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L'Italie vue d'ici

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Description

L'"ici" est en premier lieu la France : la conscience de l'altérité détermine alors l'élaboration de représentations, d'images, voire de stéréotypes sur l'Italie et les choses italiennes. Mais cet "ici" correspond plus largement au point de vue à partir duquel on regarde l'autre et l'ailleurs. A travers diverses situations migratoires, on observe les variations du regard sur la péninsule de la part des Italiens hors d'Italie, de leurs hôtes traditionnels mais aussi des immigrés en Italie.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 54
EAN13 9782296483323
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’ITALIE VUE D’ICI
Sous la direction de
Ada Tosatti
et Jean-Charles Vegliante
L’ITALIE VUE D’ICI
La traduction-migration
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55923-3
EAN : 9782296559233
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage, fruit du travail de recherche du groupe CIRCE, rassemble des interventions qui avaient été présentées lors de la journée d’études « L’Italie vue d’ici : langue, culture, représentations nouvelles » organisée le 14 mars 2009 à la Maison d’Italie (Cité Universitaire de Paris). De nouveaux travaux sont venus élargir le premier noyau de contributions jusqu’à donner au volume son aspect actuel. S’il n’ambitionne pas à l’exhaustivité, ni à mettre un point définitif à des problématiques inépuisables et en constante évolution, il ouvre indéniablement un grand nombre de pistes de recherches, liées aux conséquences de la présence italienne hors d’Italie, et entend contribuer à soulever un certain nombre de questions allant au delà des seuls intérêts des études italiennes.
Nous avons voulu prolonger aussi par là une réflexion déjà engagée sur la « traduction-migration » * parce qu’il nous a paru important de donner à ce concept d’autres développements dans le domaine des représentations et des images mentales qu’elles génèrent. Le cadre général de la « translation », englobant déplacements, transferts et simples traductions de discours, comme dans l’ancienne translatio , fournit à tout le moins un instrument commode – de type surtout heuristique – pour la compréhension fine de contacts pluri-séculaires impliquant ces différents phénomènes, entre deux aires culturelles voisines telles que la francophone d’Europe et l’italo-romane, à la fois réduite au sein de la Péninsule et largement débordant ses limites : d’où le titre de « Quelques autres Italies » donné autrefois à deux numéros spéciaux des Langues Néo-Latines , dont La traduction-migration revendique l’héritage. Les deux pays concernés peuvent pour partie se référer à une histoire commune, issue tant bien que mal de ces échanges dont le feuilleté varié superpose fascination littéraire (comme, par exemple, entre France et Allemagne au temps de Mme de Staël), rivalité politique (parfois aussi exacerbée que celle traditionnelle entre France et Grande Bretagne), tensions économiques (pensons aux décennies entre XIX et XX e siècle à propos de la Méditerranée), conflits et compromis sociaux liés à un exceptionnel flux migratoire au moins entre 1851 et 1973. De quoi alimenter, en effet, encore d’autres recherches.
Celles-ci, croyons-nous, auraient tout à gagner à prendre en compte le point de vue civilisationniste qui est le nôtre, indispensable pour tenter d’analyser le malentendu italo-français, si souvent reconnu et toujours renaissant, jusque dans de petits détails sans importance en soi (les très fréquentes fautes d’orthographe, par exemple, qui affectent les termes italiens dans un grand sérieux quotidien du soir parisien) mais dont l’accumulation finit par ressembler à de la suffisance. Une bonne maîtrise de la langue, dans son épaisseur historique singulière (l’italien « commun » est à peu près fixé dans ses lignes de force vers la fin du XIII e siècle), et sa variation quasi infinie selon le canal, le milieu ou la région, demeure le seuil en deçà duquel il est vain de prétendre à une telle compréhension. Entre proches voisins, cela est bien connu, les gens comme les peuples finissent par ne plus se voir – et malheureusement parfois à ne plus pouvoir se voir du tout. Le presque-même , auquel nos travaux traductologiques nous ont par ailleurs rendus très attentifs, est en cela un piège de facilité illusoire et souvent un obstacle. Pour autant, le regard désincarné du pur linguiste – ainsi que le jugement de valeur du critique littéraire, du reste – ne suffit pas non plus à restituer l’épaisseur du silence derrière les mots (et les gestes) dont une étude sensible, diversifiée, ouverte et accueillante à cette « épreuve de l’étranger » globale que représente une telle interaction sur le temps long, à tous les niveaux de nos possibles analyses, comme celle qui a profondément transformé les populations concernées, d’arrivants et d’autochtones, devrait contribuer désormais à préciser les contours. Nous avons peut-être acquis enfin, pour la première fois dans notre histoire relativement récente, la juste distance – non le détachement – qui devrait nous aider en cela. Plus que nos propres forces, assez limitées il faut bien le dire, l’émergence de nouvelles formes de migration communicantes (ou, si l’on préfère, connectées ) permet le projet de cette compréhension plus adaptée à son objet. Les contributions les plus en prise sur ces réalités contemporaines récentes, on le verra, avancent déjà dans cette direction, dont certains sites et blogs italo-français portent concrètement témoignage, moderne translatio en effet, de Paris comme de Toulouse, Metz ou Grenoble.
Voilà qui pourrait sembler assez éloigné de l’image de l’Italie (ou des Italies) vue par les autres. Mais c’est que cette réalité d’un État-nation elle-même est sujette à questionnements, au-dedans et à l’extérieur, entre le souvenir de l’Italie fasciste et l’Italie en crise des années soixante-dix, la nostalgie inévitable des exilés au loin et la violence de certains mouvements contestataires, le pays émietté par l’absence d’un État fort et l’italianisation à son corps défendant opérée à l’étranger, sous le regard des habitants du pays d’accueil ; et en partie « grâce » à lui. Plus peut-être que pour d’autres grandes émigrations des temps modernes, la complexité même de ces multiples facettes explique aussi que la rapide mutation du pays (admis au rang des grandes puissances, dans l’imaginaire collectif, seulement à partir du début des années 1980 du siècle dernier ; nous aimons à suggérer la date de 1982, Mundial de football et traduction du Nom de la rose en français) n’ait pas été perçue, en tout cas jusqu’aux phénomènes récents des migrants connectés, ni par les représentations des émigrés ni dans la richesse intime de leur propre souvenir. À un malentendu massif externe semble correspondre donc, symétriquement, une illusion d’identité intérieure, précieuse néanmoins, et tant bien que mal préservée avec une langue bricolée, mouvante, en rapport (imaginaire) à ce qu’Ungaretti appelait « pays innocent ». Mais c’est aussi l’époque où la Fondation Agnelli s’avise intelligemment qu’il y a un urgent besoin de s’occuper de « l’autre » Italie : la diffusion de Notizie dall’Italia commence, en attendant justement Altre Italie , aujourd’hui en ligne.
C’est néanmoins le point de vue du pays d’accueil que ces réflexions prétendent privilégier. De là un « ici » qui est en premier lieu la France, mais qui correspond plus largement au point de vue, au sens premier de l’expression, à partir duquel on regarde l’ailleurs. Nous venons de le suggérer avec l’émigré Ungaretti, cet ailleurs peut correspondre à ce qui a été ou qui pourrait être un « ici », réel ou rêvé, effectif ou en réserve, sans toujours tendre à devenir définitivement « autre » au sens de l’ alius que l’anglo-américain a conservé. Aussi, dans ce premier cas de figure, l’ailleurs et l’ici s’articulent-ils dans un rapport dialectique qui non seulement nécessite de l’ un pour que l’ autre existe, mais qui, plus profondément, les unit dans une expérience commune dont ils deviennent deux éléments indispensables et inséparables. Cette expérience est celle du déplacement, en un mouvement réel ou métaphorique : une véritable « culture de la mobilité » italienne, où la migration est physique, exil mais aussi mouvance des textes et conscience d’une appartenance plurielle. Deux conditions qui supposent un aller-retour constant entre le connu, l’inconnu, le mal connu. Ce volume présente à cet effet une assez vaste typologie de situations migratoires, permettant de s’interroger sur les variations et les transformations qui touchent à la constitution du regard sur la péninsule de la part des Italiens hors d’Italie (entre les immigrés de première génération et ceux de deuxième ou troisième génération) mais également de la part de la communauté des immigrés étrangers en Italie.
En revanche, la conscience préalable de l’altérité – de ce qui vient d’ailleurs, le « horsain » de naguère – détermine le deuxième cas de figure abordé ici, à savoir l’élaboration de représentations, d’images, voire de stéréotypes sur l’Italie et les choses italiennes, par la France et les Français. Là encore, le « sujet » France ne peut ni ne doit être considéré comme un ensemble compact, homogène, pas plus que n’est le prétendu « Français moyen ». C’est pourquoi il s’est agi de déterminer des indicateurs et de constituer des grilles de lectures permettant d’identifier l’opinion publique française à un moment donné , ou alors de reconnaître d’emblée la dimension partielle et partiale du point de vue choisi pour l’analyse (le milieu intellectuel, par exemple) et de son impact plus ou moins immédiat sur la doxa générale.
Dans la première partie du volume, intitulée « Représentations et rémanences », nous avons rassemblé des articles qui, adoptant principalement cet angle de vision et cherchant à poser des cadres d’interprétation et à suggérer d’ultérieures pistes de recherche, examinent l’évolution ou la survivance des images et des stéréotypes concernant l’Italie et les instruments de construction de ces représentations. Les domaines culturels et intellectuels occupent certainement une place centrale dans l’élaboration du « portrait » de l’autre (cf. l’article introductif « Les productions culturelles des Italiens en France dans l’entre-deux guerres : éléments de réflexion » de J. Ch. Vegliante), ainsi que les médias, dont il est inutile de rappeler l’importance à l’intérieur de la constitution de l’imaginaire collectif. En effet, pour reprendre la célèbre formule de Albert Camus, le journaliste en tant qu’« historien de l’instant » contribue à figer les représentations, à la fois en se faisant l’interprète de l’opinion publique alors dominante, mais aussi en l’orientant à son tour. Une fois mis en place, ce « portrait » n’évolue que très lentement et reçoit plutôt des confirmations à sa propre construction.
La plupart des contributions réunies dans ce volet liminaire, s’appuyant sur l’analyse de la presse écrite, affrontent deux phases critiques de l’histoire de l’Italie du « siècle court » : l’époque fasciste et la décennie soixante-dix. Ces deux moments historiques se présentent en effet comme des objets d’étude particulièrement stimulants. En tant que « nœuds historico-politiques » complexes, controversés, voire irrésolus (comme dans le cas de la lecture des récentes « années de plomb », dénomination qui est en elle-même source de débats), ces périodes soulèvent d’emblée la question, capitale, de l’interprétation-représentation idéologique que l’on propose des événements sociopolitiques. Si parler du rôle joué par la propagande médiatique et culturelle dans les régimes totalitaires est quasiment un lieu commun, il est néanmoins important de rappeler comment dans toute période historique mais plus fortement encore à partir de l’explosion de médias de masse, la possibilité d’une incidence sur le cours des événements et d’une éventuelle intervention dans l’espace public passe essentiellement par la capacité à mobiliser les individus autour de représentations communes, dont la création, la diffusion et la circulation deviennent des enjeux politiques primordiaux. Cette élaboration progressive – mais susceptible de subir des accélérations aussi brusques que déterminantes – ne serait pas interprétable en dehors d’un jeu de reflets, de chassé-croisé dont aucune partie prenante ne sort indemne. C’est ce qui ressort à l’évidence des contributions de Julie Rousseau sur « L’instrumentalisation dans le Corriere della Sera de l’image de l’Italie et des Italiens en France », ou d’Ada Tosatti (article consacré à l’appel des intellectuels français contre la répression politique italienne dans les années soixante-dix, donc dans l’autre période cruciale du siècle dernier). Il est intéressant de remarquer, dans ces deux cas, comment le passage par le filtre de la représentation française est réabsorbé dans un processus de révision et d’ajustement-retour à l’intérieur de l’Italie, plus ou moins instrumentalisé de façon consciente. Ces moments-clés, ainsi d’ailleurs que d’autres circonstances marquées par la radicalité (voir l’étude de Nicolas Violle sur l’ affaire Moro vue de France), influent sur les changements de la perception dans le pays voisin et ensuite sur l’évolution éventuelle de ses représentations. Le reflet devient ainsi, des deux côtés des Alpes, objet de projection ou repoussoir : ce que l’on craint ou ce que l’on désire être.
Dans ce processus, la construction de l’image de l’autre se forge à partir de clivages idéologiques préexistants. Ces derniers déterminent la représentation de la péninsule et de ses habitants que l’on privilégie selon un mécanisme qui permet de s’auto-définir en traçant le portrait de l’autre (cela apparaît par exemple dans la description de l’ italianissimo par l’anarchiste Dando Dandi en 1942 que présente Luc Nemeth) ou qui s’inscrit dans des débats dépassant les seuls cadres nationaux, comme le déclin du mythe révolutionnaire associé à l’Union Soviétique, obligeant les intellectuels à revoir leur positionnement idéologique (cf. Tosatti). C’est au point de croisement entre différentes représentations politiquement orientées que se dégage peut-être (et la presse en est alors, quoique orientée, un bon indicateur) la ligne moyenne ou médiane qui serait celle de l’opinion publique à un moment donné.
