Le corps à sa façon

Le corps à sa façon

-

Français
229 pages

Description

Comment penser la mode ? Comment analyser un look ? Le parti-pris d'Anthony Mathé est d'étudier la mode comme une pratique quotidienne, non un idéal.
Né d'observations, de discussions et d'un travail d'enquête, « Le corps à sa façon » est un essai de sémiotique et de communication qui analyse la profondeur des pratiques d'habillement. Chaque jour, chaque matin, la mode vestimentaire offre la possibilité d'une épiphanie : en s'habillant, on incorpore un rôle, on se métamorphose pour se révéler.

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Date de parution 10 décembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782806110541
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LE CORPS À SA FAÇON EXTENSIONS
SÉMIOTIQUES REGARDS SÉMIOLOGIQUES SUR LA MODE ORDINAIRE
Chaque jour, chaque matin, la mode vestimentaire offre la
possiAnthony Mathé EXTENSIONSbilité d’une épiphanie ordinaire. Rôle, métamorphose ou révélation :
dans tous les cas le corps s’habille de signes et de symboles autant que SÉMIOTIQUES
de tissus et de couleurs et, en retour, le vêtement s’incorpore au sujet,
femme ou homme, qui le porte.
Pour étudier cet ajustement du corps et du vêtement, Anthony
Mathé adopte un parti-pris original : celui d’étudier la mode comme
une pratique quotidienne qui concerne chacun et chacune d’entre nous.
Observant les usages collectifs, interrogeant les pratiques singulières, le
sémiologue montre selon quels jeux de croyance, quels désirs projetés
ou quelles mythologies personnelles les vêtements de marque sont
associés, dans nos looks comme dans nos garde-robes, à des pièces
anonymes, faites à la main ou récupérées au gré des circonstances.
Ce livre est ainsi une invitation à « mordre sur la réalité »
anthropologique du corps habillé et des pratiques d’habillement quotidiennes, à LE CORPS en sonder les richesses, lorsque cohabitent avec nos envies, des besoins,
des contraintes sociales et des imaginaires. À SA FAÇON
Docteur en Sciences du langage (Sémiotique), Anthony Mathé étudie les imaginaires
corporels contemporains, la communication marchande et les pratiques médiatiques REGARDS
dans une perspective à la fois langagière et communicationnelle. Il est consultant
indépendant (Mode, Beauté, Luxe, Design, Nutrition) et chargé de cours à l’université où il SÉMIOLOGIQUES
enseigne la sémiologie de terrain (Corps, Communication, Branding & Expérience).
SUR LA MODE
ORDINAIRE
Illustration de couverture : © martinkay78 - Thinkstock
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0501-1 9HSMIKG*bafabb+
23 €
Anthony Mathé
LE CORPS À SA FAÇONEXTENSIONS SÉMIOTIQUES
Collection dirigée par Sémir Badir (FNRS, Liège)
« Extensions sémiotiques » est une collection éditoriale
consacrée à l’accroissement des domaines d’application des concepts
sémiotiques. Elle ofre en particulier une plate-forme
d’attentions et de complémentarités entre pensées sémiotiques et études
relatives aux pratiques culturelles contemporaines.
Sont déjà parus :
Sémir Badir et François Provenzano (dir.), Pratiques émergentes et pensée du
médium, 2017.
Herman Parret, Structurer. Progrès sémiotiques en épistémologie et en
esthétique, 2018.Anthony Mathé
LE CORPS À SA FAÇON
Regards sémiologiques sur
la mode ordinairePréface
« Ce qui se joue sur le terrain »
Emmanuelle Lallement
Il y a de nombreuses années désormais que nous dialoguons
avec Anthony Mathé. De nos expériences respectives
d’enseignement, lui en sémiologie moi en anthropologie, de la pratique
de la recherche académique et de la recherche appliquée, qu’il
sait conjuguer avec talent, du plaisir de l’observation que nous
partageons, et de la mode bien sûr, dont il est à la fois passionné
et éminent spécialiste.
La mode, cette « forme de vie » comme la définissait Georg
Simmel, et particulièrement la mode vestimentaire qui renvoie
à la sphère la plus intime et la plus sociale, est l’objet de ce livre.
Ou plutôt elle en est le terrain, au sens plein du terme. Car
D/2019/4910/67 ISBN : 978-2-8061-0501-1 Anthony Mathé, muni du solide outillage conceptuel de la
sémiologie, aborde la mode par la pratique du terrain. Il observe
« ce qui se joue sur le terrain », formule qui revient souvent © Academia-L’Harmattan s.a.
dans ses analyses. Il embrasse le terrain, cet impératif
catéGrand’Place, 29 gorique de la recherche anthropologique, avec une alacrité
partageuse. B-1348 Louvain-la-Neuve
Travailler sur – et pour – la mode, comme le fait Anthony
Mathé, peut conduire à l’écueil de l’aveuglement, celui que
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par procure la proximité avec son objet. Or il n’en est rien et là
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autori- réside le tour de force théorique et empirique de l’entreprise
sation de l’éditeur ou de ses ayants droit. qu’il s’est imposée : avoir l’œil de l’ethnologue qui observe,
traque le sens caché dans l’ordinaire des situations, saisit
l’évidence dans ses formes visuelles et discursives, et écoute, fait www.editions-academia.bePréface
« Ce qui se joue sur le terrain »
Emmanuelle Lallement
Il y a de nombreuses années désormais que nous dialoguons
avec Anthony Mathé. De nos expériences respectives
d’enseignement, lui en sémiologie moi en anthropologie, de la pratique
de la recherche académique et de la recherche appliquée, qu’il
sait conjuguer avec talent, du plaisir de l’observation que nous
partageons, et de la mode bien sûr, dont il est à la fois passionné
et éminent spécialiste.
La mode, cette « forme de vie » comme la définissait Georg
Simmel, et particulièrement la mode vestimentaire qui renvoie
à la sphère la plus intime et la plus sociale, est l’objet de ce livre.
Ou plutôt elle en est le terrain, au sens plein du terme. Car
Anthony Mathé, muni du solide outillage conceptuel de la
sémiologie, aborde la mode par la pratique du terrain. Il observe
« ce qui se joue sur le terrain », formule qui revient souvent
dans ses analyses. Il embrasse le terrain, cet impératif
catégorique de la recherche anthropologique, avec une alacrité
partageuse.
Travailler sur – et pour – la mode, comme le fait Anthony
Mathé, peut conduire à l’écueil de l’aveuglement, celui que
procure la proximité avec son objet. Or il n’en est rien et là
réside le tour de force théorique et empirique de l’entreprise
qu’il s’est imposée : avoir l’œil de l’ethnologue qui observe,
traque le sens caché dans l’ordinaire des situations, saisit
l’évidence dans ses formes visuelles et discursives, et écoute, fait
6 Le corps à sa façon Préface 7
parler, échange… Il accède ainsi à ce que tout ethnologue Ce que nous montre au fil des pages ce « corps à sa façon »
cherche à saisir, le familier, et au creux du familier ce « pas est que le banal n’est jamais anodin. Le style, aussi neutre
n’importe comment » de nos comportements. puisse-t-il être, participe de « la vie des signes au sein de la vie
C’est ainsi avec cette posture assumée, celle d’une sémio- sociale ». Et que le désir est partout présent. Ne serait-ce que
tique de terrain très personnelle, qu’Anthony Mathé parvient à parce que l’absence — la pièce manquante — est constitutive de
saisir la mode en tant que processus et non système. Ce qu’il tout vestiaire. Pour autant, aucune situation étudiée n’est
prend au sérieux est en effet la question du corps habillé, du naturalisée et jamais l’identité des individus n’est réduite à leur
vêtement en tant qu’il est porté, de l’ordinaire de la mode, des look, entendu plutôt comme une « projection de sens », une
modes d’existence du vêtement. Il accepte que ce réel soit invitation à en savoir plus, un éclat toujours possible, une
ébouriffé, foisonnant, hétérogène, contradictoire, jamais réduit présence voire une aura.
