Le livre de la compétence

Le livre de la compétence

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Français
106 pages

Description

L'individu-sujet joue un rôle important, bien que souvent inaperçu, d'acteur sur le changement social. Cela passe par l'originalité de son parcours de vie et des ressources pour l'action que ce parcours lui confère. Dans la première partie de l'ouvrage l'auteur présente une grille d'analyse des rapports entre parcours individuel et formation des structures communautaires auxquelles il appartient. En seconde partie, il applique cette grille aux rapports entre compétence individuelle et organisation collective dans les entreprises d'aujourd'hui. Enfin, dans une troisième partie consacrée à la formation des institutions publiques, il analyse les logiques d'acteurs qui, sous la Révolution et le Premier Empire, ont conduit à une transformation en profondeur des institutions françaises.

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Publié par
Date de parution 11 décembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336858418
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Logiques sociales

Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste
universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherche non
finalisée et l’action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent
d’un terrain, d’une enquête ou d’une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une
réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

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Gabriele PINNA, Travailler dans l’hôtellerie de luxe. Une enquête ethnographique à Paris, 2018.
Michèle BOKOBZA,M adame la comtesse de Gasparin. Protestantisme radical, genre et
epèlerinage au XIX siècle, 2018.
Claudine DARDY, Exister par écrit. Essai sur l’identification en culture de l’écrit, 2018.
Aurélien DJAKOUANE et Emmanuel NÉGRIER, Le hip-hop en scènes.
Mutations artistiques et innovations politiques, 2018.
Elodie BORDAT-CHAUVIN, Les politiques culturelles en Argentine et au Mexique, 2018.
Lionel CLARIANA,P rotection de l’enfance et familles étrangères, Un rapport socio-politique
institutionnalisé, 2018.
Paul NICOLAS,L a fabrique d’une communauté transnationale, les Jummas entre France et
Bangladesh, 2018.
Claire TAILLANDIER, Philippe CIBOIS, Adieu à l’Église.
Sociohistoire d’un départ, 2018.
Véronique MATEMNAGO TONLEC, onflits, coutume et deuil en Afrique subsaharienne,
Négociations, transactions sociales et compromis parmi les Bamiléké de l’Ouest Cameroun, 2018.
Clio CHAVENEAU, Les internationaux en Palestine, Portrait d’une migration singulière, 2018.
Sita DIALLO,L a grève des 68 travailleurs sans-papiers de Creil, L’histoire d’un nouveau
mouvement social, (12 octobre 2009 – 7 juillet 2013), 2018.
Jean CAUNE, Formes artistiques et pratiques culturelles, Enjeux théoriques et politiques, 2018.T i t r e

Bernard Hillau










Le livre de la compétence

Trajectoires d’acteurs et changement social










Copyright

Du même auteur

Un lexique raisonné de la compétence, Fragments de praxéologie, Action et savoirs, L’Harmattan,
2006.

e«   Progrès technique et acteurs du changement dans la soierie lyonnaise au XVIII siècle », in
Formation – Emploi n° 64, Céreq, octobre – décembre 1998.

«  De l’intelligence opératoire à l’historicité du sujet ». In : La compétence : mythe, construction ou
réalité ?, Francis Minet, Michel Parlier, Serge de Witte, Économie, L’Harmattan, 1994.













© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-85841-8Introduction
La compétence, cette capacité de l’individu à agir sur les choses et au milieu des autres associe de
manière inséparable des «  habiletés » innées et acquises, et une «  habilitation », une légitimité à agir
en relation avec son entourage social. Si elle correspond aux talents de chacun, elle ne se sépare pas
des attentes d’autrui. Ainsi les enjeux de la compétence vont bien au-delà des questions d’analyse des
savoirs professionnels et d’optimisation des apprentissages auxquels cette notion reste souvent
cantonnée. Certes les cadres sociaux influencent fortement la constitution de l’individu au cours de
sa vie, mais l’individu lui-même n’est-il pas partie prenante de son devenir propre ? S’il participe, de
quelque façon que ce soit, du façonnage de ses qualités, l’individu offre en retour à la société la
ressource de ces qualités dans la constitution des groupes et des structures sociales auxquels il
appartient. Dans une conception équilibrée des échanges entre l’individu et la société il faut, depuis
la position classique de formation de l’individu dans un bain social, renverser le regard sur l’agir
individuel et en considérer les effets en retour sur les cadres de fonctionnement de la société. Et
l’équilibre de ces rapports tient à leur dimension identitaire : en se façonnant en des qualités
distinctives au sein du groupe social, avec le concours du milieu dans lequel il évolue, l’individu se
construit une place reconnue dans la société et il se voit doté d’une puissance sociale déléguée.
L’approche de ces effets retours, que nous présentons ici, est conduite en «  trajectoires d’acteurs ».
Elle recouvre trois domaines d’études : les modes de constitution collective de ces activités sur la
base de qualités différenciées des membres au sein des groupes organisés, les faits d’innovation au
sein des organisations employeuses (faits silencieux qui se produisent dans les activités au jour le
jour des salariés), enfin, sur un plan historiographique, le «  génie » que l’on prête aux personnages
qui, par leurs qualités propres et le soin qu’ils ont mis à leurs œuvres (en matière de création des
institutions notamment), y ont laissé la trace éponyme de leur passage.
L’antique tradition chrétienne a affecté d’une valeur spirituelle positive la confrontation active,
par une souffrance consentie, de l’individu à ses conditions d’existence et en particulier au «  
fardeau » du travail. Le rapport quasi ascétique de l’individu à lui-même et au milieu environnant
subsiste de nos jours à travers la discipline de vie que chacun s’impose, mettant ainsi à distance le
rapport natif, familial, scolaire, professionnel et plus largement social qu’il entretient tout au long de
sa vie avec son entourage. La discipline de vie de chacun demeure à la base des conditions de vie en
société et c’est dans cette discipline personnelle que s’inscrit le façonnage de soi par chacun, en ses
qualités propres. Ce façonnage réflexif est à la source de l’apport original et originaire de l’individu
à la société, c’est-à-dire de sa fonction d’acteur social.
Dans l’équilibre de ces échanges entre individu et société, il faut compter aussi la façon dont les
structures sociales se donnent à appropriation par l’individu-sujet. Car l’étude de la compétence
comporte un volet collectif qui réside dans les dispositifs de médiation sociale que chacun active et
par lesquels les cadres de la société sont actualisés, se reproduisent et évoluent à travers le
renouvellement des générations. La notion de compétence se rattache donc au domaine d’étude des
conduites de l’individu en société et, le plus souvent, à l’activité de travail qui en fait partie. Elle
apparaît alors comme la condition de maîtrise individuelle du procès de travail. Pour comprendre
toute la complexité de ce domaine d’étude et ses principaux enjeux sociologiques, il faut repartir de
l’idée que la compétence est composée de manière indissociable :
– de différents paramètres d’action attachés à la personne. Ce sont en particulier les habiletés
innées ou acquises (acquises par les apprentissages juvéniles et par la formation initiale et, à
l’âge adulte, par la formation continue et par l’expérience professionnelle) ;
– de la nature de la tâche à accomplir ou de la situation à laquelle l’individu-sujet doit faire face à
un moment donné. Les qualités que la personne doit mobiliser sont indexées à la situation
d’action, ici et maintenant ;
– de l’identification par autrui des qualités de la personne, identification qui renvoie aux
