//img.uscri.be/pth/629d60ff6def5c2eb68def8094f3a14d51e832f3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 24,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La fatigue intellectuelle

De
412 pages
L'ouvrage d'Alfred Binet (1857-1911) et de son collaborateur Victor Henri (1872-1940) est le premier écrit sur ce thème traité dans une perspective expérimentale. En fournissant à la pédagogie scolaire un fondement scientifique solide, les deux auteurs se sont assigné comme objectifs d'étudier : l'effet de la fatigue sur les diverses fonctions physiologiques ; et surtout les conséquences psychologiques du travail intellectuel. Ils tentent ici de préciser la notion de "surmenage intellectuel" et les conditions de sa production.
Voir plus Voir moins

LA FATIGUE INTELLECTUELLE
(1898)

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7794-5 EAN : 9782747577946

Alfred BINET et Victor HENRI

LA FATIGUE INTELLECTUELLE
(1898)

Introduction de Bernard ANDRIEU et Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7 ~rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

FRANCE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Psychologie de la mémoire (Œuvres choisies I), 2003. & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894)

A. A. A. A. A. A.

BINET, BINET, BINET, BINET, BINET, BINET,

Dernières parutions Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934),2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893),2004. Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. 1. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 voL), 2004 Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866),2004 Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2004. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004.

PRÉFACE DES ÉDITEURS

Présentation de l'ouvrage de Binet et Henri (1898)

L'ouvrage d'Alfred Binet (1857-1911) et de son élève Victor Henril (1872-1940) a été publié dans la Bibliothèque de pédagogie et de psychologie chez l'éditeur parisien Schleicher. La fatigue intellectuelle constituait le premier volume2 de cette collection, dirigée par Binet, qui devait se grossir de plusieurs autres titres publiés les années suivantes3. Binet a en tête de remplacer la pédagogie ancienne par une pédagogie nouvelle qui profiterait des progrès récents de la psychologie expérimentale. Avec son collaborateur Henri, ils se sont assignés comme objectifs dans cet ouvrage: 10 d'exposer les diverses méthodes expérimentales auxquelles on a eu recours pour évaluer la fatigue intellectuelle; 20 d'étudier la réaction exercée sur les diverses fonctions physiologiques (circulation, respiration, nutrition, calorification, etc.);

1 Pour une biographie: cf., Nicolas, S. (1994). Qui était Victor Henri (1872-1940) ? L'Année Psychologique, 94, 385-402. 2 Le second volume devait traiter de l'éducation de la mémoire, mais ce livre ne vit jamais le jour. 3 La Bibliothèque de pédagogie et de psychologie comprendra les volumes suivants avant de disparaître: Binet, A., & Henri, V. (1898). Lafatigue intellectuelle. Paris: Schleicher. Sanford, E. T. (1900). Cours de psychologie expérimentale. Paris: Schleicher. Binet, A. (1900). La suggestibilité. Paris: Schleicher. Bourdon, B. (1902). La perception visuelle de l'espace. Paris: Schleicher. Binet, A. (1903). L'étude expérimentale de l'intelligence. Paris: Schleicher.

V

3° d'étudier les conséquences psychologiques du travail intellectuel; 4 ° de décrire avec précision les techniques utilisées pour mesurer la fatigue intellectuelle; 5° de faire la critique des résultats qu'elles ont jusqu'ici permis d'obtenir et de mettre en évidence les causes d'erreurs qu'elles peuvent entraîner. Ils se sont tout spécialement proposés de déterminer quelles étaient celles d'entre ces méthodes qui pouvaient être appliquées aux recherches faites sur tout un groupe d'enfants, sur une classe par exemple ou plusieurs, non plus au laboratoire, mais à l'école même. Le but de leur travail est en effet d'ordre pratique; c'est à donner à la pédagogie et à l'hygiène scolaire un fondement expérimental solide et bien contrôlé que tend essentiellement leur effort et en particulier à préciser la notion très vague de ({ surmenage intellectuel» et les conditions où ce surmenage peut se produire. D'une part, les auteurs ont fait une large place à l'étude critique des travaux publiés antérieurement sur ces diverses questions par des psychologues et des médecins français, allemands, anglais et américains. D'autre part, ils ont inséré en tout ou en partie dans le corps de l'ouvrage un certain nombre de mémoires qu'ils avaient fait paraître dans l'Année psychologique. L'ouvrage se divise en deux parties: la première traite des Effets physiologiques du travail intellectuel (pp. 33-224) et la seconde des Effets psychologiques du travail intellectuel (pp. 225-336). Ces deux grandes parties sont précédées d'une sorte d'introduction où Binet et Henri donnent d'abord un résumé rapide de La discussion sur le surmenage à l'Académie de médecine (chap. I, pp. 7-23) dans les écoles et les lycées qui s'était engagée en 1887 puis ils fournissent ensuite une Définition du travail intellectuel (chap. II, pp. 24-32). Ils défmissent le travail intellectuel comme ({toute espèce de travail que les élèves accomplissent à l'école, soit pendant la classe, soit pendant l'étude (...) ce qui prédomine c'est la concentration de l'attention et lejeu de l'intelligence» (p. 24-25) puis présentent une esquisse sommaire des principales formes et des diverses modalités du travail intellectuel (court vs. prolongé; intense vs. modéré; volontaire vs. automatique) et caractérisent brièvement les méthodes (calcul mental, problèmes, mémoire, lecture) auxquelles on a eu recours pour déterminer les variations qu'amènent les diverses conditions physiologiques et psychologiques dans sa quantité et sa qualité ainsi que les modifications physiques et mentales qu'il provoque dans l'organisme.

VI

Effets physiologiques du travail intellectuel

Dans la première partie sur les Effets physiologiques du travail intellectuel (pp. 33-224) les auteurs ont traité des réactions
physiologiques provoquées par le travail intellectuel en général

prolongé, intense ou modéré - et les ont comparées à celles que provoque le travail physique; dans la seconde partie sur les Effets psychologiques du travail intellectuel (pp. 225-336), c'est plus spécialement de la fatigue intellectuelle et en particulier de la diminution de la capacité d'attention sous l'influence d'un travail mental soutenu qu'ils se sont occupés. - Le premier chapitre (pp. 33-59), intitulé Influence du travail intellectuel sur le cœur, est consacré à l'étude de l'action exercée par le travail intellectuel sur la vitesse (p. 35 et suiv.) et le rythme (p. 44 et suiv.) du cœur. Des recherches originales des auteurs sont ici présentées ainsi que des résultats de travaux déjà publiés dans des revues étrangères par divers chercheurs et dans L'Année Psychologique par Binet et Courtier4. On sait que le travail physique provoque une accélération du cœur; lorsqu'il est très intense, il détermine cependant un ralentissement. Le travail intellectuel court et intense, dont le type est le calcul mental, détermine lui aussi une accélération; lorsqu'il est prolongé, il tend à ralentir le cœur. Le rythme subit également des modifications: les irrégularités s'effacent, les battements s'égalisent. Il semble que la force propulsive du cœur soit augmentée, puisque son accélération coïncide avec une augmentation de pression qui devrait le ralentir. Le second chapitre (pp. 60-98), intitulé
-I

- court

ou

Binet, A., & Courtier, J. (1896). La circulation capillaire dans ses rapports avec la

respiration et les phénomènes psychiques. L'Année Psychologique, 2, 87-167. Binet, A., & Courtier, J. (1897). Les changements de forme du pouls capillaire aux différentes heures de la journée. L'Année Psychologique, 3, 10-29. Binet, A., & Courtier, 1. (1897). Les effets du travail musculaire sur la circulation capillaire. L'Année Psychologique, 3, 30-41. Binet, A., & Courtier, 1. (1897). Effet du travail intellectuel sur la circulation capillaire. L'Année Psychologique, 3, 42-64. Binet, A., & Courtier, J. (1897). Influence de la vie émotionnelle sur le cœur, la respiration et la circulation capillaire. L'Année Psychologique, 3, 65-126.

VII

Influence du travail intellectuel sur la circulation capillaire, reproduit en partie plusieurs des mémoires de Binet et Courtier, insérés dans les volumes II et III de L'Année psychologique (1896 et 1897)5. Après avoir décrit les appareillages utilisés (p. 61 et suiv.) et les résultats principaux des recherches de Mosso sur les variations de la quantité de sang dans le cerveau (p. 77 et suiv.) pendant l'activité intellectuelle (le cerveau augmente de volume pendant le travail mental; cet afflux de sang est provoqué par les perceptions subconscientes comme par les représentations conscientes; il n'a pas lieu au début du travail cérébral, mais quelque temps après; on ne sait par quel mécanisme se produit cet accroissement de la circulation cérébrale, mais il est fort douteux qu'il soit en rapport avec une vasoconstriction périphérique), les auteurs traitent des modifications de la circulation capillaire de la main (p. 86 et suiv.) sous l'influence du travail intellectuel, étudiées surtout au moyen du pléthysmographe de Hallion et Comte. Ils ont constaté que le travail mental court et intense (pp. 86-92) détermine une élévation du tracé capillaire, suivie d'une vasoconstriction réflexe, qui s'exprime par une diminution de volume de la main et un rapetissement du pouls, qu'accompagne parfois une accentuation de sa forme et plus souvent un amollissement de la pulsation. Lorsque le travail intellectuel est prolongé (pp. 92-97) pendant plusieurs heures et s'accompagne d'une immobilité relative, il détermine, en même temps que le ralentissement du cœur, une diminution de la circulation capillaire et périphérique. Le troisième chapitre (pp. 99-127) qui traite de l'Influence du travail intellectuel sur la pression du sang, est pour la plus large part pris du mémoire de Binet et Vaschide6 sur ce sujet, inséré au tome III (1897) de L'Année psychologique. Les recherches ont été faites au moyen du sphygmomanomètre de Mosso, légèrement modifié: elles ont montré qu'un calcul mental difficile élève la pression de 20 mill. de mercure, un travail physique d'intensité moyenne, de 30 mill. « Il y aurait lieu de faire des expériences sur le travail intellectuel prolongé pour voir si la fatigue mentale s'exprime bien dans les changements de pression du sang. Ces recherches pourront être faites dans les écoles» (p. 127). Dans le quatrième chapitre (pp. 128-145), Binet et Henri ont donné un résumé
5

Binet, A., & Courtier,
Psychologique,

J. (1897).
3, 42-64.

Effet du travail intellectuel

sur la circulation

capillaire. et du

L'Année
6

Binet, A., & Vaschide, N. (1897). Influence du travail intellectuel, des émotions travail physique sur la pression du sang. L'Année Psychologique, 3, 127-183.