La dialectique entre intégration dans le pays d’accueil et préservation des racines est, en revanche, au cœur du deuxième volet consacré à des exemples spécifiques d’immigration italienne en France et ailleurs dans le monde. La plupart des contributions s’attachent ainsi à examiner des cas d’histoire locale : de « l’immigration-éclair » dans la Nièvre, suite à la création d’une usine Vespa dans les années 1950 décrit par Lidia Di Carlo, à la constitution de communautés italiennes à l’étranger sur une bien plus longue durée (voir l’article de Catherine Popczyk sur l’association italienne de Rouen, celui de Francesca Andreotti sur la radio italienne de Grenoble et celui de Mélanie Fusaro sur les Italo-brésiliens actuels), à l’installation définitive faisant qu’il y a aujourd’hui des « franco-italiens » de France.
Un des enjeux traversant cette deuxième partie concerne la définition du concept d’ italianité : quel rapport ont-ils, les Italiens hors Italie, avec leur pays de provenance ? quelle relation avec le pays d’accueil, du point de vue de leur appartenance nationale ? quel lien, enfin, avec la langue d’origine et avec celle du pays où ils se trouvent désormais ? Les articles s’interrogent sur les structures professionnelles, associatives, culturelles, médiatiques et administratives qui participent de la définition de l’ italianité ainsi que sur les motivations, conscientes ou inconscientes, qui la déterminent. La palette est variée, car il peut s’agir aussi bien de sauvegarder, de retrouver, de redéfinir, voire de réinventer son appartenance à une communauté primitive, éloignée dans le temps et l’espace. C’est pourquoi en marge du questionnement concernant la définition de l’ italianité se trouve également le rapport entre mémoire et histoire, de la mémoire se faisant histoire (une relation dont parle notamment Francesca Andreotti lorsqu’elle définit la radio italienne de Grenoble un « lieu de mémoire »). Plus récemment, on a vu aussi ce concept utilisé comme argument de vente, ou de préférence nationale au moment de certains choix économiques par exemple. D’où ce qui suit : loin d’être une notion figée, l’ italianité se construit dans un processus d’aller-retour entre souvenir et réalité, soit que cette dernière se réfère à l’évolution des conditions de vie et des exigences des immigrés soit qu’elle renvoie aux changements politiques ou socioéconomiques internes à la péninsule. De là, donc, le constat de l’évolution diachronique du concept d’ italianité , dont la quête peut d’ailleurs être sujette à des transformations de nature, ainsi que le montre l’article de Mélanie Fusaro sur les Italo-brésiliens chez qui, souvent, la découverte d’un certain sentiment d’appartenance à la prétendue communauté d’origine se fait à partir de démarches purement utilitaires et administratives. Le sociétal et l’économique se rejoignent.
Mais bien au delà d’une simple reconnaissance administrative, l’élément riche et problématique des déplacements migratoires et de la recherche d’identité qui leur est afférente réside certainement dans la double appartenance culturelle du migrant, qu’il soit un Italien en France ou au Brésil ou un immigré extracommunautaire dans la péninsule (comme dans le cas de l’article d’Isabelle Felici consacré au regard des migrants sur l’Italie et les Italiens). Cette double appartenance, qui place le migrant dans un « entre-deux » l’obligeant à redéfinir constamment sa propre identité culturelle, et qui fonctionne comme un prisme permettant de mettre en évidence certains éléments de la culture d’origine et de celle d’accueil, est bien l’élément-clé de cette « traduction-migration » sur laquelle nous nous sommes à nouveau interrogés.
L’enseignement de la langue et de la culture à l’étranger participe incontestablement de la construction de l’image d’un pays, en étant à la fois l’instrument premier grâce auquel l’immigré retisse le lien avec la patrie d’origine et le transmet éventuellement à ses enfants, mais aussi le vecteur privilégié de représentations. C’est pourquoi ce volume, ouvert par la constatation d’une « chance » perdue à jamais durant les années de forte présence italienne dans l’Hexagone, revient pour finir à la langue. Notre travail, fruit de recherches menées par des spécialistes de la langue et de la culture italiennes hors d’Italie et qui bénéficient donc de ce regard double que nous évoquions, se termine ainsi sur une réflexion prospective concernant la question de l’enseignement, par des contributions qui montrent clairement, nous semble-t-il, à quel point dans cette problématique complexe langue, littérature et civilisation sont indissolublement liées. C’est à partir de ce point de vue privilégié, permettant non seulement de reconnaître les mécanismes de construction de l’imaginaire collectif mais aussi d’identifier les variations et les détournements des projections et des stéréotypes, qu’il s’est agi d’examiner aussi bien l’enseignement plus spécifiquement littéraire et linguistique (voir l’article de Massimo Lucarelli sur les programmes de l’agrégation) que les problèmes de l’utilisation des langages spécifiques dans les filières de LEA (voir la contribution de Claudia Zudini). Enfin, par un décentrement hors de l’aire italo-romane et de présence italienne plus ou moins ancienne, à savoir dans un pays de l’Afrique sub-saharienne sans influence italienne connue, une contribution ébauche des possibilités nouvelles aussi bien pour l’image de l’Italie dans le monde que pour la perspective à terme d’une véritable italophonie plus large, support et expression de formes de migrations actuelles (Colbert Akieudji).
Globalement, la perception de l’Italie et des Italiens dans des pays plus ou moins lointains – la France restant bien sûr le plus proche des pays d’accueil, comme en témoigne encore aujourd’hui son attractivité sur de jeunes Italiens diplômés sans perspective immédiate dans leur propre patrie –, cette image du dehors s’est affinée et diversifiée, devenant aussi plus actuelle, tout en restant ancrée aux plus anciens stéréotypes, prévisibles, naïfs et peut-être rassurants pour une population elle-même incertaine de son identité depuis qu’une immigration beaucoup plus originale celle-là, ou « différente », est venue contester massivement un certain nombre de ses certitudes ; y compris le traditionnel sentiment de supériorité hexagonal, dont on peut dire sans risque qu’il a fait long feu. Mais, en Italie même, une immigration comparable s’est mise en place, contribuant à brouiller les repères, y compris pour les spécialistes (français) de ce pays et de son histoire. Au fur et à mesure que l’Italie s’affirmait, du moins à l’échelle de la vieille Europe, comme puissance moderne susceptible de revendiquer une position internationale (en direction du Moyen Orient, pour ne rappeler qu’un exemple, les forces militaires italiennes jouèrent pour la première fois un rôle de premier plan en 1982 au sein de la MNF), les clichés les plus caricaturaux sur les Italiens et leurs mandolines s’effaçaient d’eux-mêmes. Le pays fournisseur de main-d’œuvre bon marché était devenu une sorte de concurrent proche. Il était donc temps de tenter un regard rétrospectif tel que celui-ci, avant de se tourner plus nettement vers les nouveautés des circulations (physiques et virtuelles) contemporaines – y compris pour leur rôle dans l’histoire tout court –, et les bouleversements d’une mondialisation dont nous commençons tout juste à constater sinon à comprendre l’étendue des effets.
Ada Tosatti, Jean-Charles Vegliante
* Jean-Charles Vegliante éd., La traduction-migration , L’Harmattan, Paris, 2000.
REPRÉSENTATIONS ET RÉMANENCES
Les productions culturelles des Italiens en France dans l’entre-deux guerres : éléments de réflexion
Jean-Charles VEGLIANTE
Cette brève présentation se veut essentiellement heuristique, tournée vers de futures recherches dans le domaine qui est le nôtre, italianiste , et se limitera à fournir des instruments immédiatement utiles et des orientations de méthodologie. Le ton oral de la communication, présentée il y a déjà quelque temps, y sera respecté. Voici donc tout d’abord quelques indications bibliographiques, dans un domaine que les Études Italiennes – après de rares ouvertures civilisationnelles dans les programmes des concours par exemple (voir ici même contribution Lucarelli) – n’ont abordé qu’assez récemment.
1. Orientation bibliographique
- R. Schor, L’opinion française et les étrangers, 1919-1939 , Paris, Publ. de la Sorbonne, 1985 (762 p.)
- G. Dreyfus – P. Milza, Un siècle d’immigration italienne en France (1850-1950) - Bibliographie -, Paris, s. éd., 1987 (99 p.)
- J. Ch. Vegliante, Gli italiani all’estero 1861-1981 : Dati introduttivi , Paris, PSN (CIRCE), 1987, 1994 II (91 p.)
- P. Milza (dir.), Les Italiens en France de 1914 à 1940 , Roma, Ecole Fr. de Rome, 1986 (761 p.)
- Coll. L’immigration italienne en France dans les années 20 ( Actes ), Paris, Ed. CEDEI, 1988 (388 p.)
- J. J. Marchand (éd.), La letteratura dell’emigrazione - Gli scrittori di lingua italiana nel mondo ( Atti ), Torino, Fond. G. Agnelli, 1991 (639 p.)
- P. Milza, Voyage en Ritalie , Paris, Plon, 1993, 1995 II (532 p.)
- J. Ch. Vegliante, « Civilisation et études littéraires », dans : ID. (dir.), Phénomènes migratoires et mutations culturelles. Europe-Amériques, XIX-XX e siècle , Paris, PSN, 1998 (pp. 21-38)
- I. Felici (dir.), Bilinguisme. Enrichissements et conflits ( Actes : art. Ph. Blanchet, L. Sponza, J.C. Vegliante...), Paris, H. Champion, 2000 (371 p.)
- N. Violle, « Le rugby, agent d’intégration et de représentation des Italiens en France », dans AltreItalie 35, 2007 (pp. 103-122)
Quelques sources
- G. Mauco, Les étrangers en France – Leur rôle dans l’activité économique , Paris, A. Colin, 1932
- Fonds italien de la B.D.I.C. (Nanterre) : Catalogues manuels (p. ex. Dépouillement de la presse fraç se et étr re 1919-1973) et informatisés (p. ex. documentation dep. 1970). Doc s .
- Série de Pré-publications CIRCE, dont : Base de données CIRCE, prés. D. Valin-J.Ch. Vegliante, 1995 ; Ungaretti dans la presse de l’émigration (éd. J.C. V.), Paris III, 2000 ; « Modèle » italien et « événements » des banlieues françaises, automne 2005 ; en ligne, Base de données dans : site http://circe.univ-paris3.fr/
- Quotidien La Voce degli Italiani (incomplet, 1937-39), Paris III, Fonds CIRCE [voir aussi : Antoinette Mirandon, Un écrivain anti-fasciste à Paris : Amedeo Ugolini et “la Voce degli italiani” , Mémoire CIRCE, 2003]
- Giustizia e Libertà (Hebdomadaire, 1934-1940), Reprint Milano, Feltrinelli, 1966, 2 vol. ; et : Libérer et Fédérer (14 juil. 1942-mai 1944), Fac simile Paris, CEDEI, 1985
- Coll. L’Italia in esilio / L’Italie en exil (L’émigration italienne en France entre les deux guerres) , Roma, Pres. Cons. dei Ministri (605 p. bil. - ill.), s. d. [1993]
- Quad. della Regione Piemonte (cur. P. Audenino, P. Corti), Emigrazione piemontese all’estero , Torino, Reg. Piem. (286 p. + disc.),1999
- Coll. La traduction-migration (Dir. J.C. V.), Paris, L’Harmattan [art. Chérel-Violle, Popczyk, Salmieri, Vegliante], 2000
(Le Fonds CIRCE, auprès de la B.U. d’italien de Paris III, possède la plupart de ces œuvres et documents, ainsi qu’une série de cassettes audio et vidéo.
Voir le site : http://circe.univ-paris3.fr . Le CEDEI a également des matériaux, en part. photographiques.)
Quelques textes
- F. Simoncini, Pane amaro , Firenze, Bemporad, s. d. (mais Mulhouse, 1927)
- L. Gennari, L’Italie qui vient (témoignages) , Paris, J. Tallandier, 1929
- E. Lussu, La catena , Paris, Ed. U. 1929, et Ed. Res Publica 1930
- P. M. Bardi, Quindici giorni a Parigi fra i fuorusciti , Milano, IEN, 1931
- E. Menapace, Tra i “fuorusciti” , Paris, Impr s . Génér s ., 1932
- Gedeone, Dai “Memoriali dell’esilio” , Paris, Ed. “Esilio”, 1933
- E. Dai Pré, Gli italiani in Guascogna , Bologna, Cappelli, 1934
- I. Silone, « Viaggio a Parigi » [cf. « La polenta », Ailleurs, d’ailleurs , éd. CIRCE 1996] ; pour mémoire : Fontamara , Paris, NEI, 1934 (et tr. fr. Ed. Rieder, id.)
