La tortue chez les bafia du Cameroun

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Cet essai en quatre volets présente le cycle de la tortue : Le premier est une étude des rôles du personnage de la tortue dans les contes. Le second fait le portrait de la tortue, qui se distingue non seulement par son intelligence et sa sagesse mais par ses qualités de pédagogue et d'ancêtre qui en font un être sacré et un totem. La troisième partie étudie l'évolution de son image et de son mythe dans la société bafia en pleine mutation et la dernière partie en dégage la signification aux plans psychologique et philosophique.

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Date de parution 01 juillet 2010
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EAN13 9782296433878
Langue Français

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LatortuechezlesBafiaduCamerounProblématiquesafricaines
CollectiondirigéeparLucienAYISSI
Ils’agitdepromouvoirlapenséerelativeaudeveniréthiqueetpolitiquedel’Afri que
dans un mondedontonproclamedeplus en plus la fin del’histoire et dela géographie.
L’enjeuprincipaldecettepensée àpromouvoirestlaréappropriationconceptuelle,parles
intellectuelsafricains(philosophes,politistes, etlesautreshommesetfemmesdeculture),
d’un débatqui estsouventinitié et mené ailleurspard’autres, maisdont lesconclusions
trouventdanslecontinentafricain,lechampd’applicationoud’expérimentation.Lapensée
àpromouvoirdoitnotamment s’articuler,danslaperspectivedelajusticeetdelapaix,
autour desquestionsliéesau vivre-ensembleetauxmodalitéséthiquesetpolitiquesdela
gestiondeladifférencedansunespace politique où la précarité fait souventlelit de la
conflictualité.
Lacollection«Problématiquesafricaines»aégalementl’ambitiond’êtreunimportant
espacescientifiquesusceptiblederendredeplusenplusprésentel’Afriquedanslesdébats
mondiauxrelatifsàl’éthiqueetàlapolitique.
Déjàparus
Serge-ChristianMBOUDOU,L'heuristiquedelapeurchezHansJonas.
Pouruneéthiquedelaresponsabilitéàl'âgedelatechnoscience,2010.
AaronSergeMBAELAII,Chroniquesphilosophiquesd’unp édagogue,
2010.
RogerBernard ONOMOETABA,Letourisme culturel au Camerou,n
2009.
AndréLiboire TSALAMBANI, Lesdéfis de la bioéthiqueàl’ère
éconofasciste,2009.
JosephEPEEEKWALLA,Les syndicats au Cameroun. Genèse,crises
etmutations,2009.
HubertMONONDJANA,Histoiredelaphilosophieafricaine,2009.JosephDONG’AROGA
LatortuechezlesBafia
duCameroun
Mythes,représentationsetsymboles©L’Harmattan,2010
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-12486- 8
EAN:9782296124868REMERCIEMENTS
La nécessité d’une revalorisation des civilisations africaines n’est
plus à démontrer. La réalisation du présent ouvrage, qui souhaite y
contribuer, n’a pu se faire sans la consultation de personnes
compétentes et susceptibles de répondre à un questionnaire. Mais la
production d’un travail semblable nécessite une bonne formation de
base. L’un de mes devoirs les plus impérieux est par conséquent de
témoigner ma reconnaissance à mes éducateurs avant de donner la
listede mes informateurs.
Mes remerciements s’adressent,au premierchef,à ma mère,Yàkàn
à Aroga Marthe, qui, en m’apprenant le ripkàk, la langue de mes
pères, m’a initié à la culture de mes ancêtres et qui, en m’envoyant à
l’école, a accompli l’acte décisif qui fut le point de départ du
processus de ma formation. Qu’elle trouve ici l’expression de ma
gratitude filiale.
A tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à ma formation
morale et intellectuelle: à mes maîtres et professeurs tant du primaire,
du secondaire quede l’université.
1Au regretté abbé Nnuka à Byábàk Patrice , l’un de ceux qui ont
éveillé monattentionà la richessedes valeursculturellesdes traditions
desBafia et à la beauté du rikpàk, leur langue.Que sonâme repose en
paix.
Je m’en voudrais de ne pas citer mes informateurs qui ont répondu
avec joieà mon questionnaire.Je pense notamment:
2 3Au regretté Bol à Zok surnommé “Savant Perdu ” . Il était
“savant” par ses qualités de guérisseur et d’artiste ; mais “perdu” (i.e.
handicapé) par les séquellesde la maladiedeHansendont il fut frappé
dans sa jeunesse. Traditionaliste au sens de défenseur zélé de la
tradition ancestrale, ses propos ne sont pas sans passion ni sans ironie
à l’égarddesdétracteursdes бiбán бiбətàtá (leschosesdesancêtres).
1Décédé le 22 juillet 1978.
2Décédéen mars 1981.
3En français.A Tábù à Mandiŋ qui s’est distingué par la pureté de sa langue, la
simplicité de son style, la fermeté de ses convictions et l’étendue de
ses connaissances. Autant de qualités qui attestent son imprégnation
par la sagesse traditionnelle des Bafia, sa vie de sédentaire dans son
village natal qu’il n’a presque jamais quitté pour longtemps, son
“pétrissement” par les mœursetcoutumesdechez lui.
A Bidias à k ŏ, le vieillard toujours joyeux et gai. Il possède une
bonneconnaissancede l’histoiredesBafiaetde leur littérature orale.
AByáбàkàNnòŋ
Bədyóŋà Məshó
BəséŋàArógà
BòdioàRibwem
MəsháàBol
RiбámáàNdzέrε
Iz Ɔб ƆàZàŋ
Qui m’ont apporté soit un ou deux contes, soit une phase de
l’histoiredesBafia.
Aeux tous, j’adresse mes remerciementsdechercheur.
