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La loi et l'ordre

De
234 pages
Fruit d'une longue carrière dans le champ de la Prévention, ce travail est une tentative de mise en place de repères théoriques, susceptibles de dégager "ce qui aujourd'hui ne va pas dans nos sociétés". Au delà du point de vue descriptif de la sociologie, il nous faut donc mettre en perspective la question du Sacré, du Droit et de la Morale, c'est à dire, mettre des repères quant aux figures de la Transcendance, du Juge et du Père. Intervenant au coeur du "malaise dans la civilisation", la Prévention spécialisée est un "analyseur" privilégié des fonctionnements politiques, institutionnels, sociétaux et privés.
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~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4736-1

LA LOI ET L'ORDRE
PRÉVENTION SPÉCIALISÉE ET POLITIQUES SÉCURITAIRES

Collection Nouvelles Etudes Anthropologiques
Une libre association d'universitaires et de chercheurs entend promouvoir de «Nouvelles Etudes Anthropologiques». En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques, les univers parallèles, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la Survie sous toutes leurs formes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris dans ses croyances et ses témoignages les plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la. rationalité, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifique en explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensions cachées. Patrick BAUDRY, Louis-Vincent THOMAS

Dernières parutions
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COLLECTION

NOUVELLES ÉTUDES ANTHROPOLOGIQUES
Dirigée par Patrick BAUDRY

Jean-Louis LAUQUÉ

LA LOI ET L'ORDRE
PRÉVENTION SPÉCIALISÉE ET POLITIQUES SÉCURIT AIRES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A mes parents, A ma femme, A mes enfants, A Louna.

"Nous sommes les enfants d'un monde dévasté qui s'essaient à renaître dans un monde à créer. Apprendre à renaître est la seule radicalité. " Raoul VANE/GEM

Ce travail est le fruit d'une longue carrière de Sociologue et de Psychologue clinicien dans le champ du travail social, et plus particulièrement de la Prévention spécialisée. C'est à dire dans ces lieux problématiques, où le social au travail fait symptôme, quand la "marge" vient questionner la logique de la norme, quand le "faire tenir ensemble" dysfonctionne ou ne tient plus, quand les références essentielles à la construction de l'Humain, ne remplissent plus, ou mal, leur fonction symbolique et d'étayage, quand un Sujet éprouve une immense difficulté, voire une impossibilité à "faire vivre sa vie".l Ce travail est aussi une tentative de mise en place de repères théoriques, susceptibles de dégager le "ce qui aujourd'hui ne va pas dans nos sociétés" des analyses limitées le plus souvent au point de vue descriptif des Sciences humaines et de la Sociologie en particulier, dont il faut bien constater qu'elles constituent l'essentiel des discours sur ces questions.
1 J'emprunte cette belle expression à Pierre LEGENDRE.

C'est à refuser l'inéluctabilité de la violence du marquage symbolique dans la construction de l'humain, qu'aujourd'hui la "modernité" reste largement inanalysée. Il s'agit donc de tenter de repérer et d'analyser, d'un point de vue anthropologique, la façon dont s'articulent les montages de la référence dans le décor social et culturel contemporain. C'est à dire la façon dont se met en scène la référence fondatrice, soit l'interdit de l'inceste et du meurtre, afin que se joue pour chacun le mystère d'une existence humaine. Afin de baliser notre propos, il nous faut donc mettre en perspective la question du Sacré, du Droit et de la Morale, c'est-à-dire, mettre des repères quant aux figures de la Transcendance, du Juge et du Père. Le mythe de la Loi, en tant que révélation, met en relation le Droit et le Sacré. C'est en tant qu'il est le mandataire de Dieu sur terre, que le Roi rend la justice. En ce sens, la crise contemporaine de la justice, est aussi à analyser comme crise du sens du Sacré. C'est Hobbesl, qui le premier disjoint le Droit et le Sacré, afin de mettre en place le fondement démocratique. C'est le peuple qui décide de la loi, ce n'est pas Dieu: "C'est l'autorité, non la vérité qui fait le Droit". Par ailleurs, le Droit ne saurait tenir lieu de Morale. Ce qui est légal n'est pas toujours bien, ce qui est mal n'est pas toujours illégal. La Justice applique la loi, la Morale vise le bien. Aujourd'hui, la relation entre Droit, Sacré et Morale est distendue, et le Juge est amené à demander à d'autres ce qu'est l'Ethique. Nous fondons notre travail sur l'hypothèse centrale suivante: c'est le discours contemporain de la Science qui forclot la relation entre Sacré, Droit et Morale, c'est-à-dire
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Thomas HOBBES. Philosophe anglais, 1588, 1679. 8