- L. Viani, Storia di umili italiani , Roma, Ed. Roma, 1934
- A. Giannini, Le memorie di un fesso -Parla Gennarino “fuoruscito” con l’amaro in bocca , Levallois-Perret, s. éd. 1934 (1941 II )
- G. Traglia, Italiani sul Boulevard , Milano, Ceschina, 1937
- G. Medina, Il grido d’un italiano (prosa e poesie), Tunis, Impr. Hadida, 1938
- A. Giannini, Io, spia dell’Ovra! Romanzo politico , Milano, 1946 (1970 II )
- V. Modigliani, Esilio , Milano, Garzanti, 1946
- J. Lussu, Fronti e frontiere , Bari, Laterza, 1967
- M. Brandon Albini, Il paese in esilio [I : 1939], Caltanissetta-Roma, S. Sciascia, 1978, et : La Gibigianna (mémoires), Treviso, Matteo, 1980
- C. Cavalli, « Ricordi di un emigrato », Paris, La Voce degli Italiani , s. d.
- C. Puglionisi, Sciacalli. Storia dei fuorusciti , Roma, L’Arnia, 1948 (1972 II )
- G. Pajetta, Douce France (Diario) , Roma, Ed. Riun. 1956 (1971 II )
- P. Leonetti Carena, Gli italiani del Maquis , Milano, Del Duca, 1966
- G. Amendola, Lettere a Milano [cap. 1-3], Roma, Ed. Riun. 1973
- G. Ceretti, A l’ombre des deux « T » , Paris, Julliard, 1973
- G. M. Bergamo, Addio a Recanati , Bologna, Cappelli, 1974 (1981 II )
- F. Fornasiero, Cantavamo l’Internazionale , Milano, La Pietra, 1977
- F. Cavanna, Les ritals , Paris, Belfond, 1978
- G. Amendola, Un’isola , Milano, Rizzoli, 1980 (tr. fr. L. Levi, 1983)
- A. Raffuzzi, Memorie antifasciste , Roma-Salerno, Ripostes, 1986
Ces indications étant fournies, encore faut-il avertir les futurs chercheurs des difficultés d’une insertion correcte dans le milieu de l’italianisme (et des commissions de qualification et de recrutement), singulièrement orienté , par comparaison à ce qui se passe pour d’autres langues vivantes, vers la littérature ou au maximum la « culture » scolaire et académique, en un mot vers des productions esthétiques reconnues par l’encyclopédie et la doxa d’une époque. Il faut dire aussi, à l’inverse, que des ressources surprenantes existent du côté de la para ou infra-littérature, des recueils de correspondance, des archives privées, de la méthodologie de l’ entretien oral « participant » etc., si le croisement systématique avec les autres sources et le recours à des approches – y compris littéraires et poétiques – aussi précises que variées sont scientifiquement assurés.
Il faut d’abord préciser aussi, dans cette perspective, quelle devient notre posture, entre histoire sociale, peut-être sociologie (mais plutôt mémoire et mentalités, ou histoire orale), « civilisation »... et ce qu’on nomme d’un mot sous l’étiquette commode Lettres-Langues, par rapport à un tel sujet. Un idiome, en soi, n’est pas forcément une discipline auto-suffisante, quelle que soit sa dignité, même s’il n’est pas séparable selon nous des contenus qu’il est censé véhiculer. L’aire culturelle qui le voit exister est aussi le champ d’autres approches et disciplines. Mais la civilisation doit encore convaincre, et nous devons lui donner sa place avec notre originalité d’italianistes, si possible...
2. Généralités
La situation des exilés a toujours été considérée (et par eux-mêmes en premier lieu) comme provisoire... Il y a là une situation originale – mais avec de nombreux antécédents politiques – qui rompt avec la tradition migratoire traditionnelle, où pour chaque partie du monde Pascoli, avant Carlo Levi, pouvait écrire : « C’è gente / che v’andò, che ne parla, ora, / al ritorno... » ( Gli emigranti nella luna ). Le poète était d’ailleurs fort bien renseigné, par exemple par le Vademecum mantouan de Clinio Cottafavi. Il s’agit bien là de deux cultures différentes, qu’il est trop facile de confondre. L’on est évidemment, par rapport aux temps lents et longs de Cristo si è fermato a Eboli , dans un autre rythme de scansion historique, même si au bout du compte ni les émigrants traditionnels, ni les exilés temporaires ne rentrent très différents de ce qu’ils étaient ou avaient été avant de partir. D’où des productions tournées vers l’Italie, soit directement pour diffusion clandestine et lutte, soit en prévision d’une prochaine – indubitable – victoire (et donc retour). Rien n’y est définitif. Le discours produit est alors idéalement adressé à une sphère plus ou moins abstraite déjà convaincue de militants potentiels, à même de comprendre les allusions idéologiques, morales, littéraires souvent implicites ; intéressant de voir comment joue encore, là, le vieux modèle carbonaro [cf. Thèse de G. Borioni sur L’Exilé (1832-34) , Paris VIII, 2000]. L’implicite et le non-dit y auront sans doute une place particulière, pour l’analyse de laquelle une bonne spécialisation linguistique et méthodologique sera indispensable. Entre autres choses, un tel corpus risque de se révéler assez peu pertinent pour la connaissance des milieux immigrés en France (ces milieux que les fuorusciti ignoraient, ou comprenaient mal) et en général pour des études plus finement socio-culturelles. La « littérarité » des textes est assez pauvre d’enseignements, tant les discours sont stéréotypés et saturés de « fonction conative/persuasive » convenue, dépersonnalisée et désémantisée. Parfois, ils se satisfont même d’un rassurant contact phatique, suffisant faute de mieux, surtout quand les possibilités politiques concrètes y étaient réduites.
Quant à l’information fournie, elle reste décevante du point de vue historique strict, avec le danger de « pathétique » (Braudel) qu’elle comporte souvent dans ce type de support, tout en faisant injure aux textes en tant que tels et à nos capacités herméneutiques à leur égard. Au reste, le monde de référence lui-même est souvent simplifié et déformé dans les écrits « engagés », alors qu’il prend une importance démesurée dans les mémoires et autobiographies « communes ». Chez les exilés, même les conditions matérielles sont éludées ; le voyage, ainsi, n’est évoqué de façon précise, non rocambolesque ( cf. fuite « exemplaire » du vieux Turati/Anchise, évasion des îles Lipari en 1929...), que par Silone en 1934, Brandon Albini en 1939 ; la vie quotidienne, avec ses petites mesquineries, dans les chapitres cocasses de Dai “Memoriali dell’esilio” signés Gedeone... Quelques renseignements utiles sur l’ establishment parisien (les prominenti ) se trouvent dans Traglia 1937 ; de petites indications sur les interférences linguistiques sont données par Brandon Albini, qui cesse très vite parce que ses intérêts sont ailleurs ( cf . p. 55-56 : « ameliorare... nella rua... mica è in sciomaggio ») ; dans P.M. Bardi 1931, une charge de « M. Gedeon » contre Nenni et L’Esilio est citée : « Vers o la fin du 1922 l’Italie était partag é entre deux grand es cour rentes : l’un e faisait tête à M. Mussolini, l’autre à moi... », sic . Du point de vue purement littéraire, la revue Dante peut réserver des surprises, comme cette pochade italienne d’Henri Bosco en 1935, ou la toute première apparition du poète Caproni dès l’année 1938, alors qu’aucun italianisant français ne soupçonnait encore son existence. Au total, peu de choses, et souvent très prévisibles (ainsi, le chap. de Traglia sur les paysans de la région de Reims, qui écoutent Radio Roma, etc...).
Les silences aussi doivent être interprétés (cf. mon art. in L’Italia in esilio.. . cit.), au sein d’un ensemble de traces écrites, orales, gestuelles, comportementales, etc. liées à la présence et à la réception de ces étrangers dans le pays d’accueil. Nous avons proposé le concept englobant de traduction-migration pour cette image complexe où sont véhiculées toutes les « marques » de l’exilé italien, sans grande nuance entre « politiques », « intellectuels » et « économiques » du point de vue de la réaction globale du milieu dominant qui la reçoit, l’ignore ou la refuse. Leurs stigmates , comme disent les chercheurs américains, si l’on préfère. Une connaissance fine, de l’intérieur, fait que la compétence de vrais italianistes est ici irremplaçable – la langue, nous le savons bien, est en elle-même porteuse de valeurs et reflet d’attitudes mentales, que les discours ne font qu’incarner en leur ajoutant de l’idéologie (à voir)...
Les « Italiens transparents »
Dès 1987, la formule de la « transparence » ou « invisibilité » des Italiens en France, dans une opinion rendue aveugle par les habitudes centralisatrices (Paris/province) et assimilatrices (modèle français traditionnel), nous a semblé plus pertinente que celles de l’altérité, du rejet et de la progressive acceptation, voire du métissage ( cf. en part. « L’italien », in G. Vermès, Vingt-cinq communautés linguistiques de la France , T. 2, Paris, L’Harmattan, 1988). Elle a été largement reprise depuis, cependant que nous cherchions à affiner les traits distinctifs de l’immigration italienne, par rapport à toutes celles qui ont suivi, en travaillant sur la notion de presque-même : l’efficacité de cette approche a été vérifiée au plan littéraire, culturel de la réception, sociolinguistique 1 . Une telle difficulté à reconnaître la « petite » différence de l’autre, bien entendu, peut se transformer d’ignorance tranquille en agressivité – ou même en épisodes de violence, dans certaines circonstances socio-historiques. Les moments de crise économique ( cf . les vieilles catégories de l’infra-structure) sont particulièrement sensibles : sans remonter à l’épisode d’Aigues-Mortes, de triste mémoire, on songera à 1926 (gouvernement Poincaré d’union nationale) pour la multiplication des faits divers impliquant des Italiens (cf. Thèse N. Violle 1997, part. p. 158-59), aux limitations à l’embauche d’étrangers de 1934-35 (cf. évocation dans Les ritals de Cavanna, cit.), aux décrets xénophobes de 1938 (s’appliquant même aux naturalisés), aux réactions après l’invasion de l’Ethiopie ou l’envoi de « volontaires » en Espagne, et surtout enfin après le « coup de poignard dans le dos » du 10 juin 1940. De nos jours, où la moindre particularité est revendiquée avec narcissisme, tout cela peut sembler très loin ; mais il ne faisait pas bon être italien, dans les campagnes françaises, des années 30 à l’immédiat second après-guerre. Il faut souligner, une fois encore, comment – dans certaines limites bien sûr – ces fluctuations de l’opinion sont transversales par rapport aux clivages politiques, même si généralement les fuorusciti bénéficiaient d’une sympathie que n’auront jamais les « exilés » en chemise noire (des espions de l’OVRA souvent, à partir de 1927, on le sait). Ainsi, les restrictions touchant les étrangers se maintiennent durant la période du Front Populaire, cependant que des épisodes d’agression verbale ne sont pas rares dans les milieux syndicaux proches du PCF. A propos de ce parti, je rappelle que l’expérience d’ouverture internationale réelle – je veux dire sur le terrain des rapports quotidiens – a fait long feu après les directives du 5 e Congrès de l’Internationale (fermeture en particulier des « groupes de langues », 1925) 2 . Les dirigeants, de toute façon, étaient déjà assez loin de ces préoccupations sociétales. Les heurts de plus en plus fréquents entre fascistes et anti-fascistes – l’anarchiste Castagna abat le fasciste Jeri en sept. 1923, E. Bonomini blesse mortellement Nicola Bonservizi (secrétaire du Fascio de Paris, directeur de « L’Italie Nouvelle », correspondant du Popolo d’Italia ) en mars 1924, S. Di Modugno abat le vice-consul d’Italie Carlo Nardini en sept. 1927, Alvise Pavan tue le provocateur Angelo Salvatorelli en mars 1928, De Rosa se rend à Bruxelles pour attenter à la vie du prince Umberto et est arrêté le 24 oct. 1929, etc. –, puis entre communistes obéissant aux thèses du Komintern de l’été 1928 et réformistes (dits « socialfascistes »), y compris Angelo Tasca expulsé du PCI en sept. 1929 (pour avoir prôné un rapprochement avec la LIDU de Campolonghi), et puis quelques désordres publics au cours de manifestations, n’étaient pas faits pour arranger les choses du côté de l’opinion du pays d’accueil... Parallèlement, des essais de regroupement ont également eu lieu, comme la création de Giustizia e Libertà en nov. 1929 (en part. autour de Carlo Rosselli, Emilio Lussu, Alberto Tarchiani, Alberto Cianca, Fausto et Vincenzo Nitti), les publications se multiplient avec des tirages que l’on imagine modestes, les communistes mêmes essaieront de trouver une plus large audience avec l’organe « de masse » de La Voce degli Italiani en 1937. Au milieu de notre période, vers 1931, l’on estime le nombre d’Italiens en France à plus d’un million ; un travailleur étranger sur 3 est alors italien ( cf . Cavanna encore, et Gli italiani all’estero , cit., en part. d’après G. Mauco, 1932) ; cela donne la mesure, bien sûr modeste, des quelque 2000 adhérents aux organisations se réclamant de l’anti-fascisme, dans la région principalement concernée (Paris et sa couronne) 3 .