Il convient enfin (last but not least) d’exprimer ma gratitude
d’étudiant à mes professeurs de l’université de Bordeaux III,
particulièrement à Mr M. HAUSSER qui a accepté de patronner cette
modesteétudeet n’acesséde m’assister par ses sagesconseils.
Convaincu d’avoir fait de mon mieux ce que vous m’avez aidé à
réaliser, je vous adresse ici, chers parents, maîtres et amis, mes
sincères remerciements.
6INTRODUCTION
L’inspiration du sujet de la présente étude, loin d’être récente,
trouve sa source dans la prime jeunesse de l’auteur. Encore à
1l’internat, nous, jeunesMbamois venusétudieràYaoundé, lacapitale
du Cameroun, étions étonnés de l’irrévérence avec laquelle nos
camarades des autres régions du pays parlaient de la tortue.
N’auraient-ils fait qu’en parler, nous n’eussions pas été scandalisés
outre mesure. Mais ils consommaient sa viande et en vantaient les
délices gustatifs. Ils faisaient plus. Ils promettaient de rapporter du
village, à notre intention, un mets assaisonné de viande de tortue. Il
n’en fallait pas tant pour nous rendre méfiants. Tout, lors des rentrées,
devenait tabou pour nous. Tout cadeau, tout présent comestible. A
peine l’insistance des donneurs pour nous rassurer de la pureté de leur
offre pouvait-elle nous persuader de l’agréer.Et c’est timidement que
nous acceptions un gâteau d’arachides ou de concombres.Devenaient
également taboues invitations et réceptions, rien ne garantissant
l’absencede viandede tortueauxagapes.
- Pourquoiavez-vous la tortueen horreur ?
A cette question de nos camarades répondait le silence. Ou, tout au
plus, un haussement d’épaules. La réponse était en nous, elle était
nous. Nous étions nés et grandissions dans une culture où la tortue
était vénérée, redoutée. Répondre à la question « pourquoi?» était
plus fort que nous.Nous savions que la tortueest unanimaldangereux
parce que nos parents nous l’avaient dit, eux-mêmes instruits par nos
grands parents.Maisce savoirétait indicible.
Le présent ouvrage est une tentative de réponse, un effort pour
exprimer ce qui semblait jadis inexprimable. Ambition fort
audacieuse. L’auteur s’engage dans un domaine inexploré, les Bafia
n’ayant pas encore fait l’objet de recherches approfondies. De ce
dernier fait les raisons sont historiques. Au Cameroun, c’étaient
surtout les missionnaires qui étudiaient, pour les besoins de
l’évangélisation, les langues et les traditions des populations locales.
En quête de conversions massives, ils privilégièrent les grands
1NatifsdudépartementduMbam.ensembles ethniques (Ewondo, Bassa, Bulu) au détriment des
minorités qui reçurent le messagedivinà travers les languesdesautres
tribus. Le catholicisme fut prêché aux Bafia en ewondo, le
protestantisme en bulu – les hommes d’un certain âge reconnaissent
avoir fréquenté l’école bulu – l’Islam en haoussa. Ces religions
opposées les unes aux autres ont ainsi déchiré de façon assez tragique
un groupe déjà numériquement faible. Les effectifs des fidèles bafia
étaient par conséquent très limités dans chaque confession religieuse.
Oncomprend pourquoi traditionset langue bafia sont restéesen friche
jusqu’à nos jours. Se pencher sur une langue parlée par moins de
20.000 hommes dont à peine le tiers était converti, fut jugé inutile par
les missionnaires.
Il s’en fautcependant pour que la présenteétude soit la premièredu
genre faite sur les Bafia. Les colons allemands avaient laissé des
monographies sur cette ethnie. Notamment, Die Bafia und die Kultur
1der mittelKamerun Bantu de Günter Tessmann, et l’article du Major
2Puder “Die Bafia – (Bapea) expedition” . Plus tard, en 1954, Mme
Dugast (Idelette) consacra aux Bafia et Yambassa quelques pages de
son ouvrage Peoples of the central Cameroon.Avant elle, et à l’en
croire, le Docteur L.K. Anderson fut “la personne à avoir étudié la
3langue bafia le plus près” ; c’est lui qui l’aurait classée dans la
catégorie des langues semi-bantou. L’auteur regrette de n’avoir pas pu
trouver les références de l’ouvrage du Docteur Anderson malgré ses
efforts. Les années qui suivirent furent marquées par le silence des
chercheurs sur lesBafia. Il fallut attendre 1967 pour que MmeGladys
Guarisma, Vénézuélienne, étudie le Bafia dans sa thèse Esquisse
4phonologique du Bafia . D’autres recherches, semble-t-il, sont
actuellement en cours. Mais celles-ci comme les autres sont l’œuvre
d’étrangers. Aucun ouvrage de valeur scientifique reconnue n’a été
jusqu’ici réalisé (et publié) par un Africain sur les traditions et la
langue bafia. Quelques autochtones, il est vrai, se sont livrés à la
recherche, constituant des corpus, collectant des informations. L’un
1Stuttgart, 1914.
2InDeutschesKolonialblatt, 1911, pp. 454-457.
3Notes sur les Bafia et Yambassa, extrait de Peoples of the central Cameroon,
International African Institute – Londres 1954 ; traduit de l’anglais par E.
Mohamadou, p. 7.
4Bulletinde laSELAF, 1, juin 1967.
8d’eux, le regretté abbé Nnuka à Byabàk Patrice, a étudié le rikpàk,
1composé des cantiques et des poèmes , rédigé des monographies et
traduit la bible. Mais l’œuvre, importante, de l’homme d’église reste
inédite.De là l’impossibilité de citer un seul de ses ouvrages, ceux-ci
n’étantdu reste pasà la portéede l’auteurdu présentexposé.
