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LA MÉDIATION SOCIALE LE GÉNIE DU " TIERS "

De
305 pages
La médiation peut apparaître comme une réponse rapide, voire un traitement d'urgence aux affections du lien social. Sortie de cette conception réductrice, la question de la médiatisation dévoile un univers de complexité. Changement radical de perspective : loin de constituer des handicaps, les dilemmes de l'action des " métiers impossibles " du Travail Social deviennent des conditions du sens et des possibles. Ils trouvent leur place centrale dans " l'entre-deux ", des limites du dialogue où se construisent des liens d'humanité.
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LA MÉDIATION SOCIALE: LE GENIE DU «TIERS»
~

Collection Ingenium
dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne

« Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-àdire pour faire». Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 « la Méthode des études de notre temps », méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste proj et contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement.

Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l'ingenium - cette
« étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre », c'està-dire de donner sens à ses expériences du « monde de la vie» - nous rend intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, « les sciences de l' ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en formant projets, avec cette « obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La collection « Ingenium» veut contribuer à ce redéploiement contemporain des « nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine.

Déjà parus Marie-José AVENIER, Ingénierie des pratiques collectives. La Cordée et le Quatuor, 2000. 'Jacques MIERMONT, Les Ruses de l'esprit ou les arcanes de la complexité, 2000.

Bruno TRICOIRE

LA MÉDIATION SOCIALE: LE GENIE DU «TIERS»
~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-1970-8

A LOU, sait-elle ce que je lui dois?

A ma fille JULIE, dans le souvenir de sa mère.

Remerciements, Je n'ose dire ma gratitude envers Jean-Louis LE MOIGNE, de peur de le compromettre par des propos qui, bien sûr, n'engagent que leur auteur. Son insistance chaleureuse, son intérêt jamais démenti, m'ont été particulièrement précieux. J'adresse un salut amical à mes collègues de l'Atelier «MCX» nantais: Josèphe Mercier, co-fondatrice de KAIROS, Daniel PAPINEAU, Jean PUYO, Paule RABILLER, Jacques RICHARD, André ROBERT. Nos réunions désordonnées - et souvent confuses - ont néanmoins gardé le cap d'une distinction têtue entre «idéologie» et «pensée» de la Complexité. Merci à Catherine GUITTON, directrice d'«Espace-famille», (Boulogne/92), pour la délicate et fidèle attention qu'elle porte à ce travail et pour l'inventivité qui caractérise sa propre pratique. Mes «figures» font référence à des situations: je n'oublie pas les Professionnel( le)s du Travail Social qui m'ont fait confiance, et dont la rude tâche est si méconnue. Je veux aussi saluer la mémoire d'Yves BAREL et son travail d'orfèvre du lien social. Si ce livre, enfin, parle pour d'autres, les anonymes, qu'ils sachent que ce dire est médiation, et non Savoir ou Autorité.

Tanguy CREACH-MONYen a réalisé le déchiffrement laborieux. Son savoir-faire m'a permis de pallier ma... «Net-incompétence».

Introduction

En l'an 2080, une équipe de chercheurs résolument trans-disciplinaires aura jugé qu'on pouvait enfin s'interroger sur les causes de la «grande implosion» de l'occident survenue entre 1999 et 2002... Leur conclusion, bien qu'inattendue dans sa simplicité déroutante, aura été sans ambiguïté:
«... ce n'est pas tant qu'ils aient manqué de solutions, n'aient pas été capables de percevoir les problèmes». c'est qu'ils

Cette fiction imaginée par Pierre Thuillier 1 se fonde évidemment sur l'analyse de notre présent, du point de vue d'un futur qui en procède et aussi bien... le précède, tant nos «choix» étourdis du jour ont la propriété d'hypothéquer les «possibles» du lendemain.

Que s'est-il donc passé? Disons-le tout net: il s'est passé que nos «réponses», par leur illimitation, nous exemptent de notre «responsabilité», laquelle est marquée au coin de notre dessaisissement et de notre impouvoir, et demande donc «discernement», «courage» et «réserve» 2; il s'est passé que la prévalence des moyens sur les fins devient le signe unique de la modernité, sous la férule d'une rationalité souvent prompte à troquer son exigence réflexive contre les «miracles» de son instrumentation.

1

Pierre Thuillier : «La grande implosion». Rapport sur l'effondrement
1999/2002, Fayard, 1993. 1995.

