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La névrose obsessionnelle

De
248 pages
La névrose obsessionnelle, la plus riche des névroses selon Freud, a-t-elle encore droit de cité ? Cet ouvrage propose une traversée de l'histoire de son concept afin d'en traduire toute la modernité opérante. Les liens qu'entretient cette névrose avec la temporalité, la pensée, l'écriture et la mort font d'elle un carrefour de questionnements féconds sur la notion d'identité humaine. Le décryptage du syndrome obsessionnel s'effectue à l'instar d'une lecture captivante qui rejoint en son coeur le mythe du retour vers une origine idéale et perdue.
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La névrose obsessionnelle
Histoire d'un concept

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse, 2005. M. S. LEVY, Psychanalyse: l'invention nécessaire. Dialogue des différences, 2005. G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004. André POLARD, L'épilepsie du sujet, 2004. Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004. BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004. DAL-PALU Bruno, L'Enigme testamentaire de Lacan, 2003. RICHARD Jean-Tristan, Essais d'épistémologie psychanalytique, 2003. ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003. CHAPEROT Christophe, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel, névro-psychose, 2003. PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003. FUCHS Christian, De l'abject au sublime, 2003. WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003. COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002. RAOULT Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002. FIERENS Christian, Lecture de l'étourdit, 2002. VAN LYSEBETH-LEDENT Michèle, Du réel au rêve, 2002.

VARENNE Katia, Lefantasme de fin du monde, 2002.
PERICCHI Colette, Le petit moulin argenté (L'enfant et la peur de la mort),2002. TaTAR Monique, Freud et la guérison,2001. RAOULT Patrick-Ange, Le sexuel et les sexualités, 2002. BaCHER Yves, Mémoire du symptôme, 2002. CLm Radu, Cadre totalitaire etfonctionnement narcissique, 2001. BOUISSON Jean, Le test de Bender, 2001. GODEV AIS Luc, Le petit Isaac, 2001.

MEYER Françoise, Quand la voix prend corps, 2001.

Chantal

BRUNOT

La névrose obsessionnelle
Histoire d'un concept

L'HannaUan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Këmyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE 1200 logements 12B2260 villa 96

1053 Budapest

Ouagadougou 12

www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00006-1 EAN : 9782296000063

La névrose obsessionnelle telle que l'envisageait Freud a-t-elle vieilli? Freud, qui en parlait comme de la plus captivante des névroses, n'en a cependant pas résolu l'énigme. La pulsion de mort qui la gouverne est elle-même demeurée un questionnement en suspens qui ne cesse de mettre à l'épreuve ceux qui s'essaient à la sonder, voire à l'interpréter. L'herméneutique freudienne a fait en sorte de prodiguer un florilège de questions qui, par leur force, fécondent le temps de leur réflexion, de leur pensée. Sa modernité ne tarit pas parce qu'elle a su poser avec acuité les questions fondamentales que rencontre l'humanité. Pourquoi la mort, pourquoi le mal, pourquoi la pulsionnalité peut-elle se révéler parfois si implacable qu'elle est susceptible de condamner en soi et en l'autre toute source de vie, toute source d'espoir? Remettre en lumière la névrose obsessionnelle, c'est reparcourir les chemins freudiens pour en souligner outre les paradoxes, les remises en questions, l'incessante fécondité qui, non sans courage et opiniâtreté, s'adresse aux plus obscures voies de l'être. Ces voies de l'insondable, l'obsessionnelles connaît dans sa chair qui est devenue esprit. Il les expérimente non sans jouissance car elles doivent le mener inexorablement au vrai qui, pour lui, se résorbe tout entier dans l'originaire, dans ce point fixe du temps où il a été conçu. Cet acte premier, il n'aura de cesse d'y revenir par la multiplication de ses fantasmes, de ses rituels, comme s'il fallait l'effacer pour qu'il n'en reste pas la moindre trace car cette trace de l'impur en soi, qui vient qu'il est issu d'un ventre, d'une chair, d'un sexe, incarne avant toute chose la mort en acte. Temps et pulsion se dressent comme l'ennemi à combattre. Pourquoi? Dans la névrose obsessionnelle, le temps arrêté, figé, objet des cogitations compulsionnelles, ne représente-t-il pas ce point radiant, ce centre désactivé sur lequel se reporte la toute-puissance des pensées? Faire du temps sa propre possession, s.on acte, ouvre sur une dimension liée à la pulsion de mort. Œuvrer le temps comme objet d'emprise représente le paramètre sensiblement opérant de cette névrose qui, on le sait, se mesure à cette isolation de l'affect dans le sens propre de se trouver affecté soi, soit d'être soumis au phénomène temporel qui intègre le changement, l'entropie, la perte. Si le temps 5