à un corpus. Poser le regard – son regard – sur le « corps à sa façon »,
La mode est ici analysée dans son spectre le plus large, le sans rien perdre du mouvement de la mode, voici ce qu’Anthony
plus ouvert possible, c’est celle qu’on voit dans les magazines et Mathé a fait pendant plusieurs années. Il nous invite
les cahiers de tendance certes, mais aussi et surtout dans la rue, aujourd’hui à le suivre pour cheminer et voir avec lui, alors
dans les vitrines qui jalonnent les espaces urbains, sur soi et les habillons-nous, à notre façon, suivons-le et surtout, ayons l’œil.
gens qu’on croise, ici et là. Les nombreux exemples et études de
cas que le sémiologue travaille nous conduisent du tapis rouge
Emmanuelle Lallement est anthropologue et professeure des Universités à Paris 8. du festival de Cannes au salon d’essayage d’une boutique de
lingerie, d’une maison de luxe au dressing d’une jeune femme,
de la Cité de la dentelle au magasin, du popu au chic et du chic
au popu, comme la mode sait si bien les combiner.
Ainsi on croise des grands noms de la mode, Paco Rabanne
et Yves Saint Laurent, comme on rencontre les enseignes de la
fast fashion comme Etam et René Derhy. On regarde des
émissions de relooking, on découvre les korai grecques, ces
statues grecques de la période archaïque de la sculpture, et on y
voit également Lady Gaga, icône médiatique de la mode.
Le sémiologue déploie la mode et la donne à voir dans ses
différents états, lumineux et mats, toutes ses couleurs (au
passage quelle magnifique analyse de la blancheur de la
basket !), ses lieux — qu’ils soient podiums de défilés, retail, ou
salons d’esthétique — et ses coupes qui épousent ou
contraignent les corps. L’extrême diversité des formes que
prend la mode vestimentaire est dévoilée, grâce à une analyse
qui témoigne de la rigueur du chercheur autant que de la grande
liberté du passionné. Car après tout, comme le dit Anthony
Mathé reprenant les propos de rédactrices de mode rencontrées
pendant son enquête, « tout Céline peut se retrouver chez
Zara ».

6 Le corps à sa façon Préface 7
parler, échange… Il accède ainsi à ce que tout ethnologue Ce que nous montre au fil des pages ce « corps à sa façon »
cherche à saisir, le familier, et au creux du familier ce « pas est que le banal n’est jamais anodin. Le style, aussi neutre
n’importe comment » de nos comportements. puisse-t-il être, participe de « la vie des signes au sein de la vie
C’est ainsi avec cette posture assumée, celle d’une sémio- sociale ». Et que le désir est partout présent. Ne serait-ce que
tique de terrain très personnelle, qu’Anthony Mathé parvient à parce que l’absence — la pièce manquante — est constitutive de
saisir la mode en tant que processus et non système. Ce qu’il tout vestiaire. Pour autant, aucune situation étudiée n’est
prend au sérieux est en effet la question du corps habillé, du naturalisée et jamais l’identité des individus n’est réduite à leur
vêtement en tant qu’il est porté, de l’ordinaire de la mode, des look, entendu plutôt comme une « projection de sens », une
modes d’existence du vêtement. Il accepte que ce réel soit invitation à en savoir plus, un éclat toujours possible, une
ébouriffé, foisonnant, hétérogène, contradictoire, jamais réduit présence voire une aura.
à un corpus. Poser le regard – son regard – sur le « corps à sa façon »,
La mode est ici analysée dans son spectre le plus large, le sans rien perdre du mouvement de la mode, voici ce qu’Anthony
plus ouvert possible, c’est celle qu’on voit dans les magazines et Mathé a fait pendant plusieurs années. Il nous invite
les cahiers de tendance certes, mais aussi et surtout dans la rue, aujourd’hui à le suivre pour cheminer et voir avec lui, alors
dans les vitrines qui jalonnent les espaces urbains, sur soi et les habillons-nous, à notre façon, suivons-le et surtout, ayons l’œil.
gens qu’on croise, ici et là. Les nombreux exemples et études de
cas que le sémiologue travaille nous conduisent du tapis rouge
Emmanuelle Lallement est anthropologue et professeure des Universités à Paris 8. du festival de Cannes au salon d’essayage d’une boutique de
lingerie, d’une maison de luxe au dressing d’une jeune femme,
de la Cité de la dentelle au magasin, du popu au chic et du chic
au popu, comme la mode sait si bien les combiner.
Ainsi on croise des grands noms de la mode, Paco Rabanne
et Yves Saint Laurent, comme on rencontre les enseignes de la
fast fashion comme Etam et René Derhy. On regarde des
émissions de relooking, on découvre les korai grecques, ces
statues grecques de la période archaïque de la sculpture, et on y
voit également Lady Gaga, icône médiatique de la mode.
Le sémiologue déploie la mode et la donne à voir dans ses
différents états, lumineux et mats, toutes ses couleurs (au
passage quelle magnifique analyse de la blancheur de la
basket !), ses lieux — qu’ils soient podiums de défilés, retail, ou
salons d’esthétique — et ses coupes qui épousent ou
contraignent les corps. L’extrême diversité des formes que
prend la mode vestimentaire est dévoilée, grâce à une analyse
qui témoigne de la rigueur du chercheur autant que de la grande
liberté du passionné. Car après tout, comme le dit Anthony
Mathé reprenant les propos de rédactrices de mode rencontrées
pendant son enquête, « tout Céline peut se retrouver chez
Zara ».
INTRODUCTION
——————————— INTRODUCTION
———————————
L’ordinaire de la mode
1 Passion de mode
La mode vestimentaire n’est pas une passion nouvelle pour
moi. Les tissus, les coupes, les audaces, les artisans, les petites
mains, la Haute Couture, les marques, la communication,
l’histoire du costume et les usages quotidiens (« la rue » comme
on dit dans le milieu) sont autant de dimensions d’un même et
unique intérêt pour un univers de sens hautement coloré. Nul
hasard si c’est aujourd’hui l’objet de cet essai. La mode me
fascine, m’intrigue, m’interpelle tant elle déroute la
connaissance et déjoue les évidences : elle exaspère sa propre
interprétation. Cette passion s’accroit lorsque j’observe sur le
terrain une dynamique propre à la mode, toujours mouvante,
même quand elle revient sur ses pas et recycle un style passé
que j’espérais ne plus revoir. La mode semble être le temps
même de la vie sociale.
Que faire d’une passion quand l’enjeu est de construire une
théorie du vêtement ordinaire qui s’applique aussi bien au
quotidien le plus banal qu’aux moments d’exception ? Rien n’est
plus difficile en effet que de traiter avec distance, neutralité et
esprit critique une passion de toujours. L’affect et la sensation
produite par l’esthétique de la mode génèrent un plaisir de la
contemplation et ne sauraient donc avoir de sens ni de valeur
ici, à moins d’une intrigue à dénouer qui puisse mettre en jeu
cette passion ? Il faut prendre gare au plaisir qui aveugle, mais
non le nier : après tout, ce petit plaisir est le sel de l’analyse, « la
saveur » au sens barthésien. Ce qu’il faut au sémiologue de
terrain que je suis, c’est un challenge qui puisse transformer
L’ordinaire de la mode
1 Passion de mode
La mode vestimentaire n’est pas une passion nouvelle pour
moi. Les tissus, les coupes, les audaces, les artisans, les petites
mains, la Haute Couture, les marques, la communication,
l’histoire du costume et les usages quotidiens (« la rue » comme
on dit dans le milieu) sont autant de dimensions d’un même et
unique intérêt pour un univers de sens hautement coloré. Nul
hasard si c’est aujourd’hui l’objet de cet essai. La mode me
fascine, m’intrigue, m’interpelle tant elle déroute la
connaissance et déjoue les évidences : elle exaspère sa propre
interprétation. Cette passion s’accroit lorsque j’observe sur le
terrain une dynamique propre à la mode, toujours mouvante,
même quand elle revient sur ses pas et recycle un style passé
que j’espérais ne plus revoir. La mode semble être le temps
même de la vie sociale.