de l' occident

2

Alain Badiou : «L'éthique».
- Hatier,

Essai sur la conscience du Mal, Optiques Philosophie

Cette disjonction des fins et des moyens - qui exclut la question de leur articulation signifiante - atteste à l'évidence l'écart grandissant entre la surproduction exponentielle de ceux-ci et le vide dramatique de celles-là. Elle dispense de s'attarder sur le lien obscène de la surabondance et de la plus grande rareté. Chacun sait aujourd'hui, et s'empresse d'oublier, que la croissance vertigineuse des moyens n'est pas une condition suffisante pour qu'adviennent des fins qui chantent - à moins de les subordonner à l'instauration d'un «Meilleur des Mondes». Et chacun, avec ses petits moyens, et la force tranquille ou inquiète de sa dénégation, se débrouille comme il peut du mouvement chaotique du monde: obligé, en quelque sorte à jouer les utilités dans l' in-signifiance... sans discerner le grondement sourd d'une «révolte généralisée des

moyens» 1 eux-mêmes, comme devenus fous à force d'être exploités et
pressurés dans tous les sens. Les flux «mondialisés» charrient indistinctement fins et moyens qui s'accrochent çà et là, formant grumeaux ou turbulences, finissant par être emportés par le courant des «affairismes», ou plongeant irrépressiblement dans l'indifférencié. Le projet de ce livre n'est pas de faire le compte infini de cette désespérance, mais il n'est pas davantage d'en édulcorer la portée au profit d'une nouvelle «méthode Coué» de la réponse pour «en finir» avec l'incertitude et avec l'angoisse. Nous n'avons pas besoin d'un viatique de complaisance, mais de savoirs et de pratiques de «résistance» à la fois impliqués et désintéressés, pour faire valoir -loin des commutations mondialisées -la possibilité d'une relation à un «monde commun» 1(B. Latour), c'est-à-dire à l'universel. Telle est la requête que nous voulons poser aujourd'hui auprès des conceptions et pratiques de la «complexité», à partir d'un point de vue particulier pris sur les lieux d'intervention où rôde le «vide social» dont parlait Yves Barel. Ceux dits du «Travail Social», sortes de «trous noirs» aussi bien définis par leur vide que par leur plein tant y confluent toutes espèces de vraies et fausses monnaies volatiles. Nous aurons à nous demander - et à le leur demander - en quoi les multiples et contradictoires injonctions reçues par les intervenants sociaux - et à travers eux par les exclus du monde social- sont révélatrices des finalités et des enjeux d'une pensée complexe. En quoi celle-ci peut contribuer à cette «Réforme de la
1

Bruno Latour: «Politiques de la nature». .. Comment faire entrer les sciences en
démocratie/Armillaire La Découverte, 1999.

2

op. cité. 10

Pensée», ce «Changement de Paradigme», cette «Politique tion» qu'appelle de ses vœux Edgar Morin?

de Civilisa-

La «complexité» fait-elle événement? Si son idée (au sens plein du «complexus» : ce qui est tissé ensemble), peut faire sens aujourd'hui, si elle est de nature à «compliquer» nos propres questions, à nous «contraindre à les formuler autrement», à nous «ouvrir à de nouvelles possibilités...», si, donc, elle traduit l'insistance d'une question et non le pouvoir d'une réponse l, il nous faut assurément (re)-partir des fins d'une politique de l'être qui ne saurait se réduire aux savoirs experts et à leurs applications techniques. Mais il importe d'abord de prendre la mesure de cette exigence, qui ne saurait davantage se ranger sous la bannière d'un sésame aux accents tautologiques (c'est complexe, que voulez-vous !) rituellement entonnés et/ou aux penchants résolument utilitaristes (les finalités transitives de l'action efficace ayant tôt fait de gommer son aspérité réflexive pour la recycler sous la forme plus présentable d'une nouvelle réponse !). Aussi convient-il de rappeler avec Benasayag 2 que nous n'avons pas besoin d'une «idéologie de la complexité» douée d'une propension à un relativisme du désengagement inspiré et toujours candidate à son auto-contemplation, nous avons besoin de complexifier notre pensée en rapport impliqué à l'état présent et à venir du monde. Comment, alors, peut-on concilier une urgence globale - qui implique réflexion épistémique, exigence éthique et engagement pratique - avec la multiplication et le poids quotidien des urgences qui imposent sans délai des réponses «concrètes» et «efficaces» ? «l'urgence est un désastre, non pas comme catégorie de l'action [mais] comme catégorie de vie, comme cœur de la représentation...» souligne Zaki Laïdi 3à propos de la crise du sens, c'est, ajoute-t-il, la «négation active de l'utopie...». La question du passage entre «problem-solving» et «problem-finding» oblige à une discipline in-disciplinaire, attentive aux voix du dehors, sensible aux métissages (complexus...), mais refusant tout syncrétisme. Cette discipline du risque ne plaide donc pas pour le dilettantisme, mais pour une alliance - entre «maîtrise» et «noyade» 4 - de la pensée, de la
1

Isabelle Stengers : «Cosmopolitiques», T6, «La vie et l'artifice», La Découverte,
Les Empêcheurs de penser en rond, Visages de l'émergence, 1997, P 105.

