//img.uscri.be/pth/e0f5fcea9b97585f16f5c68296ae55dcb353f377
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La mémoire familiale

De
285 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 89
EAN13 : 9782296297470
Signaler un abus

Josette Coenen-Huther

La mémoire familiale

La mémoire familiale : un travail de reconstruction du passé
On parle beaucoup aujourd'hui de "mémoire", surtout de "mémoire collective". Pourtant nos connaissances en ce domaine restent très limitées. Cela est d'autant plus regrettable qu'on n'est pas très sûr des rapports que nos contemporains entretiennent avec le passé et avec leur passé. Sont-ils, comme certains l'affirment, si individualistes et autocentrés qu'ils rejettent tout ce qui leur vient de leurs prédécesseurs ? Ou sontils au contraire, comme d'autres le soutiennent, passionnés par ce qui a été et nostalgiques ? Cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur ces questions. Basé sur l'analyse de quelque cent vingt mémoires des lignées de maris et de femmes, il montre que les souvenirs qu'on garde de son passé familial et l'attitude qu'on adopte à l'égard de ses ascendants sont fonction, comme l'avait déjà souligné Halbwachs, de ce qu'on est dans le présent. Ainsi varient-ils notamment selon le sexe de la personne, son milieu social et son idéologie familiale. Ils sont toutefois modelés aussi par les interactions de chacun, et tout particulièrement par la "conversation conjugale". Les huit types idéaux de rapport à son passé mis en évidence dans ce livre montrent que souhaits de fidélité et prises de distance sont également caractéristiques de notre époque.

Josette Coenen-Huther est docteur en sociologie. Elle s’est spécialisée en sociologie de la famille et en étude des rapports sociaux de sexe. Après avoir enseigné et poursuivi des recherches à l'Université de Genève, elle est actuellement à la retraite et prépare un ouvrage sur la réalité et les fauxsemblants de l’égalité hommes/femmes dans le domaine du travail.

Table des matières

INTRODUCTION 9 CHAPITRE 1

Passé et présent : une définition sociologique de la mémoire
Le concept de mémoire collective Les usages du passé Précisions méthodologiques CHAPITRE 2

15 16 25 34

Le travail de la mémoire
Mémoire et âge Mémoires féminines et mémoires masculines Classes sociales et mémoires Les relations avec la famille d'origine et les souvenirs qu'on garde de ses ascendants Le concept de type de familles CHAPITRE 3

41 41 43 50 57 61

La vie conjugale
Les types idéaux de familles La dynamique conjugale

67 67 98

CHAPITRE 4

Des groupes de lignées intégrés
Les mémoires de relations Les mémoires d'ancrage CHAPITRE 5

109 110 127

Des groupes de lignées désintégrés
La désintégration subie du groupe familial La désintégration voulue du groupe familial Types idéaux de mémoires et finalités familiales CHAPITRE 6

147 147 163 176

Les rapports au passé
Types de mémoires et attitudes déclarées Identité personnelle et rapports au passé CHAPITRE 7

179 180 204

La négociation conjugale des mémoires des lignées
Types de familles et types de mémoires Le devenir des mémoires des lignées au sein du couple Les cartes du jeu de la négociation conjugale des passés des lignées CONCLUSIONS PUBLICATIONS CITEES

209 210 218 235 245 253

Introduction

Deux siècles se sont écoulés depuis que les philosophes des Lumières proclamaient la nécessité d'affranchir les humains des traditions qui les enchaînaient et d'en faire des êtres libres de penser et d'agir en dehors de cadres imposés. Or, nombre d'analystes de notre culture affirment que l'Occidental correspond aujourd'hui à cet idéal de refus des modèles. Certains vont même jusqu'à nier l'intérêt de leurs contemporains non seulement pour le passé, mais également pour le futur. Pour des auteurs comme Bellah et ses collègues (1985), l'évolution s'est produite en deux temps. Au cours d'une première phase, l'homme émancipé des liens divers et multiples qui l'attachaient à ses ascendants mobilise son énergie pour améliorer sa condition car il croit au progrès. Son prototype est l'entrepreneur de la période d'essor du capitalisme, le self-made man américain dont Benjamin Franklin a défini le credo mieux que tout autre. Puis, avec l'abstraction croissante de la société (cf. à ce propos Zijderveld, 1970, mais aussi Balandier, 1985) d'une part, l'accélération des changements semblant échapper à tout contrôle humain et la perte de foi en un futur lourdement hypothéqué par la menace de catastrophes nucléaires et écologiques d'autre part, l'homme se met, selon certains, à éprouver "le sentiment de la discontinuité de l'histoire, l'impression de vivre dans un univers où le passé n'éclaire pas

le présent et où le futur est devenu complètement imprévisible." (Lasch, 1979:102). Parallèlement, selon ces auteurs, l'individualiste se transforme et se radicalise : il ne croit plus à rien qu'à luimême, n'a plus d'autres fins que son bonheur personnel et l'approfondissement de son moi. Largement influencé par la "sensibilité thérapeutique" (Bellah et al., 1985), il vit dans l'immédiateté, refusant aussi bien le poids du passé que ces autres limites à sa liberté et à l'évolution constante de ses désirs que lui fixerait un projet d'avenir arrêté. Il se veut sans cesse disponible pour de nouvelles expériences, au point de rejeter jusqu'à la notion même d'irréversibilité du temps, l'idée, insupportable pour lui, que tout ne puisse pas rester toujours possible (Roussel et Girard, 1982). Pour Bellah et ses collègues (id.), ces deux formes de l'individualisme - la variante utilitariste, typique de la première phase, et la variante thérapeutique, caractéristique de la seconde - définissent dans une grande mesure la culture des classes moyennes américaines de cette fin du XXe siècle. Bien sûr, elles ne comptent pas que des adeptes - les auteurs mettent même en lumière l'existence d'une autre éthique, fortement minoritaire il est vrai, basée sur le respect de la tradition - et l'on ne rencontre guère d'individualistes "purs". Toutefois, et c'est le plus important, même ceux qui cultivent encore des valeurs morales absolues sont sur la défensive, utilisant fréquemment des expressions empruntées à la rhétorique thérapeutique qu'ils rejettent pourtant. C'est dire la prégnance de celle-ci. Selon ces analyses, la tendance majeure, dans nos sociétés, serait donc à l'oubli du passé ou tout au moins au rejet de ses enseignements. Comment interpréter alors les signes témoignant d'une passion certaine de notre époque pour tout ce qui l'a précédée, signes si nombreux qu'on n'a pas hésité à écrire que nous vivons dans une "société assoiffée de patrimoine et de racines" (Rioux, 1988), où "le grand public <est> obsédé par la crainte

