La sociologie en Espagne

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Ce livre présente un état des lieux de la sociologie espagnole au début du XXIe siècle. Les auteurs, courants de pensée et les enquêtes empiriques menées en Espagne sont amplement méconnus, la guerre civile (1936-1939) puis les 45 années de franquisme ayant plongé cette sociologie dans le silence. Depuis la transition démocratique, elle renaît de ses cendres, avec une institutionnalisation rapide, la création d'organisations représentatives et de revues spécialisées, la multiplication des recherches...

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Ajouté le 01 janvier 2009
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EAN13 9782296220188
Langue Français
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La sociologie

en Espagne

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions John TOLAN (dir.), L'échange, 2008. Brigitte ALBERO, Monique LINARD, Jean-François ROBIN, Petite Fabrique de l'innovation à l'université, Quatre parcours pionniers, 2008. Françoise DUTHU, Le Maire et la Mosquée, 2008. Jérôme CIHUELO, La dynamique sociale de la confiance au cœur du projet, 2008. Vocation Sociologue, Les sociologues dans la Cité. Face au travail, 2008. Catherine LEJEALLE, Le jeu sur le téléphone portable: usages et sociabilité, 2008. François Etienne TSOPMBENO, Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique, 2008. Michel WARREN, L'école à deux ans en France. Un nouveau mode de gestion de la chose publique éducative, 2008. Philippe LYET, L'institution incertaine du partenariat. Une analyse socio-anthropologique de la gouvernance partenariale dans 1'action sociale territoriale, 2008. Roland OUILLON, Essai sur la formation sociale des œuvres d'art, 2008. Michèle PAOÈS, L'amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l'expérience amoureuse, 2008. Dan FERRAND-BECHMANN, Tribulations d'une sociologue. Quarante ans de sociologie, 2008. Marko BANDLER et Marco GlUONI (dir.), L'altermondialisme en Suisse, 2008. Philippe HAMMAN (dir.), Penser le développement durable urbain: regards croisés, 2008. Juliette SMERALDA, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté, 2008. Juliette SMERALDA, L 'Indo-Antillais entre Noirs et Békés, 2008.

Eguzki URTEAGA

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L'Harmattan

Pour Aiala, Luma, Muskoa et Ana

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07837-6 EAN: 9782296078376

INTRODUCTION

Alors que la Fédération Espagnole de Sociologie fête ses 28 ans en 2008 et que le 1erCongrès Espagnol de Sociologie a eu lieu à Saragosse en 1981, il paraissait intéressant de se pencher sur la sociologie de la péninsule ibérique, sachant que la Guerre Civile de 1936-1939 puis les quarante-cinq années de franquisme ont plongé cette sociologie dans le silence. Bien que de nombreux enseignants et chercheurs se soient exilés à l'étranger, où ils ont poursuivi leurs travaux, la censure et les interdictions imposées par le régime ont empêché le développement de cette discipline. Pourtant, depuis la transition démocratique, cette sociologie connaît un essor considérable, synonyme d'institutionnalisation rapide, de formation de plusieurs générations de sociologues, de création d'organisations représentatives et de revues spécialisées, d'essor de la recherche et d'amélioration de sa qualité. Une fois rattrapé son retard, à travers une intériorisation des idées, des courants de pensée et des travaux réalisés à l'étranger, la sociologie espagnole est parvenue à un degré de maturité lui permettant d'investir de nouveaux domaines de recherche tels que la violence politique, la consommation, l'environnement, les valeurs, la connaissance, la science, la technologie, les migrations et le genre, Ce livre présente un état des lieux de la sociologie espagnole siècle, en mettant l'accent sur sa constitution puis au début du 21 ème son développement, sur sa réalité théorique et méthodologique et sur les aspects porteurs de sa réflexion. Cela paraît d'autant plus nécessaire que, malgré la formation et le séjour de nombreux chercheurs dans les Universités étrangères et la participation des sociologues espagnols dans les débats internationaux, à travers la publication d'ouvrages et d'articles et via la participation dans les congrès nationaux et internationaux, les auteurs, les courants et les

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enquêtes empiriques menés en Espagne sont méconnus aussi bien en France que dans le reste de l'Europe.