entre la Transcendance, les Juges et les Pères, et entraîne ainsi, une confusion meurtrière entre la Loi et l'Ordre. Il ne s'agit pas de se réjouir ou de déplorer cette nouvelle donne, mais bien plutôt de repérer les problématiques nouvelles à l'œuvre, dans la façon dont on s'y prend aujourd'hui pour construire et instituer l'Humain, dans la société française. Parce qu'elle intervient au coeur du "malaise dans la civilisation", la Prévention spécialisée est un "analyseur" privilégié des fonctionnements politiques, institutionnels, sociétaux et privés. Il y a bien aujourd'hui une "crise du Sujet" à laquelle les "spécialistes de la subjectivité"~ que sont les travailleurs sociaux sont confrontés, souvent en première ligne. C'est sur cette ligne de front, que se situe la pratique d'action sociale appelée Prévention spécialisée, que nous définirons provisoirement, avant d'y revenir longuement plus loin, comme: un accompagnement anonyme et librement consenti, de jeunes et de leurs familles, dans leur milieu naturel, dans le cadre du droit commun et d'un large partenariat institutionnel, destiné à placer ou à replacer chacun dans un montage référentiel en relation avec la référence fondatrice et la normativité comme instance tierce dans le lien social. Cette ligne de front passe du côté de l'école, des quartiers dits difficiles, dans les lieux d'errance des grandes villes. Elle passe aussi dans la façon dont se construit aujourd'hui une généalogie, dans l'entre-deux culturel où se joue la dialectique conflictuelle entre groupe d'appartenance et groupe de référence. Elle passe encore dans les mauvais coups portés contre les Pères. Elle passe enfin, dans les têtes et dans les corps, et les modes d'expressions hétérogènes de la jouissance, quand les ratages des 9

montages référentiels se disent dans une parole qUi ne parle pas. Parole blanche. C'est cette ligne de front que nous nous proposons de parcourir ici. Il ne s'agit pas cependant de choisir son camp, mais de positions clefs à tenir. Il sera ici question de Culture, prise dans son acception la plus large, et de ses choix, c'est-à-dire la façon dont une société, à un moment de son histoire, s'y prend pour répondre au mystère de la vie, c'est-à-dire de la mort. Ce travail est donc, en ce sens, un acte politique en tant que c'est l'humain que nous plaçons au coeur de l'analyse de la façon dont notre système politique et social l'institue, comme fondé ou non sur la liberté du désir qui le parle. C'est-à-dire, l'analyse critique de la façon dont une société, d'un point de vue "anthropolitique"l, s'y prend ou non, afin de ne pas confondre la Loi et l'Ordre.

1

Néologisme construit par Edgar MORIN. 10

LA LOI ET L'ORDRE.

Placer une pratique d'action sociale telle que la Prévention spécialisée sous les auspices de l'Ordre et de la Loi, c'est en indiquer d'emblée les enjeux fondamentaux, c'est-à-dire la place prise par le travail social aujourd'hui dans la dimension politique d'une vision de l'humain, comme on dit "une vision de monde". Il Y a "malaise dans la civilisation", en tant que le "malaise" est un effet de l'acte civilisateur. Faire de l'humain, construire l'homme, ne va pas sans problème, ça résiste. Car, la mise au pas de la jouissance absolue dont parle Freud dans le mythe de la "horde primitive", c'est-àdire la jouissance qui ne se distingue pas de la loi, est une entreprise qui ne va pas sans heurts, sans restes, sans la nécessité absolue de composer. La jouissance est le "point où le vivant compose avec le langage".l Le mythe de la horde permet à Freud, de mettre en place la nécessité fondamentale de la Loi comme garante du lien social, dans sa relation avec un ordre, l'ordre des générations, c'est-à-

M VILTARD, L'apportfreudien. Eléments pour une encyclopédie de la psychanalyse, Larousse, Paris, 1998, p.256.