est figé, n'existe pas, il est recomposé à l'aide d'une thématique du fantasme liée à l'emprise. Le temps-objet est le dénominateur même de l'emprise. Le temps comme facteur premier de l'altérité ouvre sur la série des objets d'altérité que sont la naissance, le corps, la pulsion, la sexualité, l'autre et la mort. Cette série qui œuvre le temps, qui fonde le temps, apparaît, dans la névrose obsessionnelle, comme le dénominateur commun de l'altérité dont le temps serait le concept originaire. Le temps est ce qui ouvre le sujet au monde, à son inscription dans le réel, dans la filiation. Il est borné par ces deux impensables que sont la naissance et la mort propre. Le sujet se tient dans cet entre-deux, entre naissance et mort. Ces deux impensables, il ne les possèdera jamais qu'en fantasmes, en fantasmes originaires. Cette appropriation d'un savoir absolu, d'une vérité qui anime la quête compulsionnelle des traces de soi apparaît efficiente dès lors dans la problématique même du narcissisme. C'est dans ce recentrement, cette recherche active d'un savoir englobant que se profilerait le narcissisme que nous définirons comme obsessionnel.

Narcissisme et temps se résorbent en l'originaire. Le narcissisme est d'englobement, le temps ouvre sur un advenir à soi, une lignée prospective. Si le temps devient l'objet propre du narcissisme dans la névrose obsessionnelle, que devient cet advenir à soi? de l'emprise, a-t-il quelque chance de devenir support d'une quête objectalisante, seul opérateur de temporalité effective? La quête de l'objet donne au temps sa détermination première. De l'objet-mère à l'autre de l'objet, il est cette édification historisante qui fait trace, inscription de soi. Dans l'obsession, l'objet est facteur d'emprise, de doute, de questionnement. Il n'est jamais l'objet à retrouver, mais l'objet à trouver, à analyser, à maîtriser: objet de la pensée, non objet pulsionnel. La pulsion définit le temps. Elle est mouvement, avancée, percée vers une décentration du narcissisme dans l'acte même ou dans la complexification gradiante de son projet dans le désir. Les mécanismes obsessionnels ont tous pour Jonction de protéger le sujet de l'affectation par l'altérité. Le désir est le péril suprême puisqu'il tend vers un autre inconnu dont il est tout à attendre et surtout le pire. Le doute dénature le désir, Jaisant de ce 6 L'objet d'altérité, s'il s'édifie à l'aune du narcissisme,

