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L'illusion au coeur du lien

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Cet ouvrage vise à identifier les processus à la base des liens affectifs. A partir du concept de « phénomènes transitionnels » (Winnicott), l'auteur propose de considérer l'illusion comme le processus à la base des liens intersubjectifs. Des doudous des enfants à la construction des liens de couple, le travail de l'illusion agit tout au long de l'existence, à chaque fois qu'il nous est nécessaire de mettre en rapport notre monde intérieur et notre environnement.

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Ajouté le 01 décembre 2013
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EAN13 9782336331256
Langue Français
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L’exacerbation de l’individualisme dans nos sociétés modernes modi-
e quelque chose de la façon dont les di cultés des personnes se font
entendre dans nos cadres cliniques. Des individus sou rent de se sentir
aliénés dans leurs liens à autrui mais aussi de craindre de se voir isolés,
Christophe Janssenen perte de liens. Être libre et en lien : voilà l’injonction « paradoxale »
de notre temps. De ce constat émerge le premier enjeu de cet ouvrage
qui vise à identi er les processus à la base des liens a ectifs. À partir
du concept de « phénomènes transitionnels » (Winnicott, 1953), l’auteur
propose de considérer l’illusion comme le processus à la base du lien
intersubjectif. De l’étude des doudous des enfants à la construction des
liens de couple, il s’agira de considérer le travail de l’illusion comme agis- L’illusion au cœur
sant tout au long de l’existence, à chaque fois qu’il nous est nécessaire
de mettre en rapport notre monde intérieur et notre environnement.
du lien
De l’objet transitionnel à la construction du couple
L’auteur
Christophe Janssen est docteur en psychologie, chercheur (Centre interdisciplinaire de
recherche sur les familles et les sexualités) et chargé de cours invité de l’École de criminologie
de l’Université catholique de Louvain (Belgique). Il est également clinicien d’orientation
psychanalytique, coresponsable du département clinique « Adulte » du Centre Chapelle-aux-
Champs (Bruxelles), enseignant de la Formation aux Cliniques du couple (Bruxelles) et de la
Formation en Médiation familiale (UCL).
ISBN : 978-2-8061-0133-4
www.editions-academia.be 25 € - 27 € hors Belgique et France
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« Famille, couple, sexualité »
sous la direction de Jacques Marquet et Paul Servais
(anciennement « Collection des cahiers d’études de la famille et de la
sexualité » sous la direction de Robert Steichen)
n° 35 Corps soignant, corps soigné. Les soins infirmiers :
de la formation à la profession
n° 34 Lien social et internet dans l’espace privé
n° 33 @mours virtuelles. Conjugalité et internet
n° 32 Différences sexuelles et vies sexuelles d’aujourd’hui
n° 31 Violences et agressivités au sein du couple – Volume II
n° 30 Violences et agressivités au sein du couple – Volume I
n° 29 La place de la parole de l’enfant
n° 28 Sexualités, normes et thérapies
n° 27 Fonctions paternelles et choix du patronyme
n° 26 Normes et conduites sexuelles
n° 25 Handicap. Accueil, solidarité et accompagnement en famille
n° 24 Handicap et famille. À la recherche du sens
n° 23 L’enfant entre maltraitance et protection
D/2013/4910/48 ISBN : 978-2-8061-0133-4
© ACADEMIA-L’HARMATTAN S.A.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit,
réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
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l’esprit garde des illusions. »
François-René de CHATEAUBRIAND
« L’âme a des illusions comme l’oiseau a des
ailes ; c’est ce qui la soutient. »
Victor HUGO
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Ceux qui lisent la littérature psychanalytique peuvent faci-
lement éprouver un peu d’impatience s’ils prennent les
énoncés théoriques comme le fin mot de la chose sur lequel
il n’y aurait jamais à revenir. La théorie psychanalytique ne
cesse de se développer, et elle doit le faire en quelque sorte
naturellement, un peu comme l’affectivité de l’être humain
1qu’elle étudie .
Ensuite, l’étudiant commence à se demander : oui, mais est-
2ce que cela est vrai, réel, comment savoir ?
Je ne souhaite pas m’engager dans le débat aussi ancien qu’actuel
qui interroge la place de la psychanalyse dans le champ des savoirs scienti-
3fiques et, plus spécifiquement, tels qu’ils s’élaborent à l’université ; mon
état de chercheur au sein d’une université ainsi que de thérapeute en dehors
de celle-ci suffit à faire entendre la façon dont je me positionne par rapport à
cette question. Comme le dit Sophie de Mijolla-Mellor :
Il me paraît certain que la psychanalyse a tout à perdre à vanter son
extraterritorialité scientifique et tout à gagner à montrer quels apports
originaux elle peut offrir aux champs du savoir par lesquels elle se laisse
4interroger .