Force est de constater que ce n’est pas dans les productions de ces exilés en quelque sorte reconnus, que nous trouverons un reflet de la culture, de l’idéologie et des mentalités de nos Italiens transparents . Certains auteurs plus lucides, tel Amendola âgé revenant sur ses souvenirs de militant et d’amoureux de la France (et d’une Française) dans L’isola , s’en sont du reste parfaitement rendu compte. Le problème, comme toujours, devient alors celui des sources, et des difficultés d’une histoire en grande partie orale, où l’information est rare tout en demandant à être traitée avec prudence ( cf. par ex. F. Ferrarotti, Storia e storie di vita , 1981). D’où la nécessité d’une méthodologie variée et souple, adaptée au cas de figure individuel aussi bien qu’aux modèles collectifs, alliant au minimum connaissance du milieu historique et sociolinguistique, avec une attention particulière aux processus de transfert culturel, linguistique, idéologique et de pratiques sociales (donc de traduction-migration ) : les discours autant que les réseaux, la « civilisation », en somme, telle que nous l’entendons, incluant aussi bien sûr les expressions esthétiques-littéraires.
3. Image, image-retour et productions culturelles
On l’aura compris, la production d’œuvres exprimant le milieu où elles apparaissent est inversement proportionnelle à celle de discours plus ou moins plaqués, à la langue artificielle sans rapport avec le parler ordinaire ni avec les déchirements d’une lingua spacà exilée. Encore faut-il remarquer, au fur et à mesure que le temps de séjour en France se prolongeait, un effort pour rassembler les forces disponibles (ainsi, PSI et PCI se retrouvent dans la publication commune Il Grido del Popolo , dirigée par Teresa Noce « Estella », à la faveur de la guerre d’Espagne 4 ), jusqu’à La Voce degli Italiani déjà citée, où M. Brandon Albini (d’abord sous un pseudonyme masculin) et L.Campolonghi en particulier surent trouver une expression efficace, plus accessible (de ce dernier, je signale la série « Tra i contadini italiani della Linguadoca e della Guascogna – La genesi di una colossale emigrazione », 20-24 août 1937) ; de Tunisie, M. Valenzi, futur maire de Naples, vient bientôt se joindre à eux...
C’est d’ailleurs souvent vers la fin de la période, comme si le temps avait eu raison des clivages sociaux et idéologiques, que commencent à s’épanouir des expressions plus intéressantes pour un regard éloigné tel qu’est désormais le nôtre. Des troupes de théâtre populaire, en particulier, se produisent avec un répertoire souvent improvisé selon les schémas de l’ agit’prop ; mais déjà, Leo Ferrero – mort accidentellement en 1933 – ou Primo Raddi (dont Il Lupo est présenté par Aragon en personne) avaient donné une bonne impulsion dans ce sens. Dès 1925, un ensemble itinérant de théâtre et de chant « exclusivement composé d’ouvriers italiens et français » (hebdomadaire Corriere Italiano ) se distingue à Paris : le Groupe Verdi (patronyme généralement connoté à gauche). La vieille association « Lira Italiana », plutôt attirée par l’autre bord politique, mollement, retrouve des couleurs. En avril 1938, Leo Ferrero est largement célébré à Paris et en province. Mais souvent, le propos reste velléitaire. Du reste, l’emploi des verbes modaux ou d’un présent injonctif ( bisogna... ou « Sono degli Italiani! » – Traglia p. 108) en serait un indice révélateur :
Bisogna partire, sradicarsi da qui... rifarsi nuovi, ridiventare giovani.
(M. Brandon Albini, Il paese in esilio , cit. p. 94)
Bisognerà fare in modo che del fascismo non rimanga più niente, neanche il puzzo. Ma bisognerà che non rimanga, e non ritorni, neanche più niente del vecchio antifascismo.
(Gedeone, dai “Memoriali dell’esilio” , cit., Intr. p. VI)
– Une autre formule utilisée par Brandon Albini pourrait d’ailleurs fort bien résumer les sentiments de qui se décidait à quitter l’Italie sans être pour autant opposant au régime, dont nul ne voyait très bien la nouveauté dans les premières années, d’ailleurs. Il s’agit ici d’un petit propriétaire terrien inculte, déçu et amer après la mort de sa fille, qui médite de partir à tout prix (et la romancière nous fait passer progressivement du style indirect libre au monologue intérieur) :
Bisognava andar via, in un paese dove si parlava un’altra lingua, dove ogni parola è incomprensibile, dove ci si può strappare di dosso il proprio passato.
(Op. cit. p. 16)
L’image de cette émigration est plutôt bonne, les qualités du travailleur italien n’étant plus à démontrer (de la Corse à l’Amérique du Sud, celui qui travaille dur est dit « italien », comme une sorte d’épithète non nationale – parfois « alemaõ » au Brésil), et sa valorisation en termes politiques ayant été faite même à droite, dès les débuts du mouvement nationaliste – puis fasciste – dans des revues militantes de base (cf. Thèse de M.L. Chérel, 1998), telles que L’Ardito ou Le Fiamme : cela expliquant sans doute que Mario Bergamo enfant se soit senti gratifié par les succès de l’Italie fasciste et les vols d’un Balbo, à la fin des années 20 et en 1933 – un simple à-côté du processus d’italianisation hors d’Italie dont nous connaissons d’autres illustrations 5 . De ce point de vue, c’est indubitablement la vieille Italie libérale (la peu glorieuse italietta ) qui semble rétrograde. D’autant que, symétriquement dans le pays d’accueil, la Grande Guerre a fait oublier les campagnes de presse injurieuses, des romans comme L’invasion de L. Bertrand (1907) et Le choc des races de Ch. Géniaux (1911), ou encore les affiches sur l’ Invasion du Petit Patriote (avec « Un million 200 mille étrangers en France! », 1910), inspirées par l’Action Française ; le pamphlet « L’envahissement des étrangers en France » (La Provence italienne) de 1903 est édifiant (fonds CIRCE) ; la réédition du Choc des races après la guerre a gommé, par exemple, quelques aménités sur « la racaille espagnole, sicilienne et calabraise » (Préface – la fiction étant située en Tunisie, on remarquera l’absence de l’adjectif « italien »)... En 1923, un Comité pour le retour à la terre dans le Sud-Ouest se félicite de l’apport italien. Leur journaliste de service écrit :
Du point de vue ethnographique, je sens les Italiens, qui sont des Latins, plus près de nous, tous descendant des Gallo-Romains [l’immigration italienne provenait du Nord du Pô], que le Breton d’origine celtique ; ainsi les Italiens qui ne connaissent pas la langue française comprennent très vite notre patois et se font comprendre dans cet idiome.
– ce qui est encore, on le remarque au passage, une manière de gommer l’altérité sous un presque-même confondant « provinces » et pays étranger (transparence).
C’est en 1926 que les positions se durcissent, de part et d’autre du clivage politique essentiel. Le journal qui avait été celui de Bonservizi, accueillant par exemple des textes français d’Ungaretti, devient La Nuova Italia italianissime, cependant que La Voce d’Italia de Strasbourg se déclare ouvertement Organo di propaganda nazionale , mettant en avant la figure de Pirandello ; du bord opposé, Schiavetti lance L’Italia del popolo, et deux ans plus tard naissent aussi bien L’Amitié française – Organe de rapprochement franco-étranger – que L’Università proletaria , intéressante initiative parisienne parallèle des débuts des éditions ESIL à Marseille 6 . Cette dernière maison devait faire connaître, entre autres, les écrits de Bergamo, Berneri, Campolonghi poète, De Ambris, Reale, Saragat et Trentin. Peu à peu émerge ainsi une nouvelle figure de l’Italien actif, sinon activiste en France, indépendamment des particularismes et des divisions qui en avaient longtemps brouillé la perception. Encore grâce à Morreno, alias Maria Albini, les conditions du prolétariat et sous-prolétariat immigré des faubourgs et (déjà) de la proche banlieue seront mieux connues des lecteurs de la Voce degli Italiani ; mais il faut attendre pour ce début de visibilité la fin des années 30... alors que d’autres urgences captent les attentions, pour un futur immédiat bien plus sombre. Depuis l’Espagne, L. Longo ( alias Gallo) enverra pour le même journal ses chroniques de guerre civile que je cite par ailleurs, Un anno di guerra in Spagna . Reste, comme l’ont montré des travaux récents cités ci-dessus, que l’image de l’Italie est largement tributaire de son passé, même si elle tend à devenir inséparable – en termes de mentalité collective – de la présence effective, en chair et en os, d’Italiens avec leurs parlers italophones (rarement normés), dans les campagnes, les quartiers, les fabriques et les manifestations de rue en France. L’approche de l’exécution de Sacco et Vanzetti, à l’été 1927, marque un pic dans cette perception réelle, et l’impossible convergence entre image et représentation quotidienne concrète. Dix ans encore, et les frères Rosselli incarneront le destin tragique d’une Italie en exil, globalement différente de l’image qu’essayait de donner le fascisme.
Quelques réflexions, quelques exemples
L’ambition de cet exposé n’étant pas le recensement ni une analyse des contenus, les quelques noms proposés jusqu’ici et les titres fournis dans la bibliographie devraient suffire à orienter d’éventuelles recherches. L’Italie vue de France y serait un objet à préciser en soi. Il semble plus intéressant d’ouvrir une réflexion sur les déséquilibres mis en évidence et – pour faire vite – sur la totale inadéquation des productions reconnues, eu égard à l’importance objective de l’exil italien et plus largement du milieu immigré en France entre les deux guerres.
Tout d’abord, il faut répéter que la première réaction à la « transparence » est assez naturellement la tendance à disparaître soi-même ; les exemples très nombreux d’immigrés anxieux de supprimer tout accent – cette « peau » de la langue –, ou de leurs enfants désirant par-dessus tout être « premiers en français », et bons élèves « pour se venger » (M. Bergamo), ainsi que la facilité avec laquelle s’est perdue en France une italophonie vivante – contrairement par ex. à ce qui s’est passé pour l’espagnol, voire le portugais –, en seraient des indicateurs suffisants. Nombre d’auteurs recensés dans l’entre-deux guerres passent d’ailleurs assez vite au français. La faiblesse nationale de la péninsule italienne n’explique pas tout ; ni le fait que de façon très générale, ainsi que j’ai eu souvent l’occasion de le dire, les Italiens ont historiquement essuyé les plâtres pour les émigrations qui ont suivi. La responsabilité des enseignants d’italien, ignorant tout de la réalité linguistique du pays dont ils enseignaient la langue, est à cet égard évidente 7 . Quant à la petite colonie artistique installée à Paris de longue date (de Brunelleschi à Coppola à Tallone), elle est tout aussi coupée des réalités migratoires. Mais, nous l’avons vu, les exilés politiquement engagés eux-mêmes – issus bien souvent de classes sociales moyennes ou supérieures – ignoraient largement les réalités des migrants économiques qu’ils côtoyaient parfois, à l’occasion de manifestations communes. L’image de gégés (génies gênés) caricaturée par Maria Albini est cruellement adaptée aux auteurs qui se présentaient en grands hommes de l’époque : F. Simoncini et L. Fiumi à la Dante Alighieri (et à la revue Dante après 1931), M. Simonatti à l’Union Latine (et maison d’édition Seul ) et quelques autres, aujourd’hui totalement oubliés (parmi les plus prolixes, rappelons Antonio Aniante, alias Rapisardi). En ce qui concerne Fiumi, il faut reconnaître que des académiciens comme P. de Nolhac – que Fiumi traduisait dans l’autre sens – et les meilleurs italianisants de l’époque l’ont considéré longtemps un des plus grands poètes des années 30 et 40 : soyons donc prudents dans nos dépréciations. Il n’y a certainement aucun chef-d’œuvre parmi les feuilletons de Simonatti ( La route et l’idéal ) ou de Sapori, le « roman des Italiens à l’étranger » de Simoncini ( Pane amaro , cit.), ou l’attristant Gioventù senza sole de Estella ( alias T. Noce), Paris, Ed. It. di Cult. 1938... La poésie de Campolonghi – par ex. Esilio , Marseille, Esil, 1932 – ne brille pas non plus par son adéquation à son temps ; ni celle de Atea Raffuzzi. Pourtant, il arrive que le vieux Risveglio italiano se soit fait l’écho de productions plus intéressantes, comme celles d’Ungaretti ou Savinio (ou De Chirico, resté pour l’essentiel inédit, sauf le très étonnant Hebdomeros , de 1929) ; un peu plus tard, le peintre De Pisis écrit les pochades parisiennes du Marchesino pittore qui ne paraîtront qu’après la guerre en Italie. Leo Ferrero a, en français, une éclosion aussi éphémère que brillante (mais sans rapport avec les exils divers dont il est question ici), comme si les succès étaient inversement proportionnels à l’actualité socio-historique du moment. Bref, de rares productions intéressantes – à l’inverse – ne bénéficient alors d’aucune réception, c’est-à-dire à strictement parler dans une perspective littéraire un tant soit peu sociologique, d’aucune véritable existence 8 . En guise d’illustration, je pourrais opposer le conte « L’émigrant » de L. Pollini (in : Dante , mai 1935), dans lequel un Italien des Etats-Unis « ayant répondu de son plein gré à l’appel du pays natal est venu bravement combattre en Europe » et raconte « ses aventures américaines » (Note du traducteur P.H. Michel) – un véritable épisode de western –, à la nouvelle de F. Simoni publiée par La Voce degli Italiani du 3 nov. 1937 : un chômeur du nord de l’Italie s’embarque pour aller travailler – en tant qu’engagé volontaire – dans les troupes d’Afrique orientale. Après deux jours, le bateau s’arrête devant un pays lumineux, « beau, qui ressemblait à l’Italie », et l’officier s’adresse aux engagés en ces termes :
Siamo a Cadice -disse -in Ispagna. Durante il percorso ci è stato conferito il grande onore di venire a combattere in terra spagnuola, contro i rossi, per la causa del fascismo. Sono sicuro che vi mostrerete degni di tale compito. Ogni defezione, sia pure minima, sarà inesorabilmente punita. Ricordatevi che siete soldati : la paura, la ribellione e la fuga sono punite con la morte. Viva il Duce !
