La formation professionnelle et les fonctions des psychologues cliniciens
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Description

Des dissonances frappent les organisations professionnelles de psychologues cliniciens. Cette situation ne doit pas exonérer d'une concertation permanente entre psychologues cliniciens de générations et de statuts différents afin de défendre une science possible de la subjectivité et une pratique psycho-clinique qui assume l'épreuve de la rencontre intersubjective. Ces contributions autour de la psycho-clinique, sa pensée, ses acteurs et ses dispositifs s'exposent aux impératifs de la promotion de la recherche, de l'innovation dans la formation et de la concertation politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2007
Nombre de lectures 470
EAN13 9782336250854
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Psychologie Clinique
Dirigée par Sylvain BOUYER et Olivier DOUVILLE

Approche du sujet, la psychologie clinique s’intéresse à chaque personnalité singulière en situation, en tenant compte de son évolution, de ses réponses subjectives et de ses interactions. Démarche particulière, la psychologie clinique ne saurait se réduire à un domaine, un objet, un cadre théorique ou un ensemble de techniques spécifiques. On la trouve à l’oeuvre dans différents champs professionnels — travail, santé, éducation — et diverses disciplines — psychologie sociale, développementale, interculturelle, pathologique...-. A ce titre, elle est largement redevable à la psychanalyse, dont la théorie et la pratique lui donnent sens.
Ouverte aux praticiens et aux théoriciens qui s’en réclament, la collection Psychologie Clinique propose, en continuité avec la revue éponyme, des ouvrages synthétiques sur une question psychologique de l’homme dans sa double inscription intrapsychique et sociale : aussi bien des livres qui font le tour d’une question clinique, des textes qui présentent un problème d’actualité sur lequel le clinicien a des contributions à apporter que des ouvrages qui explorent une pratique clinique d’intervention, de recherche et/ou de soin.
La collection Psychologie Clinique s’adresse aux praticiens et aux universitaires, et plus largement aux lecteurs concernés par une réflexion ou une pratique sur l’homme au singulier.
Comité scientifique

Sylvain Bouyer, Nancy Nathalie Dumet, Lyon Marie-Claude Mietkiewicz, Nancy Olivier Douville, Nanterre Benjamin Jacobi, Aix-Marseille Marie-Jean Sauret, Toulouse
La formation professionnelle et les fonctions des psychologues cliniciens

Jean-Pierre Martineau
Alain Savet
DANS LA MEME COLLECTION
Marie-Claude MIETKIEWICZ et Sylvain BOUYER Où en est la psychologie clinique ? (2003)
Patrick Ange RAOULT La psychologie clinique et la profession de psychologue — (Dé)Qualification et (Dé) Formation ? (2004)
© L’Harmattan, 2007 5-7, rue de l’Ecole polylechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan,com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296031180
EAN : 9782296031180
Les auteurs
Marie-Odile BESSES
Allocataire de recherche Université Toulouse II
Gérard BOLLINI
Professeur de Médecine. Service de Chirurgie Orthopédique Pédiatrique CHU La Timone, Marseille
Eliane BOMBAIL-BERDAGUER
Psychologue clinicienne. Collège des psychologues hospitaliers des Pyrénées Orientales
Agnès BONNET
Maître de Conférences en Psychologie clinique et Psychopathologie Université de Provence
Jean-Pierre BOUCHARD,
Psychologue Clinicien Docteur en psychopathologie, docteur en droit, UMD — Cadillac.
Jean-François BOUIX
Psychologue clinicien.
Vassiliki BOUKOUVALA
Psychologue clinicienne, Secrétaire Générale de l’Association des Psychologues Grecs.
Sylvain BOUYER
Maître de Conférences en psychologie clinique, Université Nancy II
Anne BRUN
Maître de Conférences en psychopathologie, Université Lumière, Lyon
Valérie CAPDEVIELLE-MOUGNIBAS
Maître de conférences en psychologie clinique. Université Toulouse II
Françoise CARON
Maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie Université de Provence.
Marie-Claude CARREAU - RIZZETO
Docteur en psychopathologie. Psychologue clinicienne des Hôpitaux
Jenny CHAN
Université Lyon II
Albert CICCONE
Professeur en psychologie clinique, Université Lumière, Lyon
Elaïne COSTA-FERNANDEZ
Psychologue clinicienne, PAST à l’Université Toulouse II
Marianne DOLLANDER
Maître de conférences en psychologie clinique, psychologue clinicien
Caroline DOUCET
Maître de Conférences Rennes II
Bernard DUEZ
Professeur en psychologie clinique, Université Lumière, Lyon II
Lydia FERNANDEZ
Maître de Conférences en Psychopathologie Université de Provence.
Benoît FROMAGE
Maître de conférences, Université d’Angers.
Georges GAILLARD
Maître de conférences, CRPPC, Université Lumière, Lyon II. Psychanalyste.
Jean-Philippe GAUDRON
Maître de conférences en psychologie sociale à Toulouse II
Évelyne GRANGE-SEGERAL
Maître de conférences, Lyon Il
Philippe GROSBOIS
Psychologue, enseignant à l’Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées de l’Université Catholique de l’Ouest, Angers.
Madeleine GUEYDAN
Maître de Conférences en psychologie clinique, Université Nîmes/Montpellier III
Zohra GUERRAOUI
Maître de conférences, Université Toulouse II, URPI (Unité de Recherche en Psychologie Interculturelle).
Norbert HACQUARD
Psychologue Ancien Secrétaire général du Syndicat National des Psychologues
Sonia HARRATI
Chargée d’enseignement et de recherche. Expert Psychologue près des tribunaux. Université Toulouse II
Adam KISS
Maître de conférences associé Université Toulouse II
Édith LECOURT
Professeur en psychologie clinique, Université René Descartes, Paris
Pascal Le MALEFAN
Maître de Conférences en psychopathologie Université de Rouan
Odette LESCARRET,
Professeur de psychologie du développement, coordonnatrice de la coopération universitaire, Université Nîmes/Montpellier III
Alexandre LHOTELLIER
Professeur de Psychologie. Directeur du département de Psychologie de l’Université de Nantes.
Jean-Pierre MARTINEAU
Professeur de Psychologie Clinique et Psychopathologie Université Montpellier III.
Thérèse MARTIRIS
Psychologue clinicienne. Collège des psychologues hospitaliers des Pyrénées Orientales
Denis MELLIER
Maître de Conférences en psychologie clinique, Université Lumière, Lyon II
Yves MORHAIN
Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie Institut de Psychologie. Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique. Université Lumière. Lyon II
Klimis NAVRIDIS
Professeur de Psychologie, Université d’Athènes, Analyste et psychothérapeute, Représentent de la Société Hellénique de la Psychologie.
Jean-Louis PEDINIELLI
Professeur de Psychopathologie et Psychologie clinique Université de Provence
Stéphane PROIA
Psychologue, Docteur en psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse. Université Montpellier III.
Patricia ROSSI-NEVES
Maître de conférences en psychologie sociale Université Toulouse II
Pascal ROMAN
Professeur en psychologie clinique, Université Lumière, Lyon
Marie-Odile RUCINE
Psychologue clinicienne. Représentante de l’association PSYCLIHOS
José RUHLAND
Psychologue clinicien. Docteur en Psychologie. Service de Cardiologie infantile, Vandoeuvre les Nancy.
Marie-Jean SAURET
Professeur en psychanalyse, Université Toulouse II
Alain SAVET
Maître de Conférences en psychologie clinique et pathologique, Université Toulouse II
Silke SCHAUDER
Maître de conférences en psychologie clinique et pathologique à l’IED-Université Paris VIII.
Christine SCHWANSE TOURNAIRE
Psychologue clinicienne. Représentante de l’association PSYCLIHOS
André SIROTA
Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie sociale, Université Paris X, Nanterre
Henri SZTULMAN
Professeur de Psychopathologie. Directeur du Centre d’Études et de Recherches en Psychopathologie. Université de Toulouse II
Igor TCHERNICHEFF
Psychologue clinicien Conseil général de la Haute Garonne
Tran THU HUONG
Faculté de psychologie à l’Université des Sciences Sociales et Humaines de Hanoi.
Jean-Philippe TOUTUT
Psychologue clinicien, Psychosociologue, Docteur en Psychologie Chargé de cours en D.E.S.S. de Psychologie de l’enfant et de l’adolescent Université de Toulouse II
Serge VALLON
Docteur en psychologie, psychanalyste
Hélène de la VAISSIÈRE
Psychologue clinicienne, Docteur en Psychologie.
Tânia Maria José Aiello VAISBERG,
Professeur de Psychologie. Université Catholique de Campinas, Pontifca-Brésil.
David VAVASSORI
Maître de Conférences. Psychologue Clinicien Université Toulouse II
Gérard VAYSSE ,
Professeur de Neurosciences, Directeur de l’UFR de Psychologie, Toulouse II.
Loick M. VILLERBU
Professeur en psychologie clinique et psychopathologie Institut de Criminologie et Sciences Humaines (ICSH), Laboratoire de Cliniques Psychologiques, Psychopathologies et Criminologies (LCPPC). Rennes 2.
Catherine WIEDER
Maître de Conférences en Psychologie clinique et Psychopathologie. Université de Franche-Comté, Besançon.
Sommaire
Collection Psychologie Clinique Page de titre DANS LA MEME COLLECTION Page de Copyright Les auteurs Remerciements INTRODUCTION - La psychologie clinique, sans édulcoration, contre les passions tristes CHAPITRE 1 - Psychologie clinique et culture. La psychothérapie en question CHAPITRE 2 - Psychologie clinique et recherche : champs et modalité d’intervention des psychologues cliniciens CHAPITRE 3 - Psychologie clinique et formation : de l’initiation à la (trans)formation continue CHAPITRE 4 - Psychologie clinique et politique : dissonances et concertations interprofessionnelles, interuniversitaires et internationales BIBLIOGRAPHIE
Remerciements
On se souviendra que ce Colloque s’est principalement tenu à l’Université Toulouse le Mirail dans un amphithéâtre dédié à Vladimir Jankélévitch dont la carrière dans cette université fut très brève, compte tenu de la barbarie nazie et des décisions du gouvernement français dans les années de l’occupation.
On notera que le traumatisme de la catastrophe industrielle de l’AZF du 21.09.2001 est encore vivement ressenti dans l’agglomération toulousaine. Monsieur Philippe Douste-Blazy, en tant que Maire de Toulouse à cette époque, avait tenu à saluer les universitaires et les praticiens psychologues qui s’étaient mobilisés lors de cet événement. Lui-même et son successeur à la mairie, Monsieur Jean-Luc Moudenc, ont donné suite à cet hommage en accordant une subvention conséquente à notre Colloque et en nous accueillant à la mairie de Toulouse. Qu’ils en soient ici remerciés ainsi que Monsieur Martin Malvy Président du Conseil Régional et le Professeur Rémy Pech, Président de l’Université de Toulouse le Mirail. Leurs soutiens financiers avaient aussi une portée symbolique de reconnaissance de l’engagement citoyen des psychologues, mais aussi de leur contribution au rayonnement universitaire et à l’innovation de parcours professionnalisants attendus par la société contemporaine.
Enfin nous exprimons notre gratitude pour leur soutien : à l’Association des Enseignants de Psychologie des Universités, au Conseil Scientifique de l’UTM et à l’UFR de Psychologie de l’UTM, aux deux DESS : montpelliérain (psychologie clinique et pathologique) et toulousain (psychopathologie clinique), au Centre Universitaire de Perfectionnement en Psychologie Appliquée, ainsi qu’aux collègues universitaires et praticiens qui se sont associés à l’organisation de ce Colloque et à l’élaboration de ces actes. Très particulièrement Sonia Harrati et David Vavassori.
L’arrière pays de cet ouvrage est donc marqué par le souvenir d’une catastrophe barbare toujours possible et celui d’une catastrophe engendrée par les effets pervers, jamais nuls, ni parfaitement contrôlés de l’évolution technico-scientifique. Puissent les psychologues nous aider à voir le futur plein de promesses sans oublier les sombres éclats de ces lointains passés.
INTRODUCTION
La psychologie clinique, sans édulcoration, contre les passions tristes
Jean Pierre Martineau Alain Savet

