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L'interculturel comme art de vivre

De
152 pages
L'interculturel comme art de vivre est une option stratégique à la fois critique et créatrice : critique des illusions et des faux-semblants, sociaux et politiques, qui font rater les rendez-vous de la société avec son devenir interculturel ; créatrice des "compétences interculturelles" nécessaires pour accompagner ce devenir dans le champ social. A partir d'une expérience sur le terrain associatif, l'auteur ouvre quelques pistes de réflexion centrées sur penser et vivre autrement l'interculturel.
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L' Interculturel comme art de vivre

Dans la même collection

K. HADDAD, L'intégration des musulmans en Suède. Un défi singulier pour une société multiculturelle ?, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2008, 125 p. H. SAIDI (éd.) Les étrangers en France et l'héritage colonial. Processus historiques et identitaires, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2008, 154 p. S. de TAPIA, S. AKGONÜL (éds.), Minorités discrètes, diasporas en devenir? Kalmouks, Kazakhs et Tibétains en France, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2008, 322 p. J. DE CHANGY, F. DASSETIO, B. MARECHAL, Relations et co-inclusion. Islam en Belgique, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2007, 240 p. M. BORN et al. (éds), Recomposer sa vie ailleurs. Recherche-action auprès des familles primo-arrivantes, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles »,2006,214 p. A. MANÇO, Processus identitaires et intégration. Approche psychosociale des jeunes issus de l'immigration, Paris, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles »,2006, 188 p. A. MANÇO (Coord.), Turcs en Europe. L'heure de l'élargissement, Paris, L'Harmattan, coll. «Compétences interculturelles », 2006, 129 p. E. PRIEUR, E. JOVELIN et M. BLANC (coord.), Travail social et immigration. lnterculturalité et pratiques professionnelles, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2006,312 p. A. ELIA, Réseaux ethnocommunautaires des Foulbé en Italie. Recherche de visibilité, logiques migratoires, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles S. AKGONÜL, Religions de Turquie, religions des Turcs. Nouveaux acteurs dans Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, 193 p. l'Europe associatives et stratégies », 2006, 115 p. élargie, Paris, Turin, Paris,

L. MULLER et S. de TAPIA (éds), Un dynamisme venu d'ailleurs: la création d'entreprises Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, 311 p.

par les immigrés,

A. MANÇO et S. AMORANITIS (éds), Reconnaissance de l'islam dans les communes d'Europe. Actions contre les discriminations religieuses, Paris, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, 200 p. Traduit en anglais. Ch. PARTHœNS et A. MANÇO, De Zola à Atatürk: un « village musulman» en Wallonie. Cheratte- Visé, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2005, 174 p. J. GATUGU, S. AMORANITIS et A. MANÇO (éds), La vie associative des migrants: quelles (re)connaissances? Réponses européennes et canadiennes, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2004,280 p. U. MANÇO (dir.), Reconnaissance et discrimination: présence de l'islam en Europe occidentale et en Amérique du Nord, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2004, 371 p. Traduction italienne en cours. A. MANÇO (éd.), Turquie: vers de nouveaux horizons migratoires?, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2004, 308 p. M. VATZ LAAROUSSI et A. MANÇO (éds), Jeunesses, citoyennetés, violences. Réfugiés albanais en Belgique et au Québec, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2003,312 p. D. CRUTZEN et A. MANÇO (éds), Compétences linguistiques et sociocognitives des enfants de migrants. Turcs et Marocains en Belgique, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2003, 126p. A. MANÇO, Compétences interculturelles des jeunes issus de l'immigration. Perspectives théoriques et pratiques, Paris,
Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. « Compétences interculturelles », 2002, 182 p.

Abdellatif Chaouite

L' Interculturel

comme art de vivre

L'HARMA TTAN

Du MÊME AUTEUR

A. Chaouite et M. Demouny, Enfances maghrébines, Casablanca, Afrique-Orient, 1987. A. Begag et A. Chaouite, Écarts d'identité, Paris, Seuil, 1990.

L'auteur est par ailleurs rédacteur en chef de la revue Écarts d'identité, Migration-Égalité-Interculturalité, éditée par l'ADATE à Grenoble.

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04460-9 EAN : 9782296044609

A Bernadette JaliI et Younès

Qu'ambitionne de nous faire entendre l'étranger? Sans doute, que nous ne sommes point frères de ressemblance mais de reconnaissance; reconnaissance de soi, à travers l'autre; acceptation de soi par autrui. Edmond Jabès

Table des matières
Prélude Hospitalités L'épreuve du seuil Echos d'accueil L'hospitalité prophétique et le rien Pratiques de l'amitié La fête interculturelle Les metteurs en scène de l'interculturel Variations sur la médiation et l'interculturel Traces L'autre-langue Les (dé)marqueurs identitaires Femmes, Villes, Musées Arts de dire Il 17 19 30 37 43 45 52 58 65 67 75 81 87 89 94 99 101 108 113 115 126 131 145
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Le « métissage culturel », hommageà A. Khatibi
Izlan, hommage à S. Azem Mémoires Mémoires tatouées Immigration, territoire, mémoire Visibilités Minorités visibles Communautés inavouables? Fugues Sources des textes Bibliographie