Le nombre restreint des ouvrages réalisés sur lesBafia et le silence
des Africains sur cette aire culturelle qui est loin de manquer de
richesses, justifientcette modesteétudeaux yeuxde
sonauteur.Celuicientend,en s’y livrant,combler une lacune.Il n’ya pas plus légitime
activité pour un intellectuelafricain que laconservation, par l’écriture,
de ce qui reste des traditions de ses pères, la volonté de sauver du
silence et de la mort toute une civilisation, une vision particulière du
monde, qui ne sauraitêtredénuéede valeurs universelles.On necitera
jamaisassezces proposdeMarcelGriauleetGermaineDieterlendans
leur ouvragecommun, Le Renard pâle :
La connaissance des traditions des sociétés africaines
d’Afrique noire constitue un apport de très grande valeur à
l’histoire des civilisations. Il devient donc nécessaire chaque
jour davantage qu’elles soient enregistrées et publiées pour
êtreconservées,enseignéeset inscritesdans le patrimoinedes
2peuples qui les ont vécues.
Appréhender la psychologie, la mentalité, la vision du monde des
Bafia à travers ce miroir qu’est le symbole de la tortue, lequel reflète
les principes fondamentaux de la sagesse, de l’anthropologie et de la
religion de cette tribu, en particulier, et de la plupart des ethnies du
département du Mbam, en général, tel est l’objet de cette étude. Il
importecependant,avantde le présenter,de s’interroger sur lesBafia.
LESBAFIA : a)DEMOGRAPHIE
3Les Bafia s’appellent eux-mêmes Bəkpàk. Selon Idelette Dugast ,
1le nom “Bafia” était utilisé par les Bati pour désigner les Bəkpàk et
1L’abbé Nnuka a écrit des milliers de vers en bafia. C’était un poète d’une
inspiration intarissable.
2M. GRIAULE et G. DIETERLEN, Le Renard pâle, Paris, Institut d’Ethnologie,
1965, p. 57.
3I.DUGAST, op.cit., p. 2.
9correspond à un surnom. “Ba - fia” viendrait de “Fia”, participe passé
du verbe “nfiak”, qui veut dire “saisir un poulet par lecou”. “Ba - fia”
voudraitdire “ceux qu’ona saisis par le coucomme des poulets”.Une
autre version fait venir le mot “Bafia” de “Bofia”, nom d’un chef
yambassa qui aurait refusé de recevoir les Français sur son territoire
après le passage des Allemands et leur aurait indiqué le territoire
Bəkpàk. Mais la version la plus scientifique à notre avis est que le
nom Bafia résulte de la transformation du mot Bəkpak par les
étrangers: Bəpia pour lesEton, nos voisins, Bəfia pour lesEwondo et
Bafia pour lesEuropéens. L’administration coloniale adopta ce terme
qu’elle appliqua à d’autres ethnies voisines des B əkpàk à proprement
parler.Il s’agitdesLemande,des B əpéi,etc.
Le territoire desBafia se situe dans la vallée du Mbam, sur la rive
droite du fleuve. Il a la forme d’un quadrilatère et couvre une
superficie d’environ 370 km², mesure environ 30 km de l’Est à
l’Ouestet 25 kmduNordauSud.
Le groupe bafia est en réalité composé des B əkpàk, Bəké et Bəpéi.
Les Bəkpàk sont les plus nombreux et se regroupent autour de 7 clans
dont les fondateurs sont les filsde l’ancêtre légendaireMkpàket de sa
femmeBiŋkira.Voici la listede ses fils:
YàkànàMpkàk
NgamàMkpàk
GuiféàMkpàk
RumàMkpàk
SəəàMkpàk
SanàmàMkpàk
BizabàMkpàk (mort sansdescendance)
K Ɔr ƆàMkpàk.
Il serait présomptueux de croire que la présente liste respecte
l’ordre de naissance. Mais il est certain – tous les informateurs sont
d’accord sur ce point – que Yakan fut le fils aîné de Mkpàk et de
1LesBati furent, selonDugast, lesderniersennemisdesBafia.Voircarteenannexe.
“Les Tsinga (Balinga)…Les Baveuk, les Yangafuk, les Manguissa, les Ngoro et
d’autres (sont désignés) sous l’appellation générale de Bati (R.P.J. BOHN, “Les
premiersAllemandsdans leMbamde 1888à 1905”, 1978, inédit, p. 11.)
10Biŋkira et K Ɔr Ɔ le benjamin. Tels sont les ancêtres créateurs des clans
de la tribu B əkpàk qui portent leurs noms.
Nul ne sait où fut enterré le patriarche Mkpàk mais on localise le
sépulcre de Biŋkira, sa femme, à Yakan où elle mourut seule de
fatigue en pleine savane en revenant de Rum et portant K Ɔr Ɔ le
1benjamin de la famille qui continuait à téter le cadavre de sa mère .
Biŋkira à Mkpàk, femme de Mpkàk à Wáyák, selon la légende, avait
pour ses enfants un amour si grand qu’elle passa toute sa vie à leur
2rendre visite, allant de l’un à l’autre sans se reposer . Biŋkira fut
inhumée sous un arbre qui, dit-on, est le théâtre traditionnel des
palabres de tous les fils du Mkpàk. Celui-ci avait, semble-t-il,
distribué des bénédictions (m əsha) et des charismes à ses fils: à
Yàkàn, l’aîné des enfants, il fit le don de la guerre. Ses descendants
furent en effet des pugilistes invincibles, maîtres dans le rapt des
femmes (rifƆƆ), et, dit-on, de mémoire de pugiliste, “le flanc d’un
yakan n’a jamais touché la terre”. A Ngam fut donné le pouvoir
(ilàmi). Les plus célèbres chefs Bəkpàk, Matsan à Anyuŋ de Daŋi et
Mbàrà à Məto de Riw ƆnƆŋ sont tous de Ngam. Sanam et Səə,
participant du pouvoir charismatique de Ngam, ne reçurent rien de
particulier. Le commerce (dūné) fut le don de Guifé, le pillage
(Bikūm) celui de Rum.A K Ɔr Ɔ le benjamin de la famille fut accordée
une nombreuse descendance. Les K Ɔr Ɔ passent en effet pour être
numériquement supérieursauxautresclans b əkpàk.