désir un objet de savoir, de conquête par l'esprit afin de conférer un sens à ce qui est perçu comme confusion des sens. L'objet tend à être neutralisé dans cette visée d'appropriation froide des mécanismes d'emprise. Le péril identitaire se définit comme risque de désertification objectale, aphanisis psychique par manque d'objets. Or la perte ne peut se concevoir puisqu'il n'est pas de temps autre que celui édifié par le système obsessionnel d'emprise. Comment faire de l'altérité à partir de soi semble définir la nature même de ce narcissisme obsessionnel. La problématique du narcissisme est donc puissamment liée à celle de l'objet en tant qu'autre que soi. Si le narcissisme dit primaire se source dans un état d'indifférenciation où soi et autre ne sont pas distincts, le narcissisme dit secondaire en appelle à cet objet primaire devenu autre pour suppléer à la perte d'illusion ou à la perte de l'évidence que définit l'état originaire. Le lien ne peut se perdre mais ne peut se maintenir non plus puisque l'illusion comme l'évidence dans leur antagonisme même donnent à supposer qu'ils sont de même nature. Si l'illusion du narcissisme primaire est d'abord éprouvé sur le mode de l'évidence, c'est qu'au départ le lien à l'objet originaire est le fruit d'un leurre. Cette reprise d'un questionnement sur l'originaire s'avère particulièrement active dans la névrose obsessionnelle. Non dans le sens où elle ne serait active que dans cette entité, mais du moins se profile-t-elle là selon une configuration singulière, atypique en ce qu'elle se fonde sur la compulsion de répétition, sur le retour obsédant vers les traces premières de soi dans un but d'annulation rétroactive, faisant de telle sorte que ces traces ne puissent devenir efficientes, à l'insu du sujet. La scène originaire apparaît donc comme cette source vive d'interrogations, de ruminations qui vise à faire du sujet obsessionnel non pas le témoin hors-texte d'un après-coup dont il est issu, dont il est la preuve incarnée, mais bien l'objet scrutateur central, l'œil omnivoyant revenant sans trêve à la charge d'une énigme dont il est l'objet. L'obsessionnel se vivrait comme objet d'une scène produite dans un temps antérieur, dont la seule trace est l'épreuve écrite de son acte de naissance. Cet acte de naissance scripturaire, notifié, légalisé, reconnu par la loi agirait comme un souvenir écran légitimé, mais par les autres. Il nous semble qu'à ce niveau, le narcissisme 7

obsessionnel revient sur ces traces produites, traces qui font altérité, désignant le sujet comme premier autre pour soi-même. La plainte, la souffrance de ne pas se sentir réellement partie prenante de l'existence, d'être en proie à ce doute ontologique qui se combat à force de rituels, de conjurations, de formules comme actes, reprend l'originaire à sa source même, soit cette inscription de soi que d'autres ont légiférée à sa place. Il nous semble que les mécanismes obsessionnels sont à même de fonder une structure qui tend à dénouer cet indice premier de soi afin que la marque d'inscription soit l'unique marque du sujet. Il s'agit de rétablir du vrai, là où l'illusion d'évidence donne à croire que... Cet espace d'inscription de soi tend à devenir prévalent, générant la structure même de ce qui pourrait définir la névrose obsessionnelle. Le temps est un leurre, puisé dans l' orig inaire mais c'est pourtant cette conscience d'altérité qui, à un moment ou à un autre, va être à même d'ébranler parfois lourdement le système obsessionnel, cette forteresse. Cette conscience d'altérité serait la marque de soi au miroir. Si l'obsessionnel ne se voit pas dans cette vigilance permanente accordée aux limites de l'autre, ne pourrait-on pas penser que c'est son propre système de défense qui est promu au rôle de garant d'une possible identification de soi grâce aux limites différenciatrices maintenues envers l'altérité? Si soi, dès l'origine, est perçu comme un autre dont la scène primitive est l'épreuve fondatrice, n'est-il pas possible d'inférer que le propre du narcissisme obsessionnel serait de ramener dans ses propres limites fermement défendues une part de cet autre, hors soi, afin de maintenir une homéostasie susceptible de faire pendant à la sphère d'inquiétante étrangeté de la scène originaire? L'emprise apparaîtrait là comme l'unique solution afin de soutenir, par la souffrance, le masochisme moral, une velléité d'être quand même mais à condition que l'autre, cet autre de soi, soit autopsié par les processus cogitatifs. Les pensées obsédantes seraient des organons, organes partiels, dont la fonction première serait d'assurer une fonction vitalisante suppléant au corps absent. Pulsions et désirs seraient alimentés par 8