d'une perte de mémoire, d'une amnésie collective"1 (Le Goff, 1988:170) et dans laquelle "chacun cherche à retrouver ses racines familiales, locales ou culturelles" (Bourdin, 1986:209) au point qu'"Il n'est guère de famille dont un membre ne se soit pas lancé, récemment, dans la reconstitution aussi complète que possible des existences furtives dont la sienne est issue." (Nora, 1984:XXIX) ? Sur un plan général, chacun sait, en effet, l'intérêt que rencontrent l'histoire en général, et plus encore l'histoire orale qui, des Etats-Unis, a déferlé sur l'Europe au cours des années soixante-dix. De plus en plus nombreux sont les scientifiques comme les néophytes qui se lancent dans la récolte de récits de vie ou écrivent leur biographie, leurs mémoires, leurs confessions, leurs souvenirs... Les archives font l'objet d'un culte semblable. Nora ne cite-til pas pour la France l'exemple, "troublant", de celles de la Sécurité sociale, "somme documentaire sans équivalent, représentant aujourd'hui trois cents kilomètres linéaires, masse de mémoire brute dont le dépouillement par ordinateur permettrait, idéalement, de lire, de la société, le tout du normal et du pathologique, depuis les régimes alimentaires jusqu'aux genres de vie, par régions ou par professions; mais, en même temps, masse dont la conservation aussi bien que l'exploitation concevable appelleraient des choix drastiques et pourtant infaisables." (1984:XXVIII). Il n'est jusqu'aux entreprises qui prennent goût à la conservation et à la mise en valeur de leurs propres archives, engageant des spécialistes pour les exploiter (Rioux, 1988). Mais c'est également tout un patrimoine physique qu'on s'efforce de sauvegarder : non plus seulement des monuments 1.

Les règles suivantes ont été adoptées pour toutes les citations (qu'elles soient extraites de textes ou d'entretiens) : a) les mots rajoutés pour des raisons grammaticales figurent entre crochets; b) les mots "superflus", mais qui appartiennent à la citation, sont mis entre parenthèses; c) trois points de suspension signifient que la personne s'est interrompue avant d'avoir achevé sa phrase; d) trois points de suspension placés entre parenthèses signalent une coupure dans la citation.

châteaux, églises, oeuvres d'art -, mais aussi de simples maisons, des fontaines, des cafés, des bâtiments industriels, des objets artisanaux et agricoles, des machines. Comme l'écrit Jeudy (1986), la mode de la muséophilie ne connaît pas de limites et le passé se rajeunit tant que les derniers ouvriers d'une entreprise en voie de fermeture "pourraient envisager d'achever leur carrière en devenant les gardiens culturels de leur propre lieu de production", transformé en musée (p. 37). Dans la sphère plus limitée de la famille, on peut citer le succès croissant de la généalogie. Tout récemment, Segalen et Michelat (1991) estimaient à 40'000 les généalogistes amateurs en France, dont 20'000 membres d'associations, alors qu'ils n'étaient que 300 lors de la création de la Fédération des sociétés françaises de généalogie, d'héraldique et de sigillographie en l968. Les revues spécialisées dans ce domaine que dépouille la "Bibliographie annuelle de l'Histoire de France" ont passé, elles, de 2 à 40 en quelques années (Histoire économique et société, 1, 1987). Le phénomène est aussi développé aux Etats-Unis : à la fin des années soixante-dix, 750 sociétés généalogiques y regroupaient environ 250'000 membres, qui disposaient de 500 périodiques (Taylor, 1982:32). Mais il y a davantage, lors d'un sondage Gallup conduit il y a quelque dix ans, 40% des Américains déclarèrent s'intéresser à la reconstitution de leur chronique familiale; plus de vingt-cinq mille de ces histoires avaient alors déjà été publiées (Lindahl et Back, 1986). Or, les auteurs frappés par cette boulimie2 en attribuent bien souvent la cause aux mêmes phénomènes que ceux sur lesquels les tenants de la théorie du rejet systématique du passé appuient leurs propres réflexions.
2.

Il faudrait encore mentionner ici la multiplication récente, en histoire et en sociologie - et après le long silence, exception faite de Bastide (1970), qui a suivi la publication des ouvrages de Halbwachs - de livres spécifiquement consacrés à une réflexion sur la mémoire collective et le sens du passé. Citons, parmi beaucoup d'autres, Finley (1981); Hobsbawm et Ranger (1983); Shils (1983); Lowenthal (1985); Namer (1987); Le Goff (1988); Middleton et Edwards (1990).

Pour définir le rapport de l'homme actuel à ses prédécesseurs, il faut donc aborder la question d'un point de vue différent. La seule observation de tendances sociétales permet de rendre compte ni de la diversité des comportements, ni des motivations des acteurs. De l'abstraction du monde dans lequel nous vivons et de sa fragmentation, on ne peut en effet, comme on tend trop souvent à le faire, déduire sans autre un besoin universel de quête de racines et de repères dans le passé. A l'intérieur de ces cadres globaux, les individus se conduisent de façons différentes, pour des raisons qui leur sont propres. C'est donc d'eux qu'il faut partir pour s'interroger sur l'engouement qu'éprouvent certains pour la manière dont ont vécu leurs aïeux plus ou moins lointains. C'est leurs attitudes qu'il faut scruter pour savoir si cet intérêt - lorsqu'il existe correspond à un besoin de continuité dans un environnement qui change trop rapidement, à un souci d'identité alors que tout tend à s'uniformiser, à une exigence d'ancrage pour pallier la disparition des communautés, à une recherche de modèles éprouvés face au pluralisme des normes actuelles et à l'impression d'anomie qu'on peut en éprouver, ou tout simplement à un souhait de dépaysement dans un monde où l'exotisme est de plus en plus familier. L'intérêt pour l'histoire et la généalogie n'est toutefois qu'un aspect très particulier et très limité de la relation que chacun entretient avec le "temps perdu". Le premier dépositaire du passé n'est-il pas la mémoire humaine ? Sauf cas pathologique, chacun possède en soi un ensemble de souvenirs, plus ou moins riches, plus ou moins vieux, qui le lient, de facto, à ceux qui l'ont précédé. Or, ces souvenirs ne sont pas que des images. Au-delà des lieux, des personnes, des événements, des ambiances ... dont ils gardent la trace, une vision du monde peut se lire à un second niveau, moins immédiat. Ainsi la mémoire contient-elle toujours des modèles. Ces derniers ne sont toutefois pas donnés une fois pour toutes. Les souvenirs, en effet, et plus encore les interprétations qu'on s'en donne, sont constamment modifiés. Revisités tout au cours de la vie, ils se chargent d'autres significations et s'organisent autour d'autres représentations au fur et à mesure que l'individu