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dire avec l'interdit absolu de l'inceste et du meurtre. Nous y reviendrons longuement plus loin. Dans son "Dictionnaire de la langue française", E. Littré admet pour "ordre", trente acceptions, dont: "disposition des choses selon des rapports apparents et constants, simples ou complexes". "Loi générale, règle générale dépendant de la nature, de l'autorité, de l'usage". "Ordre social, les règles qui constituent la société". "Ordre public, ensembles des règles qui font la sûreté de la société" . "Ordre moral, les lois sur lesquelles repose la morale". Qu'il s'agisse de l'ordre social, de l'ordre public, de l'ordre moral, ou de l'ordre dépendant de l'usage, ce que nous appellerons le "socialement recevable"l, l'ordre dans sa dimension anthropologique, comme dans sa dimension sociale, est essentiellement articulé à des règles, à des lois. L'ordre met en scène les insignes de la norme, il donne sens aux montages institutionnels. L'ordre n'est acceptable qu'en tant qu'il vient en place de tiers entre l'humain et l'Autre, tous les autres. L'ordre inscrit les pères et les fils dans l'ordre des générations, dans une généalogie fondée sur l'interdiction de l'inceste, comme loi incontournable pour l'être parlant. L'ordre permet de se compter, c'est à dire de se situer comme un parmi d'autres, selon la loi de la séparation. Ainsi, lorsqu'un ordre vient à se désolidariser de la loi, il confine à la tyrannie et à la toute puissance d'une jouissance sans limite, de la jouissance absolue dont parle Freud, celle du chef de la horde. Alors, confondre la Loi et l'Ordre, c'est confondre le désir et la jouissance. D'une certaine manière, l'ordre, c'est la loi de la horde, c'est-à-dire la loi du plus fort, la négation de la loi comme
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Catherine MILLOT. Freud anti-pédagogue, Navarin, Paris. 12

lien, le bannissement et la mort de l'Autre, car témoin de la jouissance mise en concurrence, à la portée du plus offrant. La Loi, c'est ma loi. Triomphe de l'individualisme absolu, du "I, me and myself', comme dit Pierre Legendre. La confusion de la Loi et de l'Ordre est le symptôme dominant de nos sociétés, où triomphent l'individualisme et donc les discriminations et la xénophobie. Les hommes politiques qui, dans leurs programmes entretiennent cette confusion, portent une lourde responsabilité quant au développement de la violence qu'ils prétendent par ailleurs combattre. Le traitement de cette question, est bien plus anthropologique que politique, encore faut-il que ses représentants se donnent les moyens de faire fonctionner l'Etat dans sa dimension symbolique, c'est-à-dire, au sens de Legendre, parentale. Car le repli sur soi, sur le "narcissisme des petites différences" 1, conduit à la solitude mortifère et, rapidement, aux errements de la jouissance, liés à la haine de l'Autre, de tous les autres. Quand le face à face exclut le tiers, en réduisant le lien social à un affrontement en miroir où tout vaut tout, et son contraire, selon le rapport de force en jeu, centré sur soi, chacun peut demander n'importe quoi, assuré que "le pouvoir" répondra, démagogiquement, mais répondra. Alors, une multitude de droits particuliers dans lesquels chacun revendique la légitimité de son être, prend la place laissée libre par un pouvoir refusant d'assurer, d'assumer, sa fonction anthropologique fondamentale, sa fonction "anthropolitique" . Et les "privilégiés du malheur,,2 désaffiliés deviennent les icônes de la mauvaise conscience du libéralisme sauvage,

