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LA SEXUALITE DANS LES SCIENCES HUMAINES

272 pages
Pendant longtemps reléguées à un statut marginal par les milieux scientifiques, notamment les sciences sociales, les études empiriques sur la sexualité se sont multipliées de façon significative avec l'apparition du sida, au début des années 80. Aussi les auteurs de cet ouvrage ont-ils voulu revisiter ou revoir le discours de ces sciences à propos de la sexualité : un bilan qui puisse éclairer, faciliter ou simplement inspirer de nouvelles recherches.
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LA SEXUALITÉ DANS LES SCIENCES HUMAINES

Collection Psychallalyse et Civilisatiolls dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécess~ùre pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pOUféviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

L'espace qfricain. Double regard d'un psychanalyste occillental et d'un dramaturge africain, CLAUDE BRODEUR. Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia Woo(f,
FRÉDÉRIC MONNEYRON.

De la culture à la pulsion, JOELBIRMAN. Les névroses toxique.ç et traumatiques, DAVIDMALDAVSKY. La symbolique de l'acte criminel. Une approche psychanalytique,
BENCHEIKH.

F.Z.E.

Psychanalyse

et société

postmoderne,

ROLAND BRUNNER.

Les aléas de la confiance, ADAM FRANCK TYAR. Le masculin, HORACIO AMIGORENA lIT FRÉDÉRIC MONNEYRON (cds).

Don Juan et Hamlet. Une étude psychanalytique. A. LEFEVRE Les nouvelles figures métap.\ychologique.ç de Nicolas Abraham et Maria Torok, FABIOLANDA. Bela Grunberger. Un psychanalyste dans le siècle, COLLECTIF. Névrose ou psychose..., MARIE-NoËLLEDANJOU.

Sous la direction de

Maria Andréa Loyola

LA SEXUALITÉ DANS LES SCIENCES HUMAINES
Traduction des textes en portugais (Brésil) : Daniel et Pierre Mérigoux

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Liste des auteurs: Michel Bozon Joël Birman Jurandir Freire Costa Alain Giami Maria Andréa Loyola Janine Pierret Margareth Rago André Rangel Rios Marilena Villela Correa

Titre original: A sexualidade nas ciências humanas @ Ed. UERJ, Rio de Janeiro, 1998

La traduction française: @ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8089-6

SOMMAIRE

AVERTISSEMENT

.9 Maria Andréa LOYOLA

SEXE ET SEXUALITÉ EN ANTHROPOLOGIE

19

Maria Andréa LOYOLA
SEXUALITÉETSOCIÉTÉ SEXUALITÉET RELATIVISME CULTUREL CULTUREET GENRE lA CONTRIBUTIONDESPIONNIERS SEXUALITÉETANTHROPOLOGIE D'AUJOURD'HUI lA DoMINATIONMASCULINE SEXUAUfÉ, REPRODUCTIONET SENTIMENTS BIBLIOGRAPHIE .20 .21 .24 .27 .29 .35 ..45 .50

ÉLEMENTS DE RÉFLEXION SUR LA PLACE ET LE SENS DE LA SEXUALITÉ DANS LA SOCIOLOGIE.

55

Janine PIERRET
UNE SOCIOLOGIE QUI INSTITUTIONNALISE LA SEXUALITÉ. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .56

UNE APPROCHERÉDUCTRICE RATIONNELLE LA SEXUALITÉ ET DE D'AUTRES CADRESPOURAPPRÉHENDERLASEXUALITÉ. EN GUISEDE CONCLUSION. BIBLIOGRAPHIE: Ouvrages:

64 ..67 70 72 72

Articles

73

6

QUELQUES RÉFLEXIONS CONCERNANT LE SEXE, LA SEXUALITÉ ET LA DIFFÉRENCE SEXUELLE DANS LE DISCOURS MÉDICAL
INfRODUCTION lE PARCOURS DElA SEXUALITÉ DANS MÉDECINE lA
SEXE ET REPRODUCTION: LES PERVERSIONS SEXOLOGIE: LE DISCOURS PSYCHIATRIQUE SUR

75
75 80 .85
90

Marilena VILLELA CORREA

UNE SCIENCE DE lA SEXUALITÉ?

CONSIDÉRATIONS GUISEDE CONCLUSION EN BIBLIOGRAPHIE:

94 .99

ÉROTISME, DÉTRESSE ET FÉMINITÉ. PSYCHANALYTIQUE DE LA SEXUALITÉ

UNE LECTURE 101 Joel BIRMAN

ENTREARSEROTICAETSCIENTIASEXUALIS CORPS, FANTASMEETÉCONOMIE SÉDUCTIONETTRAUMATISME. DESTINSDU RÉEL, DUTRAUMAET DE LASÉDUCTION SEXUALITÉINFANTILEET PERVERSITÉ POLYMORPHE CARTOGRAPHIESDU CORPSETÉCONOMIESDUSEXUEL PULSION, PASSIONET IRRUPTION AMOUR DESOI ET AMOURDE L'AUTRE lE PHALLUSET SES DESTINS REPRODUCTION SYMBOLIQUE FILIATION ET LA DETTESYMBOLIQUE FÉMINITÉET DÉTRESSE DÉTRESSEETÉROTISME BIBLIOGRAPHIE

101 105 108 111 113 115 121 123 127 129 131 134 137 139

7

SEXE ET AMOUR CHEZ SAINT AUGUSTIN

143
145 .. ... . . .. . .. .. 155 168

Jurandir FREIRE COSTA
SANS FRAUDENI FAVEUR: L'IDÉALVAINCUD'UN SEXEDISCRET
SANS MORT

NIPERTE: LERIJVE IDÉAL D'UNAMOUR SEREIN.

