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La divination par les huit cordelettes chez les Mwaba

De
328 pages
La divination à laquelle les villageois du Nord-Togo se réfèrent au moindre problème est une variété originale de géomancie. Elle rapporte tout en effet à un univers de possibilités conservées dans l'obscurité des profondeurs de la Terre, où une génitrice universelle est supposée les avoir imaginées, dont l'expression est contrôlée par le Dieu-Soleil avec l'assistance de six couples de jumeaux célestes. Les huit cordelettes représentent les quatre couples d'éléments avec lesquels ces possibilités demeurent écrites. La façon dont un devin, recevant l'inspiration de son dieu par le canal de l'âme de son père, interprète les séries de partages qu'il en obtient selon les règles, est à l'image de celle dont les divers esprits ne cessent de transposer en phénomènes les messages créateurs de même forme qui leur parviennent. Le discours divinatoire est ainsi une illustration du mode de production continuelle du monde. Un devin ne prétend pas révéler à son client les secrets des dieux pour l'aider à se déterminer lui-même en conséquence. Il cherche essentiellement à l'informer de ses obligations à l'égard d'invisibles médiateurs en position d'influencer les décisions divines ou le résultat final de celles-ci. Son travail se situe donc toujours dans la perspective de sacrifices ; il s'achève d'ailleurs par une redécouverte rituelle des prescriptions correspondantes qui constitue déjà une amorce de leur réalisation.
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LA DIVINATION P AR LES HUIT CORDELETTES CHEZ LES MW ABA-GURMA (Nord Togo)
L'initiation du devin et la pratique divinatoire

Du même auteur

La géomancie Publications

et le culte d'Afa chez les Evhé du littoral, orientalistes de France, 1980, Paris.

La divination par les huit Gurma (Nord-Togo), 1 religieuses, L'Harmattan,

cordelettes chez les MwabaEsquisse de leurs croyances 1983, Paris.

Articles

en rapport

avec le sujet du présent de la divination

ouvrage: Revue
1, p. 3-

-

1981 (a), "Principes

mwaba-gurma",

de l'histoire des religions, CXCVIIl,

28. - 1981 (b), "La divination
gie),

dite ngonjoma dans la préfecture d'Aboisso (Côte d'Ivoire)", Annales de l'Université d'Abidjan, série F (ethno-sociolo-

t. IX, p. 47-90.

- 1984 ,

"Origine et fonction humanisante de la mort selon les Mwaba (Togo du nord)", Anthropos 79, p. 129-143.

Albert de Surgy

LA DIVINATION PAR LES HUIT CORDELETTES CHEZ LES MW ABA-GURMA (Nord Togo) 2
L'initiation du devin et la pratique divinatoire

L'Harmattan
7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1986

ISBN:

2-85802-690-4

A Monsieur Abozou Bakpessi, Secrétaire Général de l'Université du Bénin, dont l'aide m'aura permis de prolonger dans de bonnes conditions mes derniers travaux sur le terrain. Avec mes amitiés.

Ce second tome de "La divination par les huit cordelettes chez les Mwaba-Gurma" est introduit par le premier où le lecteur pourra trouver: - une présentation générale des Mwaba-Gurma, - un exposé de leur système du monde, - une explicitation des principaux concepts auxquels ils se réfèrent. Notamment ceux de : . clan (bworu), lignage (dieog, dirigé par le dieogdaâ), segment de lignage (yamul, ayant à sa tête le patadaâ), habitation familiale (iiaak, dirigé par le iiaakdaâ), . Mère du monde (Y~una), Dieu-Soleil (Yçdu), soeur du Dieu-Soleil (YÇdu-nipwo), et Serpent de la création (Tag-

waog),

. principe spirituel (iniStl), ancêtre tutélaire de même principe spirituel (mâdaâ), substance personnelle (tàgm), génie personnel (cabI), esprits jumeaux des êtres et des choses (nib), âme humaine (nahi), - une description des principaux objets du culte: . autels appelés saab-Yçdu (= cabI), Bàlu, Bàbebl, Yçmon, Yçdong, ceux du père défunt du chef de . autels d I ancêtres: famille, des autres aieux et des ancêtres femelles, le petit

.

Tigban et le grand Tigban (identifiant

une collectivité d I ancê-

tres éloignés), et le Jiiil (identifiant des ancêtres par les soleils particuliers de leur naissance), . corne appelée tàgm-gban ou miçJ-tigban, représent8;nt la substance personnelle de tout être vivant ou mort. - un exposé des divers types de sacrifices et de la logique sacrificielle.

Afin de réduire les frais de composition, les noms vernaculaires ont été écrits en se servant de disques d'impression ordinairès, moyennant les conventions suivantes: t}
~

a été frappé a été frappé a été frappé a été frappé

it (exemple: 2 (exemple: (exemple:

naak , au lieu de 1')a8k) mob, au lieu de m~b)

E
N

e ...

mi~l , au lieu de miel)

(exemple: Yçdu, au lieu de Ytdu) et mâdaâ , au lieu de mâ:dd) 7

Dénomination en Français Rouge (A) Serpent (B) Co mes (C) Pattes
(D)

Dénomination mwabagurma Ton Nyum Mam Gbâjok Gbâpienu Bulk Chaleur nib (esprits) foetus

Significations

principales

Parole Terre invisible d'origine mâdaâ (ancêtre tutélaire)
nourriture Dieu créateur et génie

Eau Mère d'ancêtre aîeux éloignés
trisaîeul

Tigban Bien Ta-bien

enf ant

Bois

(E)

-

Moal

garçon

bisaîeul

personnel chef de famille chef de terre épouse

Gbânaak Rond, , Gbâkokoen (F) Na-gbanu Métal (G) Noix (H) Kut Katr -

maisonnée

aîeul

devin êt res vivants (producteurs)

père défunt vieille de la cour

Gbâboii

Les cordelettes

divinatoires

mwaba-gurma les (C),

[Les habitants de langue moré de Timbu nomment mêmes cordelettes (gbens) : Bugm (A), Sigl (B), Bugr Big (D), Win (E), Ilsob (F), Dwaî (G), et Pag (H).]
8

I
THEORIE

MWABA-GURMA
D I V I NAT

DE
0 IRE

L'INSTITUTION

1

-

COMMENT L'HOMME ECHAPPE-T-IL NATURELLE, ET A QUEL PRIX?

