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L'idée de "réincarnation" en Afrique Noire

De
162 pages
La croyance en la réincarnation et en la migration des âmes sont répandues dans une grande partie de l'humanité. En Afrique noire, elles sont éminemment multiformes. S'appuyant sur la littérature ethnographique concernant pour l'essentiel l'Ouest africain, l'auteur montre qu'au niveau "populaire" la réincarnation fait en général partie des évidences quotidiennes, alors qu'à un niveau plus réflexif elle s'inscrit dans des constructions anthropologiques parfois très complexes.
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L'idée de « réincarnation» en Afrique Noire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.1ibrairiehal111attan.com diffus ion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

@L'Hannattan,2007 ISBN: 978-2-296-03228-6 EAN : 9782296032286

Pierre ERNY

L'idée de « réincarnation» en Afrique Noire

L'Harmattan

"Les noirs qui viennent de Mina en Afrique se suicident très facilement, se figurant qu'après leur mort ils ressusciteront dans leur pays."
J. G. Stedman Voyage au Surinam et à l'intérieur de la Guyane, Paris, An VII

"Je suis persuadé que nous pouvons véritablement renaître et que les êtres vivants sont issus des morts."
Socrate, dans le Phédon de Platon

"Les gloutons et les ivrognes renaîtront peut-être sous la forme d'ânes, les hommes violents et injustes sous celle de loups et de faucons, et ceux qui suivent aveuglément les conventions sociales sous la forme d'abeilles ou de fourmis."
Platon, Phèdre

"Quand j'étais pierre, je suis mort et suis devenu plante. Quand j'étais plante, je suis mort et suis parvenu au rang d'animal. Quand j'étais animal, je suis mort et j'ai atteint l'état d'homme. Pourquoi aurais-je peur? Quand ai-je perdu quelque chose en mourant ?"
JalaI al Din Rumi

"A la manière d'un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d'autres, neufs, l'âme incarnée, rejetant son corps usé, voyage dans d'autres, qui sont neufs."
Bagavad-Gita

Sommaire
In trod uctio n I. Problématique co nceptu elle et mise au point 13 9

- La ,terminologie ..?

en usage 13 - Qu est-ce qUIreVIent. .............................................. 14 - En quels destinataires s'opère le "retour" ? 16 - Niveaux de connaissance 17 - Questions annexes .20

II. Le contexte idéologique - Un climat de proximité avec le monde invisible

23 23
27 33 36 41 43

- Parcours individuel et cycle de vie - L'enfant qui naît est d'emblée quelqu'un - Une personne humaine composite
- Le nom est destin - Croyances autour de la mort

III. Quand la réincarnation relève de l'évidence vécue IV. La réincarnation d'une culture à l'autre

47 59
59

- L'exemple

dogon (Mali) d'après G. Dieterlen

- L'exemple

bambara (Mali) d'après D. Zahan - L'exemple sérère (Sénégal) d'après M. Dupire - L'exemple wolof (Sénégal) d'après 1. Rabain - L'exemple diola (Sénégal) selon L.-V. Thomas - L'exemple mossi (Burkina Faso) d'après D. Bonnet et A. Badini... - Le cas sarno (Burkina Faso) d'après F. Héritier - Le cas beng (Côte-d'Ivoire) d'après A. Gottlieb - L'exemple agni (Côte-d'Ivoire) d'après J. P. Eschlimann

64 68 73 75 76 78 79 81

- Le cas moba (Togo) d'après D. Guigbile - L'exemple yorouba (Nigeria) présenté par L.-V. Thomas - L'exemple des Goula Iro (Tchad) d'après C. Pairault - L'exemple des Sara (Tchad) d'après R. Jaulin - Exemples pris dans le monde bantou

83 84 85 86 87

V. Situations particulières
- Le cas des enfants morts en bas âge - Le cas des enfants nés sous l'impulsion de puissances autres que les ancêtres - La réincarnation dans des animaux

95
95 97 100

VI. Essai de synthèse

103
103 105 109 lll ..113 115 116

- Caractéristiques

générales - Cinq modèles - Les deux registres: "savant" et "populaire" - Formulations - Cycle de vie et temporalité - Individu et groupe - La tonalité optimiste du retour ici-bas

VII. Données africaines / données extraafricaines Notes documentaires: La réincarnation dans le monde: éléments pour une comparaison

119

125

- Proche-Orient antique 126 - La Grèce 127 - Monde celtique et nordique 130 - Rome 130 - Alexandrie 130 - Le monde sémitique 131 - L'Inde 132 - Le bouddhisme 136 - Le Tibet 137 - La Chine 139 - Le Japon 140 - Christianisme et réincarnation 140 - Philosophes, écrivains et réformateurs 142 - Esotéristes, théosophes et spirites 144...........................