VIII

critique des travaux publiés sur l'Influence du travail intellectuel sur la température du corps et sur la production de chaleur; ils ont passé en revue très rapidement les travaux relatifs aux variations de la température périphérique (pp. 135-137) et se sont plus longuement étendus sur les résultats des recherches expérimentales relatives aux modifications de la température centrale (pp. 137-145). Tout ce que l'on peut affmner avec vraisemblance, c'est que le travail intellectuel augmente la température du cerveau (ce chapitre ne contient pas l'exposé de recherches originales). Le cinquième chapitre (pp. 146-166), consacré à l'Influence du travail intellectuel sur la respiration, est basé sur l'analyse de nombreux travaux dont celui de Binet et Courtier7 (1896). Sous l'influence du travail mental, la respiration s'accélère et devient plus superficielle; le raccourcissement porte sur toutes les phases de la respiration, mais surtout sur l'inspiration et la pause respiratoire. La quantité d'acide carbonique expiré s'accroît considérablement; les auteurs en tirent d'importantes conséquences pour la ventilation des classes. Les auteurs notent dans le sixième chapitre (pp. 167-196) consacré à l'Influence du travail intellectuel sur la force musculaire, qu'aucun auteur n'a traité dans son ensemble de cette grande question. À propos de l'influence exercée par le travail mental sur l'activité automatique neuromusculaire (pp. 168-172), ils analysent avec quelque détail le mémoire de Heinrich (Die Aufmerksamkeit und die Funktion der Sinnesorgane. Zeitschrift für Psychologie und Physiol. d Sinnesorg, vol. IX et XI), sur l'influence produite sur les muscles de l'œil par la fixation de l'attention sur des impressions sensorielles et par un calcul mental. L'examen de l'œil pendant un travail intellectuel de brève durée a montré qu'il se produit dans ce cas des phénomènes de relâchement dans tous les muscles intrinsèques et extrinsèques; la pupille s'élargit, le cristallin s'aplatit et les globes oculaires tendent à diverger. Ces résultats, de même ordre que ceux auxquels est parvenu Mac Dougall (Psychological Review, mars 1896, p. 158) dans ses recherches sur l'état des muscles des doigts pendant l'attention, ne viennent pas apporter de confmnation à la théorie motrice de l'attention. Dans une seconde section, Binet et Henri examinent l'influence exercée par le travail intellectuel sur « l'activité volontaire du système neuromusculaire » (pp. 172-180), étudiée au moyen du dynamomètre et de l'ergographe de Mosso, légèrement modifié. Il semble que le travail intellectuel de courte durée
7

Binet, A., & Courtier, 1. (1896). La circulation capillaire dans ses rapports avec la
et les phénomènes psychiques. L'Année Psychologique, 2, 87-167.

respiration

IX

(pp. 180-183) détermine comme les excitations sensorielles un accroissement momentané de la force musculaire, mais il n'existe pas sur ce point d'expériences assez systématiques pour que l'on puisse conclure avec certitude. Les auteurs signalent les chances d'erreur qu'introduit dans les expériences dynamométriques l'influence de l'exercice et celle de l'émotivité. - Le travail intellectuel prolongé (pp. 183-196), ainsi qu'il résulte surtout des expériences de Mosso (Arch. Ital. de Biologie, 1890, 13, p. 153), semble déterminer une diminution considérable de la force musculaire. Les premières contractions effectuées sont aussi fortes qu'après un long repas, mais la fatigue survient beaucoup plus rapidement et l'amplitude des contractions décroît beaucoup plus vite. La fatigue porte sur les muscles comme sur le système nerveux central. Kraepelin et Hoch (Ueber die Wirkung der Theebestandheile auf korperliche und geistige Arbeit. Psychologische Arbeiten, 1, 1896) ont cherché à établir que le nombre des soulèvements du poids de l'ergographe est en rapport avec l'état des centres nerveux, la somme des hauteurs du soulèvement avec l'état des muscles; s'il en est bien ainsi, les expériences de Mosso sur Maggiora indiqueraient que la lassitude engendrée par le travail intellectuel, bien qu'elle s'étende aux muscles, a surtout son siège dans le système nerveux central. Lorsque le travail intellectuel soutenu s'accompagne d'une émotion excitante, la force musculaire augmente tout d'abord, mais pour tomber assez vite au-dessous de la normale. «En résumé, le fait qui paraît être établi positivement est que le travail intellectuel produit une modification de la force musculaire; cette modification est différente suivant que le travail est court ou qu'il est prolongé, suivant que le travail est accompagné d'un état émotionnel ou non. En étudiant les modifications produites par le travail intellectuel sur la force musculaire il faut distinguer deux genres d'efforts: premièrement l'effort maximum que l'on peut donner une fois au dynamomètre, c'est l'épreuve de force; et deuxièmement la quantité des efforts successifs que l'on peut donner à des intervalles rapprochés, c'est l'épreuve de fond. Il semble - c'est un fait qu 'il faut contrôler par de nouvelles expériences - que sous l'influence d'un travail intellectuel court la force musculaire augmente; que sous l'influence d'un travail intellectuel d'une heure sans accompagnement émotionnel la force musculaire diminue, et cette diminution porte sur l'épreuve de répétition, c'est-à-dire sur l'épreuve de fond Enfin il semble qu'après un travail intellectuel d'une heure accompagné d'une émotion excitante la force x

musculaire augmente, mais quelque temps après elle tombe au-dessous de la normale. » (pp. 195-196) Dans le septième chapitre (pp. 197-224), intitulé Influence du travail intellectuel sur les échanges nutritifs, les auteurs se sont attachés à rechercher les modifications que pouvait amener dans l'activité de nutrition, le travail intellectuel plus ou moins prolongé. La méthode à laquelle on a eu recours jusqu'ici pour détenniner l'influence exercée sur la nutrition par les divers processus psychiques, c'est l'étude des produits de la sécrétion urinaire (pp. 200-217), mais les résultats qu'elle a fournis sont peu concordants entre eux. Binet et Henri indiquent rapidement le contenu des mémoires de Mosler, de Hammond, de Byasson, de Wood; ils exposent avec plus de détail les résultats des expériences de Mairet et de Thorion. Ce qui est constant, c'est l'augmentation de la quantité totale de l'urine et la diminution de sa densité; la plupart des auteurs ont constaté de plus que les phosphates alcalins diminuent de quantité, tandis que les phosphates terreux ne varient pas ou augmentent peu. Sur les variations de la quantité d'azote, en particulier sous fonne d'urée, nul résultat bien net n'est encore acquis. Binet et Henri insistent sur la nécessité qu'il y aurait à ne pas faire l'analyse de l'urine « totale)} recueillie dans les 24 heures, mais à prélever d'heure en heure des échantillons et à étudier les variations de leur composition en corrélation avec les oscillations, les intennittences et les accroissements momentanés du travail intellectuel. Binet a simultanément abordé ce problème par une autre méthode en étudiantS dans quatre écoles nonnales d'instituteurs ou d'institutrices les variations de la consommation du pain (pp. 217-221). La courbe descend assez régulièrement depuis le commencement jusqu'à la fm de l'année scolaire, Binet en induit que le travail intellectuel prolongé diminue l'appétit et il infère de cette diminution de l'appétit un ralentissement de la nutrition. Des courbes qui représentent l'alimentation des femmes détenues dans une maison centrale, présentent aussi des montées et des descentes, qui révèlent des variations dans la consommation, mais elles n'offrent pas cette direction régulièrement descendante d'octobre à juillet. Les recherches sur les variations du poids (p. 221-224) des enfants des écoles faites par Wretlind, Vahl, MaIling-Hansen et Schmidt-Monnard montrent que J'accroissement de poids, à partir surtout de huit ans, est plus considérable en été qu'en hiver et qu'il est maximum en août et en septembre. Les
8 Pour un exposé plus détaillé: cf. Binet, A. (1898). La consommation année scolaire. L'Année Psychologique, 4, 337-355. du pain pendant une

XI

courbes du poids ne coïncident pas avec celles de la taille, qui présente en juillet et août son maximum d'accroissement; il coïncide avec la période où le nombre des malades est minimum. Binet interprète ces résultats comme ceux que lui ont fournis ses recherches sur la consommation du paIn.

Effets psychologiques du travail intellectuel

La seconde partie de l'ouvrage (pp. 225-336) se rapporte, non plus aux effets physiologiques, mais aux effets psychologiques de la fatigue intellectuelle. Le premier chapitre (pp. 225-228) porte sur des Généralités. Les auteurs notent que les recherches de laboratoire qui ont été réalisées peuvent se diviser en deux groupes. 1°0n choisit un certain travail intellectuel, on le fait faire à quelqu'un pendant un temps assez long, une heure par exemple, et on observe si la vitesse et la qualité du travail changent pendant ce temps. Ce sont donc les effets produits par le travail intellectuel sur le travail même qui sont étudiés dans ce groupe de recherches. 20 On choisit un certain travail intellectuel que l'on fait faire à une personne pendant un certain temps, et on étudie si à la suite de ce travail différentes facultés psychiques de l'individu n'ont pas été modifiées (études sur la mémoire des chiffres, les variations du seuil de la sensibilité tactile discriminative, la durée des temps de réaction, etc.). Toutes ces études de laboratoire ont été faites en Allemagne, surtout dans le laboratoire de Kraepelin à Heidelberg. Ce chapitre reproduit en grande partie une étude de la littérature faite par V. Henri9 sur le travail psychique et physique insérée dans le tome III de l'Année psychologique. Le second chapitre (pp. 229-261) présente les Recherches de laboratoire sur les Variations du travail intellectuel enfonction de la durée. Ce chapitre contient une très longue analyse du mémoire de Oehm (Experimentelle Studien zur Individualpsychologie, Psychologische Arbeiten, 1, 92152) sur les variations engendrées par sa durée même sur la qualité d'un travail intellectuel et la rapidité avec laquelle il est exécuté. Ce travail met en lumière l'action antagoniste de l'exercice et de la fatigue et montre que
9 Henri, V. (1897). 232-278. Étude sur le travail psychique et physique. L'Année Psychologique, 3,

XII

les divers individus ne se fatiguent pas de la même manière et que les divers exercices intellectuels ne produisent pas la fatigue de façon pareille. En moyenne, on peut constater que pour tout travail qui ne dépasse pas une demi-heure, la vitesse du travail augmente continuellement, et que lorsqu'il a une durée plus longue, elle diminue. Il n'est pas certain d'ailleurs que l'exercice et la fatigue mentale soient les seuls facteurs à considérer et qu'en certains cas l'émotion, la concentration plus ou moins grande de l'attention, la fatigue de la main ne jouent pas un rôle essentiel. Les six épreuves auxquelles on a eu recours ont été les suivantes: 1° Compter les lettres d'un texte imprimé en caractères romains (p. 229) ; 2° Addition de nombres d'un chiffre (p. 230) ; 3 ° Écriture sous dictée (p. 233) ; 4° Lecture à haute voix (p. 234) ; 5° Mémoire des chiffres (p. 234) ; 6° Mémoire des syllabes (p. 235). Binet et Henri ont étudié en grand détail les résultats numériques obtenus par Oerhn et les ont analysés plus complètement que ne l'avait fait l'auteur lui-même; ils ont insisté surtout sur des questions de méthode. En résumé, les résultats montrent que lorsqu'on fait un travail continu pendant un temps assez long, deux facteurs principaux influent sur la vitesse de travail, ce sont l'exercice acquis et la fatigue; ces deux facteurs agissent en sens contraire sur la vitesse. Le troisième chapitre (pp. 262-275) présente les Recherches de laboratoire sur l'Influence des pauses de repos sur le travail intellectuel. Les auteurs donnent une analyse critique des mémoires de Amberg (Ueber den Einfluss der Arbeitspausen auf die geistige Leistungsfâhigkeit. Psychologische Arbeiten, 1, 300-377) (p. 262) et de Kraepelin et Rivers (Ueber Ermüdung und Erholung. Psychologische Arbeiten, 1, 627-678) (p. 271) sur l'influence des intervalles de repos sur le travail intellectuel. Il résulte de ces expériences que la vitesse du travail augmente continuellement de jour en jour; l'exercice que l'on acquiert pendant une heure de travail se conserve jusqu'au lendemain et, même après 38 heures d'intervalle, il ne diminue pas. L'influence exercée par les pauses courtes (5 minutes) n'est pas très nette; elle semble cependant favorable dans l'ensemble: elles ralentissent un peu la vitesse du travail au commencement de l'expérience, elles l'accroissent à la fin. Les pauses plus longues (15 minutes) ont une action plus marquée, si elles sont placées au moment où la fatigue commence à se faire sentir. Les augmentations de vitesse sont d'ailleurs si faibles que Binet et Henri croient qu'on doit n'accepter que sous toutes réserves les conclusions qu'on a tirées de ces expériences. Les recherches de XIII