Dans une lettre à Wilhem Fliess du 30.01.1899, Sigmund Freud dit qu’il aperçoit « les relations avec le conflit, avec la vie, tout ce que j’aimerais appeler psychologie clinique ». En rattachant la psychanalyse à la psychologie, il s’oppose à la psychologie académique ou expérimentale, il rejette toute réduction du psychologique à des séquences comportementales observables de l’extérieur.
Cette référence fondatrice nous interdit de nous étonner et de nous lamenter des écarts, des dissonances, voire des paradoxes qui traversent nos organisations professionnelles ainsi que de notre épistémé. Pour autant, nous ne serions nous exonérer d’une concertation permanente transdisciplinaire, transgénérationnelle et transprofessionnelle avec tous ceux qui se sentent partie prenante de la défense de la dimension psychique par les cheminements cliniques non réductibles aux impératifs économiques et scientistes de la classification, de la normalisation utilitariste, de l’instrumentalisation des acteurs de la santé mentale d’une part, et des promoteurs en développement personnel ou en bien être d’autre part.
La résistance des psychologues cliniciens mais aussi le sauvetage de l’acception humaniste et dynamique d’une science possible de la subjectivité et d’une praxéologie psycho-clinique qui assume l’épreuve de la rencontre intersubjective, donc des liens transférentiels, devraient nous éviter de nous cantonner aujourd’hui dans les controverses entre psychologues, universitaires et praticiens, comme hier dans la contestation des prérogatives des psychiatres s’opposant à l’émancipation des psychologues.
Face à l’invasion technico-scientifque des référentiels prétendument athéoriques et résolument utilitaristes, on ne saurait se résigner à un oecuménisme éclectique ni à une édulcoration de la clinique psychologique. Cette édulcoration consistant à qualifier de « psychologue clinicien » tout psychologue (psychosociologue, psychologue du développement, psychologue scolaire, conseiller d’orientation psychologue, psychologue de la santé, neuropsychologue...) dès lors qu’il entretient une relation individuelle à l’instar du médecin clinicien engagé dans une relation de soin.
Peut-on sans trahir les fondements historiques de la psychologie clinique en France — notamment les apports phénoménologiques et psychanalytiques — ainsi que son acception consensuelle par ceux qui ont intégré les propositions successivement de : Lagache, Favez-Boutonier, Anzieu, Gagey, Guillaumin, Revault d’Allonnes... considérer qu’il suffit de pratiquer des observations et des entretiens, avec ou sans la médiation de test, pour être qualifié de psychologue clinicien ? Ce type d’inconséquence procède de la confusion de l’examen individuel de qualités distinctives avec « le salut » (sauvetage, relève, exception) de la singularité. Dans celle-ci comme dans la mise en exergue de l’intime le particulier ne s’agrège pas à une catégorie (cluster) mais par son exception même se réconcilie avec l’Universel.
La psychologie clinique serait-elle réductible à une méthodologie ou bien implique-t-elle une conception originale de l’économie subjective et de son ancrage biologique et social via la mise en représentation des pulsions et la régulation des affects dans tout le champ de la vie humaine ?
La défense de la « psychopathologie clinique » même non confondue avec « la participation au monde du bien-être caractéristique de la société psychothérapeutique contemporaine » (J.C. Maleval et M.J. Sauret en 2006, se référant à C. Lash) ne saurait nous résoudre à porter le deuil de la psychologie clinique.
Même si la désignation européenne des quatre grands domaines de la psychologie ne fait pas état de la psychologie clinique mais de « psychopathologie et santé mentale », même si la littérature francophone (W.Hubert, 1993) fait peu cas des contributions des fondateurs de la psychologie clinique en France (D. Lagache, J. Favez-Boutonier, D. Anzieu), il nous paraîtrait inconséquent de ne pas soutenir cet identifiant reconnu autant dans le monde universitaire (C.N.U ; A.E.P.U ; S.F.P) que dans le secteur sanitaire et social (S.N.P ; F.F.P ; Fonction Publique Hospitalière).
Ceci d’autant plus que par leur nombre (en 1995 parmi 30000 psychologues, plus de 50% étaient identifiés comme psychologues cliniciens ; il faudrait également noter le nombre de DESS et Masters à label psycho-clinique ainsi que la majorité des étudiants de bac + 4 inscrits en parcours psychologie clinique/psychopathologique) et par leur audience (l’attestent très spécifiquement dans la dernière décennie les ouvrages soutenus par tous les grands éditeurs en Sciences Humaines et les revues spécialisées faisant explicitement référence à la psychologie clinique) on peut considérer que les psychologues cliniciens ont quitté l’éphébie ; cet âge des exercices probatoires de la jeunesse cantonnée en banlieue avant de se voir reconnus les droits et devoirs pléniers du citoyen athénien.
Par leur contribution citoyenne, mais aussi par leur expertise, les psychologues cliniciens concourent à la restauration d’une historicité individuante à même la souffrance et l’angoisse, à la connaissance de la construction subjective et sociétale de la santé, à l’affirmation de l’autonomie de la personnalité sans déni des dépendances physiques, économiques et sociales.
L’engouement pour la psychologie — clinique notamment — constitue un véritable marché culturel à l’instar d’une littérature consacrée au développement personnel, à l’autobiographie, au renouveau de la psychologie philosophique, à la vulgarisation de la psychopathologie, à la télé-médiatisation de l’intime. Ceci explique l’attractivité de cette filière universitaire en dépit des mises en garde prétendument réalistes évoquant de manière sinistre et non fondée la question de l’insertion professionnelle des jeunes psychologues, mais aussi en dépit des tentatives de dissuasion qui signalent une « sélection » tardive mais drastique dans un cursus bien avancé (accès au M2 Professionnel). Enfin la concurrence entre diverses catégories de psychistes, la création renouvelée de « produits » (concepts, dispositifs de prise en charge thérapeutique, de formation, de médiation...) et le marketing qui les accompagne (médiatisation audio-visuelle et écrite, événements culturels, scientifiques et de vulgarisation) alimentent le marché psy dont l’expansion rend difficilement discernables les intentions (scientifiques, idéologiques, charismatiques, sectaires...) et les référentiels, au point de mobiliser des arbitrages ministériels (de la santé, de l’éducation, des affaires sociales) afin d’accréditer les cursus de formation et d’encadrer les modalités d’exercice.
En attestent récemment les débats suscités par l’usage du titre et la formation de psychothérapeute. En attestent depuis 2004 les débats contradictoires entre membres cliniciens de la communauté psy (principalement psychologues cliniciens, psychanalystes, psychothérapeutes, psychiatres) et le Ministère de la Santé et des Solidarités soucieux de légiférer sur l’usage du titre et la formation des psychothérapeutes. Sans justification de formation supplémentaire, les médecins, les psychanalystes inscrits dans une association et les psychologues pourraient faire usage du titre de psychothérapeute. Mais s’agira-t-il de tous les médecins ou seulement des spécialistes en psychiatrie, de tous les psychologues ou seulement de ceux qui ont suivi un parcours spécialisé en psychologie clinique et/ou en psychopathologie ? S’il y a restriction dans la communauté des médecins et des psychologues, à quelles conditions de formation complémentaire les non habilités d’office ainsi que les psychothérapeutes en fonction n’appartenant pas aux catégories précédentes pourront-ils faire usage du titre en question? Leur serait imposé au moins 150 heures de formation théorique en psychopathologie et 4 mois de stage sous couvert d’une université. Dans quelle condition l’université peut-elle « gérer » le travail subjectif de transformation inaugurale et continu impliqué par la pratique psychothérapique ? Quelles UFR de psychologie ou de médecine (exclusivement, en concurrence, ou en partenariat) vont mettre en oeuvre et obtenir l’habilitation à dispenser cette formation, sur quel programme (spécifique ou pris dans les Masters spécialisés en cours), sous quel titre (DIU, DU, certificat...) et quelles seront les conditions d’accès (qualité des formations de base préalables, capacité d’admission, modalités de sélection) ? Enfin, comment se préserver de l’effet pervers d’une formation à prétention unique, nécessaire et suffisante en psychothérapie en regard de la pluralité justement articulée des compétences et des fonctions des cliniciens en charge du soin psychique ?
Cet ensemble de questions réveille et révèle les offres de service (de formation personnelle, de supervision, d’interformation collégiale...) des réseaux péri-universitaires d’obédiences concurrentielles même quand ils se réfèrent au même discours maître. Ce vibrillonnement touche aussi les praticiens comme les universitaires (statutaires et contractuels) qui auront à cœur d’opposer leur intégrité éthique et leur pensée critique aux tentations prosélytes et belliqueuses.
La place et la portée des interventions des psychologues cliniciens dans la Cité portent à s’interroger sur les modalités et le degré de leur maturation professionnelle en regard de leur attractivité chez les étudiants, véritables symptômes d’une époque désenchantée en proie à l’accélération technologique, aux passions tristes et à la crainte de la désubjectivation, mais aussi de la méfiance du public qui a du mal à différencier les catégories de psychologues habilités à porter un seul et même titre ainsi que les autres composantes du peuple psy (psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute...).
A cette question éminemment politique cet ouvrage peut apporter des réponses à différents niveaux de considération : - local (implication intra et inter-universitaire des universités et des établissements de soin dans la formation initiale et continue, dans le recrutement et dans l’évolution de carrière des praticiens du secteur sanitaire et social régional) ; - national (accréditation des diplômes ; modalités, résultats et conséquences des campagnes d’habilitation L.M.D. ; carte nationale des formations en psychologie clinique et des équipes de recherche d’appui, développement des réseaux inter-universitaires et de la transdisciplinarité ; création de doctorat d’exercice et d’internat post-universitaire) ; - international (équivalences des diplômes et harmonisation des contenus et durée de cursus de Master ; mobilité des personnes ; collaboration de recherche et de publication ; soutien au développement de la discipline à l’étranger).
Les mutations que s’imposent les systèmes de santé, tant à propos de la formation des personnels, que des modalités d’exercice sur fond d’inertie sociétale et de risque de partition chez ceux qui sont en demande de soin ou d’aide, l’émergence et la propagation de nouvelles pathologies ou handicaps liés aux crises de l’âge et du lien social, les injonctions de contingentement économique, l’incidence des « avancées » scientifiques, les choix d’orientation à la fois théorique et technique discutables, mais également les inconséquences dans la régulation des flux des candidats à l’exercice dans le secteur sanitaire et social constituent une opportunité historique pour les psychologues cliniciens. D’autant plus qu’il faut anticiper la relève importante d’une génération de praticiens dans les prochaines années et les transferts de compétence entre praticiens de la santé mentale compte tenu de la réduction drastique des psychiatres et des pédopsychiatres dans les années à venir.
Entre autres se pose l’épineuse question du choix des moments et des manières de greffer les spécialisations sur ce qui est fondamental en psychologie clinique et en psychopathologie. Ainsi les spécialisations par domaine d’activité (santé, travail, éducation, sport...); par groupe d’âge (secteur infanto-juvénile, adolescence, adulte, personne âgée...); par pathologie ; par référentiel (psychodynamique, cognitivo-comportemental, systémique, humanisme, intégratif) ; par fonction (évaluation de la personnalité, psychothérapie, formation, conseil, recherche) sont sujettes à controverses. Sachant paradoxalement que pour appréhender un mode de fonctionnement et d’affirmation psychique, singulier et transversal dans l’histoire de vie d’un sujet, il faut se garder de la spécialisation au risque de stigmatisation, de morcellement, d‘instrumentalisation, d’agentialisation.
Compte-tenu d’une durée de formation académique en principe relativement limitée (5ans), en réalité plus longue du fait de la sélection drastique en fin de cursus, ceci aggravé par des effectifs pléthoriques (sur les 4/5 du cursus) et un déficit de moyen en personnel et en logistique qui pèsent très lourdement sur les sections de psychologie clinique à l’université ; faut-il avancer le début des parcours spécialisés ou bien conserver à la psychologie clinique et à la psychopathologie son caractère de formation généraliste ancrée dans une considération du rôle de la sexualité et des conflits psychiques, de l’inconscient et des organisations infantiles, du sens du trouble mental comme tentative de résolution du conflit psychique et comme modalité d’élaboration du drame humain ? Cette dernière option impliquant de conserver à la formation de base son caractère généraliste et de transmettre aux futurs praticiens un large spectre de compétences à intervenir sur des pathologies de différentes formes aussi bien dans les secteurs infanto-juvénile qu’adulte en restant ouvert aux spécialisations ultérieures. Celles-ci seront motivées par la mise en oeuvre de protocoles innovants à la mesure des avancées théoriques et praxéologiques ainsi que par les besoins de formation personnelle et continue des praticiens, animés par la curiosité épistémophile et l’émulation collégiale.
Autant que les praticiens dans leurs institutions d’appartenance, les universitaires cliniciens ne sont pas suffisamment investis dans les organes de prise de décision. Très actifs, ils n’ont cependant pas accès à la gouvernance. Plus même en refusant une autorité hiérarchique dans leur discipline (ainsi les psychologues de la fonction publique hospitalière), les psychologues patissent indirectement des autres pouvoirs (des médecins, des cadres de santé et de l’administration). De ce fait, ils sont toujours en train de déployer des efforts énormes pour répondre soit à la demande des étudiants, soit à la demande des patients. Ils sont accaparés par des tâches de gestion, de recherche et de formation accablantes (mentalement, en temps, voire financièrement), mais aussi capables de réveiller des projections idéalisantes, des illusions groupales et des rituels d’initiation qui sauvent du repli individualiste et de la résignation. Cette réactivation de la pulsion épistémophile, de l’engagement institutionnel, de la veine mytho-poétique, se développe en contrepoint de l’université, ce qui est tout de même mieux qu’à contre-courant ou qu’à contrecoeur.
Les uns et les autres sont pris dans cette contradiction : de répondre à la demande sociale et à la nécessité d’être instituant mais sans être suffisamment insérés dans les appareils de commande des établissements. Respectivement, absorbés sur leur propre terrain d’exercice ils ne trouvent pas le temps de s’investir dans la connaissance des problèmes apparemment spécifiques de l’université d’une part, et des systèmes de santé d’autre part. Sauf pour un petit nombre d’entre eux (chargés de cours à l’université et universitaires vacataires salariés ou en exercice libéral) et lors d’événements cruciaux (mobilisation nationale de défense de la profession).

Les sites universitaires ont perdu leur rôle de leadership universaliste en matière d’élaboration et de diffusion des savoirs et l’universitaire n’est plus prophète (etymon phuein qui donne : professeur et fonction phatique) en son pays. L’atteste le fait que les jeunes praticiens engagés dans des formations personnelles (psychanalyse, psychothérapie...) et méthodologiques lourdes (perfectionnement ou spécialisation), mais aussi dans des actions de recherche clinique et académique (thèse...) affinent leurs connaissances via les réseaux et les banques de données (télé-médiatiques, internautes, associatifs) extra ou inter universitaires.
En effet les universitaires investissent assez peu dans la formation continue universitaire de leurs pairs cliniciens, contrairement aux cycles de conférences proposées au personnel médical et para-médical, il est vrai avec le soutien financier de laboratoires. Le manque de considération de la fonction de liaison entre université et terrain clinique (de stage, d’embauche et d’action de recherche) contrairement à ce que l’on connaît dans les écoles d’ingénieurs et de commerce, entretient un manque de reconnaissance entre cliniciens, un déficit de référent identificatoire et un sentiment d’abandon ou de laisser faire par les universitaires chez les étudiants souvent en position d’arbitrage ou de grande (contre)dépendance entre universitaires et référents de stage. Le relâchement des liens interprofessionnels entretient sinon une méconnaissance réciproque, au moins une incertitude ou une confusion portant sur les personnes, sur leur discours, propices aux rumeurs et aux appréciations réductives.
Ceci conduira à repenser la formation et les fonctions de l’enseignant-chercheur-clinicien-gestionnaire tant à l’université que dans le champ du soin. Il faudra organiser l’articulation fructueuse et nécessaire des différentes fonctions requises par le service de la connaissance du fonctionnement psychique et le service des personnes en souffrance en contractualisant les collaborations entre université et institutions soignantes (détachements périodiques de praticiens à l’université et réciproquement ; clarification des règlements d’autorisation de cumul pour les universitaires praticiens ; création d’un statut hospitalo-universitaire...).

La diversité des fonctions impossibles à assumer simultanément impose des responsabilités tournantes qui devraient faciliter le métissage des compétences entre personnel statutaire des universités et des institutions soignantes privées ou publiques. Rien de moins utopique que cette vision, car tout ceci se pratique, ponctuellement mais de manière inégale (ici harmonieusement en toute clarté, là officieusement et non sans risque de sanctions administratives).
Il ne s’agit pas d’imposer une transparence à des aménagements locaux résultants de collaborations anciennes et patientes, mais de lever certains blocages, prétendument administratifs et des oppositions idéologiquement exacerbées, en se référant à des usages, sinon à des règlements, favorisant l‘intercollégialité des cliniciens. On ne saurait opposer à ces nouvelles formes de contractualisation, des contraintes budgétaires. Rien de moins idéaliste du point de vue financier car le coût des prestations confiées aux cliniciens, tant à l’université que sur les terrains de soin, est déjà en partie supporté par les établissements (temps Formation Information Recherche des praticiens psychologues, Professeur Associé Temporaire à l’université, rémunérations sous la forme de vacations, d’honoraires, de chargés de cours).

Le besoin d’ffranchissement des jeunes praticiens par rapport à l’université où ils ont été formés, la spécificité des évolutions de carrière dans les différents secteurs d’activité (fonction publique hospitalière ; fonction publique territoriale -ASE- ; fonction publique d’état/justice ; secteur privé et conventionné) ; les changements de référentiels praxéologiques, font qu’on ne peut exiger de chacun d‘(e) (s’)identifier (aux) les problèmes de l’université ou du monde hospitalier, ou de l’exercice libéral... Il ne s’agit pourtant pas d’indifférence mais du fait que chacun campe dans ses prérogatives et attend des autres parties une reconnaissance et des gages significatifs. Chacun ayant le sentiment que l’autre donne peu... mais entend rester donneur d’ordre. Ces sources de malentendus ne sont pas sans risque de rupture (fermeture, tarissement de terrain de stage ; accréditation de formations universitaires sur des critères purement académiques ou inversement instauration d’un deuxième registre d’accréditation des psychologues par les corporations, comme cela se pratique dans plusieurs pays de la Communauté Européenne), ni de bouleversements des filières de formation au mépris des fondements épistémiques et historiques de nos référentiels. Ainsi la psychopathologie frappée d’éclectisme, la psychologie clinique édulcorée en psychologie individuelle ou implicite, libérée de ses liens avec la psychanalyse, la psychologie de la santé signant son allégeance aux orientations médico-centrées !
Plus que la diversité de ses concepts et théories, de ses méthodes et champs d’application, des fonctions qui en procèdent et de ses finalités, c’est la position chiasmatique, articulaire de la psychologie clinique entre science de la vie et science humaine, entre clinique médicale (scopique, didactique, taxinomique, visant la désignation - Bezeichnung -) et anthropo - clinique de l’énigmatique, de la co-construction dialogique, de la dé-signation (déconstruction, interprétation - Bedeitung -, entre mutos et logos , dans l’incidence du pathei-mathos) qui l’expose à la polarisation (à l’extrémisation des positions) de ses prétendants si nombreux aujourd’hui.
Ce n’est pas la psychologie clinique représentée parfois comme un agrégat, un patchwork, pourquoi pas une mosaïque, qui manque de centre de gravité. Bien au contraire elle entend ne pas se dérober face à la souffrance de « l’homme sans gravité » (C.Melmann), face à l’ « autruicide » (G.Deleuze), face à la désobjectalisation comme face à la désubjectivation sur fond de dé-solation dans la culture.

Si l’appellation psychologie clinique apparut simultanément voici un siècle (dans les années 1890) aux Etats-Unis (L.Witmer), en France (P.Janet) et en Autriche (S.Freud), la création de sections spécialisées universitaires de psychologie clinique mais aussi de psychologie sociale et de psychologie de l’enfant, datent de 1955.
En 1959 J.Favez-Boutonier crée le premier laboratoire de psychologie clinique à l’université. La Maîtrise de psychologie clinique date de 1967. Elle avait été précédée par la création en de nombreuses universités de diplômes spécialisés post Licence de psychologie. Ainsi le diplôme de psychologie clinique et pathologique de l’Institut de Psychologie de Paris qui avait été créé en 1920 par Henri Piéron, non clinicien mais convaincu de la nécessité de former des praticiens de la psychologie. La création du statut de psychologue dans les hôpitaux date de 1971. La loi du 25.07.1985 complétée par l’article 57 du 04.03.2002 institue la protection du titre de psychologue. Le Code de Déontologie des psychologues dans sa formulation de Juin 1996 (révisant celle de 1961) met en exergue la mission fondamentale du psychologue : reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique.
Le décret de Janvier 1991 portant statut particulier du psychologue de la fonction publique hospitalière explicite les multiples fonctions des psychologues (actions curatives et préventives, collaboration aux projets thérapeutiques ou éducatifs, action de recherche et de formation) en vue d’étudier et de traiter « les rapports réciproques entre la vie psychique et les comportements individuels et collectifs afin de promouvoir l’autonomie de la personnalité ».
Il a fallu trente ans depuis la création des filières de psychologie spécialisées (à partir de 1955) jusqu’à la reconnaissance du titre unique de psychologue (1985). Combien de temps faudra-t-il pour que les liens entre psychologues cliniciens d’une part, et d’autre part l’incidence originale et enfin reconnue de leur engagement dans la cité, s’évanouissent en prestations (psycho) thérapeutiques, indistinctement conduites par des médecins ou des « laïcs » spécialisés ou pas ?
Ces conquêtes historiques qui font de la psychologie clinique un appareil de connaissance (de penser, de raisonnement, de transfert d’apprentissage) mais aussi de transmission, de transformation de la vie psychique (d’apprentissage par le transfert, de changement par mise en résonance de la dimension inconsciente du système du sentir, des identifications et de l’investissement amoureux...) sont l’aboutissement du travail des pionniers (semeurs) de notre discipline (Henri Wallon et Daniel Lagache, agrégés de philosophie, médecins et psychanalyste pour le second), du travail fondateur de Juliette Favez-Boutonier (même formation que le précédent) et enfin Didier Anzieu agrégé de philosophie et psychanalyste qui peut être considéré comme le premier grand architecte des structures universitaires qui allaient accueillir à partir des années 1970 les grandes cohortes d’étudiants candidats au métier de psychologue et des réseaux universitaires en charge de la formation des psychologues cliniciens. Il nous revient ici d’envisager leur « relève », ce qui peut s’entendre au sens de relève de génération, mais aussi au sens derridien de l‘ Aufhebung.
C’est à ce dépassement sans annulation de son histoire conflictuelle que l’ensemble des contributions ici présentées nous convie. Leur diversité de forme, de ton et de contenu est le reflet des éclats du peuple psy. La clarté qui s’en dégage n’est jamais uniformisante mais au contraire toujours en recomposition, d’où la perplexité du lecteur qui trouvera ici plutôt qu’un guide des phares et balises de la psychologie, une psychologie clinique remise en chantier.
En quatre chapitres la psychologie clinique - sa pensée, ses acteurs et ses dispositifs - s’expose aux impératifs de l’advenir culturel, de la promotion de la recherche, de l’innovation dans la formation et de la concertation politique.