paramètres de reconnaissance mutuelle des membres au sein du groupe social.
Certains auteurs considèrent qu’étudier la compétence c’est s’intéresser «   aux structures
cognitives des acteurs ». Aussi large et séduisante que soit cette définition elle pointe une faiblesse
majeure des recherches en ce domaine car les structures cognitives sont le domaine privilégié de la1psychologie de la connaissance, tandis que l’étude de «  l’acteur » relève, dans son principe , de la
sociologie. Issue de processus à la fois totalement subjectifs et totalement sociaux, la compétence
reste un objet d’étude difficile à caractériser et situé dans un entre-deux des sciences de l’homme et
de la société, mais aussi entre ceux qui voudraient la considérer comme une «  chose en soi » (un «  
savoir opératoire », une «  intelligence de la tâche ») et ceux qui ne veulent voir en elle qu’un «  
rapport social »).
Cet entre-deux rend la notion difficile à caractériser en théorie, mais il offre peut-être
l’opportunité d’avancer dans le rapprochement de catégories séparées de la recherche. Par delà une
définition statique de la compétence (comme «   capacité à ») nous nous interrogeons sur les
dynamiques et les enjeux d’identification pratique et de reconnaissance mutuelle des qualités des
membres au sein d’une organisation collective, voire en rapport avec le fonctionnement de la société
dans son ensemble. S’intéresser aux enjeux, cela répond à une démarche compréhensive de la
compétence, du sens qu’elle prend, tant pour l’individu-sujet en devenir, que pour l’organisation
dans laquelle il s’insère. Du point de vue de ces enjeux, on ne peut faire l’impasse sur l’objectif que
constitue pour chacun l’accès à une compétence sociale, enjeu identitaire qui court tout au long de sa
vie et des étapes de son développement personnel et professionnel. Et cet enjeu pour l’individu ne se
sépare pas de l’enjeu pour le groupe qui doit se doter de qualités ressources à travers les qualités de
ses membres.
On s’attachera à montrer dans les pages qui suivent que l’accès de chacun à une compétence peut
être situé dans une perspective d’échanges équilibrés entre l’individu et la société. La contribution à
la fois originale et originaire de l’individu à la construction sociale relève de la part qu’il prend au
façonnage, tout au long de la vie, de ses qualités propres, et ce, en relation avec son entourage social.
L’antique «   fardeau » du travail est assumé par chacun dans une discipline de vie qui prend ses
racines dans le passé religieux de la société. L’orientation donnée par l’individu au développement de
ses qualités et l’enjeu de ressources de ces qualités pour le groupe est à la source de la fonction
d’acteur social de l’individu.
Cela est illustré dans la formation de communautés restreintes et partiellement fermées abordées
ici : la clôture du monastère, l’appartenance à un «   effectif » militaire, font une large part à
l’individualité concrète des membres. Les modalités de structuration du système relationnel qui les
organise très différemment d’une communauté à une autre, sont fonction du mode d’engagement et
d’insertion de l’individu dans le groupe : la déclaration des vœux pour le jeune moine, son
enrôlement pour le soldat. Elles présentent toutefois en commun : un périmètre humain identifié (la
liste des membres), une règle disciplinaire commune, le maintien d’un cadre fonctionnel permanent à
travers le renouvellement des générations. Les organisations employeuses d’aujourd’hui en sont
héritières. Elles placent au centre de leur développement l’innovation par la compétence distinctive
de leurs membres dans une logique d’individualisation accentuée de la gestion des ressources
humaines.
Sur un tout autre plan, qui est celui des rapports de l’individu à la société globale à travers les
institutions publiques, en quoi la création même de ces institutions peut-elle être référée aux auteurs
historiques qui les ont façonnées ? La France moderne doit en grande partie ses institutions à la
période riche en créations de toutes sortes de la Révolution et du Premier empire. Si des crises
profondes ont agité l’Ancien Régime en longue période, la préparation des Etats généraux qui
précède immédiatement la Révolution a favorisé l’émergence, dans le champ politique,
d’individualités marquantes et de groupes constitués (la corporation des avocats notamment). La vie
d’un penseur et politicien tel que Nicolas Condorcet illustre la multitude des relais qui ont amené la
philosophie critique et engagée des Lumières jusqu’à l’action révolutionnaire. Mais ce n’est pas la
