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La presse écrite d'Afrique francophone en question

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Au début des années 1990, le "printemps démocratique" de l'Afrique a permis la libéralisation de la presse et l'installation du multipartisme. Pourtant, 20 ans après, la presse écrite d'Afrique francophone demeure relativement faible. Ce livre analyse l'état de la presse écrite d'Afrique francophone et évalue ses chances pour l'avenir.

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Ajouté le 01 septembre 2009
EAN13 9782296219922
Langue Français
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La presse écrite d’Afrique francophone en question

Essai nourri par l’analyse de l’essor de la presse française

Pierre Daubert

La presse écrite d’Afrique francophone en question
Essai nourri par l’analyse de l’essor de la presse française

Préface de Hervé Bourges Postface de Alfred Dan Moussa

Remerciements

Merci à Cristèle Magnout pour son travail de recherche documentaire et merci au CFPJ pour l’avoir accueillie. Merci à Elisabeth Paquot et aux anciens collègues du Gret pour leur contribution indirecte à cet ouvrage. Merci à Cécile Thimoreau, Christine Avel, Denis Decraene, Florence Minéry, François Barlet, François Laibi, Laurent Passicousset, Marc Rodriguez, Michel Leroy, Michel Philippart, Nathalie Gauthier, Polydor Muboyayi, Pius Njawé, Tidiane Kassé, Véronique Garé et Zio Moussa pour leur relecture critique et leur aide. Merci enfin à Hervé Bourges et à Dan Moussa pour leur disponibilité, leurs encouragements et leur soutien.

Couverture : Le parlement debout, peinture de Moke fils (RDC), 2008

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com

diffusion.harmattan@wanado.fr

harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-07812-3 EAN : 9782296078123

Préface par Hervé Bourges

Pour avoir travaillé une dizaine d’années en Afrique, dont six au Cameroun, j’ai la chance de bien connaître l’Afrique et ses médias. Mes « années africaines » ont commencé en 1968, avec une mission qui m’était confiée par le ministre de la Coopération : évaluer la faisabilité d’une école de formation interétatique en Afrique francophone. Le chantier était immense. Dans l’Afrique d’alors, occupée à gérer la décolonisation et œuvrant pour son développement, le renforcement de la communication était une évidente nécessité. A Dakar, Léopold Sédar Senghor, visionnaire, avait mis en place une école de journalisme au sein de l’Université, intitulée Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI). Mes recommandations pour l’Afrique centrale, qui s’appuyaient sur l’expérience de Dakar, ont débouché en octobre 1970 sur la création d’une école similaire basée au Cameroun : l’ESIJY, rebaptisée plus tard l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information du Cameroun (ESSTIC). La direction m’en a été confiée et c’est ainsi que j’ai pu me consacrer, six années durant, à la tâche exaltante de former une génération de journalistes d’Afrique francophone. J’ai gardé sur le continent de nombreux amis et j’ai souvent l’occasion d’y retourner. Aux divers postes que j’ai occupés par la suite, j’ai eu soin, chaque fois que je le pouvais, de valoriser l’Afrique et de créer des opportunités de collaboration avec les acteurs des médias et d’entretenir le dialogue des cultures. J’ai eu la chance de présider en 1988 à la création de Canal + Afrique – aujourd’hui Canal Horizons. Plus récemment, de 2001 à 2007, alors que j’assurais la présidence de l’Union Internationale de la Presse Francophone (UPF), j’ai retrouvé de nombreux collègues africains. C’est l’un d’entre eux, mon excellent ami Alfred Dan Moussa, de la Côte d’Ivoire, qui m’a succédé à ce poste. Mais revenons en arrière. Il y a maintenant vingt ans s’ouvrait en Afrique la séquence que l’on qualifie communément de « printemps démocratique ». Tous les amis sincères de l’Afrique ont vécu les bouleversements de ces années 1989-1992 de manière intense. J’ai le souvenir des propos du Président Mitterrand, à La Baule : « C’est le