En chœur on réussit parfois à harmoniser les dissonances, on peut aussi faire écho aux voix multiples qui s’appliquent à la formation des psychologues. Aussi nous tenons à signaler aux lecteurs intéressés par les partitions ici ordonnées qu’ils trouveront dans l’ouvrage coordonné par Patricia Mercader 1 et Alain-Noël Henri des clefs heuristiques et mélodiques particulièrement brillantes pour interpréter la marche des psychologues.
CHAPITRE 1
Psychologie clinique et culture. La psychothérapie en question

L’amour de psyché, envie et gratitude des psychologues cliniciens.
Jean Pierre Martineau

Muthos : la démonstration psychique
Le mythe Eros et Psyché ; (référé au texte d’APULEE, « L’âne d’or ou les métamorphoses ») peut être considéré comme le récit anasémique (source) de l’amour de la Psychologie (de l’inclination psychologique, de la psychologie clinique). On retiendra particulièrement le caractère ailé d’Eros comme de Psyché, la référence au monstrueux, la double servitude de Psyché (au palais d’Eros puis en celui d’Aphrodite) et son travail d‘affranchissement, d’émancipation c’est-à-dire d’autonomisation psychique contre l’ordre préétabli (l’establishment des dieux), contre la jalousie d’Aphrodite afin de se sentir être au-delà de l’emprise des sens, comme de l’instrumentalisation, en réarticulant l’imaginaire et le symbolique, le sensuel et le fonctionnel, le corps et le code dans des actes de passage (désobéissances, transgressions ) qui attestent sa dépendance mais libèrent la consignation amoureuse (la gouvernance d’Eros et d’Aphrodite) en révélant d’autres façons d’aimer - in absentia, par représentation et non plus in praesentia, par possession, « consumation » (jouissance) —.

La peinture pompéienne figure Psyché en petite fille ailée comme en papillon et jouant avec des Amours ailés comme elle. Eros fils d’Hermès et d’Aphrodite (elle même engendrée par les organes sexuels d’Ouranos tombant dans la mer après avoir été tranchés par Cronos) est lui aussi représenté comme un enfant souvent ailé portant, par sa torche enflammée ou ses flèches, le trouble dans les coeurs,
Ces allégations de l’infantile font référence à la juvénilité des héros mais aussi à la sujétion, au joug qu’Aphrodite voudrait leur imposer. Les battements d’ailes signent la passagèreté des élans amoureux comme du souffle psychique, l’exquis halètement du corps s’émouvant, l’investissement volatile, le caractère volage, la fugacité, l’éphémérité qui s’opposent à toute mise en demeure ?
Cette légèreté s’adjoint à la beauté si prodigieuse, attractive et énigmatique qu’elle a valeur d’avertissement des dieux et reste à déchiffrer. C’est étymologiquement le sens du verbe monere qui donne monstrum . Il faudrait dire beau monstre (« monstre synthétique » selon FONGARO. 1980), beauté « plus qu’humaine » de Psyché qu’on venait admirer mais qu’aucun ne consentait à l’épouser; beauté d’Eros présentée comme un monstre par l’oracle qui lui destina Psyché.
Ces beautés à l’instar des variations de l’amour et du psychique « font penser » en s’opposant par leur caractère plurivoque voire équivoque (pensons aux chants des sirènes, aux énigmes de la Sphinge, au sourire de la Joconde ou de Saint Jean Baptiste peints par Léonard de Vinci) à ce qui est seulement naturel mais aussi aux certitudes de la raison (l’univocité). Elles avertissent, elles en appellent d’une autre réalité — disons là psychologique - qui rend l’être « sensé » ce qui ne veut pas dire seulement rationnel mais doit être entendu comme pouvant trouver/créer, donner/recevoir du sens, dans la triple acceptation du terme. Vivre à bon-escient, « sensaimant ». Les psychistes messagers de cet appel sont parfois considérés comme des monstres suscitant une angoisse d’attraction. (« Ils séduisent, ils ne sont pas à leur place — ce qui est au moins reconnaître qu’ils prennent place - ils sont partout, ils ne décrochent pas... », GAILLARD, 2002). Il vont être « taxés » comme les monstres pour leur cynisme, leur sophisme qui ruinent la certitude de la raison, comme être mêlés, bariolés (à l’instar d’arlequin), « circulateurs » (NEM0.1975), protéique (en référence à la totipotentialité métamorphique du Dieu Protée) sans épaisseur et donc sans aplomb en dépit et peut être à cause de leur neutralité qui n’est pourtant pas indifférence, ni impassibilité, de leur « invariance » qui n’est pas fixation.
A l’instar de ces animaux énigmatiques (chouette, chat...) dans certains tableaux (cf.Balthus, Léonor Fini) ils « montrent » un autre angle de vision, grains résistants aux agrégations, à l’homogénéisation, ils figurent l’altérité, l’étrangeté, en soi-même et pour autrui de la subjectivité.
Ce que faisant le psy comme le monstre « est de passage et lui même passage » (G. MAILHOS. 1980 P.412), disons porteur (lat. gerere , grec. phorique) celui qui (sup)porte la passagèreté.

Les servitudes
La trajectoire émancipatrice, subjectivante, initiatique de Psyché signale deux servitudes (à l’Imaginaire , à la confusion des corps dans leur Palais d’Eros, puis au Symbolique , à l’exécution des codes dans le palais d’Aphrodite) qui sont autant d’écueils pour une psychologie clinique qui ne parviendrait pas à articuler ces deux registres au réel pulsionnel et à la recherche de l’écart transcendant (parole, acte, position) par lequel l’homme affirme sa responsabilité de l’humanité en lui.
Au palais d’Eros, Psyché ne supporte plus la jouissance sans nom, l’amour indistinctement, les sensations et les reflets (éclats) confusionnants, la non figurabilité des désirs, un monde sans limite, d’excitations, d’instantanés, disons l’insolation. Il lui faut abandonner la jouissance pour soutenir son désir de regarder, connaître le visage de son amour, ne plus être éclipsée, passive, identifiée à l’objet d’un fantasme.
Au palais d’Aphrodite, Psyché est ensuite soumise à l’opacité des agents, instrumentalisée, réduite à l’exécution de tâches toujours plus inhumainement insensées, le Symbolique (au sens des opérations de rangement, de prélèvement indirect - de laine des moutons sauvages - de fouissement, de remontée jusqu’à la source des fleuves infernaux), tourne à plein régime (fièvre méthodologique, performance de la « scientification »). Psyché est au bord de la déréliction, du suicide et sauve sa dignité en brisant le cercle de sa servitude : en se servant de ce flacon supposé assurer l’immortelle beauté.
En quoi dans ces deux servitudes (dorée puis désolée) Psyché reste dans l’attraction du visuel (à la fois le plus synthétique et le plus discriminant de nos sens, médium des illusions fantasmagoriques comme de celles de l’objectivation) tout comme Aphrodite elle n’arrive pas à sacrifier ni sa beauté, ni sa jeunesse, elle reste incastrable, elle ne fait pas confiance à la parole.
Il est facile de rapprocher de ces deux dérives de Psyché des positions de psychologues dans l’institution (les uns du côté du « penchant », du transfert comme résistance, de l’empathie...les autres du côté de l’expérimentation, de l’objectivation, de la résistance au transfert) mais aussi des courants de pensée qui s’opposent catégoriquement : psychologie clinique ou cognitive, subjective ou objective..., approche idiographique ou nomothètique, herméneutique ou athéorique.
Souhaitons nous de ne pas le payer d’un endormissement quasi léthal ou bien alors que d’autres amours — (Eros transformé versus Philia ou Agapé) capables d’aimer in absentia, à distance, en confiance, capables de transcender la dépendance à l’Autre sans la nier, des amours qui au moins dans le champ de l’activité professionnelle visent le « being » avant le « doing », le « to like » plutôt que le « to love » - viennent nous réveiller et transformer la subjugation en conjugaison (intersubjectivation).
Voyons dans la consécration par Zeus accédant à la demande d’Eros qui se reconnaît manquant et par Aphrodite reconciliée donc levant l’hypothèque qui consignait son fils et sa belle-fille en enfance ou en amours clandestines, la décision qui leur fait quitter l’éphébie et prend acte de leur maturité, pourquoi ne pas dire de leur citoyenneté. Considérons en effet que depuis leur ancrage historique dans l’Université en tant que filière autonome (voici près de 60 ans) et du fait de l’importance du nombre de psychologues praticiens en titre (estimés à 30 000 par le SNP, dont 56% de psychologues cliniciens. cf. GHIGLIONE, 1998), un seuil critique d’audience nationale a été franchi, et que ces psychologues ont donc quitté l’éphébie pour exercer leur profession en pleine citoyenneté.
Au terme de la formation professionnelle initiale (il faut entendre non seulement première, fondamentale (basic) mais aussi initiatrice, mutative) il nous faut réussir ce passage (investir un titre et un statut  ; une dette et une promesse, inscrire son travail dans les compétences fonctionnelles qui définissent le métier et se sentir soutenu et protégé par la profession ) pour accomplir son travail citoyen avec le peuple ( Demos ) Psy. Pour cela il faudra parfois en découdre avec différentes formes de l’envie mais aussi compter sur la gratitude.

Demos : ni xénos, ni barbaros
Reconnaître aux psychologues cliniciens un certain « génie des procédés symboliques » dans un contexte démocratique, populaire implique de se méfier des démiurges, des gouvernants comme des démagogues, de celui qui ne s’autorise que de lui même comme de celui qui se réduit à l’agentialisation des chasseurs de performance et des exploitants, du légalisme procédurier, de l’étatisme (« Summus jus, summa injuria ») comme de la fureur de l’objectivation qui vise la désobjectalisation. Si la vie dans la cité nous oppose à des adversaires, voire à des ennemis, à des étrangers avec qui on peut encore parler (Xenos) (débats et combats) cela tient à cette part de haine chevillée à l’humain et au désir de conquérir une place et de la protéger. Il faut distinguer cela de la barbarie, du charabia, de l’inintelligible, de la passion du Mal, de la haine extraordinaire même et peut être surtout quand elles s’habillent à l’ordinaire (du librement consenti, avec les prérogatives de l’establishment, alliées au pouvoir des masses, de la rumeur et même parfois des majorités).
Occuper toute 1a place possible, tout prendre ou tout détruire, c’est sous l’empire de l’envie, provoqué par un vide intérieur (psychique) s’attaquer à ceux qui appartiennent à la même espèce humaine, à ceux qui habitent une culture, gagnés par la gratitude (le sentiment de la dette pour les grâces qu’ils ont reçues et celles qu’ils peuvent transmettre). L’avidité à l’égard de l’objet que l’on veut détruire ou endommager, la rage destructrice, glaciale ou furieuse, mélangent cruauté et bêtise, exactitude et bestialité, s’attaquent à la vérité singulière, au juste comme au bien commun (ce qui n’a pas de prix, qui ne peut être acheté, possédé).
La diffamation, la propagande médisante, la rumeur calomnieuse, la manipulation dégradante tendent à isoler la victime, à la « désespecer », à la dénuder, à la couper de son histoire, à l’empêcher de sentir, de penser, de rêver.
Nous sommes redevables à Y. PRIGENT (2003) de nommer la cible de l’envie : dignité et honneur instituant l’éthique, entendons ces valeurs du narcissisme de base, procédant de l’identification primaire, de notre assise, de notre équilibre et de notre démarche d’homo viator (HADDAD 1995) sur un sol cultivé (« solation » au sens mis en exergue par H. ARENDT)

Qu’est ce qui retient le geste destructeur et souvent contagieux de qui sème la terreur, l’horreur, les cris de ceux qui sentent la menace de l’annihilation, de ceux qui sentent qu’au delà de leur propre vie on s’attaque à l’enfance, au féminin, à la dignité de l’ancien ?...
Qu’est ce qui empêche de basculer du combat légitime dans la barbarie ? C’est ce que révèle la lampe de Psyché : le visage humain de l’Amour, le « figural » humain. Un geste d’autonomie psychique, un moment présentiel, (STERN 2004) une rencontre qui ne dénie pas « l’impossible et pourtant nécessaire dépendance à l’Autre » (ASKOFARE, LAPEYRE, SAURET, 2003)
Ce moment de grâce, du geste qui relève, élève, qui allège le mouvement brutal (pesant) qui causerait la dé-figuration procède d’une grâce reçue plus lointaine que l’interdit civilisateur, il constitue moins un acte d’autonomie par rapport aux pressions pulsionnelles qu’une réponse faite à la dépendance absolue de l’être en détresse. Une réponse aux « besoins du Moi » dirait WINNICOTT.
L’envie nourrit des tentatives d’autonomie paradoxale en déni voire forclusion de la dépendance à l’Autre vécue comme effondrement, chaos, annihilation.
Il procède du défaut d’intégration de ces éléments moteurs et sensoriels qui constituent le narcissisme primaire auquel s’adjoint le sentiment d’exister. L’envie procède encore de la rupture de la continuité d’existence ( continuity of being) troublée par une mère-environnement défaillante à cette période de la toute petite enfance ( infancy ) qui requiert une dépendance “absolue” pour soutenir le moi émergent. Il en découle que les événements fonctionnels qui sollicitent les pulsions ne peuvent advenir en tant qu’expériences intégrables par le moi. WINNICOTT a clairement et fermement distingué les besoins pulsionnels (du ça) et les besoins du moi dont le paradigme est le besoin d’être porté.
«Un grand nombre de conceptions erronées proviennent de la lenteur de quelques-uns à comprendre que les besoins d’un nourrisson ne se réduisent pas aux pressions pulsionnelles, aussi importantes seraient-elles. Le développement du moi du nourrisson dans sa totalité présente des besoins qui lui sont propres. On peut dire ici de la mère qu’elle ne laisse pas tomber son nourrisson, bien qu’elle doive le frustrer dans le sens où elle satisfait ses besoins pulsionnels »... (WINNICOTT cité par J.P. LEHMAN 2003).
La carence des besoins du Moi constitue moins une frustration (engendrant la colère par exemple) qu’une privation qui provoque une distorsion du développement précoce et de la croissance du self. L’incapacité à désirer, le sentiment de futilité, l’angoisse de désintégration et de vide intérieur en procèdent et nourrissent cette barbarie qui sème la désolation et la désintégration de l’autre, d’autant plus que la carence de l’identification primaire grève l’empathie, l’accès au visage humain, à la parole ou à tout acte d’exception, tels que l’enfant en nous les requiert.

La distinction Winnicottienne des besoins du ça ou de la relation au ça ( id relationship ) et des besoins du moi ou de l’ego relatedrtess , les premiers concernant la mère-objet, les seconds la mère environnement, permet de comprendre le paradoxe de l’autonomie au sein même de la dépendance et ses avatars maturants et invalidants.
Dans un contexte socio-culturel « hypermoderne » (au sens de LIPOVETSKY.S et CHARLES S. 2004) où à défaut de repères axiologiques les axiomes du marché, de l’efficacité et de l’individualisme sont acceptés comme vrais sans démonstration, depuis que s’est évanouie la trilogie des aïeux et des dieux les plus vieux (des cultures ancestrales au sens de M. SERRES. 2001) remplacée par le pouvoir de l’administration, des scientifiques et des médias (ibid.), en ce « monde sans limite » où se côtoient insolation (veille permanente, transparence, externalisation, objectivation, accélération...) et dé-solation (cynisme, égoïsme, possessivité, desubjectivation, désobjectalisation, agentialisation, faillite du sens commun, suprématie du tout ou rien, rejet du réel ou profit du virtuel) promotion du « encore plus » (ADES, LEJOYEUX.2001), de la jouissance et du sujet brut au détriment du désir (fût-il refoulé), de la complexité et de la conflictualité de la dimension psychique (C. MELMAN.2002, JP.LEBRUN. 1997-2001) ; dans ce monde donc irrité, excité par l’exacerbation du « ça » il est utile de s’interroger sur la promotion de l“autonomie de la personnalité” (inscrite dans le décret n° 91-129 du 31 janvier 1991 portant statut particulier des psychologues de la fonction publique hospitalière). Que ceci implique la symbolisation des castrations successives opposées au désir de l’enfant - ne pas céder à tous ces désirs - si bien éclairé par F.DOLTO, il y a consensus. Tailles (coupures) et entailles (traits, greffes...) dans l’efflorescence pulsionnelle fortifient la croissance et sont constituantes de la dimension psychique. Mais ceci n’est pas antinomique de la dépendance, des soins et du soutien qui répondent aux besoins du moi, (ne pas laisser tomber, attachement sécurisant, quiétude, sollicitude...) à la croissance du self.
L’autonomisation, l’ex-ception, la transcendance, le dépassement de soi (au sens de l’ Aufhebung ) n’impliquent pas l’annulation, la privation des besoins du psycho-soma de l’infans. L’allant se fonde dans le bien-portant. Celui qui fait « l’important » (tentant de subvenir par lui même en satisfaisant momentanément, répétitivement, toujours plus, les besoins du ça pour s’autocalmer) est souvent celui qui n’est pas « bien portant », qui se porte mal, qui n’est plus ou mal porté. L’inflation, l’enflure du narcissisme adultocentré signe la souffrance du narcissisme infantile ou primaire, contemporain de la constitution du Moi.
Les pathologies narcissiques versus repli sur soi, désinvestissement du monde, sentiment de futilité, envie de rien ou versus surestimation, idéalisation, investissement grandiose ; dépression et addiction ; pathologies de l’agir et du corps, surinvestissment de la réalité perceptivo-motrice, recherche de sensation... attestent l’échec de l’introjection de la fonction « maternelle » protectrice, une négligence de la dépendance infantile, un déficit de confiance (de fiabilité), d’empathie, d’expérience de la mutualité », de communication silencieuse avec la mère environnement prémisse des grâces dispensées par le bien commun (ce qui est hors de prix, non possédable mais au bénéfice de « l’ego relatedness »).