CHAPITRE 1 mSTOIRE DE LA SOCIOLOGIE ESPAGNOLE

L'histoire de la sociologie espagnole débute à la fm du 19ème siècle avec les précurseurs de la pensée sociale qui souhaitent faire de la sociologie une discipline scientifique comparable aux sciences dites dures, et ce, dans un contexte intellectuel dominé par le positivisme. Cette pensée se développe jusqu'à l'avènement de la Guerre Civile (1936) et à la victoire du franquisme (1939) qui condanment de nombreux chercheurs à l'exil ou au silence. La sociologie ibérique connaît un renouveau à partir des années 1950 et surtout 1960, au moment où l'économie espagnole se développe et où débutent les grandes enquêtes sociales. Cette période, qui est dominée par le débat entre le fonctionnalisme et le marxisme, privilégie certains thèmes, dont la politique. Mais il faut attendre la transition démocratique pour assister à l'essor de la sociologie, tant dans le secteur public que privé, aussi bien dans le domaine théorique qu'empirique.
Les débuts de la sociologie

La pensée sociale espagnole se développe avec l'entrée de la péninsule ibérique dans la modernité intellectuelle qui se produit à la fin du XIXèmesiècle. L'Institution Libre d'Enseignement, créée en 1876 à Madrid sous l'impulsion d'un éducateur et philosophe appelé Francisco Giner de los Rios, joue un rôle majeur dans la diffusion des idées modernes. Bien qu'elle ne soit pas la seule institution de cette nature, elle a constitué un lieu privilégié pour la création, la discussion, la transmission et la diffusion du modernisme, du positivisme et de la culture scientifique.

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A cette époque, les affrontements entre les professeurs et les penseurs libéraux, souvent anticléricaux, et les gouvernements conservateurs font rage, surtout à Madrid, alors que dans les régions périphériques, telles que la Catalogne et le Pays basque, les idées progressistes, industrielles et séculières bénéficient d'un certain écho. La répression mise en œuvre par les pouvoirs publics contraint les enseignants à se réfugier dans des institutions privées afin de mener à bien « la régénération morale et intellectuelle» du pays. Précisément, la sociologie espagnole voit le jour dans un contexte de tension où elle est perçue comme un instrument au service de la sécularisation, de la démocratisation et du développement de l'Espagne. Cette sociologie est marquée par le positivisme et l'organicisme qui établit, dans sa version espagnole, une relation étroite entre la sociologie et la philosophie morale et se perpétue jusqu'à la Guerre Civile. Cette tradition est occultée durant le franquisme et ne trouve aucune continuité dans la sociologie des années 1960, qui préfère se consacrer aux grandes enquêtes empiriques. Certains membres de l'Institution introduisent la sociologie dans la culture scientifique espagnole à partir des années 1880 et réalisent même d'importantes recherches empiriques allant de la criminologie à la sociologie rurale. Trois auteurs méritent une attention particulière: Manuel Sales, Joaquin Costa et Adolfo Posada. Manuel Sales (1846-1910) obtient la première chaire de sociologie en 1899 à l'Université de Madrid. Parmi ses différents travaux, l'on compte le Traité de sociologie en 4 volumes, qui est l'un des premiers efforts en Europe pour synthétiser, systématiser et codifier la connaissance sociologique de l'époque. Ce travail constitue un mélange de positivisme et d'idées réformatrices. L'approche de Joaquin Costa (1846-1911) est moins marquée par une vision strictement sociologique en tant que discipline scientifique. Il s'intéresse particulièrement à la résolution des problèmes sociaux et à l'amélioration des conditions de vie des catégories défavorisées. Son oeuvre majeure, considérée de nos jours comme un classique de la littérature sociologique espagnole, est une étude montrant