Que faire d’une passion quand l’enjeu est de construire une
théorie du vêtement ordinaire qui s’applique aussi bien au
quotidien le plus banal qu’aux moments d’exception ? Rien n’est
plus difficile en effet que de traiter avec distance, neutralité et
esprit critique une passion de toujours. L’affect et la sensation
produite par l’esthétique de la mode génèrent un plaisir de la
contemplation et ne sauraient donc avoir de sens ni de valeur
ici, à moins d’une intrigue à dénouer qui puisse mettre en jeu
cette passion ? Il faut prendre gare au plaisir qui aveugle, mais
non le nier : après tout, ce petit plaisir est le sel de l’analyse, « la
saveur » au sens barthésien. Ce qu’il faut au sémiologue de
terrain que je suis, c’est un challenge qui puisse transformer 12 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 13
cette fascination pour la mode — que je suis loin d’être le seul à Dès lors, nulle raison de mettre entre parenthèses cette
1 2éprouver en sémiologie comme dans la vie quotidienne — en dimension passionnelle, qu’il s’agisse d’émulation, de
fascinaune donnée articulée à d’autres effets de sens, moins saillants tion ou de pathos. La passion est une des variables
sémioloen apparence et pourtant fondamentaux. giques dont il faut se saisir d’emblée puisqu’elle conduit à la
Un premier pas de côté consiste à changer la façon de penser question du corps sensible, ce corps qui palpite devant une
la passion qu’inspire la mode. Si l’on se demande la raison d’un nouvelle tenue, ce corps qui se plie aux contraintes du vêtement
intérêt si vif pour la mode, on trouvera vite celle-ci : la mode ou le déforme, ce corps habillé qui signe sa personnalité, ce
passionne — en bien comme en mal — parce que tous les jours, corps qui se socialise et devient l’étendard de ses états d’âme en
chaque matin, elle offre la possibilité d’une épiphanie triviale : s’habillant de signes et de symboles : le corps à sa façon.
on se métamorphose, on se révèle, on incorpore un rôle, on se Cette voie du corps ne va pas forcément de soi tant la
couvre pour se dévoiler. C’est évidemment un processus subtil, fascination de mode conduit à interroger les images si
toujours circonstancié et souvent non réfléchi, une pratique des abondantes. L’image génère souvent plus d’intérêt que le corps
plus banale, mais jamais anodine comme le confient les usagers habillé ou le vêtement. Il est vrai que les images médiatiques et
que j’ai rencontrés au cours de mes recherches. La grande leçon les publicités sont particulièrement léchées, mettant en scène
que je retiens de ce parcours, c’est que le sens profond de la glamour, distinction, air du temps et identité idéalisée. L’image
mode est précisément dans cette expérience ordinaire. Il ne est une donne essentielle qui n’a fait que s’amplifier avec les
faut d’ailleurs pas négliger le fait que l’ancrage de cette passion réseaux sociaux, un fait envoûtant, attractif, immersif, qui
de mode est avant tout charnel et sensible : quotidienne, génère de la passion et du désir (nouveauté), et parfois de
obligée, normée, la mode commence chaque matin par une l’ennui et du désamour (ressemblance), quand il n’y a pas
interaction très concrète avec le corps propre du sujet, avec sa carrément révolte et scandale (mensonge).
peau et sa chair. La mode, avec le langage, est certainement Quelle que soit sa significativité, et pour l’avoir traitée dans
l’objet social le plus intime et le plus sensuel qui existe. le cadre d’expertises de corpus, la question de l’image et des
représentations ne m’interpelle pas vraiment. À mes yeux, le
___________ véritable sujet, c’est le vêtement porté, lieu de la rencontre de la 1
L’anecdote n’est que trop belle : l’histoire de la sémiotique française naît de la
mode et du corps sensible, expérience à la fois individuelle et
déception d’Algirdas Greimas face à son analyse de La mode en 1930. Déçu par
sociale, matérielle et symbolique, réelle et imaginaire. Cette son travail de lexicographe, il se tourne vers l’approche sémiologique et
deviendra le chef de file de ce que l’on appellera a posteriori L’École de Paris. À réalité duale du vêtement, de sa conception à sa « mise en
la suite de ses travaux, nombre de sémiologues écriront sur la mode, à chair », joue un rôle pivot dans l’incorporation des valeurs
commencer par Roland Barthes (1967 ; 2001).
2 sociales et dans l’expression du sujet ; rôle d’autant plus
Le nombre de blogs, de comptes Instagram, Pinterest et YouTube consacrés à
mystérieux qu’il est ordinaire. C’est une expérience vécue à la mode est édifiant et montre à quel point ce sujet touche et intéresse. Par
exemple, sur Instagram, Mode et Beauté sont les secteurs les plus dynamiques, même le corps, par le corps, un corps-à-corps avec l’habit et
les autres thèmes ne représentant que 27 % des posts. Le hashtag #fashion tout ce qu’il peut représenter. C’est pourquoi je tiens à
concerne ainsi 721 millions de publications. Pour se donner une idée de
privilégier l’étude des liens complexes tissés entre le corps et le
l’ampleur du phénomène, un hashtag associé à la nourriture — domaine très
vêtement, et à laisser de côté le rôle joué par les images de présent sur le réseau — concernera au mieux 200 millions de publications. La
mode est une passion qui s’affiche : on la montre et on se montre. C’est le lieu mode, « au moins de façon temporaire », comme disait
d’un nouveau « fantastique social » comme le souligne Valérie Jeanne-Perrier Greimas.
(2016). Plus saisissant encore à mes yeux, ce culte massif et théâtralisé de la

mode s’accompagne souvent d’une culture de mode et d’une grande érudition,
qu’il s’agisse de tissus, d’histoire, de conventions ou d’imaginaires. Sur le
terrain, on rencontre de nombreuses personnes qui ont « l’œil », c’est-à-dire
une connaissance intuitive de l’esthétique de mode.
12 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 13
cette fascination pour la mode — que je suis loin d’être le seul à Dès lors, nulle raison de mettre entre parenthèses cette
1 2éprouver en sémiologie comme dans la vie quotidienne — en dimension passionnelle, qu’il s’agisse d’émulation, de
fascinaune donnée articulée à d’autres effets de sens, moins saillants tion ou de pathos. La passion est une des variables
sémioloen apparence et pourtant fondamentaux. giques dont il faut se saisir d’emblée puisqu’elle conduit à la
Un premier pas de côté consiste à changer la façon de penser question du corps sensible, ce corps qui palpite devant une
la passion qu’inspire la mode. Si l’on se demande la raison d’un nouvelle tenue, ce corps qui se plie aux contraintes du vêtement
intérêt si vif pour la mode, on trouvera vite celle-ci : la mode ou le déforme, ce corps habillé qui signe sa personnalité, ce
passionne — en bien comme en mal — parce que tous les jours, corps qui se socialise et devient l’étendard de ses états d’âme en
chaque matin, elle offre la possibilité d’une épiphanie triviale : s’habillant de signes et de symboles : le corps à sa façon.
on se métamorphose, on se révèle, on incorpore un rôle, on se Cette voie du corps ne va pas forcément de soi tant la
couvre pour se dévoiler. C’est évidemment un processus subtil, fascination de mode conduit à interroger les images si
toujours circonstancié et souvent non réfléchi, une pratique des abondantes. L’image génère souvent plus d’intérêt que le corps
plus banale, mais jamais anodine comme le confient les usagers habillé ou le vêtement. Il est vrai que les images médiatiques et
que j’ai rencontrés au cours de mes recherches. La grande leçon les publicités sont particulièrement léchées, mettant en scène
que je retiens de ce parcours, c’est que le sens profond de la glamour, distinction, air du temps et identité idéalisée. L’image
mode est précisément dans cette expérience ordinaire. Il ne est une donne essentielle qui n’a fait que s’amplifier avec les
faut d’ailleurs pas négliger le fait que l’ancrage de cette passion réseaux sociaux, un fait envoûtant, attractif, immersif, qui
de mode est avant tout charnel et sensible : quotidienne, génère de la passion et du désir (nouveauté), et parfois de
obligée, normée, la mode commence chaque matin par une l’ennui et du désamour (ressemblance), quand il n’y a pas
interaction très concrète avec le corps propre du sujet, avec sa carrément révolte et scandale (mensonge).
peau et sa chair. La mode, avec le langage, est certainement Quelle que soit sa significativité, et pour l’avoir traitée dans
l’objet social le plus intime et le plus sensuel qui existe. le cadre d’expertises de corpus, la question de l’image et des
représentations ne m’interpelle pas vraiment. À mes yeux, le
___________ véritable sujet, c’est le vêtement porté, lieu de la rencontre de la 1
L’anecdote n’est que trop belle : l’histoire de la sémiotique française naît de la
mode et du corps sensible, expérience à la fois individuelle et
déception d’Algirdas Greimas face à son analyse de La mode en 1930. Déçu par
sociale, matérielle et symbolique, réelle et imaginaire. Cette son travail de lexicographe, il se tourne vers l’approche sémiologique et
deviendra le chef de file de ce que l’on appellera a posteriori L’École de Paris. À réalité duale du vêtement, de sa conception à sa « mise en
la suite de ses travaux, nombre de sémiologues écriront sur la mode, à chair », joue un rôle pivot dans l’incorporation des valeurs
commencer par Roland Barthes (1967 ; 2001).