Ethos : la névrose infantile
Dans une société qui fabrique des néo-dépendances attachées aux besoins du ça et qui dans ses mesures de protection et de réparation des personnes vulnérables (personnes âgées, femmes, enfants, fous, figures emblématiques de la dépendance fondamentale) signe sa négligence voire sa phobie de la dépendance originelle, les psychologues cliniciens me paraissent convoqués à instruire et à gérer non pas seulement la névrose de l’enfance ou de l’âge adulte, la névrose de transfert, mais la névrose infantile, (F.GUTGNARD.1996) sa transversalité parmi les cliniques catégorisées par âges ou pathologies, autrement dit la passagèreté de l’infantile.
Dans la concurrence des formations cliniques j’entends certains proclamer « la vieillesse est l’avenir de l’homme », c’est une boutade mais elle est triviale, (c’est-à-dire rebattue, du repassage, sans advenir). Pourquoi pas, avec ARAGON ce qui est plus poétique : « la femme est l’avenir de l’homme » ? Non il me paraît plus juste de constater que :
- la manière la plus courante, mais aussi la plus aventureuse et créative de s’affranchir sans nier la « névrose infantile », en se projetant (dans l’avenir) consiste à « élever » les enfants après les avoir portés, fait naître et les avoir absolument servis (prérogatives de la Femme, selon l’écriture de WiNNICOTT.1964)
- les auteurs cliniciens qui à différentes époques ont dépassé la gouvernance psy pour accéder à une audience populaire — car la psychologie d’intention scientifique n’est pas indifférente à la psychologie du sens commun ni non plus aux questions instruites par la psychologie philosophique - (WINNICOTT, DOLTO, hier, RUFFOT, CYRUIJNIK..., aujourd’hui, toute proportion gardée) sont des médiateurs de l’infantile.
Qui ne se souviendrait pas de LEBOVICI avec sa figure imposante, son âge avancé, mais aussi sa délicatesse jubilatoire, s’adressant au « petit canaillou » ?
- depuis de nombreuses années les terrains de stage, et les thèmes de recherche choisis par le plus grand nombre des étudiants de psychologie clinique, les créations de poste de psychologues cliniciens les plus nombreuses concernent le domaine infanto juvénile auquel s’attaquent ceux qui veulent arraisonner la psychologie clinique en l’énucléant d’une connaissance de l’infantile. Or c’est en raison de celui-ci que pour nous la psychologie clinique ne se « détaille » pas, ni en fonction des âges, ni en fonction des crises existentielles, ni en fonction des pathologies ou des handicaps, ce qui ne veut pas dire qu’elle est sans limite. Bien au contraire car l’infantile constitue le fil rouge (attracteur, conducteur...) de la pratique clinique entendue comme mise en travail psychique de symbolisation. Il faut entendre que l’autonomie subjective et la compétence sociale, la restauration d’une historicité individuante à même la souffrance et l’angoisse sont fonction des limitations imposées par l’ordre symbolique. Les tailles et les greffes des rameaux de l’infantile préforment l’arborescence de l’appareil psychique avec ses cicatrices et ses potentialités créatrices et désaliénantes.
- mes maîtres enfin qui n’avait rien d’enfantin, savaient manifester douceur, fantaisie, capacité d’étonnement et de jubilation. Ils étaient en dialogue permanent avec l’infantile.
Bien entendu, cette disposition (qui n’est jamais posture) n’est pas une prérogative des « spécialistes » de la petite enfance, ni de la jeunesse. C’est du ressort de la « névrose infantile » au sens de FREUD, LEBOVICI, LECLAIRE, STEIN, GUILLAUMIN qui n’étaient pas nécessairement des spécialistes de l’enfance mais au service de « la science vive qui naît fille » (au sens de SERRES 2004. p.51).
« La névrose infantile correspond à une structure qui relie entre elles les identifications impossibles et cependant irrenonçables (GUILLAUMIN. 1983). Elle est aussi la « névrose de l’enfant intérieur que par l’inconscient infantile nous conservons en nous et par la médiation de laquelle l’enfant d’autrefois, comme aussi bien le spectacle de l’enfance autour de nous, nous restent ou nous deviennent intelligibles, en particulier dans l’approche psychanalytique (ibid. p.30) ». « Elle ne correspond plus que de très loin à l’acception médicale de « névrosé » : elle constitue la base, la charpente, toujours vivante et « indestructible » comme l’inconscient, de l’organisation de la personnalité dans sa continuité, de l’enfance à la vie adulte ...il s’agit d’une réalité, structurelle, clinique et théorique » (ibid.p.80), disons la base de la réalité psychique frappée du sceau de la dépendance fondamentale.
Je ne pense pas trahir la vision de GUILLAUMIN en considérant que l’heuristique des effets de transfert qui vectorisent le travail du psychologue clinicien tient à sa considération de l’Infantile ainsi entendu et que si l’inconscient ne connaît pas le temps c’est qu’il reste infantile.
Aussi le psychologue clinicien qui se penche sur l’être « alité » (klinikos) ne voit pas tant un malade, mais l’infantile du sujet habité par la question « m’aime-t-on d’ailleurs ? » (JL .MARION 2004) qui lui confie sa dépendance et son visage.
Considérons cette scène paradigmatique de notre métier avec gratitude ce qui ne signifie pas adorer ça mais l’ “aimer bien ( to like, beloved). Ce n’est pas une forme tempérée, mièvre du « to love » mais cette forme de l’amour (Agapé) qui allège, soulève, transcende la pesanteur de la dépendance. A l’instar de Psyché, le clinicien souffle sur l’enfance non pas tant pour calmer sa souffrance mais pour l’élever à (par) la parole qui attache, connecte, mais aussi propulse, éclaire (cf.la double acceptation de la racine grecque. Pha / phé  : parler et éclairer). Ce qui implique « une présence intense et une légèreté du dire », (SIBONY 1992 p.243) comme il convient à l’acte d’interpréter par lequel se définit le mieux la compétence du psychologue clinicien.

Quel clinicien au temps de la société psychothérapeutique ? Plaidoyer pour un clinicien du lien social.
Marie-Jean Sauret
Argument : L’époque contemporaine est celle de la mutation du savoir en technoscience gérant le moindre espace de la vie quotidienne. La psychothérapie y est présente comme un savoir d’expert, invitée à participer à la commercialisation du bien être : elle contribue à l’accueil des sujets soit comme des consommateurs potentiels des jouissances promises soit comme des marchandises potentielles. Parmi les symptômes actuels, certaines dépressions, par exemple, témoignent non seulement de la difficulté des sujets à se loger dans le lien social mais d’un rejet quasi anorexique des objets du marché, bien être psychologique y compris. La situation est-elle inéluctable ? Une clinique (et une formation correspondante) au service de la résistance du sujet a-t-elle encore ses chances ?
1 — Quel type de clinicien exige la société contemporaine ? Pour quel travail ? Comment l’université contribuera-t-elle à sa formation ? Par clinicien, j’entends non pas (sans exclure qu’il le soit aussi) un homme de laboratoire, mais un praticien des formes singulières que prend aujourd’hui le « malaise dans la civilisation ». De sorte que réévaluer le diagnostic freudien, inventorier les « nouvelles formes du symptôme », développer la métapsychologie des liens du sujet et du social, contribuer à rendre ce lien vivable, accueillir les nouveaux symptômes (nouveaux plus dans leur logique que dans leur forme souvent), tracent les contours de la tâche dévolue à ce clinicien. En faire valoir l’intérêt nécessite de s’arrêter sur plusieurs termes.
2 — Qu’entendre par sujet ? Distingué de l’individu, il s’agit de ce qui, de l’humain, parle. D’être parlant, le sujet est le seul des objets à pouvoir se poser à lui-même la question que la science leur pose : « Que suis-je ? ». Il est, du coup, le seul à s’interroger sur le sens de sa présence dans un monde qui ne se sait tel que parce qu’un parlant, l’habite ! Sans doute les réponses que ce sujet se donne relèvent le plus souvent des ontologies ou des représentations du monde — soit de la philosophie et non de la psychologie. Mais le fait que celui qui parle ne soit que représenté dans son message et bute sur l’énigme de ce qu’il est, que le savoir qui lui livrerait le réel de son être lui fasse défaut (inconscient), que ce manque cause son désir, qu’il soit contraint de se doter d’une réponse intime (le fantasme) et d’une solution (le symptôme), constituent la singularité en fait clinique indéniable.
La singularité prend ici quasiment le sens qu’elle a en mathématique : celui d’une valeur qui confère à une fonction générale un caractère exceptionnel 2  !
3 — Qu’est-ce que la singularité ? Ce n’est donc pas la particularité, soit la somme de traits observables par laquelle un individu est toujours descriptible et susceptible d’être identifié à une population de semblables par exemple. La singularité est ce qui assure chacun de ne se confondre à aucun autre, et qui, à ce titre, objecte à (« fait exploser ») tout savoir - qu’il soit à prétention universelle (scientifique, psychanalytique ou religieuse) mais également le plus intime (fantasme), puisque le savoir ne peut faire mieux que représenter. Sur ce point il convient de prendre position : est-il légitime d’étudier la singularité ? Répondre « oui », c’est admettre qu’il n’est pas scientifique de l’aborder par des méthodes qui, justement sous prétexte de science, la confondent avec la particularité pour la mieux ignorer. A charge alors, au clinicien de la singularité de promouvoir les procédures d’investigations qui à la fois respectent leur « objet » et sont « dignes de la science » 3 .
4 — Et le lien social ? Il est indissociable de la singularité, ce qui conduisait Freud à ne pas distinguer psychologie individuelle et psychologie sociale 4 . Ce noeud découle de la double naissance de l’humain, une fois comme vivant, et une fois comme parlant. Car le parlant n’est tel qu’à s’adresser à l’autre, et c’est dans cette adresse qu’il se réalise. C’est dans cet échange qu’il se heurte au défaut du réel de son être (il n’est que représenté par et dans le symbolique). D’où ce constat freudien : l’humain est ainsi fabriqué qu’il demande son être à l’Autre 5 . Avant d’interroger le clinicien, il s’est tourné vers les mythes et les religions - jusqu’à faire usage du discours pour tenir ensemble autour d’un certain type de réponse, d’une interprétation du déficit de jouissance, d’une définition de la jouissance autorisée au sein de la communauté ainsi définie.
Une étude exhaustive devrait démontrer l’existence de modalités différentes de lien social. Le lecteur sait déjà que la psychanalyse en distingue au moins trois : discours du maître, discours universitaire, discours hystérique — selon que les sujets se soumettent à l’autorité d’un chef, d’un savoir, ou contestent au contraire la prétention de quiconque à répondre 6 .
5 - Cette thèse oblige à lier le fonctionnement psychologique à l’état du lien social dominant. Ce dernier connaît des changements historiques. Au temps des ontologies, a succédé celui de la science. La science moderne a imposé sa rationalité au détriment de toutes les autres, disqualifiant toute figure d’autorité. Ce faisant, les Lumières divisent les sujets entre explication, promise par la science, et sens, en panne désormais. D’où une mutation de l’économie psychique, les sujets rapatriant dans l’intime la réponse par le sens, la garantissant par une figure d’autorité à portée de main, le père. Telle est la névrose : une religion privée - que S. Freud ne pouvait découvrir avant qu’elle ne devienne le mode de fonctionnement du sujet moderne.
6 — En quoi consiste la solution névrotique ? D’abord en la symbolisation de sa dépendance de l’Autre (complexe d’Œdipe) et de son propre manque (complexe de castration), qui assure le sujet de son désir ; ensuite en la résolution du problème posé à chacun par son lien aux autres, en évitant deux écueils : a) renoncer à sa singularité au profit de la masse (sous prétexte d’amour, d’« adaptation » , d’« assimilation », d’« accommodation », de « psychose sociale»); b) briser le « vivre en semble » sur le roc des singularités (« à chacun selon sa vérité, ses opinions, sa jouissance, sa liberté, sa « merde »). Freud a localisé le nouage du singulier et du commun au symptôme. C’est cette fonction qui est rappelée derrière la thèse du retour du symptôme guéri. Faute de distinguer la fonction du symptôme et le registre pathologique, les TCC ( Thérapies Cognitivo-Comportementales), par exemple, affirment d’un côté n’avoir jamais assisté au retour d’un symptôme, et, de l’autre, soulignent l’existence de co-morbidité ou de symptômes résiduels, sans soupçonner de rapport « métapsychologique » entre ces éléments 7 . Le clinicien permet souvent qu’une authentique relation
- parfois la seule viable - s’installe entre son patient, et lui à partir du symptôme : et cet aspect est évidemment oublié dès que le traitement est évalué à partir de l’effacement ou non du symptôme !
7 - La société contemporaine n’est plus celle de Freud. La science a poursuivi son travail de sape des rationalités avec le secours du scientisme. Le discours scientifique impose la forme technoscientifique (dont l’économisme) au détriment des autres, tandis que seule l’autorité du marché semble s’imposer : telle est la post-modernité. L’autorité du marché promet la commercialisation de ce qui manque à chacun, que la technoscience fabriquera : « tout est idéalement possible ». Il convient de rendre hommage aux psychanalystes qui, dès la fin des années 60, ont signalé l’apparition de cas rebelles à la psychanalyse, car ces analysants ne cherchaient appui dans aucun Œdipe (faute de figure d’autorité) ni castration (du fait d’une promesse de jouissance dont ils se vivaient frustrés) : qu’Otto Kernberg, l’un des premiers épinglera sous le qualificatif de Borderline ou Etats limites 8 .
8 — I l nous faut donc compter avec une nouvelle économie psychique 9 . Car le couple technoscience-marché induit, chez ceux qui se laissent suggestionner, une naturalisation du désir : ce dernier est rabattu sur un besoin extinguible, tandis que, le fait que les individus soient potentiellement complétés par les mêmes objets, manufacturés (ou non), promeut l’égalité au détriment de la singularité. Christopher Lasch, le premier, a qualifié de « psychothérapique », la société qui entend accorder à chacun, l’objet susceptible de le guérir du manque 10 . Il est vrai que le système capitaliste a subi une double mutation : dans les années 70, le capitalisme financier a supplanté le capitalisme industriel du fait même de l’incapacité de ce dernier à renouveler et à étendre suffisamment rapidement les valeurs marchandes manufacturées. Du coup, sont commercialisées des valeurs autrefois indisponibles : eau, air, culture, mais également, santé, bien-être, soins psychiques, etc. Nous sommes pris aujourd’hui dans une sorte de développement d’un capitalisme de la communication avec des effets de virtualisation inédit : Internet, par exemple, est le lieu de tous les savoirs et de la réalisation de tous les fantasmes... sans évoquer les nouvelles perversions et criminalités (cf. cet allemand qui a reçu plus de deux cents réponses électroniques à son invitation à se laisser tuer et dévorer, ou l’organisation des suicides collectifs d’adolescents au Japon et ailleurs !
Les conséquences de ces mutations sur l’économie psychique sont encore à étudier 11 .
Mais le psychologue est déjà réquisitionné comme l’un des nouveaux techniciens experts dans le commerce de nouvelles valeurs touchant au bien-être et à la santé dite mentale.
9 — Parmi les cliniciens — psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, psychanalystes — il est donc nécessaire que quelques uns fassent leurs les objectifs suivants : - écrire le bilan du lien social contemporain, lequel n’est pas encore entièrement soumis à la logique du discours capitaliste : sur quelles autres logiques pouvons-nous compter 12  ? - construire, proposer, enseigner des démarches et méthodologies qui ne cèdent ni sur les exigences de la science, ni sur la singularité, ni sur l’éthique 13 . - soutenir les protestations logiques des sujets contre l’éradication de leur singularité, et dresser l’inventaire des solutions inventées par les uns et les autres pour rendre le monde habitable par le plus grand nombre 14  ; - lister les nouvelles pathologies et élaborer la métapsychologie correspondante 15 ... - inventer, formaliser et transmettre les dispositifs cliniques adéquats...
Il s’agit ni plus ni moins que de contribuer au renouvellement des dispositifs de prise en charge, à l’amélioration des traitements et de la pertinence des interventions du clinicien...
10 — Alors l’université, dans tout cela? D’abord, ainsi que nous le mesurons aujourd’hui, l’université repose sur l’existence d’un sujet qui, justement, a envie de savoir, du fait même de n’y être que représenté : de ce point de vue la présence de l’université est en soi une contribution au lien social et un soutien à la singularité. Dès lors, il serait dommage qu’elle ne promeuve que des théories qui confondent singularité et individualité, et qu’elle ne forme que des collaborateurs du discours capitaliste : Hannah Arendt reproche ainsi à une certaine psychologie de préparer, par éradication du symptôme, la massification dont se repaît le totalitarisme 16 .
Nous devons reconnaître que, quels que soient les mérites du comportementalisme, il contribue à la disparition de la psychopathologie 17 , et que l’éclectisme du modèle bio-psycho-social, malgré sa correction intégrative, n’a rien produit d’autre qu’une réduction du sujets à l‘individu — à ses déterminations et aux interactions entre elles. Il me semble donc qu’il contreviendrait à la possibilité même d’une éthique que ne soient pas enseignées aussi les théories de l’indétermination du sujet, de la singularité, de l’acte. Il y a dans la critique positiviste de l’orientation psychanalytique un hommage paradoxal envers une théorie qui cultive l’impuissance du savoir à réduire le sujet au silence et l’inefficacité du traitement contre le symptôme !
Nous avons à assumer cet héritage de la singularité et à en tirer les conséquences politiques à l’heure où le discours de la science et le marché le récusent, mais où les économistes eux-mêmes s’aperçoivent de son intérêt. Ainsi Xavier Greffe relève-t-il la contradiction entre une économie idéale qui doit se débarrasser des sujets (par exemple en proposant un modèle de Sécurité Sociale où chacun cotise mais où personne n’est remboursé), et une économie humainement viable : celle-ci doit consentir à payer pour le lien social lui-même, non rentable, et donc à « boiter » 18 . Ce sujet de l’acte, responsable de sa position, capable d’aimer, de travailler, de jouir de la vie, est le seul point d’appui que nous ayons pour sortir des impasses de la démocratie formelle : inventer plus que la démocratie pour que chacun pèse sur la marche de l’ensemble au-delà des élections ; il est aussi celui qui peut renégocier, chacun avec chacun, le pacte qui lierait la nouvelle communauté — celle que nous continuons à discuter concrètement ici aussi.

Peut-on enseigner les psychothérapies à l’université ?
Henri Sztulman

Les membres de ce groupe d’enseignants chercheurs en psychopathologie clinique, qui se réunit régulièrement depuis bientôt dix ans, m’ont demandé d’introduire cette journée de travail par un exposé exploratoire. Cette étude, enrichissante et prenante, a été pour moi l’occasion d’une réflexion évolutive dont je présente ici le résultat actuel. Celui-ci doit désormais faire l’objet de discussions avec nos collègues de l’université et avec nos partenaires dans le champ concerné, soit principalement les associations scientifiques et les syndicats professionnels. Dans la double perspective de la Santé Publique (la protection des usagers et la sécurité sanitaire) et de la redéfinition des missions de l’Université (l’ouverture sur des champs praxéologiques en plein essor) il ne vise à écarter personne à priori mais à offrir au public des praticiens de la psychothérapie mieux formés (en formation initiale ou continue).