évolue et transforme ses conceptions. Passé, présent et projets d'avenir orientant ce dernier sont inextricablement liés. La question de la relation au passé se complique donc. Il y a certes l'attitude qu'on manifeste à l'égard de ce dernier. Elle se traduit à la fois par la volonté, ou son absence, d'en conserver des traces tangibles ou de retrouver ce qui en a été oublié, par le sentiment qu'on a d'être en continuité ou en rupture avec ceux qui nous ont précédés, par le désir ou le refus de leur rester fidèle et de transmettre ou non son histoire familiale et les modèles qu'elle véhicule à ses propres enfants. Mais il y a aussi la façon - probablement le plus souvent inconsciente dont on reconstruit sans cesse les contenus de sa mémoire autour de nouvelles définitions de situations, reconstructions qui constituent en elles-mêmes une prise de position face au passé. Se poser ces questions à propos de la mémoire des ascendants - comme j'ai choisi de le faire - a non seulement pour conséquence de les rendre encore plus complexes, mais aussi d'enrichir la problématique dans la mesure où la famille est, en même temps, le groupe le plus continu et le plus discontinu qu'on puisse imaginer. En tant que succession d'individus basée sur la filiation, elle ne peut disparaître que par extinction biologique. Pour survivre - et de là naît précisément son caractère discon-tinu - elle doit donc se reproduire, soit s'allier, à chaque géné-ration, à une autre famille. Tout mariage se situe ainsi à l'intersection de deux mémoires. Ne peut-il, dès lors, y avoir divergences entre les systèmes de représentations cachés derrière les souvenirs que chacun des partenaires garde de sa famille ? Qu'advient-il dans ce cas ? Et que se passe-t-il en matière de transmission aux enfants ? S'interroger à ce sujet revient à s'intéresser à la "conversation conjugale" (Peter Berger et Hansfried Kellner, 1964) ainsi qu'aux ressources dont chacun des époux dispose pour peser sur son issue. Dans quelle mesure ceux-ci ont-ils des chances égales de l'emporter lorsque leurs conceptions ne concordent pas ? Le fait d'être femme, ou homme, ne constitue-t-il pas un avantage en soi ? Et une position sociale meilleure que celle de son conjoint n'a-t-elle pas valeur d'atout ? La question de la négociation des mémoires

se pose avec d'autant plus d'acuité qu'une série de travaux ont, au cours des vingt à trente dernières années, montré combien les modes de fonction-nement familiaux diffèrent au sein de notre société. L'influence d'un époux sur la façon dont l'autre se souvient de son passé ne varie-t-elle pas, alors, selon le type de conjugalité ? Et, de manière plus générale, les idéologies familiales ne se reflètent-elles pas dans les principes autour desquels chacun structure ses souvenirs, soit, en définitive, dans le portrait qu'il dresse de ceux dont il descend ? C'est ainsi à cerner les relations que des conjoints entretiennent avec le passé de leurs lignées en fonction de leur identité actuelle et à mettre en évidence le travail qu'ils font subir à leur mémoire que le présent ouvrage est consacré.

Chapitre 1

Passé et présent : une définition sociologique de la mémoire

La première caractéristique de toute mémoire réside dans sa double nature : ensemble de souvenirs, d'images, mais aussi de représentations associées à des valeurs et des normes de comportement. Le passage du premier niveau au second n'est cependant pas toujours automatique. Certes on peut, lorsqu'il s'agit de sa mémoire familiale, se rappeler des conseils que nous a donnés notre mère pour notre premier jour d'école, des préceptes que grand-père aimait à nous enseigner lorsqu'il nous prenait sur ses genoux, des maximes dont oncle Robert émaillait volontiers ses discours lors des réunions de famille ou des principes que notre père tentait de nous inculquer lorsque nous allions ensemble à la chasse aux papillons. Ces divers

événements de notre passé seront ainsi directement liés à des normes et des valeurs. Aussi fréquemment néanmoins, on ne se souviendra que des images relatives à ces événements : notre mère nous conduisant par la main et nos larmes de devoir la quitter, les bibelots fascinants qui ornaient le bureau de grandpère, oncle Robert frappant sur son verre pour obtenir le silence, une merveilleuse journée d'été où l'on avait attrapé dans son filet un gros coléoptère qui nous avait effrayé. De par la vertu du langage servant à transmettre les contenus de la mémoire, ces images - comme les odeurs ou les sentiments qui les accompagnent - ouvriront pourtant la voie à la mise en lumière de cet univers de significations auxquelles elles renvoient. En effet, par le choix de ses mots, par l'établissement de relations entre ses divers souvenirs, par leur organisation en un récit plus ou moins cohérent, celui qui raconte le passé donne à voir beaucoup plus que des photographies, des ambiances, des odeurs, des sentiments, des acteurs, des événements... Il décrit une certaine conception du monde. Les mots ainsi - mais faut-il le rappeler ? - ne sont pas neutres : ce sont des concepts qui contribuent fortement, en euxmêmes et de par leur agencement, à structurer la réalité et à lui conférer sens. Or c'est précisément de ce constat que part Halbwachs pour construire sa théorie de la mémoire collective.

Le concept de mémoire collective
LA THEORIE DE HALBWACHS

Dans le premier ouvrage jamais consacré à une analyse sociologique de la mémoire - Les cadres sociaux de la mémoire (1925) - Halbwachs voue en effet une partie importante de ses efforts à démontrer cette caractéristique du langage. Les mots ne sont pas, souligne-t-il, de simples notions abstraites, des formes vides. Pour l'individu qui les utilise, ce sont aussi toujours des représentations concrètes de la réalité. Ainsi, dit-il par exemple, les concepts relatifs à la famille - père et mère, fils