les apports successifs de ces altérités d'emprise opérant comme limites différenciatrices susceptibles de former un corps de surcroît, le sien. Ce corps de pensées compulsionnelles se présenterait-il comme un corps pulsionnel mais dont le langage, le référent ne serait plus l'altérité du désir, soit le manque, mais une hyperbolisation cognitive, un trop-plein obsédant? Tout fait signe à l'obsessionnel, rien ne semble lui échapper, l'anodin, le détail ont cette particularité de former en lui des réseaux associatifs qui se perdent dans des méandres, des voies où le sens se diffracte en une logique d'ordre animiste. Dans ce système, l'infantile est efficient dans cette capacité de découvrir chaque fois de l'inconnu dans ce qui semble évidence fondée. Le discours obsessionnel se nourrit de ces scories, de ces parasites, de cette non-pureté de l'évidence qui fondent pourtant le socle du réel apparemment le plus assuré. Cette manière de se focaliser sur ces restes de sens forme une machine spéculaire par laquelle le sujet espère reprendre à son propre compte ces traces de non-sens afin de les élucider. Si le non-sens réside dans le fantasme d'être le produit, l'objet d'une scène qui ouvre le temps du sujet à son insu, c'est en revenant sur ces restes d'une mémoire originaire définitivement perdue que réside la possibilité de subjectivation. Ces restes ont été lestés par le temps d'entropie. L'espace d'inscription de ladite scène génère l'emprise scoptophile comme un voyeurisme détourné qui quête sa duplication possible dans un futur antérieur. Ce sont ces instants de mise en confrontation de soi dans l'autre qui sont quêtés avec obstination, renvoyant invariablement à une disparition de soi dans des mécanismes de projection qui font de l'autre non un sujet mais un objet déformé au prisme de la première non-évidence. Dans l'idéal, va se jouer un procès avec cette altérité de soi, procès dont le dénouement serait la restitution d'une subjectivité propre sous couvert d'une mort symbolique ou son équivalent, le souhait de mort, autrement dit mourir possiblement à soi-même... Revenir aux sources de l' histoire obsessionnelle, c'est entreprendre un voyage au cœur de la psychanalyse, de ses débats, de ses guerres. C'est inscrire une filiation de l'énigme, au risque d'en faire un mythe spéculatif dont le nœud serait la vie et la mort, la mère et la langue aux sources primitives de l'éveil sensoriel, le verbe et ses déchets, soit les pensées obsédantes. 9

Introduction

PERSPECTIVES THÉORIQUES DE LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

Les Précurseurs Une étude historique de l'émergence de l'entité nosologique de névrose obsessionnelle permet de la reconnaître sous le terme de folie raisonnante chez Pinel puis rangée par Esquirol dans le groupe des monomanies encore appelées délires partiels. Les élèves d'Esquirol, Georget, Marc, Baillarger la nommèrent folie avec conscience, et Trélat folie lucide. Parmi les aliénistes du dix-neuvième siècle, Legrand du Saulle tenta une description précise de certaines formes obsessionnelles, les regroupant sous le terme de folie du doute avec délire du toucher, en 1875. Mais ce sont essentiellement Falret et Morel qui, par leur opposition aux monomanies, permirent le dégagement de l'obsession en tant que syndrome clairement individualisé. Morel est d'ailleurs considéré comme le père du concept nosographique de l'obsession. En Allemagne, Griesinger en 1868, Kraft-Ebing en 1867 et Westphal en 1872 firent reconnaître par leurs travaux respectifs la notion de zwangswortstelungen traduite par représentations qui Il

s'imposent. A la même époque, Beard, Hartenberg et de Fleury intègrent les phénomènes obsessionnels dans le cadre de la neurasthénie. Dans la continuité, Obsession et Phobie de Pitres et Régis et les études de Seglas vont influencer de manière décisive la réflexion de Pierre Janet sur l'origine des obsessions. On sait que ce dernier lia l' obsessionnalité au caractère psychasthénique. Pierre Janet Janet, dans son ouvrage Les obsessions et la psychasthénie paru en 1903, défend la thèse selon laquelle les obsessions seraient la conséquence d'un déficit fonctionnel global permettant aux phénomènes mentaux situés hiérarchiquement aux niveaux les plus inférieurs d'exercer des opérations à titre substitutif ou dérivatif. Ainsi écrit-il: «La psychasthénie est une forme de dépression mentale, caractérisée par l'abaissement de la tension psychologique, par la diminution des fonctions qui permettent d'agir sur la réalité et de recevoir le réel, par la substitution d'opérations inférieures et exagérées, sous forme de doutes, d'agitations, d'angoisse et par des idées obsédantes qui expriment les troubles précédents et qui présentent elles-mêmes les mêmes caractères. » Le recouvrement de la tendance dépressive du sujet par les agitations psychomotrices tels les tics, les actes stéréotypés, les gestes conjuratoires ou les manifestations symptomatiques d'ordre idéoverbal telles les ruminations mentales, le mentisme, les litanies, les mots jaculatoires, seraient la traduction d'une impossible adaptation au réel des fonctions supérieures que sont l'intelligence et la volonté. Rappelons que les caractères de la psychasthénie sont marqués par la tendance aux scrupules, à l'aboulie et au doute à laquelle s'associe une tendance aux crises de conscience morale. La timidité et l'inhibition des contacts sociaux font le pendant de I'introsp~ction et de l'auto-analyse de la vie intérieure. Les troubles sexuels du type de l'apragmatisme, de l'impuissance ou de la frigidité, les stigmates psychomoteurs comme les bégaiements, les tics, la débilité motrice de Dupré, complètent le caractère ordonné, méticuleux, strict, avare et dominateur du tableau psychopathologique de cette affection. Qui plus est, l'inadaptation, l'absence de décision, de résolution volontaire