Je souhaite ouvrir cette réflexion en rappelant une opportune citation d’Albert Einstein : « We can not solve problems by using the same kind of thinking we used when we created them ».
Avant d’entrer dans le cœur du débat il faut débroussailler le terrain : - premièrement d’abord sur le droit : a-t-on le droit d’enseigner les psychothérapies, toutes les psychothérapies, c’est la question de l’évaluation ; - deuxièmement ensuite sur les effets de contexte tant : du côté du politique (contraintes administratives et réglementaires en France et dans l’Union Européenne) ; que du côté des pratiques cliniques.

Enseignement des psychothérapies et déontologie : la question de l’évaluation.
Les fameux principes de précaution et de sécurité devraient conduire à n’enseigner que les méthodes psychothérapiques ayant apporté la preuve de leur efficacité, serait-elle relative, et ne créant pas de préjudices ni n’entraînant d’effets secondaires négatifs pour le sujet. C’est le fameux adage « primum non nocere »  ; pour le dire autrement il s’agit de se limiter à des méthodes apportant au sujet plus de bénéfices ou d’avantages que d’inconvénients ou d’inconforts.
En référence à cette pratique évaluative on sait que l’autorisation de mise sur le marché des molécules (pour nous il s’agit des médicaments psychotropes) dépend d’études très rigoureuses conduites par l’Agence Française du Médicament et plus tard par son homologue européen ; cette instance fixe très précisément les méthodologies des essais puis évalue « le service rendu » avant de préciser les indications, les contre-indications, les posologies et les durées de prescription. Et cela n’empêche pourtant pas des effets iatrogènes massifs.
J’ai donc regardé la littérature scientifique concernant l’évaluation, sinon des psychothérapies, ou tout du moins de leurs effets. Je précise bien que j’ai cherché la documentation dans le cadre des travaux empiriques quantitatifs ou planifiés, qui ont accumulé un corpus de connaissances respectable au cours des quarante dernières années dans les pays anglo-saxons et depuis une quinzaine d’années en France. 19 J’entends bien que ces nouvelles formes d’études sur les psychothérapies ne représentent en aucun cas une alternative à la recherche réflexive reposant sur des études de cas, soit la recherche clinique, mais qu’elles viennent en complément. Toutefois cette codification du subjectif se heurte à de réelles difficultés méthodologiques : la complexité de la scène clinique, le lien indissociable entre le facteur «technique psychothérapique » et le facteur « personnalité du psychothérapeute », la question des témoins et celle de la répartition aléatoire des techniques psychothérapiques (ici les statistiques ne font pas bon ménage avec l’éthique). Pour autant des instruments ont été construits et validés concernant le patient, le processus psychothérapique, le thérapeute, et les intéractions patient-thérapeute. De ces investigations, ressort le sentiment que le « modèle américain » n’est pas importable en France. En effet aux Etats-Unis, la méthode des méta-analyses (analyse des résultats de la littérature selon une méthodologie contrôlée) semble aller, après bien des controverses, vers des consensus de plus en plus affirmés. Elle prouve globalement l’efficacité à long terme des psychothérapies 20 , mais la plupart des enquêtes échouent à mettre en évidence des différences nettes d’efficacité entre les différentes psychothérapies. C’est le « paradoxe de l’équivalence » 21 qui a conduit à rechercher d’autres éléments en relation avec les résultats. Deux facteurs se dégagent : - la qualité de la relation psychothérapique telle que la vit le patient est en corrélation significative avec une évolution favorable, indépendamment du type de psychothérapie ; - le niveau général du fonctionnement mental, dont l’aspect positif est reflété par la force du Moi, et l’aspect négatif, par le degré de dysfonctionnement, obéit aux mêmes corrélations.
Ces résultats, modestes, peuvent apparaître comme relevant du simple bon sens mais ont le mérite d’être scientifiquement démontrés.
Toutes ces recherches ont mobilisé des programmes psychothérapiques standardisés, des thérapeutes se référant à un Manuel, des superviseurs vérifiant sur les enregistrements vidéoscopiques l’adéquation de l’approche psychothérapique à la technique de référence explicitée dans le Manuel et apportant des corrections si nécessaire.

Quand on constate le très petit nombre de collègues français membres de la Society for Psychotherapy Research on ne peut qu’être d’accord avec Alice Dazord qui, à la suite de Paul Gérin, est absolument convaincue qu’en France il faut partir d’abord de la problématique des cliniciens concernés, pour dans un deuxième temps proposer des outils, à adapter ou à créer, et alors à valider avec une très rigoureuse méthodologie. Les résultats qu’elle présente portent d’avantage sur les prises en charge institutionnelles que sur les psychothérapies proprement dites.

Elle note toutefois que les travaux francophones permettent d’avancer des hypothèses explicatives sur la manière dont les psychothérapies exercent leurs effets, de confirmer leur efficacité en général tout comme le paradoxe de l’équivalence. Elle insiste sur un facteur essentiel : l’investissement des patients sur la thérapie (technique plus thérapeute).
Par ailleurs la France s’accommode mieux de la méthode dite conférence de consensus : - la première, en janvier 1994, portait sur les stratégies psychothérapiques relatives aux psychoses schizophréniques ; elle a permis d’établir, parmi bien d’autres résultats, que l’association neuroleptique plus une technique psychothérapique est toujours plus efficace que la seule administration du neuroleptique ; aucune preuve de la meilleure efficacité d’une technique psychothérapique sur une autre n’a pu être apportée ; - une autre, en décembre 1995, s’est penchée sur les troubles dépressifs de l’enfant et a mis en évidence l’efficacité des psychothérapies d’inspiration psychanalytique et des psychothérapies familiales.
Il ne semble donc pas que l’on puisse actuellement appliquer à l’évaluation des psychothérapies, la méthodologie utilisée pour les essais thérapeutiques ou les enquêtes épidémiologiques. Pour autant il apparaît qu’il y a, entre les psychothérapeutes, un accord implicite de bonne pratique, concernant les grands systèmes référentiels présentés sans hiérarchisation : -Les thérapies comportementales et cognitives ; -Les thérapies psychodynamiques ; -Les thérapies humanistes et phénoménologiques ; -Les thérapies de groupe, familiales et systémiques ; -Les thérapies médiatisées.
Ces thérapies sont en effet des activités rationnelles construites à partir des connaissances issues de la recherche en psychologie, en psychiatrie, en psychopathologie et en anthropologie. Il ne s’agit pas d’en interdire aucune autre a priori mais nous devons être attentifs aux risques d’infiltration par des techniques sectaires de manipulation mentale idéologique : un comité national d’experts, collaborant avec les associations d’usagers serait certainement utile pour parer à cette dérive et pour préciser la différence nette entre un acte de psychothérapie et une technique de confort personnel.

Une psychothérapie est un acte de soin psychique que demande ou auquel se prête une personne souffrante (production de symptômes et/ou dysfonctionnements du système de la personnalité). La psychothérapie, à travers les théories, les méthodes et leur évaluation est entrée dans le domaine de la production de savoirs communicables et méritant d’être enseigné, certes de manière critique, parce que désormais elle se situe dans le cadre de la rationalité. Je dirais même que cette rationalité est un des « marqueurs » possible pour distinguer les psychothérapies (actes de soin) des méthodes d’épanouissement personnel. Elle nécessite une évaluation préalable approfondie du sujet pour permettre que soient posées des indications et des contre-indications précises. Elle fait donc partie du champ de la Santé Publique et doit être prise en charge, pour tout ou en partie, par la Sécurité Sociale.

Les techniques de développement personnel, en elles-mêmes respectables, ne ressortent pas d’une altération de la santé psychique du sujet mais ambitionnent un meilleur confort personnel par l’apprentissage de méthodes diverses, souvent intéressantes. Elles ne font l’objet ni d’une évaluation, ni d’indications claires. Elles se situent en dehors du champ de la Santé Publique et ne devraient pas être prises en charge par la communauté.

Contextes institutionnels en France et dans l’Union Européenne
Projets de réformes pédagogiques
Dans le compte rendu proposé par Roger Lécuyer dans le numéro 32 du bulletin de la Société Française de Psychologie, sur le projet Léonardo visant à homogénéiser, dans le cadre de l’Union Européenne, les standards des cursus de psychologie, apparaissent les spécialités françaises, pour ne pas dire l’exception française :
- spécialisation précoce et peu réversible (officiellement elle s’effectue en maîtrise mais dans les faits des pré-requis pour l’entrée en DESS sont repérables en licence voir en DEUG) ;
A l’opposé, les pratiques européennes insistent sur l’unité de la formation des psychologues avec une spécialisation tardive et le recours important à la formation continue ;
- la sélection s’effectue en France à l’entrée de Bac + 5, à l’inverse d’une sélection initiale ou précoce ailleurs. Ce choix a de multiples conséquences : la sélection s’effectue davantage sur des facteurs socioculturels (il faut pouvoir tenir, accéder aux informations techniques et pratiques) ; entre 1/3 et la moitié des étudiants en psychologie de l’Union Européenne sont français ; Evidemment nous avons donc à traiter des cohortes massives au lieu de pouvoir former quelques centaines d’étudiants sélectionnés ;
- la durée de la formation professionnelle est chez nous, de cinq années versus la position non modifiable de la British Psychological Society qui cale cette formation à six ans minimum et donc interdit l’exercice de la psychologie en Grande-Bretagne aux étudiants formés sur une durée plus courte ; cette formation est de sept ans en Italie et de huit ans dans d’autres pays ;
- en France le titre de psychologue est conféré par la seule université ; dans tous les autres pays la profession intervient, voire impose ses vues sur le cursus aux universités ; des systèmes du titre Ordre des Psychologues (avec ou sans cette dénomination) sont en place pour contrôler (ou collaborer avec) les universités ; ce système implique un risque : si le titre est conféré par un organisme extra-universitaire il pourrait aussi être retiré par lui.

Roger Lécuyer formule donc la proposition d’un DESS en deux ans (un premier semestre à l’université puis deux stages cliniques sur le terrain, enfin un dernier semestre à l’université) ; il recommande la définition d’un statut officiel des maîtres de stage (impliquant leur sélection et leur rémunération) et la définition réglementaire de la présence de ces derniers dans les jurys de DESS.

Projets de réglementation du titre de psychothérapeute
Un colloque intitulé « les psychothérapies et la loi » s’est tenu dans une salle de conférences de l’Assemblée nationale le 23 mars 2000. Il était organisé par un député de Haute Savoie, Bernard Accoyer, auteur d’une proposition de loi sur le statut du psychothérapeute, et Christian Vasseur, psychanalyste (S.P.P.), psychiatre d’Annecy et secrétaire général du syndicat des psychiatres français. Deux tables rondes traitaient successivement des aspects théoriques de la psychothérapie et des pratiques dans des institutions utilisant ou enseignant la psychothérapie. Le compte rendu intégral (une cinquantaine de pages) se trouve sur le site de l’Association Française de Psychiatrie 22 . On peut résumer la réunion ainsi :
Parmi les orateurs invités, la plupart représentaient leurs associations analytiques, en tant que présidents ou directeurs de centres de soins liés aux associations analytiques : J. Cournut, M. Aisenstein, R. Roussillon pour la S.P.P. ; D. Clerc-Maugendre, C. Chabert pour l’A.P.F. ; P. Guyomard pour la S.P.F., et quelques membres du IVème groupe OPLF.

Des représentants d’associations médicales (conseil de l’Ordre), psychiatriques et psychologiques (le syndicat national des psychologues), et quelques journalistes spécialisés participaient également à cette rencontre ainsi que le représentant de la secrétaire d’état à la santé (Olivier Obrecht). En tout une centaine de personnes.

Dans le panel, tous s’accordent pour dire (après D. Clerc-Maugendre) que la formation à cette spécialisation (psychanalyse, psychothérapie) est nécessairement longue. S’il est vrai que la psychiatrie française a été historiquement liée à la psychanalyse, les psychiatres seniors (C. Vasseur, A. Ksensee, R. Misès etc...) déplorent l’actuelle carence dans la formation des psychiatres, réduite au DSM et à quelques stages. Beaucoup (F. Kammerer etc.) réclament la protection nécessaire des patients et D. Grunwald (conseil de l’Ordre), soucieux d’éclairer la demande des patients, demande s’il faut ajouter « psychothérapeute » à la qualification de certaines catégories de professionnels de la santé.

Ce colloque visait à un échange sur les théories et les pratiques psychothérapiques au sens large, afin d’éclairer le politique sur la position actuelle des professionnels de la santé. Il a permis à B. Accoyer de modifier sa proposition de loi, intitulée maintenant : « Psychothérapies : droits des malades et sécurité sanitaire ». Une autre proposition de loi, due aux Verts (Monsieur Jean-Michel Marchand) peut également être récupérée sur le site de l’Assemblée Nationale 23 . Une troisième est en cours de rédaction au sein du groupe socialiste (Monsieur Serge Blisko). Enfin dans son dernier rapport annuel remis récemment au Premier Ministre, le Président de la Mission Interministérielle de luttes contre les sectes, Monsieur Alain Vivien souhaite la mise en place d’une régulation administrative et déontologique des activités de psychothérapeute.

Il est urgent que les universitaires fassent enfin entendre leur point de vue, clairement et nettement. J’avance les trois propositions suivantes : L’idée de limiter l’exercice de la psychothérapie à des professionnels qualifiés (médecins qualifiés en psychiatrie, psychologues cliniciens), auxquels s’ajouteraient les autres professionnels dispensant des psychothérapies depuis plus de cinq années (après validation de leurs connaissances et de leurs pratiques par un jury composé d’universitaires et de professionnels) est un premier pas dans la bonne direction. Mais nous savons pertinemment que ni les psychologues cliniciens (titulaires d’un DESS) ni les médecins qualifiés en psychiatrie ne reçoivent, dans leurs cursus actuels, une réelle formation à la psychothérapie. Les propositions de loi aujourd’hui en débat sont donc insuffisantes. En conséquence il est souhaitable que la loi qui sera ultérieurement adoptée par le Parlement comporte un article invitant les Universités à former réellement les praticiens par la mise en place de Doctorats d’exercice en psychothérapies.
Je note, en passant, que la formation à la psychothérapie fait déjà partie des cursus universitaires en Belgique (pour les psychologues et les psychiatres : à l’Université de Louvain un programme détaillé est disponible), en Italie (deux techniques au minimum) au Québec (où même un Doctorat d’exercice très précis est actuellement mis en place).

Contexte de l’évolution des pratiques cliniques
Dans son éditorial de Psychologie Française (N°45, 2, 2000, 99-101) « les psychologues doivent se saisir du problème des psychothérapies », Tobie Nathan constate que : - les psychiatres se tournent de plus en plus vers la psychiatrie biologique mais que la pharmacologie a besoin des psychologues pour évaluer et l’efficacité symptomatique des molécules et la qualité de vie des patients, à l’aide de méthodologies empiriques et planifiées, et d’outils quantifiés ; - mais que pour autant si ces psychotropes se révèlent plus efficaces et apportent plus de confort au patient (en particulier les nouvelles familles d’antipsychotiques et d’antidépresseurs) on n’observe toutefois aucune avancée significative sur les étiologies de ces dysfonctionnements psychobiologiques ; - que par ailleurs « se développe considérablement une nouvelle profession celle de psychologue clinicien. Depuis une vingtaine d’années ces professionnels de la santé mentale sont arrivés en grand nombre sur le marché avec l’objectif et l’ambition de pratiquer des psychothérapies, en institution et de plus en plus en cabinet libéral ».
Il suffit en effet de consulter les pages jaunes de l’annuaire pour mesurer l’amplification et l’extension de ces nouvelles pratiques cliniques, dans les domaines de l’aide, du conseil, du soin et du traitement psychologique. Il est légitime de parler actuellement de « marché sauvage » (O. Bourguignon).
Pourquoi cette inflation spectaculaire des diverses pratiques des cliniques psychothérapiques ? En raison, je crois, d’une augmentation et de l’offre et de la demande :

- L’augmentation de l’offre : si la formation des psychiatres se heurte à un numerus clausus mal planifié (il manque actuellement en France des centaines, voir des milliers de psychiatres, et pour la fonction publique hospitalière ils sont recrutés à l’étranger), si leur sélection se fait sur un principe absurde de rang de classement au concours de l’internat, ce qui pose quand même question quant à la motivation et à l’investissement des étudiants en psychiatrie, nous avons quant à nous, enseignants de psychopathologie clinique, formé beaucoup trop de psychologues cliniciens généralistes et nous continuons, même si le mouvement commence à s’inverser. Il a fallut une bataille opiniâtre et courageuse pour imposer une sélection à l’entrée du DESS aujourd’hui admise par tous, y compris par les étudiants. Nous devons désormais en conduire une autre tout aussi déterminée et impavide en amont pour faire accepter l’idée d’une sélection à la sortie du DEUG ou de la licence, uniquement pour les étudiants en psychologie qui ont comme perspective de faire de la psychologie un projet professionnel. Les psychologues cliniciens seraient ainsi logés à la même enseigne que les psychiatres, les infirmiers, les éducateurs, les orthophonistes ou les psychomotriciens et nos formations cesseraient d’être la voiture balai de toutes les autres formations professionnalisantes.

J’ouvre ici une parenthèse : je sais bien que si nos départements accueillent, d’une manière significative, moins d’étudiants, dans l’avenir nous disposerons de moins de moyens, en particulier en termes de création de poste. Ce raisonnement entre dans une logique corporatiste qui n’est pas la mienne mais qui appelle toutefois deux réponses : - d’une part la pyramide des âges de notre discipline est ainsi faite qu’un grand nombre de collègues cesseront leurs activités dans les dix ans à venir et laisseront donc autant de postes vacants ; - d’autre part notre sous-encadrement est encore si criant (moins qu’il y a dix ans toutefois) que nous aurons encore bien des arguments à faire valoir pour obtenir des créations de postes. Et cela sera encore plus vrai si nous développons des activités nouvelles comme celle de la formation des psychothérapeutes. - L’augmentation de la demande d’aide psychologique : elle résulte du délitement du lien social qui s’illustre dans les nouvelles formes de conjugalité et de parentalité et dans toutes les variétés d’exclusion : démotopographie des grandes métropoles avec les quartiers dits sensibles, chômage, précarité, société fonctionnant à deux vitesses dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la justice, de l’accès à la culture et aux nouvelles technologies, non-intégration encore d’un grand nombre d’immigrés dont la présence, la productivité, et la diversité culturelle nous sont pourtant si nécessaires.
Elle prend des formes nouvelles : intervention en urgence après des catastrophes naturelles ou induites (comme on a pu le constater à Toulouse après l’explosion du 21 septembre 2001) ; accompagnement d’enfants, d’adolescents, d’adultes et de personnes âgées, victimes d’agression ou d’abus ; demande d’écoute, voire de supervision d’équipes soignantes, et cela bien au-delà du champ de la seule psychopathologie ; accès de nouvelles couches socio-culturelles à la connaissance et à la reconnaissance de l’utilité et de l’efficacité des pratiques psychothérapiques ; politique de santé publique plus vigoureuse pour lutter contre les dépendances, toxicomanies, conduites addictives et contre le suicide.