2 3 4

Miguel Benasayag : «Le mythe de l'individu». Armillaire La Découverte 1998,p. 104. Zaki Laïdi : «La tyrannie de l'urgence», Editions Fides, Québec 1999. Michel Serres: «Le tiers instruit», François Bourin 1991. Il

connaissance et de l'œuvre, là où, précisément, échangent leurs points aveugles.

elles s' indifférencient

et

A ces confins de l' indécidable, se joue la question des médiations. Rien mieux que cette notion pouvait soutenir notre propos, précisément pour sa volatilité et sa capacité de flottaison entre le simple et le complexe, et pour son inclinaison à s'offrir comme promesse de réponse au prix de concessions simplificatrices à l'air du temps. Elle est pour nous étroitement liée à la problématique d'une «écologie des situations» dont F. Guattari fît naguère le projet «écosophique» en résonance avec l' «Esprit» (Mind) de G. Bateson. «... on commence à pressentir, écrivait-il, une transversalité entre des problèmes d'urbanisme, de bureaucratie, de névrose, de micro-politique familiale, conjugale, de vie collective, etc...» 1.Il nous appartient donc de penser - avec l'écologie environnementale - les conditions d'une écologie sociale, relationnelle, cognitive, culturelle, c'est-à-dire politique, comme E. Morin en a magistralement tracé le chemin de «méthode».

Le «travail social» dans la complexité ou les dilemmes de l'indécidable

au quotidien,

Rappelons que s'il est une position révélatrice des enjeux d'une pensée complexe, c'est bien celle de l' inter-venant social - toujours - comme son nom le dit - au milieu des choses. A la fois SAMU humanitaire sous contrôle politique (à ce titre souvent chargé de compenser une absence de volonté politique... et de sauver les apparences) et opérateur technique sous label pseudo-positiviste (à ce titre souvent chargé implicitement de faire l'impasse sur les finalités et a fortiori sur le choc des contradictions...), il ne prend son sens, comme disait Yves Barel, qu'à la condition de faire «... plus et autre chose que ce qu'il est censé faire» 2,c'est -à-dire de penser et d'agir face à l'indécidable, au relatif, au contingent, au fluctuant... Aux prises avec les multiples localisations et manifestations des phénomènes, il voit son incertitude croître à proportion des interdépendances et se trouve convoqué à l'exercice instable et éprouvant du compromis, aux confluences de l'individuel et du collectif, de la connaissance et de l'action, de la mémoire et de l'oubli, du profane et du sacré, de la vie et de l' œuvre, de la morale et de l'éthique, de la délégation et de la désignation... Cette moire des indécidables soutient l'interrogation qui anime ce livre:
1

Félix Guattari : «Les trois écologies», Galilée 1989 et «La révolution moléculaire» , Encres-Recherches 1977, P 173.

2

Yves Barel: «Les enjeux du travail social». Actions et Recherches Sociales n03
novo 1982, p 23-40.

12

. .

comment l'intervenant peut-il transformer ses dilemmes réflexifs en délibération sur les possibles d'une situation et faire acte de sa pensée, c'est-à-dire assumer l'écart entre «répondre à» et «répondre de» ? comment peut-il se placer «... du point de vue du troisième terme que

constitue la pratique d'articulation» 1 entre fins et moyens, dire et
faire, identité et altérité, logique et pragmatique ?.. Bref témoigner, à ses risques et périls, d'un «tiers-inclus», c'est-à-dire de la création d'un sens dans l' «entre-deux» (D. Sibony) des espaces frontières où se métissent des liens d'humanité? Si, comme le note Michel Serres «... nul n'ajamais vu ni visité ce point milieu, absent de tout savoir positif, et nul ne peut dire s'il existe, sauf s'il ne le place, comme en perspective, dans son regard...» 2,au moins pouvons nous en suivre la trace puisqu'il s'agit en même temps... de nous-même témoignant d'une expérience de formateur-intervenant auprès des Collectivités, Organismes et Institutions de l'Action Educative, Sanitaire et Sociale.

D'une éthique de la médiation Cette trace suivie n'indique en rien un chemin à découvrir puisqu'elle est son propre chemin, objet «faitiche» 3 (B. Latour) glissant sur la vague et néanmoins expression résolue d'une conviction: il n'y a «passe» ou passage que dans l'absence de maîtrise. La notion de «médiation», aujourd' hui... médiatisée, sera donc notre objet faitiche, malgré et en raison de sa publicité. Eprouver sa fécondité potentielle suppose en effet d'en interroger la fondation et le sens, à bonne distance de son pouvoir de séduction et de sa promesse de réponse.

1

2 Michel Serres: «Eloge de la philosophie en langue française» - Fayard1995,p 45.
3

IsabelleStengers : «La vie et l'artifice», op. cité, p 30.

Entre les «fées de l'illusion» et les «faits de la raison», l'objet «faitiche»est ce
qui «fait faire» et «fait parler». «... En joignant les deux sources étymologiques, nous appellerons faitiche la robuste certitude qui permet à la pratique de passer à l'action sans jamais croire à la différence entre construction et recueillement, immanence et transcendance». «... Oui, ajoute Bruno Latour, les modernes doivent rendre un culte explicite aux faitiches, aux médiations, aux passes, puisqu'ils n'ont jamais eu la maîtrise de ce qu'ils font, et que c'est très bien ainsi...». Voir: «Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches» - p 44 et 99, «Les empêcheurs de penser en rond», 1996. 13