A LA NECESSITE

Selon la cosmologie mwaba-gurma déjà exposée (tome I, p. 48-66, 103, 123, 154), tout ce qui se produit dans le monde où nous vivons résulte de la canalisation à travers l'atmosphère, puis de l'exécution par des esprits (nib), de messages créateurs sortis environ un mois plus tôt de l'orifice oriental du monde d'en-bas. En particulier l'existence de l'homme n'est que l'expression différée d'une suite de décisions, pour la plupart programmées à l'avance, de mise en valeur d'une portion des virtualités contenues dans la portion de nature appelée tàgm-kpaab ("champ de création fondamentale"), au service de laquelle le Créateur a mis son âme au travail. Ce qui lui arrive et arrive autour de lui est ainsi pré-esquissé et orienté, à même un fondement assimilé à une terre pleine de ressources à exploiter, en un lieu d'origine dont sa conscience est radicalement éloignée et où il n'a lui-même, de ce fait, aucun moyen d'intervenir. Une fois décrétés de la sorte en un centre universel de commandement, les événements ne sont posés qu'à l'état de germe. Ils ne font leur apparition qu'à l'issue d'une période de gestation analogue à celle qui sépare la conception d'un bébé de son accouchement. D'ici là divers accidents peuvent se produire qui en interrompent ou en modifient la réalisation. Entrés sans retour dans un processus d'actualisation soumis aux lois de la causalité, ils ne se trouvent pas pour autant rigoureusement déterminés. Le hasard, att ribué dans de nombreux cas au caprice ou à la malice d'esprits errants, peut en dévier le cours ou les arranger différemment. Par ailleurs toute créature suffisamment dotée d'intuition ou de 9

réflexion peut intervenir magiquement, en maîtrisant au niveau de l'aléatoire les esprits qui les influencent, ou techniquement, en faisant jouer à son profit les lois déterministes de la nature(1), pour les disposer à sa convenance. Malgré la liberté de manoeuvre dont l'hom me parvient à jouir ainsi, il n'en reste pas moins dépendant, pour l'essentiel, de ce qui est accompli pour lui, très loin de lui, en rapport avec l'objet secret de son existence, au pays qu'il lui a fallu quitter pour prendre naissance, là où prennent source les impulsions créatrices. Pour arriver à se posséder en profondeur si peu que ce soit, ainsi qu'il en nourrit l'indéracinable ambition, il lui est indispensable de faire appel à des entités qui habitent ou sont retournées habiter ce monde de l'origine où sont prises les décisions qui engagent l'avenir, et certaines d'entre elles exerceront de plus, en sa faveur, un contrôle éclairé de tous les agents de déformation équilibrée du hasard. Bien incapable de leur corn mander, il en est cependant réduit à les tenir informées de sa situation et de ce qu'il souhaite, puis à attendre humblement leur secours. Il vit ainsi dans un état de soumission absolue, non seulement aux décrets du Créateur, mais encore au bon vouloir de telles entités, ne pouvant mieux faire que de les disposer favorablement à son égard en les honorant de jour en jour par des prières et en se conformant à leurs désirs, ainsi que surtout à leurs exigences. Ce sont elles qui décident finalement, en aparté, de ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire pour lui. Comment en effet pourrait-il leur préciser ce qui lui est vraiment bon? Semblable à un aveugle aux mains liées, ignorant les ressources de son champ de culture, il est bien obligé de demander à des êtres de confiance qui en voient clai rement la surface et sont en position de le fouiller de leurs outils, de le travailler à sa place. Le seul moyen dont il dispose d'échapper à la fatalit.é ne lui donne donc pas la mait rise

personnelle de sa substance

j

ce n'est

pas lui qui se prend

en charge et qui la cultive, bien au contraire il remet son sort entre les mains d'invisibles médiateurs qui sont priés de la cultiver en son nom et dont il subit la tutelle. Il y aurait là un sérieux motif de découragement si la pleine possession de soi-même n'était perçue par les MwabaGurma corn me une détestable limitation aux seules richesses de sa nature: elle enferme l 'homme sur lui-même, en fait un être contracté, privé du relâchement de l'abandon entre les mains de ses supérieurs et manquant de générosité, n' éprouvant guère d'intérêt pour la vie communautaire. Mieux 10

vaut à leurs yeux devoir très largement à autrui ce que l'on devient, à cause de l'ouverture du coeur à laquelle cela oblige, et l'effort d'affirmation de soi ne mérite d'être poursuivi que dans la mesure où il conduit à percevoir l'interdépendance harmonieuse de tous les êtres et à se laisser traverser par le grand courant de communication au sein duquel ils sont plongés. Les rites sacrificiels nous montrent, de fait, que le principal bénéfice d'interventions inapparentes, assimilées à des actes de culture d'une terre de rattachement, supposées avoir déclenché la production d'événements qui n'auraient pas pris spontanément naissance, est bien moins placé dans la jouissance de tels événements que dans la réception, à l'occasion de leur venue au monde, des principes divins, délogés des lointains où ils les retenaient en puissance, venus les accompagner jusque che~ les hommes (cf. tome l, p. 234-236). En plus du bienfait espéré, dont l'obtention est célébrée par la consommation des foies des victimes, est accordé nettement mieux: non seulement une participation au nux sans terme de la vie représenté par le "Serpent de la création" (Tag-waog), incorporé symboliquement en chacun sous forme de bière de mil, mais encore une participation à l 'harmonie intelligente sauvegardée au Ciel sous la forme de l 'Homme céleste, celle communiquée au monde de l'origine par les acolytes célestes du Créateur avant de l'être à notre monde par abandon jusqu'à lui des forces qui en émanent, symboliquement répandue dans le groupe social par le partage final du corps des animaux sacrifiés. En définitive ce n'est que grâce à de multiples modifications opérées en sa faveur au niveau du Tàgm que l'homme s'humanise véritablement en s'imprégnant d'effusions divines. Ses invisibles protecteurs sont les artisans de sa transformation en un homme digne de ce nom; mais en récompense des mérites qu'ils acquièrent ainsi, se jugent en droit de lui réclamer des sacrifices. Célébration de ce qui a été accompli pour lui dans la profondeur qui supporte les apparences, le sacrifice l'aide à se situer dans l'ensemble du monde en comprenant le rôle qu'il y joue. Il lui apporte la connaissance, le détachement et la joie libératrice. Pour son plus grand profit ceux qui se sont risqués, au seuil de chez Dieu, à lui obtenir des grâces, exigent absolument qu'une telle célébration soit faite. Leurs actes de fouille de la substance du monde, qu'ils soient réels ou imaginaires, n'ont probablement même d'autre but que d'en justifier une pressante réclamation. Quand le sujet 11

concerné ne s'éxécute pas sans tarder ils le sanctionnent et lui infligent des tourments qui, tant l'affaire est jugée par eux importante, le conduisent parfois à la mort. Non seulement un Mwaba-Gurma dépend-il donc de ce que décident pour lui les entités auxquelles il est dans l'obligation de s'en remettre, mais encore vit-il dans l'inquiétude continuelle de rester en dette sacrificielle à leur égard, sous la menace des douloureux rappels à l'ordre qu'elles ne manquent pas de lui adresser s'il ne les paye pas à temps de leur sollicitude. Telle est la perspective dans laquelle se situe la divination par les cordelettes. Elle a pour fonction essentielle de détecter les sacrifices dus ou promis au nom de tel ou tel par un chef de famille, ainsi que les interventions, payables après coup par des sacrifices, méritant d'être demandées pour lui assurer du bonheur, les offrandes propitiatoires qu'il est utile de présenter à qui est le mieux placé pour le satisfaire et celles à accorder en récompense à qui a accepté d'intercéder pour lui. Elle mène toujours, de ce fait, à une série de prescriptions sacrificielles. Préoccupée au premier chef de ce qui se passe au niveau du monde de l'origine, elle ne prête que secondairement attention aux facteurs spirituels de distorsion de la transmission au monde des messages créateurs qui en émanent, estimant qu'un contrôle est bien plus efficacement exercé sur eux depuis là-bas que depuis le monde des vivants. Enfin ce n'est que très accessoi rem ent qu'elle se soucie de ce qui se passe d'intéressant quelque part ailleurs dans le monde, par exemple de découvrir un bien perdu ou volé, d'identifier un être, un lieu ou un objet nuisible, ou de prévoir un accident, etc. Ce genre de questions est plutôt posé, non par des chefs de famille agissant en tant que tels, comme sacrifiants éventuels au profit de membres de leur maisonnée, mais par de simples individus, y compris des femmes et des enfants, à une autre catégorie de devins, les basuyeidaâ, travaillant avec des âmes de noyés exclues de la société des ancêtres, et donc devenues errantes, parties tenir compagnie aux kpâkpali (les nib du règne aquatique). Une personne, homme ou femme, qui est continuellement dérangée par l'âme d'un noyé au point qu'un "pot de protection" ne suffit plus à l'en préserver, se voit condamnée à lui accorder place auprès d'elle et se la fait conduire chez elle, depuis le bord de l'eau, durant la saison pluvieuse, par un vieux (ou une vieille) basuyeidaâ qui lui enseigne ensuite comment faire pour en profiter à des fins divinatoires. Une fois installé dans la maison de celui sur qui il s'est porté, le noyé envoie ses camarades kpâkpali (ceux des kpâ12