Un projet pour l’université au XXIème siècle :
La formation des psychothérapies

Les propositions qui suivent sont des vues personnelles, enrichies par de nombreuses lectures en particulier de textes de René Roussillon, Guy Darcourt et bien d’autres, et aussi de nombreuses consultations de collègues, mais elles n’engagent que moi. Elles ont pour fonction d’initier un débat, de rechercher un consensus et de fonder en raison un projet précis pour la formation des psychothérapeutes à l’Université.

Quelques constats préalables

Sur les psychothérapies
La quasi-totalité des psychothérapies s’appuie sur un triptyque de formation associant : un travail personnel du candidat, qui est invité à se soumettre auprès d’un membre autorisé de l’école de psychothérapie, à laquelle il souhaite adhérer à la technique qu’il projette d’exercer ; un enseignement théorique ; des supervisions de cas.
Actuellement la formation aux psychothérapies relève d’organismes privés, pour la plupart fort respectables, mais qui ont tous, deux caractéristiques communes :
- un fonctionnement opaque parce que les formateurs sont aussi les thérapeutes, ou les ex-thérapeutes, des élèves ; il y a là, un risque constant - et parfois une réalité - de système d’emprise, d’aliénation et à l’extrême de dérive sectaire ;
- toutes les crises et les scissions de ces sociétés se sont opérées à partir de divergences et de conflits sur les questions de formation et de transmission.

Sur ce qui existe actuellement à l’université
Il existe déjà un « fond psychothérapique » transmis actuellement par les formations académiques à la psychologie et à la psychiatrie aboutissant à ce que l’on peut appeler « un généraliste de base » (R. Roussillon). Cette transmission suppose que les universitaires soient aussi des praticiens capables de transmettre des savoirs, un certain savoir-faire et un souci du savoir être.

Cette formation de base s’appuie essentiellement : - sur les stages et expériences de terrain, lieux de transmission d’expériences et de savoir-faire ; - complétés par des lieux d’élaboration groupale de la pratique, sans lesquels les candidats risquent de verser dans les dérives de l’idéalisation ou de la dévalorisation, ou de leur alternance ; - même si ces lieux existent sur le terrain, les formations universitaires proposent déjà des scènes identiques « les instances » permettant l’élaboration des difficultés personnelles et des problèmes cliniques rencontrés sur le terrain ; - l’usage habituel prévoit que ce travail s’effectue : en présence d’un tiers (universitaire praticien), en présence des pairs (psychologues ou psychiatres), quelles que soient les références théorico-pratiques, permettant ainsi d’intégrer différents modèles théoriques et leurs limites.
Je crois sincèrement, après une longue réflexion évolutive que nous pouvons désormais aller plus loin. En effet, l’université, moyennant des dispositifs et des protocoles précis sur lesquels on reviendra, pourrait prendre en charge la totalité de la formation des psychothérapeutes car elle offre des garanties que ne présentent pas les organismes privés : multiplicité des choix théoriques référentiels, ouverture sur la recherche et les innovations, habitude des validations les moins subjectives et surtout possibilité de choix non exclusifs à l’égard des techniques psychothérapiques proposées. L’université éviterait ainsi les inutiles conflits d’école, la répétition clanique et clonique et les effets dévastateurs du fidéisme. Instance tierce et laïque, dispensant des savoirs sans exclusive, elle peut seule assurer le pluralisme théorique qui permet à la recherche de se développer (O. Bourguignon).

Quelques propositions
Quelle ambition pour ce projet ?
Il s’agit de donner aux étudiants les plus doués intellectuellement et affectivement, les plus motivés et investis et les plus endurants la possibilité de se former aux principales techniques de psychothérapies reconnues (confer 2 pages d’annexes, à la suite de ce texte, d’après W. Huber, 1993) ; chaque UFR ou département le désirant et en ayant les moyens proposerait des formations correspondant aux compétences cliniques de ses enseignants. On peut imaginer qu’environ 5 à 8 sites pourraient être ouverts en France métropolitaine.
Le but n’est pas, au moins dans un premier temps long, de former des psychanalystes psychiquement purs, au sens des diverses « orthodoxies ». La question de l’analyse didactique, terme pour moi toujours ambigu, ne se pose plus.
Le but est certainement par contre de former des psychothérapeutes y compris ceux inscrits dans la perspective psychodynamique, comme le font déjà, sans toujours le dire, de nombreuses sociétés de psychanalyse (tout particulièrement pour les psychothérapies d’enfants ou d’adolescents).

Dans quel cadre (en terme de cursus) ?
Le DESS actuel et encore moins le DEA ne sont des cadres appropriés.

Une première solution consisterait à se contenter d’un DESS en deux ans sur le modèle suggéré par R. Lecuyer avec une sortie à bac + 6.

Une seconde solution plus ambitieuse et techniquement plus adaptée irait vers un doctorat d’exercice ou doctorat professionnel, en trois ans après le DESS de psychopathologie clinique « généraliste » avec une sortie à bac + 8. Ce doctorat comporterait un stage en immersion sous forme d’internat ou de résidanat et donnerait beaucoup plus de temps pour la formation des psychothérapeutes, la rédaction d’un doctorat de clinique, et une réelle professionnalisation.

Dans quel cadre (en terme de logistique administrative et financière) ?
En s’inspirant des expériences de Paris VIII (1993 centre George Devereux, centre universitaire d’aide psychologique, 1997 centre universitaire de thérapie familiale) l’idée serait de créer un Institut de Psychothérapie (associant formation initiale et formation continue) à côté des UFR ou départements de psychologie souhaitant intégrer ce projet, éventuellement en lien avec les collègues en charge de la formation des psychiatres.

Les étudiants admissibles seraient les psychologues dans le cadre de ce doctorat d’exercice en formation initiale après le DESS ou en formation continue, pour permettre à ceux qui sont déjà au travail de mieux se former ; les internes en psychiatrie ; les médecins généralistes qui se sont affrontés à de multiples situations appelant des actes psychothérapiques.

Les formateurs seraient : les universitaires praticiens, certifiés par leur société d’appartenance et agréés par un collège des universitaires praticiens ; ce collège doit-il être régional, national, rattaché ou pas au CNU ? Il y a là une difficulté de procédure que je ne souhaite pas trancher dans l’immédiat.

Les usagers ou patients seraient les étudiants et les personnels des universités ou mieux encore, le grand public.

Le financement de la structure peut être envisagé à partir de deux hypothèses différentes : - soit à la recherche de conventions avec la CNAM et les caisses primaires dans la mesure où, en même temps que l’on forme des psychothérapeutes, on rend un service à la collectivité en effectuant des actes de psychothérapie ; - soit la gratuité et donc pas de problème de remboursement des actes pour les usagers : dans la mesure où nous serions dans un lieu d’enseignement et de recherche et à condition que les universitaires formateurs puissent imputer les activités de formation et de supervision sur leurs heures de service (de recherche ou d’activité administrative).
La sélection à l’entrée pourrait s’effectuer en deux temps : - un classique sur l’évaluation de l’acquisition, de la compréhension et de l’intégration des savoirs ; - un autre plus singulier car il n’implique plus l’obligation d’un « travail personnel » sans toutefois l’interdire. Cependant des entretiens approfondis d’évaluation des pratiques cliniques, de leur élaboration, du niveau d’analyse des contres attitudes et des mouvements transféro-contre transférentiels, de la capacité d’empathie et de la tolérance aux situations difficiles ou angoissantes, permettraient d’accréditer (dans le sens de faire crédit à) des candidats à la formation aux psychothérapies (psychodynamiques ou autres).
Ces entretiens devraient être conduits par des universitaires praticiens expérimentés et reconnus par leurs pairs. L’idée d’échanges entre universités permettrait d’éviter une contamination par d’éventuelles difficultés locales et de distinguer clairement les « sélectionneurs » et les formateurs pour chaque candidat. Les entretiens pourraient être répétés chaque année et à la fin du cursus.

Former et transmettre : méthodes et moyens
Tout psychothérapeute expérimenté sait que la formation la mieux pensée en matière de psychothérapie, ne garantit pas le résultat. Cela n’empêche pas d’essayer de rechercher un dispositif et des procédures apportant le maximum de garanties pour parvenir à la certification des psychothérapeutes. Cette certification est bornée d’un côté par la nécessaire compétence des praticiens formés et de l’autre par l’obligation de la protection des usagers. Sans entrer dans le détail, il me semble que nous pouvons nous appuyer sur quelques principes et ébaucher quelques procédures techniques déjà éprouvées.

Principes - La formation des psychothérapeutes doit être constamment interpellée par le code de déontologie, qu’il s’agisse de celui des psychologues ou de celui des médecins. La réitération des principes et des procédures du code aura pour effet, ou au moins pour objectif, d’éviter l’idéalisation de ce qui n’est qu’une technique, de combattre la tentation des réassurances narcissiques, d’empêcher que ne s’enclenche une spirale addictive (vis-à-vis d’une méthode, d’une personne, d’un organisme). Il faut rappeler aux candidats, de manière récurrente, que le fait d’intervenir sur une personne - fusse à sa demande - pose un problème éthique. Par ailleurs la technique psychothérapique n’est qu’une méthode pour servir les usagers ou les patients en souffrance psychique ou psychosomatique et non pour se servir d’eux au motif de valider un modèle théorique quel qu’il soit. - Une connaissance approfondie de la psychopathologie, de la sémiologie et de la nosographie et une information très documentée sur les thérapeutiques autres que les psychothérapies permettront seules que les psychothérapeutes formés puissent : d’abord effectuer une évaluation des processus et des dysfonctionnements des patients et ensuite seulement poser correctement une indication de psychothérapie en général et de telle technique en particulier. Un patient présentant des troubles de l’humeur bipolaires en voie de décompensation a besoin d’abord de molécules psychotropes même si un accompagnement psychothérapique est recommandé. - Chaque futur psychothérapeute devrait être invité à se former à au moins deux méthodes, de préférence non proximales, individuelles ou de groupe, verbales ou médiatisées. La diversification des investissements des thérapeutes en formation devrait leur permettre de mieux comprendre ce qui se passe, de repérer d’éventuels moments mutatifs, de prendre aussi la mesure des limites des psychothérapies qu’ils apprennent à pratiquer. De même dans le courant de leur formation ils devraient être conduits à rencontrer des groupes de patients différents par l’âge (enfants, adolescents, adultes, personnes âgées) ou par le type de souffrance psychique (troubles graves de la personnalité de type psychose ou pathologies narcissiques versus anxiété-état ou dépressivité dans une configuration œdipienne).La comparaison des cadres et des procédures qu’ils autorisent permet en effet : un approfondissement des particularités de chacune des techniques et un décloisonnement des praticiens en même temps que leur enrichissement mutuel. Nous connaissons en effet l’apport des modèles cognitifs (traitement de l’information, résolution de problèmes) aux psychothérapies d’inspiration psychanalytique des personnalités limites ; l’apport des modèles psychanalytiques aux thérapies familiales ; l’apport du psychodrame aux thérapies de face à face; l’apport des thérapies cognitives et comportementales aux psychothérapies d’étayage ou de soutien. - La recherche clinique doit accompagner en permanence la formation des psychothérapeutes. Selon moi il ne s’agit pas d’une recherche conduite avec le matériel fourni par ses propres patients, mais avec celui des pairs ou des collègues qui sont engagés dans un même cursus de formation. En effet dans une psychothérapie c’est le patient qui est en situation de demande auprès du thérapeute alors que dans une recherche, serait-elle clinique, c’est le chercheur qui adopte une posture de consultation des données. Le matériel fourni par les pairs ou par les formateurs pourra faciliter les recherches portant sur les études de cas, le repérage des processus, l’identification des contre attitudes, le clivage du facteur « technique psychothérapique » et du facteur « personnalité du psychothérapeute ».

Les techniques
On n’apprend ni à nager ni à faire du vélo sur Internet pas plus que les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ne peuvent assurer un approfondissement des capacités d’empathie. On se forme aux diverses psychothérapies en les voyant opérer, en les écoutant et en les pratiquant sous contrôle.

Il semble prudent de commencer par les thérapies d’étayage ou les psychothérapies médiatisées (comme par exemple la relaxation type Training Autogène de Schultz) pour se diriger progressivement, lentement, vers des techniques plus sophistiquées (thérapies cognitives et comportementales) ou plus impliquantes (thérapies psychodynamiques).

De même, on peut commencer la formation par la présentation de cas vidéo, ou de cas rapportés par les universitaires formateurs avant que les futurs psychothérapeutes ne soient mis personnellement en situation avec des patients. Dès lors ils devraient faire l’objet et d’un suivi individuel avec un universitaire réfèrent et d’un suivi collectif, dans un groupe de pairs, avec un autre réfèrent, universitaire praticien, porteur d’un regard forcément différent dans la découpe du matériel comme dans son éclairage. On peut aussi imaginer un recours à des superviseurs extérieurs à la hiérarchie universitaire.
Le but est de diversifier les méthodes et techniques auxquelles sont formés les candidats en même temps que de multiplier et disperser les modèles d’identification, voire de transfert, auxquels ils sont sujets.
Enfin je reprends à mon compte la pertinente suggestion de R. Roussillon quelques remarques sur la formation à la psychothérapie à propos d’une modalité de formation qui a fait ses preuves à la Tavistok Clinic et depuis en de nombreux autres lieux mais peut être pas suffisamment en France : l’observation clinique des inter-relations qui s’établissent entre un bébé ou un très jeune enfant, sa mère, son père, son environnement, est une expérience extrêmement formatrice tant dans une perspective interactionniste que psychanalytique. On voit en effet se former, in statu nascendi, les premiers apprentissages, les modes de réaction, les résolutions de problèmes, et au-delà les futurs patterns de personnalité. Cette technique autorise une observation clinique subtile de la psyché à l’état naissant et le repérage des processus défensifs en fonction des particularités des interactions et des inter-relations. Tous ces éléments sont précieux pour aiguiser les capacités d’écoute et d’empathie chez les futurs psychothérapeutes. Evidemment cette expérience clinique doit être accompagnée et supervisée par des praticiens très expérimentés.

Je m’en tiens là car ma tâche n’était pas d’établir un cursus complet et précis de la formation généraliste et spécialisée des psychothérapeutes. Non, le travail qui m’a été confié était de réfléchir, dans un contexte évolutif, à la possibilité de former des psychothérapeutes à l’université. C’est ce que j’ai fait, sans a priori, car mes idées ont beaucoup évolué au fil de mes consultations, de mes lectures, de mes réflexions. Il y a un peu plus d’un demi-siècle la psychologie clinique entrait officiellement, académiquement dans les cursus universitaires. A l’aube du XXI ème siècle sommes-nous à la veille d’une nouvelle étape historique ? C’est ce dont nous allons désormais débattre, entre personnes libres, responsables, compétentes et autonomes.

Ce texte est donc un document de travail que je souhaite voir précisé, enrichi, amendé par les réflexions des collègues et des partenaires. Dans sa forme aboutie il sera ensuite présenté à nos tutelles.

CINQ THERAPIES VUES PAR LEURS REPRESENTANTS

Source : d’après W. Hubert, 1993 ; modifié et complétée par O.

Chambon et M. Marie-Cardine

CINQ THERAPIES VUES PAR LEURS REPRESENTANTS (SUITE) Approche Thérapies systémiques et de la communication Watzlawick, Minuchin Thérapies de con,science psychocorporelle Schultz, Caycedo, Vittoz 1. Conception étiologique Des structures de communication inadéquates entraînent des troubles Hypertonie musculaire, excitabilité et vagabondage cérébral coupure vis-à-vis de soi méme. 2. Concept de nté, but thérapeutique Mise en place de structures de communication constructives, par dépistage et modification des structures dysfonctionnelles. Restaurer la fluidité de la conscience des différents mouvements du corps et de l’esprit. Se déprendre des représentations et ruminations habituelles, pathogènes. Retrouver le plaisir et le bien-être dans le simple vécu de soi-même. 3. Moyens thérapeutiques Instructions, jeux de rôles, métaphores, recadrages, paradoxes thérapeutiques. Relaxation, médiation, visualisations, exercices de « pleine conscience ». 4. Perspective temporelle Compréhension et thérapie centrées sur la communication présente. Thérapie le plus souvent brève ou à moyen terme. Compréhension du passé à partir du vécu corporel et mental « ici et maintenant ». Thérapie brève ou à terme moyen. 5. Rõle du thérapeute Observer, évoquer la structure de communication dysfonctionnelle, donner éventuellement conseils et soutien. Observe les résistances à la détente. Stimule l’attention et la la conscience. Donne des instructions et des conseils.

Saurce : d’après W. Hubert, 1993 ; modifié et complété par O. Chambon et M. Marie-Cardine.