BIBLIOGRAPHIE

LE DÉSIR D'UNE SEXUALITÉ INNOMBRABLE

171

André RANGEL RIOS
HARAWAY: LES CYBORGSEr LA SEXUALITÉ D'APRÈSLE GENRE SEXUALITÉETHiSTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
DERRIDA: DELEuZE:

171 176

LA DÉCONSTRUCTlON DE LA BINARITÉ SEXUELLE.. .. . . .. . . . . .. . . .. ... 178 LES DEVOIRS ET LES N SEXES 181

MULTIPLICITÉET RISQUE. BIBLIOGRAPHIE

184 186

SEXUALITÉ ET IDENTITÉ DANS L'HISTORIOGRAPHIE BRÉSILIENNE. . . . . . . . . . . . ... .. . . . .. .. . .. .. ... . . .. . .. .. ... . .. .. . . . .187 Margareth RAGO lA TRISTESSE RÉSILIENNE B
lA JOIE DEVIVRE BRÉSILIENNE
MAISON DE MAÎTRE (CASA GRANDE) ET MAISON D'ESCLAVE
(SENZALA)

191
198 202 207 209 211

CONTREMODERNITÉURBAINE LE SENSSEXUELDE LA COLONISATION. CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE

8

REPRÉSENTATIONS ET
PSYCHOLOGIE SOCIALE

SEXUALITÉ ET PLURIDISCIPLINARITÉ

215

Alain GIAMI
PRÉAMBULE
REPRÉSENTATION PLURIDISCIPLINARITÉ ET REPRÉSENTATIONS E LA SEXUALITÉ... D
lEs NIVEAUX D'APPROCHE DES REPRÉSENTATIONS

215
216 ...
DE LA SEXUALITÉ :

220

UNMODÈLE 'ANALySE D 1 - Le niveau sociétal 2 - Le niveau des médiations 3 - Le niveau individueL
REPRÉSENTATIONS DE LA SEXUALITÉ ET REPRÉSENTATIONS DES PARTENAIRES SEXUELS À L'ÉPOQUE DU SIDA

224 224 226 226
227

DISCUSSION CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE:

234 235 236

DÉMOGRAPHIE

ET SEXUALITÉ.

243 Michel BOZON

LA DIFFICILE PRISE EN COMPTE DE LA SEXUALITÉ PAR LA DÉMOGRAPHIE L'OBSERVATION DÉMOGRAPHIQUE DE LA SEXUALITÉ: INDICATEURS, LIMITES ... SEXUALITÉ ET TRANSFORMATION DES TRNECTOIRES RAPPORTS DE GENRE ET SEXUALITÉ CONCEPTS,

244

249
CONWGALES

...... 253
256
: 260 264

...

COMPARAISONS CULTURELLES SUR LES COMPORTEMENTS SEXUELS LA CONTRIBUTION DE LA DÉMOGRAPHIE CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

265

AVERTISSEMENT

Maria Andréa Loyola

Ce livre est le résultat d'un séminaire réalisé les 7 et 8 juillet 1~97 au Centre d'Etudes des Populations de l'Université de l'Etat de Campinas (NepolUnicamp), en collaboration avec l'Institut de Médecine Sociale de l'Université d'État de Rio de Janeiro (IMS! UERJ). Coordonné par Maria Coleta de Oliveira, Elizabeth Doria Bilac et moi-même, ce séminaire! a été organisé dans le cadre de l'accord Capes-Cofecub, signé par l'IMSIUERJ et le Ce1}tre de Recherche en Médecine, Sciences Sociales et Société (CERMES). Le thème de la sexualité, qui a été abordé et discuté par le groupe de disciplines que nous réunissons aujourd'hui sous l'ample rubrique des sciences humaines, ou plus précisément des sciences de l'homme (puisque nous y incluons également la médecine, normalement classée parmi les sciences biologiques et de la santë), a surgi, en vérité, à partir d'une discussion qui a eu lieu entre quelques chercheurs brésiliens et français (qui, aujourd'hui, font partie de l'accord Capes!Cofecub déjà cité), au cours d'une rencontre informelle à Paris, en 1995. En fait, pendant longtemps reléguées à un statut marginal par les milieux scientifiques, notamment les sciences sociales, les études empiriques sur la sexualité se sont multipliées de façon significative avec l'apparition du sida, au début des années 80. Conçues dans l'intérêt de la médecine préventive (et souvent menées par des non-spécialistes, des épidémiologistes et par les médecins eux-mêmes), ces études sont surtout centrées sur le
1

Ce séminaire a bénéficié de l'indispensable collaboration du Rectorat de

l'Unicamp, Université de Campinas (État de Sao Paulo), du Capes/Cofecub, de la Fapesp et du CNPq, qui ont fourni l'infrastructure nécessaire à sa réalisation. Le présent ouvrage a eu le soutien financier de l'Agence Nationale de Recherches sur le sida (ANRS), qui a financé la traduction des textes écrits en portugais.
2

Pour des motifs de force majeure, les commentaires produits par les
du séminaire n'ont pas été inclus dans cette publication.

participants

10 comportement sexuel et les pratiques sexuelles, généralement limitées par la notion de risque, dans le sens épidémiologique du terme. Mais si, dans un certain sens, ces études attirent notre attention sur quelques aspects de la sexualité contemporaine, d'un autre côté elles ont contribué à ce que la sexualité soit fréquemment réduite à sa dimension purement comportementale, renforçant une conception non seulement réductrice et rationnelle, mais aussi biologisante et naturaliste de la sexualité, que quelques travaux d'obédience historique et féministe essayaient de "déconstruire". Dans la majeure partie des cas, comme ceux qui abordent le thème de la sexualité aujourd'hui ou qui l'ont fait dans le passé, elles s'appuient directement ou indirectement sur des schémas théoriques et conceptuels des sciences humaines, qui apparaissent, en fait, comme des présupposés rarement discutés. Aussi nous a-t-il paru essentiel de commencer par revisiter ou revoir le discours de ces sciences à propos de la sexualité, n'ayant pour prétention que celle d'effectuer un bilan des idées, thèmes, présupposés, notions, concepts et intérêts liés à la sexualité, qui puissent éclairer, faciliter ou simplement inspirer de nouvelles recherches dans ce secteur. Pour cette raison, il a été demandé à chacun des participants qu'ils effectuent ce parcours. Au départ, chacun dans sa discipline; puis, par la suite, durant le séminaire et en commun avec les autres spécialistes. Les résultats obtenus ont été hétérogènes. D'un côté, à cause de la spécificité de chaque discipline, de l'autre, selon la façon personnelle adoptée par chaque intervenant pour répondre à la demande. Quelques intervenants, parmi lesquels je m'inclus, ainsi que Janine Pierret et Marilena Villela Corrêa, ont fait un bilan, bien que partiel (d'ailleurs il aurait été impossible de faire autrement dans un travail de ce type), de la façon dont la sexualité a été abordée dans quelques-unes des principales œuvres ou par quelques-uns des principaux auteurs des disciplines dont ils s'étaient chargés: l'anthropologie, la sociologie et la médecine. Joël Birman a adopté une perspective semblable par rapport à la psychanalyse; il s'est centré, toutefois, sur l'œuvre de Freud. Jurandir Freire Costa, aussi, s'est dédié à un