kpali hors service transformés de leur côté en esprits errants) s'informer de ce qui se passe ailleurs dans le monde et prendre notamment contact avec les esprits des ancêtres du consultant. Ces kpâkpali lui font aussitôt part de ce qu'ils ont appris et il transmet à son tour la parole à son hôte en le faisant parler à son insu, non par la bouche, mais depuis la profondeur de son ventre, tenant par ce moyen avec lui, mais aussi bien avec le consultant, un véritable dialogue. C'est tout ce que nous dirons de cette autre divination mineure, méprisée par beaucoup, qui reste entièrement dominée par la métaphysique, la cosmologie et l'anthropologie propre à la première. 2

-

LES PROTECTEURS

INVISIBLES

DE L'HOMME

Pour tenter de modifier en sa faveur la suite naturelle des événements, l'homme a la possibilité de s'adresser à certains de ses ancêtres ou au génie personnel, le cabl,que le Créateur a chargé de veiller sur lui. 2 - 1 - Les ancêtres L'homme dispose théoriquement de huit générations d'ancêtres au dessus de celle de son chef de famille (cf. tor:ne 1, p. 134-142), mais, par condensation des quatre générations supérieures, elles se réduisent pratiquement à cinq. Par ailleurs quelques uns seulement, parmi ces ancêtres, prennent effectivement soin de lui. Ce sont: a) Tigban qui regroupe en sa personne les aïeux éloignés du lignage, à compter de la cinquième génération ascendante. Tigban prend soin d'envoyer lui-même, ou de négocier l'envoi à la naissance de nouvelles âmes chez ses descendants de père en fils. Dans ce but il prend également soin de leur procurer. des épouses. Il veille d'autre part à ce que la production des terres travaillées par eux soit suffisante et est habilité à leur accorder, de surcroît, toute autre sorte de richesse. Il favorise là, en la contrôlant, un type d'activité à caractère féminin, procréateur d'abondance. Par ailleurs il assure la protection globale du lignage contre toute calamité ou tout désordre grave, et il est chargé de faire respecter la loi morale et les coutumes. C'est à lui ( celui du lignage du sujet ou celui du lignage de qui est en train de nuire au sujet) que l'on s'adresse pour demander réparation d'une action mauvaise ou d'une injustice en lui promettant pour cela l'offrande ou le sacrifice approprié (2), et c'est encore à lui qu'il convient de rendre un sacrifice pour obtenir le plein pardon d'une faute concernant plusieurs
13

familles. adultère.

Il exige par exemple

une chèvre

en réparation

d'un

b)Pwokpelk qui regroupe en sa personne les aieules éloignées dlune même branche de lignage, à compter de la mère de l'ancêtre de cinquième génération déjà idèntifié à Tigban. La spécialité de Pwokpelk est d'accorder aux descendants de ses fils ce que les uns appellent kpang (à Natikindi-ouest), d'autres palu (dans les environs de Dapaong), et d'autres encore yiko (vers Kantindi et dans le pays gurma), c'est à dire la puissance physique ou morale, la vigueur, l'ardeur, la force, la résistance, le courage, une vertu de caractère viril plutôt localisée dans le coeur (pal) et en principe héritée du père. Il s'agirait d'une puissance chaleureuse, d'origine terrestre ou matérielle, contenue à l'intérieur du champ de substance invisible de la création, qui n'attendrait pour s'affirmer que d'être activée ou catalysée par le rayonnement solaire. De l'intensité de ce rayonnement sur son propre "champ du Tàgm" résulterait pour chaque individu un niveau maximal de kpang dont il ne profiterait que dans une proportion mesurée pour lui par la Pwokpelk, cette mère symboliquement retirée au sein même de la terre (tin) d'origine que Tigban enveloppe de sa "peau" (gban). On recourt à elle pour toute protection de la santé, notamment pour la protection des grossesses. Car s'il revient à Tigban d'acquérir de nouvelles âmes pour le lignage, c'est elle qui est chargée de leur garantir de bonnes conditions d'implantation dans le ventre d'une épouse. Les chasseurs s'adressaient à elle avant de partir en expédition et, à leur retour, versaient sur son autel un peu de sang de bon gibier, puis déposaient dessus un peu de foie cuit du même gibier. Les guerriers ne manquaient pas, eux aussi, de la prier pour mieux résister aux attaques des ennemis ou ,U moment de partir eux-mêmes en campagne. c) I. ancêtre tutélaire, ou mâdaâ, appartenant indifféremment à l'un ou l'autre sexe, et dont il arrive qu'on descende aussi bien par les femmes que par les hommes. De façon à être toujours classé dans les générations d'ancêtres proches, inférieures à celles de Tigban, il ne doit pas précéder son protégé de plus de quatre générations. Rien ne s'oppose à ce qu'il soit éventuellement identifié, à la naissance de celui-ci, au niveau de ses grands parents immédiats; toutefois, pour n'obliger personne à lui rendre de sacrifice avant d'avoir atteint l'âge adulte (chacun étant d'ailleurs suffisamment protégé jusqu'alors par les ancêtres de ses parents), un véritable culte ne lui est adressé, en espérant qu'il intervienne à même le monde de l'origine qu'à compter du moment où 14

il a franchi le rang de père défunt de chef de famille et se situe donc au niveau des uois générations supérieures. Parmi les aieux et les aieules de ces trois générations, le mâdaâ est le seul dont un adulte puisse attendre des faveurs particulières. S'imposant comme médiateur pour entrer en 'relation avec le principe souverain de la catégorie de terre invisible d'implantation de son âme (Ie mi~l symbolisé par un serpent python), il est habilité à lui accorder l'équilibre vital, la sérénité, le bien-être physique et mental (que les Mwaba-Gurma se souhaitent sans cesse sous le nom de lafia signifiant paix, tranquillité, douceur de vivre) résultant de l'expression harmonieuse de toutes les possibilités d'exister de telle ou telle manière qui lui ont été attribuées... et bien entendu une longue vie. d) le père du chef de famille qui sert surtout de voie d'accès à toute autre sorte d'entité invisible. Il convient de s'adresser d'abord à lui, en le priant sur son autel, avant de s'approcher de Tigban, de Pwokpelk, d'un mâdaâ, d'un cabl, de sa mère ou d'une de ses épouses .défuntes j mais touché ainsi en tant que simple intermédiaire, il ne représente aucune nouvelle entité en mesure d'intervenir à l'origine de toute chose puis en drai t d'exiger en retour un sacrifice. Des sacrifices doivent parfois pourtant lui êt re rendus': - d'une part en effet Tigban lui a délégué le pouvoir d'assurer l'ordre moral à l'intérieur même de la famille. Ainsi, pour obtenir le pardon d'un délit ne concernant que des membres de celle-ci (quand un homme par exemple a couché avec la femme de son frère), c'est à lui, sans remonter jusqu'à Tigban, qu'il convient de sacrifier une chèvre. - d'auue .part, ce qui l'amène à fouiller parfois aussi la substance du Tàgm, il lui revient d'assurer la protection et l'augmentation de l'élevage familial, notam ment celui des animaux (chèvres, moutons et chiens) qui trouvent refuge durant la nuit dans la case-vestibule à l'intérieur de laquelle (ou près de l'entrée de laquelle) est installée la "pierre plantée" (tâ-kpaal) qui identifie son autel. Par ailleurs il est le protecteur par excellence de l'habitation contre toute intrusion de trublions spirituels. C'est lui qui garantit l'efficacité des "pots de protection" assez fréquemment installés à l'entrée des cours pour y retenir des