Peut-elle alors prendre place comme question portée par/adressée au tiers exclu-inclus de notre rapport au monde, à l'altérité, à la souffrance et au mal? Peut-elle se construire comme le médium de nos déplacements, là où la vie et l' œuvre hésitent, chacune obligeant à la «réflexion» de l'autre? Autrement dit, pouvons nous renoncer à un au-delà de la «complexité» comme réponse pour tenter de répondre d'une «éthique des situations», pour faire de ce risque un «principe d'action» et conjuguer le «problème

du savoir» au problème de «ce à quoi ce savoir a affaire» 1 ? Et pouvoir
rire, comme dit I. Stengers, de la distinction entre objectivité et subjectivité, fait et artefact tout en résistant aux sirènes utilitaristes et tout en déclarant que tout ne se vaut pas pour autant? L'in-(ter) discipline, au prix d'une «rigueur obstinée», d'une obligation encyclopédique et d'une insubordination éthique, peut-elle féconder l'utopie? Ces questions, remarquons-le, ne sont pas propres au «Travail Social», mais celui-ci représente un lieu privilégié pour faire valoir leur extrême importance: et ce, dans la mesure où il vient à la marge des Institutions du Droit et de la Norme (Justice, Action Sociale, Education, Santé ...), là où précisément elles rencontrent leurs points d'indiscernabilité, et qu'il reçoit mission de combler tant bien que malles failles du lien social.

1

Isabelle Stengers : «Les déceptionsdu pouvoir», in «La suggestion: hypnose,
influence, transe» - Colloque de Cerisy sous la direction de Daniel Bougnoux Les empêcheurs de penser en rond, 1991, P 228 et : «Cosmopolitiques», T7 , «Pour en finir avec la tolérance», Les empêcheurs de penser en rond, 1997. 14

1 ère PARTIE

CONDITIONS

«... J'avais constaté, instruite par les savants eux-mêmes, que la science, qui peut tant nous apprendre sur les logiques de la matière et de la vie, ne peut rien nous dire sur les origines de l'humanité en tant qu'humanité. ... Je me suis donc tournée... vers d'autres formes de connaissance qui ne fournissent pas un savoir clair sur des faits ou des phénomènes, mais qui apportent sur l'être humain des connaissances non objectives, connaissances «cachées» qui doivent être comprises par une autre forme de raison et soumises, non pas à l'expérimentation comme faits scientifiques, mais à l'interprétation comme faits symboliques ...» Marie BALMARY «Abel ou la traversée de l'Eden» Grasset, 1999, p 17-18

CHAPITRE PREMIER

Dilemmes du sens et sens du dilemme dans l'intervention sociale

«...comme toujours, accumuler les preuves ne fait pas franchir l'épreuve ...» Daniel Sibony
«Psychopathologie de l'Actuel

- Evènements

III»,

le Seui11999, p 105.

Présentation

Dans sa double mission d' «aide-contrainte», le Travail Social voit se transférer sur lui les contradictions sociales et la charge de les régler à la condition... de ne pas les poser. Cette réquisition secrète est rendue visible dans l'ambivalence manifestée à son endroit (<<vousaites un métier méritoire!» / «A quoi servent f les travailleurs sociaux?!»), elle-même révélatrice des contradictions entre la commande (politique) et la «demande» des destinataires. Mais surtout, elle s'éprouve dans l'expérience d'un dilemme permanent qui «oblige» l'intervenant à répondre de la question de ses réponses, c'est-à-dire de... ce qu'il ne sait pas. Comment peut-il, à cette place, transformer les dilemmes de son expérience en ressources de son action? Comment peut-il, entre «maîtrise» et «noyade» conjuguer en «complexité» indécidabilité et décision et faire exister le «tiers» des liens et tissages de réalités multiples qui excèdent toute assignation disciplinaire?

19

Loin des promesses démagogiques d'une réduction de la «fracture sociale», les questions du sens et de l'utilité se donnent aujourd'hui brutalement au Travail Social: comment peut-il œuvrer à une intégration privée du «Grand IntégrateuD> qu'était le travail, à une contractualisation sans référent stable, à un lien sans religion révélée, à une «réponse» sans répondant assuré? Autrement dit, comment peut-il tout à la fois suppléer à la crise du travail, à la crise de la représentation et des modèles, à la crise du sens et de la rationalité, à la crise des réponses et du projet politique censé les promouvoir?

Double lien et dilemmes de l'intervention C'est bien le «double lien» constitutif des missions qui lui sont dévolues (protection et prévention, contrôle et aide, contrainte et recherche d'adhésion...) et le dilemme permanent de son exercice: sommé d'apporter des solutions concrètes et tangibles aux problèmes, l'intervenant est aussi chargé du déni de leur radicale incomplétude au regard des enjeux actuels, tout en devant répondre d'un sens possible et d'une «efficacité» vérifiable à partir d'une position d'impuissance relative, elle-même révélatrice de la condition et de la situation des destinataires. Imaginez une situation de la routine professionnelle, le signalement, souvent anonyme, d'une maltraitance à enfant, dont l'inconsistance juridique n'efface pas l'intention pratique et l'exigence de responsabilité. A la fois signal (d'alarme) et description, il renvoie inséparablement à une objectivité (réelle ou supposée, donc réelle encore) et à une «construction» dont la force d'interpellation réside dans la version simplifiée du problème. Comme «contenu», il désigne un mal et appelle protection, réparation et soin. Comme «contexte», il dit la position et énonce le rapport du signaleur à la situation. Contenu et contexte appartiennent évidemment à l'écologie du problème, comme le non-dit du rapport entre Justice et Administration, entre Justice et Psychiatrie, dont le «signalement» occupe précisément la place. D'où le dilemme de l'intervenant: son «expertise» lui commande d'interroger le processus, sa responsabilité de faire acte du résultat de ce processus. Il lui faut donc douter et croire à la fois, tenir le signal pour une fiction et pour une réalité, c'est à dire inventer quelque chose qui permette à la fois de protéger l'enfant, d'évaluer la «réalité» du danger, d'entendre et d'oublier la pression du contexte, des voisins, des commerçants du quartier, de l'école, du médecin tenu au secret professionnel, de l'élu local sous la pression de toutes ces pressions, d'obtenir l'adhésion sinon le consentement des parents, de respecter les loyautés de l'enfant, d'assumer ses propres peurs, et, au final, d'éclairer le juge dans sa décision. 21