Cependant, dire quelque chose de mon engagement ne permet pas
encore d’en cerner les enjeux. Or, si ma conviction est qu’il s’avère possible,
voire nécessaire, que la psychanalyse se mêle de la recherche telle qu’elle se
pratique à l’université et réciproquement, s’y atteler est une autre affaire qui
m’invite à questionner cette possibilité même. C’est-à-dire qu’il s’agit moins
pour moi de chercher à légitimer une démarche que d’interroger la façon
dont je vais m’y prendre pour en éviter les écueils. Ma réflexion se déploiera
1 Winnicott D. W. (1990), La nature humaine, Paris, Gallimard [tr.fr.], p. 66.
2 Winnicott D. W. [1950], « Oui, mais comment savoir si c’est vrai ? », in Winnicott D. W.,
l’Enfant, la psyché et le corps, Paris, Payot & Rivages [trad. fr. M. Michelin et L. Rosaz],
1999, p. 41.
3 Voir, par exemple, à ce sujet Dor J. (1988), L’a-scientificité de la psychanalyse 1 :
L’aliénation de la psychanalyse, Belgique, Éditions universitaires.
4 Golse B., Missonnier M. (2004), « Recherches en psychanalyse. Université Paris 7 Denis
Diderot », Le carnet PSY, 71 (3), p. 27-30.
62
L illusion au cœur du lien
à propos et à partir du champ psychanalytique. En effet, il me semblerait
vain et peu rigoureux, à l’instar d’autres auteurs, d’« importer une
épistémologie extérieure au champ de la psychanalyse, pour secondairement
5mesurer cette dernière à l’aune de la première » .
Psychanalyse, pratique clinique et recherche
Sans le contact avec les terrains cliniques, je ne vois pas très bien ce que
6je ferais à l’université .
La première question qui s’impose à moi est la place que
j’accorderai à ma pratique clinique dans ce travail d’élaboration théorique.
Me servira-t-elle de laboratoire afin de mettre à l’épreuve mes hypothèses ?
Sera-t-elle plutôt le matériau de base à partir duquel émergeront ces mêmes
hypothèses ? Ou bien encore, la clinique sera-t-elle ce sur quoi j’aimerais
imprimer un changement – par exemple en terme de dispositif – au regard
des données recueillies par d’autres méthodes quantitatives et qualitatives ?
Je serais tenté de répondre à ces questions : rien de tout cela et tout
en même temps. Mes premières questions sont issues de la convergence de
trois choses : de mes intérêts de recherche, de la lecture de certains auteurs,
7et de mes activités cliniques . La clinique, en ce sens, constitue bien l’un des
matériaux de base de cette recherche. Mais aussi, même si je ne considérerai
pas les données issues de ma pratique comme un matériel de recherche à
proprement parler, il va de soi que mes activités quotidiennes, m’amenant à
rencontrer de nouvelles personnes en difficulté assez fréquemment en lien
avec mes questions de recherche, contribueront à enrichir mes élaborations.
Je choisirai, dans un premier temps, de m’y référer davantage en utilisant des
« vignettes » ou même des « allusions » cliniques qui constitueront une mise
en perspective nécessaire à maintenir le cap d’une recherche qui se veut
5 Micheli-Rechtman V. (2007), « L’efficacité de la psychanalyse : une question
épistémologique », Figures de la psychanalyse, 15 (1), p. 169. Nous nous référerons
toutefois brièvement à Ricœur, mais principalement dans ses développements ultérieurs à
sa reprise de l’œuvre freudienne. En effet, ça n’est que dans un second temps que Ricœur
s’est intéressé à la psychanalyse en tant que pratique et plus seulement en tant que
« savoir ».
6 Roussillon R., in Matot J.-P., Roussillon R. (2010), La psychanalyse : une remise en jeu,
Paris, Presses universitaires de France, p. 27.
7 Je travaille comme psychothérapeute d’orientation analytique avec des adultes dans deux
cadres distincts : en privé et au Service de santé mentale Chapelle-aux-Champs dans
l’unité « Clinique du couple ». J’y reçois des adultes « tout venant » et des couples en
difficulté.
12
?