Voilà présenté le groupe Bəkpàk. Qu’en est-il des Bəké et des
Bəpéi ? Les Bəké se divisent en trois sous-groupes: les MūkƆ, les
3Kίίk ί et les Bitáŋ . Mū kƆ, l’ancêtre éponyme du clan MūkƆ, est un
4descendant de Gùnù (lui-même fils de Mb ƆnƆ) et le père de Kίίk ί .
Tandis queBitáŋ descend de Múntáŋ, fils de Rimέndέ. MūkƆ, Kίίk ί et
Bitáŋ furent, croit-on, dotés de dons particuliers: à MūkƆ fut attribuée
1“K Ɔr Ɔany Ɔgàdzє ilóŋ”dit un proverbe: “K Ɔr Ɔavait tété lecadavrede sa mère”.
2Unproverbe dit en effet ; “Uk έk έ yє G əBiŋkirà”: tu voyages comme la mère
Biŋkira.
3Pour Dugast, op.cit., p.3, les Beké sont composés uniquement des Kίίk ί et des
Bitáŋ, les Muk Ɔ constituant un groupe indépendant. Nos enquêtes n’ont pas
confirméce pointde vue.
4Kίίkί signifie Kiyani (la cabane). Kίίk ί, semble-t-il, est né dans une cabane où sa
mère fut isolée par son père pour infidélité.
11une population nombreuse, à Kίίkί le pouvoir, à Bitáŋ la richesse.
Mais les MūkòƆ acceptent difficilement la domination des Kίίkί qu’ils
considèrent comme leurs cadets voire leurs enfants. Le grand chef
MūkƆ,Babàn à Kibàŋ ne souffrait pas l’autorité de Ribwém àBumba
de Kίίk ίcar,disait-il, “il n’est pas normal qu’un filsdomine son père”.
Les MūkƆ,du reste, sedistinguent par leurcaractèrebelliqueux.On
signaledans l’histoiredesBafiadeux rebellionsdes MūkƆ: l’une sous
l’occupation allemande contre l’envahisseur germanique, l’autre sous
l’occupation françaisecontre lechef supérieur matsàn.Ils voulaienten
effet se libérer de la tutelle de ce dernier et avoir leur chefferie. La
tentative échoua. La rébellion contre le colon allemand fut également
unéchec maisaprès une résistance notable.La légende raconte que les
guerriers MūkƆ rendus invisibles étaient montés sur une toile
d’araignée d’où ils massacraient les troupes allemandes. Ils furent
trahis par une vieille femme qui, menacée de voir mourir sa
progéniture, révéla aux Allemands le secret de la force des MūkƆ.
Alors ce fut une boucherie, les troupes allemandes décimaient les
indigènes. Menacés de mort, les chefs des clans voisins livraient les
réfugiés. Cette guerre, les Bafia l’appellent Tikiri Bàtà et la situent
approximativement entre 1900 et 1910. Ainsi se présente le groupe
Bəké. Qu’en est-il des Bəpéi ? Ils se localisent dans les villages de
Gàà, Kéŋ, Lakpàŋ, Ndəŋ et Didz Ɔri, et sont en réalité des Balom ou
Fàk à don qui se sont installés en pays bəkpàk dont ils ont adopté la
culture.Lesdeux groupes (les Bəpéiet lesBalom) se reconnaissenten
effet un ancêtre commun: Madzà. Telle est la population du pays
bafia.Selon lesestimationsdeDugast,en 1954,elle s’élevaità 18.396
habitants avec une densité moyenne de 50 au km² et un taux de
croissance de 2,2.Compte tenu de ces données, on est fondé de croire
que la population actuelle des Bafia (y compris de la diaspora)
dépasse le quadruple des estimations deDugast, soit environ 100.000
âmes.
b)HISTOIRE
Du point de vue historique, le peuplement du pays bafia ne s’est
pas réalisé sans frottement. L’étymologie du nom bafia indiquée par
Dugast et évoquée plus haut est déjà significative à cet égard.Dugast
écrit parailleurs:
12Le pays était déjà occupé par les Yambassa lorsque les
1Bekke , venant des montagnes du pays lemandé, vinrent
s’installer après avoir repoussé les Yambassa à quelques
kilomètres seulement,dans unedirectionOuest-Est.Ils furent
suivis par lesBekpakdont les traditions laissent supposer que
leur migration se serait effectuée dans la même direction. Ils
rapportent qu’ils viennent de la région nord du pays babimbi
et ont pénétré le pays bafia par la Sanaga et les montagnes de
Don. Leur migration passe au milieu des Yambassa et des
2Bekkeet va finalement se heurterauBaneetFak (Balom) .