2 sociales et dans l’expression du sujet ; rôle d’autant plus
Le nombre de blogs, de comptes Instagram, Pinterest et YouTube consacrés à
mystérieux qu’il est ordinaire. C’est une expérience vécue à la mode est édifiant et montre à quel point ce sujet touche et intéresse. Par
exemple, sur Instagram, Mode et Beauté sont les secteurs les plus dynamiques, même le corps, par le corps, un corps-à-corps avec l’habit et
les autres thèmes ne représentant que 27 % des posts. Le hashtag #fashion tout ce qu’il peut représenter. C’est pourquoi je tiens à
concerne ainsi 721 millions de publications. Pour se donner une idée de
privilégier l’étude des liens complexes tissés entre le corps et le
l’ampleur du phénomène, un hashtag associé à la nourriture — domaine très
vêtement, et à laisser de côté le rôle joué par les images de présent sur le réseau — concernera au mieux 200 millions de publications. La
mode est une passion qui s’affiche : on la montre et on se montre. C’est le lieu mode, « au moins de façon temporaire », comme disait
d’un nouveau « fantastique social » comme le souligne Valérie Jeanne-Perrier Greimas.
(2016). Plus saisissant encore à mes yeux, ce culte massif et théâtralisé de la

mode s’accompagne souvent d’une culture de mode et d’une grande érudition,
qu’il s’agisse de tissus, d’histoire, de conventions ou d’imaginaires. Sur le
terrain, on rencontre de nombreuses personnes qui ont « l’œil », c’est-à-dire
une connaissance intuitive de l’esthétique de mode.
14 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 15
2 Penser la mode ordinaire même avouer que la lecture du témoignage J’adore la mode
mais c’est tout ce que je déteste de Loïc Prigent [2016] suffit à
Si l’on tient la mode pour ce qu’elle est fondamentalement, à
combler ma curiosité et mes interrogations). Nul challenge à
savoir un oxymore, il est possible d’esquisser une approche
suivre cette voie balisée.
sémiologique adaptée à son étrangeté première. Depuis Gabriel
Les fashion studies ont critiqué le terme de « mode » avec le
de Tarde, Thorstein Veblen et Georg Simmel, la mode n’a eu de
tournant des années 1990 : comme le rappelle Joanne Entwistle
cesse de poser aux chercheurs cette question complexe des liens
(2000), la recherche est alors passée de l’étude de l’industrie de
entre individu et société, réalité et fiction, puisque la mode jette
la mode et de son économie (production), à l’étude de la culture
de facto un pont entre les deux et accomplit leur médiation.
matérielle associée aux pratiques de mode (consommation).
Oxymore ne signifie pas paradoxe ni dissociation : l’apparence
Réducteur et élitiste, le terme de « mode » ne peut qu’être une
contradictoire est en réalité un rapprochement, une connexion,
impasse pour comprendre le fonctionnement social de la mode
un pont entre deux mondes distincts. Le vêtement porté est
et sa valeur pour tout un chacun. La solution adoptée a consisté
précisément la part triviale de la mode, celle qui met en contact
pour les chercheurs anglosaxons à parler de « fashion and
le corps individuel (le vécu) et le corps social (le visible/le
dress », et non simplement de « fashion ». C’est ce qui permet
lisible). C’est avec la mise en chair de l’habit que le jeu social de
l’étude des mécanismes par lesquels la mode se traduit et
la mode commence, et cette question transcende l’opposition
s’incarne par des tenues quotidiennes, par l’habillement
assez courante entre le luxe et l’ordinaire.
(Entwistle, 2000 : 3). L’habit est donc une des clefs pour
Questionner la mode au prisme de l’expérience du vêtement
repenser la mode, non plus du côté de l’idéal, mais bien du côté
porté et du temps du corps habillé a des répercussions
des usages et des usagers. Il y a urgence à étudier la mode
importantes sur la façon de penser cet objet sensible. Deux
ordinaire avec des outils critiques car l’industrie de la mode est
difficultés apparaissent concrètement, déjà pointées par les
dans une belle impasse : bousculée par le digital et mise à mal
chercheurs en fashion studies : 1. un problème terminologique,
par la « fast fashion », les entreprises de mode cherchent
2. un problème conceptuel et empirique.
désespérément un modèle économique et social viable sans
grande remise en cause. Figure emblématique de la mode et des 2.1 De la « Mode » au modus operandi
tendances, la consultante Li Edelkort a tiré la sonnette d’alarme
Jusqu’à présent, j’ai évoqué « la mode » — ou la mode dès 2015 avec un « Manifeste Anti-Fashion », mais les réactions
vestimentaire — comme si l’entité désignée allait de soi. Mode du milieu sont assez longues à venir.
est pourtant un terme ambivalent. Ce que les fashionistas et les « La Mode » est au final une expression has been du point de
professionnels appellent « La Mode », avec majuscule et en vue de la recherche. C’est certes commode puisque tout le
insistant sur l’article défini, correspond en réalité à une vision monde comprend de quoi on parle, mais c’est peu efficient sur
élitiste de l’habillement, c’est-à-dire à une mythologie embléma- le plan théorique pour rendre compte de l’étendue des
tique du fonctionnement social de la mode du point de vue de phénomènes sociaux : en introduisant des préjugés ou des
« ceux qui la font ». Autrement dit, c’est une construction évidences sur ce qui entre ou non dans le domaine étudié, ce
culturelle. Il est vrai que l’on pourrait étudier la mode à ce titre, terme oblitère l’analyse. Sur le plan sémantique, «
habilleen tant qu’objet de croyances sociales, en tant qu’habitus propre ment » est plus juste puisqu’il n’exclut pas du champ la majorité
au milieu de la mode ; ce serait une façon de reprendre à des données et met l’accent sur le processus, sur le modus
nouveaux frais les Mythologies de Barthes. Toutefois, du point operandi. Il est ainsi possible de questionner les pratiques
de vue de la recherche sémiotique actuelle, je ne vois rien de quotidiennes, les usages banals, toutes les expériences
crucial à l’étude de la culture du milieu de la mode (je dois ordinaires qui façonnent le vécu de mode. C’est du côté du
14 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 15
2 Penser la mode ordinaire même avouer que la lecture du témoignage J’adore la mode
mais c’est tout ce que je déteste de Loïc Prigent [2016] suffit à
Si l’on tient la mode pour ce qu’elle est fondamentalement, à
combler ma curiosité et mes interrogations). Nul challenge à
savoir un oxymore, il est possible d’esquisser une approche
suivre cette voie balisée.
sémiologique adaptée à son étrangeté première. Depuis Gabriel
Les fashion studies ont critiqué le terme de « mode » avec le
de Tarde, Thorstein Veblen et Georg Simmel, la mode n’a eu de
tournant des années 1990 : comme le rappelle Joanne Entwistle
cesse de poser aux chercheurs cette question complexe des liens
(2000), la recherche est alors passée de l’étude de l’industrie de
entre individu et société, réalité et fiction, puisque la mode jette
la mode et de son économie (production), à l’étude de la culture
de facto un pont entre les deux et accomplit leur médiation.
matérielle associée aux pratiques de mode (consommation).
Oxymore ne signifie pas paradoxe ni dissociation : l’apparence
Réducteur et élitiste, le terme de « mode » ne peut qu’être une
contradictoire est en réalité un rapprochement, une connexion,
impasse pour comprendre le fonctionnement social de la mode
un pont entre deux mondes distincts. Le vêtement porté est
et sa valeur pour tout un chacun. La solution adoptée a consisté
précisément la part triviale de la mode, celle qui met en contact
pour les chercheurs anglosaxons à parler de « fashion and
le corps individuel (le vécu) et le corps social (le visible/le
dress », et non simplement de « fashion ». C’est ce qui permet
lisible). C’est avec la mise en chair de l’habit que le jeu social de
l’étude des mécanismes par lesquels la mode se traduit et
la mode commence, et cette question transcende l’opposition
s’incarne par des tenues quotidiennes, par l’habillement
assez courante entre le luxe et l’ordinaire.