et fille... - sont bien des notions générales, reliées en un tout cohérent : le système de parenté. Elles désignent un ensemble de droits et de devoirs socialement définis, culturellement et historiquement déterminés, c'est-à-dire, mais ce ne sont pas là les termes de l'auteur, un ensemble de rôles articulés entre eux. Mais, poursuit-il, à ces cadres correspondent également, pour les membres de toute famille, des images précises de personnes, qui ont leurs caractéristiques propres, leurs qualités et leurs défauts. Ainsi, dans l'esprit de chacun, la forme est-elle associée à une représentation. Certes, précise Halbwachs, l'un ou l'autre versant sera plus ou moins accentué selon les circonstances. En cas de conflits autour d'un héritage, par exemple, les catégories générales passeront vraisemblablement au premier plan. Dans la vie quotidienne par contre, les individus seront privilégiés. Mais, ajoute-t-il, les deux points de vue sont inextricablement mêlés. En fait, ils se confondent, car à trop accentuer les relations personnelles au détriment des rapports de parenté on risque, selon lui, de dissoudre purement et simplement l'entité familiale dans ce qu'elle a de spécifique, comme à trop valoriser les seconds par rapport aux premières, on rend difficile la vie au sein de la famille. Mais, et cela est essentiel pour le raisonnement qui conduit au concept de mémoire collective, les contenus ne sont pas plus des faits individuels que les contenants. Pour le démontrer, Halbwachs part (et c'est là l'objet des deux premiers chapitres de son ouvrage de 1925) d'une analyse fouillée de la nature du rêve. L'homme endormi, nous dit-il, se trouve seul avec luimême, coupé du monde de ses semblables et, partant, des conventions sociales qui y ont cours. Ses rêves constituent le reflet, et la preuve, de cet état d'anomie. Certes, ils sont construits à partir d'éléments du vécu du rêveur, mais leur organisation n'obéit pas à la logique sociale. Ce sont des édifices composites, dont Freud a bien montré les règles dans son livre consacré à Die Traumdeutung, que Halbwachs avait lu attentivement. Dans leur ensemble, ces montages ne correspondent à aucune réalité. C'est que le dormeur, s'il a gardé cette institution première qu'est le langage, soit la faculté de nommer les choses, de reconnaître les formes, a perdu en

revanche leur contenu et la grammaire de leurs associations. Plus particulièrement, il ne possède plus, dans son sommeil, ces cadres sociaux essentiels que sont l'organisation de l'espace et du temps par les hommes de son époque. On ne peut donc, affirme Halbwachs, assimiler le rêve à des souvenirs qui sont, eux, des ensembles d'images associées à des représentations sociales et organisées en fonction de la logique qui prévaut dans la réalité. Contrairement aux rêves, écrit l'auteur, les souvenirs ne peuvent donc exister en dehors de cadres collectifs. Or, dans sa théorie, cette affirmation revêt une double signification. D'abord, les conventions sociales et les traditions propres aux différents groupes structurent la perception elle-même. "C'est qu'en réalité nous ne sommes jamais seuls. Il n'est pas nécessaire que d'autres hommes soient là, qui se distinguent matériellement de nous : car nous portons toujours avec nous et en nous une quantité de personnes..." (1950:2, posthume). "Supposons, poursuit-il, que je me promène tout seul. Dira-t-on que, de cette promenade, je ne peux garder que des souvenirs individuels, qui ne sont qu'à moi ? Cependant, je ne me suis promené seul qu'en apparence. En passant devant Westminster, j'ai pensé à ce que m'en avait dit mon ami historien (ou, ce qui revient au même, à ce que j'en avais lu dans une histoire). En traversant un pont, j'ai considéré l'effet de perspective que mon ami peintre m'avait signalé (ou qui m'avait frappé dans un tableau, dans une gravure)..." (id.:3). Mais il y a davantage, soutient Halbwachs : les souvenirs ne peuvent subsister qu'à l'aide de ces mêmes cadres sociaux. Pour lui en effet, le passé ne se conserve pas tel quel dans la mémoire : on ne le revit pas, on le reconstruit. Suivons l'exemple qu'il utilise pour illustrer sa théorie. Lorsque, devenu adulte, je me replonge dans un livre qui a fait le bonheur de mes jeunes années, je ne peux repasser par les états de conscience qu'il avait alors suscités en moi. C'est que ma façon de penser et de voir le monde s'est profondément transformée. Je ne lis plus avec les mêmes yeux et suis incapable - faute de pouvoir me remettre dans la peau de l'enfant que j'étais alors de connaître à nouveau les sentiments qu'il avait éveillés, les

identifications qu'il avait provoquées, les rêveries qu'il avait engendrées... Je ne peux que m'en rapprocher en m'efforçant, par la pensée mais aussi en m'aidant des souvenirs des autres, de retrouver les cadres - temporels, spatiaux, cognitifs, familiaux... - qui entouraient l'enfant de cette lecture particulière. Pour Halbwachs, la remémoration n'est donc possible que si le contact a été gardé avec le groupe auquel le souvenir se rattache, soit avec les cadres de pensée au sein desquels il a été constitué ou, tout au moins, qu'à condition que subsiste la faculté de se resituer, mentalement, dans ceux-ci. Ainsi, même si ce sont "des individus qui se souviennent" (1950:33), si "chacun, suivant son tempérament particulier et les circonstances de sa vie, a une mémoire qui n'est celle d'aucun autre" (1925:196) et si les "souvenirs de famille se développent, à vrai dire, comme sur autant de terrains différents, dans les consciences des divers membres du groupe domestique..." (id.:199), "chaque mémoire individuelle est un point de vue sur la mémoire collective" (1950:33), même si "ce point de vue change suivant la place que j'y occupe, et que cette place elle-même change suivant les relations que j'entretiens avec d'autres milieux" (ibid). De ce fait, mais aussi parce que chaque homme participe de plusieurs groupes, aucune mémoire individuelle n'est semblable à aucune autre, ni n'englobe entièrement aucune mémoire collective. Impliquant toujours un effort de l'esprit, cette reconstruction ne peut jamais être que partielle et approximative, affirme ainsi Halbwachs. Pour lui, la nécessité de la reconstruction et le caractère approché de celle-ci ne découlent d'ailleurs pas uniquement du fait que nous avons changé, que notre vie s'est inscrite dans des milieux plus vastes et plus nombreux que ceux auxquels participait l'enfant. Ils sont également la conséquence de l'évolution des cadres collectifs dans lesquels s'inscrit le souvenir. Au fil du temps, précise-t-il, tous les groupes opèrent des sélections dans le passé, ne conservant qu'une petite partie de la masse des événements et des personnages qui ont marqué leur histoire : celle qui garde un sens pour leur vie présente et constitue des enseignements. Mais les mémoires des groupes les différentes mémoires collectives - évoluent également sous