Saisi dans la tourmente, il est le témoin d'un mouvement pendulaire dépourvu de «Grand Horloger», aux prises avec la «finalité» sans fin de l'autonomie et du contrôle, du faire et du savoir, de la morale et de l'éthique, du droit et de l'obligation. Tant son inassignation théorique que son indétermination pratique semblent le condamner à comprendre tout «de travers» et à adopter cette «stratégie double» (Y. Barel) d'avance dépassée par les événements.

Il occupe la place du «vide social» l, précisait-il,qui se marque aujourd'hui par la multiplication des violences à l'encontre des travailleurs «du» social et, plus encore, par le silence qui les entoure. Au nom de l'urgence... permanente à prendre les mesures conservatoires, les réalistes ont évidemment la raison pour eux dans leur propension à... arraisonner le réel. Pressée de toutes parts, l'indispensable réflexion cède alors le pas aux tautologies du bon sens.

L'indécidable

du travail social

Pour rendre compte de cette indécidabilité, et de son dilemme consubstantiel, il faut d'abord rappeler une autre évidence: la question des finalités de l'Action Sociale implique - a minima - trois protagonistes:

.

.

une demande sociale, aujourd' hui clairement commande politique, des intervenants et,

identifiable

comme

. des destinataires, parfois demandeurs, euphémiquement désignés comme «usagers», c'est-à-dire invités à entrer contractuellement... dans les cadres définis pour eux et, last but not least, à intérioriser leurs contradictions. Si l'on veut bien se rappeler que sa mise en œuvre est convoquée aux points de défaillance des Institutions «légitimes» (de l'Education, de la Justice, de la Santé, etc...), l'évidence révèle le double fond d'une réquisition contradictoire: prendre en charge les questions liées à cette défaillance, à condition de ne pas les poser! Cette configuration triangulaire a l'avantage de faire voir immédiatement la «duplicité» objective de l'intervenant: est-il au service des destinataires ou/et de la commande sociale? Pour que ça marche, il est en effet

1

Ajoutant que le défaut d'embrayage entre «théorie» et «pratique» dans l'histoire
d'une société signifie à coup sûr l'absence de projet social.

22

tenu d'entretenir la fiction d'une adéquation des deux termes 1 et, nolens
volens, à «blanchir» leurs contradictions secrète. A ses risques et périls. dans le creuset d'une alchimie

.

.

D'où l' ambi valence attachée à son exercice, le désignant, selon les contextes et les moments, comme «flic» ou curé, suppôt de l'ordre ou agent subversif, expert ou technicien, spécialisé ou polyvalent.

D'où, on l'a dit, son dilemme et son épreuve à devoir donner raison et donner réponse à des problèmes définis, précisément, par leur irréductibilité aux réponses disponibles, leur allergie aux références disciplinaires et aux savoirs d'expertise! Quoiqu'il fasse, il est renvoyé d'un terme à l'autre, l'exigence de contrôle le coupe d'une aide attendue, quand la priorité consentie à celle-ci... émousse sa nécessaire vigilance au regard du contrôle. Et quoiqu'il arrive, il y a matière à lui reprocher son laxisme ou son incurie, comme son pouvoir ou sa décision arbitraires.

Il nous faudra rendre compte de cette figure paradoxale d'alternance d'ombres et de lumières. Comme si toute détermination mettait en mouvement son double antagonique: Dr Jekyll et M. Hyde, liaison et déliaison, pouvoir et impuissance, connotation positive (<<Quelbeau métier, vous faites !») et connotation négative (<<Mais que font les Travailleurs Sociaux ?!»). Cette figure en constante sur-impression paraît captive d'un jeu délétère d'actualisation-potentialisation réglé par une secrète auto-référence: la reconnaissance et l'élucidation actées de la dimension intégralement «politique» de leur inscription exposent les pratiques aux brûlures des crises sociales, comme l'ont révélé, par exemple, les percées «antipsychiatriques» et comme l'ont attesté des actions communautaires de conscientisation qui, un jour ou l'autre, marquent le pas, s'épuisent avec ceux qui les ont initiées et portées, ou ploient et disparaissent sous les coups de la répression. D'un autre côté, la «retraduction» techniqueinstrumentale des problèmes humains - par refoulement ou sublimation de leurs composantes socio-politiques - abolit la question du sens, ou le cantonne à une gestion... humanitaire. Pour dire la portée de cette double difficulté, l'explication par «l' épuisement professionnel» et la déploration des risques de l'intervention ne sont qu'euphémismes. Elles ne sauraient en effet témoigner d'une réquisi1

Ceci est particulièrement sensible dans les missions d'éducation et d'accompagnement social légitimées par la contrainte judiciaire destinataires. et requérant l'adhésion des

23

tion infiniment plus redoutable: à la charge des réponses s'ajoute celle du déni de leur patente inanité.