Avant-propos
résolument théorico-clinique. Le mot « allusion » me convient particulière-
ment dans la mesure où il renvoie à la même étymologie qu’« illusion » [lat.,
ludere : jouer], concept-clé dans le travail qui va suivre. En ce sens, je ne
serai pas dupe de l’écart qui subsiste inévitablement entre les réalités cli-
niques et nos modèles théoriques tout en m’accommodant de cette inexo-
rable médiation dans notre rapport au réel. Mais plus encore, tout au long de
cette élaboration théorique, je laisserai le matériel tant clinique que de
recherche infléchir mes hypothèses préalables qui s’en verront dès lors
modifiées. C’est sans doute ici l’une des spécificités les plus nettes d’une
recherche se référant à la psychanalyse qui ne souhaite aucunement, au
risque sinon de nier le paradigme psychanalytique lui-même, s’extraire du
champ de la parole et de la rencontre avec des sujets singuliers.
[…] Une chance doit toujours être laissée au processus analysant de venir
contredire l’attente de l’analyste issue de la théorie, sans quoi la théorie
8[…] risque d’être utilisée comme une « machine » à influencer .
Il me semble que cette position par rapport à l’usage des savoirs
dans le champ de la psychanalyse doit être maintenue et assumée dans le
moment même de l’élaboration théorique à partir d’un matériel qu’il soit
clinique ou de recherche.
La psychanalyse occupe une place à part dans le champ épistémique dans
la mesure où elle est aussi fondée sur une praxis qui présente certaines
9singularités qui lui confèrent autant de particularités .
Bien entendu, il pourrait m’être reproché ma prétention à contribuer
à une théorisation psychanalytique par le recueil et l’analyse d’un matériel
« hors cure ». Cela pose essentiellement deux problèmes que je souhaite
brièvement discuter dans le cadre de cet avant-propos.
Le premier consiste à réfuter la possibilité de construire un
« objet psychanalytique » en dehors du cadre d’interlocution particulier qui
10en fonde la méthode . Si nous suivons la thèse de Paul Ricœur, « la théorie
psychanalytique […] est la codification de ce qui prend place dans la situa-
tion analytique, ou plus précisément dans la relation analytique ». Un peu
plus loin, il ajoute : « en d’autres termes, l’équivalent de ce que
l’épistémologie de l’empirisme logique appelle des “observables” doit être
8 Roussillon R., in Matot J.-P., Roussillon R. (2010), La psychanalyse : une remise en jeu,
op. cit., p. 4.
9 Roussillon R. (2007), « Pour une clinique de la théorie », Psychothérapies, 27 (1), p. 3.
10 Gori R. (2008), La preuve par la parole : Essai sur la causalité en psychanalyse,
Ramonville St. Agne, Érès.
13

L illusion au cœur du lien
11cherché d’abord dans la situation analytique, dans la relation analytique » .
Ajoutons donc à ceci que, si je suis formé à la pratique clinique d’orientation
psychanalytique et que je pratique à ce titre, je ne suis pas à proprement
parler, et au moment de rédiger cet ouvrage, psychanalyste. Devrais-je, dès
lors, abandonner d’emblée cette entreprise ? Je ne le pense pas. Tout
d’abord, il est important de considérer qu’aujourd’hui, l’opposition psycha-
nalyse/psychothérapie vacille et nous pouvons trouver, au sein même du
champ psychanalytique, des auteurs montrant en quoi il est important
d’accepter ces variations de la cure-type tout en s’évertuant à garder de cette
dernière, non pas les aspects techniques, mais les fondamentaux de sa
12méthode . Il semble d’ailleurs fort dommageable que, dans le débat actuel,
certains auteurs continuent de penser que l’étiquette « psychothérapie » (qui,
avant toute chose, permet de différencier des aspects techniques de ceux de
la cure-type) suffit à concevoir le travail qu’elle recouvre comme n’étant
« pas loin du désir de vouloir faire “le bonheur de l’Autre” (pensée totale-
13ment bannie en psychanalyse) » . D’autres, au contraire, vont jusqu’à prôner
un réexamen du processus analytique lui-même dont le déploiement pourrait
14alors, peut-être, s’envisager dans d’autres cadres que celui de la cure . La
recherche systématique en psychanalyse perd, certes, quelque chose de
l’inattendu pourtant au cœur de la méthode analytique. Mais, par ailleurs,
elle peut contribuer à mettre en lumière des processus psychiques à l’œuvre,
révélés par la pratique et mis à l’épreuve par la recherche.
Cette notion de « mise à l’épreuve » me conduit à énoncer le second
problème que je souhaitais évoquer ; il s’agit de la possibilité de valider mes
données générées par un matériel de recherche – donc, non directement
cliniques – par des interprétations à partir des théories psychanalytiques.