Psychothérapie, éthique et politique
Philippe Grosbois

Les parlementaires et la psychothérapie
Hier matin 23 juin 2004, la Commission des Affaires sociales du Sénat examinait à 10 heures en deuxième lecture le rapport de Francis Giraud et Jean-Louis Lorrain sur le projet de loi n° 278 adopté avec modifications par l’Assemblée nationale en deuxième lecture, relatif à la politique de santé publique. Dans la partie intitulée « Adapter les compétences des professionnels de la santé », sous le titre « L’encadrement inattendu des conditions requises pour l’exercice de la psychothérapie », Giraud et Lorrain affirment « la responsabilité de l’Etat en matière de santé publique, le recours à la qualité comme mode de régulation du système sanitaire et la protection des personnes les plus fragiles ». Ils rappellent qu’ « un dispositif similaire avait déjà été examiné à plusieurs reprises par le Parlement sans être adopté, ce qui témoigne de la sensibilité de la société au problème du vide juridique qui entoure le concept encore mystérieux de la psychothérapie.../...En effet, t, l’usage professionnel du titre de psychothérapeute n’est à ce jour soumis à aucune réglementation publique ».
Plus loin dans ce rapport, on peut lire:

« Ces imprécisions peuvent donner l’occasion d’usage détourné de ces techniques à des fins de manipulation plus ou moins organisée. Le rapport de la mission interministérielle de lutte contre les sectes, remis en février 2000 au Premier Ministre, indiquait ainsi que certaines techniques étaient devenues un outil au service de l’infiltration sectaire et invitait les pouvoirs publics à encadrer ces pratiques ».
Suite à l’amendement Accoyer, le rapport propose de définir les pré-requis indispensables à l’exercice de la psychothérapie. Il rappelle le choix retenu par l’Assemblée Nationale le 8 octobre 2003 de réserver dans un premier temps l’exercice de la psychothérapie à des professionnels diplômés de l’enseignement supérieur et souligne l’opposition de l’Académie de Médecine (dans son rapport du 1 er juillet 2003) à la création légale d’un statut de psychothérapeute, susceptible de promouvoir la multiplication de thérapies plus ou moins fantaisistes.
Suite à la contestation par un certain nombre d’organisations de psychologues de l’amendement Mattei adopté par le Sénat le 19 janvier 2004 qui faisait référence aux psychologues titulaires d’un diplôme d’Etat comme étant dispensés de l’inscription sur un registre national des psychothérapeutes, l’Assemblée Nationale a adopté le 7 avril 2004 ce qui est devenu l’amendement Dubernard qui fait cette fois explicitement référence à l’article 44 de la loi du 25 juillet 1985 relative à l’usage du titre de psychologue et qui contient dans son premier alinéa un ajout objet de contestation, à savoir la référence à une formation initiale comme pré-requis à la pratique de la psychothérapie; le texte exact est le suivant:
« La conduite des psychothérapies nécessite soit une formation théorique et pratique en psychopathologie clinique, soit une formation reconnue par les associations de psychanalystes ».

Psychothérapie et vide juridique ?
La proposition de loi de Bernard Accoyer relative à l’usage du titre de psychothérapeute co-signée par 82 députés de l’opposition (i.e. la Droite de l’époque) et enregistrée à la Présidence de l’Assemblée Nationale le 13 octobre 1999 annonçait dans son exposé des motifs, qu’il existe un grave vide juridique concernant l’exercice de la psychothérapie parce que la profession de psychothérapeute n’est à ce jour toujours pas définie par le code de la santé publique. L’erreur consistait à prétendre qu’aucun texte réglementaire ne fait référence à l’exercice de la psychothérapie parce que la profession de psychothérapeute n’est pas définie alors que plusieurs textes relatifs à la profession de psychologue font référence de façon générique à des activités à caractère thérapeutique.

Si les études universitaires en psychologie ou en psychiatrie sensibilisent les étudiants à la dimension psychologique de la pratique des entretiens cliniques, elles ne délivrent pas pour autant une quelconque compétence en matière de méthodes psychothérapiques spécifiques.

Protection du titre de psychothérapeute = Protection de l’usager ?
Si le titre de psychothérapeute était finalement protégé par la loi, les non-psychologues et les non-médecins non habilités utiliseraient tout simplement d’autres vocables pour désigner leur activité psychothérapique. Les “appellations non-contrôlées” ne manquent pas dans ce domaine : au choix « thérapeute » (sans le préfixe psycho... ), « conseiller de santé », « praticien en psychothérapie », « sexothérapeute » et pourquoi pas « psychanalyste »?...

L’étude récente commanditée par la Fédération Française de Psychothérapie et effectuée par l’AFNOR (Association Française de Normalisation) sur la situation de la psychothérapie en France, étude présentée à la Direction Générale de la Santé dans le cadre de la Sous-Direction de la Santé des Populations se terminait par l’évocation de l’éventuelle constitution d’un groupe de travail intercatégoriel ayant pour objet d’élaborer un guide d’informations à destination du public sur les pratiques psychothérapiques. L’AFNOR soulignait que cette stratégie aurait pour intérêt de considérer la psychothérapie en tant qu’activité et non la profession de psychothérapeute qui renvoie à des débats non consensuels sur la qualification des personnes...

Une véritable position éthique en matière de compétence se situe bien plutôt au niveau de l’exigence d’une solide formation universitaire de base en psychopathologie, complétée par une formation psychothérapique à la fois personnelle, théorique et clinique assortie d’un système de supervision de sa pratique psychothérapique permettant une interrogation sur sa propre implication affective auprès des patients.

Pour ou contre une réglementation ?
Bernard Brusset, dans un texte paru en janvier 2004 sur le site de la Société Psychanalytique de Paris ( http://www.spp.org ), évoque néanmoins un certain nombre d’arguments en faveur d’une règlementation des psychothérapies. Nous citerons certains passages de son texte qui éclairent la situation actuelle :

« Outre la lutte contre les sectes et contre les charlatans qui abusent du pouvoir que leur confère leur auto-désignation comme thérapeute, le problème est le développement anarchique de méthodes commercialement présentées comme nouvelles et supérieures aux autres. Il est évident que ce ne sont pas les gens bien informés qui s’y laissent prendre, mais le grand nombre de ceux qui n’ont aucun repère pour distinguer le vrai du faux. Le fait que n’importe qui puisse se dire psychothérapeute ou psychanalyste est une liberté qui n’est pas sans effets fâcheux voire dramatiques dans l’inégalité actuelle de l’accès à l’information, selon les relations, selon les milieux, selon les régions et parfois selon la gravité de la pathologie. De plus, la loi sur le droit des malades s’applique nécessairement à ce qui est désigné comme traitement, thérapie, psychothérapie (mais, il faut le souligner, elle laisse toute liberté à ce qui est conseil, développement personnel, “coaching”, etc...). Il s’agit précisément de l’usurpation de la fonction thérapeutique ».
Il poursuit en resituant le contexte d’un tel projet de règlementation vis-à-vis des acteurs concernés :
La conjonction temporelle, cet automne, de l’amendement Accoyer et de plusieurs rapports de réglementation, de planification et d’évaluation de la santé mentale à partir de la psychiatrie a ouvert la voie à toutes les suspicions à l’égard des projets du gouvernement, offrant un tremplin tout trouvé à la défense exaltée des libertés. Cet avantage idéologique permet de mobiliser l’opinion dans l’opposition aux utopies technocratiques du rapport Cléry-Melin et Coll. et au médico-centrisme exacerbé du rapport rédigé par les Prs. Pichot et Allilaire du “groupe de travail sur la pratique de la psychothérapie” sous l’égide de l’Académie de Médecine .../...
Les internes en psychiatrie, dans une mesure variable, et les psychologues cliniciens, de manière plus approfondie, bénéficient d’un enseignement de la psychopathologie et d’une propédeutique à la connaissance de la psychanalyse et des psychothérapies. Dans les deux cas, la formation comporte des pratiques cliniques et thérapeutiques supervisées, au mieux élaborées théoriquement en équipe ou en groupe de travail et, obligatoirement en psychologie, la rédaction d’au moins un mémoire théorico-clinique, (parfois trois : en maîtrise, pour le DESS et pour le DEA, et parfois une thèse).../...
A défaut d’internat en psychologie (il en est question dans plusieurs projets), la formation des psychologues comporte toujours, outre la formation scientifique de base dans tous les domaines de la psychologie, des stages dont les exigences ont été régulièrement accrues ces dernières années, notamment le stage obligatoire en psychiatrie comme condition d’accès aux DESS cliniques. Il faut rappeler qu’au terme de la sélection par les examens dans le premier et le deuxième cycle, il y a une sélection rigoureuse à l’entrée dans le DESS de psychologie clinique et pathologique, de loin les plus demandés, et qu’un numerus clausus fixé par le Ministère est une des conditions de son habilitation. Il s’agit, au terme d’une sévère sélection, d’une formation clinique associant la fréquentation des lieux de soin psychique sous la responsabilité d’un responsable de stage, donc de la confrontation avec les troubles mentaux, avec le savoir-faire des praticiens chevronnés et avec les institutions spécialisées. Des supervisions, des formations pratiques à l’entretien sont données à l’Université, mais de manière diverse selon les UFR.../...
En ce qui concerne les « psychothérapeutes auto-proclamés » comme le dit Bernard Accoyer, « auto-régulés » comme s’en défendent ceux-ci, B. Brusset précise par ailleurs :

« Les psychothérapeutes qui ne s’autorisent que d’eux-mêmes peuvent être convaincus d’avoir un don ou un charisme personnel, récuser tout savoir, croire à l’efficacité thérapeutique de la spontanéité, du geste qui suffit, ou avoir suivi une formation dans un institut privé, une école comme il en existe beaucoup, une formation de huit jours ou de trois ou quatre ans, avec ou non un pré-requis (souvent à bac + 3). Ils peuvent obtenir, comme tout guérisseur, des effets thérapeutiques, mais à l’aveugle et non sans risque pour le patient, ne serait-ce que le retard d’un traitement correct. Comment pourraient-ils savoir ce qu’ils font sans un minimum de connaissance sur les enjeux de leur pratique, c’est-à-dire sur la psychopathologie, ce qui requiert une formation clinique. Il est donc logique que dans les différentes versions des projets d’amendement en débat pour réglementer la pratique de psychothérapies le coup d’arrêt le plus sévère est de la réserver, à défaut de critères d’évaluation objectifs, aux titulaires des diplômes de médecins et de psychologues.
Il devrait être clair que ces diplômes ne peuvent en la matière que constituer des pré-requis, une condition nécessaire mais non suffisante à la formation, à la qualification en psychothérapie et a fortiori à son évaluation. En effet, sauf à donner un sens très large à cette notion, il s’agit des psychothérapies spécifiques dans diverses méthodes de traitement, la psychanalyse occupant une place majeure et différente ».

L’exigence d’une formation universitaire préalable
Pourquoi considérer comme une nécessité cette formation préalable? La pratique psychothérapique des psychologues cliniciens et des psychiatres en est une illustration. Comment en effet envisager de mettre en œuvre un cadre psychothérapique s’il n’y a pas au préalable une évaluation psychopathologique de la situation clinique? Comment ne pas se référer à un modèle de compréhension psychopathologique des processus psychiques à l’œuvre chez un patient en souffrance psychique? Contrairement à ceux qui pensent que cette perspective nous enfermerait dans un modèle médical de la psychothérapie, il suffit de rappeler les origines historiques de la psychopathologie, de Jaspers (compréhension psychologique de la maladie mentale) à Freud (compréhension des processus psychiques, du normal au pathologique) ce afin d’asseoir sa différence et sa complémentarité avec la psychiatrie et la psychologie clinique.
C’est parce que le nombre des praticiens de la psychothérapie non-médecins et non-psychologues s’est accru ces trente dernières années de façon anarchique en France (ceux-ci exerçant essentiellement en libéral et se réclamant d’un courant dit « humaniste » né en Californie dans les années 1960 en réaction contre les approches d’inspiration psychanalytique jugées comme trop intellectuelles et ne faisant pas de place au corps) qu’ils se sont organisés en associations et syndicats pour revendiquer la protection légale d’une profession de « psychothérapeute » hors des champs de la médecine et de la psychologie.
En réglementant l’usage du titre de « psychothérapeute », l’Etat cautionnerait involontairement le développement en France de ces pratiques exponentielles et contredirait l’objectif recherché du législateur consistant à mieux protéger le public. Nous aurons jusqu’au bout lutté contre la perspective de protéger un titre de « psychothérapeute » qui nous semble être une grave erreur au sens où cela ouvre la voie possible à la création de la profession de « psychothérapeute », ce qui n’est ni souhaitable ni pertinent en termes de lisibilité des pratiques cliniques sur la scène sociale.

La loi sur la réforme de la politique de santé publique
Le 9 août 2004 a été adopté l’article 52 de la loi relative à la politique de santé publique, texte qui précise:

L’usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes.
L’inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l’Etat dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s’impose aux personnes qui, après deux ans d’interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute. L’inscription sur la liste visée à l’alinéa précédent est de droit pour les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.
Un décret en Conseil d’Etat précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées aux deuxième et troisième alinéas.

Ainsi la loi a-t-elle choisi de règlementer l’usage d’un titre et non une activité professionnelle (la psychothérapie) ou une nouvelle profession de « psychothérapeute »... Rien en effet n’indique dans la loi quels devraient être les statuts ni les conditions de formation, de recrutement ou de rémunération d’une telle profession.

Autrement dit, les médecins, les psychologues et les psychanalystes « annuarisés » ne souhaitant pas utiliser le titre de « psychothérapeute » lorsqu’ils exercent une activité psychothérapique pourront continuer à le faire sous couvert de leur identité professionnelle. Rien n’empêche en effet qu’un psychologue exerçant en libéral la psychothérapie mentionne sur sa plaque professionnelle « Psychologue — Psychothérapie ». La loi n’autorise pas pour autant à tout médecin ou tout psychologue l’usage de ce titre puisqu’elle précise que tout utilisateur de ce titre devra désormais justifier d’une « formation théorique et pratique en psychopathologie clinique ».
En ce qui concerne les associations de psychanalystes, du fait qu’elles ne forment pas des « psychothérapeutes » mais des psychanalystes, elles ne sont pas concernées car la loi ne vise ni l’exercice de la psychanalyse ni un titre de psychanalyste.
Le problème posé par la loi réside dans la définition des critères de formation en psychopathologie ; l’axe théorique désigne l’acquisition de connaissances alors que l’axe pratique concerne l’expérience sur le terrain de la confrontation à la souffrance psychique, ce qui correspond, sur le plan des formations universitaires en psychopathologie pour les psychologues et les psychiatres, à l’obligation d’avoir effectué des stages dans un milieu professionnel approprié.

Dans cette perspective, une formation en psychopathologie est à distinguer d’une formation en psychiatrie, au sens où le champ de la psychopathologie est celui de la connaissance et de la compréhension des phénomènes pathologiques en psychologie. Néanmoins, si la loi reconnaît implicitement l’existence du fait psychopathologique, nous devons souligner que la notion de psychopathologie est soumise à une grande influence de la psychanalyse en France et qu’elle a tendance à être étendue de ce fait à la compréhension des phénomènes psychiques inconscients, qu’ils soient normaux ou pathologiques. Une formation en psychopathologie ne peut donc se réduire à la seule acquisition d’une description sémiologique des pathologies mentales.

Si certains exercent la psychothérapie sans formation universitaire de base de haut niveau, cela ne veut pas dire pour autant que ce sont tous de mauvais praticiens...mais une telle situation devrait représenter une exception et non une règle afin de contribuer à une meilleure protection des usagers vis-à-vis des dérives de la nébuleuse « psy ».

Pour une clinique de l’institution
Serge Vallon

Préambule :
Je suppose le clinicien 24 à l’œuvre dans des environnements variés. Serait-il en pratique libérale, il n’y serait pas seul, contrairement aux apparences, ni moins contraint. En établissement, il aura à organiser son champ d’intervention et aussi son champ de compréhension. Ceux-ci ne se recouvrent pas. Libre au praticien — c’est encore sa chance et sa responsabilité — de se restreindre à un dialogue individuel (éventuellement thérapeutique), de s’inscrire dans un collectif pluri-professionnel, de se situer dans une hiérarchie comme élément fonctionnel ou responsable, de veiller au parcours des usagers, au travail des autres professionnels, de nourrir des partenariats et des réseaux, de contribuer à l’animation intellectuelle et à la formation partagée, de nourrir les choix stratégiques des responsables politiques. Ainsi il pourra mériter le qualificatif de thérapeute, expert, formateur, cadre, psychosociologue ou ethnologue, etc... Nous attendons de lui qu’il maintienne une posture de clinicien, c’est-à-dire impliquée dans l’évolution subjective de ceux qu’il rencontre et autocritique avec ce qui la détermine. Engagement technique et éthique, autrement dit : façon d’être. Mon propos voudrait rendre sensible ceci : l’engagement clinique (c’en est un, que l’on peut donc refuser) s’applique à des objets qui ne sont pas des individus. L’institution en est un.

Qu’est-ce que l’Institution ? Le gouvernement des fantômes.
Prenons une définition provisoire, avec la conscience de mélanger le substantif et l’adjectif. Passage nécessaire, comme celui de Freud qui élabore un concept d’Inconscient majuscule comme lieu psychique (première topique) avant d’en faire (seconde topique) la caractéristique de certains processus. Ainsi de l’Institution ou de l’institutionnel.
L’Institution sera ainsi ce qui ne se voit pas de ce qui se voit  : Ce qui se voit c’est l’organisation sociale, l’établissement. Celui-ci dispose de murs, d’objets, de règles, d’employés, de clients ou d’usagers. C’est là que le psychologue aura à se loger. Pour le clinicien qui nous occupe, l’établissement sera annoncé comme thérapeutique - par exemple psychiatrique - ou médico-social, voire social ou scolaire. De façon non négligeable, l’établissement sera de droit public ou privé ou dans ce métis juridique ambigu de l’associatif, répandu en France comme sytème « parapublic » non lucratif, et peu compréhensible à l’étranger. Tout cela se voit, s’écrit en règlements et procédures, en échanges d’informations, d’argent, de biens et de manières. Nous appelons « Institution » certains effets de cet agencement complexe matériel et social. Ces effets seront puissants quoiqu’invisibles. Ils seront souvent paradoxaux.
Cela justifie cette formule frappante citée par le regretté René Lourau 25 à partir d’Hauriou (le philosophe du droit et de l’administration) : « l’institution, c’est le gouvernement des vivants par les morts » ! Plus discrètement et pour parer au passéisme potentiel de cette formule un peu hégélienne, nous vous proposons celle-ci : « L’Institution , c’est le pouvoir des fantômes ».
Ces fantômes, en effet, ne sont ni morts ni vivants mais invisibles parmi nous ! L’institution n’est pas seulement le pouvoir du passé sur le présent mais un ensemble de processus qui échappent au temps historique comme à la conscience des acteurs humains qui en sont affectés. C’est le passé du présent. Ces processus échappent tout autant au praticien. Sauf s’il s’en donne quelques moyens pour les saisir et s’il y est préparé par sa formation.