l'influence de leur environnement. Tel qu'il le décrit, le processus est le suivant: parce que la société change, parce que naissent des besoins inconnus jusqu'alors et qu'elle ne peut satisfaire dans son état actuel, surgissent des idées, des concepts nouveaux. Ainsi, écrit-il par exemple, les notions fondant la noblesse - hiérarchie, hérédité, vertus guerrières, loyauté chevaleresque - ont dû céder la place à d'autres au moment où l'évolution des conditions économiques et la naissance du capitalisme les ont rendues obsolètes. Si ces nouvelles manières de voir commencent par se répandre dans des milieux qui, "à la faveur de circonstances diverses, ont été soustraits plus ou moins à la pression des croyances autrefois fixées" (1925:395), elles se développent peu à peu et se répandent dans les autres groupes, à des rythmes variant en fonction de la force de résistance des traditions propres à chacun d'eux. Les mémoires collectives se métamorphosent ainsi lorsqu'elles adoptent de nouvelles idées et les habillent de nouvelles représentations. Cela ne signifie pas, poursuit-il, qu'elles rejettent totalement leur passé : elles le réinterprètent et le réordonnent dans le cadre de ces nouvelles notions, n'oubliant que les souvenirs qui ne répondent plus aux exigences du présent3. En d'autres termes, c'est de ce dernier que dépend largement la remémoration. Il intervient cependant déjà en amont, dictant les questions qu'on adresse au passé. Il y a en effet, dit Halbwachs, deux façons de se souvenir. On peut éprouver une sensation - un sentiment de déjà vu par exemple - et s'efforcer d'en retrouver l'origine. Mais - et c'est pour lui le processus le plus fréquent - on peut aussi, évoquant une époque, rechercher les images qui correspondent au cadre abstrait. Ainsi, parce qu'ils disposent de davantage de temps, sont déchargés des soucis et de l'agitation de la vie active - et parce que telle est également leur fonction -, les vieillards, écrit-il, se penchent davantage sur leur passé que les adultes dans la force de l'âge. Ce rapide examen de la pensée de Halbwachs ne se justifie ni par un goût de l'exégèse, ni par quelque culte des ancêtres lié
3.

Pour une étude approfondie de ces processus, cf. Halbwachs (1941).

à l'objet de cet ouvrage, mais parce que sa théorie conserve une grande valeur à de nombreux égards et offre de précieuses pistes de recherche. Elle ne peut, toutefois, être acceptée sans autre.

CRITIQUES ET RESERVES

D'abord, le terme même de "mémoire collective" ne peut être reçu tel quel. Qu'on entende par là l'ensemble des souvenirs transmis de génération en génération - et qui forme ainsi une sorte de mémoire commune - ou qu'on y recoure pour désigner la somme des oeuvres du passé qui nous en parlent de façon directe, soit les livres d'époque, l'expression ne peut jamais être qu'une métaphore car il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une mémoire. Halbwachs lui-même semblait être conscient du problème et s'il écrivait en 1925 : "Il est naturel que nous considérions le groupe lui-même comme capable de se souvenir (...) Ce n'est pas une métaphore." (p. 199, souligné par moi), on lit par contre dans son ouvrage posthume (1950:35) : "On n'est pas encore habitué à parler de la mémoire d'un groupe, même par métaphore" (souligné par moi). Le terme a pourtant fait fortune, non seulement dans les mass media mais aussi dans les sciences sociales. Probablement faut-il y voir le fait - comme le soulignait déjà Bloch dans sa critique du concept de Halbwachs (1925:78) - qu'il est à la fois expressif et commode. Il y a toutefois plus gênant. Dans la mesure où elle implique la notion de conscience collective, la mémoire collective prête largement le flanc aux nombreuses critiques qui ont été adressées à celle-là4. C'est bien entendu son caractère totalement contraignant qu'on ne peut accepter. Or Halbwachs y fait maintes fois allusion.
4.

La plus systématique reste, à ce jour, celle de Gurvitch (1950). A l'inverse, Boudon et Bourricaud (1982:193) résument leur point de vue de façon très lapidaire en écrivant que les concepts durkheimiens de "société" et de "conscience collective" sont "frappés d'une irrémédiable obscurité".

Ainsi, écrit-il par exemple : "De quelque manière qu'on entre dans une famille, par la naissance, par le mariage, ou autrement, on se trouve faire partie d'un groupe où ce ne sont pas nos sentiments personnels, mais des règles et des coutumes qui ne dépendent pas de nous, et qui existaient avant nous, qui fixent notre place. Nous le sentons bien, et nous ne confondons pas nos impressions et réactions affectives en présence des nôtres, et les pensées et sentiments qu'ils nous imposent (...) De tels sentiments, si spontanés soient-ils, suivent des chemins tracés d'avance, et qui ne dépendent point de nous, mais dont la société a pris soin d'arrêter la direction." (1925:201, 203)5. Mais, continue-t-il, "Outre ces règles communes à toute une société, il existe des coutumes et façons de penser propres à chaque famille, et qui imposent également, et même plus expressément encore, leur forme aux opinions et sentiments de leurs membres." (id.:206). Ainsi trouve-t-on encore sous sa plume ce passage à propos de l'évolution des traditions : "La société, suivant les circonstances et suivant les temps, se représente de manières diverses le passé : elle modifie ses conventions. Comme chacun de ses membres se plie à ses conventions, il infléchit ses souvenirs dans le même sens..." (id.:377). Pour Halbwachs, l'individu ne semble guère avoir de pouvoir créateur de réalité sociale. Comme il l'écrit encore à propos des nouvelles traditions de la famille, celles-ci ne pourraient pas s'imposer "si elles répondaient par exemple à un besoin d'indépendance et de renouvellement, brusquement senti par certains de ses membres. La tradition viendrait vite à bout de telles résistances et de telles révoltes temporaires. Dans une société isolée où toutes les familles s'accorderaient à reconnaître l'autorité absolue du père, et l'indissolubilité du mariage, des revendications individuelles au nom de l'égalité ou de la liberté n'auraient aucun écho." (id.:395). Pourtant, on peut lire chez Halbwachs des signes précurseurs de l'interactionnisme symbolique et, comme le souligne Fernand Dumont (1971:vii), de la sociologie
5.

Dans ces citations comme dans celles qui suivent, tous les passages soulignés l'ont été par moi.

d'inspiration phénoménologique. Ne voit-il pas en effet l'importance des interactions pour l'identité des individus lorsqu'il affirme, entre autres, que "ceux qui nous entourent, ceux qui vivent et se trouvent dans nos environs immédiats (...) agissent ou peuvent agir sur nous, et nous sur eux." (1925:185) ? Ne pressent-il pas la façon dont les hommes construisent ensemble les représentations sociales lorsqu'il parle de l'immanence - limitée, il est vrai - des consciences, écrivant notamment à propos des membres du groupe domestique que leurs "consciences restent à certains égards impénétrables les unes aux autres, mais à certains égards seulement. En dépit des distances que mettent entre eux l'opposition des tempéraments et la variété des circonstances, du fait qu'ils ont été mêlés à la même vie quotidienne, et qu'entre eux des échanges perpétuels d'impressions et d'opinions ont resserré des liens dont ils sentent quelques fois d'autant plus vivement la résistance qu'ils s'efforcent de les briser, les membres d'une famille s'aperçoivent bien qu'en eux les pensées des autres ont poussé des ramifications ..." (1925:199-200) ? N'ébauche-t-il pas une théorie de la typification lorsqu'il montre que les notions de la mémoire collective ne correspondent jamais à une image unique mais résultent de l'intégration, en un même événement, une même figure, "de tout ce qui précède et (...) de tout ce qui suit." (id.:209) car "A mesure qu'on s'y reporte plus souvent, qu'on y réfléchit davantage, loin de se simplifier, ils concentrent en eux plus de réalité..." (ibid.). Enfin, ne perçoit-il pas ce que pourrait être une approche individualiste de la mémoire lorsqu'il décrit - pour la réfuter, il est vrai - ce que pourrait être la dynamique des mémoires individuelles : "Si l'on s'en tenait à la conscience individuelle (...) C'est la raison ou l'intelligence qui choisirait parmi les souvenirs, laisserait tomber certains d'entre eux, et disposerait les autres suivant un ordre conforme à nos idées du moment..." (1925:392).