Roland Gori l’affirme avec conviction : « […] les conditions de validité de la
psychanalyse comme théorie et comme pratique […] ne trouvent leur
15garantie que dans la méthode » . Pour cet auteur, seule la portée d’un acte
d’énonciation peut-être un indice de validité de la psychanalyse qui voit ainsi
11 Ricœur P. (2008), Écrits et conférences. T. 1 Autour de la psychanalyse, Paris, Seuil,
p. 21.
12 Andreoli A. (2002), « Psychanalyse et psychothérapie : quoi, comment et pourquoi »,
Psychothérapies, 22 (1), p. 9-19.
13 Spira M. (2002), « Psychanalyse, psychothérapie et société », Psychothérapies, 22 (1),
p. 267.
14 Reith B. (2002), « Psychanalyse, psychothérapie et psychothérapie psychanalytique :
plaidoyer pour un esprit d’investigation », Psychothérapies, 22 (1), p. 29-39.
15 Gori R. (2008), La preuve par la parole, op. cit., p. 14.
14
?
Avant-propos
se lier l’une à l’autre éthique et épistémologie. Toutefois, nous pouvons sans
16nul doute nous appuyer sur cet autre extrait de Gori :
Aussi l’épistémologie m’apparaît-elle comme essentielle à devoir rappeler
tant aux analystes qu’aux scientifiques traditionnels que la preuve ne
repose dans tous les cas que sur une décision : s’arracher au sensible et à
l’évidence pour se vérifier dans la portée d’un acte d’énonciation. Et ce,
quel que soit le dispositif conceptuel et expérimental qui la crée plus qu’il
ne la révèle comme réalité empirique, « réalité voilée » […] et non réalité
transcendantale.
Il s’agira pour moi, tout au long de cette recherche, de me tenir à
distance d’une forme de naturalisation ou de réification de mon objet
d’étude. C’est-à-dire que sur le plan strictement théorique, je veillerai à tou-
jours éclairer le lecteur quant à l’« espace d’interlocution » d’où émergent
les concepts repris. Autrement dit, chaque concept, chaque élément de la
théorie ne sera pas entendu comme une « vérité en soi », mais bien comme
issu singulièrement de la rencontre entre un auteur et l’« objet réel » de son
investigation tel qu’il se laisse entendre dans sa pratique, ou entre deux
auteurs théorisant à partir d’un même objet réel. Il s’agit pour moi, en
17quelque sorte, d’emprunter la voie d’un constructivisme modéré dont nous
18pouvons trouver une percutante démonstration chez Bruno Latour et qui
s’accommode extrêmement bien de l’objet même de cette recherche et de la
pensée de mon auteur de référence principal : Donald W. Winnicott. En
effet, tout au long de cet ouvrage, je tenterai de naviguer dans cette « aire
intermédiaire », cette zone floue qui nous sépare et nous relie au monde
extérieur. Les objets – qu’il s’agisse d’un « doudou », d’un autre dont on
tombe amoureux ou d’un objet de recherche scientifique – ne peuvent
qu’être trouvés-créés. Il m’importera, donc, de toujours spécifier l’espace-
temps spécifique au sein duquel chaque modèle ou concept a été trouvé-créé
et d’expliciter les rapports qu’il entretient avec le reste de la théorie ou
d’autres concepts qui paraissent proches ou, au contraire, contradictoires.
Rappelons également que les auteurs auxquels je me référerai – et
c’est tout particulièrement le cas de Winnicott – déploient leur pensée à
partir de leur pratique d’analyste. Notre traitement secondaire de leurs
16 Ibidem, p. 45.
17 Janssen C., Bartiaux F., De Neuter P., Frogneux N. (2009), « Couples et
interdisciplinarité : les rencontres du différent », in Collart P. (dir.), Rencontre avec les
différences entre sexes, sciences et cultures, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, coll.
« Intellection », p. 19-36.
18 Latour B. (1996), Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches, Paris, Les
Empêcheurs de penser en rond.
15

L illusion au cœur du lien
théories, s’il est contextualisé de façon systématique, ne déliera aucunement
les concepts et les circonstances cliniques qui ont permis aux auteurs de les
inventer ; cela permettra donc de respecter cette intrication entre
19épistémologie et éthique propre à la psychanalyse et soulignée par Gori .
Par ailleurs, mes propres tentatives de conceptualisation seront tou-
jours, parfois de façon non explicite, générées par ma propre pratique en tant
que clinicien ; il m’a toujours paru inconcevable, pour cette raison
épistémologique, de produire une recherche clinique sans en avoir la
moindre pratique.