(Entwistle, 2000 : 3). L’habit est donc une des clefs pour
Questionner la mode au prisme de l’expérience du vêtement
repenser la mode, non plus du côté de l’idéal, mais bien du côté
porté et du temps du corps habillé a des répercussions
des usages et des usagers. Il y a urgence à étudier la mode
importantes sur la façon de penser cet objet sensible. Deux
ordinaire avec des outils critiques car l’industrie de la mode est
difficultés apparaissent concrètement, déjà pointées par les
dans une belle impasse : bousculée par le digital et mise à mal
chercheurs en fashion studies : 1. un problème terminologique,
par la « fast fashion », les entreprises de mode cherchent
2. un problème conceptuel et empirique.
désespérément un modèle économique et social viable sans
grande remise en cause. Figure emblématique de la mode et des 2.1 De la « Mode » au modus operandi
tendances, la consultante Li Edelkort a tiré la sonnette d’alarme
Jusqu’à présent, j’ai évoqué « la mode » — ou la mode dès 2015 avec un « Manifeste Anti-Fashion », mais les réactions
vestimentaire — comme si l’entité désignée allait de soi. Mode du milieu sont assez longues à venir.
est pourtant un terme ambivalent. Ce que les fashionistas et les « La Mode » est au final une expression has been du point de
professionnels appellent « La Mode », avec majuscule et en vue de la recherche. C’est certes commode puisque tout le
insistant sur l’article défini, correspond en réalité à une vision monde comprend de quoi on parle, mais c’est peu efficient sur
élitiste de l’habillement, c’est-à-dire à une mythologie embléma- le plan théorique pour rendre compte de l’étendue des
tique du fonctionnement social de la mode du point de vue de phénomènes sociaux : en introduisant des préjugés ou des
« ceux qui la font ». Autrement dit, c’est une construction évidences sur ce qui entre ou non dans le domaine étudié, ce
culturelle. Il est vrai que l’on pourrait étudier la mode à ce titre, terme oblitère l’analyse. Sur le plan sémantique, «
habilleen tant qu’objet de croyances sociales, en tant qu’habitus propre ment » est plus juste puisqu’il n’exclut pas du champ la majorité
au milieu de la mode ; ce serait une façon de reprendre à des données et met l’accent sur le processus, sur le modus
nouveaux frais les Mythologies de Barthes. Toutefois, du point operandi. Il est ainsi possible de questionner les pratiques
de vue de la recherche sémiotique actuelle, je ne vois rien de quotidiennes, les usages banals, toutes les expériences
crucial à l’étude de la culture du milieu de la mode (je dois ordinaires qui façonnent le vécu de mode. C’est du côté du
16 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 17
processus qu’il est possible de questionner l’ordinaire de la 2.2 Du « Système » aux pratiques vestimentaires
mode.
Contrairement à ce qu’ont pu penser Algirdas Greimas,
Pour en finir avec ces discussions sur les termes, admettons
Roland Barthes et d’autres en sémiologie, la mode n’est
que parler du mode vestimentaire serait probablement
probablement pas un système. Elle n’est pas même un système
l’expression la plus appropriée : ce n’est pas un certain idéal
de systèmes puisqu’elle ne constitue pas un simple « ensemble
élitiste qui interpelle, ni l’opus des stylistes et des grandes
signifiant » clos que l’on pourrait saisir, décrire, déconstruire et
marques qui pose problème, mais bien ce que nous faisons
réduire par méthode à une structure intelligible, à un réseau de
chaque jour au quotidien, souvent sans y réfléchir, avec nos
signifiés, voire à une grammaire. Le sens se construit
autrevêtements et nos accessoires, qu’ils soient de luxe ou non,
ment, via une praxis et une énonciation, et c’est assurément
hérités ou fabriqués. L’infraordinaire, le banal, le trivial sont des
pourquoi les faits de mode résistent jusqu’à présent à une
expériences plus intrigantes tant elles sont chargées de sens
pensée du système.
pour l’usager. Par commodité et par souci de justesse, il faudrait
Système de la mode de Barthes (1967) est un projet
même parler des modes vestimentaires, au pluriel, tant j’ai pu
fascinant, mais particulièrement daté et qui, à ce titre,
observer que les pratiques sociales d’habillement sont diverses
appartient à l’histoire de la sémiologie. Je suis étonné de voir
et variées : il n’y a pas qu’une seule manière de faire ; plusieurs
que ce livre difficile soit cité en référence en France, alors
systèmes de valeurs cohabitent en synchronie ; et pour ajouter
justement qu’il signe l’aveu d’un échec de l’analyse face à un
une autre difficulté, une même personne s’habille différemment
objet aussi complexe (Badir, 2014). Les Anglosaxons ne s’y
en fonction des circonstances et des contextes. Un même objet
trompent pas d’ailleurs, ne sachant pas quoi tirer de cette
peut être investi de façon radicalement différente. C’est la
analyse laborieuse et pourtant partielle de la « mode écrite »
nature médiatique des vêtements qui ouvre sans cesse cet
Que faire d’un essai qui ne s’intéresse ni aux images de mode, ni
horizon du sens et qu’il importe d’observer.
aux vêtements, pas plus qu’aux usages ? Pour les linguistes et
Face à cette diversité, le simple changement de genre
les spécialistes de sémiologie, le doute est grand : comment
pourrait sonner comme une bouffée d’air. Avec « le » mode, le
capitaliser sur une étude au corpus incertain, peu systématique
champ s’ouvre à des phénomènes de sens complexes, le
et non représentatif des écrits de mode ?
domaine étudié gagne en contraste et le rôle même de l’enquête
Parce qu’ils touchent tant au goût d’une époque qu’à une
sémiologique est de trouver comment analyser ce modus
expérience intime et personnelle, les modes vestimentaires
operandi, sans se soucier de ce que l’on sait déjà, à savoir que
s’avèrent être un objet insaisissable, qui résiste à sa lecture.
les (grands) couturiers sont des visionnaires et que le look
Parler de résistance ici, c’est parler d’inconnu et poser la
exprime souvent un style de vie.
question de la pertinence de la sémiologie face à des objets
Je renonce pourtant à faire emploi de cet usage masculin qui
syncrétiques, instables, non objectivables au prime abord, des
joue sur les deux sens de mode (la mode comme objet et le
objets qui ne sont ni linguistiques ni iconiques mais qui jouent
mode comme moyen) précisément parce qu’il table sur une
avec toutes les formes de langage, textes, images, discours ; c’est
ambivalence sémantique qui n’est pas reçue dans la langue
défier la sémiologie dans sa capacité à saisir l’inconnu tel qu’il
ordinaire. C’est donc le corps habillé qui est l’objet de l’enquête
se manifeste en réalité : étrange, mobile, transversal,
transau prisme du processus d’habillement. Ce pas de côté ouvre des
gressif. La mode, si légère en apparence, ne saurait être traitée
voies opérationnelles et heuristiques qui permettent de
avec légèreté. Elle a sa consistance et connaît une profondeur.
s’intéresser aux usages de mode du quidam et de questionner le
Face à la diversité des modes vestimentaires et à la richesse
temps vécu.
des mondes ordinaires associés, « système » est un concept
inopérant qui fonctionne comme une invitation à réduire les
16 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 17
processus qu’il est possible de questionner l’ordinaire de la 2.2 Du « Système » aux pratiques vestimentaires
mode.
Contrairement à ce qu’ont pu penser Algirdas Greimas,
Pour en finir avec ces discussions sur les termes, admettons
Roland Barthes et d’autres en sémiologie, la mode n’est
que parler du mode vestimentaire serait probablement
probablement pas un système. Elle n’est pas même un système
l’expression la plus appropriée : ce n’est pas un certain idéal
de systèmes puisqu’elle ne constitue pas un simple « ensemble
élitiste qui interpelle, ni l’opus des stylistes et des grandes
signifiant » clos que l’on pourrait saisir, décrire, déconstruire et
marques qui pose problème, mais bien ce que nous faisons
réduire par méthode à une structure intelligible, à un réseau de
chaque jour au quotidien, souvent sans y réfléchir, avec nos
signifiés, voire à une grammaire. Le sens se construit
autrevêtements et nos accessoires, qu’ils soient de luxe ou non,
ment, via une praxis et une énonciation, et c’est assurément
hérités ou fabriqués. L’infraordinaire, le banal, le trivial sont des
pourquoi les faits de mode résistent jusqu’à présent à une
expériences plus intrigantes tant elles sont chargées de sens
pensée du système.