Kraepelin et Rivers (p. 271) mettent surtout en lumière l'accumulation latente de la fatigue d'une expérience à l'autre; après trente minutes de calcul, trente minutes de repos effacent les effets de la fatigue, mais le second repos ne suffit pas pour se reposer de la seconde demi-heure de travail. Il en va autrement avec des repos d'une heure. Le quatrième chapitre (pp. 276-284) présente les Recherches de laboratoire sur l'Influence du travail intellectuel sur les temps de réaction, sur la vitesse des additions et sur la mémoire des chiffres. Les auteurs ont analysé le mémoire de Bettmann (Ueber die Beeinflussung einfacher psychischer Vorgange durch korperliche und geistige Arbeit. Psychologische Arbeiten, 1, 152-208). Il a constaté que le temps de choix subissait une augmentation à la suite d'un travail intellectuel, une diminution après un exercice physique; il n'en est pas de même pour les réactions verbales, elles sont allongées dans les deux cas, mais l'allongement est moindre après un exercice physique. La mémorisation des chiffres est plus lente après un travail intellectuel d'une heure, plus lente encore après une marche de deux heures. Une action tout à fait semblable se produit sur la vitesse du calcul mental. Sur la lecture à haute voix, l'influence du travail intellectuel est beaucoup plus marquée que celle de la marche. Les conséquences qu'on peut tirer de ce travail sont importantes: il montre en effet que contrairement à ce qu'enseigne la pédagogie classique, les efforts physiques et la gymnastique ne sauraient faire l'enfant plus dispos pour un effort intellectuel, qui leur succéderait immédiatement, ni le reposer du travail mental qu'il vient d'effectuer. À ces expériences de laboratoires sont venues s'ajouter des expériences collectives faites dans les écoles par divers procédés (procédé des dictées, procédé des calculs, procédés des combinaisons). Le cinquième chapitre (pp. 285-298) présente des Expériences dans les écoles avec la Méthode des dictées. Les auteurs se réfèrent ici principalement aux recherches de Sikorsky (Sur les effets de la lassitude provoquée par les travaux intellectuels chez les enfants à l'âge scolaire. Annales d 'Hygiène Publique, 1879), Hopfner (Ueber geistige Ermüdung von Schulkindem. Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinn esorgan e, 1891, 6, 191-229) et Friedrich (Untersuchungen über die Einflüsse der Arbeitsdauer und der Arbeitpausen auf die geistige Leistungsfâhigkeit der Schulkinder. Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, 13, 1-53). Ce que le procédé des dictées met en lumière, c'est que sous l'influence de la fatigue engendrée, soit par un travail intellectuel immédiatement XIV

précédent, l'assistance à une classe par exemple, soit par la dictée ellemême, si elle est suffisamment prolongée, l'attention s'affaiblit et aussi la fonction discriminative, si bien que les mouvements d'articulation voisins les uns des autres sont aisément confondus. Par la suite, Binet et Henri donnent la préférence au procédé de la dictée pour mesurer la vitesse avec laquelle se fatiguent les élèves; le calcul et la mémorisation des chiffres ne donnent pas de résultats très nets, parce que les effets de l'exercice viennent masquer en partie ceux de la fatigue. Le sixième chapitre (pp. 299-309) présente ainsi des Expériences dans les écoles avec la Méthode des calculs. Il résulte des travaux de Bürgerstein (1891), de Laser (1894), de Holmes (1895) et de Richter (1895) que la fatigue semble croître plus rapidement que ne s'améliore par l'exercice l'aptitude à calculer, le nombre des fautes s'accroît un peu plus vite en effet que le nombre des chiffres calculés. Le septième chapitre (pp. 310-319) présente des Expériences dans les écoles avec la Méthode d'Ebbinghaus (Ueber eine neue Methode zur Prüfung genstiger Fahigkeiten une ihre Anwendung bei Schulkindem (1896). Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, 13,401-460). À la fm du XIXe siècle, l'enseignement dans les écoles allemandes était organisé de telle sorte que les enfants avaient le matin, sans récréation de plus de 15 minutes, cinq heures de classe, depuis huit heures jusqu'à une heure de l'après midi. Les élèves avaient ensuite toute l'après-midi libre, et ce n'est seulement que dans les classes supérieures où il y avait encore une ou deux heures de cours l'après-midi. Le magistrat de la ville de Breslau adressa au mois de juillet 1895 une demande à la Société d'hygiène, en la priant de le renseigner sur l'influence que l'enseignement allemand de cinq heures le matin pouvait avoir sur la santé de ses élèves; cette demande faisait suite à un certain nombre de plaintes adressées au magistrat par les parents des élèves, d'après lesquelles les enfants souffraient beaucoup d'hyperexcitabilité nerveuse et de fatigue générale. La commission d'enseignants qui fut formée à cette occasion demanda le concours du professeur Hermann Ebbinghaus 10(1850-1909) nouvellement affecté à l'Université de Breslau. Si dans un premier temps on étudia les troubles produits par le surmenage, la commission fut vite convaincue qu'il fallait aborder le problème expérimentalement et par conséquent faire des expériences dans les écoles. Certaines tentatives avaient déjà été faites pour mesurer la
10 Nicolas, S. (1994). Hermann Ebbinghaus (1850-1909). psychologue expérimentaliste. Swiss Journal of Psychology, La vie et l'œuvre 53 (1), 5-12. d'un grand

xv

fatigue mentale, en utilisant les méthodes psychophysiques de discrimination de points, mais Ebbinghaus sentait bien que ce test n'était pas une mesure appropriée. C'est dans ce contexte que furent proposées de nouvelles épreuves. La mesure de la fatigue intellectuelle fut étudiée à l'aide de trois méthodes: la méthode des calculs, la méthode de la mémoire des chiffres et la méthode de complètement. 1) La méthode des calculs. Cette méthode avait déjà été employée par différents auteurs (Burgerstein, Laser, Holmes...). La technique consistait à effectuer pendant 10 minutes des additions et des multiplications aussi vite que possible tout en essayant de faire le moins d'erreurs possible. On comptait le nombre de chiffres calculés pendant les dix minutes et le nombre de fautes commises; pour ces derniers calculs, on analysait les fautes, puisque souvent une seule erreur entraîne une faute pour plusieurs chiffres; par exemple si en additionnant 6893 avec 3108, l'élève écrivait 9991 au lieu de 10001, il n'avait commis en réalité qu'une seule erreur qui a entraîné l'inexactitude de trois chiffres du résultat. 2) La méthode de la mémoire des chiffres. Cette méthode consiste à énoncer aux élèves une série de six à dix chiffres en leur demandant d'écrire de mémoire les chiffres dans le même ordre immédiatement après leur présentation. 3) La méthode de complètement (combinaison). Cette méthode était toute nouvelle. Ebbinghaus s'était demandé quelle est la fonction principale qui caractérise un acte d'intelligence, en quoi distingue-t-on un homme intelligent d'un autre moins intelligent. Ebbinghaus dit par exemple que pour être un bon médecin il ne suffit pas d'avoir beaucoup de connaissances et d'avoir une bonne mémoire, il faut savoir déduire d'un certain nombre de symptômes un diagnostic exact, c'est-à-dire il faut savoir réunir en un tout une quantité d'éléments hétérogènes, il faut savoir les combiner. Que faut-il pour être un bon général? Les connaissances théoriques et pratiques ne suffisent pas, il faut savoir encore réunir en un tout une quantité d'éléments hétérogènes: c'est encore la fonction de la combinaison qui intervient. Par conséquent, déduit l'auteur, la fonction principale chez un individu intelligent et qui le distingue des autres c'est la fonction de combinaison, c'est-à-dire c'est la faculté de pouvoir combiner un certain nombre d'éléments hétérogènes, de savoir trouver un lien entre eux, de les synthétiser en un tout. Il semble en fait que la faculté de combinaison n'est autre chose que ce qu'on appelle en psychologie l'imagination, avec cette restriction peut-être que le terme imagination est plus vaste que le terme combinaison. En effet, lorsqu'on a deux éléments XVI

indépendants l'un de l'autre et qu'il s'agit de trouver des associations qui permettent de relier entre eux ces deux éléments, on fait par défmition un acte d'imagination. C'est donc la fonction de combinaison qui constitue d'après l'auteur la marque principale de l'intelligence. Il fallait chercher une méthode expérimentale permettant d'étudier cette fonction chez les élèves. La méthode choisie est très simple: on supprime dans un texte un certain nombre de mots et de parties de mots et on remplace chaque syllabe enlevée par un trait, on a ainsi un texte qui présente des lacunes. En tenant compte du sens de la phrase et du nombre de syllabes qui ont été supprimées; les sujets doivent remplir ces lacunes aussi vite que possible pendant cinq minutes. Binet et Henri furent très critiques envers la recherche d'Ebbinghaus (dont une version française abrégéell fut éditée par la Revue Scientifique en 1897). Mais quelques années plus tard Binet et Simonl2 (1905) utilisèrent l'épreuve des combinaisons dans leur échelle métrique originale. Le huitième chapitre (pp. 320-324) présente la Méthode de la sensibilité tactile. Lorsqu'on touche la peau avec deux pointes écartées d'un compas, la personne touchée sent bien le contact, mais souvent elle croit percevoir une seule pointe au lieu de deux; il faut que l'écart des pointes dépasse une certaine valeur limite pour que l'on perçoive nettement deux pointes. Cet écart limite s'appelle seuil du sens du lieu. Griessbach (Energetik und Hygiene des Nervensystems. Leipzig, 1895) a eu le premier l'idée de faire ces expériences sur des élèves pour voir si la force de concentration de l'attention ne variait pas après les classes, vu que toute diminution dans la force de concentration de l'attention se traduit par une augmentation de la valeur du seuil. Les résultats ont montré que les valeurs du seuil augmentent d'autant plus que le travail intellectuel précédent a été intense. Par conséquent, Binet et Henri notent que « la méthode de détermination du seuil du sens du lieu peut servir avec profit pour constater une fatigue intellectuelle chez les élèves. )} (p. 324) Dans le neuvième et dernier chapitre (pp. 325-336) Binet et Henri présentent une Comparaison des différentes méthodes psychologiques pour étudier la fatigue (Résumé et conclusion). Ce chapitre serait à citer en entier. Les auteurs notent en particulier que le
11

Ebbinghaus,

H. (1897). Une nouvelle méthode d'appréciation

des capacités

intellectuelles.

Revue scientifique, 10, 266-271. 12 Binet, A., & Simon, Th. (1905). Méthodes nouvelles pour le diagnostic du niveau intellectuel des anormaux. L'Année Psychologique, Il, 191-244. Article reproduit récemment dans: Binet, A., & Simon, Th. (2004). L'élaboration du premier test d'intelligence (Œuvres choisies II). Paris: L'Harmattan.