Babimbi se trouve en pays bassa. Les Bəkpàk affirment en effet
avoir une origine commune avec lesBassa et les Yambassa. L’ancêtre
commundeces troisethnies,appeléBorok par les B əkpak, serait venu
duSoudanet se serait installéen paysbassa précisémentdans la grotte
3de “Ng Ɔk Litubà” où il vivait seul avec sa famille . Après la mort de
Borok ses enfants se dispersèrent. Mkpàk alla à Do ŋan, une grande
savane qui s’étend en pays ny ƆkƆn. C’est à partir de Doŋan que
progressivement, le territoire actuel fut occupé par des clans
d’agriculteurs en quête de terres nouvelles. Ce processus ne fut pas
toujours pacifique. Les Bəkpàk, semble-t-il, durent livrer bataille aux
Bekke et aux Yambassa. La datation même approximative de ces faits
est impossible: la tradition historique de ces peuples ne remonte que
ejusqu’au milieu du 19 siècle. Vers 1810 lesBamoun organisèrent un
4raid. Ils déferlèrent à travers le pays et attaquèrent les Bəkpàk dans
les montagnes de Don. Ceux-ci durent d’abord reculer vers le Sud,
jusque dans le territoire des Bekke. Parvenus à ce point, les Bəkpàk
opposèrent une résistance si farouche que les Bamoun durent lâcher
priseet ne revinrent plus jamaisdans le pays.
Plus tard, vers 1880, il y eut une attaque desFoulbé. Ils vinrent du
Nord-Est et traversèrent le Mbam avec toute leur cavalerie. Ils furent
1La transcriptiondes noms bafia parDugast a été respectée. On notera la différence
aveccellede l’auteur.
2DUGAST, op.cit., p. 5.
3“Bóròk an əŋί iréb ” dit un proverbe (litt.:Borok s’est couché la savane) “Borok
vit seul en savane”.Ce proverbe s’applique aux personnes dont les habitations sont
isolées.
4DUGAST, op.cit., p. 5.
13immédiatement attaqués sur leur arrière et durent se replier vers l’Est,
retraverser leMbametchercher refugeen paysBabouté.
Quelques années plus tard, c’est avec lesBati qu’il y eut la guerre.
Ceux-ciavaientdû reculer sous l’effetde la
pousséedesBabouté,euxmêmes talonnés par lesFoulbé: lesBati commencèrent par s’installer
pacifiquement dans les forêts inhabitées du Mbam. Il s’établit à cette
époque uncontact permanententre lesBatiet lesBafia,entraînant une
interpénétration culturelle et linguistique. Mais bientôt naquirent des
conflits et lesBati avancèrent au cœur du pays bafia.Après une série
de luttes entre les deux groupes, les Européens intervinrent pour
chasser lesBati horsdu territoirebafia.
Voici, selon l’informateur Bol à Zok, la légende qui rapporte les
deux grandsépisodesde la guerrede peuplement:
C’est dans la grande savane de Doŋàn, à Ny ƆkƆn où il
s’installa que Mpkàk engendra ses huit enfants. Mais
comment les Bəkpàkacquirent-ils le territoire qu’ils occupent
actuellement ? Par la guerre. Ils habitaient d’abord au-delà de
1la rivière RikƆri . De jeunes gens partis à la chasse
traversèrent la rivière et découvrirent l’actuel territoire alors
occupé par un peuple qu’ils appelèrent Ty εrε. De retour au
village ils tinrent les propos suivantsà leurs parents:
“Nous avons découvert une belle et grande savane par delà la
rivière. Mais elle est occupée. Chassons-en les habitants et
prenons-là, il y fait bon vivre.” Les anciens leur répondirent:
“Nous ne pouvons pas chasser ces hommes sans consulter
l’oracle de l’araignée”. Interrogé pour tous les enfants de
Biŋkira, l’oracle indiqua Səə à Mkpàk. Consultée pour tous
les enfants de Səə, la mygale choisit celui qui s’appelait
Barkùm à Támbói. Barkùm fut donc investi du pouvoir de
diriger la guerre. On lui mit le sàgàrà, symbole de capitaine
de guerre constitué par un épi de mil (tsєsi ki gəŋ) un
morceau de bambou (mbambué), une variété de lianes
1Ces épisodes se situent longtemps après les batailles menées contre lesBeké et les
Yambassa qui se sont terminées par une installation provisoire des B əkpàk en pays
yambassa. La rivière Rikori est la frontière naturelle entre les actuels territoires des
tribusbafiaetyambassa.
14sauvages (rikàŋ di rərə), un tesson de carapace de tortue
(kui), le tout fixéà la pointed’une lance.L’ennemi futchassé
mais, malgré l’insistance de ses hommes fatigués,Barkùm ne
voulait pas cesser la guerre. L’effet des herbes de guerre
qu’on lui avait fait avaler durait encore. Il en était ainsi du
capitaine de l’autre camp, Kàlàk à Tyέtyέ. Barkùm et kàlàk
sous l’emprise magique des herbes et écorces qu’ils avaient
absorbées, voulaient continuer à lutter, tuer, massacrer.Alors
les hommes des deux camps décidèrent d’opposer les deux
capitaines dans un combat singulier, afin que, dans leurs
élans fougueux, ils se tuent l’un l’autre et mettent fin de cette
manière à la guerre. Ils réalisèrent cette idée et les capitaines
se trucidèrent l’un l’autre.Avant de mourir et ne voulant pas
que ceux qui l’avaient condamné à mort profitassent de son
pouvoir,Barkùm vomit la liliacée qu’il portait dans le ventre.
L’herbe prit racine.En saison sèche elle disparaît, grillée par
la canicule, mais pendant la saison des pluies elle pousse de
grandes feuilles verteset s’entourede serpents pour qu’aucun
Bəkpàk n’aille la cueillir. Depuis ce jour une croyance veut
que la pluie qui s’annonceducôtéde la liliacéedeBarkùm (á
nl ək à Barkùm), c’est-à-dire du côté de M ərəŋ, tombe
nécessairement. Le territoire convoité et partiellement
conquis s’appelait Kàkányá et s’étendait depuis la rivière
RikƆri jusqu’à la rive droite du Mbam. La partie conquise
s’étendait de la rivière RikƆri jusqu’au village Ndiemi chez
K Ɔr Ɔ à Mkpàk. Les tyεrε ouFàk continuèrent à occuper toute
la région qui s’étenddu villageNdiemiauborddu fleuve.