En outre, dans la façon dont sera traité le matériel de recherche, je
m’autoriserai, voire même m’imposerai, un remaniement de mes hypothèses,
une redéfinition de mes modèles, à chaque fois que la parole des personnes
interrogées dans le cadre de cette recherche me l’imposera. Ce sera toujours
de cette tension entre ces différents espaces d’interlocution qu’émergeront
ma propre pensée et mes propositions théorico-cliniques.
Aussi est-ce avec ce qui se dérobe à lui, que l’analyste, comme poussé par
une exigence intérieure, va effectuer un travail d’élaboration théorique.
De la même façon que la folie lorsqu’elle fait éclater les croyances et sur-
gir une vérité, la « théorie folle » psychanalytique est, à de tels moments,
en mesure de faire émerger un dire de vérité. Mais ceci n’a lieu que si
l’analyste accepte d’être lui-même délesté de la maîtrise du savoir et
20abandonne par là une illusoire protection .
Enfin, il m’importera de faire retour à la clinique plus radicalement
encore en bout de parcours. En effet, l’objectif de ce travail est sans nul
doute d’éclairer la clinique sous l’angle de la « transitionnalité » et de la
« capacité d’illusion ». Je pense aux difficultés d’individus dont les tonalités
semblent nouvelles et qui me paraissent remettre en question certains
paramètres du dispositif clinique lui-même. Autrement dit, je pars d’un
principe simple : si philosophes, sociologues, psychologues et psychana-
lystes s’accordent à dire que la société s’est transformée (et continue
d’ailleurs de le faire), si les cliniciens attestent d’une transformation, si pas
21du sujet lui-même, au moins des modalités de sa plainte et de son adresse ,
il m’est par conséquent inconcevable que les dispositifs cliniques
d’inspiration analytique ne soient pas repensés de façon à pouvoir accueillir
19 Gori R. (2008), La preuve par la parole, op. cit.
20 Mannoni M. (1979), La théorie comme fiction : Freud, Groddeck, Winnicott, Lacan,
Paris, Seuil, p. 35.
21 Voir, par exemple, Lesourd S. (2006), Comment taire le sujet ? Des discours aux
parlottes libérales, Ramonville Saint-Agne, Érès.
16
?
Avant-propos
et répondre adéquatement à ces nouvelles demandes. Je pense qu’une meil-
leure compréhension des processus en jeu dans l’établissement et le maintien
de liens affectifs constitue une voie intéressante pour insuffler quelques
changements de dispositifs opportuns pour les cliniciens.
Il est possible, dès lors, d’entendre la clinique comme l’un des inspi-
rateurs de la recherche, comme un ensemble de balises qui me guidera tout
au long de celle-ci, et comme le lieu même que je me proposerai de trans-
former partiellement au regard des conclusions de cette recherche. En ce
sens, mon travail se situe bien dans le champ de la clinique psychanalytique
et répond sans doute aux critères de ce que Ricœur décrivait comme modèles
22mixtes articulant des moments d’explication de ce qui se présente
spontanément, suivis d’une transformation de ce qui s’est présenté à l’état
naturel par l’explication elle-même. Ce modèle, certes complexe, me semble
le plus à même de répondre aux attentes à la fois du chercheur et du clinicien
que je suis. Cette dimension paradoxale de la recherche en psychanalyse
s’accorde assez bien avec la pensée de Winnicott qui restera pour moi
l’auteur-phare auquel je me référerai.
23Pour conclure sur ce point, je pense, comme d’autres auteurs , que
la posture qui consiste à développer la théorie analytique à partir de la cli-
nique et celle, opposée, par laquelle il s’agit de rechercher des « preuves » de
sa théorie dans la clinique ne peuvent qu’être complémentaires. Il y a certes
un écart incompressible entre théorie et pratique, mais « il est un espace de
24travail, pas un “défaut” à réduire » . Ce serait de cette tension continue entre
les théories et ce qui, de la clinique, leur échappe qu’émergerait ce qu’André
Green nomme la « pensée clinique » : « un mode original et spécifique de
25rationalité issu de l’expérience pratique » .
D’une certaine façon, Winnicott évoque cette « pensée clinique » en
préfaçant Playing and Reality avec un humour bien pensé : “To my patients
26who have paid to teach me” .
22 Ricœur P. (2008), Écrits et conférences…, op. cit.
23 Lambertucci-Mann S. (2004), « Épistémologie et psychanalyse », Revue française de
psychanalyse, 685 (5), p. 1675-1679.
24 Donet J. L., cité par Lambertucci-Mann (2004), ibidem.
25 Green A., cité par Lambertucci-Mann, ibidem.
26 Winnicott D. W. [1971], Playing and Reality, Oxon, Routledge Classics Edition, 2005.
17