XVII

mérite des recherches faites dans les écoles ne consiste pas à avoir montré que la fatigue était d'autant plus forte que le travail était plus intense et plus prolongé, ce qui est une évidence, mais à avoir indiqué des méthodes pratiques qui révèlent cette fatigue, alors même qu'elle n'est pas très consciemment perçue. Binet et Henri concluent, en terminant, sur la nécessité de coordonner toutes ces recherches qui portent sur des points spéciaux. « Il faut non seulement connaître tous les signes physiques et mentaux de la fatigue intellectuelle, il faut encore savoir à quel moment chacun d'eux se manifeste et quelle est sa valeur; ilfaut déterminer si le ralentissement du cœur précède les changements de la pression sanguine, si la diminution de la sensibilité coïncide avec une diminution de l'attention, si les erreurs de mémoire qui sont révélées par les dictées se produisent longtemps après la baisse de la force musculaire. Connaître la valeur de chaque signe de fatigue, c'est savoir quel degré de fatigue il indique, c'est mesurer la fatigue; or, on ne peut connaître la valeur de ces signes qu'à la condition de connaître leur ordre chronologique. » (pp. 331-334)

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V - René Descartes. Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» : Institut de psychologie Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

XVIII

La fatigue mentale: histoire du concept de travail intellectuel

En hommage à Pierre Arnaud13 " Parce que la fatigue en ce temps-là était déjà liée à un sentiment de faute, au point de devenir une douleur aiguë" Peter Handke (1989)

De la force à la fatigue L'étude de la fatigue a été d'abord liée au problème de l'évaluation de la force physique, celle utilisée au cours du travail par l'animal puis par l'homme. Charles-Augustin Coulomb (1736-1806) est l'auteur en 1778 d'un mémoire (Vatin, 1993), présenté à l'Académie des Sciences sous le titre Mémoire sur la force des hommes14. Dans ce mémoire rédigé en 1774, le travail est défmi dans le cadre mécanique de la théorie des machines. Reprenant la mesure des capacités musculaires des hommes, déjà traitée par le physicien de la résistance de l'air (1721) et des frottements dans les poulies (1732) Jean Théophile Désaguliers (1683-1743) et Daniel Bernoulli (1700-1782) qui mettra l'accent sur le principe de conservation de l'énergie dans son ouvrage Hydrodynamica
13Merci à Pierre Arnaud pour la voie ouverte sur ces thèmes. Merci aux conservateurs de la Bibliothèque Municipale de Nancy, de la Bibliothèque de Médecine de l'Université Nancy 1 et au service inter de la Bibliothèque Universitaire de Nancy 2. 14La dernière version publiée en 1799 dans les Mémoires de l'Académie des Sciences a pour titre: Résultats de plusieurs expériences destinées à déterminer la quantité d'action que les hommes peuvent fournir par leur travail journalier suivant les différentes manières dont ils emploient leurs forces.

XIX

(1738), Coulomb distingue la force du travail. «Il y a deux choses à distinguer dans le travail des hommes ou des animaux: l'effet que peut produire l'emploi de leurs forces appliquées à une machine et la fatigue qu'ils peuvent éprouver en produisant cet effet» (1778, p. 256. Vatin 1993, p. 42). Obtenir l'effet maximum pour une fatigue donnée correspond ainsi à une bonne organisation du travail. Économique, cette défmition de la fatigue comme un maximum retrouve la conception d'Adam Smith qui, au chapitre V de ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), faisait du marché la mesure des quantités de fatigue. L'intensité de la résistance vaincue (équivalente à un poids) s'appuie sur le modèle de référence de la pesanteur. Présupposant un principe de conservation énergétique, « le ratio effet / fatigue devient alors un taux de rendement, exprimant la fraction de fatigue que l'exercice du travail parvient à cristalliser dans l'effet. L 'homme est ainsi clairement pensé comme une machine opérant une conversion énergétique de la fatigue subie en effet produit» (Vatin, 1993, p. 44). En forgeant le concept original de "quantité d'action", Coulomb veut établir le maximum d'effet utile en minimisant le total des pertes, comme la perte physiologique liée à la contrainte de fatigue. Avec Sadi Carnot (1796-1832) l'application du concept physique de "travail" aux êtres vivants ne peut plus se faire sans l'aide de ce que l'on va désigner a posteriori sous le terme de Second Principe de la Thermodynamique. Dans ses Réflexions sur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à développer cette puissance (1824), et après Denis Papin (164 7-1712), Carnot renouvelle la description énergétique en la libérant d'un modèle par trop linéaire. L'invention d'une machine sans fatigue, complétant celle de James Watt (1736-1819), évite le gaspillage d'une différence de température: Carnot, avec l'idée d'un fonctionnement cyclique, «veut décrire finalement une machine théorique indépendante de la nature de l'agent utilisé» (Maury, 1986, p. 93). La fatigue demeure une entropie témoignant des limites de l'énergie corporelle. La critique par Fr. Engels et K. Marx des conditions du pro létariat, dès 1842 à Manchester celles des classes laborieuses en Angleterre, va défmir la force de travail à l'intérieur du procès de la production du Capital: « Par force de travail, nous entendons l'ensemble de toutes les facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps et la personnalité vivante d'un homme et qu'il met en mouvement toutes xx

les fois qu'il produit des valeurs d'usage d'une espèce quelconque» (Le Capital, 2e partie, chap. IV, 3. Trad. J. Molitor). L'aliénation dédouble le concept de fatigue, d'une part en exploitation de l'homme par l'homme et d'autre part en travail forcé du corps. Ce double épuisement tant dans les modes de travail que dans les conditions de vie du prolétariat défmit une anthropologie économique qui trouvera dans l'analyse de l'école une illustration exemplaire. Le Tableau sur l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie du médecin et sociologue Louis René Villermé (1782-1863) devait favoriser l'adoption de la loi sociale de 1841 sur la limitation du travail des enfants (Braun & Valentin, 1989). Alerté sur la santé des ouvriers dès 1827 L.R. Villermé visite entre 1835 et 1837 l'industrie du coton, de la laine et de la soie depuis Mulhouse et la plaine d'Alsace jusqu'à Rouen en passant par Lille; les enfants travaillent quinze heures accumulant ainsi une «fatigue d'une journée déjà démesurément longue». L'école ne parvient pas à compenser la fatigue laborieuse: « On a bien ouvert quelques écoles du soir et du dimanche; mais des enfants fatigués par un labeur de douze à quatorze heures, ou par le travail de la nuit précédente, ne sont pas en état d'en suivre les leçons avec fruit (...) Le plus grand avantage qu'ils retirent de l'école est peut-être de se reposer de leur travail une heure ou
deux»

.

Le gouvernement de la deuxième République (1848-1852) se penche sur les problèmes de la scolarisation, à travers la réorganisation de l'enseignement public par la loi Falloux du 15 mars 1850. Hippolyte Carnot (1801-1888), ministre de l'Instruction publique en 1848, met en place une Commission, composée de Serres, Isidore Geoffroy St Hilaire (1805-1861) et Trelat, pour « examiner les effets produits sur la santé des élèves par suite de la proportion numérique observée dans les lycées et les collèges entre les heures données à l'étude et celles qui étaient employées au sommeil, à la récréation, à la gymnastique, à la promenade ». La gymnastique apparaît comme une solution corporelle et intellectuelle à la fatigue. Une loi rendra la pratique des exercices physiques facultative dans les écoles primaires, puis l'arrêté du 13 mars 1854 rend la gymnastique facultative dans les lycées et les collèges. Le décret du 3 février 1869 de Duruy rendra la pratique de la gymnastique obligatoire dans les écoles secondaires et les écoles normales d'instituteurs de garçons. XXI

Surmenage scolaire et Hygiène publique L'étude sur la fatigue doit être située dans une réflexion sur le corps hygiéniste et gymnastique de l'écolier. L'éducation physique et l'éducation intellectuelle sont institutionnellement liées dans le système scolaire français. L'introduction dans l'École et dans l'Instruction de l'éducation physique indique, en 1890, que « la culture du corps est en relation étroite avec celle du cœur et de l'esprit}) ; l'éducation physique est de la morale en action. Ce texte de 1890, reprenant les conclusions de l'Académie de médecine et des commissions sur le surmenage de 1887, affmne l'utilité de l'éducation physique par rapport aux études: « Tout travail intellectuel exige un effort. La fatigue sera moindre si le corps est vigoureux et dispos». La thèse défend une physiologie du travail intellectuel, remplaçant le terme de fatigue par celui de surmenage. Le surmenage est un terme importé de la médecine vétérinaire. La question du surmenage, au chapitre III de la thèse de P. Arnaud ([1978], 1982, 57-64), est au centre d'un débat conflictuel entre les médecins et les pédagogues dans la période 1880-1885. Selon A. Mosso (1894,p. 185) le terme de surmenage aurait été introduit pour la première fois dans la communauté scientifique au Congrès d'Hygiène de Nuremberg par le Professeur Finkelnburg, traduit différemment en overstrain-overwork, veto, ou strapazzo dei cervello. Le Docteur A. Riant y consacre un ouvrage en 1889 intitulé Le surmenage intellectuel et les exercices physiques. Depuis l'arrêté organique du 18 janvier 1887, la semaine scolaire de l'école primaire se défmit sur la base de 30 heures sans compter les études surveillées. Selon le Littré, surmener c'est exciter une bête de somme en la faisant aller trop vite ou trop longtemps. Malmenage pourrait être préféré si l'accent devait être mis sur la mauvaise direction donnée au travail des enfants. Selon E. Dupré, auteur en 1906 d'un Traité d'Hygiène, la conséquence du surmenage est une fatigue chronique avec impossibilité pour le sujet de récupérer. Il y aurait un surmenage intellectuel comme un surmenage physique qui se traduirait par des "courbures cérébrales" qui seraient l'équivalent des courbures musculaires. Le lien entre la surcharge des programmes et le surmenage intellectuel est démontré par H. Pigeonneau dans L'Université du 25 avril 1867. XXII

L'instauration des lois Ferry est l'occasion de vastes enquêtes sur la santé des élèves. Gustave Lagneau présente un long rapport scientifique Du surmenage intellectuel et de sédentarité dans les écoles lors de la séance de l'Académie de médecine du 27 avril 1886. À la séance du 17 mai 1887 (p. 551-554), Gustave Lagneau est assisté de Larrey, Bergeron, Dujardin-Beaumetz et Proust. Il dresse l'ensemble des symptômes constatés chez les écoliers: myopie, obliquité de bassin, incurvation rachidienne, voussures thoraciques, inégale élévation des épaules, troubles digestifs, nutrition insuffisante, pâleur, anémie, lésions dentaires, hyperthémie céphalique, surcharge intellectuelle, phtisie, céphalalgie, hyperstésie, neurasthénie, lenteur intellectuelle, contention intellectuelle prématurée. Dénonçant le «surménement cérébral» (J. Menno Huizoinga, 1884) dû à la surcharge intellectuelle, le rapporteur met en cause I'hygiène de la vue des écoliers dont les conditions sanitaires et scolaires ne favorisent pas un dépistage précoce (Gayat, 1874; Perrin, 1880; Fieuzal, 1885). L'enfant travaille trop tôt, il travaille trop, il travaille mal et dans de mauvaises conditions d'hygiène. La déformation du corps s'accomplit pendant le temps scolaire (Dally, 1882): les attitudes scolaires vicieuses (Thorens, 1881), comme la position du corps avachi sur le bureau et comme la position pour écrire et lire, influe sur le développement corporel (Nagorski, 1869). Le recteur de l'Académie de Rouen (Vigarello, [1978],2001, p. 145) estime que la tenue d'un corps redressé protège à la fois des affections, des déformations physiques et des désordres: «Une bonne hygiène ne saurait s'accommoder des attitudes dans lesquelles le corps est affaissé sur lui-même, le dos voûté, la tête tombante, le torse tordu, la poitrine déprimée et appuyée contre la table. Dans ces diverses positions, la circulation du sang est plus difficile et la respiration plus pénible. L'enfant fatigué, sans s'en rendre compte, remue, dérange ses voisins, et va même jusqu'à troubler la classe. Le maître, alors, fait appel à la discipline, quand, au fond, il se trouvait en présence d'une question d'hygiène. Ilfaitfausse route comme éducateur, ce qui est grave» (1882, p. 88). Non seulement le corps lui-même mais l'espace scolaire de la classe (G. Vigarello, 1978,2001, pp. 146-154) doit désormais « adapter le banc à l'élève et non celui-ci au banc» (Buisson, 1875, p. 55). Le mobilier de la classe pose le problème de l'individualisation de l'apprentissage: hauteur du dossier, étroitesse de la XXIII