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la relation existante entre l'oligarchie rurale et la corruption politique de l'ordre libéral démocratique. Joaquin Costa se penche tout particulièrement sur une étape du capitalisme marquée par la faiblesse de la société industrielle, des entrepreneurs, des bourgeois et des institutions clés de l'Etat. Il étudie aussi des formes de gouvernement démocratique et de participation citoyenne des paysans dans certaines régions. Sa contribution à la sociologie espagnole est double puisque, d'une part, il étudie une dimension méconnue de la relation entre la politique et l'économie et, d'autre part, il est l'un des pionniers de l'analyse des formes de domination et de corruption politique dans les démocraties libérales. Enfm, Joaquin Costa est le fondateur de l'étude de la société agraire et de la sociologie rurale. Influencé par les classiques, imprégné par la société de l'époque et soucieux de réforme agraire, il développe un vaste programme de recherche visant à rendre compte de la mutation de la société rurale. Adolfo Posada (1860-1944) appartient à une nouvelle génération, ce qui en fait un sociologue moderne dans tous les sens du terme, puisqu'il associe ses convictions socialistes à une vision ouverte de la discipline. N'appartenant à aucune école nationale, Adolfo Posada étudie avec sérieux et objectivité les sociologies américaines et européennes. Il est l'un des premiers en Espagne à avoir intégré dans ses travaux les contributions et les théories de Pareto, Durkheim et Tarde. Il manifeste une certaine admiration à l'égard de Herbert Spencer, Albion Small et Lester Ward; sachant que ces deux derniers sont deux éminents sociologues américains quasiment méconnus en Europe à cette époque. Le travail d'Adolfo Posada représente un effort de syncrétisme et une tentative d'accumulation de la connaissance sociologique. Durant cette période, la recherche en sciences sociales bénéficie d'un certain soutien institutionnel, car, dès la fin du XIXèmesiècle, la Commission des Réformes Sociales promeut la recherche empirique, essentiellement autour des thèmes de la

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pauvreté, des inégalités et de l'analphabétisme, afin d'asseoir les politiques publiques sur des connaissances fiables. En ce sens, l'Espagne adopte les préceptes positivistes et réalise les enquêtes de terrain quasi au même moment que le reste des pays européens. Ainsi, la première enquête est effectuée par la Commission des Réformes Sociales en 1893 à travers les délégations provinciales de la Commission sur les conditions de vie et de travail de la population espagnole. Au début du XXèmesiècle, la Commission, qui se transforme en Institut des Réformes Sociales, continue à réaliser des études sur les problèmes sociaux, parmi lesquelles se trouve celle effectuée par Bernaldo de Quiros sur les conflits sociaux dans les zones rurales d'Andalousie. Elle constitue un précédent historique des enquêtes qualitatives qui se développent dans la péninsule ibérique durant les années 1970. Ildefonso Cerda publie, pour sa part, une monographie statistique de la classe ouvrière de Barcelone. Il s'agit d'une enquête réalisée pour la planification urbaine de cette ville. De façon analogue, la Section des Sciences Morales et Politiques de l'Athénée de Madrid recueille des données sur les coutumes populaires liées à la naissance, au mariage et à la mort. En somme, les débuts de la sociologie sont comparables à ceux de la plupart des pays européens, à l'instar de la France ou de l'Allemagne. Or, l'avènement du franquisme et la réduction des libertés publiques orientent la sociologie ibérique vers: 1) l'étude des problèmes sociaux, 2) l'analyse de la réalité nationale et 3) la préférence pour les théories conservatrices. Cela entraîne un déclin de cette sociologie, tant au niveau quantitatif que qualitatif, un repli des sociologues sur leur sphère privée et les objets d'étude sans enjeu politique et sa déconnexion des mouvements et des débats internationaux.
La théorie sociale moderne