chemin de la liberté sur lequel vous avancerez, en même temps que vous avancerez sur le chemin du développement. » Formidable perspective pour des pays qui n’avaient connu depuis l’indépendance que des régimes autoritaires ! Il est vrai que ce « printemps des promesses » a été suivi d’un relatif désenchantement. Mais la démocratie ne s’installe pas du jour au lendemain. J’ai la conviction que le virage démocratique de l’Afrique, aussi incomplet et imparfait soit-il, finira par porter ses fruits. La libéralisation s’est concrétisée par la liberté d’expression et le pluralisme politique. De très nombreux journaux sont apparus ; c’est le début de la presse privée en Afrique francophone. Vingt ans après, ce livre nous donne une occasion de dresser un premier bilan. C’est un livre singulier, car il est tourné vers les acteurs de la presse africaine, mais il s’ouvre par un exposé sur l’histoire de la presse française. Ce choix peut surprendre, mais il a un intérêt évident : en rappelant les difficultés et les moments de perdition de la presse française, il aide à comprendre et à relativiser les difficultés et les errements de la presse africaine. La trajectoire française montre à loisir combien le chemin vers la liberté de la presse est long et parsemé d’embûches. L’expérience française n’est pas exemplaire. Et de fait, ce n’est pas à ce titre qu’elle est présentée dans ce livre. L’auteur cherche à exploiter les enseignements d’une expérience, ce qui n’était possible qu’à une seule condition : replacer soigneusement cette expérience dans son contexte. J’approuve d’autant plus cette approche que j’avais moi-même écrit, dans mon livre De mémoire d’éléphant (Grasset, 2000), que l’expérience de la France en matière de communication pouvait être utile à nos partenaires africains, « à condition de ne jamais oublier qu’il lui a fallu près de deux siècles pour que la liberté d’opinion et d’expression, inscrite dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, trouve sa traduction dans la liberté de communication audiovisuelle. » Impossible dans ces conditions de se poser en donneurs de leçons ! Le deuxième intérêt de cette mise en perspective est de faire ressortir nettement les entraves au développement de la presse africaine. En identifiant rigoureusement les « ingrédients » d’un succès, on éclaire du même coup les freins. Bien sûr, l’analphabétisme représente en Afrique une barrière naturelle à l’élargissement du lectorat. Mais il y a d’autres facteurs auxquels on pense moins spontanément, et surtout il existe entre les divers freins des interactions négatives, ce qui est bien mis en évidence dans l’ouvrage.

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L’ambition déclarée de Pierre Daubert, avec ce livre, est de nourrir la réflexion sur l’avenir de la presse écrite africaine. Mais on devine une ambition sous-jacente : nourrir le débat sur la contribution de la presse à la bonne gouvernance et à la vie démocratique. « Ce qui se joue actuellement en Afrique, nous dit-il, derrière l’enjeu de consolidation de la démocratie, c’est le changement en profondeur des pratiques de gouvernance (…) Tant que les mauvaises pratiques n’auront pas été abolies, les africains jugeront qu’ils n’ont pas encore accédé à la démocratie. Ou pire : que la démocratie n’a rien apporté. C’est pourquoi la cause de la bonne gouvernance se confond si puissamment avec celle de la démocratie. » Et d’ajouter que la presse, pour peu qu’elle soit forte, peut être un formidable levier pour la bonne gouvernance. C’est bien là en effet que réside l’enjeu principal. Une presse forte et professionnelle peut apporter une puissante contribution à la bonne gouvernance et à l’État de droit. Or, aujourd’hui, malgré toute sa bonne volonté, la presse africaine n’est pas en capacité de jouer un rôle de contre-pouvoir. Après être passée par des moments euphoriques, au début des années 1990, elle s’est peu à peu enfoncée dans la crise. Les raisons et les conséquences, parfois tragiques, sont bien décrites dans la deuxième partie du livre. La presse a été tantôt victime de la reprise en mains par le pouvoir politique, tantôt elle s’est faite l’agent d’inadmissibles débordements. Elle en a perdu au passage l’estime d’une partie du public. En comparaison, la radio et la télévision sont plus mesurées et plus populaires. L’adoption de nouvelles lois sur la presse et le mouvement de structuration professionnelle engagé dans les années 1990 n’ont pas suffi à relancer la presse écrite. J’ai particulièrement suivi la mise en place des organismes de régulation, ponctuée en 1998 par la création du Réseau des Instances Africaines de Régulation de la Communication (RIARC). Il est évident que ces instances manquent de moyens et que les conditions de leur indépendance sont rarement garanties. De même, les efforts en faveur de la formation des journalistes sont insuffisants. J’ai déjà eu l’occasion de déplorer que la France ait relâché ses efforts de coopération dans ce domaine, alors que, comme le souligne justement l’auteur, les besoins en formation ont explosé avec la libéralisation des médias. Comment redresser la situation ? C’est une chose en effet que d’analyser les raisons d’une crise, c’en est une autre de dégager des lignes d’action concrète. C’est ici que ce livre sera le plus utile. Il ouvre des pistes pour la réflexion des professionnels africains. Il le fait