(Novelle della “Voce”)
Ce qui se passe de commentaire, sinon pour dire que Joppolo, futur immigré « intellectuel » en France dans le second après-guerre, n’inventera rien pour les désopilantes déconvenues militaires de ses Carabinieri ... La question se pose, alors, de la constitution de cette communauté en sujet social véritable – certainement hors de propos au moins jusqu’en 1937 (assassinat Rosselli) – et, ensuite, de l’investissement de ce sujet social par ses propres élites. Au fond, avant cet événement frappant l’opinion, à travers une large médiatisation, il était difficile de choisir et donc difficile de se reconnaître une identité sans faire de choix. Comme l’écrivait joliment Aniante à la fin de sa Confession d’un petit Sicilien (Nice, 1937, puis Paris, Merc. de Fr. 1939), « dans cette vie, nous sommes tous comme dans la salle d’attente d’une gare »... – Ensuite, les choses sont toujours aussi problématiques, mais plus claires au plan personnel. Les réussites de producteurs culturels d’origine italienne semblent se multiplier. Le Voyage en Ritalie de Milza recense en partie cette lente émergence, laquelle reste largement extrapolée à partir de données générales qui ne peuvent rendre compte de la réception effective parmi les premiers intéressés. La coupure dont j’ai fait état jusqu’ici indique bien les lenteurs et les difficultés, de la part des enfants d’émigrés ayant fait souche en France – et ayant plus ou moins « réussi » –, à se reconnaître dans cette communauté d’origine et surtout à en relayer la parole et les silences. Accepter de parler pour, à défaut d’avoir été suffisamment parlé à . Il faut attendre 1978, à savoir la fin de toute espèce d’ immigration italienne , dont -dans l’espace commun européen -disparaît même le syntagme, pour qu’avec le retournement positif du quolibet de « rital » (Les ritals de Cavanna, justement), quelque chose se meuve en ce sens. S’il m’est permis de terminer sur une citation personnelle, je me souviens que la parution de Gli italiani all’estero – en italien – dans une université française, presque dix ans après, souleva encore quelques étonnements.
4. Pistes ultérieures
Il me semble que cette fracture entre élites naturelles d’un milieu exilé et réalité des masses concernées à un titre ou à un autre par le phénomène, peut rappeler – non par hasard – ce qui s’est passé vers la fin du XX e siècle et surtout au début de ce XXI e avec l’embrasement des banlieues des grandes villes. Dans les deux cas, avec toutes les différences historiques évidentes, essentiellement une dramatique non reconnaissance – et la non constitution en sujet – des unes par les autres, et a fortiori par la partie la plus installée de la société d’accueil. Au delà même des clivages d’origine géographique et (peut-être, nous voudrions l’espérer) de religion. D’où la réflexion sur les possibles utilisations – là encore heuristiques – de l’expérience italienne du passé pour aider à comprendre ce qui se passe de nos jours, non par application naïve de schémas, mais par comparaison avec une sorte de « modèle » italien (faut-il le dire, sans rien d’exemplaire) ; ce à quoi s’est appliqué notre séminaire CIRCE en 2005-2007. Il est vrai que la situation des Italiens en France aurait pu bien mieux être comparée à celle des immigrés en France (et en Italie) après le célèbre coup de poignard du 10 juin 1940 : une autre histoire, comme chacun sait… Mais, dans la direction inverse, de même que des évolutions ultérieures permettent de mieux saisir (critiquement) la valeur de certaines œuvres littéraires ou artistiques du passé, de même ces « événements » récents pourraient aider à ne pas sous-estimer des réticences de tel ou tel groupe immigré en France à se reconnaître et à militer dans les organisations traditionnelles de leurs propres élites de fuorusciti , senties comme quelque peu distantes des préoccupations réelles du plus grand nombre.
Parmi les exilés, tous n’étaient pas coupés, cela dit, d’une masse d’émigrants à la fois économiques et largement culturels (a-fascistes pour la plupart). En particulier, comme l’ont montré les travaux d’Isabelle Felici, une clairvoyance rare se trouve souvent parmi les franges libertaires de cette population. Dès la fin 1926, si nous passons aux militants, Mussolini est déjà pour quelqu’un comme Gigi damiani « l’uomo che tutto e tutti ha tradito e che tutti e tutto tradirà » ( Veglia n° 6, Paris, janv. 1927) ; la même année sort à Marseille un lucide Il re fascista (éd. Rome, 1927, largement repris d’un essai très ironique, « Il re prigioniero » paru dans le Non molliamo de janv.-mars 1927). Une date emblématique à bien des égards (cf. aussi n. 6 supra ).
Enfin, sur l’activité de cette autre émigration, je renvoie à l’ouvrage pour son habilitation de la même Felici (2008), une manière d’exception dans le panorama universitaire français. La présente rencontre – sur l’Italie en son ailleurs –, après des ouvrages tels que les diverses Quelques autres Italies dans les années 1980 (SLNL) 9 , devrait contribuer à combler ces fractures. Un peu tard, sans doute.
Pour ne pas conclure, nous pourrions redire qu’une occasion sans doute unique a été en cela irrémédiablement perdue, alors qu’une masse d’italophones, certes bien imparfaits, se trouvait physiquement en France. Que l’apport des élites antifascistes, dans la période évoquée, a été de ce point de vue quasiment nulle. Et que l’enseignement de l’italien s’en est trouvé rétréci pour longtemps et marginalisé, autant dans ses objectifs que dans ses contenus et sa méthodologie, disons au moins jusqu’au milieu des années 80 (déjà le mundial de 1982, remporté par l’Italie, marque un tournant, poursuivi par la Foire de Francfort « italienne » de 1984) mais avec des séquelles dont nous ne sommes pas encore sortis. La démocratisation massive de l’école et de l’université rend cette rénovation presque naturelle... même si les stéréotypes ont la vie dure (je pense aux sempiternels « méridionaux » au sang bouillant, dans Le soleil des Scorta par ex. – prix Goncourt 2004). Les choses évoluent lentement mais le changement finit par se faire. L’Italie vue d’ici (et d’ ailleurs bien sûr) peut rendre les choses plus claires y compris pour les Italiens d’Italie, partagés aujourd’hui entre l’oubli de leur passé migratoire et une certaine emphatisation de cette histoire (sur le thème : Ci siamo passati anche noi… ) faisant la part belle à toutes les généralisations d’évitement ou de bonne conscience. La lucidité est le plus ardu. Cette communication ne visait pas à autre chose qu’à modestement y contribuer.
1 Cf. Ailleurs, d’ailleurs (cit.) pp. 9-30, et ma communication au colloque de l’INALCO sur la lexicologie bilingue (automne 2000), publié ensuite chez Champion-Slatkine (éd. T. Szende, 2003).
2 Pour l’italien, cf. journaux L’Araldo en 1923 et La Riscossa en 1924. Voir inventaire de la Bnf, dans la Base de données citée (site CIRCE).
3 Sur l’ensemble de l’Hexagone, les adhérents de la LIDU n’étaient pas beaucoup plus nombreux (entre 2000 et 2500). Cf. P. Milza, in Les Italiens en France... cit. p. 29-30.
4 La publication hebdomadaire, décidée en 1934, ne commencera qu’en 1936 (le Grido ne durera que deux ans).
5 Voir par ex. mon art. « L’émigration comme facteur d’italianisation au tournant du siècle », dans Vert, blanc, rouge. L’identité nationale italienne (I) , Rennes, LURPI, 1999, pp. 233-243.
Le message d’Italo Balbo à Rome, après son succès, est à ce sujet très éclairant : « l’umile gente... avvertiva la riabilitazione morale, il rinnovato prestigio, la restaurata dignità del proprio lavoro » etc... (20 juillet 1933).
6 Sur tout ceci, et le virage de 1926-27, cf. ma contribution à L’immigration italienne en France... cit. (part. p. 337-38). Le mensuel Università proletaria , à ma connaissance, ne dura pas après 1928.
7 On entend dire, encore aujourd’hui, que les enfants des immigrés italiens parlent le « dialecte » – alors qu’il s’agit neuf fois sur dix d’ italiano popolare avec interférences –, et qu’ils ne rehaussent nullement le « niveau » des classes d’italien, ce qui est tout de même un comble – en tout cas à certains niveaux de la compétence linguistique (cf. mon enquête pour l’ Hommage à Jacqueline Brunet , vol. I, Besançon, 1997).
8 Rapidement : le projet d’édition d’Ungaretti dans la collection de Gallimard « Une œuvre un portrait » n’aboutit pas, Savinio ne paraît qu’en 1938 avec Les Chants de la Mi-Mort (éd. H. Parisot), F. De Pisis est présenté en français, beaucoup plus tard, par Mandiargues (quelques poèmes) et moi-même (des extraits du Marchesino dans Quelques Italies , n° sp. LNL, 1982).
9 Plusieurs articles, et deux numéros spéciaux des Langues Néo-Latines , 1982 et 1985.
L’instrumentalisation dans le Corriere della Sera de l’image de l’Italie et des Italiens en France (1922-1926)
Julie ROUSSEAU
Partant des études sur la représentation de l’Italie et des Italiens en France déjà menées depuis plusieurs années 1 , il nous a semblé intéressant de renverser le miroir afin d’étudier les reflets de cette image dans l’Italie fasciste, et plus précisément entre 1922 et 1926, années pendant lesquelles se fixent les bases de la dictature qui perdureront ensuite pendant vingt ans. Nos recherches se fixaient plusieurs objectifs : rendre compte des facettes de l’image de l’Italie en France qui filtraient en Italie par l’intermédiaire du quotidien le Corriere della Sera ; comprendre les fins du journal qui diffusait en Italie telle ou telle autre représentation ; et ainsi mettre en évidence la circulation des idées, leur utilisation, voire leur instrumentalisation. Comme tous les régimes autoritaires, le régime fasciste réduit la presse au service de sa propagande 2 peu de temps après son accession au pouvoir. Le Corriere della Sera se voit donc détourné de son rôle informatif et contraint d’assurer ses nouvelles fonctions de serviteur du régime. L’étude de l’image de l’Italie en France véhiculée dans le Corriere della Sera , dévoile ainsi la manipulation des représentations, la plupart du temps effectuée dans le but de nourrir une imagefavorable du régime fasciste italien. À cet égard, nous verrons que l’affaire Matteotti fera l’objet d’une exception quant au traitement de ces représentations.
Pour mettre en lumière l’écho des perceptions françaises de l’Italie 3 , nous nous sommes intéressée à des articles politiques mais aussi économiques, littéraires, sportifs, et de faits divers. Il faut noter que ces articles se situaient essentiellement en première, en Terza pagina 4 , et en page des Recentissime qui est soit l’avant dernière, soit l’antépénultième page du journal, en fonction du nombre d’annonces publicitaires. L’hétérogénéité des articles et la particularité de notre étude, centrée sur l’analyse de l’écho de l’image française de l’Italie, nous ont conduits à concevoir notre propre méthodologie qui alliait une analyse stylistique des articles à une analyse historique et culturelle. Dans un premier temps, nous avons constaté que l’écho de cette image était souvent mentionné à l’occasion d’événements majeurs et que son évolution suivait le cours de ces événements. C’est pour cette raison que nous avons opté pour une étude chronologique, permettant ainsi d’identifier quatre phases clefs pour l’observation ce cette image : l’avènement et l’installation du fascisme au pouvoir (octobre 1922-septembre 1923) ; l’affaire Matteotti et la sévère crise qui s’en suit (juin 1924-décembre 1924) ; la période charnière où se met en place la dictature (1925-1926) ; et finalement, la période marquée par les attentats perpétrés contre Mussolini du 11 septembre et du 31 octobre 1926. Ces quatre phases s’accordent avec une lecture assez traditionnelle de l’Italie fasciste des années 1922-1926. Cependant nous pourrions nous interroger sur les raisons qui font que nous ne retrouvons que quelques, voire aucune trace de réaction des journaux français dans les pages du quotidien milanais à propos de l’expulsion du gouvernement des populaires en avril 1923, de l’annexion de la ville de Fiume à l’Italie le 27 janvier 1924 ou encore du décret contre la liberté de la presse socialiste et communiste, pour ne citer que quelques exemples. Quelles raisons sous-tendent ces omissions ? Devrait-on y entrevoir la traduction d’une méconnaissance française sur la situation italienne ou le choix d’une presse en voie de fascisation ? L’objet de notre propos ne se centre pas sur ces questions bien qu’intéressantes mais, comme nous l’avons énoncé, sur l’écho de l’opinion française transmise par le Corriere della Sera sur les quatre moments clés de l’histoire du fascisme italien que nous avons identifiés. Concentrons-nous à présent sur la période de l’avènement et de l’installation au pouvoir du fascisme.