influences maléfiques

j

mais il lui revient surtout de renvoyer

les mauvais animaux (insectes, serpents, etc.) ou les mauvais esprits qui pourraient venir détruire, en les consommant ou les dévitalisant, les récoltes engrangées. A cet effet ses nidam-nib,qui constituent le pôle de son âme subsistant dans 15

notre monde après sa mort, se trouvent représentés (habituellement en bas-relief contre la paroi du grenier,mais parfois s'il était jaba par les statuettes qui les représentaient déjà de son vivant) à l'intérieur de la case du grenier familial (normalement la première à. droite en pénêtrant dans la 'cour), à. proximité de Bàlu.(3) Comme de telles actions de surveillance ne le portent pas à arracher de chez Dieu la naissance de nouveaux événements, il ne mérite pas d'en être remercié de temps en temps par un sacrifice mais seulement par l'offrande d'une volaille (parfois une partie de la volaille sacrifiée par la même occasion à Bàlu). Sa mission spécifique consiste donc d'une part à attirer les entités invisibles sur les autels, les objets ou les lieux où l'on désire qu'elles se rendent, d'autre part à procurer au chef de famille les moyens de leur y donner au besoin satisfaction, moyens qui se résument en la possession d'animaux domestiques et en mil en bon état de conservation (4). e) La mère et l'épouse défunte du père du chef de famille sont parfois prises individuellement en considération, mais dans le seul but d'obtenir des naissances. Par leur intermédiaire en effet des âmes dont elles deviendront les mâdaâ, implantées sur le domaine invisible (Tàgm-tiô) dirigé par le grand ancêtre de leur lignage d'origine, peuvent venir prendre naissance dans leur lignage d'adoption. . En répondant aux suppliques qui leur sont adressées en ce sens elles ne font que servir de canal vers le Tigban sous l'autorité duquel se trouve désormais placé le mâdaâ qui fut le leur. En définitive l'individu ne dispose, par ses ancêtres, que de trois voies distinctes, parfaitement spécialisées, pour solliciter des faveurs divines: celles de Tigban, de Pwokpelk et du mâda.â, autrement dit la voie des grands aieux, celle des grandes aïeules et celle de l'ancêtre tutélaire qui peut être un aïeul ou une aïeule quel que soit le sexe de son protégé. La quatrième voie, celle du père défunt, n'est partiellement qu'une antenne de celle de Tigban pour mieux imposer le respect de la loi ancestrale à l'intérieur de chaque famille, et n'est surtout qu'une voie complémentaire des trois autres. Quant aux mères proches considérées autrement que dans leurs fonctions de mâdaâ, elles ne servent que d'intermédiaires pour toucher avec succès le Tigban de leur lignage paternel. Ces trois voies, la mâle, la femelle et la mixte, dont chacune donne accès aux six portes de la demeure divine, mais d'où n'en arrivent pas moins aux hommes des faveurs spécifiques, correspondent à une triple qualification de l'âme humaine, imprégnée par une puissance de contrôle qui s'oppo16

Pwokpelk (grandes aïeules) (à l'origine des lignages et desbranch es de lignage) accorde ~gueur, résistance, courage (kpang, palu) mâdaâ (un des ancêtres proches)

Tigban (g rands aïeux) accorde des enfants, des épouses, de bonnes récoltes, des richesses, protège des fléaux et sanctionne les coupables.

assure une expression harmonieuse de la personnalité et accorde une longue vie 131 kpiemjwa (Je père défunt)

permet d'accéder aux trois autres et donne les moyens de leur sacrifier en protégeant l'élevage et les récoltes engrangées, mais agit aussi en représentant de Tigban dans le cadre familial.

Figure

1 : Les 3 (+ 1) grandes voies de recours par Ie canal des ancêt res.

à Dieu

se à une puissance d'affirmation fougeuse de soi en ne réussissant à s'accorder avec elle qu'au niveau d'une troisième puissance plus jeune d'harmonie vitale. Cette triple qualification est à l'image de la hiérarchie des trois mondes: celui de là-haut (analogue à la voie de Tigban), celui de l'en-bas (analogue à la voie de Pwokpelk), et celui d'entre l'en-haut et l'en-bas, ou monde de la vie (analogue à la voie mixte du mâdaâ) à la production duquel
17

trouvent triplicité pondante

analogue des trois directions de I t espace ou des trois couples
2

à s'unir les deux autres. Elle vient compléter la déjà exposée des étages du Ciel, la triplicité corresdes trois phases de la création, et la triplicité de la forme corporelle ou génie personnel de l'homme.

d'extrémités

-

2

- Le cabl

Nous avons vue que Y~du, le Dieu-Soleil, avait dû faire appel à la moitié des enfants de sa soeur, relevés à tour de rôle de leurs fonctions à chaque lunaison, pour garder les portes de sa demeure pendant ses nuits de repos comme pendant ses voyages quotidiens au Ciel pour y rapporter puis y prélever des âmes et des puissances limitantes symbolisées par des pierres blanches de silex (cf. tome 1, p. 35 et 57-58). Modèle du roi se consacrant principalement à établir de bons rapports entre son propre univers (celui d'en-bas) et l'univers extérieur (celui d'en-haut) où trouver à acquérir les ressources qui lui manquent, Y~du n'a le temps de s'occuper lui-même de sa création qu'au moment où il est de retour chez lui et à celui où il en sort. Le soir les gardiens postés à l'entrée de sa demeure lui rendent compte de ce qui s'est passé. A l'issue de la nuit il donne ses ordres en conséquence aux gardiens de la sortie; puis il s'en va. Ces gardiens ne sont pas de simples robots. Leur origine céleste en fait des êtres plus lucides et plus intelligents que lui, auxquels il a tout intérêt à accorder de l'initiative. De par sa naissance il participe en effet à la lourdeur violente des éléments de l'en-bas et se révèle plus courageux, plus dévoué à sa mère, plus entraîneur d'hommes et glorieux dominateur que calculateur raffiné. Conscient de ne pas se suffire à lui-même, il fixe seulement chaque matin les grandes lignes ou le canevas de la création du jour; et, sur un tel canevas, ses gardiens très minutieux et très astucieux pourront broder en assurant, comme il l'espère, le parachèvement de son oeuvre. Or de même que Y~du est jugé se démultiplier en autant de Y~du personnels qu'il y a de "champs du Tàgm" dont il a confié l'exploitation à des âmes, la fonction de surveillance et de perfectionnement de sa création assumée par ses neveux est jugée se démultiplier en autant de génies personnels aidant chacune à expl0iter le plus intelligemment possible le lot de ressources dont elle dispose. C'est cette particularisation de leur action au profit de toute personne que l'on appelle son cabl, et la connivence de ce cab1 avec son Yêdu est si étroite que la boule de terre pétrie sur laquelle- il reçoit la. plupart des sacrifices qui lui sont dûs est communément désignée du nom de Y~du. 18