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en prenant parfois le contre-pied des positions classiques, par exemple en soulignant les effets pervers de l’aide économique à la presse ou en encourageant le développement d’une presse populaire. Il ouvre des pistes, mais sans trop les approfondir, au point que certains lecteurs resteront peut-être sur leur faim. Par exemple, il aborde un peu vite les conséquences du développement d’Internet pour la presse écrite d’Afrique. Il provoque aussi notre curiosité en abordant sans les approfondir les avantages comparatifs de la presse d’Afrique anglophone. Il faudrait lui en faire le reproche si les intéressés n’avaient pas le pouvoir de se saisir eux-mêmes des pistes ouvertes pour les explorer et les approfondir à leur guise. Mais ce serait leur faire injure. Les éditeurs et journalistes africains connaissent mieux que quiconque les problèmes évoqués. La difficulté, pour eux, consiste à prendre suffisamment de recul pour imaginer, en lien avec les pouvoirs publics et les partenaires extérieurs, les voies et moyens pour engager le « cercle vertueux » du développement de la presse écrite. Voilà pourquoi je leur recommande chaleureusement ce livre. Il constituera un support dynamique à leur réflexion. Puis, dans un passage de témoin confraternel et symbolique, je laisserai le soin à Alfred Dan Moussa de porter dans la postface son regard de journaliste africain sur ces propositions. Très bonne lecture !

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Hervé Bourges

Docteur d’État en Science politique, Hervé Bourges est tout d’abord rédacteur en chef de Témoignage chrétien (1961), puis il crée, en 1970, l’Ecole Supérieure Internationale de Journalisme (ESIJ) de Yaoundé (Cameroun), qu’il dirige jusqu’en 1976. Il est peu après appelé à la direction de l’ESJ de Lille qu’il quitte en 1980, pour devenir porte-parole de l’Unesco et directeur de la communication jusqu’en 1982. Il exerce ensuite des responsabilités de premier plan dans l’audiovisuel. De 1982 à 1983, il dirige RFI avant de devenir Président Directeur Général (PDG) de TF1 (1983-1987) jusqu’à la privatisation de la première chaîne française. Entre 1987 et décembre 1990, il devient PDG de Radio Monte Carlo et de Radio Nostalgie, Président de Canal+ Afrique et PDG de la Sofirad. Nommé par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA), en décembre 1990, PDG d’Antenne 2 et FR3, il crée en 1992 la marque France Télévisions (France 2 et France 3). A l’issue de son mandat en 1993, il est nommé ministre plénipotentiaire et ambassadeur de France auprès de l’Unesco. En 1995, le Président François Mitterrand le désigne comme président du CSA, fonction qu’il assume jusqu’à la fin de son mandat, en 2001. De 2000 à 2007, il préside l’Union internationale de la Presse Francophone (UPF). Enfin, en 2008, il remet le rapport Pour une Renaissance de la Francophonie au secrétaire d’État chargé de la Coopération et de la Francophonie.

Bibliographie
L’Algérie à l’épreuve du pouvoir, préf. de Jacques Berque, Professeur au Collège de France, Paris, Grasset, 1967. La Révolte étudiante, Paris, Seuil, 1968. Coll. L’histoire immédiate. Décoloniser l’information, Paris, Cana, 1978. Les Cinquante Afrique, avec Claude Wauthier, préf. de Joseph KiZerbo, postface de Samir Amin, 2 vol., Paris, Seuil, 1979. Coll. L’histoire immédiate.