planche, identités des supports dorsaux. En évitant la promiscuité par des espaces donnés aux passages, la surveillance des faits et gestes des élèves rendra l'inspection des travaux plus faciles. L'examen de la bouche et de l'appareil dentaire dans les établissements (Galippé, 1883) révèle une absence de soin et la nécessité d'introduire des soins quotidiens de lavage, d'asepsie car « le soin des dents a un rapport direct avec le microbe)} (Vigarello, 1985, p. 222). Les manuels de l'instituteur, après 1830, présentent les principes des traités d'hygiène contemporains (Vigarello, 1985, p. 211). Dans le contexte pasteurien (David, 1890 ; Breucq, 1909), toutes les précautions contre la contamination doivent être recommandées: l'enfant n'introduira pas ses doigts dans ses narines, feuillettera le livre sans que les doigts soient portés à la langue, et évitera d'offrir ses caries à l'infection du milieu environnant. L'élève est décrit comme un fort en thème tuberculeux car la claustration loin du soleil, l'étiolement, l'immobilité sur les bancs et le manque d'aération favorisent la diffusion des germes, microbes et virus. Dans ces conditions Lagneau déclare à propos des élèves « la nécessité de restreindre leurs heures de travail intellectuel, l'utilité de diminuer surtout ces longues et fastidieuses heures d'étude, ces longs devoirs de maison qui, en France, immobilisent si longtemps nos enfants, l'urgence de restreindre non seulement les programmes des lycées mais surtout les programmes d'examens encyclopédiques qui, par leur menaçante incertitude en dehors des heures réglementaires, obligent nos jeunes gens à un surmenage intellectuel et à une sédentarité également préjudiciable à leur santé)} (1886, p. 641). Au discours de l'hygiène s'ajoute un vitalisme énergétiste qui dans le contexte revanchard du nationalisme exalte la volonté, l'effort, l'endurance, et l'exercice: «Nos jeunes gens n'en sont pas moins astreints à des obligations scolaires qui usent leurs forces et compromettent leur santé pour leur donner une instruction uniforme, étendue et superficielle, qui détruit en eux l'initiative, la volonté et l'énergie de caractères... Par cette instruction forcée et encyclopédique, par cette sédentarité funeste, les fonctions organiques alanguissent et s'altèrent, les aptitudes intellectuelles s'émoussent. Ce n'est pas ainsi que se forment les nations grandes pour la paix comme pour la guerre» (1886, pp. 642-643). Dans la séance du 17 mai 1887 le rapporteur met l'accent sur la durée des classes et sur la nécessité pour l'enfant de dormir au moins entre 8 et 9 heures. Le 21 juin 1887 le Dr Brouardel dénonce déjà le XXIV

séjour dans les grandes villes et projette de mener une expérience comparative: «Pour dégager l'influence du surmenage intellectuel de celle du séjour dans les grandes villes, examinons les enfants de la capitale qui n'ont pas reçu une instruction intensive, puis nous replacerons ces enfants dans le milieu et nous verrons les différences» (1887, p. 674). Dans la séance du 19 juillet 1887 M. Hardy dénonce les conditions matérielles des établissements qui produisent de « véritables courbatures du cerveau» (1887, p. 86). M. Lancereaux confIrme que « le cerveau des élèves est surexcité par le travail». Pour évaluer la fatigue intellectuelle, il convient, selon lui, de la situer véritablement dans les lieux du surmenage où la compétition et l'exaltation des capacités l'augmentent: ainsi dégagé de tout ce qui peut le compliquer, le surmenage « n'est ni aussi redoutable, ni aussi fréquent que le pensent plusieurs de nos collègues» (1887, p. 93). Le conflit entre Lagneau et Lancereaux éclate au sein de l'Académie: Lagneau précise que «M Lancereaux me reproche d'avoir étayé mes opinions de remarques faites par des inventaires et des pédagogues» (1887, note 4, pp. 99-100). Lancereaux relativise la dimension idéologique du courant hygiéniste en réclamant une enquête scientifique et des mesures expérimentales dont Binet accomplira la méthodologie. La mesure expérimentale du travail intellectuel Alfred Binet répartit avec ses collaborateurs les travaux sur la mesure du travail intellectuel: A. Binet, & J. Courtier: Travail intellectuel prolongé / Disparition du dicrotisme A. Binet, & N. Vaschide: Travail intellectuel de courte durée / Augmentation de la pression du sang A. Binet, & V. Henri: Travail intellectuel / Elévation du tracé capillaire de la main Les travaux du laboratoire de psychologie physiologique (Nicolas, 2002, chap.VI) de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes dans la section des Sciences naturelles, créé en 1889 à la Sorbonne par Henry Beaunis (1830-1921), réunissent Jules Courtier (1860-1938, chef adjoint des travaux, nommé fonctionnaire de l'EPHE le 4 août 1893), Charles XXV

Henry (1859-1926, Maître de conférences, nommé fonctionnaire de l'EPHE le 30 septembre 1893) Jean Philippe (1862-1931, chef des travaux, nommé fonctionnaire de l'EPHE le 4 août 1893), Nicolas Vaschide (1874-1907) et Victor Henri (1872-1940) qui reste au laboratoire entre octobre 1892 et avril 1894 comme élève boursier. En 1897 Charles Henry obtient une dissociation du laboratoire et la création pour lui d'un laboratoire distinct de physiologie des sensations dont Jules Courtier devint le chef des travaux puis le directeur adjoint en 1911, laissant Binet et Philippe seuls. Les travaux présentés dans l'Année Psychologique en 1897 présentent les conclusions des travaux qui vont constituer l'essentiel des références exposées dans l'ouvrage de La Fatigue Intellectuelle: A. Binet, 1. Courtier, 1897, Les changements de forme de pouls capillaire aux différentes heures de lajoumée, A.P., 3, pp. 10-29. A. Binet, J. Courtier, 1897, Les effets du travail musculaire sur la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 30-41. A. Binet, 1. Courtier, 1897, Effets du travail intellectuel sur la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 42-64. A. Binet, J. Courtier, 1897, Influence de la vie émotionnelle sur le cœur, la respiration et la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 65-126. A. Binet, N. Vaschide, 1897, Influence du travail intellectuel, des émotions et du travail physique sur la pression du sang, A.P., 3, pp. 127-183. A. Binet et J. Courtier publient en 1897 une première étude sur les différentes fonctions physiologiques d'un individu parcourant dans l'espace de 24 heures des périodes régulières de modifications de rythmes comme le repas, la chaleur, la lumière, le travail et le repos. Les instruments mesurent la fféquence des battements du pouls, la chaleur du corps au rectum ou sous l'aisselle avec le thermomètre, la respiration du jour et de la nuit, la force musculaire, la tenson artérielle, le poids, la sécrétion urinaire... L'apport de ces analyses physiologiques doit établir au cours de la psychologie individuelle des mesures objectives et expérimentales: «Des psychologues se sont engagés dans cette voie et ont cherché si nos fonctions mentales subissent des variations diurnes, mais les résultats ont été jusqu'ici beaucoup moins précis que ceux de la physiologie» (Binet & Courtier, 1897, p. 10). Pourtant les résultats sur les XXVI

changements de forme de pouls capillaire aux différentes heures de la journée prouvent la distinction entre le travail intellectuel et le surmenage. Ceci prouve que, pour un individu en particulier, combien « l'état de santé, l'exercice physique, le travail intellectuel, les émotions, le surmenage peuvent influer momentanément ou pendant une période de temps, sur le diagramme du pouls» (1897, p. 28). Dans leur article sur « Les effets du travail musculaire sur la circulation capillaire» Binet et Courtier reproduisent l'expérience de Marey en mesurant l'effort musculaire de pression au dynamomètre afin de préciser son influence sur la forme du pouls. Ils confIrment qu'une course rapide abaisse le dicrotisme de la pulsation. Dans l'article sur les « Effets du travail intellectuel sur la circulation capillaire» le volume du cerveau pendant le travail intellectuel est mesuré: « 1. Augmentation du volume du cerveau pendant le travail intellectuel. 2. Cette augmentation du volume n'a pas lieu avant, mais quelques temps après le début du travail cérébral. Elle n'est pas une cause mais un effet. 3. On ignore le mécanisme par lequel se fait l'augmentation de circulation dans le cerveau pendant le travail intellectuel» (1897, p. 46). La description de l'effort intellectuel est relative à sa durée: a. court, il produit une excitation des fonctions (vaso-constriction, accélération du cœur et de la respiration) suivie d'un ralentissement très léger de ces fonctions; b. d'une durée de plusieurs heures avec immobilité relative du corps il produit le ralentissement du cœur et une diminution de la circulation capillaire périphérique. Le travail intellectuel est défmi comme « étant une excitation du système nerveux, et à ce point de vue il ressemble au travail physique et produit une accélération de la respiration du cœur, comme le fait un effort musculaire. Il est donc possible, au point de vue des effets physiques, de comparer un calcul mental à l'acte de serrer un dynamomètre» (1897, p. 63). La comparaison entre effort physique et effort mental ne reste pas une simple analogie mais la thèse d'une différence de degré tant dans la cause que dans les effets du travail intellectuel: « Effort physique et effort mental constituent des excitations du système nerveux; mais l'excitation du travail intellectuel - quoiqu'il
n y ait pas de commune mesure à employer

-

est bien inférieure comme

degré à l'excitation du travail physique; et, en second lieu, elle paraît être d'une autre qualité, comme le montrent ces deux effets, qui sont particuliers au travail intellectuel: le rétrécissement de la cage thoracique et l'atténuation de la circulation capillaire périphérique» XXVII