Révolution qui va achever ce premier travail de transformation de la société française. C’est en
remaniant les institutions révolutionnaires et en les fusionnant avec certaines traditions d’Ancien
Régime (souvent à l’encontre de son entourage et de l’opinion du moment) que Napoléon Bonaparte
va rendre pérenne un nouvel «   ordre des choses », et un «   esprit public » appropriables par les
générations successives, qui demeurent le socle de base des institutions de la France d’aujourd’hui.
Compétence générale, compétence professionnelle
Dans le cadre professionnel, la compétence se présente comme une fonction d’adaptation de
l’individu, par les apprentissages, à des tâches complexes et spécialisées. De façon plus générale, lesrapports entre l’individu et la collectivité relèvent d’une influence majeure de la société et des
structures collectives sur les conduites individuelles : il y a précession des institutions sur le devenir
individuel (elles sont déjà là à la naissance) et préséance (la société dicte les normes et l’individu,
bon gré mal gré, les applique). Dans cette optique, l’organisation collective est prescriptrice et les
conduites individuelles sont des variations à la marge, permettant à l’individu qualifié de répondre
aux sollicitations du milieu. L’appareil de formation lui-même répond aux «  besoins » du système
productif. Cela tient à une conception adaptative de l’individu à son environnement. C’est pourtant
depuis le procès même de construction distinctive de soi de chacun au milieu des autres que se
structure l’organisation et plus largement, le champ social. Le plus souvent cantonnée au bagage
professionnel de la personne, la compétence joue un rôle de structuration des institutions et des
collectivités beaucoup plus large. Parce que tout groupe humain résulte de l’adhésion durable de
chacun de ses membres, l’individu est, par sa présence agissante dans le groupe, acteur social. Car la
capacité de l’individu à vivre au milieu des autres, à coopérer, à s’insérer dans les structures sociales,
est au centre de la dynamique de fonctionnement et d’évolution de la société. Il peut être acteur
malgré lui, car l’action sociale ne résulte pas, au niveau de chacun, d’une intention explicite.
L’influence de l’individu ne relève pas directement des œuvres produites qui se fondent, à peine
réalisées, dans un ouvrage collectif. Dans une conception identitaire de la compétence, l’influence de
l’individu résulte de l’aménagement de la niche sociale qu’il se ménage peu à peu dans le groupe,
dans la temporalité d’un parcours de vie : comment il sert le groupe et comment il le sert de manière
distinctive, de sorte que c’est par les places particulières qu’il occupe dans le groupe tout au long de
sa vie, qu’il va influer sur la constitution du groupe et son devenir. Cela se fait en relation de
proximité dans un groupe restreint (la famille, l’atelier ou le bureau, le quartier, etc.) mais de proche
en proche chaque groupe restreint influe sur des sphères plus larges, et cette extension des influences
passe en ondes concentriques par des dispositifs de médiation sur lesquels nous reviendrons plus
longuement dans cet ouvrage. La diffusion du changement depuis l’agir individuel relève de ces
dispositifs de médiation. Cette influence est indirecte, elle se produit entre les personnes dans le
groupe restreint et vers des ensembles englobants, selon des modalités de plus en plus larges de lien
social. Cette diffusion relève de ce que les groupes sociaux en général (quelle que soit leur extension
sociale) sont conduits de façon réflexive (par délégation) par une individualité sociale, selon les
mêmes paramètres de subjectivité de l’acte, de réflexivité du sujet, et de longitudinalité des
influences. C’est aussi par délégation que des groupes plus larges peuvent s’approprier et intégrer le
fonctionnement des groupes plus restreints, et ainsi de proche en proche.
L’activité quotidienne de chacun, à l’origine du changement social
Le «  faire » individuel (et en particulier le faire de métier qui concerne le plus grand nombre) est
constitutif de la marche en avant de la société. C’est depuis son «   faire » que l’individu active,
actualise et fait évoluer les structures de la société. Telle est l’expression de sa compétence, cette
puissance d’acteur à la fois délivrée par le groupe et resaisie par l’individu au travers de son activité
distinctive. Le tissu social est fait de l’entrelacement des parcours individuels, et cet entrelacement