Chargé de contrôler la bonne exécution du programme prénatal arrêté devant Dieu, et faisant preuve en ce domaine d'un perfectionnisme rigoureux, le cabl agit bien souvent, semble-t-il, en simple agent de la fatalité. Il est toutefois habilité à prendre avec ce programme certaines libertés en y pratiquant divers élagages et en y ajoutant toutes les précisions ou compléments utiles qui lui font défaut. Prenant soin de son protégé jusque dans le détail, il l'aide de jour en jour à faire le meilleur usage de ses aptitudes, à rencontrer et bien saisir pour cela les chances qu'il mérite, à aboutir dans ses entreprises et à se tirer d'affaire en toute circonstance en se montrant malin. Le fondement que l'être humain conserve au niveau du monde de l'origine, sous forme d'un certain lot de virtualités enfouies comme des semences dans un invisible champ de culture, lui procure donc certes: - un potentiel de vigueur, attaché à la propre substance, matérielle et chaleureuse, des virtualités en question, contrôlé par Pwokpelk. - un potentiel de maîtrise de soi, du groupe dont il a charge et du terrain cultivable, tenant à une collection de puissances limitantes descendues du Ciel par Yçdu en même temps que l'âme, propres à empêcher telle et telle virtualité de venir au monde à la façon dont une pierre qui écrase le sol empêche de germer toutes les semences enfouies par dessous. Il est cont rôlé par Tîgban. - enfin certaines capacités professionnelles et certaines dispositions caractérielles ou inclinations vers tel ou tel type de rapports ou d'activité, qui le personnalisent au premier chef. Elles sont contrôlées par le mâdaâ qui veille à en assurer une expression harmonieuse procurant aisance et joie de vivre. Mais à l'essence même des virtualités est en outre attaché, sous forme de génie personnel, la faculté d'en tirer le meilleur parti. Alors que toutes les virtualités, bien qu'appropriées par Y~du, sont en réalité l'oeuvre de sa Mère, les dispositions prîses par lui pour en ordonner l'expression temporelle en profitant des services d'une moitié de ses neveux célestes en sont l'oeuvre spécifique et méritent bien mieux encore l'appellation de Tàgm, c'est à dire de chose créée ayant été définie et composée par lui, création fondamentale dont l'univers phénoménal n'est que la transposition. Dans le tàgm de chaque homme il nous, faut donc distinguer: - d'une part le tàgm-kpaab lui accordant trois sortes de capacités de base,
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- d'autre part la capacité additionnelle sement usage. Cette capacité supérieure, du Dieu-Créateur et de ses acolytes, lui voie d'accès aux possibilités qui lui ont du cabl, complétant les trois premières que des ancêt res.

d'en faire judicieuémanant directement ouvre une quatrième été attribuées, celle où n'entrent en jeu

Les quatre voies mises au total en évidence sont respectivement associées: . à l'élément Terre (élément du Tàgm) en ce qui concerne celle du cabl, . à l'élément Feu (ou Sang) en ce qui concerne celle de Pwokpelk,

Figure 2 : Structure des voies d'accès tàgm-kpaab 20

aux ressources

du

. à l'élément Eau (propre à dominer la chaleur) en ce qui concerne celle de Tigban, . à l'élément Air en ce qui concerne celle du mâdaâ ou du mi~l,. principe du souffle de vie. Une cinquième voie, celle du père défunt appelé kpiemjwa, ou jwa tout court (l'homme ou le "garçon"), du même nom que l'Homme céleste, est l'indispensable voie première donnant le moyen d'emprunter chacune des aut res. Elle est en correspondance avec un cinquième élément (l'Ether) autour duquel gravitent les quatre premiers.
3

- LA

COMMUNICATION DIRECTE ETABLIE PAR LES ANCETRES AVEC LE MONDE DE L'ORIGINE

Comme.,'tout événement ne se réalise qu'un mois environ après avoir été décidé par le Créateur et ses acolytes, quiconque veut attirer l'attention de ses invisibles protecteurs sur un malheur qui le menace afin qu'ils s 'y opposent à temps, mais quiconque surtout veut être prémuni contre une persistance des dérangements ne manquant pas de le frapper aussi longtemps qu'en échange d'un bienfait obtenu il n'a pas exécuté le sacrifice convenable, et veut évidemment qu'aussitôt ce sacrifice rendu l'entité qui le réclamait en soit informée pour cesser de le faire souffrir, a besoin qu'un canal de communication instantanée, n'acheminant que de l'information, double la voie de transport par laquelle les événements se trouvent lentement acheminés jusque sur terre, et puisse fonctionner dans les deux sens. A cette seule condition les vivants peuvent être avertis de ce qui se prépare ou s'est déjà passé pour eux à même le monde de l'origine, et les entités en position d'y intervenir être inversement averties des prières et des sacrifices qui leur ont été adressés. A cette seule condition la culture de leurs champs de substance invisible par leurs ancêtres et leurs génies personnels est donc accomplie efficacement et sans douleur. A cette seule condition, n'étant plus réduit à lutter de son mieux contre le sort, mais étant admis à contribuer à sa propre création, libéré à l'occasion de l' enchaînement des causes et des effets, ils sont en mesure de devenir hommes au sens fort du terme. Un tel canal de communication entre le monde de l'origine et le monde visible est établi par des âm es d' ancêt res. Une âme humaine, on l'a vu (tome 1, p. 64-66, 69-72, et 294), est constituée par l'intime association de deux catégories de nib résidant initialement dans deux zones antagonistes du Ciel, chaque catégorie comprenant une série de couples
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de nib (un mâle associé à une femelle) échelonnés sur plusieurs générations (autant qu'il en faut pour composer un véritable lignage). Ayant été prélevés là-haut par Y~du, ils se retrouvent asservis par lui à la manifestation d'une même portion de la substance du monde. Alors qu'au Ciel ceux de chaque catégorie demeuraient très éloignés de ceux de l'autre, les voici presque accolés à eux du vivant de l'individu, les uns enveloppés par les autres à la façon dont une zone d'ombre floue enveloppe l'ombre dense du corps. Pareil rapprochement est cependant compensé, à l'intérieur de chaque catégorie, par leur déploiement en ordre hiérarchique, depuis le niveau du Tàgm jusqu'au monde visible, de façon à acheminer vers ce dernier, de proche en proche, les messages créateurs qui les concernent et y assurer leur transcription en phénomènes. Les premiers, les mâdam-nib (nib en charge de la vie), que j'appelle esprits vitaux, sont chargés d'entretenir les apparences extérieures, physiques ou objectives de l'hom me ; et les seconds, les nidam-nib (nib en charge de la vision) que j'appelle esprits pensants ou imaginants, sont chargés d'entretenir parallèlement pour lui des apparences intérieures, imaginair~s ou conceptuelles.(5) La mort met fin pour l'hom me à toute production par ses esprits de phénomènes physiques ou mentaux. Elle le fait irrémédiablement disparaître ainsi du monde des vivants. Nul ne peut plus repérer sa présence dans les enchaînements moins subtilement présent! Toute la colonne de ses esprits vitaux, ne devant plus le maintenir en vie, se replie sur le monde de l'origine, auprès de son tàgm-kpaab, de son Y~du et de son principe vital (mi~l). En compensation toute la colonne de ses esprits pensants se replie sur le monde visible, auprès des membres de sa f.amille, de Sorte que les revoilà aussi éloignés de

rationnels de causes et d I effets...