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seul auteur, Saint Augustin, pour parler de la morale sexuelle chrétienne. Pour la philosophie, André Rios a, lui, choisi, non pas un auteur, mais un problème: la binarité des sexes, ou la binarité des genres. Margareth Rago, de son côté, s'est penchée sur un cas spécifique, analysant la sexualité non comme elle apparaît dans les différentes histoires de la sexualité, mais plutôt comme elle est traitée par les historiens qui l'ont placée au centre de la formation de l'identité du Brésilien. Alain Giami et Michel Bozon, qui se sont chargés de la Psychologie Sociale et de la Démographie, ont discuté les problèmes posés par l'étude de la sexualité de nos jours et ont présenté des modèles d'analyse tournés vers la recherche empirique, qualitative et quantitative, respectivement. En un certain sens, ce séminaire nous a ramenés au point de départ ou au problème d'origine: la difficulté d'obtenir une vision univoque de la sexualité. Cela peut être attribué, soit au fait que la sexualité soit souvent évoquée pour cautionner certaines réalités dont les fondements ne découlent pas de son ordre, soit, comme en témoignent les différents auteurs de ce livre, au fait qu'elle puisse être abordée selon différents points de vue, et que sa délimitation ou sa conceptualisation peuvent varier suivant les schémas conceptuels utilisés. Ainsi, la sexualité peut-elle être envisagée par rapport à la famille, à la parenté, au mariage et aux alliances (Loyola et Pierret), ou bien comme une menace pour l'ordre social (Pierret et Corrêa). Elle peut encore être approchée comme étant constitutive de la subjectivité (Birman et Costa) et/ou de l'identité individuelle (Birman et Rios) et sociale (Rago); comme représentation (Giami), ou comme désir (Birman et Rios); comme un problème biologique ou génétique (Corrêa), politique (Loyola) et moral (Costa) ou, plus directement et simplement, en tant qu'activité sexuelle (Bozon). Il n'existe pas d'approche unitaire de la sexualité, ni parmi les disciplines considérées, ni au sein de chacune d'elles, et la pluridisciplinarité (Giami) - ou la polysémie (Birman) - qui caractérise la sexualité comme objet d'étude, doit être comprise comme une tentative d'articulation entre des approches situées à différents niveaux. Cependant, quelques aspects ou points communs se dégagent de ces différents textes et peuvent servir de guide à cette articulation.

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En premier lieu, notre attention est attirée par le fait que, selon l'opinion de la majeure partie des intervenants (Pierret, Rios, Corrêa, Giami et Bozon), la sexualité n'a pas été abordée ou ne s'est pas constituée en tant qu'objet d'étude des disciplines qu'ils ont analysées: sociologie, médecine, philosophie, psychologie et démographie. Cela est dû, en partie, et comme nous l'avons déjà signalé, à la manière indirecte ou secondaire adoptée par ces disciplines pour traiter de la sexualité; et en partie aussi, à la façon qu'ont ces auteurs de partager, si je peux m'exprimer ainsi, une vision moderne de la sexualité, celle d'un objet d'étude autonome; parce que, fondamentalement, la sexualité en tant que telle constitue encore un champ à délimiter, un objet en plein processus de construction. Les travaux ici présentés reflètent plus ou moins directement ou de façon voilée le processus de lutte qui se déroule actuellement dans le champ des disciplines qui l'intègrent et à l'intérieur de chacune d'elles, afin d'imposer une définition ou une vision dominante de la sexualité. Cet effort de réappropriation (anthropologique, psychanalytique) ou d'appropriation de la sexualité comme objet d'étude est ici particulièrement visible, en ce qui concerne la démographie. En fait, à l'exception de l'anthropologie, qui a pris la sexualité comme forme de penser le social et la société, les disciplines ou les formes de pensée qui, traditionnellement, se sont occupées de plus près de ce thème, ont été celles qui possédaient un caractère éthique ou normatif et thérapeutique: le catholicisme, la médecine et la psychanalyse. Ce ne fut pas, par exemple, avec des objectifs thérapeutiques, mais surtout normatifs, que la médecine en est venue à s'occuper de la sexualité (Corrêa), transformant en postulats scientifiques, principalement dans l'œuvre de Kraft-Ebing, une série d'interdits et de normes sexuelles héritées du Christianisme, selon lequel l'érotisme devait être régulé selon les exigences de la reproduction de l'espèce et des idéaux de l'amour de Dieu et de la famille (Birman et Costa). C'est dans la médecine que la sexualité accomplit son unification comme instinct biologique orienté vers la reproduction de l'espèce et que tous les divers attributs liés à l'érotisme, depuis toujours considérés comme sexuels, ont commencé à être soumis à cette exigence primordiale. La sexualité est ainsi identifiée avec la génitalité et l'hétérosexualité, au point que même la psychanalyse n'échappe pas à cette conception (Birman), bien qu'elle rompe avec cette tradition et