La sociologie de cette époque s'est enrichie de l'apport des penseurs et des intellectuels appartenant à des disciplines annexes telles que la philosophie. Leurs travaux visaient à répondre au retard de l'Espagne dans le processus de modernisation dans lequel étaient complètement immergés certains pays européens, à l'instar

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de la Grande-Bretagne. L'étude des carences de la péninsule ibérique en la matière a poussé ces philosophes à rechercher l'essence ou « l'âme» espagnole. La perte des dernières colonies du Pacifique et des îles Caraïbes à la fm du XIXème siècle a accentué la préoccupation et les réflexions des sociologues, des historiens et des essayistes sur ce thème. La première expression de ce courant de pensée se trouve dans l' œuvre d'Angel Ganivet (1897) qui analyse la position paradoxale de l'Espagne au sein de la civilisation européenne. La péninsule ibérique y est décrite comme une société européenne d'un point de vue historique, tout en étant située en dehors de l'Europe dans des domaines importants et durant de longues périodes. Ganivet s'interroge également sur les raisons qui ont provoqué les mutations successives et les choix jugés erronés. Il confère à la culture et à la civilisation espagnoles des dimensions tragiques et singulières. Miguel de Unamuno (1864-1937) accentue la vision tragique de l'histoire et de la société espagnole. Etant l'un des précurseurs de l'existentialisme en Europe après Kierkegaard, il se penche sur les contradictions et souligne l'incapacité espagnole à s'approprier la pensée rationnelle et scientifique. Il y voit la supériorité morale et l'originalité de l'Espagne qui refuse de sombrer dans la « vulgarité» des positions positiviste et matérialiste en vogue à l'époque. L'ouvrage Le sens tragique de la vie, largement lu et commenté, est interprété par ses concitoyens comme une acceptation stoïque et austère des limitations et des échecs du pays. Si Unamuno parvient à susciter un certain intérêt chez les intellectuels étrangers, Ortega y Gasset (1883-1955) est le premier penseur espagnol du XXèmesiècle a avoir été lu et discuté dans le monde entier. Son « rationalisme vitaliste » jouit de la faveur des philosophes et des sociologues, aussi bien en Espagne qu'à l'étranger. La portée de son oeuvre est notoire dans le domaine de la philosophie sociale. Il consacre un grand nombre de travaux à l'Espagne puisque, de la Théorie de l'Andalousie et de l'Espagne invertébrée, jusqu'à La rédemption des provinces, il explore les préoccupations et les débats classiques de la pensée espagnole, à savoir les carences de la modernisation, la lenteur du processus de sécularisation et le retard général du pays.

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Depuis la Déshumanisation de l'art jusqu'à la Rébellion des masses (1929), Ortega y Gasset publie des ouvrages qui ne sont pas centrés sur l'Espagne. Toutefois, son œuvre jouit d'une certaine unité autour du thème de la critique de la modernité. Elle est le fait d'un penseur conservateur qui est sensible aux thèses réformistes, bourgeoises et libérales. Son originalité ainsi que son langage passionné ont suscité l'admiration de nombreux penseurs. Ainsi, il est l'un des inventeurs des concepts de «société de masses» et «d'homme masse », tout en théorisant l'ascension et la suprématie de ce dernier dans les sociétés modernes. Des sociologues se référant à la tradition de Mills et à l'Ecole de Francfort ont reformulé sa théorie en l'adaptant à leurs propres préoccupations. Une autre contribution majeure à la théorie sociale espagnole est celle de José Ferrater Mora (1912-1991) qui a concentré ses efforts sur la réduction de la distance séparant la tradition analytique anglo-saxonne de la philosophie continentale. L'Homme à la croisée des chemins représente son principal apport à l'abondante littérature existante sur la crise des temps modernes. Son originalité réside dans la comparaison systématique des crises et des transformations de la culture et de la pensée classiques de la période hellénistique ainsi que de celles de la modernité avancée. Durant ces deux périodes, le syncrétisme, le relativisme, les courants de pensée croissent ainsi qu'une culture encyclopédique et accumulative; cela débouchant sur l'apparition de philosophies et de conceptions parallèles de la vie et du monde. Ferrater développe également une réflexion sur l'Espagne et l'Europe. Dans Lesformes de la vie catalane écrit en exil (1944), il propose une interprétation dramatique de sa Catalogne natale, loin des idéaux de « l'Espagne éternelle ». Sans éluder les problèmes de l'histoire récente de la péninsule ibérique, il propose une vision plus équilibrée contestant la vision tragique en vogue à l'époque. Il donne une vision plus objective qui contredit la version officielle défendue par les franquistes.
L'expatriation de la sociologie