Pourtant il n 'y reste pas

leurs partenai res qu I ils ne l'étaient

au Ciel où ils iront

reprendre place beaucoup plus tard. Ni les uns ni les autres ne sont plus en état de transposer en phénomènes la moindre virtualité du Tàgm, mais forment les deux bouts d'un même champ de conscience étiré comme un cable de transmission entre le monde de l'origine et le monde visible L'établissement d'une telle connexion parut si indispensable aux hommes pour assumer pleinement leur humanité qu'à l'origine des temps ils demandèrent eux-mêmes la mort à Dieu. Plus exactement ils étaient alors partagés entre deux tendances contradictoires: leurs esprits vitaux ne voulaient évidemment pas de la mort tandis que leurs esprits pensants plus avisés en percevaient l'avantage. Bien plus astucieux, et 22

opérant de connivence avec le Créateur, les esprits pensants laissèrent leurs adversaires agir en premier et choisir comme messager pour adresser leur requête à Dieu l'animal domestique le plus rapide qui est le chien. Pour transmettre aussi la leur ils ne trouvèrent à leur disposition que la chèvre, et qui plus est une chèvre dont les esprits vitaux, pour s'assurer un plein succès, avaient pris soin de casser une patte. Or malheureusement pour ces derniers, le chien était de nature à représenter devant Y~u les esprits pensants et avait partie liée avec eux. Il s'arrangea pour traîner en route en quémandant de la nourriture dans les habitations, tant et si bien que la chèvre boiteuse le devança et arriva la première chez Y~ YÇdu la reçut et accepta la requête en faveur de la mort dont elle était porteuse, mais il l'accepta au nom de ceux que la chèvre était normalement destinée à représenter, en y condamnant essentiellement les esprits vitaux. Quand le chien se présenta à son tour devant lui, demandant préservation de la mort, il lui annonca qu'une décision contraire avait déjà été prise. Cependant, en toute justice, il s'arrangea pour lui accorder aussi satisfaction, la lui accordant au profit de ceux qu'il était normalement destiné à représenter, c'est à dire au profit des esprits pensants qU'il toléra correctivement de ne pas reprendre chez lui. Les esprits pensants triomphèrent donc sur toute la ligne. Non seulement ils obtinrent gain de cause, un retrait du monde visible entraînant la mort de l'homme, mais ils furent assez habiles pour obtenir que ce retrait ne concernat que leurs concurrents.(6) En conséquence de cet événement primordial un ancêtre reprend pied, par ses esprits vitaux, sur le monde de l'origine où il peut dès lors intervenir, mais garde pied(7), par ses esprits pensants, dans le monde visible où il reste informé de ce qui se passe, où il reçoit les prières et les sacrifices qui lui sont adressés et où il peut avertir immédiatement les vivants de ce qui se décide pour eux dans l'invisible. Il arrive cependant qu'à la suite d'une mort affreuse ou violente, tenant parfois lieu de sanction divine, les esprits vitaux libérés de leur tâche restent attachés au monde visible en raison du mal commis ou par le regret trop vif de le quitter, et soient ainsi provisoirement ou définitivement empêchés d'aller reprendre pied sur le monde de l'origine. Les âmes dont ils constituent l'un des pôles se trouvent dès lors condamnées à l'errance et vi revoltent sans arrêt de ci de là comme des couples de papillons. En attendant de trouver éventuellement l'apaisement leur permettant d'intégrer enfin la communauté des ancêtres, elles ne savent s'affirmer qu'en importunant les membrés vivants de leur famille qui doivent s'en protéger en installant des "pots de protection" remplis
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logés au Ciel dans leurs zones respectives

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Monde d'en-dessous

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nidam-nib Monde visible

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>~9~kP"k .~~tâ! .âda.-nib (+) et nîda.-nib (-) du vivant de l'homme, associés à la réalisation des virtualités d'un même tàg.-kpaab

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Monde d'en-dessous

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Niveau du Tàgm

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.âda.-nib (+) et nida.-nib, après la mort de l'homme, définissant un même champ de conscience étendu entre le monde visible et le monde de l'origine Figure 3 : Les trois états des deux catégories de nib de l'homme (durant le sé 'our de l'âme au Ciel, durant la vie sur terre et dans l'exercice d'une fonction d'ancetre 24

Esprits de la nature formant la chaine entre le monde de l'origine et le monde visible. Le canal de communication des messages créateurs passant de l'un à l'autre est symbolisé par un unique cheveu linéairement déployé

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Couple d'esprits de la nature exceptionnellement repliés sur le monde visible. Chacun d'eux est alors comme enveloppé dans son unique cheveu. Figure 4 : Esprits (nib) de la nature et hors service en service
25

de racines à l'intérieur ou devant l'entrée de leur cour d'habitation. Au contraire de ceux de l 'homme, les autres esprits au service de y~u ne sont pas sujets à la mort. Tout le temps que dure leur esclavage dans le monde d'en-bas (estimé à 330 années lunaires), ils ne cessent de canaliser jusqu'au monde visible des messages créateurs émanés du Tàgm. Quand l'une des formes dont ils assuraient l'entretien disparaît du monde visible, ceux d'une même colonne prennent aussitôt charge d'une autre forme i on les imagine reliés chacun à celui qui lui fait suite par le déploiement linéaire, dans le courant des souffles vitaux, du seul cheveu qui lui pousse sur la tête, projeté ainsi vers l'avant comme une antenne directionnelle ou comme un fil conducteur (cf. figure 4). Accidentellement toutefois, ils subissent aussi des sortes de "mauvaises morts" ou de morts violentes à la suite desquelles ils se retrouvènt hors service durant un certain temps. Toute la colonne qu'ils formaient se repliant pareillement sur elle-même, ils deviennent errants dans le domaine de la création qui leur avait été affecté. Seuls les pola, qui se retirent en brousse, se rendent assez couramment visibles, enveloppés dans leur long cheveu qui, n'ayant plus besoin d'être déployé, s'enroule autour d'eux comme une sorte de filet, ou d'éteignoir, à l'intérieur duquel ils disparaissent à moitié. Les kpâkpaii, qui se retirent dans les mares et les cours d'eau, dans un élément qui ne convient pas à l'hom me, ne se font pas normalement voir (8), mais seulement entendre. Les pêcheurs ne découvrent d'eux que des touffes de cheveux qu'ils ont abandonnées à des racines ou à des branchages immergés (comme le font de leur côté les pola aux arbres et aux arêtes rocheuses). Les fâfâdi, fort dangereux, et eux aussi très chevelus, se font trè& r"arement voir car ils traînent surtout à l'intérieur de la terre. (Ne se voient que les tourbillons jugés provoqués par les âmes des femroes mortes en couches ou sans enfant, attirées dans la compagnie de leurs frères en service et identifiées à cause de cela par le même nom.(9) 4 - LE ROLE DU CABL DANS LA COMMUNICATION DIVINATOIRE En mesure d'obtenir lui aussi l'envoi exceptionnel au monde d'événements bénéfiques dont il attend d'être payé par des sacrifices, le cabl, agissant en entité intelligente et non pas seulement en pourvoyeur de robustesse, en équilibra26