Prélude

Il faut sans doute une certaine audace - d'aucuns diraient une certaine naïveté - pour parler aujourd'hui de l'interculturel comme art de vivre quand les réalités sociales, politiques, psychiques et culturelles référées à ce vocable manifestent plutôt souffrances, détresses, révoltes et surenchères. Réalités de mal-vivre plutôt que d'art de vivre, de désenchantement voire de désespoir, plus aptes à susciter une prolixité radicale du refus des formes d'asservissement auxquelles elles assignent. Réalités d'une société qui a pris du retard sur son devenir ? Depuis un quart de siècle, l'interculturel1 est en effet noyé dans une boucle de malentendus: actes désespérés et désespérants de catégories de population ségrégées et, en face, registres de discours et d'actes attendus (provocations, promesses non tenues, répressions, etc.). Un jeu aux dés pipés dont la répétition n'arrête pas de projeter en forme close - la forme du rappel à l'ordre dont les uns et les autres savent que c'est un désordre normalisé l'informe même, l'ouvert, le risqué de toute situation interculturelle. Risqué, car l'interculturel ressort de ces réalités humaines itératives qui mêlent inextricablement répétitions et altérations: répétitions de mécanismes sociaux normatifs et conditionnels, et altérations, interruptions et irruptions, dans ces mêmes mécanismes, de forces résistantes qui remettent en question leurs présupposés comme leurs effets. L'interculturel est ce télescopage dans les rapports sociaux des agencements de machines d'assujettissement et des mouvements de résistances ou de démarquages des imaginaires face à cet assujettissement. D'où sa charge critique, tout ensemble explosive et créatrice: elle met à l'épreuve les principes les plus affmnées, déconstruit et révèle les non-dits des certitudes les plus ancrées et, dans le même temps, fraye les voies de nouveaux possibles, de nouveaux agencements et de nouveaux équilibres socioculturels. Nouveauté qui altère les logiques normatives et répétitives par un appel à la ré-institution de l'imaginaire social, local et global, dans la perspective d'un approfondissement de ses principes démocratiques. Le curseur pourrait-on dire de cette nouveauté est la diversité. Il n'y a sans doute pas d'interculturel
comportement interculturel, d'option

- de représentation
stratégique

interculturelle, de

interculturelle

- sans

une

prise en compte de cette double valence, subversive/inventive, de la diversité. C'est l'idée centrale de cet essai: re-visiter certaines situations
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Entendons par là, dans un premier temps, la réalité socioculturelle de la diversité issue aussi bien des apports migratoires que des dynamiques internes aux rapports sociaux. 13

A. Chaouite, L'interculturel comme art de vivre

interculturelles comme situations habitées - ouvertes et dérangées à la fois par cette double valence, par le potentiel critique des tentations rendant illégitime la diversité (relégations, discriminations, etc.) et, simultanément, par des possibilités inventives d'un vivre-avec plus solidaire et plus singularisant. L'option interculturelle est, dans ce sens, une option sociale sensible et ouverte à ce qui la travaille, au dedans, comme un dehors, à ce qui insuffle en elle des écarts, des manières autres de penser et d'agir, des mises à l'épreuve, de la vie en somme. Le propre de la différence dite culturelle est de poser autrement les questions politiques, sociales et psychiques du vivre-avec, de mettre à l'épreuve de l' « intrus », réel ou supposé tel, les conditions, les principes et les règles de ce vivre-avec. Cet autrement appelle la société à un travail sur elle-même, sur sa contemporanéité - son espace-temps partagé par l'ensemble des composantes dans leurs diversités - et signe, quand il a lieu, ce qu'on pourrait appeler une intelligence sociale ou un art de vivre: art tout ensemble vigilant contre les clôtures de sens, les assujettissements de soi et de l'autre, et créateur, inventif des devenirs. Inventif signifiant ici productif de pensées et de pratiques, une geste en quelque sorte, incluant ce qui est perçu comme n'étant pas soi, comme étant un dehors. Le contexte des sociétés dites postmodemes d'aujourd'hui, caractérisé par l'hégémonie du calcul et des télé-technologies, le développement des subjectivités réflexives, l'accélération des mobilités, etc. opère, de manière probablement imprévue, une actualisation de cette grammaire sociale critique et créatrice dans une réalité observable: les sociétés dites multiculturelles. Il pose la nécessité d'une productivité sociale interculturelle, apte à configurer un nouvel horizon civilisationnel. Dans un monde tenté par l'achèvement dans le techno-marché (pour ceux qui en possèdent les moyens) ou l'aliénation dans des particularismes ontologiques sacralisés (pour ceux qui en sont exclus), l'interculturel constitue une voie de traverse: ni juxtaposition hiérarchisant les différences, ni imitation assimilatrice, mais la quête d'un devenir non surdéterminé, d'une échappée qui altère le irrévocabilités destinales. En cela, l'interculturel n'est pas un contenu, n'a pas de contenu particulier autre que celui de faire société. Il est plutôt un style, un agencement entre formes, possibles, accents et contenus sociaux dans une configuration toujours renouvelée et renouvelable. Il révèle dans le même l'élasticité qui le déforme et le reforme. Il a, de ce fait, un effet démultiplicateur de la fonction culturelle: sa créativité. Créer des formes et des forces, si mineures soientelles, comme autant d'écarts, d'intensités, de tonalités singulières.