La marche sur Rome marque un tournant dans l’intérêt que la France porte à l’égard de la « sœur latine ». En effet, jusqu’à cette date, l’opinion publique française observait une certaine indifférence envers l’Italie et les Italiens 5 qui se transforme en un regain d’intérêt à cette occasion. Que ce soit en accord ou en désaccord avec le fascisme italien, Mussolini et ses troupes se trouvent vite au centre des débats de l’opinion publique française 6 . Précisons que, durant les jours qui suivent, le Corriere della Sera est victime d’une forte répression qui se manifeste notamment lors de l’épisode du 29 octobre 1922 7 . Cette pression induit alors le quotidien milanais à la « più leale e cordiale collaborazione col governo » 8 . En outre, elle explique comment le simple intérêt de l’opinion publique française pour le fascisme italien et son chef se transforme, dans les pages du quotidien milanais, en admiration française pour le fascisme italien et Mussolini. Ainsi le Corriere della Sera va amplifier les échos positifs qui émanent de France, pour contribuer à l’édification du mythe du Duce et de « l’Italie nouvelle ». Pour cela, le quotidien va faire référence aux propos français qui renvoient l’image d’une Italie régénérée par le fascisme 9 , mais surtout qui tracent un portrait glorieux du chef de l’Etat. Il s’attache à montrer la ferveur française pour Mussolini 10 et l’enthousiasme que, entre autres, « l’innovation » de ses initiatives politiques 11 génère de l’autre coté des Alpes. La Conférence de Lausanne, signée le 24 juillet 1923, est la première sortie officielle à l’étranger de Mussolini. Elle va être l’occasion pour le Corriere della Sera d’étoffer le portrait de ce dernier en proposant à ses lecteurs, pendant quatre jours consécutifs 12 , les impressions laissées en France par l’intervention du chef fasciste. L’image de Mussolini, reflétée de France dans le quotidien milanais, prend au fil des jours de plus en plus de relief. Son habilité politique et ses capacités à trouver des solutions, même pour les situations les plus délicates, sont d’abord mises en avant 13 . Ensuite, on souligne l’innovation qu’il insuffle au débat politique international, ainsi que son dynamisme face aux autres dirigeants étrangers 14 . Il s’agit donc d’un portrait tout à fait positif qui a pour but de susciter, sur le modèle des Français présentés comme déjà conquis, l’adhésion des lecteurs du Corriere della Sera au fascisme et aux pratiques de Mussolini. Selon le journal, vu de France, le chef fasciste, désormais doté d’une dimension mystique, est désigné comme le Sauveur de l’Italie 15 .
Au cours de la période de l’installation du fascisme au pouvoir, le Corriere della Sera va également renvoyer au lecteur l’image de l’admiration et de la reconnaissance française pour la culture italienne, ce qui ne reflète pas vraiment l’opinion publique française, car celle-ci reste peu consciente de la réalité culturelle italienne. Elle demeure, par exemple, engoncée dans une représentation stéréotypée de l’artiste italien 16 . Conscient de cette vision passéiste de la culture italienne à l’étranger, le fascisme italien souhaite moderniser cette image, pour mieux cadrer avec l’affirmation de la « nouvelle Italie » prétendument réordonnée par la main des fascistes et héritière d’une tradition culturelle prestigieuse 17 . Le quotidien milanais essaie alors de gommer la méconnaissance française de la culture italienne en rapportant l’enthousiasme suscité par les prestations en France de Gabriele D’annunzio et de Luigi Pirandello. Cependant, ces deux auteurs ne sont pas représentatifs d’une nouvelle dynamique culturelle italienne 18 . L’image d’une « Italie nouvelle » régénérée également sur le plan culturel a du mal à se confirmer. Ceci est dû au fait que, la plupart des articles qui célèbrent les prouesses artistiques des Italiens en France 19 se centrent sur les concerts 20 , le music-hall 21 , les opéras lyriques 22 et alimentent donc cette image stéréotypée de l’artiste italien. Cependant le ton laudatif de ces articles conditionne le lecteur de sorte qu’il retient seulement toute l’admiration de « la grande France » pour « la nouvelle Italie » fasciste. En somme, la perception française de la « révolution » fasciste proposée dans le Corriere della Sera est celle d’une Italie qui a retrouvé sa dignité et a réussi à éveiller l’admiration au-delà des Alpes. Durant cette période, le journal se fait alors écho de manifestations d’amitié du coté français envers la « sœur latine » : on souhaite que les relations franco-italiennes soient marquées par la cordialité et la fraternité. La collaboration entre les deux pays va se sceller, dans la longue durée, par la multiplication des accords commerciaux 23 qui trouvent une résonnance dans les colonnes du journal milanais. Cependant, en 1923, la polémique sur la bataille du Piave (15-22 août 1918) 24 va poser quelques difficultés à cette amitié renouvelée qui semble, telle que le Corriere della Sera la présente, toujours plus souhaitée par la France. Cette controverse 25 va être l’occasion pour l’Italie de réévaluer son rôle dans le premier conflit mondial. Elle va également contribuer à la construction du mythe du Piave comme « lieu saint ». Le Corriere della Sera , de cette manière, va participer à l’invention d’une histoire italienne sacrée qui représente un point clé de l’élaboration et de la diffusion de la rhétorique fasciste 26 . Le dernier mot sera donné aux Italiens et la France finira par reconnaître ouvertement, dans les pages du quotidien, le rôle héroïque joué par l’Italie dans la première guerre mondiale. L’image alors renvoyée au lecteur réveille en lui l’orgueil pour son pays et développe ainsi sa conscience patriotique. De plus, la polémique du Piave renforce l’image en construction d’une Italie combative et l’élaboration du mythe du sacrifice pour la Patrie. Enfin, on mesure les effets quasi immédiats de la propagande fasciste en France qui, dès les premiers mois de 1923, infléchit voire inverse la perception de l’Italie en France. Avec l’épisode de Corfou, l’amitié française est à nouveau mise à l’épreuve 27 . Dans le Corriere della Sera, cet épisode marque un changement d’attitude radical de la France envers l’Italie qui s’accompagne d’une vision gratifiante de cette dernière en France. Le contexte intérieur français conditionne l’opinion publique dans son ensemble pour lui faire approuver l’action mussolinienne à Corfou 28 , et cette approbation ressort parfaitement dans le périodique. Celui-ci va développer, une fois de plus, une image positive de la politique étrangère de Mussolini en diffusant les échos du soutien français envers ce dernier 29 , ainsi que l’enthousiasme pour l’admirable conscience patriotique de son pays, qui s’élève désormais au rang des plus grandes nations 30 . Nous avons pu vérifier que, lors de l’avènement et de l’installation au pouvoir du fascisme en Italie, l’image française de l’Italie proposée par le Corriere della Sera avait pour but de renvoyer une représentation positive du nouveau régime, contribuant ainsi à le rendre acceptable aux yeux du lecteur. L’image française d’une « Italie nouvelle » régénérée par le fascisme italien, conduit par le « prophète guerrier » 31 Mussolini, exalte l’orgueil patriotique des lecteurs du quotidien milanais, y compris de ceux contraires aux pratiques politiques souventviolentes de Mussolini, et cela se confirme jusqu’au printemps 1924. À cette date, l’affaire Matteotti réveille l’indignation du pays et le Corriere della Sera , jusque-là très docile au régime, va assumer, dans la limite de la liberté qui lui est impartie, une attitude antifasciste.
Lors de la campagne électorale d’avril 1924, qui se déroule dans un climat de tension palpable 32 , le Corriere della Sera décide de ne pas soutenir le fascisme malgré les consignes. Sous les coups des squadristi , sa neutralité ne durera pas et il finira par rentrer dans le rang 33 . Nous ne connaissons pas exactement l’image de l’Italie qui se diffuse en France lors des élections italiennes 34 . Cependant nous pouvons imaginer que l’opinion publique française se divise toujours entre ceux engagés politiquement (où l’on distingue adhérents aux méthodes et à l’idéologie fasciste et opposants) et le reste de la population française qui observe sans vraiment comprendre ou s’intéresser à la situation. Il semble, à la lecture des commentaires italiens, que la perception française soit édulcorée en faveur du régime. On retrouve encore l’image de l’admiration française pour « la nouvelle Italie » que Mussolini a su faire renaître 35 . Les méthodes « dures » de ce dernier font également l’objet de considérations françaises et elles sont même justifiées par le fait qu’elles ont permis de rétablir une situation d’ordre en Italie 36 . Et, même si le journal laisse percevoir la scission de l’opinion publique française face à la restauration de l’autorité en Italie 37 , l’image française de l’Italie, dont se prévaut le quotidien milanais, reste favorable au fascisme, permettant d’apaiser la ferveur de l’opposition qui s’est réveillée à l’occasion des élections. L’assassinat du député socialiste Matteotti le 10 juin 1924 fait exploser les tensions perçues lors des élections. Le Corriere della Sera décide alors de se positionner contre le régime et lance une campagne contre Mussolini afin de démontrer sa complicité dans la disparition du chef de l’opposition 38 . Malgré l’état d’ébullition du pays, le dirigeant fasciste réussit à obtenir le vote de confiance du Sénat, et cet appui va lui permettre de durcir ses méthodes. Néanmoins, le quotidien milanais ne se tait pas et réussit à utiliser les propos de l’opinion française défavorables à Mussolini 39 pour transmettre au lecteur une image française hostile au gouvernement mussolinien. Le retour de l’image française de l’Italie revêt soudainement un autre aspect moins lisse et moins favorable au régime. Les commentaires français transcrits dans le journal ne font plus l’apologie de la violence utilisée par le fascisme 40 , et le Corriere della Sera joue sur l’ambiguïté des mots, pour contourner la censure tout en divulguant un message subversif. L’image française du fascisme italien, présentée dans le journal avant la crise comme moteur de régénération de l’Italie, se renverse alors pour refléter aux lecteurs un fascisme fauteur de désordre. En plus de ternir la représentation du fascisme et de Mussolini, les commentaires français présentés informent le lecteur sur la résonance historique de l’affaire Matteotti, qui ne peut être considérée comme un simple fait divers 41 . Les propos français, reproduits dans le quotidien milanais, mettent également l’accent sur la nécessité de découvrir le coupable du crime « dans l’intérêt de Mussolini » 42 , tout en laissant planer de forts soupçons sur sa responsabilité directe. Par l’intermédiaire de ces articles, arrive de France l’image d’un pays en pleine confusion, doté d’un gouvernement profondément instable. À travers les considérations françaises mises en relief dans le Corriere della Sera , le fascisme prend l’image d’une organisation de bandits qui, après avoir intimidé la classe dirigeante pour conquérir le pouvoir, a berné le peuple italien en revêtant un apparat légal 43 . L’écho de l’opinion publique française est utilisé par le Corriere della Sera pour troubler l’image du régime et de Mussolini, mais aussi pour informer les lecteurs sur la situation interne réelle du pays. Cette lucarne « de l’étranger » concède alors un espace de liberté incroyable pour le journal. En effet, il réussit ainsi à transmettre des informations essentielles et, en quelques sortes, une vision plus personnelle des événements sans être impliqué directement, lui permettant alors d’échapper à la censure. Cette image hostile, et donc nocive au régime, se dissipe peu à peu, alors que Mussolini, grâce au vote de confiance accordé par le Sénat le 26 juin 1924, « [commence] doucement à reprendre pied » 44 . Dans le journal, l’innocence de Mussolini dans l’affaire Matteotti s’affirme progressivement et les articles sur l’analyse française de la crise adoptent également cette thèse, en parlant même de conflit monté contre le chef de l’Etat 45 . Grâce à l’analyse française de la crise italienne, Mussolini retrouve une image de plus en plus crédible, qui reprend les caractéristiques qu’elle avait avant la crise. Le Corriere della Sera expose à nouveau l’écho d’une image française propagandiste qui reflète un portrait flatteur du dictateur et du régime qui ont permis le redressement du pays, et pour lequel l’usage de la violence est une corollaire inévitable au bon fonctionnement du pays 46 . L’affaire Matteotti a dévoilé une représentation moins honorable de Mussolini et du régime. Nous avons constaté que, dans le Corriere della Sera , l’écho de l’image française de l’Italie n’était pas seulement utilisé à des fins propagandistes. Nous avons alors noté qu’en fonction de l’orientation que le journal donne à l’écho de l’image française de l’Italie, il renvoie une image de son pays au lecteur qui le conditionne à une certaine attitude à l’égard du régime : soit une attitude d’adhésion, soit une attitude de désapprobation. Cette partie de notre étude met donc en évidence le pouvoir de la presse pendant la période fasciste en montrant comment elle permet la manipulation des opinions des lecteurs en fonction de l’image des événements qu’elle veut bien renvoyer. Ainsi nous soulignons également l’importance de l’écho de l’image française dans l’opération de conditionnement des masses dont les opinions sur le fascisme en place varient et évoluent en fonction des représentations reçues. Grâce à la manipulation des images, on infléchit les sentiments des masses qui jouent toujours un rôle important dans chaque dictature. Nous attirons l’attention sur la « fenêtre de liberté » que s’accorde le Corriere della Sera par le biais de l’image étrangère sur les événements italiens à ce moment précis de l’affaire Matteotti. Celle-ci lui donne la possibilité d’exprimer de manière détournée des positions contre le régime et de transmettre une information plus objective sur la situation qui touche le pays, tout en évitant la censure. Nous pouvons nous demander si cette utilisation habile de l’image de l’Italie provenant de France ne fait pas partie des raisons pour lesquelles le Corriere della Sera , à partir de 1925, subit une « fascisation » qui le fait devenir toujours plus un collaborateur du régime 47 . Cette « fascisation » passe par l’expulsion du directeur Alberto Albertini 48 le 27 novembre 1925, auquel succèdent trois directeurs en trois ans 49 , dont chacun va fasciser un peu plus le Corriere della Sera et plus particulièrement Ugo Ojetti, nommé directeur par Mussolini le 18 mars 1926.