Il s'agit, en somme,d'oublier et d'oublier qu'on a oublié 1.

.

. oublier qu'à vouloir combler le vide du sens par des placebos et des
prothèses, on ne peut qu'en intensifier l'appel.

oublier l'impossibilité de réduire le Travail Social à la Réponse. Entendez: quant à ses fondations et à son sens, ce qui n'exclut pas, bien évidemment, l'apport de réponses concrètes à des problèmes et à des besoins clairement identifiés.

Mais la question vaut plus largement: comment comprendre qu'en dépit des appels consensuels - et souvent sincères - à résister à la déshumanisation technologique, à la violence sacrificielle du rationalisme économique, à la destructuration des liens de solidarité, la marche du «Progrès» continue de faire l'impasse sur ce que tous les hommes de bonne volonté s'accordent à tenir pour l'essentiel? Comment comprendre que cette conviction unanime - qui fait aujourd 'hui l'objet des soins managériaux et du volontarisme sympathique des cultures d'entreprise - s'évanouit comme par (dés-)enchantement au contact des «lois d'airain» du réel? Quelle fatalité amène les fluctuations boursières à honorer les plans de licenciements collectifs dans les entreprises comme si, dans une sorte d'obscénité générale, les logiques d'amputation étaient le traitement obligé des «affections» du social?

Expertise et médiation Comme le souligne avec grande insistance Jean-Louis Le Moigne, il est vain de prétendre ouvrir les yeux sur ces questions en continuant de s'aveugler sur les conditions indissociablement épistémologiqueséthiques de leur définition. La distinction avancée par Isabelle Stengers dans ses «Cosmopolitiques» entre pratiques «productrices de savoir» et pratiques «productrices de médiation» 2 est à cet égard décisive:

. Les premières se fondent sur les modèles positivistes de l'objecti-

vité/exhaustivité de l'observation, d'où procèdent rationnellement des réponses efficaces. Elles définissent les domaines de l'expertise, marquée par les «exigences» de l'observateur: il y a des conditions
1

C'est la fonction du «Mythe», note R. Neuburger dans «Le Mythe Familial» T7 op. cité, P 9. 24

ESF 1995. 2 «Cosmopolitiques»,

. Les secondes se réfèrent aux modèles «constructivistes» de la conti-

à remplir pour parvenir au résultat attendu (<<problem-solving»), à commencer par la neutralité ou l'extra-territorialité du dit observateur. nuité de l'observateur et de son observation d'où procède une situation en devenir. L'observateur - immédiatement acteur, auteur et coauteur - ne perçoit pas la «réalité» de la situation, mais celle - hésitante et fluctuante - de son interaction singulière avec elle.

Elles se définissent par leurs «obligations», qui sont celles contractées par l'intervenant à l'égard des destinataires de son action. Le résultat est dans le processus de leur co-construction du problème et de leur coévolution dans la situation (<<problem-finding»). Cette distinction fondamentale nous tiendra lieu de repère tout au long de ce travail, aussi bien pour sa clarté analytique (leurs régimes axiomatiques sont radicalement différents) que pour sa complexité pragmatique (rien n'interdit l'émergence de savoirs de médiation) et éthique (1'obligation faite au médiateur - «diplomate» de traduire, et donc de trahir par souci de fidélité, étant la condition incertaine et souvent indécidable pour que la rencontre ait lieu, et son potentiel de possibles).

La question de la médiation Mais il est une condition préalable à son développement: qu'est-ce que la médiation? Si l'on voit en effet combien la ré-actualisation massive de cette notion a partie liée avec l'incertitude, la défaillance des repères et des réponses, et «l'effrayante solidarité» du monde... mondialisé, cela ne
saurait en aucun cas constituer l'argument
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suffisant de sa soudaine noto-

riété et a fortiori de la pertinence de ses usages. A y regarder de plus près, on réalise le caractère tautologique de son évidence, et sa capacité à transformer une question en réponse. Si sa simplicité, son ambiguïté, son indécidabilité plaident apparemment en sa faveur, elle souffre en revanche du défaut de ses qualités, dans son inclinaison «naturelle» à la neutralisation des contradictions et, plus secrète-