pour l’usager. Par commodité et par souci de justesse, il faudrait
Système de la mode de Barthes (1967) est un projet
même parler des modes vestimentaires, au pluriel, tant j’ai pu
fascinant, mais particulièrement daté et qui, à ce titre,
observer que les pratiques sociales d’habillement sont diverses
appartient à l’histoire de la sémiologie. Je suis étonné de voir
et variées : il n’y a pas qu’une seule manière de faire ; plusieurs
que ce livre difficile soit cité en référence en France, alors
systèmes de valeurs cohabitent en synchronie ; et pour ajouter
justement qu’il signe l’aveu d’un échec de l’analyse face à un
une autre difficulté, une même personne s’habille différemment
objet aussi complexe (Badir, 2014). Les Anglosaxons ne s’y
en fonction des circonstances et des contextes. Un même objet
trompent pas d’ailleurs, ne sachant pas quoi tirer de cette
peut être investi de façon radicalement différente. C’est la
analyse laborieuse et pourtant partielle de la « mode écrite »
nature médiatique des vêtements qui ouvre sans cesse cet
Que faire d’un essai qui ne s’intéresse ni aux images de mode, ni
horizon du sens et qu’il importe d’observer.
aux vêtements, pas plus qu’aux usages ? Pour les linguistes et
Face à cette diversité, le simple changement de genre
les spécialistes de sémiologie, le doute est grand : comment
pourrait sonner comme une bouffée d’air. Avec « le » mode, le
capitaliser sur une étude au corpus incertain, peu systématique
champ s’ouvre à des phénomènes de sens complexes, le
et non représentatif des écrits de mode ?
domaine étudié gagne en contraste et le rôle même de l’enquête
Parce qu’ils touchent tant au goût d’une époque qu’à une
sémiologique est de trouver comment analyser ce modus
expérience intime et personnelle, les modes vestimentaires
operandi, sans se soucier de ce que l’on sait déjà, à savoir que
s’avèrent être un objet insaisissable, qui résiste à sa lecture.
les (grands) couturiers sont des visionnaires et que le look
Parler de résistance ici, c’est parler d’inconnu et poser la
exprime souvent un style de vie.
question de la pertinence de la sémiologie face à des objets
Je renonce pourtant à faire emploi de cet usage masculin qui
syncrétiques, instables, non objectivables au prime abord, des
joue sur les deux sens de mode (la mode comme objet et le
objets qui ne sont ni linguistiques ni iconiques mais qui jouent
mode comme moyen) précisément parce qu’il table sur une
avec toutes les formes de langage, textes, images, discours ; c’est
ambivalence sémantique qui n’est pas reçue dans la langue
défier la sémiologie dans sa capacité à saisir l’inconnu tel qu’il
ordinaire. C’est donc le corps habillé qui est l’objet de l’enquête
se manifeste en réalité : étrange, mobile, transversal,
transau prisme du processus d’habillement. Ce pas de côté ouvre des
gressif. La mode, si légère en apparence, ne saurait être traitée
voies opérationnelles et heuristiques qui permettent de
avec légèreté. Elle a sa consistance et connaît une profondeur.
s’intéresser aux usages de mode du quidam et de questionner le
Face à la diversité des modes vestimentaires et à la richesse
temps vécu.
des mondes ordinaires associés, « système » est un concept
inopérant qui fonctionne comme une invitation à réduire les
18 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 19
significations, à les clore, au lieu de les déployer. Or, la mode En convoquant de telles recherches sémiotiques et en
doit s’analyser en partant de sa diversité et de sa transversalité, cherchant à les opérationnaliser dans le cadre spécifique de
en tant que pratique culturelle ouverte, toujours en devenir, et mon terrain, il est particulièrement intéressant de voir
qui participe d’énonciations individuelles multiples et d’inter- comment le statut des vêtements se redéfinit : les objets textiles
actions collectives quotidiennes. Qui dit pratique, dit usager. sont avant tout, pour le sujet sensible, des corps à part entière
C’est une sémiologie de terrain qu’il faut entreprendre : l’obser- et participent du plan d’expression de la mode dès lors qu’ils
vation des données sur le terrain et l’écoute des usagers est une sont portés. Alors que ce sont des objets incorporés, ce sont en
des clefs principales pour rendre compte de la valeur sociale même temps des médias (Badir & Provenzano, 2017). La voie
effective de la mode. ouverte par ce point de vue ne concerne pas simplement le
Du côté de la recherche sémiologique contemporaine, des statut théorique du vêtement mais également l’étude puisqu’un
avancées conceptuelles permettent justement d’appréhender les parcours d’analyse double est induit.
pratiques culturelles du point de vue du sens vécu par l’usager, En plus de la contrainte matérielle exercée par les
des récits et des symboles à l’œuvre et sont autant d’invitation à vêtements, leurs composantes médiatique et symbolique se
affronter le terrain. Les propositions de Jacques Fontanille révèlent une clef pour l’interprétation : ce sont à la fois des
(2004 ; 2012) sur le corps signifiant constituent le socle théo- vecteurs de signification (du fait d’un certain mode de
rique de mon approche, de même que ses recherches sur les structuration de la signification via une temporalité) et des
niveaux de pertinence de la culture (2008) me permettent de réceptacles de projection de contenus. Je fais l’hypothèse que
développer une méthodologie opératoire et simple pour traiter cela marche de concert, selon un mouvement dialectique plutôt
l’hétérogénéité des données observées dans les faits. La que de causalité linéaire. Point d’équilibre entre ces deux pôles
difficulté des pratiques vestimentaires, c’est en effet qu’il y a ce que sont le « sens construit » et le « sens projeté », la valeur
qui est observable, ce qui est dit, ce qui est cru, ce qui est vécu, sociale et symbolique d’un produit serait établie comme une
ce qui est ressenti, ce qui est perçu et ce qui est projeté : toutes négociation entre les deux, un sens « co-construit ».
ces dimensions sémiotiques qui concernent l’usager comme Alors que l’industrie de la mode est étudiée depuis très
l’observateur se tiennent pourtant ensemble et c’est le challenge longtemps, notamment aux Etats-Unis, le vêtement — « en soi »
de l’analyse que de les articuler. et porté — est finalement peu étudié en dehors des
monograSi l’objet premier de ce livre est de partager des analyses de phies consacrées aux couturiers, aux designers, à certains
mode concrètes, il convient de s’arrêter sur le second pilier courants stylistiques et à des études ethnographiques. La
théorique de mes travaux : les propositions de Sémir Badir corporéité même du vêtement est assez peu questionnée, alors
(2007) aident à articuler cette hétérogénéité des documents même que le terme est employé sur le terrain. Même chez les
constituée de pratiques, de médias, de discours et d’objets, et à auteurs anglosaxons qui parlent de corps, de genre et
repenser les conditions de l’analyse de la mode (2014 ; 2018). d’habillement, le corps habillé reste un objet diffus, autour
En posant les modes vestimentaires comme une pratique duquel on tourne, que l’on pose mais que l’on n’étudie pas au
propre à un sujet d’énonciation, le sémiologue peut ainsi prisme de l’expérience vécue. C’est encore une fois l’image du
distinguer a priori son plan d’expression (ses signifiants) corps habillé — un certain résultat esthétique, la réception du
constitué d’objets et de médias, et son plan du contenu (ses vêtement « en soi » — qui est questionné, et non le vêtement,
signifiés) constitué de discours. C’est ainsi que les données encore moins le corps de l’habit. Parmi les penseurs de la mode,
étudiées, à savoir les objets et les interviews, sont posées Frédéric Monneyron (2001) a pourtant souligné depuis
méthodologiquement en face à face. longtemps que le « refoulement » du vêtement en raison de sa
18 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 19
significations, à les clore, au lieu de les déployer. Or, la mode En convoquant de telles recherches sémiotiques et en
doit s’analyser en partant de sa diversité et de sa transversalité, cherchant à les opérationnaliser dans le cadre spécifique de
en tant que pratique culturelle ouverte, toujours en devenir, et mon terrain, il est particulièrement intéressant de voir
qui participe d’énonciations individuelles multiples et d’inter- comment le statut des vêtements se redéfinit : les objets textiles
actions collectives quotidiennes. Qui dit pratique, dit usager. sont avant tout, pour le sujet sensible, des corps à part entière
C’est une sémiologie de terrain qu’il faut entreprendre : l’obser- et participent du plan d’expression de la mode dès lors qu’ils
vation des données sur le terrain et l’écoute des usagers est une sont portés. Alors que ce sont des objets incorporés, ce sont en
des clefs principales pour rendre compte de la valeur sociale même temps des médias (Badir & Provenzano, 2017). La voie
effective de la mode. ouverte par ce point de vue ne concerne pas simplement le
Du côté de la recherche sémiologique contemporaine, des statut théorique du vêtement mais également l’étude puisqu’un
avancées conceptuelles permettent justement d’appréhender les parcours d’analyse double est induit.