DE LA MEMOIRE COLLECTIVE A L'HISTOIRE

Si, comme le souligne Bastide (1970:83), Halbwachs n'est pas allé jusqu'au bout de ses intuitions, s'il en est resté à l'idée d'une mémoire collective imposant ses formes et ses représentations aux consciences individuelles, et s'il a insisté avant tout sur le poids du social, c'est qu'il était un homme de "son temps" (Dumont, 1971:vi). Il ne l'était toutefois pas uniquement du point de vue épistémologique auquel son préfacier fait référence, mais aussi au sens où sa propre réflexion s'inscrivait dans une époque historique située à la charnière de deux mondes : le traditionnel et le moderne. Or, en ce qui concerne les "mémoires collectives", le premier, dans lequel Halbwachs s'inscrit encore largement, se caractérisait par le long-terme et le fait que "le changement <y> est si lent et imperceptible que les grands-parents, tenant leurs petits-enfants nouveaux-nés dans leurs bras, ne peuvent concevoir pour eux un avenir différent de leur propre passé. Le passé des adultes y est l'avenir de chaque génération nouvelle..." (Mead, 1970:27-28). Dans ces conditions, le passé, à la limite, n'existe pas puisque le présent n'est, pour une bonne part, que la répétition de ce qui a été de tout temps. Certes, cette reproduction des modèles éprouvés ne se fait jamais à l'identique. Lévi-Strauss y insiste, il n'est pas de sociétés immobiles, il n'est que des sociétés qui cherchent "grâce aux institutions qu'elles se donnent, à annuler de façon quasi automatique l'effet que les facteurs historiques pourraient avoir sur leur équilibre et leur continuité..." (1962:309-310). Pourtant, même l'innovation - réponse indispensable aux problèmes nouveaux et imprévus pour lesquels la tradition n'a pas de solution toute faite - se réalise en continuité avec le passé. Dans les sociétés "archaïques", par exemple, toute nouvelle entreprise se réclame, par l'accomplissement du rituel adéquat, des gestes des héros mythiques qui, dans les temps immémoriaux, ont déjà accompli tout ce que l'homme peut faire (Eliade, 1963:173). Face à cette perception de la permanence fondamentale du monde, la permanence des croyances et des représentations, soit de ce que sont pour Halbwachs les "mémoires collectives", est possible. Avec l'accélération du changement, la situation change toutefois radicalement. Comme l'avait bien vu Halbwachs, les

cadres collectifs doivent s'adapter aux nouvelles conditions d'existence. Si le passé a constitué le prototype (pattern) du présent pour la plus grande partie de l'histoire humaine, il n'est plus aujourd'hui qu'un modèle dont on peut s'inspirer (Hobsbawm, 1972). Comme l'écrit avec beaucoup de talent Ignatieff (1987:21), qui tente de reconstituer la vie de son grand-père : "C'est dans un sens très précis - un destin hérité et endossé sans discussion - que son identité diffère irrévocablement de la mienne. Ma propre identité, ma manière d'appartenir à ce passé qu'il m'a légué, se définit par le choix des mots que je coucherai sur une feuille..." (souligné par moi). Pour un auteur comme Nora (1984), on est ainsi passé de l'ère des "mémoires collectives" à celle de l'histoire. Halbwachs (1950:chap. II,) avait déjà nettement distingué l'une de l'autre. La première est une mémoire vivante, portée par un groupe spécifique qui se sent en continuité avec son passé. A l'inverse, l'histoire se veut universelle et transcendant les groupes particuliers. Elle évoque en outre des temps révolus. Même lorsqu'elle se fait immédiate, elle parle en effet de ce qui n'est plus, de ce qui, déjà, est dépassé ou tout au moins en bonne voie de l'être. "Quand apparaissent les collecteurs de mémoire collective, c'est le signe que quelque chose est en train de mourir", remarque Noiriel à propos de la vogue de l'histoire orale (1986:100)6. De l'obsolescence de plus en plus rapide des notions et des représentations, Halbwachs était parfaitement conscient. Il l'était notamment, et à la suite encore de Durkheim, en ce qui concerne la famille. Autrefois, écrit-il en substance (1925:chap.V), les institutions assuraient la permanence des traditions familiales car l'un des conjoints héritait de celles de l'autre. Aujourd'hui que ces institutions ont disparu, la famille, devenue "conjugale", se situe en discontinuité avec le passé des deux groupes domestiques dont les époux sont issus. Ne pouvant songer en commun au passé, ces derniers préfèrent en effet, selon lui, en faire "table rase". Toutefois, précise-t-il,
6.

On trouvera une excellente illustration de ce passage d'une mémoire vivante à l'histoire chez Yerushalmi (1984).

lorsqu'ils deviennent eux-mêmes parents et endossent à leur tour les rôles qui y correspondent, les conjoints ressentent bien les liens qui les rattachent à leurs géniteurs. Ayant pu constituer leur propre mémoire collective depuis l'époque de leur mariage, ils peuvent y intégrer des éléments provenant des traditions de leurs familles d'origine. Parce qu'il n'était pas uniquement un homme de la tradition, mais voyait aussi avec beaucoup de clairvoyance combien le monde était en train d'évoluer, Halbwachs a pu mesurer toute l'importance du présent pour la remémoration. Il a pu affirmer ainsi que la mémoire humaine ne conserve pas sous une forme immuable ce qu'elle a enregistré, mais qu'elle construit et reconstruit ses souvenirs au cours d'un travail incessant de confrontation avec le présent. Sa très belle et riche étude de La topographie légendaire des évangiles en terre sainte en fournit une illustration exemplaire. Le coeur de sa démonstration porte sur la progressive localisation des hauts lieux du christianisme en Palestine au cours des premiers siècles et la continuelle modification de leur emplacement, à la suite de la constitution de la doctrine d'une part, des destructions successives de la ville sainte d'autre part. On y voit cependant aussi évoluer les images relatives aux événements censés avoir eu lieu, et leur signification se transformer en fonction des préoccupations de chaque époque.