La proclamation de la République coïncide en 1931 avec un dynamisme culturel et scientifique de la péninsule ibérique dont les

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sciences sociales sont parties prenantes. Les fondateurs et les pionniers font progressivement place à une nouvelle génération de chercheurs qui témoignent de la maturité de la sociologie. Dans la mesure où ces sociologues se reconnaissent dans les idées républicaines et démocratiques, ils se voient condamnés à la clandestinité ou à l'exil durant la Guerre Civile (1936-1939) puis pendant le franquisme (1939-1975). Contrairement à l'Italie et à l'Allemagne, Franco arrive au pouvoir par les armes et réprime les défenseurs de la nèmeRépublique. Il instaure un régime dictatorial de type militaire bénéficiant du soutien de l'Eglise catholique et du mouvement fasciste. De nombreux intellectuels et chercheurs espagnols se réfugient en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine, à l'instar de José Medina Echeverria (1903), qui s'établit à Mexico, où il publie son ouvrage Sociologie: théorie et pratique (1941). Il s'agit d'une introduction documentée à la sociologie visant à exercer une influence sur la sociologie latino-américaine. Il est aussi l'auteur de la première traduction d'Economie et société de Max Weber. Constantino Bernaldo Quiros (1873-1959), qui appartient à la tradition de la sociologie rurale et à la criminologie, s'installe également à Mexico. De son côté, le romancier et essayiste reconnu Francisco Ayala (1906), assistant d'Adolfo Posada, choisit l'Argentine puis Porto Rico tout en enseignant dans plusieurs universités américaines. En 1947, il publie Traité de sociologie où il aborde les questions fondamentales de la discipline d'un point de vue systématique et conceptuel, sous l'angle de l'histoire des idées. Ayala est aussi l'auteur d'essais sur la sociologie culturelle et des intellectuels. Au cours des dernières années, il retourne à ses premières amours synonymes d'activité littéraire. Seule une poignée de sociologues réussit à rester en Espagne, à l'image d'Enrique Gomez Arboleya qui est considéré comme la figure principale de la sociologie espagnole durant le franquisme. Il provient de la philosophie du droit tout en jouissant d'une compétence reconnue en matière d'histoire de la culture. Il est l'un des derniers élèves de l'Institution Libre d'Enseignement interdite par le régime. Arboleya s'est accommodé du franquisme en dispensant des enseignements à l'Université de Grenade, avant

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d'obtenir la chaire de sociologie à l'Université de Madrid. Sa première contribution à la sociologie se produit en 1958 avec la publication de l'Histoire de la pensée et de la structure sociale. Ce traité incomplet associe l'histoire culturelle à l'histoire des idées d'un point de vue sociologique. Durant sa dernière période, Arboleya s'oriente vers le fonctionnalisme et la sociologie empirique, dont il est l'un des pionniers en Espagne.
Le retour de la sociologie