Bib Iiogra phie 8

147

Introduction
Quand on parle de réincarnation, on pense principalement à l'Inde et aux pays marqués par le bouddhisme, qui au cours des siècles ont produit à ce sujet une littérature savante énorme, quoique très contrastée. Mais cette idée se retrouve à différents niveaux en de très nombreuses autres traditions culturelles et religieuses, y compris en Occident, ancien et moderne (cf. les notes documentaires en fin d'ouvrage). En Afrique Noire, des croyances tournant autour d'un "retour de l'ancêtre" sont aussi très répandues, bien qu'elles ne soient de loin pas présentes partout et qu'on puisse discuter à perte de vue pour savoir s'il s'agit véritablement de réincarnation ou non. Au premier abord, en effet, dans la bouche de l'entourage immédiat d'un nouveau-né, la référence à un tel retour semble souvent évidente, en donnant aux mots leur sens le plus fort. Mais à mesure qu'on creuse la question et qu'on prend en compte les analyses de ceux qui au sein des sociétés branchées sur la tradition représentent une démarche véritablement réflexive, les choses se complexifient et une certaine perplexité commence à s'installer quant à la véritable nature du processus. Les croyances qui s'organisent autour du thème du "retour de l'ancêtre" revêtent en Afrique Noire différentes formes, au sein de cultures qui, dans un passé récent, étaient encore purement orales. On n'y trouve pas au même degré qu'en Orient des élaborations systématiques de type philosophique. Mais comme les différents exemples dont il sera fait mention plus loin le montreront, la réflexion pouvait néanmoins être très subtile et poussée fort loin dès qu'il était question de la constitution et de la structuration internes de la personnalité.

D'une culture à l'autre on trouve souvent les mêmes éléments, mais accentués de manière différente. Tout le monde admet que "quelque chose" se transmet, ne fût-ce qu'au plan des ressemblances physiques. En Afrique, on donne un poids considérable à cette affirmation universelle en élargissant la problématique bien au delà d'une simple question de génétique, ou en se plaçant au plan de ce que l'on pourrait appeler une "génétique spirituelle". On peut penser que cela est lié entre autres à des systèmes de parenté de type lignager : en assurer la continuité est une affaire de vie et de mort tout autant pour les vivants que pour les défunts. Mais comme l'a fait remarquer avec justesse D. Zahan (1986, p. 62), chaque culture africaine a sa manière à elle de répondre aux questions soulevées par la survie, et nous sommes loin de disposer actuellement d'informations suffisantes pour construire un modèle satisfaisant permettant d'intégrer tous les faits connus qui relèvent de la croyance en la "réincarnation". Le matériel ethnographique présenté plus loin témoigne d'une grande hétérogénéité, mais aussi d'évidentes convergences. L'idée que dans un enfant qui naît, c'est un défunt qui "revient" a, partout où elle émerge, un impact psychologique considérable. En effet, elle conditionne étroitement la manière dont on perçoit le nouveau venu, dont on se perçoit soi-même et dont on se perçoit mutuellement à l'intérieur du groupe familial. Cela est d'autant plus vrai si ce retour est censé s'opérer régulièrement au sein d'un même groupe, de sorte que tout le monde connaît de plus ou moins près celui ou celle qui se réincarne. Dans une première partie, je discuterai rapidement de la problématique d'ensemble que soulève la réincarnation et tenterai de clarifier les concepts en usage. Dans une deuxième, j'esquisserai le contexte idéologique global dans lequel s'inscrit la croyance en la "réincarnation" en Afrique subsaharienne. 10