teur ou en représentant de la tradition, prend en outre connaissance de la meilleure façon dont son protégé a intérêt à agir pour exécuter au mieux son programme de vie et ne manque pas de le lui faire connaître. A la différence des ancêtres il reste cantonné au seuil du monde d'en-bas et n'a pas pied dans le monde visible. Pour être tenu informé de ce qui se passe dans ce dernier, notamment des prières qui lui sont adressées et des sacrifices qui lui sont rendus, et pour communiquer à un vivant ce dont il juge bon de l'avertir, il lui est donc nécessaire de recourir à un ancêtre, et celui placé pour cela à son service n'est autre que le père défunt du chef de famille. Par le canal de ce père est aménagé dans le monde des vivants une ouverture permanente vers le fondement secret de toute chose, un espace singulier où ne prévalent pas les principes de l'économie et du moindre effort car les arrangements qui s'y opèrent n'exigent aucune pein~ (l0), dans lequel l'au-delà n'est certes pas réellement présent mais n'en est pas moins rep résent é. En plein univers objectif, où tout se mesure et tout se prévoit, se produisent là des événements non programmés un mois à l'avance, se taillant place dans le vaste domaine abandonné au hasard où, sous l'effet d'influences inapparentes, peut être accordée de la chance. Y trouvent également droit de cité des comportements inutiles et gratuits, purement symboliques, ne changeant directement rien aux événements en cours, mais propres à induire des entités invisibles à modifier sans qu'on le sache l'engendrement du futur. Et en plein univers mental apparaissent parallèlement, dans les régions inorganisées qui s'y prêtent, autour des points d'émergence analogues à des volcans par où l'inconscient se rappelle à notre attention sous forme de bouillonnements inapprochables, sans venir là bousculer la pensée pratique, la réflexion théorique et l'imagerie personnelle, des prises de conscience ou visions intuitives, non déduites de quelque savoir et totalement injustifiables, ayant valeur de communication divinatoire. En plus de l'univers physique où l'insèrent ses esprits vitaux et de l'univers psychique parallèlement entretenu pour lui par ses esprits pensants, l'homme se voit ainsi doté d'un troisième univers qui enveloppe ou traverse les deux premiers de part en part et en détourne à son profit divers éléments: celui des actes de renvoi aux sources du sens et celui des phénomènes merveilleux provoqués par chance, par inspiration 'Ou incantation, entretenu pour lui par les esprits . pensants du père défunt de sa famille. Ce père, qui continue paradoxalement à produire ou con27

trôler de la sorte de nombreux phénomènes sans cause décelable, présidant à un ensemble de comportements et de représentations symboliques qui permettent à la société de respirer, jouit d'un statut très singulier par rapport à celui de tout autre ancêtre. Considérant qu'il n'a pas encore véritablement quitté le monde des vivants (cf. tome 1, p. 175-178) e,t que son cabl ainsi que les deux puissances Tag-pwo et Tag-jwa qui lui sont associées doivent continuer de l'aider à y remplir son nouveau rôle, on conserve soigneusement après sa mort, alors que tous ceux des aut res défunts sont abandonnés ou jetés, ses trois autels de Y~du (transporté en dehors de l 'habitation), de Bàlu et de Bàbebl, et l'on continue de leur sacrifier. 4

-1-

Les puissances

spécialisées

du cabl

Déclenchant lui aussi, à l'occasion, des événements imprévus relevant de sa compétence, le cabl proprement dit, à qui l'on sacrifie sur l'autel du Y~du personnel, garde la possibilité de faire agir complémentairement quatre puissances spécialisées identifiées par les autels de Y~mQn, Y~dong, Bàlu (Tag-pwo) et Bàbebl (Tag-jwa) (cf. tome 1, p. 94-97). - Quand le cabl tout court intervient, il déclenche l'envoi au monde d'événements que les propres nib du sujet suffisent à canaliser jusqu'à ce dernier. Pour accuser le fait qu'il n'a nul besoin de les accompagner lui-même à destination, et que son attention ne doit donc pas être attirée vers le monde, on ne lui verse jamais de bière de mil en lui sacrifiant, comme on le fait à destination de toute autre entité invisible (jinl excepté). Quiconque, dit-on, répandrait de la bière de mil sur son Y~u deviendrait fou car son Y~du, rendu ivre, agirait à plaisir n'importe comment. - Cependant quand l'une des quatres puissances du cabl intervient, elle requiert toujours la collaboration du père défunt: Du Y~mQn et du Y~dong, qui en sont remerciés lors des cérémonies de Y~mQna, l'un arrache du monde de l'origine l'expression d'un mauvais projet prénatal (Yêmob) dont le sujet veut être débarrassé, l'autre en attire aussitôt l'expression dans l'abîme où tous les événements disparaissent par l'ouest. Mais il n'en faut pas moins guider tout au long cette expression afin qu'elle emprunte à travers brouse un chemin la maintenant franchement écartée de l 'habitation. Pareil détournement ne peut être réalisé par les propres nib du sujet qui sont faits pour tout acheminer jusqu'à lui; il doit l'être, avec l'appui des sâpola, par le père défunt du chef dé famille dont l'âme sert en quelque sorte de bras de levier au cabl pour pousser par où il convient, à la façon
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dont on on pousse un caillou du bout d'un bâton dont on tient en main l'autre bout, le mal à précipiter sans dom mage d'est en ouest jusqu 'à sa fin. Bàlu (Tag-pwo) fait naître pour le sujet les occasions qui lui semblent nécessaires pour une meilleure exécution de son programme prénatal, et les multiplie au besoin. Encore faut-il que le sujet rencontre ces occasions ou qu'elles se présentent à lui j et à cet effet le père défunt doit encore être utilisé, comme une sorte de bras articiel, pour les diriger où il convient. Bàbebl (Tag-jwa) est celui qui permet complémentairement au sujet de saisir les meilleures occasions qui s'offrent à lui, mais écarte aussi de lui les mauvaises et le détourne des occasions qui ne font plus que le distraire de son but, ce à quoi il ne parvient également qu'avec l'assistance du pere défunt. Du fait que leur action nécessite une attention constante à ce qui se passe dans le monde, où elles se rendent_ pour ainsi dire présentes par l'intermédiaire du père défunt,. ces puissances spécialisées du cab} reçoivent des libations de bière de mil lors des sacrifices qui leur sont rendus.
4

