent. Dans sa réponse aux critiques de Wundt, BUhler (1908) a fort bien montré que ses recherches réalisent la double condition, justement posée par le psychologue de Leipzig, d'une reproduction et d'une variation possibles des observations. C'est à cette époque que Binet (1909) souligne l'importance de l'étude du mécanisme de la pensée dans son bilan de la psychologie en 1908. « D'abord, il semble qu'après bien des tâtonnements et des erreurs, on a enfin trouvé une méthode nouvelle et excellente pour la psychologie normale; je ne dirai pas que ce soit la meilleure, ni qu'elle soit appelée à en remplacer d'autres, car toutes servent à quelque chose, et quelquesunes sont irremplaçables. Mais celle-ci sera surtout utile pour connaître dans leur intimité les processus mentaux les plus compliqués, comme les plus simples; et jusqu'ici cela nous manquait. Cette méthode, on la désigne en Allemagne, actuellement, sous le nom méthode de Würzburg, parce que c'est au laboratoire de cette Université qu'on s'en est servi avec le plus de suite, et avec cette ténacité, ce soin méticuleux qui distinguent les Allemands. Mais tout en rendant hommage aux excellents travaux qui ont été inspirés à Würzburg par notre éminent collègue le professeur Külpe, nous réclamons quelque peu; et sans insister sur les raisons toutes personnelles qui nous font protester contre cette tentative d'annexion,

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nous proposons qu'on donne à la méthode le nom plus équitable de méthode de Paris. Les noms de Marbe, Ach, Watt, Messer, Bühler, Woodworth, Stôrring, Aster, Dür, Bovet, et quelques autres encore méritent d'être rappelés, comme des noms d'initiateurs. C'est une méthode difficile, car elle exige de la part de l'expérimentateur beaucoup de finesse, et de la part des sujets un talent d'analyse intérieure qui ne se rencontre pas souvent. L'originalité de la méthode de Paris est de former une alliance entre le passé et le présent. À la psychologie du passé, elle emprunte l'introspection, cet instrument d'analyse que les psychologues anciens célébraient à l'envie, mais dont ils ne savaient que faire, car ils lui préféraient les idées a priori et les développements littéraires. À la psychologie moderne, elle emprunte l'esprit d'expérimentation, principe de tant de recherches de laboratoire, dont l'admirable minutie n'a pas été suffisamment récompensée par des résultats tangibles, parce que l'introspection, c'est-à-dire l'âme de la psychologie, en était presque entièrement exclue. Ces deux attitudes d'expérimentateur et d'introspecteur semblaient contradictoires, et en fait les deux psychologies se sont longtemps regardées avec des yeux hostiles. Par une déplorable faiblesse, notre esprit ne se corrige de ses erreurs qu'en commettant des erreurs de sens contraire. Les partisans de l'ancienne psychologie n'ont jamais accepté l'expérimentation; et nous voyons maintenant que les maîtres les plus éminents de la psychologie de laboratoire, par exemple W. Wundt, se refusent à comprendre la valeur de cette méthode de conciliation, parce qu'elle fait une trop grande part à l'analyse introspective. » « Donnons un exemple bien net et bien clair de cette nouvelle manière de travailler. Elle consiste à faire les mêmes expériences qu'on faisait autrefois, il y a dix ou vingt ans; seulement, au lieu de s'attacher surtout au résultat matériel de l'expérience, on met l'accent sur la description que le sujet donne de son état d'esprit. Ainsi, s'agit-il de comparer deux poids, on ne veut pas tant savoir la sûreté, l'exactitude de la comparaison que la manière dont elle a été exécutée, dans le for intérieur de la personne. S'agit-il d'associations d'idées, on recueille bien les mots associés que le sujet produit, mais on cherche surtout comment il les produit, et sous quelle forme vit en lui la consigne qui lui a été donnée. Ou encore, à propos d'une question posée, à laquelle on attend une réponse, on veut savoir de quelles images le sujet s'est servi pour obtenir la réponse. Ces coups de sonde dans l'intérieur d'un esprit qui travaille

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nous ont déjà appris beaucoup. Il est surtout apparu que le classique inventaire des états de conscience est bien incomplet. Les sensations et surtout les images ont diminué d'importance, on a vu qu'il est possible de penser sans images, ou avec des images inadéquates à la pensée, et qu'on sait des choses, qu'on les comprend, sans avoir besoin de les imaginer. D'autre part, on a eu la révélation d'une foule d'états de conscience, presque indéfinissables, conscience de rapports, sentiments intellectuels, attitudes mentales, tendances, et tous ces états jouent un rôle très important dans la pensée, mais ils se révèlent à nous plutôt par leurs effets. Il est probable que nos notions actuelles sur l'attention, le jugement, la volonté, vont être grandement modifiées. On verra de plus en plus combien l'inconscient se mêle au conscient, l'instinct à l'intelligence, le mécanisme à la logique: et tous les bas-fonds de la conscience vont se trouver peu à peu mieux éclairés. Nous attendons beaucoup de ces recherches. Nous en avons fait faire soigneusement l'analyse dans notre partie bibliographique. Nous espérons que dans le tome XVI de l'Année Psychologique, c'est-à-dire en 1910, nous pourrons publier une nouvelle contribution à la méthode de Paris, qui sera la suite de nos recherches antérieures publiées dans l'Étude expérimentale de l'intelligence. )}(pp. viii-x) L'étude annoncée ne sera pas publiée mais dans son bilan de la psychologie en 1910, Binet (1911) revient sur les questions de méthode. « Je signalerai encore, parmi les questions à l'ordre du jour, les méthodes de questionnement, que j'ai inaugurées en 1903, et qui sous le nom impropre de méthode de Würzburg, sont en train de faire le tour du monde. Deux contributions copieuses en langue française, celle de Boveë, et celle de Michotte et Prüm 10, sans compter ce qui a paru de moins important en Allemagne et en Amérique pendant l'année 1910, montrent que l'intérêt de cette recherche n'a pas diminué. C'est une méthode qui, croyons-nous, aura un grand retentissement, car elle s'applique à toutes les questions de psychologie et les renouvelle; et les résultats déjà connus, et que Titchenerll vient de discuter, et de trop sévèrement mettre en question, posent les problèmes les plus graves sur la
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Bovet, P. Psychologie, 10 Michotte, antécédents Il Titchener, New York:

(1910). La conscience du devoir dans l'introspection provoquée. Archives de 9, 304-369. A., & Prum, E. (1910). Étude expérimentale sur le choix volontaire et ses immédiats. Archives de Psychologie, JO, 113-320. E.B. (1909). Lectures on the experimental psychology of the thought-processes. Macmillan.

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valeur de l'introspection. Il faut cependant s'entendre sur la manière dont cette méthode doit être pratiquée; nous avons eu, cette année même, sous les yeux des exemples qui montrent bien qu'il ne suffit pas d'avoir une bonne méthode entre les mains, mais qu'il y a aussi la manière de s'en servir. Je crois qu'on peut classer sous trois chefs l'emploi qui en a été fait: I ° le procédé de l'inventaire. Il consiste à demander au sujet de décrire tout ce qu'il éprouve; sa description doit suivre un plan uniforme, fixé d'avance, et répondre à tout ce qui peut être l'objet d'une introspection : sensations, images, mots, sentiments, etc. Il est à craindre que par ce procédé, on arrive à des descriptions qui n'ont rien de spécifique, et qui conviennent, tout aussi bien à une émotion qu'à un raisonnement; 2° le procédé de l'hypothèse, où l'on part d'une idée préconçue à vérifier; par exemple on se demandera: l'état de croyance suppose-t-il un état de tension musculaire? Ou bien dans une pensée concrète y a-t-il des images adéquates à la pensée? On place alors le sujet, sans le lui dire, dans des conditions où ce dilemme peut être vérifié; on réalise en lui un état de relâchement musculaire et on cherche si dans ces conditions de relâchement musculaire il peut éprouver encore un sentiment vif de croyance, ou bien on le provoque à faire de l'idéation abstraite et on cherche à éplucher les images mentales qu'il a évoquées pendant son idéation abstraite, afin de voir si ses images sont adéquates à son idéation; c'est le moyen d'obtenir une réponse à une question précise; 3° le procédé intermédiaire, qui tient à la fois de l'inventaire et de l'hypothèse: le sujet décrit tout ce qu'il observe, mais on porte de préférence son attention sur certains points dont on sent l'importance; c'est encore de l'inventaire, mais systématisé. Bovet, Michotte et Prüm semblent s'être servis volontiers de cette troisième méthode. Je crois que la première est de simple tâtonnement, que la seconde est la seule décisive, et que la troisième ne doit être employée que d'une manière modérée, pour tempérer le caractère un peu artificiel de la seconde. » (pp. viii-ix). C'est l'idée de l'existence d'une pensée sans images qui va émouvoir les contemporains12. Le livre de Binet s'était fermé sur ces mots: « Toute la logique de la pensée échappe à l'imagerie» (p. 307).
12 Woodworth, R.S. (1909). Imageless thought. The Journal of Philosophy, Psychologyand Scientific Metlwds, 701-708. Angell, J.R. (1911). Imageless thought. Psychological Review, 18, 295-323. Woodworth, R.S. (1915). A revision of imageless thought. Psychological Review, 22, 1-27. Bourdon, B. (1923). La pensée sans images. Journal de Psyclwlogie Normale et pathologique, 20, 189-205.

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Ainsi, la pensée, dans la mesure où elle est direction, force organisatrice, se dérobe à l'observation intérieure. En 1910, Ach revendiqua pour ses premiers travaux, qui, n'ayant paru qu'en 1905, sont cependant antérieurs à cette date, la priorité dans l'utilisation de l'introspection en vue de noter la pensée sans images. Il avait en effet clairement distingué la Bewusstheit, état purement intellectuel et représentatif, de la Bewusstseinslage, attitude mentale de Marbe, formée d'éléments sensibles mal définis et qui restent en partie inconscients. Cependant dès 1903, Binet13 avait publié un article portant le titre de « Pensée sans images» qui sera intégré comme chapitre la même année dans son livre « L'étude expérimentale de l'intelligence ». Comme le note J.F. Richard (2000), l'ouvrage de Binet illustre des aspects très modernes de la psychologie cognitive actuelle: « 10 étudier des activités complexes dans le souci de le faire dans un cadre expérimental qui essaie de respecter les conditions naturelles dans lesquelles ces activités sont mises en œuvre; 20 allier l'étude comportementale au témoignage verbal en vue de savoir ce qui se passe dans l'esprit du sujet et notamment comment il comprend la tâche. » Cependant, bien que ce texte fasse écho à des préoccupations contemporaines, on mesure toute la distance qui le sépare d'un ouvrage actuel.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V - René Descartes. Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» : http://lpe.psycho.univ-paris5.fr/membres/nicolas/nicolas.francais.html Institut de psychologie Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

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A. Binet (1903). La pensée sans images. Revue Philosophique,

55,138-152.

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