Dans un contexte marqué par l'effort solitaire d'Arboleya pour construire la sociologie espagnole, une poignée d'étudiants provenant de disciplines diverses, telles que la sociologie, l'économie, le droit ou la philosophie, séjournent dans les universités européennes et américaines pour y étudier la sociologie. Nombre d'entre eux obtiennent des doctorats à Paris, Bruxelles, Londres ou Boston. Leurs travaux souhaitent influencer la sociologie espagnole, la pensée sociale et le discours politique des années 1960 en leur conférant une dimension cosmopolite. Si certains de ces chercheurs sont restés dans les pays d'accueil, essentiellement pour des raisons professionnelles, politiques et familiales, la plupart d'entre eux sont rentrés en Espagne où ils ont occupé les chaires de sociologie dans de nombreuses facultés ibériques. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, la nécessité d'atteindre une respectabilité académique, tout en tenant compte de l'étroite vigilance exercée par la dictature &anquiste sur les universités, a favorisé l'implantation du fonctionnalisme et de l'empirisme et la prédilection pour les enquêtes sociales et les sondages d'opinion. Les grandes études sociales réalisées par Caritas veulent connaître les besoins individuels et collectifs des citoyens afin de prévoir les ressources nécessaires permettant d'y répondre et de préparer un Plan d'Aide et de Promotion Sociale. Dans les enquêtes ultérieures, les sociologues formés dans les universités américaines se sont efforcés d'introduire en Espagne les techniques et les méthodes de recherche en sciences sociales utilisées dans le nouveau continent.

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Ainsi, en dépit des restrictions politiques et économiques, les sociologues des années 1960 disposent d'un grand nombre de données empiriques sur la réalité sociale espagnole à partir desquelles ils peuvent mener leurs travaux de recherche. Les enquêtes comprennent également les opinions et les attitudes des personnes interrogées sur un grand nombre de sujets. La publication de ces études a modifié l'atmosphère intellectuelle de l'époque ainsi que le discours politique et socio-économique, en imposant la réalité face à l'idéologie officielle et à la rhétorique du régime. Nombre de ces enquêtes empiriques sont rigoureuses et techniquement correctes et contribuent à diffuser la pensée scientifique dans la société espagnole. La transition démocratique puis la consolidation de celle-ci dans les années 1980 et 1990 ont favorisé la multiplication et la diversification de ces enquêtes. La décentralisation et le transfert de nombreuses compétences aux collectivités territoriales ont également provoqué un besoin de données précises sur la situation économique, sociale, politique et culturelle de chaque région. En somme, la prépondérance de la sociologie fonctionnaliste et empirique coïncide avec l'essor de la sociologie espagnole, tant dans l'enseignement supérieur que dans les centres de recherche privés, notamment à travers les grandes enquêtes sociales. Ces dernières, tout en étant recouvertes d'un vernis fonctionnaliste, ont contribué à critiquer la version officielle du franquisme, à défaut d'effectuer des innovations théoriques. Leur contribution a été supérieure sur le plan méthodologique en introduisant de nouvelles techniques de recherche, un souci pour la rigueur scientifique et la volonté d'interpréter les données obtenues à partir de modèles théoriques. Or, progressivement, les idées marxistes se diffusent parmi les intellectuels et dans les universités. L'opposition intérieure à la dictature ayant été violemment réprimée depuis la Guerre Civile, la prise de conscience est le fait des exilés, le plus souvent républicains et de gauche, qui développent un discours critique à l'encontre du régime franquiste en ayant recours à une grille d'analyse et à une terminologie marxistes. De même, l'avènement d'une nouvelle génération ayant connu la croissance, l'ouverture à l'économie de marché, la fin du protectionnisme et de l'autarcie et