Les usages du passé
L'UTILISATION POLITIQUE DES TRADITIONS

Sans forcément se référer à lui, de nombreux historiens ont, surtout au cours des vingt dernières années, période de renouveau de la problématique, contribué à étayer cette thèse de Halbwachs sur l'importance du contexte du moment pour la

reconstruction, voire l'invention pure et simple de traditions7. Ils ont plus particulièrement analysé la façon dont des hommes et des gouvernements, confrontés à des bouleversements politiques, économiques et sociaux, ont emprunté au passé, ou forgé de toutes pièces, des mythes, des rites et des symboles destinés à asseoir leur légitimité sur la continuité, à promouvoir leurs idées ou à renforcer la solidarité de leurs peuples ou des membres de leur groupe. Le siècle dernier est particulièrement riche en exemples de ce type : création ou transformation de cérémonies publiques (comme le 14 juillet en France, cf. Sanson, 1976, ou les célébrations de la monarchie en Angleterre, cf. Cannadine, 1983), production en masse de monuments et de symboles (pour la France et l'Angleterre, cf. Hobsbawm, 1983), instauration de la fête du ler mai, adoption du drapeau rouge par le mouvement ouvrier socialiste et de la casquette comme symbole du prolétariat en Angleterre, etc. (ibid.). Crettaz (1982) montre, lui, comment le "village suisse", installé en plein coeur de Genève à l'occasion de l'exposition nationale de 1896, visait à symboliser l'unité du pays et à renforcer la cohésion sociale alors que les antagonismes de classes, liés à la montée du capitalisme en Suisse, menaçaient la productivité des nouvelles industries. Derrière la politique culturelle de la France contemporaine, tout au moins dans sa dimension de redécouverte du passé, Noiriel (1986:99) perçoit des intentions similaires. Pour lui, dans les régions où la crise économique frappe de plein fouet, comme en Lorraine, cette politique s'avère être la "façon "moderne" pour le pouvoir de ressusciter le patrimoine d'entreprise en gommant les conflits, les contradictions du passé, les formes de domination..." (souligné par moi). Ainsi, dans tous ces cas - et l'on pourrait les multiplier par mille -, le processus est le même : un contexte social donné sus7.

On en trouve un exemple paradigmatique chez les nationalistes écossais du XVIIe siècle qui, pour affirmer leur indépendance face à l'Irlande, "inventèrent" le kilt comme costume traditionnel des anciens clans écossais. Des faux historiques furent même forgés pour en légitimer l'authenticité (Trevor-Roper, 1983).

cite des problèmes. Pour tenter de les résoudre, on puise dans le passé un symbole unificateur, vrai ou faux. Ce qui est valable au plan politique l'est-il aussi pour la famille ? Autrement dit, l'intérêt que certains manifestent pour leur passé familial est-il en relation avec leur inscription dans un contexte problématique ?

CONTEXTE PROBLEMATIQUE ET QUETE DES ANCETRES

A cette question, l'histoire apporte une réponse affirmative pour des temps situés au coeur même de la tradition, c'est-à-dire à l'aube de la féodalité. A cette époque déjà, l'Eglise interdit le divorce, dont les grands de ce monde entendent se servir pour se séparer de leur conjoint lorsqu'une nouvelle alliance leur paraît plus avantageuse. Elle réprime également sévèrement l'inceste, prohibant le mariage entre hommes et femmes apparentés jusqu'à des degrés très éloignés. Cette seconde règle fournit aux seigneurs une arme pour contourner la première. Il leur suffit en effet de prouver que leur époux ou épouse entre dans la catégorie des personnes ainsi interdites pour que leur union soit légitimement annulée. Les invasions barbares ayant détruit les lignages du Bas-Empire, ils ne savent toutefois pas qui sont leurs lointains ascendants. Pour prouver leurs liens de consanguinité avec ceux auxquels ils sont alliés et dont ils veulent se séparer, les nobles n'ont donc d'autre solution que de faire effectuer des recherches sur leur généalogie, soit, fréquemment, de s'en faire construire une à leur convenance. (Duby, 1981:chap IX). Un peu plus tard, les grandes familles ont une autre raison de faire appel à leurs ancêtres réels ou décrétés tels. La multiplication des fiefs menaçant leur puissance, il leur faut limiter l'accès à ceux-ci en se constituant en classe fermée. La fondation de l'Ordre du Temple au début du XIIe siècle répond, de manière indirecte, à cette préoccupation. Très rapidement, en effet, ne peuvent en devenir chevaliers - soit appartenir à la classe des nobles - que ceux dont le père ou le grand-père l'était déjà. Ainsi s'instaurent, en même temps, la définition de la

noblesse par son ancienneté et son caractère héréditaire. Le passé de ces familles devient le critère par excellence de leur position sociale (Duby, 1972:chap. XII). Berthoff (1971) voit apparaître cette fonction de distinction aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle, en réponse également à un problème social. Alors qu'on ne s'y était guère préoccupé de racines jusque là, le très faible taux de natalité des autochtones et l'arrivée massive de nouveaux immigrants font soudain prendre conscience à certains Américains de "vieille souche" "qu'ils sont les uniques héritiers, gardiens et précepteurs des traditions patriotiques et morales du pays." (id.:431). Pour défendre ces dernières, ils créent toute une série de sociétés (The Sons of the Revolution, The Sons of the American Revolution, The Society of Colonial Wars...), réservées aux hommes, mais qui sont bientôt doublées d'associations féminines (comme The Daughters of the American Revolution), vouées plus spécifiquement à des réformes morales. Alors que tel n'était pas leur but initial, ces groupements valorisent rapidement l'origine et l'ancienneté : pour y être admis, il faut pouvoir se réclamer d'un ancêtre ayant vécu au temps de la colonisation ou de la Révolution. Partant, comme Berthoff, de la fin du XIXe siècle aux EtatsUnis pour aboutir à aujourd'hui, Hareven (1978) et Taylor (1982) montrent que l'existence de problèmes sociaux peut conduire à des usages de la mémoire qui, eux, ne le sont pas forcément. Synthétisons l'argumentation qui se dégage de leurs analyses, souvent parallèles. Pour eux, le développement inattendu des recherches généalogiques dans ce pays aux environs des années 1860-1870 est bel et bien un effet de la révolution industrielle et de son cortège habituel de conséquences : urbanisation accélérée, exode rural, apparition d'une importante classe ouvrière et de nouvelles idéologies, misère, alcoolisme, etc. Choqués par la désintégration de la famille secouée par ces turbulences (baisse de la natalité, montée du divorce, apparition des premiers signes de l'émancipation des femmes), inquiets pour l'avenir de leur patrie et de leurs enfants, des hommes - issus essentiellement des classes moyennes protestantes - rêvent alors