Le discours de Mussolini à Montecitorio du 3 janvier 1925 50 marque l’entrée du fascisme dans une nouvelle phase de consolidation du pouvoir 51 . Mussolini veut reconquérir le consensus populaire et pour cela il va largement utiliser la presse, et en particulier le Corriere della Sera . Le retour de l’image française, dont nous avons mis en évidence l’influence dans le conditionnement des masses, est exploité par le journal pour renvoyer une image de nouveau très positive de l’Italie au moment où Mussolini décide de d’entreprendre une politique d’expansion 52 . Cette représentation va servir de tremplin pour créer l’impression d’une suprématie de l’Italie. Cette image est perceptible dans plusieurs domaines. C’est tout d’abord au travers des manifestations sportives 53 et culturelles que naît la représentation d’un prestige national renouvelé. Nombreux sont les articles qui traitent des rencontres sportives italo-françaises 54 . Ces articles qui exaltent la plupart du temps les victoires italiennes dans les domaines du cyclisme, de la boxe, et de la course automobile, révèlent tout leur sens quand ils témoignent de l’image de l’admiration des Français pour leurs adversaires Italiens 55 . Se transmet ainsi aux lecteurs du quotidien milanais un portrait prestigieux de leur pays qui contribue à nourrir un sentiment de supériorité à l’égard de leurs voisins. Les manifestations culturelles des Italiens en France deviennent également un prétexte pour diffuser l’écho du prestige et de l’hégémonie italienne dans le domaine de l’opéra et du théâtre contemporain. Le premier, comme nous avons pu voir, renvoie à une image traditionnelle et stéréotypée de la culture italienne au-delà des Alpes. Cependant la reconnaissance française envers l’opéra italien prend un tel relief dans le journal que le lecteur ne peut qu’être fier de cet art traditionnel italien 56 . L’écho de la perception française du théâtre contemporain italien offre, quant à lui, aux lecteurs une vision positive et moderne de leur culture. L’admiration française se concentre autour de deux figures : celle de Luigi Pirandello 57 et Ruggero Ruggeri 58 . Les articles sur leurs succès parisiens entre 1925 et 1926 sont nombreux 59 , et contribuent ainsi à créer l’image du prestige du théâtre italien en France. Tout participe à montrer ici que les manifestations sportives et culturelles sont utilisées à des fins propagandistes. Cela permet de créer et de diffuser une image de l’hégémonie italienne grâce à laquelle on peut ensuite éveiller l’orgueil national des lecteurs. Durant la période de consolidation du pouvoir, la vision de domination de l’Italie se perçoit également à travers l’écho de l’image des forces armées italiennes enFrance. À partir de 1925, Mussolini prend en charge les trois ministères de la Guerre, de la Marine, de l’Air. Il est donc évident que le reflet positif qui provient de l’étranger sur ces trois domaines concourt parallèlement à nourrir une image positive de Mussolini, et par conséquent à accroître son prestige envers le peuple. L’image de la puissance de la marine italienne s’affirme quand le journal propose le portrait de la décadence de la marine française 60 . L’aviation italienne est aussi valorisée à travers les démonstrations d’amitié et d’admiration des Français. Le Corriere della Sera décrit l’exaltation suscitée par les démonstrations des aviateurs italiens, reconnus non seulement par le peuple mais aussi par les aviateurs français eux-mêmes 61 . L’expédition aérienne du commandant De Pinedo retient plus particulièrement l’attention et l’admiration française 62 , faisant naître la représentation de l’héroïsme des aviateurs italiens. Après les aviateurs, c’est au tour des combattants italiens d’être l’objet de la reconnaissance française lors de la commémoration de Bligny 63 , qui en plus de refléter pour les lecteurs une image gratifiante de l’armée italienne, met en relief la représentation du soldat 64 porteur de valeurs telles que le courage, la combativité et le sacrifice pour la patrie, et réaffirme le rôle de l’Italie dans la première guerre mondiale – cf. supra. L’écho de l’enthousiasme et de l’admiration des Français pour les forces armées italiennes conditionne les lecteurs à adhérer à la politique expansionniste de Mussolini qui vise, elle aussi, à étendre le prestige international de l’Italie fasciste. Les commentaires français rapportés se font de plus en plus les porte-paroles des conceptions de la politique de Mussolini qui présente l’impérialisme comme un développement logique qui se pose à l’Italie soi-disant réordonnée par la main des fascistes 65 . Ces considérations mettent en avant la puissance humaine de l’Italie fasciste 66 qui lui donne le droit de procéder à une expansion territoriale 67 . On perçoit donc ici l’utilisation de la vision qui provient de l’étranger pour donner du crédit à la politique de Mussolini et provoquer l’adhésion du peuple. Après la crise Matteotti, on voit de quelle façon est remodelée la perception française de l’Italie, participant à développer le consensus populaire autour du gouvernement fasciste. On relève ici le double effet de la propagande fasciste qui se traduit par une sévère censure infligée au Corriere della Sera , et par un reflet positif de l’Italie fasciste. L’attentat du 11 septembre 1926 perpétré contre Mussolini va faire naître des tensions contre la France. Cependant la résolution rapide de la polémique en faveur de l’Italie aura pour effet de renforcer l’image de l’hégémonie de l’Italie. Le 11 septembre 1926 68 , après un an d’exil en France, Gino Lucetti attente à la vie de Mussolini. Le fait qu’il ait mûri son action en France déclenche une polémique au sein de la presse italienne et plus particulièrement au sein du Corriere della Sera qui dénonce l’hospitalité française faite aux immigrés italiens antifascistes, à l’origine de l’antifascisme en général croissant 69 . Cet attentat devient d’une certaine manière l’occasion propice pour régler avec la France le problème des fuorusciti 70 . Tout d’abord, le lecteur se heurte à l’image de la résistance française à coopérer contre l’action des immigrés politiques 71 . Cette perception s’estompe peu à peu pour laisser finalement place à l’écho de la franche coopération française avec le gouvernement italien qui prend au fur et à mesure des allures de soumissions de la France à la volonté de l’Italie. En effet, le journal montre peu après que les attentes italiennes, quant au problème de ses immigrés, trouvent finalement un écho positif en France 72 qui ne souhaite pas froisser la « grande Italie » 73 . De cette façon, l’image de la force et de la supériorité de l’Italie sur sa voisine, que nous avons déjà rencontrée, se renforce. Celle-ci s’installe durablement dans l’imaginaire collectif des lecteurs et leur permet d’accorder toute leur confiance aux entreprises politiques de Mussolini. L’image française de l’Italie, après avoir permis de développer une perception propagandiste de l’Italie fasciste, a pour but de stabiliser sur la longue durée une telle représentation. La constance de cette image favorable de l’Italie fasciste renforce le consensus populaire autour de la figure mussolinienne et du fascisme.
À la faveur de notre étude, nous avons pu rendre compte de l’utilisation faite par le Corriere della Sera du retour de l’image française de l’Italie. Nous avons mis en évidence le rôle prépondérant de cette image dans la diffusion de la propagande fasciste, ainsi que les mécanismes de conditionnement des masses qu’elle génère, mais aussi la fonction subversive qu’elle pouvait remplir selon les facettes de l’opinion publique française qui filtraient dans le quotidien milanais. Au terme de cette étude, nous constatons que la crise Matteotti est, en fin de compte, une parenthèse dans l’image très positive et propagandiste que l’on veut renvoyer de l’Italie fasciste. Par l’ambiguïté qui imprègne les commentaires de l’opinion française, le Corriere della Sera réussit à transmettre, lors de cette affaire, une image moins propagandiste du gouvernement fasciste et de Mussolini. Nous sommes frappés par le rôle incontestablement informatif que jouent les échos de l’image française de l’Italie lors de cet événement. Ils éclairent véritablement les lecteurs du Corriere della Sera sur la situation réelle interne de leur pays. Le recours aux opinions provenant de l’étranger ouvre ainsi un espace de liberté au quotidien milanais où il peut exprimer un temps, par opinions interposées, le point de vue de certains de ses rédacteurs sur le régime sans être touché par la censure. L’impact sur les masses de l’image de l’Italie provenant de l’étranger est aussi à relever. Quand celle-ci renvoie une vision gratifiante, elle collabore amplement à la propagande, et fixe les conditions favorables à l’adhésion du peuple au régime. En revanche, quand elle est négative, elle peut reverser la cohésion nationale contre l’ordre établi. Cette image joue un rôle indéniable dans le conditionnement des masses, dont les opinions et les sentiments envers le régime sont liés à la vision qu’elles ont de ce dernier. De telles manipulations nous incitent à considérer le rôle plus ou moins délibéré, selon les pressions fascistes, ainsi que l’impact du Corriere della Sera sur son lectorat, qui a reçu passivement ces différentes représentations. Á la faveur de notre étude s’offrent à nous de nouvelles perspectives quant à l’étude du rôle des chroniques étrangères dans la presse italienne sous le fascisme, au moins au cours de la période de mise en place de la dictature qui s’achève en janvier 1926, notamment par les possibilités d’opposition au régime qu’elles offrent aux rédacteurs 74 .
1 Limitons-nous à mentionner ici quelques études, chronologiquement : Pierre Milza, Le fascisme italien et la presse française, 1920-1940 , Bruxelles, Éditions Complexe, 1987 (réédition du livre publié en 1967 aux éditions Armand Colin sous le titre : L’Italie fasciste et l’opinion française 1920-1940 ) ; Nicolas Violle, L’image de l’Italie et des Italiens dans la presse populaire parisienne, 1926-1939 , Thèse de doctorat sous la direction de J.-Ch. Vegliante, Université de la Sorbonne N.lle Paris III, 1997 ; Hélène Emile, L’immagine dell’Italia e degli Italiani ne La Montagne , 1919-1925 , Mémoire de maîtrise sous la direction de Nicolas Violle, Université de Clermont-Ferrand II, 2002 ; Vincent Palazzo, La rappresentazione degli Italiani attraverso i fatti di cronaca nel giornale La Montagne , 1919-1939, Mémoire de Master 1 Cultures, Territoire, Patrimoine, sous la direction de Nicolas Violle, Université de Clermont-Ferrand II, 2005. Voir aussi la contribution précédente (part. p. 5-6).
2 Cf. Claudio Matteini, Ordini alla stampa, Roma, Editrice polilibreria italiana, 1945, p. I.
3 Nous désignerons par « écho des perceptions françaises », « écho de l’image française » ou « retour de l’image française », les représentations de l’Italie véhiculées en France qui, par l’intermédiaire de notre périodique, se trouvent par effet boomerang diffusées en Italie.
4 Troisième page, avec un T majuscule « perché indicava il luogo deputato di scritti letterari, e persino di testi poetici, che è stato una prerogativa del giornalismo italiano », Paolo Murialdi, Il giornale , Bologna, Mulino, 2002, p. 22.
5 Pierre Milza, op. cit. , pp. 46-47.
6 Pour comprendre comment l’opinion publique se partageait sur la question concernant Mussolini au moment de l’avènement du fascisme en Italie, cf. Pierre Milza, op. cit. , pp. 89-103.
7 À peine arrivé au pouvoir, Mussolini charge Aldo Finzi et Cesare Rossi de faire le tour des quotidiens milanais pour les intimider et les menacer. Le 28 octobre Alberto Albertini, directeur du Corriere della Sera et sénateur, reçoit du Commando fasciste l’ordre de ne pas publier le journal le 29 octobre. Le 30 octobre paraît le Corriere della Sera , avec une note écrite en italique et occupant la première moitié des colonnes une et deux, qui explique que : « Oggi siamo a questo che l’Italia non ha governo di sorta e l’arbitrio è sovrano. Ne sentiamo tutta l’umiliazione. Domenica mattina non siamo usciti perché il Comando militare fascista, in seguito al nostro commento, aveva stabilito di impedire con ogni mezzo la pubblicazione del Corriere. Ora a noi ripugnava di provocare un conflitto e far versar sangue per la difesa del nostro diritto; abbiamo preferito non comparire » .