Ouvrons une parenthèse personnelle , qui peut rendre modeste. Pourquoi lier dans notre vie la psychologie, la psychanalyse et les mécanismes institutionnels ? La conscience de ces processus nous a été donnée dans le malaise, à ceux de ma génération qui ont vécu les événements de Mai 1968 en France comme crise institutionnelle exceptionnelle. Entre critique d’un ancien monde et espoir d’un nouveau monde est apparu ce temps là, la précarité des légitimités institutionnelles, avec simultanément la vacuité de l’Etat (réduit alors à l’inutile force nue ou à l’homme providentiel) et l’aléatoire du mouvement social surtout lorsqu’il se prétend révolutionnaire et sujet de l’Histoire. L’université élitiste et « bourgeoise » d’alors, 26 y a révélé son ossature et par conséquent la nôtre qui en étions les enfants. Beaucoup d’entre vous doivent s’en souvenir : particulièrement ces journées où le président de la République avait diparu de son poste... angoisse et inhibition chez tous. Malgré les négationnismes divers qui nous assaillent aujourd’hui - comme celui qui consiste à dire que la crise de l’autorité ou de la famille est le résultat de 1968, alors qu’elle en est la cause - la leçon institutionnelle de 1968 doit être préservée. Rien ne vous empêche - selon votre histoire et votre âge - d’en ajouter d’autres : comme la collaboration pronazie du Vichysme, la révélation tardive de la Shoah, l’enlisement colonialiste et la défaite algérienne, l’effondrement du mur de Berlin ou de la Muraille de Chine, muraille qui ne se voit pas de la lune, contrairement à ce que disait la propagande impériale ! Le divan social de 1968 a donc précédé et accompagne le divan psychanalytique pour éclairer l’expérience des organisations où nous sommes passés comme clinicien résident ou intervenant extérieur. La modestie oblige à reconnaître que les circonstances ont mêlé hasard des rencontres, liberté possible des actes et position subjective apte à douter des légalités et des croyances. Une attention bienveillante aux chemins de traverse s’ensuivit de Tosquelles à Oury, de Deligny à Mannoni, de Solstice en Lozère à Charta en Haute-Garonne... comme les méthodes actives des Céméa et l’hôpital de jour de la rue St Léon. Le parcours fait pourtant processus de formation.

Reprenons nos remarques générales qui empruntent d’abord au Freud de la Psychologie collective (1921). Vous vous souvenez que Freud suggère un continuum (via l’idéal) entre la figure centrale de l’organisation (le chef) et les membres qui la composent et qu’il refuse le distingo, sous cet angle, entre psychologie collective et psychologie individuelle. Il note d’emblée : « Dans la vie psychique de l’individu, l’autre entre en ligne de compte très régulièrement comme modèle, comme objet, comme aide et comme adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi d’emblée, simultanément psychologie sociale » 27 . Le mode de subjectivation variera selon les diverses figures de cet autre qu’il faudrait écrire avec la majuscule lacanienne Autre, tant il échappe à la conscience.
Disons-le tout de suite, l’institution produit une figure de l’Autre (majuscule), aimable ou détestable. Cet autre nous lie à lui par un discours où il nous parle : généralement de son amour pour nous. « Je suis là pour toi » dit sa voix. Voix qui, en deçà des énoncés, ordonne, séduit, intime. Voix que Michel Foucault aurait aimé entendre le précéder et qu’il évoque avec une pointe d’angoisse lors de son discours d’entrée au Collège de France. L’institution est là pour dire qu’elle nous a précédée, qui que nous soyons. Ainsi l’interrogation sur les commencements, avec son cortège d’angoisse phobogène et de violences, est esquivée, confisquée 28 . Avec Eugène Enriquez, référence obligée, on peut distinguer des niveaux multiples qui encadrent l’organisation proprement dite. Nous distinguons cinq niveaux de l’institutionnel au pulsionnel (infra-individuel) en passant notamment par l’organisation, le groupe et l’individu (Enriquez en distingue 7) 29 . Nous préférons regrouper ce qu’Enriquez appelle le mythique et l’idéologique dans ce que nous appelons l’institutionnel : l’idéologique n’est que la forme rationalisante, laïcisée du registre mythique qui enveloppe la sacralité proprement dite de l’institution. Sacralité qui lui donne sa légitimité et la fait échapper aux contingences de l’histoire et de la causalité. L’institution est historiale, comme dit souvent Jean Oury, tout autant qu’historique. On n’interroge pas le sacré car il est mystère originel, violence fondatrice qui épargnera théoriquement les violences de succession. Il n’en est rien, ce que trahit le légendaire : songez à la fondation de Rome 30 , au récit du meurtre du parèdre Rémus par Romulus, victoire du Romain sur l’Etrusque. Auparavant on y mettait Ennée errant avec son vieux père sur les épaules. Métaphore corporelle de l’exil nécessaire de l’origine et de son poids sur nos épaules ! Ne croyez pas que le psychiste ne soit pas concerné car il s’agit bien là d’une nécessité psychique : comment penser l’origine, sinon par une dette à une supposé complétude ? Cette décomplémentation suppose une intervention extérieure qui nous a privé de notre unité. Cette unité qu’il serait décevant de constater vide est ainsi immédiatement saturée par la rivalité jalouse. Je lui en veux, donc il est. Il est (mort ou vif), donc je suis. Vous reconnaissez la fiction oedipienne qui fabrique du père pour échapper à l’emprise d’un maternel-matriciel anéantissant 31 . Le meurtre mythique originel de Totem et Tabou est fantasme de fils, tout autant que cette mythique jouissance sans limite qu’il suppose à l’ancêtre. L’homme n’est pas né chimpanzé, mais parlant et limité par cela même. L’institutionnel n’a pas d’autre enjeu que cette fabrique d’un fondement symbolique, qui étaye notre subjectivation et limite notre jouissance par des interdits sur mesure. En ce sens, nous y insistons, il forge une socialité primaire comme disent les sociologues, même si se rajouteront des socialités secondaires où l’institution retrouvera quelque particularisme (par exemple familial, scolaire, thérapeutique ou social).
Ne croyez pas non plus que les modestes organisations thérapeutiques ou médico-sociales échappent à ces abimes. Même leurs versions postmodernes, qui se croient seulement « administrées » par leurs dirigeants, qui veulent en faire des pures contractualités fonctionnelles, comportent cet imaginaire social que théorisait naguère Castoriadis.
Si elles y parvenaient totalement alors les imprécations de Pierre Legendre - inlassable avocat de la fonction dogmatique et symbolisante - seraient fondées, elles qui dénoncent une conception bouchère de l’humain 32 .
L’humain ne se laisse pas facilement administrer.
Résumons nous : l’institutionnel fabrique un discours d’amour et d’éternité qui nous aliène à l’organisation qu’il hante. Inconscient, il en méconnaît les limites et les contraintes. Comme le panoptique de Bentham, métaphore aigüe de la modernité, il ignore les points aveugles de son idéal de transparence et de contrôle. Il suffisait que les sujets imaginent la présence du surveillant en son centre pour en rester captifs 33 . Autre façon de parler du gouvernement des fantômes.

Un exemple clinique : le tableau
Nous sommes dans un lieu d’accueil parents-enfants, animé par une équipe motivée et plutôt militante, car mal payée quoique payée désormais. La plupart sont psychologues cliniciens et se réfèrent à la psychanalyse. Ce type de lieu - type Maison verte - a été inventé par la chère F. Dolto et B. This, pour servir d’intermédiaire entre la famille, les établissements spécifiques de la petite enfance (crèches, écoles) et la rue. Un accueil socialisant où les « petits » symptômes de l’enfant ou de la relation mèreenfant (les formations de l’inconscient, quoi) seraient admis, perçus, parlés et discrètement mis au travail en préliminaire à une orientation. Accueil bienveillant qui veut ouvrir l’enclos familial sans précipiter une posture soignante ou rééducative. Un Mi-lieu pourrait-on dire.
Convié comme superviseur-régulateur du petit collectif, j’y entends un jour l’anecdote suivante :
A l’arrivée des usagers, généralement un couple mère-enfant, on inscrit rituellement l’arrivant sur un tableau d’accueil. Il y a un principe d’anonymat et de gratuité supposé destiné à faciliter la circulation des accueillis. On inscrit donc, tout « naturellement », sur le tableau :
En haut le prénom des « accueillants » du jour, généralement un binôme, mixte ou pas :
Supposons Eliane et François.
En dessous on écrit ceci :

Michel + maman Souad + maman Rémi + maman Abdel + maman Ellen + maman Maryse + maman Etc + maman
L’équipe ne s’interroge pas sur ce rituel, mais j’interroge sur ce qui est écrit là : des prénoms bien différenciés et « des » mamans. Celles-ci, si peu différenciées - à cause du prétexte de l’anonymat - que l’on dirait que c’est « de la maman » comme substance indifférenciée. Encore un peu et on pourrait mettre ce « maman » en facteur commun. Les professionnels se récrient de cette remarque. Pourtant, est-ce qu’une maman n’a pas de prénom voire de nom ? Ne vient-elle pas précisément pour mieux articuler, en elle et face à l’enfant, son être individuel de femme, de mère, voire d’épouse ou autre ? L’équipe en convient, mais, dit-elle, l’anonymat est une valeur forte qui doit primer. Ils ne savent pas pourquoi. Parallèlement, dans la régulation, ils ont fait état de difficultés à intervenir. Par exemple, lorsqu’un enfant transgresse les petites règles de vie comme les limites de jeux (un trait au sol), protégeant les petits des jeux des plus grands. Peut-on faire des remarques à une mère passive, sinon complice, des débordements de son enfant sous ses yeux ?

Le clinicien peut-il limiter son déchiffrage aux coordonnées inviduelles (y compris les siennes) ou interindividuelles. Elles sont pertinentes, puisqu’on peut percevoir tout de même une variété de conduites, mais insuffisantes. De même le déchiffrage des coordonnées du groupe, qu’est l’équipe, où il peut être difficile de s’individualiser et s’autoriser à un style d’intervention plus actif, ou plus éducatif, ou plus interprétatif.
Cela ne suffit pas ; il faut constater dans cet exemple un effet proprement institutionnel et transindividuel.
L’institutionnel produit du « maman » là où il pourrait produire de la nomination. Poussons une interprétation : cette « mamaïsation » — empruntons ce terme à notre Françoise qui fut un de nos maîtres à l’Ecole Freudienne — est un précipité institutionnel. Il est corrélé, comme indice clinique, par la difficulté des accueillants à se mettre en tiers entre les mères et leurs enfants. Soit que le psychologue - homme ou femme - devienne un enfant lui aussi, puisqu’il a quand même droit à un prénom au tableau ; soit qu’il soit « mamaïsé » et passivé à son tour comme ces mères dépassées qui viennent ici espérant une respiration ou un apaisement.

Il faudra bien entendre, au travers de ce petit « analyseur » (vocabulaire des Lourau, Hess de la sociologie critique) ou « symptôme institutionnel », que l’institution entretient un processus à l’opposé des buts manifestes de l’organisation. L’Organisation affirme qu’elle veut socialiser, créer du tiers, faciliter des nominations nouvelles. La réalité institutionnelle entretient un enfant imaginaire non séparé de son placenta maternel.
En termes psychanalytiques, le déni de castration est partagé et entretenu par cet institutionnel placentaire.
L’exemple ne peut être déplié plus avant. Sauf à remarquer que c’est la procédure de régulation qui a permis la surprise ouvrant à l’interrogation, interrogation désormais aux mains des intéressés.

Deuxième exemple : l’abus
Une jeune psychologue reçoit régulièrement une jeune fille dans un centre rééducatiî Celle-ci et sa sœur aînée sont placées en famille d’accueil après des abus sexuels intra-familiaux anciens mais de longue durée. Elles sont séparées dans des familles différentes et mécontentes de l’être. Un matin lorsque la psychologue arrive au centre, le chef de service lui tombe littéralement dessus et lui intime de recevoir immédiatement l’enfant. Pourquoi cette urgence ? La veille - jour où elle est absente - la jeune fille a « confié » à l’infirmière qu’elle avait subi des gestes malsains du mari de l’accueillante. Celui-ci est un homme un peu sévère mais bienveillant. Le psychiatre, alors dans les murs, immédiatement alerté, recueille la même histoire. On l’amène au bureau du directeur où elle ne fait que se répéter pour la troisième fois. Le soir même, elle est immédiatement mise au foyer et la famille d’accueil - abasourdie et criant au malentendu - est suspendue avant d’être entendue.
La psychologue s’étonne car elle n’a eu aucun indice explicite ou implicite de violences actuelles.
Ne sachant imposer un délai de réflexion, elle reçoit la fillette. Celle-ci lui raconte ce qu’elle a dit aux autorités de l’établissement mais sans y mettre de conviction et sans pouvoir dire pourquoi elle n’en a pas parlé plus tôt dans leurs entretiens. Deux jours plus tard, la psychologue apprend que la fillette a été réintégrée illico dans la famille d’accueil. Le psychiatre, le chef de service et le directeur se sont consultés et les trois hommes ont conclu qu’il devait s’agir de fabulation et que ces accueillants étaient de fidèles collaborateurs de l’établissement depuis des années.
Malaise chez la psychologue que cette précipitation contradictoire à laquelle elle n’a su parer.
La logique de l’aveu a prévalu sur le dire, fut-il symptomatique. L’écoute mise en servitude par les hiérarchies et les statuts. L’abus de pouvoir a répondu au supposé abus sexuel. Le pouvoir n’est-il pas sexuel ? Panique si cela se savait. Ainsi va l’institution.

Conseils au psychologue : Complication, paradoxe et institution.
De ce qui précède — bien incomplet — il faut en tirer quelques orientations professionnelles qui à leur tour devrait dicter les éléments des dispositifs de formation des cliniciens. - Évoluer dans la camplexité  : Le réductionnisme nécessaire de tout dispositif d’intervention ne devra pas lui masquer la largeur d’un champ de compréhension et donc du champ d’analyse. L’anecdote est attribuée à Tosquelles : « Vous recevez ce patient 1/2 heure chaque jour, c’est bien. Mais savez-vous ce qu’il fait les 23 h 1/2 restante ? ». Peut-on ignorer ce qui entoure et détermine l’espace de parole que l’on voudrait maintenir. Est-ce la même personne, celle qui sort d’une contention autoritaire pour rencontrer « son psychologue », par exemple sur l’ordre de son médecin-chef ou directeur, et celle qui peut circuler dans un « espace du dire » (Oury) 34 tel qu’en crée la psychothérapie institutionnelle. Peut-on ignorer ces corridors du quotidien ? Les analyses de Goffman dans « Asile » sont irremplaçables pour comprendre le paradigme institutionnel de la coupure 35 . Refuser cet extérieur comme bruit parasite, méconnaitre le dehors du dedans, c’est produire une asepsie mortelle au sujet. Il en est de même de la nécessaire référence théorique : permet-elle l’accès à la complexité ? Ainsi Michel Balat et Pierre Delion ont proposé un utile ternaire sémiotique institutionnel où l’institution se manifeste comme phorique, sémaphorique et métaphorique. - É voluer dans la contradiction et le conflit. Ceux-ci sont parfois exaspérés en paradoxes (« soigner ou administrer, il faut choisir ! ») ou masqués dans des ensembles flous comme dit Oury. Non seulement les organisations sont des espaces conflictuels d’intérêts et de stratégies d’acteurs et de groupes, mais elles sont d’abord des lieux d’affrontements de discours au sens de Foucault. Ainsi le médico-social est pris entre des logiques de normalisation et des logiques de salut. Le clinicien lui-même sera divisé, voire clivé par ses propres contradictions et ses références, bien misérables si elles se réduisent à des techniques. Notre deuxième exemple en montre la difficulté pour le psychologue. Son implication clinique, indispensable, nous l’avons dit d’emblée, s’il veut mériter ce nom en devra être assumé mais éclairé et régulé, parfois protégé, osons le dire. Question pour la formation, universitaire et continue, dans sa dimension personnelle et dans la régulation permanente qu’elle suppose : avec quels moyens initiaux et prolongés va-t’elle opérer ? Avec quelles instances protectrices ? - Se « nourrir » des symptômes  : ceux de son patient, comme ceux de ses partenaires et les siens propres. C’est le symptôme qui enseigne, comme la nuit éclaire le jour. La psychopathologie est la psychologie. Leçon irremplacable de la psychanalyse : le symptôme est la structure. Non pas effet contingent, ou parasite à éliminer comme erreur, comme le chantent certains cognitivismes. Il est habitacle subjectif. Si on nous entend bien les collectifs produisent des symptômes dont le psychologue fera aussi son miel. Jean Fustier de Lyon, en a repéré finement quelques-uns, propres au médico-social 36  : Celui du « monstre », caché derrière le handicapé, ou celui de l’ « auto-engendrement » propre aux groupes auto-gérés. Autant de fantasmes destinés à supporter les tensions libidinales et agressives. - Soutenir enfin une clinique de l’institutian : le clinicien n’en est pas indemne car il en est un des assujettis. Évènements analyseurs, dysfonctionnements discrets ou évidents comme les violences ou les séductions pourront alerter son écoute de ce registre, mais tout autant l’ordinaire comme notre exemple du Tableau. L’institution gît dans les détails tout autant que dans les maximes inscrites aux frontons (ex : Hôpital « spécialisé » plutôt que « psychiatrique »). A lui de faire partager ce souci et d’en inventer les modalités de compréhension et de régulation, au-delà, rappelons-le, d’une nécessaire rationalité organisatrice qui précise les rôles et les fonctions mais n’éclaire pas leurs interactions insues, au-delà de la vie des groupes et des individus.
Sensibilité aussi aux pathologies institutionnelles avérées, au-delà de la systole-diastole normale entre l’institué et l’instituant ou entre invention et bureaucratie (fusion et réification dans le vocabulaire sartrien). Chaque paradigme institutionnel génère le sien.
Nous signalons trois types de pathologies institutionnelles aux étudiants 37 qui veulent bien nous écouter : - La

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