Quelques années plus tard, constatant que leur population
avait augmenté, les Bəkpàk décidèrent d’étendre leur
territoire jusqu’au bord du fleuve, de refouler lesFàk au-delà
du Mbam. Consulté, l’oracle de l’araignée indiqua K Ɔr Ɔ à
Mkpàk, et chez K Ɔr Ɔ, le sous-clan de Ndiemi du côté deBek
àBigƆná ; et dans la famille deBek fut choisi Rim àBigƆná.
C’est donc Rim qui porta le Sàgàrà pour chasser les Fàk ou
Ty εrε jusqu’au-delà du fleuve. Avant la guerre, Rim partit
chez ses oncles maternels, les Ny ƆkƆn, et leur dit: “les
Bəkpàk m’envoient en guerre contre les Fàk, alors je viens
vous dire au revoir avant d’y aller”. Les NyƆkƆn lui dirent:
151“L’enfant ne meurt jamais là où ses pères l’ont envoyé” . Et
prenant une calebasse, ils y mirent deux abeilles et la lui
2donnèrentendisant: “prends, voici lesarmes ; tu mèneras la
guerre cette calebasse à la main, si tu l’ouvres et la tend en
direction de l’ennemi, vous le chasserez de bonne heure”.De
retour, Rim attaqua les Fàk. Ceux-ci furent chassés depuis
Tso’adzέm jusqu’au bord du Mbam, là où ils traversaient le
fleuve sur le dos d’un serpent géant (Nwai). Mais un ivrogne
monta sur le serpent et, au lieu de tenir sa lance la pointe
regardant le ciel comme ses compères, il la renversa et blessa
le serpent mythique.Celui-ci disparut sous l’eau. Les Bəkpàk
exterminèrent tous lesFàk restésendeçà du fleuveet jetèrent
leurs corps dans l’eau.Depuis ce jour on appelle cette partie
duMbam leFleuve rouge (Ribàlà mbàŋ)àcausedu sang qui
3y fut versé .
Telle est l’histoire de la tribu Bəkpàk. Obscure en ses origines
perdues dans la nuit des temps, elle ne devient claire qu’avec
l’installation de Mkpàk dans la grande savane de Do ŋán. Que se
passa-t-il entre la grotte et la savane ? Ngok Lituba etDo ŋán ne
sontils pas deux étapes d’une longue émigration dont le point de départ et
l’itinéraire sont ignorés ? Ces questions n’auront assurément pas de
réponses certaines. Peuvent néanmoins être tenus pour sûrs les points
suivants qui font l’accord des informateurs: l’origine commune avec
lesBassa, l’installationàDo ŋán, laconquêtedu territoireactuellement
occupé.
Ce territoirea une végétation très variée, une faune très riche. Il est
recouvert de vastes savanes et de forêts profondes, habitées par des
1Proverbebafia: “manamawubia fitom fi seŋi”.
2Les abeilles, à cause de leurs dards, symbolisent les armes de jet telles que les
lanceset les flèches.
3Après la guerre, Rim, s’étant adossé contre un isob (arbre rabougri et épineux des
savanes mbamoises)dont uneépine le piquadans le dos,décida qu’au lieu de Rimà
Big Ɔná il s’appelleraitdésormaisIsobàBig Ɔnáetdemandaà sescompatriotesde se
donner mutuellement des filles en mariage pour augmenter la population bəkpàk en
vued’une résistance plus fermeà uneattaqueéventuellede l’ennemi provisoirement
chassé.
161 2animaux de toutes sortes et fertiles en cultures vivrières telles que le
manioc, l’igname, le maïs, le macabo…
Ainsi se présentent les Bafia. Ils offrent, avec les Yambassa, les
Lemandé, les Yaŋbéta, des ressemblances culturelles notables. En
1907 le capitaine Allemand, Von Stein Zu Lausnitz, qui venait de
traverser le paysdesBassa,Fang, Maka,Babouté,Bamoun, fut frappé
par les traits distinctifs qui distinguaient la culture des Bafia et des
Yambassade toutes lesautres tribus traversées.IdeletteDugastécrit:
L’économie, l’organisation socialeet laculture matérielledes
Bafia et celles des Yambassa sont tellement semblables qu’il
3sera traitédesdeux groupes sansdistinction .
Entre autres traits communs deculture, il faut d’oreset déjà relever
que ces peuples redoutent et vénèrent pareillement la tortue. Les
Balom ouFàk à don en plus des ressemblances linguistiques avec les
Bafia, partagent avec ceux-ci le culte de la tortue. Sur les plans
culturel et folklorique, ils se rapprochent plutôt des Bamoun et des
Bamiléké.
Les barrières linguistiques ne permettent pas l’étude de ce trait
culturel commun dans l’ensemble de ces groupes ethniques. Aussi
l’auteur est-il obligé de limiter ses recherches à la seule tribu bafia
dont la langue lui est familière. L’unité culturelle des peuples de cette
région permet d’espérer qu’en étudiant ce phénomène dans le cadre
d’une tribu, des constantes seront dégagées qui pourront se retrouver
dans lesautresethnies.
Il s’agit de décrire et d’analyser à partir de leur littérature orale,
l’image que les Bafia se font de la tortue, de dégager les croyances
qu’ils yattachentet la mentalité qui la supporte.