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Pouvoir, information et développement en Afrique, Doctorat d’État de Science politique, Lille, Université de Lille II, thèse, 1981. Le Village planétaire, l’enjeu de la communication mondiale, en collaboration avec Jules Gritti, préf. de Amadou Mahtar M’Bow et Jacques Fauvet, Dakar, Nouvelles éditions africaines, 1986. Une Chaîne sur les bras, Paris, Seuil, 1987. Coll. L’histoire immédiate. Un Amour de télévision, avec Pascale Josèphe, Paris, Plon, 1989. La Télévision du public, Paris, Flammarion, 1993. De Mémoire d’éléphant, Paris, Grasset, 2000. Sur la télé : mes 4 vérités, Paris, Ramsay, 2005. Léopold Sédar Senghor. Lumière noire, Paris, Mengès, 2006. Ma rue Montmartre, Paris, Ramsay, 2006.

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Avant-propos

« Le revolver que tout officier porte à sa ceinture n’est pas fait que pour les chiens. » Des incartades de ce type, la presse écrite africaine en regorge. Attaques personnelles, injures, voire même appels au crime à peine déguisés, les dérapages sont si courants qu’ils n’étonnent plus personne. Pourtant, ce n’est pas à un journal africain que nous devons cette méchante sortie, mais à un journal français. Certes l’article est ancien et le journal en question n’existe plus – c’était La France libre, en janvier 1898, nous étions en pleine Affaire Dreyfus1 – mais il ne s’agit pas d’un dérapage isolé. Il fut un temps où la tonalité de la presse française était proche de celle de la presse africaine d’aujourd’hui. Y compris, ce qui est plus drôle, dans le style et les tournures. Par exemple, lorsqu’un journal s’en prend à un président de la République, évoquant « la liquéfaction des circonvolutions cérébrales, si augustes soient-elles » ; ou lorsqu’un autre attaque le ministre de l’Intérieur en exercice : « Des gens profondément versés dans les sciences mathématiques ont calculé que l’homme du monde qui, dans un temps donné, peut lancer le plus de mouchards et le plus de paroles dans la circulation, c’est le ministre de l’Intérieur. […] C’est lui aussi qui peut parler le plus longtemps sans penser. » Tout y est : injure, ironie grinçante, manière détournée. Incidemment, le ministre visé (par le Charivari, en 1832) est Adolphe Thiers, l’une des grandes figures de la vie politique française du XIXe siècle ; et l’homme des circonvolutions cérébrales est Raymond Poincaré, président de la République, attaqué par L’homme enchaîné2, le journal de son futur président du Conseil, Georges Clemenceau. Que l’on élargisse la comparaison, au-delà du style et de la déontologie, et l’on sera frappé par l’étendue des points de ressemblance. Partant de zéro ou presque, la presse française de 1820 et la presse africaine des années 1990 ont emprunté, dans les premiers temps, quasiment les mêmes chemins : polarisation sur les questions
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Source : Le siècle de la presse, Christophe Charle, Seuil. L’article fut censuré. Extrait de « Clemenceau » par Jean-Baptiste Duroselle.