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A moins, évidemment, de nous contenter de son évidence première: nous
sommes tous médiateurs dès lors que nous nous efforçons de vivre en bonne entente avec les autres et de passer les compromis nécessaires à toute communication, bref de souscrire à l'idéal tolérant et consensuel de notre modernité et à son ouverture (au demeurant bien relative) à la «différence». 25

ment, dans sa croyance (mythique, axiomatique) aux synthèses réconciliatrices. Mais son abus même invite à s'interroger sur les services attendus de son usage, dont nous pouvons nous attendre qu'ils restent captifs des modèles de la réponse et de l' instrumentalisation des rapports humains. La question, alors, rebondit pour le «Travail Social» : dans sa double mission d' «aide-contrainte», ne risque-t-il pas de reconduire les contradictions qu'il est censé résoudre? Qu'il s'agisse d'insérer/intégrer, de traiter/soigner, d'identifier/prévenir le mal et de l'éradiquer, son intervention participe d'un mouvement dont la geste est sacrificielle aussi longtemps qu'il recouvre les contradictions entre les niveaux de la commande sociale et de la demande des destinataires. Ainsi décrit, ce mouvement autorise cependant une reformulation de la question: comment l'intervenant peut-il transformer les dilemmes de sa position en ressources du lien social, comment peut-il les offrir en répondants de la rencontre avec l'autre et frayer des passages... à rebours de l'option sacrificielle? Tels sont, justement, l'intérêt et l'enjeu de la notion de médiation, sous les conditions de l'Epistémologie et de l'Ethique. A-t-elle le «pouvoir d'une réponse» ou porte-t-elle «l'insistance d'une question» ? Relève-telle d'une pédagogie du conflit, d'une gestion saine-intelligente et proportionnée - des communications? Ou bien contient-elle le risque - et la chance - d'un autre rapport au savoir et à l'expérience, qui implique de travailler à l'émergence des possibles et - par conséquent - d'engager... ce qu'on ne sait pas?

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L'obligation encyclopédique d'un regard indisciplinaire

Le point milieu et... l'espace entier alentour Résister à l'ensemble des renoncements à l'épreuve éthique - épreuve annulée par la froide obsession purificatrice et - aussi bien - par un chaud syncrétisme ou une cynique trahison par intérêt - c'est s'obliger à une discipline in-disciplinaire, et à sa tâche «encyclopédique». Nos voyages dans l' «objectif» et dans le «cognitif» sont aussi, en dépit de toutes les coupures pratiquées entre sujet et objet, des plongées dans le «collectif», cette totalité chaotique du métissage et de l'altérité.
Prise au sérieux, l'exhortation de Michel Serres à voyager objectivement, cognitivement et réflexivement, se révèle particulièrement exigeante. «... Je ne puis, précise-t-il, me poser seul en ce milieu local, ce point d'équilibre de Justesse et de Justice, que si j'entreprends de comprendre tout le milieu, dans l'autre sens, global, de ce terme, l'espace entier alentour... 1».

Mais il Y a plus: si nous voulons penser ce qui nous arrive au crépuscule d'un siècle qualifié de «fin de l'Histoire» ou de «... cimetière des idées positives de Progrès» (A. Badiou), il nous faut entendre la requête en responsabilité qui accompagne l'exhortation de M. Serres: faire entrer la misère dans la science, ne tenir pour science qu'une pensée «innocente», c'est-à-dire rapportée à sa puissance pacifique et non à son pouvoir destructeur. Dès lors toute pratique - à commencer par la pratique théorique - appelle la co-implication et l' intermédiation de l'être et du faire, dans leur ré-flexion mutuelle et la métastabilité permanente de leurs états. Plus nous fuyons leurs métissages (<<complexus...»)en nous logeant à l'enseigne de leur disjonction exclusive - dont la «coupure épistémologique» entre sujet et objet a posé le programme - plus nous vivons douloureusement la discordance entre la pensée (essoufflée) et la connaissance

1 «Eloge de la Philosophie...»,

op. cité, p 45. 27

(accumulée, spécialisée, accélérée), comme entre la pensée/connaissance et une action désorientée, esseulée, dictée par l'urgence. «". Il faut n'avoir jamais travaillé ...» l, ironise B. Latour, pour ignorer les secrètes alchimies du savoir et du faire, et les risques de leurs mélanges: tantôt trouvailles étonnantes, tantôt combinaisons... détonnantes. Assurément plus exposé aux risques du naufrage qu'intéressé aux bénéfices de la maîtrise, le Travail Social est paradoxalement très averti des clivages du sens, dans la mesure de son inassignation théorique et de son indétermination pratique. Au regard des instances disciplinaires, il est, en toute rigueur, in-signifiant et atypique. Pour autant, se plaisait à noter Yves Barel, les critiques portées à son endroit se gardent bien de réclamer la suppression de son activité en dépit des conclusions qu'appelle leur réquisitoire. «... situation incongrue où l'on dénonce le Travail Social au niveau du discours, et où l'on admet sa nécessité au niveau de la pratique ...» 2.

Tant de contradictions traduisent-elles une inconsistance organique indigne de la moindre attention scientifique, ou bien l'inévitable limite disciplinaire devant la réflexion/action tâtonnante, bricoleuse, auto-écosystémique d'un intervenant frère du berger ou du guide de haute montagne? On ne peut que rester confondu devant la pérennité myope, presbyte ou aveugle (E. Morin) des interdits disciplinaires (même reconvertis dans la pseudo-ouverture pluri-disciplinaire) et l'insondable démagogie des réponses-standards offertes avec profusion sur le marché des formations (du type «conduite à tenir», «savoir pour», «réussir à» ".).