Les zoologistes appellent tortues tous les reptiles chéloniens à
corps court, renfermé dans une carapace osseuse et écailleuse. C’est
un animal lourd, lent, dépourvu de dents. L’herpétologie distingue
trois espèces de tortue: la tortue de mer, la tortue d’eau douce et la
1Ce sont les animaux qui peuplent les contes du corpus. Le braconnage a appauvri
la faune.
2Cette fertilitéestenbaisse progressive.
3I.DUGAST, op. cit., p. 7.
171tortue de terre . Les Bafia consomment volontiers la viande des deux
premières tandis qu’ils vouent un culte fervent à la dernière, laquelle
est le protagonistede nombrede textesde leur littérature orale.
De toutes ses composantes (proverbe, devinette, nom, devise,
prière, mythe, légende, épopée, fable, etc.), le conte est, enAfrique, le
genre le plus populaire, adoré des enfants, récréatif, informateur et
formateur: c’est “le moyen par excellence qui permet de prendre
connaissance de la vie sociale et des institutions qui la régissent et de
2se familiariser avec les notions qui sont à la base même du savoir” ;
en outre, il est “la projection symbolique des idées abstraites dans
3l’univers objectif ” .Aussi connaître l’image que lesBafia se font de
la tortue de terre, c’est étudier le cycle de Kui-la-tortue. Les contes
4sont en effet prépondérants dans le corpus qui contient néanmoins
d’autres genres littéraires notammentdes légendesetdes mythes.
Il est d’ailleurs difficile d’établir une barrière étanche entre les
différentescomposantesde la littérature orale.
Il n’y a, enAfrique noire, écrit L.S. Senghor, ni douanier, ni
poteaux indicateurs aux frontières.Du mythe au proverbe, en
passant par la légende, le conte, la fable, il n’y a pas de
5frontière .
Dans le même ordred’idées,MirceaEliadedéclare:
[…] Il n’y a pas de solution de continuité entre les scénarios
6des mythes,des sagasetdescontes merveilleux.
Donc, la distinction des genres, bien que possible, semble sans
intérêt pour l’analyse ; du moins, dans sa perspective, l’auteur du
présentexposé n’ena paseubesoin.
1Ces tortues ne portent d’ailleurs pas le même nom en bafia. La tortueaquatique
(marine ou d’eau douce) s’appelle Kigbúsi ; seule la tortue terrestre s’appelle Kúi,
oubeaucoup plus rarement,Atsátsá.
2P.ERNY, L’Enfant et son milieu enAfrique noire,Payot,Paris, 1972, p. 175.
3D. ZAHAN, La Dialectique du verbe chez les Bambara, Mouton, Paris-la-Haye,
1963, p. 115.
4Ensemble de documents servant de base à la description ou à l’étude d’un
phénomène.
5L.S. SENGHOR, Préface aux Nouveaux contes d’Amadou Koumba de Birago
Diop,PrésenceAfricaine,Paris, 1961, p.8.
6M.ELIADE,Aspects du mythe,Paris,Gallimard, 1963, p. 241.
18Voici,au nombrede quinze, les texteset leurs sources.
Numéros Titres Noms et âges des Date et lieu
des contes informateurs d’enregistrement
1 La tortue, l’araignéeetDieu ByábàkàNnoŋ 20 septembre 1978à
(75ans) Bafia
2 La tortueetDieu IzoboàZàŋ 26août 1978àBafia
(55ans)
3 ZoktiàYàkàn Bidiasà Kǒ 26août 1978à
(60ans) Yaoundé
4 La tortue, la panthèreet la BodióàRibwém 29août 1978àBafia
biche (60ans)
5 La tortueet la femme RibámáàNdzέrέ 8 septembre 1978à
(32ans) Bafia
6 La tortueet lesanimaux RibámáàNdzέrέ 8 septembre 1978à
(32ans) Bafia
7 La tortueet labiche vont Bidiasà Kǒ 15 octobreà1978à
chercher femme (60ans) Yaoundé
8 La tortueet sonbeau-père BeseŋàArógà 26août 1978àBafia
(34ans)
9 La tortue prend le pouvoir Bədyoŋà Məshó 27août 1978àBafia
(45ans)
10 La tortue, lecéphalopheet la TábùàMandiŋ 20 septembre 1978à
panthère (50ans) Bafia.
11 La tortueet le porc B əsəŋàArógà 26août 1978àBafia
(34ans)
12 La tortue, le singeet la TábùàMandiŋ 20 septembre 1978à
panthère (50ans) Bafia
13 La tortueet la panthère YakanàArógà 10 février 1981à
(60ans) Yaoundé
14 La tortue, l’éléphantet Bidiasà Kǒ 15 octobre 1978à
l’hippopotame (60ans) Yaoundé
15 La tortueet labiche sedéfientà 26août 1978àBafiaIz ƆbƆàZàŋ
lacourse (55ans)
Les textes ont été classifiés du plus simple au plus complexe.
Affirmer l’absence de frontière entre le mythe et le conte, c’est
reconnaître que les deux genres s’interpénètrent, que le mythe tient du
conte et inversement. C’est aussi dire que le temps primordial n’est
pas totalement exclu de l’histoire ni le sacré du profane. Le sacré
comme éternité englobe le temps ; il est le commencement et la fin, le
souffledynamiquede l’histoire.
Les plus simples sont les textes d’un genre pur: les mythes. Les
plus complexes sont ceux qui ont atteint un degré de désacralisation
tel que le mythe n’yest plusévident.
19Laclassification obéità une grillede thèmes.Les voicidans l’ordre
indiquéavec les textescorrespondants:
Les thèmes Les numéros des textes
sDieu N° 1, 2
sLa mort N° 3, 4, 5
sLa femme N° 6, 7,8
sLa politiqueN° 9
sLa justice N° 10, 11, 12, 13
sLe sport N° 14, 15
Deux traductions des textes recueillis ont été réalisées. L’une
juxtalinéaire et littérale (qui ne figure pas dans la présente version) et
l’autre littéraire. Leur conjonction a permis une étude linguistique et
stylistiquedes textes pour une intelligence plus profondedeceux-ci.