Dans une troisième, je montrerai par quelques textes à quel point cette idée de "réincarnation" peut demeurer vivante et faire partie très concrètement des évidences de l'existence quotidienne que personne ne songe à mettre en doute. Dans une quatrième, je glanerai à travers la littérature ethnographique quelques cas significatifs qui ont donné lieu de la part des chercheurs à des analyses en profondeur. Dans une cinquième, j'esquisserai une réflexion plus synthétique et générale à partir de ces données. Enfin, je me demanderai comment les conceptions africaines de la réincarnation se situent par rapport à celles que l'on peut recueillir ailleurs à travers le monde. L'approche comparative sera facilitée par des notes documentaires concernant ces autres traditions. Le présent ouvrage étant conçu dans son style et son contenu dans un but de vulgarisation, il m'a paru intéressant d'élargir au maximum les perspectives. Mon intérêt personnel pour la croyance en la "réincarnation" en Afrique Noire a été éveillé par les mentions qu'en ont fait spontanément des étudiants congolais en psychologie et en pédagogie dans des récits de vie que j'ai recueillis auprès d'eux sur le campus de Kisangani de l'Université Nationale du Zaïre en 1972 et dont j'ai rendu compte entre autres dans Sur les sentiers de l'Université. Autobiographies d'étudiants zaïrois (1977) : ils permettent de toucher du doigt à quel point cette croyance fait partie des représentations sur lesquelles on ne s'interroge même plus tant elles vont de soi, y compris en des milieux fortement acculturés et christianisés. Le lecteur s'apercevra au fil des pages combien je suis redevable au professeur Dominique Zahan qui fut mon maître à l'Université de Strasbourg dont il a fondé l'Institut d'Ethnologie en 1960. Parmi les africanistes, il fut sans doute un de ceux qui ont accordé le plus d'attention à 11

la délicate question de la réincarnation, et c'est lui qui organisa le colloque "Réincarnation et vie mystique en Afrique Noire" dont les actes, publiés en 1965, demeurent une des sources majeures pour qui s'intéresse à la question. Dans son travail avec les responsables des sociétés d'initiation bambara, il a longuement écouté ceux qui, au sein de ce peuple de la vallée du Niger, ont poussé le plus loin la réflexion sur ce qu'est l'homme et sa destinée.

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I
Problématique et mise au point conceptuelle
Qu'on parle de réincarnation en Afrique, en Asie ou dans l'Europe contemporaine, cela n'a évidemment pas la même résonance; bien plus, cela n'a pas forcément le même sens. Il faut donc opérer au préalable quelques distinctions, clarifications et mises au point.

La terminologie en usage
Qui dit réincarnation, dit conviction non seulement que "quelque chose" en l'homme assure une permanence dans l'invisible par delà la disparition du corps, mais aussi que ce "quelque chose", en "revenant" et se perpétuant, constitue un lien réel, plus ou moins fort, entre des personnes qui se succèdent ici-bas dans le temps. Pour exprimer cette idée, nous disposons dans notre langue de plusieurs mots: bien qu'en leur contenu sémantique ils se recouvrent largement, ils comportent néanmoins des nuances: - Palingénésie ("nouvelle naissance") est un terme philosophique qui remonte principalement aux stoïciens pour désigner le retour périodique des mêmes événements. Sous la plume d'auteurs modernes, il évoque la renaissance répétitive des êtres et des sociétés, généralement conçue comme une source d'évolution et de progrès.

- Réincarnation est par contre un terme récent apparu vers
1875 ; il désigne le processus par lequel un même élément psychique ou un même corps subtil se dote d'un corps matériel différent à chacune des existences successives

qu'il traverse. Ce terme sous-entend habituellement, mais pas nécessairement, qu'on se situe à l'intérieur de l'espèce humaine. - Métempsycose (étymologiquement "déplacement de l'âme" ou "autre état de l'âme") n'implique pas nécessairement qu'il y ait retour dans un corps. Mais aujourd'hui le mot renvoie habituellement à la doctrine selon laquelle une même "âme" est appelée à animer successivement plusieurs organismes vivants qui peuvent être humains, animaux, voire végétaux. - Métensomatose désigne de manière générale le passage d'un corps dans un autre au cours d'existences successives. - Quant à la notion de transmigration des âmes, elle est elle aussi très générale et peut s'employer chaque fois qu'il y a passage d'un corps dans un autre, quel qu'il soit. Il est en effet de nombreux cas où une "âme" humaine est censée passer dans des corps animaux, puis végétaux, avant de reprendre forme humaine. Pour nommer le facteur de continuité d'une existence à l'autre, nous disposons de termes traditionnels comme "âme", "esprit", "moi spirituel", "double", "corps subtil", "force vitale", ou d'expressions moins chargées historiquement et idéologiquement comme "principe de vie", "principe de conscience", etc. Si dans la suite du texte j'utilise essentiellement le terme de "réincarnation" malgré les ambiguïtés qui lui sont inhérentes, comme nous le verrons, ce n'est pas seulement par commodité et pour tenir compte d'habitudes bien ancrées, mais aussi pour des raisons de fond qui seront explicitées plus loin. Je le munirai néanmoins de guillemets dans les cas où il convient de marquer une réserve. Qu'est-ce qui "revient" ?

