La folie de la grandeur
75 pages
Français

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La folie de la grandeur

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Description


Après Médecin Malgré moi, Patrick de Funès nous donne une nouvelle vision décapante de notre société, en prenant cette fois pour cible les précieuses ridicules.






Après Médecin malgré moi, Patrick de Funès nous donne une nouvelle vision décapante de notre société, en prenant cette fois pour cible les précieuses ridicules.






Dans La Folie des grandeurs, Louis de Funès incarnait à merveille un Grand d'Espagne, ces nobles dont le privilège le plus important était de rester couverts en présence du roi. Patrick de Funès a décidé de s'intéresser aux Grands d'aujourd'hui, ces " people " qui habitent une nouvelle Olympe, inaccessible au commun des mortels. Il nous offre ainsi un tableau à la fois iconoclaste et irrésistible de nos " Grands ", ces gens qui ne mangent que dans les " grands restaurants ", qui ne se font soigner que par les " grands médecins ", qui ne descendent que dans les " grands hôtels ", qui ne s'intéressent qu'aux " grandes causes ". Étudiant les mœurs et coutumes de ces " grands artistes ", " grands sportifs " ou autres " grands hommes d'affaires ", l'auteur dresse le portrait d'une caste dont le ridicule n'a d'égal que l'autosatisfaction.






Le sens inné de la caricature et le " mauvais esprit " savoureux et salvateur de Patrick de Funès, digne fils de son père, font de ce livre un document unique et réjouissant sur notre époque et ses travers.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2012
Nombre de lectures 28
EAN13 9782749120379
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

 

 

du même auteur
au cherche midi

Médecin malgré moi, 2008.

Ne parlez pas trop de moi, les enfants ! (en collaboration avec Olivier de Funès), 2005.

 


 

Direction éditoriale : Arnaud Hofmarcher


Couverture : Gregg Bréhin - photo : © collection personnelle de l'auteur.

23, rue du Cherche-Midi

75006 Paris

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ISBN numérique 978-2-7491-2037-9

 

 

 

 

 

 

 

« La société est composée de deux grandes classes,
ceux qui ont plus de dîners que d’appétit,
et ceux qui ont plus d’appétit que de dîners. »

 

Chamfort

Méchant malgré moi

J’aurais eu dans Médecin malgré moi la dent dure avec mes anciens confrères. Ils furent pourtant nombreux à me féliciter pour mes volées de bois vert au conseil de l’ordre. Je sous-estimais d’ailleurs largement leur dégoût pour cette officine.

« J’ai deux associés, l’un siège au conseil, l’autre au syndicat, imaginez mon calvaire… » alla même jusqu’à m’écrire l’un d’entre eux.

Dans mon précédent livre, j’avais estimé qu’une bonne moitié de mes confrères étaient impropres à la consommation (et inaptes à la consultation).

Sur 21 100 médecins, je n’en avais retenu que 11 769 d’à peu près potables : c’était là pécher par excès d’optimisme ! Il m’aurait fallu en retrancher 1 000 de plus pour rendre cette estimation plus juste… Et encore, c’était sans tenir compte des variations saisonnières !

Je m’explique.

Peu après la parution de mon livre, Gérard Collard, le gentil libraire de Saint-Maur, m’avait invité au Magazine de la santé (l’émission de France 5). Après le maquillage, on me fit attendre dans un salon exigu. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit : deux individus sont jetés sur les canapés.

« Je suis chirurgien plastique », se présenta le bouclé.

– Et moi, psychiatre », ajouta le chauve.

Et ça, sans que je leur aie rien demandé.

« Et vous ? émirent-ils en chœur.

– Radiologue, éludai-je.

– Que venez-vous faire ici ? s’étonnèrent-ils.

– J’ai écrit un livre.

– Il parle de quoi ?

– Euh… Ben… À vrai dire… De confrères… Pas en termes très courtois », les prévins-je.

Ils échangèrent des regards interloqués. Un médecin invité chez Michel Cymes pour déblatérer sur ses semblables ? C’était aussi insensé qu’un chroniqueur chez Ruquier se mettant à critiquer une de ses pièces de théâtre !

« Rassurez-vous, je ne dis aucun mal de la chirurgie esthétique, dis-je au bouclé.

– Et des psychiatres ? demanda le chauve.

– Je l’avoue, sur les 2 000 existants, j’en ai fichu la moitié aux ordures. « Peut-être ai-je failli par excès de sévérité », m’excusai-je.