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classe la sexualité non-reproductive au chapitre des perversions. Une telle vision perdure, y compris chez Freud (Corrêa, Birman), comme un présupposé et un a priori à partir duquel la sexualité sera comprise (Raga), et qui va aboutir aux nouvelles théories sur la sexualité (Loyola). Ainsi, la relation entre sexualité et reproduction demeure un problème pour toutes les disciplines qui désirent la penser, non seulement en tant qu'effet ou produit final d'autres instances, observable dans la pratique sexuelle des individus, mais comme comportement ou activité sexuelle. Mais tous les auteurs n'affrontent pas ce problème, ou ne le font pas de manière directe. Néanmoins, on ne peut nier certains efforts de déconstruction ou de révision de cette conception "naturalisée" de la sexualité, qui maintient sa relation à la reproduction biologique de l'espèce, constituant un élément fondamental de notre inconscient collectif conception toujours utilisée par les historiens et sociologues brésiliens qui se sont consacrés à l'étude de la sexualité (Rago). Grosso modo, deux tendances semblent émerger comme forme d'approche de la question. L'une, que nous pourrions appeler peut-être de façon non tout à fait adéquate de constructiviste et autonomiste, essaie de défaire cette relation, conférant à la sexualité un statut autonome, dans lequel l'érotisme, le plaisir, et toutes les formes de vécu sexuel jusqu'alors considérées comme périphériques féminine, homosexuelle, bisexuelle, etc. - occuperaient une place capitale. L'autre, que nous pourrions appeler -encore une fois de façon non tout à fait adéquate - de constructiviste et relationnelle, essaie de repenser en d'autres termes les relations entre la sexualité et les domaines sociaux auxquels elle a été historiquement liée, ce qui implique également un travail d'autonomisation conceptuelle de la sexualité, même si cela ne lui confère qu'une autonomie relative (Loyola). Le constructivisme, comme posture méthodologique, peut revêtir des formes diverses. Je désignerai ici les tendances constructivistes, dans la mesure où toutes essaient de construire ou de reconstruire la sexualité en tant qu'objet, coupant tout lien que cette dernière pourrait avoir avec une forme quelconque d'essentialisme. Mais à partir de là ces tentatives peuvent prendre, soit la forme d'un culturalisme extrême, soit celle d'un matérialisme théorique ou d'une théorie des dispositions. Le culturalisme attribue au corps un rôle

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secondaire dans l'étude de la sexualité; il affirme que les différences naturelles sont en réalité culturelles, et nie toute possibilité de généralisation et de connaissance théorique sur le sujet, sous prétexte que les sociétés et les cultures sont irréductibles les unes aux autres. Le matérialisme, quant à lui, place le siège de la sexualité dans le corps humain, dans le sens qu'il s'agirait d'un social somatisé, ou part de l'hypothèse que c'est de l'observation du corps, des différences entre le corps masculin et féminin, que le corps lui-même, le sexe et la sexualité ont été pensés et peuvent être repensés. Cependant, si la reproduction biologique peut aujourd'hui, au moins techniquement, se passer de rapports sexuels pour la reproduction de l'espèce, celle-ci demeure un élément central de la reproduction de la société, dans la mesure où, de la canalisation ou du contrôle social de l'érotisme, dépendent en grande partie la permanence, au moins sous leur forme traditionnelle, d'institutions comme la famille, la parenté et tant d'autres. Dans la société humaine, le sexe constitue toujours un instrument puissant de création de liens sociaux, mais aussi, et en même temps, une menace constante par rapport aux règles établies (Loyola, Pierret). Un autre aspect essentiellement lié au binôme reproduction/sexualité, présent dans tous les travaux ici réunis, bien qu'il ne soit pas traité par tous les auteurs, concerne la relation sexualité, sexe/genre (Loyola, Birman, Corrêa, Rios). Là aussi nous observons un effort de "dénaturalisation" de cette relation, c'est-à-dire de l'attribution de rôles sociaux et de caractéristiques psychologiques aux deux sexes, en fonction de leurs différences biologiques et de la façon dont ils participent au processus reproductif. Les chemins qui convergent pour étudier cette question sont les mêmes que ceux que nous avons signalés plus haut: d'un côté les constructivistes et autonomistes, qui travaillent dans le sens de séparer non seulement sexualité et reproduction, mais aussi sexualité et genre en systèmes autonomes; de l'autre, les constructivistes/relationnalistes, parmi lesquels se situent les auteurs qui cherchent à repenser les bases de construction de ces relations, et qui vont les trouver dans des représentations extrêmement archaïques (historiquement devenues scientifiques), fondées sur un système de classification qui prend pour modèle l'observation des différences entre les sexes, en les hiérarchisant (Loyola). Ces représentations qui

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fondent toute la pensée, aussi bien traditionnelle que scientifique, fournissent en permanence les matériaux avec lesquels sont fabriqués les messages et les discours qui interprètent et justifient toutes les inégalités sociales existant entre les hommes et les femmes. Repenser les relations entre les sexes, la sexualité et la reproduction biologique et sociale, c'est aussi repenser les relations de domination d'un sexe sur l'autre, et toute la structure des relations sociales construites à partir de cette relation. Faire émerger la sexualité de ces relations, et comment le faire, à partir d'une pensée qui a pour base inconsciente les différences entre les sexes, constitue un problème et un défi devant être relevés par les disciplines ici considérées. C'est dans un tel contexte que le désir de la multiplicité des sexes (Rios) acquiert un sens, lequel paraît correspondre à un désir de dépassement de la binarité sexuelle et, par conséquent, de la pensée dualiste dont il est le fondement. D'où la tentative d'unification des deux sexualités (masculine et féminine) en une sexualité unique (la sexualité féminine), tenue pour siège ou locus primaI d'où provient ce qui, à son tour, est basé sur le sentiment df' perte et de détresse qui caractérise l'être humain (Birman). Nous sommes alors confrontés à un autre aspect de la problématique de la sexualité: sa relation avec les sentiments. Je pense ici, au-delà de la relation entre sexe et détresse, plus précisément à la relation entre sexe et amour (Loyola, Pierret, Costa, Birman), et entre sexe et amitié (Costa). La relation entre sexe et amour, depuis toujours constitutive de la sexualité, devient particulièrement problématique, d'une part parce que, marquée par une hiérarchie qui refuse la relation entre les genres, elle définit aussi une sexualité masculine et féminine (Loyola, Giami); et d'autre part parce que, à partir du romantisme, c'est-à-dire lorsque l'érotisme s'introduit au sein de l'amour conjugal, cette nouvelle forme d'amour-passion n'oriente qu'en partie (et encore, ne serait-ce que de manière idéale), les choix amoureux et matrimoniaux dans notre société (Loyola) et constitue un obstacle à la réalisation de l'éthique de l'amitié (Costa). La méconnaissance du lien entre sexualité et sentiments en général, et la difficulté de l'appréhender empiriquement, constituent une entrave capitale pour ce qui est