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A. Chaouite, L'interculturel comme art de vivre

La relation interculturelle est une relation singulière: elle relie des porteurs d'héritages culturels différents, elle relate et met en dialogue des récits de soi et des autres et elle relaie en déplaçant le même vers l'autre et inversement. Triple et irréductible trait: conjonction/disjonction, narration/traduction et translation/déplacement. L'inter de l'interculturel est de ce fait d'emblée polyphonique, dissonant et consonant à la fois. Il dialectise l'espace relationnel socioculturel: le met sous tensions tout en inventant en son sein une/des nouvelle(s) modalité(s), une/des nouvelle(s) socioculture(s). Ce qui revient à dire qu'il potentialise dans chaque socioculture sa puissance créatrice par la rencontre avec d'autres formes, d'autres sons, d'autres possibilités de sentir, de dire, de penser et d'agir. Accentuant cette puissance, il crée au sein du culturel des modalités de résistance aux tentations aussi bien de l'absolutisme monoculturel que de la domination d'un groupe culturel sur l'autre. Les grands virages civilisationnels se sont accomplis sur la base de cette confrontation/création avec la différence. Ce potentiel suscite cependant aujourd'hui bien des méfiances, voire des peurs. Sans doute parce que l'indifférenciation télé-technologique et les pouvoirs qu'elle confère fait oublier que la créativité sociale puise dans l'ouvert, sur les franges du familier-étrange, dans le mystère d'« un homme, des cultures» (Green, 1995). Il fait peur parce qu'il met à mal les métaphysiques closes et rassurantes de l'Un et de l'Homogène. Métaphysiques stratifiées par des habitus et des systèmes de reproduction de pratiques, de schèmes mentaux et comportementaux, relayés aujourd'hui par des machines puissamment ordonnatrices des images et des imaginaires de la conformation. Des processus d'identifications transcendantaux en résultent: du ciel, vidé de sa multiplicité étoilée vers des régions de la terre aspirées

dans ce même vide, fictionnées en « sang », en racines reproductrices d'un même tronc ou d'une même forêt, d'une même « espèce ».
Ces métaphysiques ont longtemps spatialisé verticalement le monde à travers des découpages, des frontières naturalisant la peur des horizons, de l'inconnu et de l'étranger. La rencontre avec la métaphysique de l'autre est pensée du coup en termes d'abord de «clashs », d'« obstacles », d'« hostilités », de barrières confinant l'autre dans sa « barbarie» et donnant lieu aux réflexes d'appropriation, d'assimilation et autres phagocytoses de son corps et de ses lieux. Or, au-delà des méfiances et des réflexes naturalisant soi et l'autre, qui constituent bien souvent la hantise des options, des stratégies et des politiques programmatiques et quel que soit l'habillage de la correction idéologique ou morale qu'on leur donne, il s'agit ici de travailler les questions et de travailler avec les questions des différences dans leurs propres sillages, sur les chemins mêmes - plus souvent chemins de traverses - qu'ils entrouvrent aux nouvelles

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A. Chaouite, L'interculturel comme art de vivre

topographies, aux nouvelles singularités, aux nouveaux devenirs, ce que interculturel comme art de vivre voudrait dire. Ces essais se veulent un argument et un éloge de cet art de vivre, dans un esprit critique et créatif. Ils articulent, dans une perspective «modale» ou « sensible» (Laplantine, 2006) méditations et regards sur des situations interculturelles concrètes. Un va et vient et un échange entre expériences sur le terrain (de la formation et de l'action associative notamment) et tentatives d'analyse des aléas de la rencontre interculturelle. Ce que j'ai pu en saisir par moments, ce qui m'a interrogé ou intrigué mais aussi révolté (mais y a-t-il un art de vivre sans révolte ?). Ce sont donc autant de sillages, d'incursions (ou d'excursions ?), d'entrées (ou de sorties?) différents mais qui se croisent, relançant ainsi une certaine vision ou promesse de l'interculturel. Promesse, voire nécessité de repenser l'interculturel dans le sens d'un art de vivre, comme horizon politique et social des temps actuels. La «tonalité mentale coutumière» (Segalen, 1978) du quotidien n'a pas souvent cure, il est vrai, de cette promesse. Le quotidien, tissé d'oubli et d'imposition de figures normatives, n'emprunte souvent, à l'insu même de ses acteurs, que les manières de façonner les mémoires dans le creux de leurs cavernes, loin des franges de leurs bords, de leurs frontières clair-obscur et incertaines et du frottement de leurs différences. Or, ce frottement constitue aussi aujourd'hui un horizon d'attente, celui d'un art de vivre comme intention en acte, comme expérience et comme politique tournées vers la capture des secrets de la mémoire de l'autre et de soi.

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Hospitalités