8 Denis Mack Smith, Storia di cento anni di vita italiana visti attraverso il Corriere della Sera , Milano, Rizzoli, 1978, p. 270.
9 Par exemple : « L’ordine è stato ripristinato dai fascisti che non pretenderebbero di governare oggi l’Italia se il governo italiano avesse fatto il suo dovere di fronte al comunismo e alla rivoluzione », in Corriere della Sera , 28 octobre 1922, p. 5 Recentissime , « Un giudizio francese sulla crisi italiana » ; « [Il Matin] vuole un’intesa egualitaria, nella quale l’Italia sia ormai trattata come una Potenza di valore pari alle altre. Noi abbiamo troppo spesso parlato il linguaggio al Governo britannico per non approvarlo altamente quando ci è tenuto da una grande nazione amica, che ha tosto ricuperato la sua disciplina e il suo vigore politico », in Corriere della Sera , 18 novembre 1922, p. 4, « Favorevoli giudizi francesi/sul programma estero di Mussolini ».
10 Par exemple : « La personalità così spiccata del Presidente del Consiglio, Mussolini, riassume meravigliosamente questo spirito nuovo materiato di derisione, di precisione e di saggezza. […] L’accoglienza tanto calorosa fatta dal vostro illustre Presidente del Consiglio e dalla vostra stampa alla costruzione del Gabinetto formato da Mussolini dietro invito del Re, prova che avete avuto la percezione immediata di una tale verità », in Corriere della Sera , 17 novembre 1922, p. 6 Recentissime , « Dichiarazioni del barone Avezzana/nell’assumere l’ambasciata di Parigi ». Afin de compléter le portrait de Mussolini esquissé dans le Corriere della Sera à travers le reflet de l’image française de Mussolini, cf. Julie Rousseau, L’Italia fascista di fronte all’immagine dell’Italia in Francia filtrata nel Corriere della Sera , 1922-1926 , Mémoire de Master 1 de Littérature Française et Étrangère, XVIIIe - XXe siècles, sous la direction de Nicolas Violle, Université Clermont-Ferrand II, 2005, pp. 14-17.
11 cf. I A 4 de notre étude où l’on s’attache à montrer comment le mouvement français d’extrême droite, l’Action Française, est présenté par le Corriere della Sera comme un support aux thèses fascistes italiennes, dont le mouvement français semble s’approprier les méthodes.
12 Corriere della Sera , éditions du 21, 22, 23 et 24 novembre 1922.
13 Par exemple, cf. Corriere della Sera , 21 novembre 1922, p. 1, « Le impressioni francesi ».
14 ibidem.
15 Citons, par exemple : « Il giornalista [del Matin] dichiara di aver sentito nelle parole di Mussolini una tale fede, una tale forza di passione che non poté fare a meno di dirgli: “Venite a Parigi : venite presto e parlate come avete parlato a me, e sarete certamente ascoltato e compreso” », in Corriere della Sera , ibidem .
16 En effet, on l’associe finalement à l’artiste de cirque, au musicien et au chanteur lyrique. Cf. Nicolas Violle, op. cit. , pp. 238-259.
17 Ce programme de modernisation s’inscrit dans un plan plus large de « révolution » fasciste qui s’opère dans tous les domaines et ainsi devrait permettre la régénération de l’Italie. Cf. Pierre Milza, Serge Berstein, Le fascisme italien 1919-1945 , Paris, Seuil, 1980, p. 275.
18 Ce que remarque aussi Nicolas Violle pour 1926-1939, cf. op. cit. , pp. 246-247.
19 Au cours de notre étude, nous avons pu constater que, sur le plan quantitatif, les articles qui relataient des manifestations culturelles et sportives entre la France et l’Italie, étaient plus importants que les articles au contenu politique, et ce pour toute la période que recouvre notre étude, avec une augmentation dans la fréquence de ce genre d’articles dans les premiers mois de 1923. Comme si l’enjeu des relations entre les deux pays se résumait aux domaines culturel et sportif, ce qui paraît peu improbable quand on considère les tensions existantes au sein des relations internationales à cette époque. cf. annexe I : « Elenco degli articoli che trattano degli eventi culturali e sportivi che hanno coinvolti italiani e francesi, rilevati nel Corriere della Sera tra ottobre 1922 e dicembre 1923 » in Julie Rousseau, Mémoire de Master 1 déjà cité, pp. I-III.
20 cf. entre autres : Corriere della Sera , 10 novembre 1922, p. 5 Recentissime , « Un concerto di Criscuolo a Parigi ».
21 Par exemple : Corriere della Sera , 27 janvier 1923, p. 3, « Corriere parigino/Una stella scomparsa„-un’artista italiana sulle scene francesi-Un processo letterario ».
22 Par exemple : Corriere della Sera , 24 avril 1923, p.3, « Verdi e Boito commemorati alla Sorbona ».
23 cf. entre autres les articles du 14 novembre 1922, p. 1, « La firma dell’accordo commerciale/fra l’Italia e la Francia »; 12 janvier 1923, p. 2, « Il trattato commerciale con la Francia/approvato dalle Commissioni parlamentari »; 2 février 1923, p. 2, « L’accordo commerciale con la Francia ».
24 Cette polémique, selon le Corriere della Sera , tient son origine dans les propos du général Foch qui « si vanta di aver egli stabilito i ripari sulla riva del fiume sacro e, in sostanza, di aver salvato l’Italia della catastrofe ; il generale Cadorna dice che il merito della difesa è tutto italiano. […].Non è vero che il generale Foch sia stato il “deus ex machina” della resistenza, non è vero che i soldati francesi abbiano salvato l’Italia dopo Caporetto », in Corriere della Sera , 28 avril 1923, p. 3.
25 Le premier article que nous avons relevé dans le Corriere della Sera est daté du 28 avril 1923. Le dernier, quant à lui, est du 20 novembre 1923. Par la durée de la polémique, mais aussi par l’emplacement des articles dans le quotidien (première page et Terza pagina - cf. p. 7 note 23 de notre étude -) on constate toute son importance.
26 cf. Emilio Gentile, La religion fasciste, Paris, Perrin, 2002, pp. 79-88.
27 Le 27 août 1923, des officiers italiens qui faisaient partie de la Conférence des Ambassadeurs chargés de délimiter les frontières entre la Grèce et l’Albanie sont tués en territoire grec. Mussolini réagit en posant un ultimatum à la Grèce qui doit procédé à la réparation du délit dans les vingt quatre heures. La Grèce ne satisfait pas les attentes italiennes et le 31 août Mussolini décide de procéder à l’occupation de la ville de Corfou.
L’évènement se passe à un moment où l’Italie doit créer sa place parmi les grandes nations et leur inspirer confiance. cf. Maurice Vaussard, De Pétrarque à Mussolini évolution du sentiment nationaliste italien , Paris, Armand Colin, 1961, p. 247.
28 cf. Pierre Milza, op. cit. , pp. 117-118.
29 cf., entre autres, Corriere della Sera , 1 septembre 1923, p. 5 Recentissime , « La solidarietà morale della Francia »; 4 septembre 1923, p. 1, « Nuovi consensi francesi/all’azione dell’Italia »; 6 septembre 1923, p. 6 Recentissime , « L’appoggio della Francia », 11 septembre 1923, p. 1, « Appoggio francese fino in fondo ».
30 cf. à titre d’exemple : Corriere della Sera , 1 septembre 1923, p. 1, « Il sentimento nazionale dell’Italia/elogiato in un communicato francese ».
31 cf. Julie Rousseau, Mémoire de Master 1, déjà cité, pp.18-24.
32 En effet, les squadre fascistes utilisent la violence pour intimider l’opposition, et le « listone » des candidats fascistes, dans lequel sont introduites des personnalités externes au fascisme, comme les libéraux Orlando e Salandra, laisse peu de chance aux autres parties de gagner les élections. De plus, la loi Acerbo (novembre 1923) a réformé le mode de scrutin et la liste qui recueillera 25% des suffrages gagnera les deux tiers des sièges. Le « listone » fasciste remporte presque 65% des votes et obtient la majorité à la Chambre. Avec la présence de candidats non fascistes dans la liste on espère que les méthodes violentes de Mussolini cessent après les élections, mais très vite les espérances laissent place à la désillusion. cf. Max Gallo, op. cit. , pp. 174-175.
33 cf. Denis Mack Smith, op. cit. , p.276. Pour nuancer ce propos cf. Julie Rousseau, Les chroniques étrangères : un moyen d’opposition au régime ?, avril 1924-3 janvier 1925 , Mémoire de Master 2, Cultures, Territoires et Patrimoines, sous la direction de Monsieur Nicolas Violle, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand II, 2006, p. 28 et suivantes.
34 À notre connaissance, à ce jour, aucune étude ne traite de la représentation en France de l’Italie et des Italiens lors des élections de 1924.
35 Corriere della Sera , 8 avril 1924, p. 2, « Osservazioni e induzioni francesi ».
36 Corriere della Sera , 9 avril 1924, p. 6 Recentissime , « Commenti esteri alle elezioni/Riflessioni parigine ».
37 « Cosicché da una parte di strepita contro la libertà conculcata, mentre dall’altra si invidia le sorti dell’Italia: l’importante è essere obbiettivi », in Corriere della Sera , ibid.
38 cf. Denis Mack Smith, op. cit. , pp. 277-282. Nos recherches de Master 2 ont confirmé cela en démontrant que cette opposition au régime trouvait son application dans les choix éditoriaux du quotidien milanais, notamment par la publication des chroniques étrangères, mais aussi dans le quotidien turinois La Stampa : Julie Rousseau, Mémoire de Master 2 déjà cité.
39 L’opinion publique française se trouve peu loquace face à l’assassinat de Matteotti, provoquant l’embarras de ceux qui soutenaient le gouvernement de Mussolini depuis deux ans, et disaient que c’était lui, et lui seul, qui avait rétabli l’ordre et la légalité. La majeure partie des réactions s’exprime dans le silence. Puis l’opinion publique française se divisera nettement : l’extrême droite française expliquera que la faute doit être attribuée à l’aile extrémiste du fascisme qui ne se confond pas dans la personne de Mussolini. Le bloc de gauche dénoncera virulemment le crime fasciste. cf. Pierre Milza, op. cit. , pp. 128-149.
40 « Un governo che ha dovuto far appello alla violenza per strappare il paese dell’abisso, è sempre esposto a reazioni di violenza. Gli scandali e le tragedie non sono la specialità di una forma di governo che pretende fondarsi sul rispetto dell’autorità e impone le teorie dell’ordine ha il dovere di fronte a se stesso di far rispettare il suo programma anzitutto dai propri capi », in Corriere della Sera , 18 juin 1924, p. 2, « I commenti all’estero/Rilievi della stampa parigina ».
41 ibid.
42 « Il Matin ritiene di estrema urgenza per il prestigio di Mussolini che la luce si faccia e aggiunge: “Attraverso le innumerevoli contraddittorie notizie che riempiono i giornali italiani si direbbe che vi è troppa gente potente e interessata ad impedirla” », ibid. L’ambiguité des propos rapportés par le journal laisse indubitablement le lecteur perplexe quant à l’identité de ces « personnes puissantes » qui veulent étouffer l’affaire.
43 cf. Corriere della Sera , 3 juillet 1924, p. 6 Recentissime , « COMMENTI ESTERI AL RIMPASTO/L’attuale fase della situazione italiana/nella ricostruzione del “Temps” ». On peut noter que c’est à peu près, quand même, ce que Mussolini reconnaîtra dans son discours du 3 janvier 1925.
44 Pierre Milza, Mussolini , Paris, Fayard, 1999, p. 349.
45 Corriere della Sera , 8 juillet 1924, p. 1, « La situazione italiana secondo J. Carrère ».
46 cf. par exemple : Corriere della Sera, 23 décembre 1924, p. 2, « Impressioni della stampa estera/Vivo interessamento in Francia » : « Non v’ha dubbio, per il Temps , che il fascismo ha reso grandi servizi all’Italia nell’ora in cui si potevano temere gli effetti dei più pericolosi esperimenti rivoluzionari, ma anziché stabilire un nuovo e solido “regime di libertà” non ha saputo liberarsi dai metodi violenti che Mussolini non ha mai nettamente ripudiato » ; 24 mars 1925, p. 7 Recentissime , « Il fascismo e le opposizioni/Osservazioni del “Temps”».
47 Philip V. Cannistraro, La fabbrica del consenso: fascismo e mass media , Roma-Bari, Laterza, 1975, pp. 183-184.
48 Notre mémoire de Master II, s’intéresse à l’utilisation de ces « fenêtres de l’étranger » comme moyen d’information déviant la censure, dans le quotidien La Stampa qui, tout comme le Corriere della Sera , a vu Alfredo Frassati quitter la direction à la même période.