1 L'expression est de FREUD. 2 J'emprunte cette formule à Pierre LEGENDRE.

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prêts à suivre dans ses errements le premier démagogue venu: gourou, dictateur, etc. Nous montrerons plus loin, avec l'exemple des Contrats locaux de sécurité, comment les hommes politiques contemporains, confondant la Loi et l'Ordre, placent les dispositifs de lutte contre la délinquance, les incivilités et l'exclusion, dans une dynamique de négation du tiers séparateur, en privilégiant une proximité incestueuse, source des plus grandes violences et misères subjectives, qu'ils prétendent cependant combattre. "Mes désirs sont désordres", lisait-on en une belle formule, l'autre jour sur un mur, façon lumineuse de dire ce qui fonde le malaise de toute civilisation. Quels montages institutionnels mettre en place, en effet? Comment faire fonctionner l'instance de la norme, propre à résoudre le passage du chaos de la jouissance, aux désordres du désir? C'est-à-dire, comment rejouer sans cesse le passage de l'état de nature à l'état de culture? Que faire de l'humanité qui gît dans l'homme? Comment faire de l'humain? C'est parce que nous vivons aujourd'hui dans une société où ces questions semblent subalternes, quand elles ne sont pas déniées, que le travail social, c'est-à-dire le traitement du social au travail, dans sa dimension anthropologique, est gravement mis à mal, quand il n'est pas laissé en déserrance, comme c'est en particulier le cas de la Prévention spécialisée. La Prévention spécialisée, nous y reviendrons longuement, est une pratique d'action sociale articulée sur l'ordre, dans son acception de : "loi générale, dépendant de l'usage". En tant que "prévention de l'inadaptation sociale", elle a affaire aux lois et aux règles du "socialement recevable". Aux lois et aux règles qui, à un moment donné, dans un lieu donné, fondent l'ordre du "socialement recevable". 14

C'est-à-dire, ce qui peut se jouer, se mettre en scène, en référence avec les icônes du discours de la norme, tel qu'il s'inscrit dans le décor culturel, politique et social, à un moment donné, dans un lieu donné. Jeu acceptable ou pas, recevable ou non, lisible ou illisible, interprétable ou ininterprétable. Le décor culturel, politique et social, est d'abord interprétable, lisible, comme discours qui prend son sens dans les montages institutionnels mis en place. Ce système symbolique renseigne sur la façon dont une société, "hic et nunc", s'y prend pour construire de l'humain. C'est-à-dire, la façon de faire d'une société, afin que fonctionne l'interdiction de l'inceste, comme Loi incontournable de la reproduction de l'espèce parlante. Sur ce socle, que nous appelons "Loi de l'humain", prennent place les institutions fondamentales que sont la famille, dans laquelle l'interdit de l'inceste s'indique dans la fonction paternelle et le montage généalogique, l'école, dans laquelle l'interdit se dit dans la transmission des savoirs, et enfin, la justice dans laquelle s'indique la loi des hommes, dans son ancrage à "l'indéménageable"l Loi de l'humain. Ces trois institutions, et le maillage symbolique qu'elles impliquent, constituent le champ d'intervention privilégié de la Prévention spécialisée, dans l'accompagnement des usagers qu'elle a pour mission de rencontrer et pour lesquels cet étayage dysfonctionne plus ou moins gravement dans sa fonction de construction.

Le cas d'Olivier est exemplaire de ces ratages. Olivier a dix-sept ans. Depuis l'âge de huit ans, il navigue d'une institution spécialisée à une autre, placé par les
1 L'expression est de Pierre LEGENDRE. 15