(1897, pp. 63-64). Le travail intellectuel est un effort mental dont le degré d'excitation du système nerveux est la cause, bien qu'inférieure en intensité au degré d'excitation nerveuse nécessaire pour la production d'un effort physique. La différence qualitative entre les deux excitations se trouve dans l'observation des deux effets consécutifs exclusivement à l'excitation nerveuse de l'effort mental: le rétrécissement de la cage thoracique et l'atténuation de la circulation capillaire périphérique. Ce renversement dans la recherche des causes de la physiologie des organes en position d'effet plutôt qu'en position déterminante du travail intellectuel est constant chez Binet. S'appuyant dans l'ouvrage La fatigue intellectuelle de 1898 sur les travaux de l'école italienne et notamment ceux de Morselli et Bordonni-Uffreduzzi (1884), Binet et Henri insistent en affirmant que « l' hyperkémie du cerveau n'est pas une cause, une condition de l'activité psychique, elle en est bien plutôt un effet, puisqu'elle suit la mise en jeu de cette activité mentale» (1898, p. 81). Il n'y a aucun déterminisme du cerveau sur l'esprit mais une causalité psychophysiologique qui dépend de la variation de l'excitation nerveuse et de ses effets sur l'ensemble de l'organisme. Le travail intellectuel détermine la localisation et l'intensité des effets de l'excitation nerveuse selon sa durée, son rythme, et ses objets. Ainsi Binet et Vaschide, dans leur article intitulé « Influence du travail intellectuel des émotions et du travail physique sur la pression du sang», précisent, à partir d'expériences réalisées entre le 9 novembre 1896 et le 24 février 1897, les effets mais ignorent la cause: « C'est que le travail intellectuel détermine une action cardio-accélératrice,. nous pouvons même mesurer très facilement sur nos tracés les accélérations du cœur,. mais y-a-t-il un renforcement de l'action du cœur en même temps qu'une augmentation de fréquence? Nous l'ignorons. Y a-t-il des vasoconstrictions des organes profonds qui, ajoutant leur effet aux vasoconstrictions superficielles, observées dans la main, contribuent à élever la pression? Nous l'ignorons aussi?» (1897, p. 156). La découverte des véritables causes physiologiques (les travaux de psychologie physiologique ne sont pas des travaux de physiologie pure) n'est pas à cette époque réalisable, mais aussi en raison de l'objet même de la mesure au regard de l'instrument utilisé: «Que chez certains sujets, le pouls capillaire est en rapport avec la qualité des émotions, tandis que la pression du sang ne paraît guère exprimer que la quantité des phénomènes psychologiques. C'est en poursuivant les recherches sur ces XXVIII

différentes fonctions qu'on pourra parvenir à connaître dans tous ses détails l'ensemble des réactions physiologiques qui constituent l'envers de notre pensée» (1897, p. 183). En 1898, Binet et Vaschide publient dans L'Année Psychologique leurs travaux réalisés entre février et juin 1897 à l'école primaire élémentaire de la rue de la Parcheminerie dans le Verne arrondissement de Paris dont le directeur d'Ecole est M. Michel et en juillet 1897 à l'école primaire élémentaire de St Valery en Caux en Seine Inférieure: A. Binet, N. Vaschide, 1898, Expériences de force musculaire et de fond chez les jeunes garçons, A.P., 4, pp.15-63. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Epreuves de vitesse chez les jeunes garçons, A.P., 4, pp. 64-98. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Expériences sur la respiration et la circulation du sang chez les jeunes garçons, A.P., 4, pp. 99-132 A. Binet, N. Vaschide, 1898, Mesures anatomiques chez 40 jeunes garçons, A.P., 4, pp. 133-136. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Echelle des indications données par les différents tests, A.P., 4, pp. 137-141. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Corrélation des épreuves physiques, A.P., 4, pp. 142-172. A. Binet, N. Vaschide, 1898, La mesure de la force musculaire chez les jeunes gens. La force de pression de la main, la traction, la corde lisse, le saut, A.P., 4, pp. 173-199. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Expériences de vitesse chez les jeunes gens, A.P., 4, pp. 200-224. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Données anatomiques, capacité vitale, et vitesse du cœur chez 40 jeunes gens, A.P., 4, pp. 225-232. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Echelle des indications données par les tests, A.P., 4, pp. 233-235. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Corrélation des tests de force physique, A.P., 4, pp. 236-244. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Critique du dynamomètre ordinaire, A.P., 4, pp. 245-252. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Examen critique de l'ergographe de Mosso, A.P., 4, pp. 253-266.

XXIX

A. Binet, N. Vaschide, 1898, La physiologie du muscle dans les expériences de vitesse, A.P., 4, pp. 267-279. A. Binet, N. Vaschide, 1898, L'effort respiratoire pendant les expériences à l'ergographe, A.P., 4, pp.280-294. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Réparation de la fatigue musculaire, A.P., 4, pp. 295-302. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Un nouvel ergographe, dit ergographe à ressort, A.P., 4, pp. 303-315. La fatigue musculaire est mesurée par une batterie de tests transportés dans l'école. Des photographies sont réalisées par M. Comte avec des instantanées toutes les deux minutes par le moyen du chronophotographe. Elles y montrent la physiognomonie des enfants serrant le dynanomètre : « l'expression de la physiognomonie devient de plus en plus accentuée à mesure que la fatigue augmente» (1898, p. 46). La différence entre l'enfant et l'adulte fonde une psychophysiologie comparative: ({Il en est de même pour I 'homme adulte quand il est fatigué. Le travail au long levier est celui qui subit le plus fortement l'influence de la fatigue» (1898, p. 315). Mais c'est N. Vaschide qui publie l'article consacré à l'influence du travail intellectuel prolongé sur la vitesse du pouls à partir de travaux personnels réalisés sur sa personne entre avril 1896 et janvier 1897. Il vient confirmer les travaux de A. Binet et J. Courtier en mesurant toutes les heures la vitesse de son pouls radial sous l'influence du travail intellectuel: «En dehors des expériences de M Binet et J. Courtier, nous ne connaissons aucune observation de cette nature, sous l'influence du travail intellectuel assez prolongé sur le pouls radial... mais nos observations concordent avec les conclusions de ces auteurs d'après lesquels un travail intellectuel d'une série de plusieurs heures avec immobilité relative du corps, produit le ralentissement du cœur et une diminution de la circulation capillaire périphérique». La part de Victor Henri, cosignataire (Nicolas, 2002, pp. 157159) avec Binet en 1898, de l'ouvrage de la Fatigue intellectuelle, est essentielle. Associé dès 1892, il étudie au laboratoire de la Sorbonne la mémoire (1893-1895), la suggestibilité (1894) et la parole (1894); il présente, depuis le laboratoire de Wundt à Leipzig (oct. 1894 - mars 1896) et depuis Gottingen (1896-juillet 1897), les travaux allemands et russes dans une critique détaillée pour l'Année psychologique. Secrétaire de rédaction de l'Année psychologique (1897-1901), il rejoindra en 1898 le xxx

laboratoire de physiologie dirigé par Jules Franck Dastre (1844-1917), qui avait assuré le cours sur le système nerveux à la Sorbonne entre 1876 et 1885. En juillet 1897, Henri entreprend des recherches sur la mesure de la force musculaire et sur l'expression de la physionomie des enfants durant l'effort. Ainsi sous l'influence d'un travail intellectuel, la variation des fonctions physiologiques (circulation du sang, respiration, température du corps, échanges nutritionnels) est plus ou moins grande. Le modèle neurologique d'A. Mosso Après la parution de l'ouvrage de Mosso en 1894 sur La Fatigue intellectuelle et physique, dont A. Binet fait un compte-rendu dans le numéro 1 de L'Année Psychologique, l'auteur est l'objet d'une attention suivie dans les comptes-rendus rédigés par Binet: A. Binet, 1895, A.P., 1, 452-452; A. Mosso, 1894 La Fatigue intellectuelle et physique, Paris, Alcan, 191 p. A. Binet, 1896, A.P., 2, 582-588 ; A. Mosso, Spygnomomanomètre pour mesurer la pression du sang chez l'homme, Arch. ital. de Biologie, XXIII, fasc. III, p. 177. A. Binet, 1897, A.P., 3, 654 ; A. Mosso, Description d'un myotonomètre pour étudier la tonicité des muscles chez I'homme, Arch. ital de Biologie, Turin, t. XXV, fasc. III. A. Binet, N. Vaschide, 1898, Examen critique de l'ergographe de Mosso, A.P., 4, pp. 253-266. P. Langlois, chef du laboratoire de Physiologie à la Faculté de Médecine de Paris, précise l'intérêt pédagogique, dans son avant-propos au livre d'A. Mosso, de La Fatigue intellectuelle et physique: « L'étude de la fatigue ne saurait rester limitée aux applications du laboratoire ou de la clinique. La pédagogie a beaucoup à apprendre à cet égard, et le surmenage intellectuel, dont on s'est tant occupé, et avec juste raison, ne peut être compris et par suite évité, dans les milieux scolaires, qu'en étudiant la résistance de l'organisme tout entier à toutes les causes débilitantes quifrappent l'enfant et le jeune homme en voie d'évolution» (1894, X). Angelo Mosso (1846-1910) est professeur de physiologie à l'Université de Turin, inventeur du pléthysmographe et en 1890 de XXXI

l'ergographe et fondateur en 1882 des Archives italiennes de biologie. En 1873 il se rend au laboratoire de Leipzig du physiologiste allemand Hugo Kronecker (1839-1914) qui avait décrit sa loi de la fatigue (1871) selon laquelle « la courbe de la fatigue qui se contracte à des intervalles égaux et avec des secousses d'induction également fortes, est représentée par une ligne droite ». Étudiant en 1885 la motilité animale par l'installation d'un colombier de 50 pigeons, le physiologiste cherche à expliquer « la transmission de l'influx nerveux aux muscles)} : ainsi « l'ordre qui va du cerveau aux muscles de la main peut être un changement chimique que chaque molécule transmet à la molécule voisine dans la substance du nerf» (1894, p. 25). Il se distingue de l'iatromécanisme d'Alfonso G. Borelli (1609-1679) qui fut le premier à étudier la contraction musculaire et le vol des oiseaux, préférant la découverte du canal excréteur de la glande parotide faite par Nicolas Sténon dans son ouvrage publié à Florence en 1667 Myologioe specimen. A. Mosso est très attaché au modèle de la transmission dans le contexte d'élaboration de ce qui sera la neurotransmission (Dupont, 1999). En 1897, Charles Sherrington (1857-1952) introduit le terme de synapse, pour fournir une explication anatomique et fonctionnelle du mécanisme par lequel les unités individuelles du neurone communiquent entre elles. Ch. Sherrington effectue ses études de médecine à l'Université de Cambridge où il commence ses recherches au laboratoire dirigé par Michael Foster. Aux alentours de 1890, il travaille plus particulièrement sur l'organisation réflexe de la moelle épinière. Dirigeant un ouvrage de synthèse sur la physiologie, M. Foster demande à Ch. Sherrington de rédiger la partie sur la moelle épinière. Il y écrit: «Aussi loin que notre connaissance présente va, nous sommes amenés à penser que le bout de la petite branche de l'arborescence n'est pas continu, mais simplement en contact avec la substance de la dendrite ou corps cellulaire sur laquelle il touche. Une telle connexion spéciale d'une cellule nerveuse avec une autre pourrait être appelée une synapse }}.Les descriptions précédentes de la cellule nerveuse proposaient une continuité entre les neurones: ainsi, les relations entre fibres nerveuses ou axones et les corps cellulaires alimentaient une double position. Pour les réticularistes, les cellules nerveuses forment entre elles un réseau continu; ainsi, Joseph von Gerlach (1820-1896) fait apparaître en 1872, par la méthode de coloration au chlorure d'or, deux réseaux distincts de fibres: un plexus fm d'origine dendritique semble relier les somas, tandis que l'autre paraît d'origine XXXII