La transcriptiona précédé la traduction.Transcription pour laquelle
a été utilisé “l’alphabet général des langues camerounaises” élaboré à
l’UniversitédeYaoundé par les linguistescamerounaisdu 7au 9 mars
1979. Les graphèmes de cet alphabet ont été adaptés au cas particulier
dubafia.
La méthode est relative à la matière de l’analyse, c’est-à-dire aux
textes constitutifs du corpus. Celui-ci est composé en majeure partie
de contes. Le conte est un récit.Ce dernier “désigne l’énoncé narratif,
le discours oral ou écrit qui assume la relation d’un événement ou
1d’une série d’événements” . C’est “la succession d’événements réels
ou fictifs, qui font l’objet de ce discours, et leurs diverses relations
2d’enchaînement, d’opposition, de répétition, etc.” . Le conte est,
comme tout récit, pourvud’une surfaceetd’une profondeur.
RolandColinécrit:
Le passage du monde mythique et sacré à l’univers des
contes n’est jamais absolument tranché. La symbolique
demeure mais se désacralise progressivement, du moins dans
la première apparence. Tel conte peut alors s’interpréter à
deux degrés: d’abord en surface, pourrait-on dire, comme
une comédie aux personnages divers, ensuite en profondeur,
1G.GENETTE,Figures 3,Paris,Seuil, 1973, p.88.
2R.COLIN, Littérature africaine d’hier et de demain,Paris,ADEC, 1965, p. 75.
20comme une expression de la connaissance des structures de
1l’univers .
GreimasetBremond semblentêtredu mêmeavis ; ils tiennent pour
acquise l’opposition entre deux niveaux d’analyse du récit: le plan
des structures narratives immanentes et le plan de la manifestation.
Bremonddéclare:
[…] Tout récit considéré à un certain niveau… peut être
interprété comme un jeu de catégories conceptuelles et, à un
autre, plus immédiatement perceptible, comme une séquence
de tâches et d’épreuves dont les êtres humains (ou
2humanisés) sont lesacteurs…
L’analyse des textes à ce double niveau s’impose. D’abord en
surface. C’est la morphologie du conte, c’est-à-dire son étude en tant
que discours narratif. Claude Bremond est tributaire de Propp.
Celuiciécrit:
L’étude structurale de tous les aspects du conte est la
condition nécessaire de son étude historique. L’étude des
légalités formelles prédétermine l’étude des légalités
3historiques .
ClaudeBremond s’efforce de tirer de l’analyse de Propp des règles
générales sur le déroulement de tout sujet narratif. Il se concentre sur
la logique narrative, sur la syntaxe des conduites humaines. Il pense
que la fonction, l’élément le plus simple du récit, est un “atome
narratif ”et que le récitest formé par le groupementdecesatomes.
Bremond considère comme séquence élémentaire la triade tirée de
trois fonctions correspondant aux trois phases indispensables à tout
processus. La première ouvre la possibilité même sous la forme d’une
conduite correspondante ou d’événements prévisibles ; la seconde
réalise cette possibilité et la troisième termine le processus,
aboutissantainsiau résultatde l’événementcorrespondant.
Cependant, à la différence de Propp, Bremond considère que
chaque phase n’entraîne pas derrière elle, dans un ordre obligatoire, la
1Idem.
2Cl.BREMOND, Logique du récit,Paris,LeSeuil, 1973, p.89.
3V.PROPP, Morphologie du conte,Paris,LeSeuil, 1973, p. 25.
21venue de la phase suivante ; à chaque fois s’ouvre le choix entre
l’actualisation d’une certaine possibilité, et l’absence d’une telle
actualisation.
La méthodedeBremond semble la plusefficace pour la pénétration
des textes du corpus. Sa démarche est plus adaptable à leur structure.
Elle est la mieux indiquée pour le traitement du présent sujet, elle qui
ne sépare pas le personnage de sa fonction. Telles sont les raisons
pour lesquelleselleaétéchoisie.
Greimas de son côté se concentre sur le contexte mythologique et
sur les oppositions paradigmatiques. Il part de la présence obligatoire
d’un négatif dans la première partie du conte et d’un positif dans la
seconde (ladichotomiedans ladurée temporelledu récitentreavantet
après). Il a réussi à déterminer correctement le rôle essentiel des
épreuves dans le conte en tant que moyens permettant la solution des
rapportsconflictuels (par la transformationd’une situation négativeen
une situation positive).
La méthode de Greimas sera également utile, certains contes du
corpus présentant une structure bipartite avec un négatif dans la
première partieet un positifdans la seconde.
Reste la profondeur du récit. Elle n’est pas sans rapport avec la
surface. Les rôles joués par la tortue renvoient à ce qu’elle représente
dans la société bafia qui a produit les contes.Ceux-ci sont l’image de
la société productrice. L. Goldmann a montré la nécessité de
l’existence d’une homologie ou d’une relation significative entre la
forme littéraireet lesaspects les plus importantsde la vie sociale.
Il importe donc de voir la société à travers les textes rendus
transparents par l’analyse structurale. On fera appel à la méthode
sociogénétique de L. Goldmann pour retrouver dans les contes les
structures de la société bafia précoloniale. Pour cet auteur les
véritables sujetsde lacréation “sont les groupes sociauxet non pas les
1individus isolés” .
Si une telle déclaration est vraie du roman (donc de la littérature
écrite) comme le montre L. Goldmann, qu’en est-il du conte et de la
1L.Goldmann, Pour une sociologie du roman,Paris,Gallimard,
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