16 de la prévention du sida par transmission sexuelle et de la mise au point de protocoles de recherche plus adéquats à l'étude quantitative de la sexualité. Quelques auteurs mettent en relief un autre aspect de la sexualité qui l'insère aussi dans une dichotomie: entre le public et le privé, entre l'intimité et l'extimité (Pierret). Traditionnellement confinée à la privacité, aux espaces intimes et fermés, la sexualité devient chaque fois plus publique et intimement envahie par le public. Liée à l'amour et aux émotions, la sexualité devient aujourd'hui - et ce de façon aiguë dans un contexte marqué par le sida - objet de calculs et de mesures rationnelles; et l'être socialisé est sanctionné par un discours éminemment public. Les représentations épidémiologiques de la sexualité, publiquement diffusées par un certain nombre de supports publics, dans le cadre des médiations liées à la prévention du sida, n'ont pas seulement conféré une nouvelle légitimité au discours sur la sexualité dans le public et dans le privé, mais ont également réintroduit l'opposition entre le bon sexe et le mauvais sexe, le sain et le malsain, le normal et le pathologique de la médecine du XVIIlème siècle, qui sous-entendaient l'opposition morale entre le bien et le mal (Giami). Finalement, les travaux présentés ici montrent directement ou indirectement que la sexualité n'est pas figée, que ses signifiés et les contenus qu'on lui attribue peuvent varier non seulement au cours de l'histoire, d'une société à l'autre et entre les différents groupes sociaux au sein d'une même société, mais aussi tout au long de la vie des individus. Il est donc important de considérer, dans la recherche empirique sur la sexualité au-delà du contexte où celle-ci se réalise (Giami), la biographie ou la trajectoire sexuelle des individus (Bozon). La considération de ces aspects et de bien d'autres, présents dans les textes, aussi bien des intervenants que des commentateurs, mais non traités dans cette présentation, met en relief l'importance que revêt actuellement le débat sur la sexualité. Et dans la mesure où ce débat résulte (et implique), en grande partie, de nombreuses et importantes transformations qui se sont produites, principalement au cours des dernières décennies, dans la pensée, dans les institutions et dans la subjectivité occidentale, il constitue aussi en lui-même une forme de réflexion sur la société contemporaine. Enfin, je crois que, si au-delà des

17 propres textes, nous considérons la bibliographie qui les accompagne et celle qui est spécifique à chaque discipline, ce livre peut contribuer non seulement à enrichir et amplifier le débat sur la sexualité, mais aussi constituer une référence importante pour les étudiants et les chercheurs qui s'initient à l'étude du thème.

SEXE ET SEXUALITE EN ANTHROPOLOGIE

Maria Andréa LOYOLA3 Ayant l'honneur de représenter l'anthropologie au cours de ce séminaire, je me suis vue confrontée à l'angoissante situation de devoir faire face au manque de temps et à l'abondante et surtout très dense production des anthropologues dans ce domaine, depuis les pionniers jusqu'aux plus contemporains. Une solution possible était de choisir certains thèmes inclus dans cette production et la manière particulière à l'anthropologie de les aborder. Cela a impliqué, dans les deux cas, le besoin de laisser de côté beaucoup d'auteurs et de travaux, principalement les plus récents, et m'a dirigée vers un certain type d'analyse qui m'a souvent obligée à simplifier les choses, sans pouvoir rendre compte ainsi de la complexité et l'hétérogénéité d'objets, de problèmes, de méthodes et de théories qui singularisent la production des anthropologues. La contribution de l'anthropologie, non seulement dans le domaine de la sexualité, mais particulièrement dans celui-ci, doit en partie être créditée, comme l'a justement signalé Lévi-Strauss, à la relation d'altérité qu'elle entretient, à l'instar de l'histoire, avec l'objet de son étude. "Toutes deux étudient des sociétés qui sont autres que celles dans lesquelles nous vivons"\ avec l'avantage (ou le désavantage) que les anthropologues étudient un "autre" encore plus distant culturellement (dans le langage, les manières d'être, de penser et de s'organiser en société) que celui de l'historien qui étudie nos sociétés comme elles l'ont été dans le passé. Cette condition d'objectivation, qui s'est montrée pour ainsi dire plus facile dans le cas des anthropologues, leur a permis de voir le sexe et la sexualité comme un objet d'étude, alors que ces

3 Anthropologue, Professeur Adjoint à l'Institut de Médecine Sociale de l'UERJ. Auteur de liA Sexualidade nas Ciências Humanas" (La Sexualité dans les Sciences Humaines), Rio de Janeiro, Ed. UERJ, 1998. 4 LÉVI-STRAUSS, 1975, p. 32, souligné par l'auteur.