axonale. En 1873 Camillo Golgi (1843-1926) met au point une méthode de coloration qui imprègne en noir une cellule nerveuse et la colore dans ses plus fmes ramifications axonales et dendritiques. Si bien que le plexus dendritique est remis en cause, mais jusque dans sa réponse dans sa Conférence Nobel de 1906 il croit confIrmer l'existence d'un réseau axonal continu: «Je n'ai jamais trouvé de cause qui, même maintenant, me conduise à abandonner l'idée (de continuité) sur laquellej'ai toujours insisté... je ne peux abandonner l'idée d'une action unitaire du système nerveux sans me sentir mal à l'aise». La position réticulariste est le reflet des thèses unitaristes que Pierre Flourens n'a cessé de défendre autour de la notion de nœud vital. Or, dès 1869, Wilhem Kühne (1837-1900), qui étudia les échanges à l'intérieur de l'organisme et parvint à extraire le pourpre rétinien des cellules en bâtonnet de la rétine (1878), affirme que, lorsque le nerf arrive au niveau de la fibre musculaire, il ne pénètre jamais à l'intérieur du cylindre contractile. Pour lui, il existerait une "plaque terminale" ou "plaque motrice", qui constituerait une couche intermédiaire séparant le cylindraxe du muscle. Ainsi, la discontinuité est, pour la première fois, constatée, même si la description reste imprécise. Ce sont deux Suisses, Wilhelm His (1831-1904) et August Henri Forel (1848-1931) qui apportent les premières critiques importantes à la thèse des réticularistes. Travaillant, après un séjour post-doctoral chez C. Bernard, sur la croissance du système nerveux W. His découvre qu'aux stades précoces du développement, le système nerveux est composé de cellules indépendantes juxtaposées, dépourvues de neurites. En 1889, il publie un article intitulé « Die Neuroblasten und deren Entstehung im embryonalen Mark» (The neuroblasts and their developement in the embryonic spinal cord) où il invente le terme de fibre-dendrite ou dendrite pour décrire la prolongation protoplasmique. A. H. Forel travaille, quant à lui, sur la dégénérescence des arborisations axonales et dendritiques, qui accompagne la section des axones; cette dégénérescence reste limitée à l'unité endommagée et ne se propage pas dans l'ensemble du tissu. Cette indépendance à l'intérieur, soit du développement, soit de la dégénérescence de la cellule nerveuse, prouve que l'activité fonctionnelle ne signifie pas la continuité des réseaux et l'unité du système. En 1888, Ramon y Cajal (1852-1934) reprend la procédure technique, inventée en 1886 par Paul Ehrlich (1854-1915) et lui permet de montrer que certaines cellules du cervelet possèdent un axone, qui forme une "corbeille" autour du soma; cette "corbeille" est, anatomiquement, indépendante de la XXXIII

cellule cible, surtout dans son article de 1933 «Neuronismo 0 reticularismo ? las pruebas objectivas de la unidad anatomica de las celulas nerviosas». C'est la doctrine du neurone, mot inventé par Wilhelm Waldeyer (1836-1921) en 1891, qui réunit, en une théorie du système nerveux central, l'activité et l'indépendance des cellules nerveuses. Mosso regrette que « malheureusement nous ne connaissons pas encore quels sont les changement chimiques qui se produisent dans les nerfs qui fonctionnent» (1898, p. 25). Pour autant des substances sont produites dans la fatigue car «la fatigue est un processus de nature chimique» (1898, p. 67): en 1887 l'idée vint à Mosso que la fatigue altérait la composition du sang, la fatigue devait ainsi être comparée à un empoisonnement dû à un produit. L'attention (Mosso partage ici la thèse de Th. Ribot) dépend des mouvements, mais ceux-ci ne seraient pas tant moteurs que dus à la constitution chimique du cerveau: l'attention n'est pas volontaire car, pendant l'attention, il y «aurait une modification réflexe tout aussi involontaire dans l'activité des cellules cérébrales qu'à la suite de sensations externes» (1898, p. 112). Les changements dans la constitution chimique du cerveau défmissent des lois de l'épuisement dans les muscles de I'homme, établies par A. Maggiora dans les Archives italiennes de biologie. Au chapitre IX du livre, Mosso étudie la fatigue intellectuelle sur les fondements des lois physiologiques. La nature intime de nos pensées nous échappe encore et seule la physiologie défmit la fatigue comme fatigue nerveuse, que celle-ci soit ressentie au plan musculaire ou mental. Les conséquences scolaires du travail intellectuel se défmissent à partir d'une pédagogie physiologique plutôt que psycho-physiologique: « C'est donc une erreur physiologique d'interrompre les leçons pour faire faire aux écoliers des exercices gymnastiques, dans l'espoir que l'on diminuera ainsi la fatigue du cerveau. En obligeant le système nerveux à un effort musculaire, quand il est épuisé par un travail intellectuel, on trouve des muscles moins aptes au travaiL.. Pour se reposer, le mieux est de rester immobile et de distraire son esprit. Il faut laisser les enfants jouer et se divertir dans un air libre et pur» (1894, p. 155). Il convient donc de «fatiguer son cerveau mais jamais de l'épuiser» (1894, p. 185)

XXXIV

L'analyse émergentiste de Josefa Ioteyko Ancien chef de psychophysiologie de l'Université de Bruxelles, Josefa Ioteyko soutient, sous la direction de Charles Richet (1850-1935), sa thèse de Doctorat de Médecine sur La Fatigue et la respiration élémentaire du muscle. Ses recherches expérimentales sur la résistance à la fatigue des centres nerveux médullaires défmissent, comme A. Mosso, la part biologique de la fatigue dans le travail intellectuel. La fatigue est un moyen de défense de l'organisme lorsqu'un rythme nouveau vient lui imposer un effort supplémentaire: la diminution ou la perte de l'excitabilité par l'exercice conduit à un excès d'excitation dont l'organisme ne peut supporter l'intensité et la fréquence. Lors du travail intellectuel la part prise par les muscles est importante: ainsi « l'attention s'accompagne de signes physiques qui viennent compliquer le phénomène intellectuel» (Ioteyko, 1920, p. 27). Un retentissement réciproque doit être pris en compte entre la fatigue psychique et la fatigue physique. Se distinguant de la thèse neurologique de Mosso, selon laquelle le siège de la fatigue est situé dans les centres nerveux, Ioteyko recherche un quotient de la fatigue qui puisse lier l'influence réciproque de la fatigue psychique et de la fatigue physique dans une définition psychomotrice: « Le quotient de la fatigue, qui est le rapport entre la hauteur totale des soulèvements et leur nombre dans une courbe ergographique, et qui dans des conditions identiques de travail est constant pour chaque individu, subit une décroissance progressive dans les courbes ergographiques qui se suivent à des intervalles de temps réguliers mais insuffisants pour assurer la restauration complète d'une courbe à une autre» (1920, p. 35). Ce quotient H/N va établir les quatre stades de la fatigue lors du travail intellectuel:

- Augmentation

des erreurs

- Diminution

-

de l'activité Ivresse motrice
fmale

- Dépression

Au premier stade de l'expérience, le constat d'un gain quantitatif (diminution de durée) s'accompagne d'une perte qualitative par l'augmentation du nombre de fautes. Le second stade de la fatigue est caractérisé par la diminution de l'activité: les performances lors des

xxxv

dictées ou des calculs diminuent tant quantitativement que qualitativement. Le troisième stade produit une ivresse motrice caractérisant une impossibilité des muscles à éliminer les toxines, confirmant la théorie toxique de la fatigue de Weichart (1904). La difficulté à situer le degré de fatigue se trouve autant pour la fatigue musculaire que pour l'épuisement émotionnel: l'atténuation du dicrotisme capillaire, démontré dès 1897 par Binet et Courtier à propos du travail musculaire, sera associée à d'autres signes par les travaux de l Amar (1913 ; 1914) sur le cardiogramme, et ceux de lM. Lahy (1914) sur la pression du sang tant dans la fatigue physique que la fatigue psychique. Les concomitants physiologiques du travail intellectuel confirment combien le cœur est soumis à une action nerveuse. Se référant aux nouvelles recherches de Binet et Henri, Ioteyko retrouve qu'après deux ou trois secondes après le début du travail, on constate bien une élévation du tracé capillaire de la main. Mais, précise t-il, «le second effet de la concentration de l'attention est une vaso-constriction réflexe de la main, due à la contraction des artérioles sous l'influence d'une excitation provenant des centres nerveux. Le membre diminue de volume)} (Ioteyko, 1920, p. 68). Les expériences de Binet et Courtier, pour le travail intellectuel prolongé pendant plusieurs heures, sont confmnées car, le dicrotisme disparaissant, le pouls y devient petit, lent et filiforme. Pourtant les constatations des concomitants physiologiques du travail intellectuel ne signifient pas un rapport de cause à effet entre les conditions chimiques de l'activité psychique et cette activité même. En distinguant l'activité du cerveau physiologique avec celle du cerveau psychologique (Ioteyko, 1920, p. 78), Ioteyko défend la thèse d'une dynamique de la pensée: le terme de travail intellectuel défmit la pensée comme le produit de l'acte cérébral, mais ne le réduit pas; Binet défendra cette thèse, la pensée au cerveau. La thèse psychophysiologique d'Alfred Binet

Georges Poyer estime, dans le chapitre consacré à l'activité mentale (le travail intellectuel et la fatigue, du Traité de Psychologie dirigé par Georges Dumas), que « Binet a longuement étudié la question, sans du reste aboutir à des conclusions pratiques de quelque importance.)} La question du surmenage n'est pas seulement scolaire (1924, p. 625). Poyer reconnaît qu'il est « extrêmement difficile et même XXXVI

impossible d'établir entre la fatigue physique et la fatigue mentale une ligne de démarcation absolument tranchée» (1924, p. 614). En réalité l'ouvrage d'Alfred Binet et Victor Henri (publié en 1898 chez Schleicher frères éditeur) sur La Fatigue intellectuelle doit être compris dans le contexte des savoirs du corps. Ce livre est le premier volume de la Bibliothèque de Pédagogie et Psychologie afm « de faire profiter la pédagogie des progrès récents de la psychologie expérimentale» (1898, p.1), un second volume est annoncé sur l'Éducation de la mémoire. Mais la pédagogie psychologique n'est pas exclusivement réservée à l'expérimentation scientifique en laboratoire. La pédagogie nouvelle doit être avant tout « expérimentale» (1898, p. 1), l'observation et l'expérience se complètent même si du laboratoire à l'école des modifications de paradigme interviennent: « La recherche commencée au laboratoire se poursuit donc dans les écoles, elle prend, en changeant de milieu, un caractère très différent)} (1898, p. 3). La psychologie à l'école primaire se fonde sur un ensemble de recherches sur l'individu physiologique. Pour la psychologie, il faut distinguer deux espèces de laboratoires. La première, de type universitaire, qui délivre des diplômes comme ceux de Wundt à Leipzig, de Baldwin, de Tichtener, de Stanley Hall... La situation du laboratoire de la Sorbonne est paradoxale car elle ne produit aucun diplôme. Binet reproduit en 1898, sa lettre15du 3 octobre 1895 à Gaston Paris, président de la quatrième section de l'EPHE (Nicolas, 2002, p. 160): «Au contraire, les laboratoires qui ne délivrent aucune espèce de diplôme sont
15 « Je me permets de vous écrire pour attirer votre attention sur une question qui, je sais, vous paraît importante, celle de certificats ou diplômes pouvant être accordés par l'Ecole des Hautes Etudes. Je reçois souvent à mon laboratoire des étrangers, notamment des américains, qui ont fait de la psychologie dans leur pays et viennent chercher en Europe un complément d'instruction. Vous savez, sans doute, qu'en ce moment, en Amérique, le nombre de laboratoires de psychologie augmente rapidement et dépasse 30. Les étudiants américains ne sont cependant pas satisfaits des diplômes accordés là-bas, et ils viennent demander aux laboratoires de la vieille Europe un titre qui a toujours plus de prestige que les leurs. Longtemps ils se sont dirigés vers l'Allemagne, particulièrement vers le laboratoire de Wundt, à Leipzig, et s'ils s'arrêtent à Paris, ça a été tout simplement pour visiter l'Opéra et les Musées. Mais depuis un an ou deux, nous recevons quelques-uns d'entre eux à notre laboratoire des Hautes Etudes, ils désirent travailler chez nous. Jusqu'ici j'ai dû les éclairer sur l'état de choses actuel, leur avouer que notre École ne confère aucun titre, aucun diplôme; aussi, en hommes pratiques, se sont-ils retirés au bout de peu de temps, et ils sont allés grossir le nombre des élèves des laboratoires allemands. J'ai toujours pensé que nous étions coupables de ne pas lutter contre un état de choses qui assure une prépondérance écrasante aux idées allemandes, en psychologie. C'est pour cette raison que je fais appel à votre concours pour défendre les intérêts de la science française. » A. Binet à Gaston Paris, 3 octobre 1895, Bibliothèque Nationale, NAF 24432.