– Je vous trouve au contraire bien indulgent, sourit-il, à votre place, j’aurais balancé le paquet à la flotte !

Ce que je fais.

Bilan de l’affaire, il ne reste plus en France qu’un psychiatre valable : mon informateur chauve !

Je réduis donc à 9 770 les confrères qui méritent mon agrément.

(Le président du conseil national de l’ordre étant incorporé dans ce décompte.)

« La médiocrité est un art et n’y excelle pas qui s’y adonne. »

 

Ce président, entre parenthèses, me prêterait des qualificatifs un tantinet vulgaires. Une gorge profonde me l’a rapporté.

Comment le lui reprocher ? « Les radiologues de ville sont des imbéciles », ai-je écrit !

Il en est un, je viens de l’apprendre, à Neuilly en plus, la ville de Liliane Bettencourt – peut-être même lui a-t-il photographié un bout de quelque chose…

Il serait l’ami d’un autre, celui de la République.

Il lui devrait son poste, disent les mauvaises langues.

Plus j’y pense, plus je m’en persuade.

M’attirer la défaveur d’un personnage aussi important a été de la dernière des maladresses !

Je dois lui faire acte d’allégeance.

Un autodafé, devant son cabinet d’imagerie, serait la meilleure preuve de soumission.

Oui, brûler les trois derniers Médecin malgré moi encore en stock au cherche midi éditeur serait un indéniable signe de bonne volonté.

Je l’imagine sortant les bras tendus vers moi. Je me précipiterais alors à ses pieds et il me relèverait avec douceur, puis, tous deux, bras dessus, bras dessous, nous traverserions Neuilly sous les acclamations des dames à jupe-culotte et à serre-tête.

Peut-être même ce grand personnage me ferait-il la grâce de me convier dans le nouvel Airbus élyséen pour une petite expédition. Certainement y a-t-il deux fauteuils, aux appuis-têtes brodés à son nom.

Le duc de Saint-Simon est catégorique : « C’est uniquement à la qualité de l’attelage que l’on reconnaît la qualité des personnes très distinctement. »

 

N. B. : Depuis l’écriture de ce texte, François Hollande est devenu président de la République. Le radiologue de Neuilly, finalement, je l’emmerde !

La folie des grandeurs

Pardonnez-moi ce brin d’histoire, mais à l’allure à laquelle je me ratatine, comme tous les vieux cons, je deviens chaque jour un peu plus donneur de leçons.

1519 : Maximilien de Habsbourg, empereur du Saint Empire romain germanique, meurt. Il chapeautait un vaste conglomérat de 300 États, allant de la Belgique à l’Espagne en passant par la Prusse. Soit une bonne partie de l’Europe.

Son petit-fils, le futur Charles Quint, régnait alors sur l’Espagne sous le nom de Charles Ier.

La couronne impériale lui revenait presque de droit.

À un détail près : si depuis deux siècles elle échoyait aux Habsbourg, elle n’était pas héréditaire. Le souverain devait être élu par une assemblée de sept princes. Et leurs votes, ils n’en faisaient pas cadeau, loin de là. Il fallait les arroser.

Il n’y avait en Espagne, nous explique Saint-Simon, aucun titre de duc, de marquis, de comte ; celui de ricos-hombres (« hommes riches ») était le seul.

Et grâce à eux, il fut sacré empereur à Aix-la-Chapelle le 23 octobre 1520 et prit le nom de Charles Quint.

Peu importe l’époque, un généreux donateur, qu’il soit dans la poudre à canon, l’épicerie, la ferraille, la layette ou l’électronique, attend toujours en retour non seulement une plus-value sur investissement, mais surtout de la considération, et peut ainsi ressentir l’ineffable bonheur de grimper au-dessus des autres.

Pour les satisfaire, le nouvel empereur inventa la dignité de « Grand d’Espagne ».

La « grandesse » leur accordait tous les droits, et en particulier celui de rester couverts devant le souverain.

Le royaume de France, lui, abondait en titres de comte, de duc et de baron. Par leur splendide hérédité, ils avaient eux aussi tous les droits.

Créer une distinction de plus, la grandesse, était inutile, la seule exception, Louis XIV la fit pour Mme de Maintenon. Elle fut sans aucun doute la première grande dame de France.