20 thèmes étaient encore des tabous plon~és dans le silence, y compris au sein des milieux académiques. Dans le cas de l'anthropologie, ce regard privilégié s'est d'abord dirigé vers les sociétés dites "primitives". Mais ce fut à partir de l'étude de ces sociétés, comme nous prétendons le montrer ici, que les principales constructions sur la sexualité que nous discutons aujourd'hui et les grandes recherches que nous effectuons sur nos sociétés sont devenues possibles. Parmi les plus importantes, je dégagerai ici les relations entre sexualité et reproduction, d'une part, et sexualité et genre, d'autre part, toutes deux marquées par les problèmes des relations entre le biologique et le social, ou plutôt entre nature et culture, comme le préfèrent les anthropologues; une problématique qui, après plus d'un siècle de culturalisme et de sociologisme, semble refaire surface avec le développement de la recherche génétique et la "redécouverte" de la détermination biologique du comportement humain.
SEXUALITE ET SOCIETE

En premier lieu, les anthropologues ont attiré l'attention sur le fait que la sexualité constitue le pilier sur lequel s'appuie la société elle-même, et qu'elle se trouve donc soumise à des normes qui peuvent varier d'une société à l'autre, mais qui
5

Situation qui, cela est évident, n'a pas évolué de façon significative, même aux États Unis. Selon Carol VANCE, "jusqu'à aujourd'hui la sexualité n'a pas réussi à atteindre le status d'une spécialisation appropriée dans l'anthropologie. Peu de départements universitaires de 3ème cycle offrent une formation à l'étude de la sexualité humaine. La majorité des enseignantsorienteurs tentent activement de dissuader leurs étudiants de commencer des travaux de terrain ou des dissertations sur la sexualité, par crainte que le sujet ne puisse mettre leur carrière en péril. Il n'existe même pas de plan de carrière de 3ème Cycle pour les anthropologues professionnels qui s'intéressent à la sexualité" (VANCE,1995, p. 8). Je me demande si une anthropologie de la sexualité serait de fait souhaitable. En effet, dans quelle mesure la sexualité comme spécialisation ne contribuerait-elle pas à accentuer la réduction du thème à l'une de ses multiples dimensions? C'est ce qui arrive dans le cas des recherches sur le sida, où la sexualité est généralement abordée exclusivement à partir de son aspect mesurable et comportemental; ce dernier, souvent limité par la notion de risque, comme l'a fort justement signalé Giami (GIAMI,A ln
LoYOLA, 1994).

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constituent un fait universellement observable; le tabou de l'inceste étant, parmi tous, le plus important. Ainsi, la sexualité dérive de ce qui est interdit et de ce qui est permis, de la façon selon laquelle, par le biais de la reproduction biologique de l'espèce, elle participe à la création de l'ordre social. L'interdiction fondamentale par laquelle elle entre dans le domaine de la loi - la prohibition de l'inceste - empêchant ainsi certaines possibilités de mariage, assure le dépassement de l'aspect purement biologique de la reproduction par la création de la société (nécessité des alliancest Selon Lévi-Strauss: "En rejetant, pour ainsi dire, les sœurs et les filles hors du groupe consanguin, et en leur attribuant des maris provenant d'autres groupes, il (l'interdit de l'inceste) établit parmi ces groupes naturels des liens d'alliance, les premiers susceptibles d'_tre qualifiés de sociaux. L'interdit de l'inceste fonde ainsi la société humaine et, en un sens, il est la société même"7. Mais la sexualité elle-même n'est concernée par le système de régulation que lorsqu'il s'agit de sa mise en pratique: avec qui? à quel moment? et selon quelle modalité? Montrer la variété de possibilités que comporte chacun de ces termes ou de ces domaines constitue une autre contribution importante des anthropologues aux études sur la sexualité.
SEXUALITE ET RELATIVISME CULTUREL

Parmi les travaux qui traitent de la diversité des normes relatives à la sexualité, se dégagent ceux de Malinowski, Sexe et répression dans la société sauvageS et The sexual life of savages on North-Western Melanesia9. C'est princiPcalement dans ce dernier ouvrage, selon l'analyse de Durham 0, que Malinowski insiste sur le relativisme des normes morales: "L'immoralité, au sens d'absence de tout frein, de règles ou de valeurs, n'existe dans aucune civilisation... et les trobriandais (groupe étudié par
AUROUX,S. Sexualité. ln : Philosophie Occidentale. 7lEVI-STRAuSS, 1976, p. 26. 8 MALINOWSKI,1980. Traduit de l'anglais Sex and Repression Society, dont la première édition date de 1927. 9 MALINOWSKI, 1941. La première édition est de 1921.
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in Savage

DURHAM,

1973.

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Malinowski) ont, dans leur conduite, autant de règles de décence et de pudeur que de libertés et de facilités... l'impulsion sexuelle n'est jamais entièrement libre. Les limites de la liberté peuvent varier, mais il existe une sphère où cette liberté est déterminée par des facteurs biologiques et psychologiques, de la même façon qu'il en existe une autre où le rôle dominant est dicté par la coutume et par la convention"l1. Ainsi, l'analyse de la vie sexuelle implique une double référence: les impulsions biologiques et la régulation sociale. Malinowsky distingue deux grands groupes d'interdits: les tabous généraux, qui qualifient certaines formes de la sexualité comme répréhensibles, indécentes et dépréciées, et les restrictions sociologi<hues qui ont barré l'accès au sexe à certains individus ou groupes. Comme le fait remarquer Durham, "cotitrairement à LéviStrauss, pour qui le fondement de la réflexion est l'opposition entre nature et culture, et chez qui l'analyse se déroule dans le sens d'appréhender, non la vie sexuelle (c'est-à-dire le contenu des relations entre les sexes), socialement régulée, mais la nature de cette régulation et sa forme (l'échange des femmes), Malinowski recherche l'intégration entre le naturel et le culturel, renforce le rôle de la procréation, du contenu particulier des relations entre les sexes, et place la famille en tant que groupe réel au centre de l'analyse,,13. Dans l'espèce humaine, l'absence d'une période définie où la femelle serait en chaleur ne provoque pas de copulation continue: dans la société, la culture substitue la nature et
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MALINOWSKI, 1941, p. 438-440. Cité par Durham.

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Le premier de ces ensembles, que Durham appelle prohibitions proprement

culturelles, concerne les aberrations sexuelles de façon générale et la prohibition d'entretenir des relations sexuelles pendant la pratique de certaines activités (comme la guerre) ou le temps que durent certains états du corps humain (grossesse, lactation). La magie aide à dépasser les failles et l'inadéquation entre les normes et le comportement; ces failles et inadéquations sont produites socialement et résultent de l'opération de principes sociaux et culturels contradictoires, ou pour le moins conflictuels (DURHAM, 1973, p. 113-114).Les autres groupes de prohibitions concernent les règles de fonctionnement de la société matrilinéaire.
13 DURHAM, 1973, p. 126.