pratiques culturelles du point de vue du sens vécu par l’usager, En plus de la contrainte matérielle exercée par les
des récits et des symboles à l’œuvre et sont autant d’invitation à vêtements, leurs composantes médiatique et symbolique se
affronter le terrain. Les propositions de Jacques Fontanille révèlent une clef pour l’interprétation : ce sont à la fois des
(2004 ; 2012) sur le corps signifiant constituent le socle théo- vecteurs de signification (du fait d’un certain mode de
rique de mon approche, de même que ses recherches sur les structuration de la signification via une temporalité) et des
niveaux de pertinence de la culture (2008) me permettent de réceptacles de projection de contenus. Je fais l’hypothèse que
développer une méthodologie opératoire et simple pour traiter cela marche de concert, selon un mouvement dialectique plutôt
l’hétérogénéité des données observées dans les faits. La que de causalité linéaire. Point d’équilibre entre ces deux pôles
difficulté des pratiques vestimentaires, c’est en effet qu’il y a ce que sont le « sens construit » et le « sens projeté », la valeur
qui est observable, ce qui est dit, ce qui est cru, ce qui est vécu, sociale et symbolique d’un produit serait établie comme une
ce qui est ressenti, ce qui est perçu et ce qui est projeté : toutes négociation entre les deux, un sens « co-construit ».
ces dimensions sémiotiques qui concernent l’usager comme Alors que l’industrie de la mode est étudiée depuis très
l’observateur se tiennent pourtant ensemble et c’est le challenge longtemps, notamment aux Etats-Unis, le vêtement — « en soi »
de l’analyse que de les articuler. et porté — est finalement peu étudié en dehors des
monograSi l’objet premier de ce livre est de partager des analyses de phies consacrées aux couturiers, aux designers, à certains
mode concrètes, il convient de s’arrêter sur le second pilier courants stylistiques et à des études ethnographiques. La
théorique de mes travaux : les propositions de Sémir Badir corporéité même du vêtement est assez peu questionnée, alors
(2007) aident à articuler cette hétérogénéité des documents même que le terme est employé sur le terrain. Même chez les
constituée de pratiques, de médias, de discours et d’objets, et à auteurs anglosaxons qui parlent de corps, de genre et
repenser les conditions de l’analyse de la mode (2014 ; 2018). d’habillement, le corps habillé reste un objet diffus, autour
En posant les modes vestimentaires comme une pratique duquel on tourne, que l’on pose mais que l’on n’étudie pas au
propre à un sujet d’énonciation, le sémiologue peut ainsi prisme de l’expérience vécue. C’est encore une fois l’image du
distinguer a priori son plan d’expression (ses signifiants) corps habillé — un certain résultat esthétique, la réception du
constitué d’objets et de médias, et son plan du contenu (ses vêtement « en soi » — qui est questionné, et non le vêtement,
signifiés) constitué de discours. C’est ainsi que les données encore moins le corps de l’habit. Parmi les penseurs de la mode,
étudiées, à savoir les objets et les interviews, sont posées Frédéric Monneyron (2001) a pourtant souligné depuis
méthodologiquement en face à face. longtemps que le « refoulement » du vêtement en raison de sa
20 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 21
« banalité » et de sa « frivolité » est une erreur lourde de la singularité des pratiques et comprendre comment un
conséquences, un aveuglement sur la valeur sociale de la mode. individu opère ses choix et s’investit dans son habillement.
Tout le propos du présent essai apparaît ici : il ne s’agit pas Pourquoi choisir entre la Haute Couture et la « fast
d’un livre sur l’esthétique de la mode ni sur sa réception, mais fashion » ? entre le grandiose et le banal ? entre l’esthétique
bien d’une enquête sur les pratiques de modes vestimentaires visionnaire et ce que les Anglosaxons appellent avec affection
ordinaires car le challenge théorique, pratique et professionnel « ordinariness » ? Je le répète : en réalité, tout se tient dans la
est là, au niveau même du vêtement : c’est avant tout un objet, pratique des usagers. Qu’importe que le travail de fashion
une prothèse corporelle qui génère une expérience vécue tout à designers comme Phoebe Philo, Anne Valérie Hasch, Raf
fait singulière, une matrice, un médium à part entière. Simons, Nicolas Ghesquière, Hussein Chalayan, Christopher
Bailey, Jack McCollough et Lazaro Hernandez m’interpelle tout
2.3 Des données hétérogènes aux corpus transversaux particulièrement : ce sont avant tout les modes vestimentaires
du quidam qui permettent de refonder la mode en tant que
Dès lors, l’étude empirique du modus operandi et des
pratique culturelle. Pourquoi clore et clôturer les données alors
pratiques effectives conduit inéluctablement à la question des
que le maître-mot est la relation entre les usages ?
données de l’expérience à observer et à la définition des corpus
Les grands stylistes ont leur place dans cette étude, au même
d’étude. L’accent tombant sur le vêtement porté conduit à
titre que les magasins grand public comme Zara, H&M, C&A,
l’observation de « la rue », un lieu ouvert où tout est possible,
Etam, Pimkie, Jennyfer, Célio, Jules, Primark, New-Look,
où tous les styles cohabitent, où tous les corps se frôlent. Un lieu
TopShop, Carrefour Tex, Leclerc, etc. : ces enseignes accessibles
aussi où les grandes marques sont juxtaposées à la confection,
et ces marques moyen ou bas de gamme représentent en
au recyclage et à la « fast fashion ».
l’occurrence le gros du marché et concernent bien plus de
Observer passantes et passants, c’est ainsi porter le regard
monde à Paris, à Londres et à New York que des maisons
sur une tenue, une allure, un tout de signification qui fait sens
comme Chanel, Oscar de la Renta ou Armani. Avec l’expérience
pour l’usager comme pour son observateur. Les marques ne
vécue comme parti pris, reste à définir le « point de vue qui
sont pas toujours lisibles et, de toute façon, elles ne sont pas
construit l’objet » (Saussure).
forcément à propos car tout le monde ne s’en préoccupe pas.
Dans certains cas, le travail des couturiers et des designers
renommés pourra ressurgir et apparaître dans ces pages, au 3 Le corps habillé, un « corps-enveloppe » à sa façon
minimum en arrière-plan comme une référence ou une citation
La mode, non moins que le langage, est un objet étonnant.
qu’il faut reconnaître, ou de façon plus explicite en étant exhibé,
Dans son Cours de linguistique générale, Saussure utilise une
affiché, logotypé. Tout cela renvoie à un vécu et à des choix, à
métaphore vestimentaire particulièrement savoureuse : il parle
une expérience individuelle qu’il faut écouter et recueillir
de la langue comme d’une « robe faite de son propre
attentivement.
rapiéçage ». D’ailleurs, il est possible de renverser cette
métaL’intérêt porté à la rue n’exclut pourtant pas l’étude du luxe,
phore : comme la langue, les robes et les habits sont définis par
d’une mode plus élitiste. Si j’ouvre largement l’enquête à toutes
leurs usages et investis par des usagers réels.
les données quotidiennes et ordinaires (les habits de travail, les
Structuré à partir d’actes, de discours et d’objets, le corps
vêtements donnés ou recyclés, le fait-maison, les dessous, les
habillé, ce corps à sa façon, est ainsi un corps vécu, une
tenues de sport, les accessoires), je tiens à tenir ensemble
expérience personnelle qui ne se joue pas en dehors de l’espace
« luxe » et « ordinaire » car, à mes yeux, l’ordinaire englobe le
social, mais qui se donne dans le temps d’une expérience
luxe en réalité. Toutes ces données sont essentielles pour saisir
20 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 21
« banalité » et de sa « frivolité » est une erreur lourde de la singularité des pratiques et comprendre comment un
conséquences, un aveuglement sur la valeur sociale de la mode. individu opère ses choix et s’investit dans son habillement.