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politiques, lectorat limité et élitiste, équilibre économique précaire, censure, autocensure, contraintes matérielles. Dans les deux cas, on a lutté pour la liberté d’expression, on a connu la prison, les amendes, les suspensions, on s’est compromis avec les milieux politiques et financiers. Naturellement, il y a aussi des différences, et elles sont de taille. En Europe, l’émergence de la presse écrite s’est faite à l’exclusion de tout autre média, tandis qu’en Afrique, la radio, et à un degré moindre la télévision, ont occupé sinon d’emblée du moins rapidement une place de choix dans l’univers médiatique. Mais les similitudes étaient suffisamment nombreuses pour éveiller la curiosité : si les premiers pas sont comparables, peut-être les évolutions le seront-elles également ? Auquel cas la mise en perspective du cas français pourrait nourrir la réflexion des médias africains, celle de ses censeurs et de ses soutiens. Voilà l’hypothèse de base de cet essai. Il offre de réfléchir aux conditions du développement de la presse écrite africaine. Précisons bien que la comparaison a pour but de servir l’analyse. Il ne s’agit pas de donner quitus à ceux des journalistes ou des éditeurs africains qui se complaisent dans le mauvais journalisme, au prétexte que d’autres sont passés par là avant eux. Une question vient tout de suite à l’esprit : la comparaison à partir de temporalités si éloignées est-elle valide ? Peut-on valablement comparer l’Afrique de l’an 2000 et l’Europe de 1850, l’époque d’Internet et celle de la machine à vapeur ? La temporalité, en sociologie, politique ou économie comparée, est un élément de portée relative. Deux événements éloignés au calendrier peuvent être frappants de proximité lorsqu’on les dépouille de leur modernité temporelle respective. C’est ici précisément que réside la condition d’une comparaison utile : faire la part du contextuel pour n’exploiter que les dimensions intemporelles. C’est aussi à cette condition que l’histoire nous est précieuse. Les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, le passé s’offre à qui veut l’exploiter, pour mieux comprendre ou mieux anticiper. Et pour ce qui est de l’homme, dans le fond il n’agit pas très différemment d’un lieu à l’autre, ni même à travers les époques. Les Occidentaux, lorsqu’ils s’exaspèrent de voir l’Afrique engluée dans les conflits ethniques, oublient par où ils sont passés eux-mêmes. Ou plutôt, le plus clair du temps, ils ne le savent pas. Eux aussi pourtant ont eu leurs enfants soldats ; eux aussi ont usé des générations entières dans des conflits d’une longueur et d’une intensité dont on n’a plus idée aujourd’hui. Et que dire du temps nécessaire à l’ancrage de la démocratie ? L’erreur la

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plus commune est de juger l’Afrique dans une comparaison avec l’Occident de présent à présent, pied à pied. Ce faisant, on compare des processus achevés et des processus dynamiques, un point d’arrivée et un état intermédiaire. Nous serions moins sévères avec la presse africaine, ou nous le serions mieux, c’est-à-dire plus utilement, si nous prenions en compte sa grande jeunesse. Le périmètre de notre comparaison se limitera, si l’on peut dire, à la presse écrite. Outre le fait déjà mentionné qu’en France elle fut longtemps l’unique média, en Afrique elle joue un rôle de creuset du journalisme que n’ont pu lui contester jusqu’à aujourd’hui ni la radio ni la télévision. En son temps, Zola disait de la presse écrite : « C'est la seule école virile, à cette heure ; c'est là qu'on se frotte aux hommes et qu'on se bronze ; c'est encore là, au point de vue spécial du métier, qu'on peut forger son style sur la terrible enclume de l'article au jour le jour. »3 Il s’adressait en l’occurrence aux jeunes écrivains. Mais ces mots pourraient s’appliquer à la presse écrite d’Afrique. C’est l’école virile par excellence, c’est là qu’on polémique, que les idées s’affrontent, et que la liberté de la presse s’exerce de la façon la plus étendue. Pourquoi comparer un seul pays d’Europe avec un ensemble de pays d’Afrique ? Et pourquoi la France ? Il faut s’expliquer sur ce point, et même le faire avec soin, comme toujours dès lors qu’il s’agit de rapprocher la France et l’Afrique. Précisons d’abord que l’Afrique dont il sera question ici est l’Afrique subsaharienne francophone. Elle compte dix-huit pays d’expression francophone. Quinze sont d’anciennes colonies françaises4 et trois d’anciennes colonies belges5. Au-delà même du fait colonial, cet espace linguistique a une histoire politique en partage : les dates de décolonisation sont regroupées, les États indépendants ont suivi des politiques assez convergentes, la revendication démocratique du début des années 1990 s’est propagée dans l’ensemble de l’espace francophone. Les similitudes s’étendent aux questions de société, d’économie, de culture et aux dynamiques de développement. Du point de vue de la presse enfin, les trajectoires sont relativement homogènes et les exceptions sont aisées à délimiter.
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Adieux ; Le Figaro, 22/09/1881. Bénin, Burkina Faso, Cameroun, république du Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Guinée Conakry, Mali, Mauritanie, Niger, République centrafricaine, Sénégal, Tchad, Togo. 5 Burundi, République Démocratique du Congo et Rwanda.