23 circonscrit aussi bien la sexualité que les partenaires sexuels potentiels. Comme l'écrit l'auteur: "chez l'homme, l'impulsion sexuelle est en état permanent d'activité; il n'existe pas de période de rut, à l'expiration de laquelle la femelle cesserait d'exercer un attrait quelconque. La paternité naturelle n'existe pas non plus, et même l'attitude de la mère n'e,st pas déterminée uniquement par des réactions innées. A la place de déterminantes instinctives précises, auxquelles obéit l'animal, nous avons des éléments culturels qui fractionnent et modèlent les tendances innées. Tout cela implique, d'une part un profond changement dans les rapports entre l'instinct et le processus psychologique et leurs modifications possibles, de l'autre"14, ce que Malinowski appelle la plasticité des instincts. Cela signifie que divers éléments psychologiques qui chez les animaux servent à faire fonctionner les instincts ont été substitués chez l'homme "par une éducation des instincts conformément à un schéma établi par la tradition et dont la finalité est d'utiliser les tendances innées pour inculquer chez l'individu des habitudes et des réactions culturelles"15. C'est principalement dans la relation de paternité que Malinowski identifie cette caractéristique de la culture, car, dans ce cas-là, " l'inclination naturelle" ou "instinctive" n'est pas aussi forte que dans la maternité, et la culture a besoin d'inculquer ce rôle chez l'individu16. La famille humaine ajoute à sa fonction primitive de propagation de l'espèce, celle de transmission de la tradition culturelle. Non seulement celle de la transmission des connaissances, mais surtout celle du modelage des émotions en attitudes sociales ou sentiments. "C'est de la transformation des émotions en sentiments organisés que naissent chez l'homme les

14 MALINOWSKI, 1941, p. 187. 15 MALINOWSKI, 1941, p. 187.

16Cela ne veut pas dire, cependant, que l'approche de Malinowski se réduise à un biologisme simplificateur, car pour lui, les instincts pris isolément, n'ont jamais déterminé le comportement humain. Des instincts rigides empêcheraient l'adaptation à tout ensemble de conditions nouvelles et seraient nuisibles à l'espèce humaine. Mais les tendances sont présentes et ne peuvent être développées arbitrairement. La conciliation du naturel et du social se fonde sur la reconnaissance de la profonde différence entre un niveau et l'autre, exprimée par la relation entre tendance innée et sentiment. (DURHAM,1973, p. 127-131).

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liens sociaux, et que ce fait constitue également la condition essentielle de tout progrès de la civilisation'l17. Ainsi, pour Malinowski, l'utilité et la fonction des liens familiaux permanents sont conditionnées par la culture et non par des nécessités biologiques. Cependant, comme le fait observer Durham, au lieu de conclure comme Lévi-Strauss, par la rupture entre le social et le naturel (ce qui exigerait de faire dériver la famille de la société), Malinowski suppose au contraire que c'est de la famille que dérivent les liens sociaux, unique façon de préserver l'intégration entre nature et culture.
CULTURE ET GENRE

Suivant la même ligne de pensée que Malinowski - c'est-à-dire que la plasticité des tendances instinctives est la condition qui permet la construction culturelle, et que l'organisation humaine est basée sur des attitudes complexes, construites à travers l'éducation et non sur des tendances innées - Margaret Mead nous offre, malgré les critiques dont elle a été victime18, une étude considérée comme un classique de l'anthropologie à propos de la relation entre les sexes. Il s'agit entre autres, de Sex and Temperement in three primitive societies (Sexe et tempérament dans trois sociétés primitives)19, où l'on voit, selon l'auteur elle-même, "comment trois sociétés primitives (de Nouvelle-Guinée) ont regroupé leurs attitudes sociales liées au tempérament autour de faits réellement évidents des différences sexuelles"20. Elle a étudié cette question chez les placides montagnards Arapesh (où les hommes et les femmes sont dotés d'un tempérament à dominante coopérative et douce), chez les féroces cannibales Mundugumor (chez qui les deux sexes sont caractérisés par l'agressivité) et chez les élégants chasseurs de tête Tchambuli (où les femmes sont agressives et les hommes doux)21. "Dans la division du travail, dans la façon de se vêtir, dans les manières, dans l'activité sociale et religieuse - quelques fois sous certains aspects, d'autres fois dans tous, les hommes et les femmes sont socialement différenciés et chaque sexe, en tant que sexe, est forcé à se plier au rôle qui lui est attribué'022. Une

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MALINOWSKI,

1941,

p. 206.

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grande partie du livre est consacrée à l'apprentissage rôles. de ces

Selon l'auteur, "ni les Arapesh, ni les Mundugumor n'ont établi une quelconque attitude spécifique pour le sexe. Toutes les énergies de la culture ont été employées pour la création d'un type humain unique, indépendamment de la classe, de l'âge ou du sexe. Il n'y a pas de division parmi les classes d'âge en fonction desquelles seraient considérées comme adéquates des motivations et des attitudes morales différentes. Aucun rôle émotionnel n'est imposé à l'individu en raison de sa naissance ou du hasard. Ainsi, comme il n'existe pas parmi eux l'idée de niveau, qui indiquerait que certains auraient une position sociale élevée et d'autres, basse, il n'y a pas non plus d'idée de différence liée au sexe qui impl~uerait la nécessité qu'un sexe se sente diversement de l'autre" . Les Tchambuli, quant différences de sexe: ils un point d'organisation sociale, même s'ils nous Bien que nous n'ayons
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à eux, "ont pris en considération les ont utilisé le fait évident du sexe comme dans la formation de la personnalité paraissent avoir inversé le cadre normal. aucune raison de croire que toutes les

Elle fut accusée de simplification et d'apriorisme, de faire "des constructions

hâtives, qui n'ont jamais fait autre chose des populations étudiées que des reflets de notre propre société" (Franz BOAS. History and Science in Anthropology. American Anthropologist, n. 5, vol. 38, cité par lEvISTRAUSS,1975, p. 31). 19 MEAD, 1979. Sex and Temperement in three primitive societies; William Marrow CO. N.Y., 1935. Les pages citées ont été tirées de la traduction en portugais, de 1979. (voir Bibliographie).
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MEAD, 979, p. 22. 1