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l'absence de toute démocratie ont favorisé l'essor d'une version espagnole du marxisme. Enfin, la formation de nombreux sociologues ibériques dans les facultés françaises, allemandes ou belges, où les partis communistes et d'extrême gauche, d'une part, et les thèses marxistes, d'autre part, ont disposé d'une grande aura, ont fini par imposer le marxisme dans le débat intellectuel espagnol. Ce marxisme est un mélange de pensée radicale et critique composée de diverses tendances et orientée vers la dénonciation de la situation sociale, économique et politique de l'Espagne sous la dictature. Cette pensée remet en cause la sociologie officielle qualifiée de «collaboratrice» et de «bourgeoise ». Pourtant, l'augmentation du nombre de sociologues se revendiquant du marxisme rend possible la création puis le développement d'une sociologie d'inspiration marxiste et diminue d'autant l'identification de la sociologie au régime. Au milieu des années 1960, la sociologie marxiste devient prédominante parmi les opposants au franquisme, tout en restant clandestine car illégale. Ceci dit, la qualité des travaux réalisés se revendiquant de cette optique n'atteint que rarement celle des recherches effectuées par leurs homologues européens. Nonobstant, la généralisation de la pensée marxiste permet la réalisation de plusieurs analyses remettant en cause la structure économique espagnole. Ces travaux, qui bénéficient d'une grande audience, éclipsent les enquêtes plus classiques. Parallèlement, des articles critiques, se voulant autant marxistes qu'issus de la sociologie des conflits, sont publiés à l'étranger, notamment dans la revue Cuadernos de Ruedo Ibérico. Ce courant est également orienté vers la résolution des problèmes concrets, synonyme d'inégalités sociales et de pauvreté, dans une démarche de recherche-action. Peu à peu, l'influence du marxisme décline, tout en continuant durant les années 1990 sous la forme du marxisme analytique. Ces travaux s'efforcent d'établir un lien entre une vision critique héritée du marxisme et la théorie du choix rationnel, bien que l'individualisme méthodologique jouisse d'une faible tradition dans la sociologie espagnole.

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Les domaines

de recherche

L'un des principaux domaines de recherche de la sociologie espagnole de ces années est celui de la politique. Trois événements historiques ont suscité des recherches originales: la fin de la nème République et la Guerre Civile, la dictature franquiste et la transition démocratique à partir de 1975. Ainsi, la Guerre Civile espagnole a suscité la production d'une ample littérature sociologique et historique. Bien que son essor soit tardif, en raison de la difficulté d'accès aux archives et aux documents officiels, un débat intense se produit à distance entre les chercheurs exilés, à l'instar de celui entre Claudio Sanchez Albornoz résidant à Buenos Aires et Américo Castro se trouvant aux Etats-Unis, sur l'histoire espagnole et son caractère exceptionnel. Certains auteurs s'efforcent de sortir du débat essentialiste, ce dont Jaume Vicens Vives (1910-1960) est le meilleur exemple. Ce dernier propose une lecture plus sobre en insistant sur l'absence relative de bourgeoisie industrielle, l'industrialisation ou les différences entre les régions. Le franquisme a également généré de nombreux travaux, entre autres sur sa nature. Juan Linz s'efforce de donner une explication vraisemblable et de construire un cadre théorique pertinent. Sa préférence pour la notion de « régime autoritaire» au détriment de «régime fasciste» entend souligner la spécificité de la dictature espagnole. Dépassant la distinction entre démocratie et totalitarisme, que celui-ci soit communiste ou fasciste, il souligne les traits distinctifs du régime franquiste. Le concept de système autoritaire a été utilisé pour qualifier d'autres régimes à travers le monde qui ne peuvent pas être qualifiés de fascistes. Sans rejeter la contribution de Linz, d'autres chercheurs ont proposé une vision plus critique du franquisme en décrivant ce régime comme un « despotisme moderne », en référence à Montesquieu. Or, la plupart des travaux sur le franquisme mettent en exergue le rôle joué par les structures corporatives du régime et le développement du néo-corporatisme durant la transition en tant que facilitateurs de la démocratie. Dans cette discussion sur les tendances corporatistes des sociétés contemporaines, deux visions s'affrontent. La première, qui est prédominante durant les années