services de l'Aide sociale à l'enfance, suite aux graves carences éducatives de parents incapables d'assurer leur fonction parentale. Très rapidement en échec scolaire, bien que tout à fait intelligent, il n'a jamais véritablement suivi de scolarité normale. Soupçonné dès l'âge de quinze ans de proxénétisme, concernant trois jeunes filles, elles mêmes mineures et placées en foyer, il sera cependant relaxé, mais confié par la Commission départementale d'éducation spéciale à un Institut de rééducation. Suite à un épisode clastique dont il a le secret, il est renvoyé de cette institution au début de l'année 2002, après avoir détérioré plusieurs véhicules stationnés devant les locaux. Jugé pour ces faits, il est condamné à une petite peine de prison avec sursis et une mise à l'épreuve jusqu'à sa majorité. Notons cependant que la Protection judiciaire de la jeunesse, dont c'est habituellement une des tâches, ne sera pas mandatée par le Juge, afin d'exercer le suivi de cette mesure. Depuis son éviction de l'institut de rééducation, Olivier vit chez un copain, lui même mineur, dont la mère est hospitalisée pour une cure de désintoxication alcoolique. Le garçon a en effet été mis dehors de chez lui par sa mère. Bien qu'ayant l'autorité parentale cette dernière a demandé l'incarcération de son fils "pour de nombreuses années". Le père est absent depuis toujours. Les deux jeunes mineurs avouent des revenus mensuels d'environ trois cents euros chacun, grâce à la vente de "shit" et d'autres larcins. Devant une telle situation, le Juge semble hésiter entre une incarcération et un placement dans un Centre d'éducation renforcée. Aucune décision n'a cependant été prise, devant le grave manque de places dans ces institutions. C'est du moins l'argument qui est avancé... 16

Par ailleurs, mais personne ne semble véritablement s'en soucier, Olivier souffre depuis de nombreuses années de graves troubles psycho-pathologiques qui nécessiteraient une prise en charge thérapeutique importante. Un "Educateur de rue", ayant rencontré l'adolescent dans un "quartier chaud" de la ville, a commencé, avec son accord, un travail de "remaillage" institutionnel avec le Juge des enfants, la mère, les diverses institutions ayant affaire à Olivier. Nous avons choisi ce cas, car il est exemplaire. Il met parfaitement en évidence, la façon dont les institutions appelées à jouer un rôle central dans la construction de l'humain, ce que l'on confond trop souvent avec "l'éducation", faillissent gravement, lorsqu'elles échouent à faire jouer correctement le discours normatif et le principe séparateur, c'est à dire la fonction paternelle symbolique. Lorsqu'elles confondent la loi et l'ordre, c'est à dire reculent à soutenir la violence de la castration, en préférant, pour chacun, les petits arrangements avec la jouissance des uns et des autres. Voici donc un adolescent, livré à lui même, après que les diverses institutions susceptibles de l'étayer, se repassent ce mineur, tel un objet, "une patate chaude". Il est vrai qu'Olivier a l'habitude de les mettre rapidement à "feu et à sang", les unes après les autres, en en exploitant au mieux les béances. D'abord une famille éclatée, détruite, et une mère "dépassée" depuis longtemps, incapable de faire fonctionner l'instance paternelle, après la fuite du géniteur d'Olivier. Gravement défaillante, cette mère sera, en principe, suppléée par d'autres institutions de l'Aide sociale à l'enfance dans la mise en place de la fonction symbolique de séparation. Olivier restera dans ce 17

dispositif, malgré les nombreux actes délictueux qu'il pose rapidement, mais sera renvoyé d'institution en institution pour "mauvais comportement", avec de temps en temps le passage chez sa mère qui n'en veut plus. En le plaçant au titre de l'ordonnance de 1945 dans un centre de la Protection judiciaire de la jeunesse, un Juge des enfants aurait eu, nous semble-t-il, la possibilité de faire jouer pour Olivier, de façon beaucoup plus pertinente, le discours de la norme dans ses divers référents. En effet, un tel placement implique un changement radical quant à l'exercice de la responsabilité des Directeurs de ces structures, qui n'ont plus la possibilité d'exclure aussi facilement les jeunes qui leur sont confiés, car ils sont véritablement investis par le Juge d'un rôle parental qui les engage. Ainsi, la justice ne parvient pas à mettre en place pour cet adolescent un montage institutionnel cohérent et du même coup, dénature la portée de la peine. Ce cas est exemplaire car il illustre bien la façon dont la loi, pour un nombre de plus en plus important de jeunes à la dérive, est, d'une certaine façon, susceptible d'être négociée, selon un rapport de force mis en place sur les questions du respect de l'ordre, fondé sur les représentations imaginaires des uns et des autres. Précisons enfin, mais dans un tel tableau, cela prend un tour quasiment anecdotique, qu'Olivier, bien avant l'âge de seize ans, était depuis longtemps déscolarisé. Comment "faire vivre la vie" pour ce jeune homme qui, parce qu'il met le désordre dans sa famille, à l'école, dans les institutions, ne trouve pas pour l'étayer dans sa construction, un montage institutionnel propre à mettre en place pour lui la référence à la loi, la figure d'un père pacificateur susceptible d'accepter la mise au travail du désordre de son désir et le chaos de sa jouissance. 18