Née Françoise d’Aubigné, jeune fille sans fortune, plutôt pas belle, on la destina à un cul-de-jatte, le poète Scarron. Rapidement veuve, elle devint gouvernante des bâtards que le roi avait eus de Mme de Montespan. Par un savant mélange de « bondieuserie mêlée d’érotisme », Mme Scarron réussit à ensorceler le cœur de Sa Majesté, qui l’épousa. Elle devint Mme de Maintenon.

Les chefs d’État ne choisissent leurs compagnes que pour leurs performances libidineuses.

Ses origines modestes la tourmentaient parfois, nous révèle Saint-Simon : « Mme de Maintenon, dans ce prodige incroyable d’élévation où sa bassesse était si miraculeusement parvenue, ne laissait pas d’avoir ses peines. Son frère n’était pas une des moindres par ses incartades continuelles. »

Trois siècles plus tard, Bernard Kouchner, autre prodige incroyable d’élévation où sa bassesse était si miraculeusement parvenue, ne laissait pas, lui non plus, d’avoir les siennes :

« Bernie ! I have terrible news !

– Mon Dieu, une guerre ?

It’s worse, Bernie !

– C’est pire ?

I have just known, you are a monkey !

– Je suis un singe ! »

Hilary Clinton venait de lui téléphoner les résultats des dernières comparaisons américaines entre l’ADN humain et celui des grands singes.

 

 

Les premières apparitions de nos « grands de France » dateraient des ascensions rituelles de la roche de Solutré par François Mitterrand : à chacune d’entre elles, des individus remarquables d’insignifiance se mettent à s’essouffler derrière lui.

En deux coups de cuillère à pot, leur bassesse parviendra miraculeusement à des prodiges incroyables d’élévation.

Ceux d’Espagne, une trentaine à l’origine, quelques centaines de nos jours, ont vu progressivement leurs prérogatives se diluer dans le nombre.

À l’inverse, chez nos nouveaux grands, elles augmentent à mesure qu’ils prolifèrent.

Des chefs de cuisine talentueux, des footballeurs dyslexiques, des médecins d’exception, un cancérologue, et j’en passe, essayent par tous les moyens de se propulser un peu plus vers des sommets inaccessibles au commun.

Ils sont atteints de la folie de la grandeur.

Les symptômes ?

Jean de La Bruyère les a fort bien décrits : « L’on ouvre et l’on étale tous les matins pour tromper son monde ; et l’on ferme le soir après avoir trompé tout le jour. »

Tous ont une haute opinion d’eux-mêmes.

Ils adorent Marrakech, et les macarons.

Pour une étude complète de la maladie, sont indispensables : le film La Folie des grandeurs, de Gérard Oury, les mémoires du duc de Saint-Simon et les Lettres à Yves, de Pierre Bergé veuf Saint Laurent (il y raconte ses journées à son défunt compagnon).

Mon père, en don Salluste de Bazan, arrogant, cupide, vaniteux, donne une image effrayante des malades en phase aiguë :

« Et maintenant Blaze : flattez-moi !

– Monseigneur est le plus grand de tous les Grands d’Espagne !

– Ce n’est pas une flatterie, ça ! C’est vrai ! »

Pierre Bergé, lui, est certainement le plus grand de tous les grands de France.

Et ce n’est pas une flatterie… Comme eux, il excelle en tout sans apprentissage.

« C’est étrange, car si je ne suis pas écrivain, j’ai écrit quelques livres, si je ne suis pas musicien, je peux lire une partition… J’ai joué du violon », griffonne-t-il à son cher disparu.

Ça m’a fichu un coup.

Depuis trente ans, je rame devant mon piano sans réussir à arriver au bout du Gai Laboureur.

« Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre ; je ne l’entreprendrai pas aussi1 », écrit Mme de Sévigné à sa fille, qui l’a quittée la veille pour ses terres de Grignan.

Son Yves, Pierre Bergé ne le reverra jamais, sa douleur est loin d’être médiocre !

Eh bien… lui, la dépeindre, il y arrive sans peine : « Kikou, tu me manques terriblement2. »

C’est simple, c’est beau, c’est poignant, c’est l’absolu.

Des grands contents d’eux-mêmes, j’en ai croisé aux « Grosses Têtes ».

Des propos dénués d’intérêt chez un autre, sortant de leur bouche, atteignaient des dimensions insoupçonnées.

« Je suis un lève-tôt, le dimanche matin je fais mon marché moi-même, je trie mes ordures ménagères !… »

Ils avaient une façon bien à eux de « sublimer le banal ».