Y-a-t-il une théorie pour une pratique indisciplinaire ? Voici une quinzaine d'années, nous avons contribué à la mise en place des formations supérieures en Travail Social (Maîtrise en Sciences Sociales Appliquées au Travail et Diplôme Supérieur en Travail Social) dans le cadre d'une convention entre un Centre de Formation Continue des Travailleurs Sociaux et l'Université de Nantes. Dans nos discussions avec nos partenaires universitaires, une question leur était insupportable: qu'est-ce qui peut caractériser le «supérieur» d'une telle formation, dont l'inférieur serait irrémédiablement dépourvu? Leur réponse, chacun l'aura deviné, ne manquait pas d'être disciplinaire. Au moment quasi sacré de la soutenance des mémoires, le professeur de philosophie jetait invariablement le trouble dans les consciences en
1 «Petite réflexion...», op. cité, p 101. 2 Yves Barel: «Les enjeux du travail social»,

op. cité.

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demandant abruptement aux candidats: «Y-a-t-il une théorie du Travail Social»? Et il concluait non moins sûrement sa plaidoirie autoréférente en stigmatisant le «syncrétisme» insupportable d'Edgar Morin!

Et pourtant... L'irruption du désordre dans les sciences avait déjà annoncé un «big bang disciplinaire» (B. Nicolescu). Là où l'on s'y attendait le moins, une onde de choc s'est propagée à partir de la physique des quanta, obligeant à penser ensemble le continu (onde) et le discontinu (corpuscule), la coupure et le lien, la séparation et la fusion, le sujet et l'objet. Vertige métaphysique et ontologique d'une absence ultime de fondement, dont «l'incomplétude» godëlienne donne aussi bien l'argument que le symbole. Après les Transcendances du Sacré, le siècle a vu s'effondrer une à une celles de la Raison scientiste même si, comme pour bien des expressions de la démocratie, la production et la mise en scène de la souveraineté du savoir positif valent pour le savoir lui-même sur les tréteaux académiques aisément convertibles pour des Revues médiatiques. Leur pouvoir d'illusion scientiste recouvre aujourd'hui les avatars d'un «sacré» encensé dans des «ismes» totalisants qui versent au mieux dans le ridicule, au pire dans la tyrannie et l'intimidation savante quand ils viennent à se coupler avec les pouvoirs.
Mais, comme y insistait encore Yves Barel, la critique de la transcendance est souvent le masque de sa prétention nouvelle, laquelle alimente un marché riche en placebos de toutes sortes.

La pensée complexe et la question du sens C'est dire que la pensée complexe - sauf à se constituer en idéologie n'épuise pas la question du sens. Celle-ci demande la création de «formes symboliques» (Z. Laïdi), c'est-à-dire de «reliance». Elle transforme le quadrille logico-positiviste en une danse auto-exo-référente qui exprime en même temps l'enveloppement du sujet dans (par) la situation et le développement dont, à partir d'elle, il est capable. Entre les figures imposées d'une transcendance immanente et les figures libres d'une immanence transcendantale, quelque chose d'un devenir est en gestation, dont il nous faudra tracer l'universalité... concrète. C'est la condition première pour nous tenir à distance du vide social autant que de son trop plein, vide creusé par nos blessures d'intégrité quand elles nous laissent inaptes au sens (insensibilisés et insensés), trop plein assuré par la promesse intégriste et sa garantie d'une prise en charge totale. 29

Le Travail Social est familier de ces «entre-deux» intempestifs: préposé au «collectif», il a maille à partir avec l' «objectif» et se voit toujours confondu par le «cognitif» 1.Technicien sans métier et militant sans cause, il est promis à l'errance de l'arpenteur kafkaïen voyant un représentant du Château lui expliquer comment s'y prendre... pour rencontrer un représentant du Château. Mais cette position paradoxale du doute et du dédoublement est aussi

la chance d'une articulationde I'hétérogénéité2 du réel, de la référence et
du sens. A la condition de s'affirmer dans une dissidence fondamentale, laquelle se construit dans la fidélité à des principes (et non dans une opposition), une implication aux frontières entre des mondes «superposés», là où savoirs et cartographies n'accusent plus réception, là où, dans le même temps de l'agir en situation leur médiation est plus que jamais vitale. Aussi l'alliance des trois voyages de la pensée, de la connaissance et de l' œuvre, tour à tour engagées dans le «pas à pas» procédural et circonstancié, et «ensemble convoquées à répondre du projet d'équilibre de justesse et de justice» 3, peut-elle fonder une «éthique des situations»
soucieuse du Bien davantage que du Vrai.

1

Michel Serres: «Eloge de la philosophie...», op. cité, p 46.
Ardoino Brouwer, 1998. et André de Peretti: «Penser l'hétérogène», Desclée de

2 Jacques
3

Michel Serres: «Eloge de la philosophie.. .»op. cité, p 64-65. 30