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En Europe, l’histoire de la presse, en France, en Angleterre ou au Portugal, pour ne citer que quelques pays, a suivi des voies différentes. Toutes les évolutions ont débouché sur la démocratie et la libéralisation de la presse, mais les calendriers sont à ce point décalés, la manière si différente, que nous aurions dû en passer, avant d’en arriver au fait, par de fastidieux récits historiques. L’important étant d’analyser et de restituer dans la clarté les différentes étapes d’un processus de développement de la presse dans un environnement en mutation, le choix d’un seul pays offrait davantage de facilité et de cohérence. Ajoutons que la France est un champ de référence traditionnel pour les pays africains d’expression francophone. Ne fut-ce que par commodité, les journalistes francophones se réfèrent souvent à l’expérience française, comme ceux d’expression anglaise regardent d’abord vers la Grande-Bretagne. L’épopée de certains journaux français a fait rêver bien des éditeurs africains, et le célèbre J’accuse, de Zola, a inspiré des centaines de pamphlétaires africains. Une dernière remarque enfin. L’histoire de la presse, en France comme en Afrique, est connue. Ce petit ouvrage ne prétend rien apporter, d’un strict point de vue historique, qui n’ait déjà été écrit par d’autres. Sa singularité tient au mode de relation de ces deux histoires, à leur mise en regard, et surtout à la discussion finale, qui forme la troisième partie du livre. Les deux premières parties ayant abondamment emprunté à la littérature spécialisée, citons les ouvrages qui ont nourri cet essai. Pour la partie française, les références principales sont Histoire générale de la presse française, de Claude Bellanger ; Le siècle de la presse, de Christophe Charle ; Médias et journalistes de la république et La presse régionale, de Marc Martin ; La presse en France des origines à 1944, de Gilles Feyel ; et L’invention du journalisme en France, de Thomas Ferenczi. Pour la partie africaine, le premier chapitre emprunte beaucoup aux travaux de André-Jean Tudesq, notamment Journaux et radios en Afrique aux XIXe et XXe siècles. Le récit des périodes récentes est nourri par les informations accumulées par l’auteur au fil de sa collaboration passée avec le Gret, et par une quarantaine d’ouvrages ou d’articles, au premier rangs desquels figurent Le rôle de la presse écrite dans la transition démocratique en Afrique, de Renaud de la Brosse, Presse et démocratie en Afrique francophone, de Marie-Soleil Frère, les travaux du Gret et de l’institut Panos, et Le temps des

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journalistes, de Thierry Perret. Une bibliographie plus complète est annexée.

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Chapitre 1
L’essor de la presse écrite en France

1.

La presse sous la Restauration (1814–1830)

Je réclame la liberté de la presse avec la conscience d’un sujet fidèle, fermement convaincu qu’il combat pour la sûreté du trône6. René de Chateaubriand

Suivant l’angle privilégié, le point de départ de la presse française se trouve à des dates différentes. Si l’on s’attache au concept même de journal, le premier a été créé en 16317, et le premier quotidien date de 17778. Si l’on s’intéresse à la liberté de la presse, à condition de laisser de côté les « mazarinades » du temps de la fronde, vers 1650, la date fondatrice est la révolution de 17899. En vérité, de même que la Révolution elle-même est la conséquence d’un processus déjà largement engagé sous la monarchie, la liberté de la presse est une idée qui avait déjà fait son chemin avant 1789. En 1785, on trouvait en France 82 périodiques de plus de trois ans, et, selon Gilles Feyel, le lectorat était de l’ordre d’un demimillion de personnes – à raison de 6 à 8 lecteurs par exemplaire10. Les cahiers de doléance (1789) montrent que la liberté de la presse était demandée, sous certaines restrictions, par le Tiers État, par la noblesse, et même par une bonne partie du clergé, chose remarquable
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Extrait de De la Presse, René de Chateaubriand. La Gazette, dirigé par Théophraste Renaudot. 8 Le Journal de Paris. 9 Le terme « mazarinade » désigne les libelles et pamphlets abondamment diffusés en France du temps de la fronde (1648-1653), alors que le Cardinal Mazarin était au pouvoir. 10 Extrait de La presse en France des origines à nos jours de Gilles Feyel.

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