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ainsi que le sentiment d'incomplétude symptômes propres à la psychasthénie.

se présentent comme les

La notion de faiblesse psychologique prônée par Janet et qui spécifie à tous égards son approche de la psychasthénie est à relier à la thèse qu'il soutint à la Sorbonne, en 1889, sur L'Automatisme psychologique. Il est remarquable de constater que cette thèse dont la notoriété lui permit d'entrer à la Salpêtrière, dans le service de J. M. Charcot, représente l'une des premières tentatives pour aborder l'inconscient comme un objet de science, quelques années avant les premières découvertes de Freud. Cette thèse défend l'idée selon laquelle la faiblesse psychologique a pour effet de rétrécir le champ de la conscience, entravant ainsi l'activité supérieure de synthèse pour libérer des idées fixes subconscientes et générer des symptômes déficitaires. Janet, en déplaçant son centre d'intérêt de I'hystérie à ce qu'il nomme la maladie du scrupule, future psychasthénie, montre comment les idées fixes peuvent à la fois se révéler à la conscience tout en restant rétives à toute forme de raisonnement curatif. Pour Janet en effet, les troubles obsessionnels sont la résultante d'une désagrégation psychique provoquée par l'activité, en dehors du champ de conscience normal, de tout un système d'images, de pensées, de volitions. Ainsi, l'idée obsédante qui procède d'une scission ou clivage psychologique vaut pour preuve de l'existence d'une activité psychique subconsciente.
Il distingue deux paramètres. Le premier est ce qu'il appelle la force psychologique, le second la tension psychologique. La force psychologique est à la source de l'acte. Elle en constitue le moteur. La tension psychologique désigne le degré de synthèse atteint dans la perfection de l'acte. Elle désigne l'aspect qualitatif et intensif. Ces deux paramètres d'ordre dynamique apparaissent entravés chez le psychasthénique. L'asthénie correspond à la baisse de la force psychologique. Les obsessions traduisent, sous une forme symbolique, la conscience de cette aboulie, la perception angoissée de ce qui correspond à un vécu d'incomplétude. L'idée de dépression tensionnelle apparaît au centre de la théorie de Janet.