Le problème majeur, quand on parle de réincarnation, est de définir quel est ce "quelque chose" de l'homme qui "revient" et reprend chair. D'emblée on se trouve en face de 14

deux conceptions, l'une plus stricte, voire maximaliste, l'autre plus large. Aux yeux de la première, il y a réincarnation au sens propre et fort du terme quand c'est la personne "spirituelle" en son intégralité qui revient, autrement dit tout ce qui constitue l'homme en dehors et en plus de son corps. H. Pernet, par exemple, se demande s'il ne conviendrait pas de limiter l'usage de ce terme aux systèmes dans lesquels l'élément qui se réincarne est - un facteur personnalisé et non anonyme, - un facteur non fractionné, - un facteur de permanence de la personne (pp. 78-79). Comme nous le verrons par la suite, ces conditions ne sont en fait que rarement réunies, où que ce soit. Cette option s'impose logiquement là où est postulée l'unité interne de l'organisme spirituel de l'homme. La seconde conception des choses est infiniment plus large et intègre les cas suivants: le "quelque chose qui revient, ce peut être - une partie de la personne, un de ses éléments constitutifs, ce qui suppose que la personne est un être non pas un, mais composite, - une "émanation" de la personne, donc quelque chose qui provient d'elle sans être elle-même, - voire un symbole de la personne, porteur par exemple de son individualité sociale, tel que le nom. Pour illustrer ce que peut être une conception large, prenons deux exemples représentatifs en dehors de l'Afrique. L'opinion commune considère le bouddhisme comme le véhicule par excellence d'une doctrine de la réincarnation. Tout le monde a entendu parler de la manière très réaliste dont, dans la tradition tibétaine, on recherche l'enfant (toulkou) en qui est censé se réincarner un haut dignitaire religieux qui vient de décéder. Or, selon l'anthropologie bouddhique la plus classique, la personne n'est 15

qu'un simple agrégat instable, inconsistant et passager de propriétés corporelles, de sensations et de pensées, une synthèse momentanée de forces changeantes. Il ne peut y avoir un retour de la personne puisqu'il n'existe pas de personne si on pense celle-ci comme une substance. Ce ne sont que des "traces" qui subsistent de la vie du défunt et se sont inscrites dans la mémoire de l'univers qui doivent être réassumées par une nouvelle existence humaine née d'une réorganisation d'éléments cosmiques selon la loi de l'enchaînement des causes et des effets. Malgré les apparences, on est donc très loin, avec le bouddhisme, d'une conception stricte de la réincarnation. Considérons en second lieu la vision de l'homme répandue par la Société Théosophique qui est largement à la base des idées sur la réincarnation ayant cours dans l'Occident contemporain. Héritée principalement de l'Inde, elle dénombre en l'homme sept principes constitutifs, dont seuls les trois supérieurs sont immortels et destinés à revenir, les quatre autres étant voués à la disparition. Cette anthropologie repose donc sur un fractionnement de la personne et par le fait même sur une conception élargie. Si, indépendamment de tout système de pensée particulier, la notion de "réincarnation" est prise en un sens large, elle peut convenir aux différents cas que nous allons rencontrer au cours de notre enquête. Il me semble très important de préciser cela, car selon la définition que l'on adoptera, restreinte ou élargie, on conclura qu'il y a ou qu'il ny a pas croyance en la réincarnation en Afrique Noire.

En quels destinataires s'opère le "retour" ? En Afrique subsaharienne, il y a trois grands types de réincarnationsi on considèrele destinatairedu processus:

- soit le défunt ou quelque chose du défunt revient dans un être humain, - soit ce retour s'opère dans un animal ou un végétal,
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