Cet exemple est également révélateur du malaise profond que traverse aujourd'hui notre société. Il illustre bien la façon dont se construit l'exclusion d'une frange de plus en plus importante de la population. Construction, en effet, en tant qu'il s'agit, comme nous le montrerons tout au long de ce travail, de saisir cette problématique d'un point de vue anthropologique et pas seulement politique, comme c'est le plus souvent le cas. Les réponses au malaise dans la civilisation ne sont pas seulement administratives ou financières. Comme le cas d'Olivier le montre, il s'agit bien davantage, avant d'y remédier, d'analyser le dysfonctionnement des emblèmes de la Loi de l'humain dans les montages institutionnels qui construisent l'animal parlant. Il s'agit donc d'interroger systématiquement la relation qu'entretiennent les lois des hommes avec la Loi de l'humain, c'est-à-dire la façon dont les unes s'articulent et font jouer dans le décor institutionnel, les emblèmes de la référence de l'interdit de l'inceste que l'autre pose comme principe fondateur de l'humain et de la vie en société. "Pourquoi des lois ?", interroge Pierre Legendre, et Jacques Lacan de répondre: pour organiser la jouissance. La loi, en tant qu'expression démocratique du droit, est faite par les hommes. Elle exprime un moment politique donné, dans une société donnée. Promulguer une loi, c'est "s'arracher à ce que l'on est, pour devenir un autre", c'est mettre en scène un nouveau rapport à la norme. Car la loi met la norme en place, en calibrant la relation, le lien, que chacun d'entre-nous entretient av~ç ç~!le-ci. La loi des hommes garantit le lien social à minima, à l'instar des hérissons de la célèbre métaphore de Schopenhauer, citée par Freud: "Trop près les uns des autres, ils se piquent, trop loin, le vent les transit". Bonne distance à la loi, dans l'au-delà de ce besoin compulsif qu'éprouvent certains 19

adolescents, tel Olivier, de constamment provoquer les limites en s'y cassant le nez, afin de bien vérifier qu'ils existent, eux, la loi, et ses représentants. C'est cela le lien social: l'organisation de la jouissance, en tant que référée à la loi, c'est à dire la façon dont un sujet organise son rapport à l'objet de son désir. C'est un cadre, reconnu ou pas, accepté ou non, qui permet l'échange de symboles et donc la possibilité de se situer les uns par rapport aux autres, sur la grande scène imaginaire du théâtre humain. Nous le verrons plus loin, la crise du lien dont il est beaucoup question aujourd'hui est en partie liée à l'incapacité, ou pour le moins, la grande difficulté dans laquelle se trouvent de plus en plus d'individus, à se repérer les uns par rapport aux autres, dans l'échange de symboles. Ainsi, peut-on se poser la question de savoir dans quelle forme d'échange de symboles, Olivier se trouve pris, et comment, ne jouant pas la même scène, hors champ, il s'exclut et est exclu, et dès lors, "fait désordre". Cependant, le droit n'est pas simple régulation ou normalisation, il touche directement à la construction de la subjectivité des individus, par le montage institutionnel qu'il met en place, en référence à la Loi de l'humain. Car, la loi de la norme n'est pas la loi de la référence, la loi des hommes n'est pas la Loi de l'Humain, même si la première se fonde sur la seconde, en tant qu'elle organise la mise en scène des emblèmes de l'interdit de l'inceste et du meurtre, sur la scène sociale. "N'approchez jamais votre chair d'une chair proche de votre chair pour en découvrir la nudité Je suis Yhwh 20