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Dans Les Névroses, paru en 1909, Janet décrit ce qui s'apparente à une passion de l'investissement de pensée et qu'il nomme «les manies de l'au-delà ». À la page cinquante et un du même ouvrage, il écrit: « L'esprit toujours instable veut dépasser le terme donné, y ajouter autre chose, aller au-delà ». Cette inclinaison obsédante a pour effet de générer une activité de pensée incessante, soutenue par une véritable voracité à résoudre des questionnements d'ordre métaphysique. Cette passion pour le spéculatif, Janet en rapporte un exemple extrait de l'analyse d'une patiente: «Comment des petits points noirs sur le papier peuvent contenir une pensée? Comment les mots viennent-ils dans la bouche en même temps que je pense? Comment la parole qui est un bruit peut-elle transporter la pensée? Comment se fait-il que j'aime ma fille qui est en-dehors de moi? » 1 Ces questionnements qui relèvent sans doute davantage d'une pensée de type psychotique sont constitutifs selon lui de la forme de souffrance issue de la dépossession des facultés cognitives. Ces questions qui tourmentent l'obsessionnel, il les présente comme le fruit d' « un singulier travail de pensée qui accumule les associations d'idées, les interrogations, les questions, les recherches innombrables, de manière à former un inextricable dédale (...) ; mais qu'il tourne en cercle ou qu'il prenne des embranchements, il n'arrive jamais à une conclusion, il ne peut jamais «tirer la barre» et s'épuise dans un travail aussi interminable qu'inutile ».2 C'est donc bien le sentiment d'incomplétude qui fonderait l'obsession spéculative. Il note en outre qu'il ne s'agit pas là d'un travail de la pensée mais d'une hyperbole de la pensée en ce qu'elle n'établit aucune subtilité, aucune nuance, aucune gradation, mais se marque d'un esprit de généralisationporté par un « tout ou rien ». Les patientes de Janet sont prises dans une sorte de vertige, suscité par la représentation de la mort comme unique certitude. Quand l'une d'elles dit: « Je ne puis pas comprendre comment cela se fait qu'il y ait du monde; pourquoi y a-t-il des arbres, des bêtes? Qu'est-ce que tout cela va devenir quand tout sera fini? » nous voyons bien qu'il s'agit là d'une forme de chute dépressive ou psychasthénique qui donne à la
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Janet P. (1909), Les Névroses, Paris, Flammarion, Janet P. (1909), op. cit., p. 55.

p. 53.

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vie l'aspect inquiétant et fou d'une attente qui ne peut jamais finir. Cette attente portée par un questionnement itératif sur le pourquoi, Janet la relie à la fréquence du doute religieux comme fondement du déclenchement des obsessions. « Quand j'ai commencé à être malade, j'ai perdu la foi de mon enfance et je ne savais pour quelle raison je ne croyais plus. C'était un défaut de confiance, quelque chose qui s'évanouissait en moi, comme une lumière qui s'éloignait.» Ces propos d'une patiente de Janet évoque l'idée d'uhe perte des assises identitaires en ce que le questionnement semble s'adresser à un autre dont la spécificité est de ne plus être de l'ordre de l'humain.

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Première Partie LA NÉVROSE OBSESStONNELLE FREUDIEN DANS LE CORPUS

Présentation

Après cette brève récapitulation historique des origines de la névrose obsessionnelle, Freud apparaît comme étant l'instigateur d'une rupture épistémologique profonde eu égard à ses prédécesseurs. Il s'oppose d'une part à la conception de l'américain Beard et du viennois Krafft-Ebing quant à l'assimilation des obsessions à la neurasthénie et d'autre part, bien sûr, à la thèse de Janet qui relie l' obsessiort à la psychasthénie. Freud s'érige tout particulièrement contre l'interprétation d'affaiblissement des capacités intellectuelles que défend Janet.
Il est à remarquer que la névrose obsessionnelle se présente comme la catégorie nosologique ayant subi le plus de remaniements dans le corpus freudien. Freud n'a eu de cesse de la poser comme une structure singulière et originale par une comparaison permanente avec d'autres catégories nosologiques: hystérie, phobie, névrose d'angoisse, troubles de caractère, perversions, dépression, paranoïa, schizophrénie. Ne déclare-t-il pas lui-même, en 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse que « la névrose obsessionnelle est assurément l'objet le plus intéressant et le plus gratifiant de l'investigation analytique» ? Si l'on s'arrête à la traduction littérale de zwangneurose, on obtient, en français, le terme névrose de contrainte. Ainsi le mot zwang est-il utilisé par Freud, dès L'Esquisse d'une psychologie scientifique et jusqu'à la fin de son œuvre, pour désigner le mode de fonctionnement et de manifestation des processus primaires. Les termes bahnungzwang (contrainte de frayage) ou associationszang (contrainte d'association) ou encore zwangscharakter (caractère de contrainte) révèlent, qu'au-delà même du champ des névroses obsessionnelles, le fonctionnement de l'inconscient est tout entier régi