de régénérer les moeurs en revivifiant les traditions familiales. Sonnant le rappel de leur tribu éclatée (pour paraphraser le titre de l'article de Taylor), ils convoquent de grandes réunions de famille. Ils y tiennent des assemblées des chefs de lignage et y prononcent des discours exaltant les vertus de leurs pères. Par là, ils visent l'édification des nouvelles générations, espérant que leurs descendants "confrontés à une telle excellence des ancêtres, découvriront par comparaison leurs propres insuffisances, reconnaîtront s'être éloignés des anciennes vertus et valeurs et s'efforceront de s'amender" (Taylor, l982:28). Des circonstances extérieures similaires entourent un regain d'intérêt pour le passé durant les années 1930. La catastrophe économique - qui ronge les familles de l'intérieur (chômage, misère, alcoolisme, ruptures...) - débouche sur une profonde remise en question de l'industrialisation et de la modernisation en général. Face à cette nouvelle condamnation du "progrès" et à une nouvelle crise des valeurs, la réaction est à un nouveau retour à la tradition. Les recherches généalogiques, comme les projets officiels de collecte de récits de vie et de sauvegarde du folklore8, traduisent avant tout la nostalgie d'un monde rural idéalisé, garant de l'innocence et cadre d'une vie saine inconnue des métropoles industrielles. Ce sont les mêmes désillusions à l'égard de l'industrialisation, de l'évolution technologique et du matérialisme qui caractérisent les années 1960-1970, troisième phase d'apogée de la reviviscence du passé familial. S'y ajoutent, après le familialisme triomphant des années d'aprèsguerre, une nouvelle crise de la famille, un mécontentement croissant face à une guerre impopulaire et la radicalisation des mouvements en faveur des droits civils et de la libération des femmes. Des facteurs secondaires, comme la célébration du Centenaire de la Guerre Civile et du Bicentenaire de la
8.

Les Etats-Unis ont lancé dans ce but le "Works Progress Administration's Project", dans le cadre duquel furent, entre autres, enregistrés les récits de vie de plus de deux mille anciens esclaves et publiés de nombreux volumes d'histoire orale locale (Hareven, 1978).

Déclaration d'Indépendance, y ont certainement contribué aussi. Pour Hareven, le retour aux sources revêt néanmoins cette fois une forme très différente. D'abord, il se démocratise, s'étendant à toutes les couches de la société. Ensuite, il ne s'agit plus de glorifier la culture américaine traditionnelle mais de partir à la recherche de ses racines individuelles. A travers l'histoire de ses ancêtres et de son groupe ethnique, c'est avant tout son identité personnelle que chacun tente de cerner. Il y a donc refus du concept même du "melting pot" et revendication du droit à être différent, à être soi-même, Blanc ou Noir, habitant de vieille souche ou immigrant récent, protestant, catholique ou juif...9. Il s'agit bien, dans les trois cas, de crises au sein de la société américaine qui, si elles sont spécifiques à chaque époque, conduisent à une remise en question des valeurs et à une quête du passé pour se rassurer. Les réponses ne sont toutefois pas de même nature aux trois périodes. Les chefs de famille du siècle dernier qui, sentant le monde emporté par le séisme de la modernisation, faisaient appel à leur mémoire familiale encore bien vivante pour eux, recherchaient, dans la vie de leurs ancêtres, une inspiration, des modèles, des guides pour leur action présente et à venir. Au cours des années trente de ce siècle, le retour vers le passé - tout au moins au plan individuel - n'est plus que nostalgie : on évoque les temps révolus pour fuir le présent10.

9.

Le livre "Roots" (1976), dans lequel Alex Haley retrace son cheminement pour recouvrer sa mémoire familiale jusqu'à ses racines africaines, est l'exemple-type de cette nouvelle orientation. Il est rapidement devenu un bestseller. On ne manquera pas non plus de voir dans ce refus du "melting pot" un des signes annonciateurs du mouvement actuel de la "political correctness". 10. Pour Halbwachs (1925:144ss), le passé apparaîtrait d'ailleurs toujours meilleur que le présent, qu'il l'ait été ou non. On oublie en effet, écrit-il, les contraintes auxquelles il nous a soumis, dans la mesure où elles appartiennent à un monde "mort" en quelque sorte, très différent en tous cas de celui dans lequel nous vivons et dont nous sentons tout le poids.

Or Lapierre (1989:273) l'a bien compris, la nostalgie "est l'inverse d'une mémoire fondatrice, en elle, aucun présent, aucun avenir ne sauraient se ressourcer, elle n'est que trace des pertes et des ruptures." Ce genre d'attitude ne sert donc aucun intérêt collectif, ne remplit aucune fonction sociale, si ce n'est, peut-être, de façon indirecte, en détournant les mécontents de toute lutte pour améliorer le présent. Tout autres encore, du moins pour Hareven, sont les préoccupations de ceux qui, au cours des "Golden Sixties", partent à la recherche de leurs aïeux pour retrouver dans leurs racines la source de leur moi. Eux restent en définitive centrés sur le présent car, en exhumant l'histoire de leur groupe, c'est la totalité de leur être qu'ils veulent appréhender pour mieux s'épanouir. * * * Dans les différents exemples présentés jusqu'ici, le facteur déclenchant l'intérêt pour le passé - quel que soit ce qu'on y cherche - réside, à chaque fois, dans une crise de société, tout au moins dans ce que certaines catégories de la population perçoivent comme telle. La "recherche du temps perdu" naîtelle alors toujours d'événements collectifs ?

MEMOIRE FAMILIALE ET LEGITIMATION SOCIALE

Les historiens, à nouveau, nous apprennent que tel n'est pas toujours le cas : on peut cultiver son passé en réponse à des besoins sociaux latents, de longue durée, et non par réaction à des événements au sens propre du terme. Ainsi en est-il déjà, dans la société traditionnelle, de l'utilisation de la chronique familiale à des fins non pas de distinction mais de légitimation ou, si l'on préfère, d'appartenance. Pouvoir aligner ses quartiers de noblesse, ou plus modestement de bourgeoisie, ne suffit pas en effet à assurer sa position dans une société fortement statuDans cette optique, plus on vit mal le présent, et plus on pourrait être tenté par la nostalgie d'autres temps.