Les adjectifs appartiennent à l'auteur, les italiques et parenthèses sont de moi. 22"Dans quelques sociétés, ces rôles socialement définis se notent spécialement dans les habits ou dans les occupations, sans aucune insistance sur les différences innées de tempérament. Des liens simples comme ceux qui lient habits ou occupation et sexe, sont facilement enseignés à tous les enfants et ne suscitent pas l'hypothèses qu'un enfant quel qu'il soit ne s'y adapte avec facilité". (MEAD, 1979, p. 25). Sur la socialisation des rôles sexuels dans les sociétés primitives étudiées par MEAD, voir également: Coming of Age in Samoa et Growing up in New Guinea. 23 MEAD,1979, p. 274.

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femmes Tchambuli naissent dotées d'un tempérament dominateur, organisateur et administrateur, sexuées activement et disposées à prendre l'initiative dans les relations sexuelles, possessives, déterminées, pratiques et impersonnelles quant à leurs perspectives, il n'en est pas moins vrai que la plupart des filles Tchambuli grandit avec ces caractéristiques-là. Et même s'il n'existe pas de preuve définitive démontrant que les hommes Tchambuli ne sont pas, de façon innée, les acteurs délicats et responsables d'une pièce mise en scène au bénéfice des femmes, il n'en reste pas moins que la majorité des garçons Tchambuli manifeste la plupart du temps cette personnalité vaniteuse des acteurs". Et elle conclut: "nous pouvons voir clairement que la culture attribue arbitrairement certains traits humains aux femmes et d'autres aux hommes, de la même façon arbitraire.,,24 L'auteur considère aussi "les désaxés", ces individus "dont la disposition innée est si étrangère à la personnalité sociale exigée par leur culture pour leur âge, leur sexe ou leur caste, qu'ils ne réussissent jamais à assumer parfaitement la personnalité que leur société leur a affectée,,25. Et pour elle, l'échec à l'ajustement devrait être attribué, non pas à la propre faiblesse ou à un manque du désaxé, ni au hasard ou à la maladie, mais à une incompatibilité fondamentale entre sa disposition innée et les normes de sa société. Ainsi M. Mead suggère que l'homosexuel et l'inverti apparaissent plus facilement comme des types inadaptés et invertis dans les sociétés qui différencient rigoureusement le comportement de l'homme et de la femme en termes qui admettent une différence particulière de tempéramene6.
24 MEAD, 979, 1
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P 274-275 MEAD, 979, p. 279. 1 26 "On soutenait frénétiquement queparmi les Dakotas des Plaines, l'aptitude à
affronter n'importe quel danger ou difficulté était une caractéristique masculine. Aussitôt qu'un garçon atteignait 5 ou 6 ans, tout l'effort d'éducation conscient de la famille visait à faire de lui un homme incontestable. Toute larme, toute timidité, tout attachement à une main protectrice, ou l'envie de continuer à jouer avec des enfants plus jeunes ou avec des filles, était interprété de façon obsessionnelle comme une preuve de ce qu'il ne se développait pas comme un homme véritable. Dans une telle société, il n'est pas surprenant de trouver un berdache, l'homme qui de bon gré a renoncé à lutter pour se conformer au rôle masculin, qui porte des habits féminins et exécute des travaux de femme. L'institution du berdache, quant à elle, sert d'avertissement à tous les pères; la

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LA CONTRffiUTION DES PIONNIERS

Malgré les critiques dont ils ont été l'objet, aussi bien Mead que Malinowski, introduisent des problèmes importants pour l'étude actuelle de la sexualité. L'un de ceux-ci tient à ce que la relation entre les sexes varie, et peut contraster plus ou moins par rapport au modèle de relation en vigueur dans la société comme un tout ou dans son aspect socialement dominant. Bien que le modèle de Mead découle principalement des rôles, et notamment du tempérament attribué culturellement aux deux sexes (encore qu'elle le justifie en évoquant des éléments de la situation géographique et de l'économie des groupes par elle étudiés), son étude va à l'encontre, compte tenu des différences théoriques et conceptuelles, de celles des anthropologues (et sociologues) qui utilisent les modèles individualiste et hiérarchique ou sociétaire et familial/communautaire (sous ses différentes versions) pour analyser la relation entre les sexes dans nos sociétés. Ces modèles sont utilisés parmi nous, surtout pour expliquer les relations entre les sexes de couches sociales différentes, fait sur lequel Malinowski attire l'attention dans son travail sur la répression sexuelle dans les sociétés primitives. Il reproche à Freud d'ériger une théorie psychanalytique exclusivement basée sur la société occidentale de son époque, et écrit: "Comme je l'ai déjà dit, dans aucun exposé psychanalytique je n'ai rencontré de référence directe au milieu social et encore moins d'étude des variations que le complexe nucléaire et ses causes auraient pu présenter d'une couche sociale à l'autre, dans notre société't27. Malinowski insiste sur un autre aspect important pour l'étude de la sexualité actuelle, et auquel Mead a réservé un grand espace dans son œuvre: l'apprentissage et la soumission individuelle aux normes culturelles relatives au sexe et à la sexualité. Mead traite principalement de l'apprentissage des rôles sexuels et de la formation du caractère des sexes, de la naissance à l'âge adulte.
terreur de voir le fils se convertir en berdache redoublait les efforts paternels ainsi que le désespoir additionnel et la pression qui aidaient à orienter le garçon vers ce choix. L'inverti qui manque de base physique visible pour expliquer son inversion a intrigué longtemps ceux qui étudiaient le sexe, lesquels, quand ils ne trouvaient aucune anormalité glandulaire observable, se tournaient vers les théories de conditionnement antérieur, ou d'identification au père du sexe opposé." (MEAD,1979, P. 25).
27 MALINOWSKI, 1941, p. 23.