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par ces phénomènes de contrainte, ce qui ouvre la question du déterminisme des processus inconscients sous couvert de la causalité psychique. Ainsi les problèmes que pose la névrose obsessionnelle se trouvent être en résonance avec des enjeux fondamentaux liés à la validité même de la conception de sujet. Sujet ou objet, il semble que ce doute-là soit au cœur de la problématique obsessionnelle. Mais peut-être s'avère-t-il nécessaire d'introduire une nuance car si le terme zwang en allemand désigne bien la contrainte, il s'agit de la contrainte à penser qui fonde les obsessions. Or, la contrainte à agir, qui génère les compulsions, n'est pas tout à fait de même nature. On ne peut en effet confondre, dans un unique registre, les pensées et les actes qui répondent à deux fonctionnements psychiques distincts. Garder le terme de névrose de contrainte, comme le préconise Jean Laplanche, c'est marquer que le processus névrotique se développe essentiellement dans le registre de l' activité de pensée, engendrant des représentations obsédantes.

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Chapitre I LE DÉGAGEMENT PROGRESSIF DE LA SPÉCIFICITÉ PSYCHOPATHOLOGIQUE DE LA NÉVROSE OBSESSIONNELLE

1 Temps premier: la névrose obsessionnelle comme dialecte de I'hystérie

Cette formule, désignant la névrose obsessionnelle comme le «dialecte de I'hystérie », apparaît dès les premières pages de L'Homme aux rats. On la retrouve auparavant dans Névropsychoses de défense, en 1894, et jusqu'en 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse. Pourquoi ce terme de «dialecte»? Entre 1894 et 1896, Freud cherche à poser l'étiologie traumatique des névroses. Les hystériques comme les obsédés refoulent des événements traumatiques d'origine sexuelle et souffrent de réminiscences. Dans la névrose obsessionnelle, le trauma est plus précoce. Contrairement à I'hystérie, il a été vécu de façon active et a été source de jouissance. Dans tous les cas de névrose obsessionnelle, Freud précise qu'existe un substratum de symptômes hystériques et donc une première expérience de séduction passive. Dans I'hystérie, la somme d'excitation liée au refoulé utilise le «langage d'organes ». C'est la conversion. La névrose obsessionnelle dissocie l'affect de la représentation pour le déplacer vers une représentation anodine. Les 21

idées obsédantes sont générées par ce travail de substitution et de déplacements successifs obéissant à un déroulement temporel polyphasique. Ainsi, sur le plan étiologique, névrose obsessionnelle et hystérie différent selon la date du trauma, antérieure dans la névrose obsessionnelle, et selon le type du trauma qui est de nature agressive et perverse dans la névrose obsessionnelle et s'accompagne d'une jouissance. Sur le plan topique et dynamique, la prématuration de l'enfant confère à la pathogénie du trauma une valeur particulière. Le rôle révélateur de la puberté est mis en exergue pour la première fois. Ce processus d'après-coup qui introduit la dynamique de la temporalité dans la conception du fonctionnement psychique instaure une catégorie de causalité psychique spéciale qui confère au désir ses assises mnésiques. Dans Les Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense (1896), Freud spécifie plus avant le caractère propre à la névrose obsessionnelle. Contrairement à I'hystérie, la capacité de conversion n'opère pas ici. Le trait dominant réside dans la distinction entre l'idée et l'état émotif. L'idée subit des mutations, l'affect reste inchangé. En outre, le déroulement polyphasique propre à la névrose obsessionnelle fait d'elle la plus représentative des névroses de défense. Un temps premier se révèle, marqué par le trauma. C'est seulement au temps second, généralement situé à la puberté, qu'à la faveur d'un événement fortuit, les traces mnésiques enfouies vont se voir réactivées. Une première série de défenses apparaît alors, que Freud nomme «symptômes primaires de défense », s'exprimant par une tendance au scrupule et au remords. Dans un troisième temps, le retour du refoulé crée l'obsession véritable. Il s'opère un double déplacement où le présent remplace le passé et le non-sexuelle sexuel, accompagné d'affects de reproche et de déplaisir. Freud, dans les Lettres à Fliess figurant dans Naissance de la psychanalyse, écrit à ce propos:« L'obsession résulte d'un compromis exact au point de vue de l'affect et de la catégorie mais déformé par son déplacement chronologique et par le choix analytique du substitut. » Le quatrième et dernier temps voit apparaître les défenses secondaires comme des mécanismes de protection s'exerçant sous la
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forme de compulsions, de vérifications et de rituels qui eux-mêmes s'obsessionnalisent. La multiplication des défenses et la génération de nouveaux symptômes donnent à cette névrose son caractère prégnant de névrose marquée par la contamination. Cette contamination par contact intègre la dimension de contiguïté. Dans Obsessions et phobies (1895), Freud pose la phobie comme situation intermédiaire entre I'hystérie et la névrose obsessionnelle. La phobie qui est la manifestation psychique de la névrose d'angoisse, génère ce que Freud nomme, dans une lettre à Fliess, une «représentation limite », susceptible de se déplacer sur une représentation connexe et qui peut aussi changer de nature et devenir obsédante. Ainsi, en 1913, dans La Disposition à la névrose obsessionnelle, Freud aborde le cas d'une patiente présentant au début une hystérie d'angoisse qui se transforme en névrose obsessionnelle. À travers l'appellation « hystérie d'angoisse», Freud pose l'analogie structurale de la phobie avec I'hystérie de conversion. Le cas de cette patiente est donc prototypique de la traduction d'un même contenu inconscient en deux dialectes différents qui sont respectivement I'hystérie d'angoisse et la névrose obsessionnelle.