Ne découvre pas la nudité de ton père celle de ta mère non plus ta mère est ta mère ne découvre jamais sa nudité Ne découvre jamais la nudité de la femme de ton père sa nudité est la nudité de ton père La nudité de ta soeur fille de ton père ou fille de ta mère née à la maison née ailleurs ne la découvre pas La nudité de la fille de ton fils la nudité de la fille de ta fille ne la découvre pas leur nudité est ta nudité La nudité de la fille de la femme de ton père née de ton père ne la découvre pas C'est ta soeur Ne découvre pas la nudité de la soeur de ton père sa chair est la chair de ton père La nudité de la soeur de ta mère ne la découvre pas sa chair est la chair de ta mère Ne découvre pas la nudité du frère de ton père n'approche pas de sa femme c'est ta tante Ne découvre pas la nudité de la femme de ton fils c'est ta belle fille ne découvre pas sa nudité Ne découvre pas la nudité de la femme de ton frère sa nudité est celle de ton frère 21

Ne découvre pas la nudité d'une femme ni celle de sa fille ne prends pas en mariage la fille de son fils ni la fille de sa fille pour découvrir leur nudité elles ont même chair ce serait infâme Ne prends pas pour épouse la soeur de ta femme ce serait source d'irritation ne découvre pas sa nudité ta femme encore en vie." 1 Nous citons longuement ce passage du Lévitique, dans une traduction moderne, qui rend bien la façon de mettre en place les emblèmes de l'interdit de l'inceste dans l'organisation généalogique, et l'articulation symbolique des uns par rapport aux autres, qui fondent la tradition judéo-chrétienne. Comment, dans cette tradition, être un parmi d'autres, dans l'ordre des générations? Comment il n'y a de loi qu'articulée à l'interdit, qui fait qu'une parole parle, c'est-à-dire qui dit le désir qui sépare, qui me sépare de la jouissance sans nom, qui me sépare des autres et de l'Autre en moi? Changer la loi n'est évidemment pas problématique en soi, c'est un élément indispensable de la dynamique démocratique et de modernisation. Ce qui pose question, c'est la façon dont certains hommes politiques s'emparent de la loi comme d'un objet abstrait, sans autre référence que l'intérêt plus ou moins immédiat d'objectifs programmatiques ou démagogiquement consensuels. Or, ce que l'on attend du Politique c'est qu'il mette des gardefous clairs, c'est-à-dire du symbolique autour des dérives
l

"Lévitique".18-6, 18-20.
Traduction Marie BOREL, Jacques ROUBAUD, Jean L'HOUR. La Bible, Bayard, Paris, 2001. 22

imaginaires, en un mot, qu'il ne recule pas devant la nécessité de mettre en scène "le rôle parental de l'état", soit la fonction anthropologique du fait politique. Qu'il fasse de "l'anthropolitique" . Cependant, avec le discours triomphant de la science, nous sommes passés des idéaux de la construction à ceux de la réparation, ouvrant du même coup sur le découplage de la loi et de l'ordre. Ainsi, le travail social est aujourd'hui convoqué, afin de mettre en place une sorte de technologie réparatrice au service d'un "Etat providence" tenté de compenser les manques, les désordres, liés aux graves carences de la construction symbolique qui pourtant lui incombe. La Prévention spécialisée, nous le montrerons, occupe une place particulière dans ce paysage, qui la dégage du triptyque foucaldien : "surveiller, punir, réparer" . Je n'étais plus tout jeune, lorsque lui assénant quelques certitudes ne souffrant pas de réponse à mes yeux, je me souviens de mon père me disant: "tu ne vas pas m'apprendre à faire les enfants". Avec cette réponse, il me donnait pour ma gouverne une indication fondamentale: les parents en savent toujours plus que les enfants, c'est comme ça, ce n'est pas autrement. En filigrane, à bien l'entendre, il me livrait aussi le mystère de la procréation, à savoir, qu'évidemment, les enfants se font par l'oreille. Un enfant en effet, ce n'est pas comme les biologistes veulent nous le faire croire, la simple rencontre d'un ovule et d'un spermatozoïde. D'abord, un enfant, cela se parle, s'inscrit dans le désir et dans la rencontre généalogique de deux histoires, et enfin, selon le principe de séparation, cela se nomme. Ainsi se met en place, en tout temps, en tout lieu, le décor où prennent place les emblèmes mystérieux de la 23