-

2

-

Les deux puissances

intervenant

dans la divination

Le cabl n'agit pas uniquement en pourvoyeur d/événements mais aussi en informateur de ce qui se décide pour les vivants à même le monde de l'origine. Ce second rôle échappe toutefois au cabl proprement dit qui, presque confondu avec le Y~du personnel, se dispense pour agir des services du père défunt et, en position royale, ne se laisse orienter en aucune manière vers le monde visible. Il échappe également à Y~mQn et Y~dong qui ont l'aspect des composantes mâle et femelle d'un même génie de la fatalité, fait pour extraire du tàgm-kpaab tout ce qu'il a été prévu d'en exprimer et pour renvoyer le moment venu vers l'abîme de l'ouest qui les attend toutes les expressions qui en sont sorties. Il reste le fait du Bàlu (Tag-pwo) et du Bàbebl (Tag-jwa) qui ont l'aspect des composantes femelle et mâle d'un même génie de la chance et dont les autels sont effectivement installés chez tout devin dont ils représentent la part la plus éminente du tàgm. Bàlu et Bàbebl méritent d'être également installés chez tout chef de tam ille (qu'il taut donc ini tier aussi au jabaat) de façon à porter chance à sa maisonnée. Ce n'est que pour être intervenu à cette fin au seuil du monde de l'origine en y provoquant l'émission d'événements nouveaux qu'ils sont remerciés par des sacrifices. Quand ils n'ont fait que chercher de bonnes informations à communiquer aux hommes sans les
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gratifier

de

satisfactions
j

concrètes,

point

n'est

besoin

de

leur en adresser

le devin qu I ils inspi rent se contente

donc

d'appeler son tàgm et son père défunt avant et pendant une consultation, d'adresser une prière à Bàbebl avant de sortir exercer dans une famille qui a fait appel à lui, et d'associer

ses cordelettes

divinatoires, les cicili représentatifs

.

de nidam-

nib et les mi~l-tÎgbana autres que le sien qu'il transporte éventuellement dans sa sacoche, à un sacrifice à Bàbebl en les étalant au sol par devant sans y répandre du sang. Pour révéler ce qU'ils savent à un devin Bàlu et Bàbebl se mettent en contact avec les mâdam-nib (+) de son père défunt retournés siéger à même le monde de l'origine. L'information est aussitôt répercutée jusqu'aux nidam-nib (-) situés à l'autre bout du champ de conscience de ce père défunt. De même que chez tout vivant les mâdam-nib forment couple avec les nidam-nib, les nidam-nib (-) de ce père vont
NÎdall-nib du père défunt

+ lIâdam-nib~ du devin. NÎda~ du devin

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Territoire du

./ / /.

I I

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Tàgll

( làgll-tin) Figure 30 5 : Illustration le monde de la relation de l 'ongme du devin avec

alors se porter, non vers les nidam-nib (-), mais vers les mâdam-nib (+) du devin et interfèrent avec eux. C'est le résultat de cette interférence que "voient" et "jugent" enfin les nidam-nib de ce dernier qui, comme il l'explique, sent les paroles lui venir. d'abord au coeur (principal organe vital) avant qu'il n'y réfléchisse et ne les communique à son consultant. Com me on le voit un devin n'aurait aucun moyen de pratiquer son art sans la collaboration des deux puissances appropriées de son cabl et sans celle de son père défunt. Mais nul individu n'arrive lui-même à prendre contact avec le monde de l'origine; ce sont des entités représentatives de celui-ci qui, en vue d'assurer le bien de tous, entrent en contact avec lui. La carrière divinatoire n'est pas de celle que l'on embrasse par ambition à l'issue de quelque apprentissage. Qui prétend y entrer de la sorte ne devient jamais qu'un farceur. On y est dirigé à l'initiative de son cabl et de ses aieux qui, le moment venu, décident d'accorder pour y réussir toute l'assistance nécessaire. Leur appui étant acquis, il ne reste à l'élu qu'à affiner ses facultés intuitives en absorbant un "médicament" appelé tin-buntr ("chose de jugement de la terre", de la terre invisible bien entendu), à s'entrainer légèrement auprès d'un maitre à la manipulation des cordelettes et à l'usage de leur symbolisme, enfin à obtenir à ce sujet toutes les explications appropriées jusqu'à en découvrir le parfait agencement. 5

-

COMMENT SE REVELE UNE VOCATION DE DEVIN

Qui est appelé à devenir devin se voit, au moment d'entamer la troisième phase de son existence, mais exceptionnellement un peu plus tôt (11), plus sérieusement détourné que ses camarades des activités de production ( de biens consommables et d'enfants). Non seulement il n'y participe plus directement, mais encore il s'en désintéresse, au point parfois de les diriger de travers, en se sentant bien davantage attiré par le merveilleux. Quand le moment est venu en effet pour un homme d'incliner du côté du monde de l'origine, le niveau d'activité de ses mâdam-:nib diminue cependant que celui de ses nidam-nib augmente. De ce fait des nidam-nib de défunts prennent aisément ascendance sur ses mâdam-nib et, selon sa sensibilité particulière à leur égard comme en fonction du destin qu'il s'est choisi, il peut lui arriver de se laisser détourner par eux vers les réalités de l'au-delà. Ce mouvement de conversion est dans l'ordre des choses. 31

Convenablement maîtrisé, il devient source d'un enrichissement considérable de l'existence. Cependant le premier mouvement du mâdaâ, habitué à encourager l'application de son protégé à la vie, est de s'y opposer pour ne réussir en fin de compte qu'à le perturber tout à fait. En tentant de le rappeler à l'ordre il détourne son attention vers lui tout en se gardant d'établir en sa faveur une cam munication avec son tàgm, et le maintient ainsi dans un état de tourment qui ne débouche sur rien. Plus rarement, au lieu du mâdaâ, c'est la grand' mère ou la mère défunte, ou le père défunt (alors distinct de celui du chef de famille), qui tente en vain d'agir dans le même sens. Mais parfois aussi aucun défunt n'intervient et ce sont les propres nidam-nib du sujet, forts de leur puissance, qui tentent de le retenir à leur profit dans le domaine de l'imaginai reo Un tel dérangement de ses mâdam-nib par des nidam-nib (ceux de son mâdaâ, d'un autre défunt, ou les siens propres) provoque une absence au monde et une incapacité d'y tenir son rôle. Le sujet agit en écervelé et n'a plus de suite dans les idées. Il divague, disparaît plusieurs jours en brousse au risque de graves mésaventures, sombre éveillé dans de profondes rêveries, ou est poursuivi par des idées fixes, en proie à une complète désorientation mentale le laissant à la merci d'âmes errantes (notamment celles de personnes de même mi~l que lui mortes folles en brousse) ou d'esprits de brousse (sâpola) qui en profitent pour le poursuivre et en font parfois un aliéné. Pour rétablir la situation le cabl intervient alors à l'aide des deux puissances, mâle et femelle, identifiées par le Hàbebl et le Hàlu, qui sont destinées à limiter l'expérience vécue conformément au choix prénatal en l'enchissant cependant de tous les éléments propres à l'étoffer et la perfectionner. Il faudra l'en payer par des sacrifices qui seront accomplis lors des cérémonies de l'initiation connue sous le nom de jaba-piebl ("l'insufflation du jaba"). En atendant de les avoir reçus il laisse le sujet suffisamment tourmenté ou enfiévré, ou appauvri par ses échecs (12), pour qu'il ne puisse oublier l'obligation contractée envers lui. Au besoin il le frappe bientôt d'une maladie ou de plusieurs malheurs l'atteignant dans son entourage et pouvant aller jusqu'à la mort de femmes et d'enfants (13). Les devins consultés devront certifier que de tels troubles ont pour origine son besoin d'être initié au jabaat et non un

simple endettement

sacrificiel

à 1t égard du père défunt,
manque

du
d'é-

mâdaâ, de Pwokpelk ou de Tigban, doublé d'un gards pour ses propres mâdaâ-nib et nirlam-nib.
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