 

Les Grands d’Espagne, respectueux de l’environnement, finissaient en toute simplicité dans un « pourrissoir » ; une cuve de ciment dans laquelle ils se décomposaient sans polluer la nappe phréatique.

Une fois desséchés, ils étaient déposés en terre là où ils l’avaient souhaité quand ils étaient encore sur pied.

Les nôtres sont moins soucieux de l’environnement (bien qu’ils affirment le contraire en public).

Leurs funérailles, ils y arrivent emballés de bois rares.

La charge « émotionnelle » gagne vite en force, « L’émotion devient “palpable” », disent les commentateurs.

« Il était de quelle religion déjà ? piaille une dame.

– Enfin, c’est une église ! » répond une indignée.

La famille décomposée, la favorite du moment, tous enlacés pour Paris Match, s’engouffrent sous la nef, l’organiste entame par erreur le God Save the Queen.

J’oubliais, une nouveauté !

Depuis Molière, les médecins évitaient de se montrer aux obsèques de leurs patients. Depuis peu, non seulement ils s’y pavanent mais ils les pleurent, même s’ils les ont tués.

Rendons à César ce qui appartient à César.

Les grands de France ne profitent pas de leur position pour faire du tourisme sexuel. De toute façon, même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas : de Marrakech à la Thaïlande, ils ne sont jamais touristes, ils sont partout chez eux !

Où qu’ils aillent, ils bénéficient du privilège d’extra- territorialité.

Dans ses Lettres à Yves, Pierre Bergé est catégorique :

« Comme ils étaient gentils et beaux, ces garçons marocains !…

On avait avec eux des rapports qui ne sentaient ni l’argent ni la vulgarité ! Il ne s’agissait pas de tourisme sexuel que nous avons toujours réprouvé comme nous méprisions ceux qui profitaient de la pauvreté et de la misère ! »

 

J’espère qu’ils leur ont quand même filé une cigarette.

 

Marc-Olivier Fogiel m’avait invité à la dernière de son émission, « T’empêches tout le monde de dormir ». « Personnage considérable à l’ambition démesurée, maître dans l’art de revenir à soi, de se vanter, de se louer d’avoir tout prévu, tout conseillé, tout fait3. » Bernard Debré, filmé depuis l’un de ses innombrables bureaux à travers le monde, pérorait lors de mon entrée sur le plateau au travers d’un petit moniteur de télévision.

Il donnait son avis sur Médecin malgré moi. Manifestement, mon bouquin, il ne l’aimait pas :

« Très exagéré, très très exagéré », vociférait-il. Un « Il n’a pas le talent de son père » sans appel conclut sa diatribe.

Seule sa gentillesse légendaire l’avait retenu de pousser plus avant la violence du trait.

Il faut dire qu’en talent héréditaire, le professeur Debré s’y connaît.

Dans son illustre famille, le génie n’a eu de cesse d’embellir de portée en portée.

Pour paraphraser La Princesse de Clèves, il semblait que la nature eût pris plaisir à placer chez le Debré ce qu’elle donne de plus beau dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes.

Il ne fume pas, il ne drague pas, mais qu’est-ce qu’il cause… Et quel organe, ça descend, ça remonte, ça s’affaisse, rejaillit : un merveilleux baryton.

Que n’a-t-il pas chanté Tosca ! J’aurais tant aimé l’entendre ! Quelle belle affiche cela n’aurait-il pas été !

La Tosca : Maria Callas

Baron Scarpia, chef de la police : Bernard Debré

« Servir l’homme où qu’il soit et donner un peu de soi, n’est-ce pas passionnant, extraordinaire ? Servir l’humanité : quoi de plus beau ? » a-t-il dit dans l’un de ses nombreux et merveilleux entretiens. Faudrait-il encore que l’homme, où qu’il soit, veuille bien de son aide !

Bernard Debré, Patrick de Funès, nous avons le même âge. Deux vieux croûtons, pas très loin du tombeau.

Mon vœu le plus cher, je le confesse, serait que nous soyons enterrés ensemble, le même jour, dans le même caveau.

Je rêve de funérailles à Saint-Louis-des-Invalides : « Une grande voix s’est éteinte. Un homme qui consacra toute son énergie au service des autres. »

S’il meurt, pas d’hésitation : je m’immole par le feu.

Mais si c’est moi qui y passe le premier, je doute qu’il accepte d’avaler un tube de Mediator.