Tout le propos du présent essai apparaît ici : il ne s’agit pas Pourquoi choisir entre la Haute Couture et la « fast
d’un livre sur l’esthétique de la mode ni sur sa réception, mais fashion » ? entre le grandiose et le banal ? entre l’esthétique
bien d’une enquête sur les pratiques de modes vestimentaires visionnaire et ce que les Anglosaxons appellent avec affection
ordinaires car le challenge théorique, pratique et professionnel « ordinariness » ? Je le répète : en réalité, tout se tient dans la
est là, au niveau même du vêtement : c’est avant tout un objet, pratique des usagers. Qu’importe que le travail de fashion
une prothèse corporelle qui génère une expérience vécue tout à designers comme Phoebe Philo, Anne Valérie Hasch, Raf
fait singulière, une matrice, un médium à part entière. Simons, Nicolas Ghesquière, Hussein Chalayan, Christopher
Bailey, Jack McCollough et Lazaro Hernandez m’interpelle tout
2.3 Des données hétérogènes aux corpus transversaux particulièrement : ce sont avant tout les modes vestimentaires
du quidam qui permettent de refonder la mode en tant que
Dès lors, l’étude empirique du modus operandi et des
pratique culturelle. Pourquoi clore et clôturer les données alors
pratiques effectives conduit inéluctablement à la question des
que le maître-mot est la relation entre les usages ?
données de l’expérience à observer et à la définition des corpus
Les grands stylistes ont leur place dans cette étude, au même
d’étude. L’accent tombant sur le vêtement porté conduit à
titre que les magasins grand public comme Zara, H&M, C&A,
l’observation de « la rue », un lieu ouvert où tout est possible,
Etam, Pimkie, Jennyfer, Célio, Jules, Primark, New-Look,
où tous les styles cohabitent, où tous les corps se frôlent. Un lieu
TopShop, Carrefour Tex, Leclerc, etc. : ces enseignes accessibles
aussi où les grandes marques sont juxtaposées à la confection,
et ces marques moyen ou bas de gamme représentent en
au recyclage et à la « fast fashion ».
l’occurrence le gros du marché et concernent bien plus de
Observer passantes et passants, c’est ainsi porter le regard
monde à Paris, à Londres et à New York que des maisons
sur une tenue, une allure, un tout de signification qui fait sens
comme Chanel, Oscar de la Renta ou Armani. Avec l’expérience
pour l’usager comme pour son observateur. Les marques ne
vécue comme parti pris, reste à définir le « point de vue qui
sont pas toujours lisibles et, de toute façon, elles ne sont pas
construit l’objet » (Saussure).
forcément à propos car tout le monde ne s’en préoccupe pas.
Dans certains cas, le travail des couturiers et des designers
renommés pourra ressurgir et apparaître dans ces pages, au 3 Le corps habillé, un « corps-enveloppe » à sa façon
minimum en arrière-plan comme une référence ou une citation
La mode, non moins que le langage, est un objet étonnant.
qu’il faut reconnaître, ou de façon plus explicite en étant exhibé,
Dans son Cours de linguistique générale, Saussure utilise une
affiché, logotypé. Tout cela renvoie à un vécu et à des choix, à
métaphore vestimentaire particulièrement savoureuse : il parle
une expérience individuelle qu’il faut écouter et recueillir
de la langue comme d’une « robe faite de son propre
attentivement.
rapiéçage ». D’ailleurs, il est possible de renverser cette
métaL’intérêt porté à la rue n’exclut pourtant pas l’étude du luxe,
phore : comme la langue, les robes et les habits sont définis par
d’une mode plus élitiste. Si j’ouvre largement l’enquête à toutes
leurs usages et investis par des usagers réels.
les données quotidiennes et ordinaires (les habits de travail, les
Structuré à partir d’actes, de discours et d’objets, le corps
vêtements donnés ou recyclés, le fait-maison, les dessous, les
habillé, ce corps à sa façon, est ainsi un corps vécu, une
tenues de sport, les accessoires), je tiens à tenir ensemble
expérience personnelle qui ne se joue pas en dehors de l’espace
« luxe » et « ordinaire » car, à mes yeux, l’ordinaire englobe le
social, mais qui se donne dans le temps d’une expérience
luxe en réalité. Toutes ces données sont essentielles pour saisir
22 Le corps à sa façon L’ordinaire de la mode 23
sensible personnelle. Une question essentielle se pose ici. 3° la garde-robe (un vestiaire), en tant que paradigme
Comment saisir et rendre compte de ces effets de sens ? personnel liée à une compétence ; loin d’être un simple lieu
de rangement des habits, la garde-robe est l’ensemble des
3.1 Le temps vécu des pratiques vestimentaires pièces d’habillement à partir duquel le sujet peut composer
son look en fonction des circonstances.
Toute l’étrangeté de la mode s’évapore dès lors que le débat
Interroger l’expérience vestimentaire en questionnant les
se pose en termes de pratiques, de temps vécu et de quotidien.
rapports entre ces trois plans de pertinence distincts évite
Puisqu’elles articulent du sens, des symboles, des objets et des
d’emblée de se réfugier derrière d’éventuelles connotations ou
actes, les pratiques culturelles de mode sont des performances
de se référer à un idéal de mode : il est possible de « savoir
clefs de la vie sociale. En investiguant le temps vécu de
l’expéposer le regard » sur les faits. Plus que tout, ce centrage
rience vestimentaire, toutes les données se tiennent ensemble
identifie plusieurs sortes de vécus possibles, ce qui permet
grâce à un dénominateur commun structurant : l’usager. Sur le
d’éviter aussi de s’enfermer dans la matérialité stricte de l’objet
plan conceptuel, discours, sens commun, croyances et actes
vestimentaire. Le sens du corps à sa façon réside dans
l’interas’articulent pour fonder le sens et la valeur de cette pratique
ction entre les discours sociaux, les objets textiles et l’usager
culturelle du point de vue du sujet d’énonciation.
lors de l’habillement.
C’est bel et bien un chemin de traverse que je propose
En définitive, cette perspective expérientielle permet
d’emprunter face à l’étendue des données et pour rester dans le
d’intégrer toutes les interactions possibles et tous les réseaux
domaine propre à la sémiologie qui s’intéresse avant tout aux
signifiants de mode dans un seul parcours d’analyse : l’usage du
langages et aux phénomènes de sens : les expériences
corpoproduit, la gestuelle, l’ergonomie, la situation, le contexte, le
relles, médiatiques, symboliques, interactionnelles permettent
goût personnel, mais encore, l’histoire des vêtements, la culture
de saisir l’éventail des faits de significations de mode, leur
de mode, le rapport à la pratique sociale afférente, au contexte
articulation comme leur syntaxe. Tout se tient ensemble dans le
culturel, la tendance de la saison, etc. L’accent est mis sur le
temps même de l’expérience du sujet d’énonciation qui est
vêtement, mais la parole de l’usager y est étroitement associée.
précisément la personne opérant la résolution de l’étrangeté :
Les « modes d’expérience » de l’habillement permettent ainsi à
les vêtements, les tendances, la consommation, les médias, les
l’analyse d’investir les « modes d’existence » du sujet
(Fontacroyances, la distinction s’articulent par la pratique du sujet.
nille, 2015).
D’un point de vue heuristique, le challenge est de définir les
partis pris de l’enquête et de parvenir à opérationnaliser cette
3.2 L’extension du corps enveloppe
voie du temps du sujet plus précisément. Concrètement, la
question des rapports réels et vécus entre le corps et l’habit, Étudier la pratique d’habillement conduit à passer du corps
entre les potentialités du vêtement et son usage effectif peut être au vêtement, puis du vêtement au look. La construction du
explorée à trois niveaux distincts de pertinence sémiotique : corps habillé passe par un travail sur les enveloppes qui
1° le vêtement (un habit), en tant que signe ; le vêtement est un redessine et étend la corporéité. L’étude de ce processus porte
objet structuré par sa matière, sa coupe et l’apparence de sa sur les rapports sensibles et symboliques entre le corps propre
surface qui s’analyse d’abord « en soi », puis en contexte du sujet, les enveloppes vestimentaires et le look final qui se
d’usage, tel qu’il est porté par le sujet ; donne comme un syncrétisme : ce tout de signification
fonc2° le look (une silhouette), en tant que performance réalisée en tionne comme une icône actantielle à part entière.
contexte social ; un look est une composition syncrétique où Comme le remarque Badir (2014), « Les signes de la mode
les vêtements, les accessoires et l’apprêt comptent autant ne sont pas de purs symboles parce qu’ils sont incorporés : leur
que les attitudes ; expression est investie par un sujet, exactement comme il en est