2 Temps second: la névrose obsessionnelle comme l'incarnation d'une religion privée

Hypothèse freudienne du refoulement analogon du refoulement organique.

originaire posé comme

À partir de 1897, Freud renonce comme l'on sait à sa neurotica. La théorie de la séduction reposant sur une origine traumatique réelle et événementielle, révélant un déterminisme issu de ce que Freud appelle « réalité» ou « vérité matérielle », se voit remplacée en partie par une approche visant à soutenir le rôle majeur du fantasme comme 23

promulgateur de la vie psychique. Or, à y regarder de près, le premier modèle ne sera jamais totalement abandonné par Freud. Par référence à l'hystérie, il servait de preuve à la théorie des névroses en prônant l'existence effective d'une sexualité infantile et de son traitement psychique différencié. Ce schéma de la séduction rendu bipolaire par cette dialectique mode passif / mode actif ou mode hystérique / mode obsessionnel est réaffirmé par Freud quelques années plus tard, en 1924, dans une note ajoutée au texte de 1896, Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense, où il écrit: « En ce temps-là, je ne m'entendais pas encore à faire la différence entre les souvenirs réels et les fantaisies des analysés sur leurs années d'enfance. En suite de quoi j'attribuais au facteur étiologique de la séduction un caractère significatif et une validité générale qui ne lui reviennent pas (...) Cependant tout ce qui est contenu dans le texte ci-dessus n'est pas à rejeter. À la séduction reste conservée une certaine significativité pour l'étiologie et je tiens même, aujourd 'hui encore, pour pertinents nombre de développements psychologiques. » La fameuse lettre à Fliess où Freud lui confie qu'il ne croit plus à sa neurotica est datée du 21 septembre 1897. Or, dans une lettre en date du 14 novembre 1897, soit à peine deux mois plus tard, Freud écrit: « Le souvenir dégage maintenant la même puanteur qu'un objet actuel. De même que nous détournons avec dégoût notre organe sensoriel (tête et nez) devant les objets puants, de même le préconscient et notre compréhension consciente se détournent du souvenir. C'est là ce qu'on appelle refoulement. » En quoi ce passage est-il donc si important pour ce qui nous concerne? Il semble qu'ici la volonté de Freud soit de prodiguer une base « organique» et « phylogénique» au refoulement, en l'articulant au point d'origine des formations réactionnelles qui sont au cœur de la névrose obsessionnelle. Dans l' œuvre de Freud, on peut compter en tout six références ayant trait au refoulement organique. Les deux premières se trouvent respectivement dans les lettres à Fliess en date du Il janvier 1897 et du 14 novembre 1897. La suivante apparaît, en 1909, en conclusion de l'analyse de L'Homme aux rats. Enfin, en 1912, Freud en parle dans l'essai intitulé, Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse, et, en 1929, dans des notes figurant dans Malaise

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