XXXVII

désertés par les étudiants; et les directeurs officiels de ces laboratoires se trouvent à peu de chose près dans les mêmes conditions qu'un psychologue indépendant et sans attache universitaire: ils doivent chercher en dehors du labo leurs matériaux d'étude.» (Binet & Vaschide, 1898, p. 3). «Un second domaine est ouvert aux expérimentateurs de la psychologie, ce sont les écoles. Depuis quelques dix ans que nous avons abandonné la psychologie morbide pour celle des individus normaux, la grande majorité de nos recherches a été faite dans les écoles de Paris et de la banlieue. }) D'une part en raison des difficultés de l'Administration, Alfred Binet n'obtient que peu d'autorisations pour mener ses recherches: les travaux sur l'influence réciproque du travail intellectuel et les échanges nutritifs de l'organisme, notamment ceux sur la consommation du pain, n'ont pu se réaliser que grâce à M. Provost, économe à l'École Normale d'Instituteurs de Versailles, et deux écoles du département des Vosges de Mirecourt et de l'École Normale d'Épinal sous couvert de l'Inspection Académique (G. Granger). En 1898, Binet et Vaschide publient dans l'Année Psychologique leurs travaux réalisés entre février et juin 1897 à arrondissement l' éco le primaire de la rue de la Parcheminerie dans le Verne de Paris dont le directeur d'Ecole est M. Michel et en juillet 1897 à l'école primaire élémentaire de St Valery en Caux en Seine Inférieure. D'autre part l'expérimentation à l'école ne se réalise pas dans les mêmes conditions que celles du laboratoire. Peu d'études existent sur la fatigue intellectuelle des écoliers: dans les chapitres V et VI de la seconde partie du livre, présentant les expériences dans les écoles des méthodes de dictée et de calcul, les travaux sont issus de la psychologie expérimentale russe, américaine ou allemande. La participation de Victor Henri à l'ouvrage a consisté, comme l'a établi Serge Nicolas, dans une connaissance exhaustive, jusqu'à la traduction, des travaux allemands. Alfred Binet engage en 1898 une recherche programmatique. Alfred Binet tient à « déceler la fatigue mentale» (1898, p. 8), et pas exclusivement les conditions physiologiques du surmenage et de l'effort. Le livre doit « réunir tout ce qui a été fait sur la question de l'influence produite par le travail intellectuel sur l'organisme et sur les différentes fonctions psychiques» (1898, p. 4). La méthode est inversée: le travail intellectuel est étudié à partir des effets sur l'organisme et sur les fonctions psychiques, là où Angelo Mosso recherchait les causes physiologiques de la fatigue intellectuelle et physique. Ce renversement XXXVIII

de causalité définit le travail intellectuel comme « toute espèce de travail que les élèves accomplissent à l'école, soit pendant la classe, soit pendant l'étude» (1898, p. 24) ; ainsi Binet n'étudie pas, comme Mosso, les effets du travail psychique sur la force musculaire mais la concentration de l'attention et le jeu de l'intelligence, notamment dans le calcul mental. Pour autant, d'où le découpage de l'ouvrage en deux parties, Binet distingue les effets physiologiques du travail intellectuel de ses effets psychologiques: les effets physiologiques produisent une modification dans les fonctions physiologiques de l'organisme comme la circulation, la respiration, la température, l'alimentation et les sécrétions; les effets psychologiques étudient la fatigue de l'attention et la différenciation des fonctions intellectuelles et morales au cours de l'effort intellectuel. L'intensité et la durée de l'effort mental servent de variables pour différencier la portée des effets tant au plan physiologique que psychologique. Les effets physiologiques du travail intellectuel reposent sur la description des effets directement observables, mais sont compris dans l'explication du mécanisme psycho-physiologique intime. Le cœur, tant dans sa vitesse que dans son rythme, a été étudié16par Alfred Binet et J. Courtier en 1896 et 1897, grâce au sphygmographe à transmission de Marey (1863) et à l'hydrosphygmographe de Mosso. François Franck, professeur de physiologie au Collège de France, a poursuivi ses recherches psychophysiologiques sur les émotions en mesurant le volume des organes dans ses rapports avec la circulation du sang. L. Rallion, élève de Marey et Franck, utilise aussi le pléthysmographe de caoutchouc: « Il est probable que si l'on doit, après examen, trouver une utilité à faire du pléthysmographe dans les écoles pour mesurer les effets du surmenage, on donnera la préférence aux pléthysmographes en caoutchouc de Hallion, et Comte» (Binet, 1898, p. 67) Dans Introduction à la psychologie expérimentale, Binet et ses collaborateurs précisent les instruments dont ils disposent depuis leur recrutement en 1891 par R. Beaunis au laboratoire de Psychologie
16

A. Binet, 1. Courtier, 1896, La circulation capillaire de la main dans ses rapports avec la

respiration et les actes psychiques, A.P., 2, pp. 87-167. A. Binet, J. Courtier, 1897, Les changements de forme de pouls capillaire aux différentes heures de la journée, A.P., 3, pp. 10-29. A. Binet, 1. Courtier, 1897, Les effets du travail musculaire sur la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 30-41. A. Binet, J. Courtier, 1897, Effets du travail intellectuel sur la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 42-64. A. Binet, 1. Courtier, 1897, Influence de la vie émotionnelle sur le cœur, la respiration et la circulation capillaire, A.P., 3, pp. 65-126.

XXXIX

physiologique de l'École Pratique des Hautes Etudes, section Sciences naturelles, à la Sorbonne: les appareils enregistreurs en physiologie sont le cylindre enregistreur avec chariot auto-moteur, les tambours à levier, le myographe, le cardiographe, le sphygmographe, le pneumographe, ou encore le dynamographe. Reposant sur la méthode graphique, ces différents instruments doivent être présentés (Pociello, 1999, pp. 94135) : le sphygmographe, inventé par Marey, est un appareil de détection du pouls artériel dépourvu de système de transmission à distance car il est appliqué directement sur le poignet, il enregistre la mécanique de la circulation et sera utilisé par le Dr G. Rouhet en 1881 pour enregistrer les variations des pulsations à l'effort. La mesure de la fatigabilité des enfants repose sur des instruments nouveaux. La chronophotographie (Frizot, 2002) de JulesEtienne Marey (1830-1904) étudie les moteurs animés, tandis que son sphygmographe sera utile à Binet pour donner une image du pouls au cours de l'effort et du repos; ses Études physiologiques sur les caractères graphiques des battements du cœur et des mouvements respiratoires (1865) ont dégagé pour l'étude de la fatigabilité la loi d'inexcitabilité périodique du cœur: il existe, pour le myocarde, une phase réfractaire très longue, qui dure pendant toute la contraction ou systole et au cours de laquelle le myocarde est inexcitable au courant électrique. Dans une note de L'Année psychologique de 1897, Binet précise que les recherches n'ont pas « étudié directement la fatigue mais l'influence de la grandeur des caractères et de leur espacement sur la rapidité de la lecture)} (1897, p. 374), comme pour indiquer la limite de l'instrumentation qui mesure toujours indirectement le phénomène physiologique sans parvenir à une défmition. Contre la théorie motrice de l'attention Le manque d'attention serait le facteur essentiel de la fatigabilité du sujet. Edouard Toulouse (1865-1947), Emil Kraepelin (1855-1926), Henri Piéron (1881-1964), avaient établi une méthode dite des tests de barrage afm de déceler le fléchissement de l'attention après certains exercices: ces épreuves consistent à faire barrer en un temps donné (une minute par exemple) un ou plusieurs signes, parmi d'autres signes très nombreux. Le temps est mesuré. On compte le nombre d'erreurs. Leur variation renseigne sur les fluctuations de l'attention et de la fatigue. XL

Édouard Toulouse développe, entre 1897 et 1904 date de la publication avec Nicolas Vaschide (1874-1907) et Piéron de la Technique de psychologie expérimentale, des appareils et des tests pour mesurer les fonctions mentales. E. Kraepelin (1902) définit des techniques objectives de caractérisation des personnes notamment dans les domaines des fonctions intellectuelles. A. Oehrn, élève de Kraepelin, publie à Heidelberg en 1889, des tests de perception, de mémoire, d'association et relatifs aux fonctions motrices. Gilbert Robin et Paul Bodin (1945, p. 89) appliquent la classification psychiatrique à l'inattention du sujet fatigable: a) l'aprosexie17 (absence et manque d'attention); b) hyperprosexie (diffusion, incontinence de l'attention). L'aprosexie serait due à la fatigue, à l'insuffisance respiratoire, musculaire et thyroïdienne, et à l'arriération mentale. L'hyperprosexie serait due à la fatigue, au surmenage, aux insuffisances respiratoires et aux troubles dysglandaires. L'enjeu est de défendre ou non une conception psychophysiologique du travail intellectuel. Théodule Ribot (1839-1916) publie en 1889 La psychologie de l'attention qui défend une conception psychophysiologique distinguant deux types d'attention: l'une spontanée, naturelle et l'autre volontaire, artificielle, Ribot refuse de réduire l'esprit à un mécanisme pur de l'esprit. Essentiellement moteur, ce mécanisme de l'attention isole cet état de conscience en un monoïdéisme relatif en raison d'une connaissance arrêtée par l'intensité d'un objet; cet objet, qui produit une unité momentanée de la conscience, est le produit d'une convergence de l'organisme. Sans ces accompagnements physiques qui la déterminent, l'attention ne serait qu'une pure abstraction, si bien que la fatigue du corps et de ses organes n'est pas sans conséquences. Se référant aux travaux d'Henry Maudsley (1835-1918), de George Henry Lewes (1817-1878) et d'Émile Gley (1857-1930), Ribot souligne I'hyperhémie locale de certaines parties du cerveau: le cerveau comme organe intellectuel sert de « substratum aux perceptions (dans l'attention sensorielle), aux images et aux idées (dans la réflexion) » (1889, p. 33) ; mais le cerveau est aussi un organe moteur qui produit une représentation vive dans l'attention grâce aux mouvements énergiques et convergents.

17 Ce terme (cf Th. Ribot 1889, p. 104, note 1) a été inventé M. Guge (d'Amsterdam) dans un article de Biologisches Centralblatt du 1erjanvier 1888 pour indiquer une incapicité de fixer son attention sur un objet déterminé, par suite d'une diminution de la respiration nasale due à certaines circonstances, telle que les tumeurs adénoïdes dans la cavité pharungonasale, des polypes du nez, etc.

XLI