résulte du phénomène identitaire. La compétence est cette capacité d’appropriation d’une puissance
sociale par l’individu membre, que ce soit au sens général de la capacité à aménager ses conditions de
vie et à s’insérer dans son entourage social, ou au sens professionnel de la capacité à réaliser une
tâche spécialisée, une profession, un métier. Elle se construit conjointement dans un rapport réflexif
de l’individu à lui-même et dans un rapport aux autres, car il doit susciter des attentes et être reconnu
dans son utilité sociale. Il n’y a pas d’acteur collectif, si toutefois on entend par cette expression une
réalité supra-individuelle. L’acteur se doit d’abord d’être acteur de lui-même et, au sein d’un
collectif, le «   soi » du groupe est apprécié par celui qui en a la responsabilité (que ce soit par
décision directe ou par arbitrage après consultation ou délibération). L’acteur collectif est une
fiction, mais il n’est pas une pure abstraction. Il est une «  fiction réalisatrice », une façon d’agir en
groupe, armée des effets du droit. En ce sens, l’entreprise qui doit se défendre en justice en tant que
personne morale, n’est acteur collectif qu’aussi longtemps qu’une personne physique se saisit de sa
cause et est légitimée à le faire au sein des dispositifs sociaux (légaux en particulier). La compétence
individuelle participe de ce qui oriente l’évolution des groupes restreints et de la société tout entière.
Elle entre dans ce qui fait à la fois le caractère éclaté des mutations socio-techniques et la cohérence
d’ensemble d’une marche en avant de la société.Des échanges équilibrés entre l’individu et la collectivité
La conception d’échanges équilibrés entre l’individu et la société a été développée par différents
auteurs et en différents débats et la question de la compétence est au cœur même de ces débats. Nous
en rappelons les termes dans la discussion par Jean Piaget des thèses sur l’Education morale de E.
Durkeim. Nous reviendrons sur la théorie de la socialisation de Claude Dubar qui rétablit un certain
équilibre entre les échanges individu – société et ce dans le cadre des constructions identitaires des
individus. Nous nous inscrivons dans ces courants de recherche en y introduisant un élément qui
pour nous est central dans l’approche des échanges entre l’individu et la société. Cet élément est la
thématique du «  travail sur soi », du façonnage réflexif de ses qualités propres, auquel chacun se plie
à sa façon, et qui rend les conduites de l’individu visibles et prévisibles pour lui-même et pour les
autres. Avec la double transaction identitaire, relationnelle mais aussi biographique, Claude Dubar
ouvre à la possibilité de ce rapport de «  façonnage de soi » dans le champ social, sans toutefois
l’aborder en tant que tel. Le travail sur soi s’inscrit dans une discipline de vie, dans un double rapport
de l’individu à la condition humaine, de dépendance native et d’indépendance relative et
progressivement conquise au cours de l’existence. Le passage à l’âge adulte, l’orientation donnée par
chacun à son propre parcours, les opportunités professionnelles saisies en cours de carrière,
concourent à cette conquête d’indépendance qui est, dans le même temps, une allégeance au groupe
et une soumission aux délégations faites par lui à ses membres. C’est par cette discipline de vie que
l’individu acquiert son influence et la construit au milieu des autres. Il y a là une nécessaire posture
d’oubli de soi (le sens du devoir en est une composante morale) par laquelle l’individu va mettre à
distance ses désirs, concevoir sa propre place dans la société, pour s’orienter en ses choix de vie et
ses options politiques, sociales et professionnelles. Il est difficile de dire d’où provient cette posture
paradoxale de désintéressement, si ce n’est qu’on peut la relier à l’ascèse et à la morale chrétiennes
dans l’histoire des sociétés occidentales. Le rapport proactif au «  fardeau » du travail a été pensé et
valorisé dans l’ascèse religieuse des communautés chrétiennes dès le haut moyen-âge. Une démarche
de prise en compte du projet identitaire de soi par l’activité est-elle propre à développer de nouveaux
outils d’analyse sociologique de la compétence et, peut-être, à renouveler la vision des échanges que
nous pouvons avoir entre l’individu et la société ? Ce serait alors affirmer une place plus «  
structurelle » de l’agir individuel dans le changement social.
La compétence à la source de la fonction d’acteur de l’individu
C’est dans une perspective d’identité distinctive de l’individu, pour soi comme vis-à-vis d’autrui,
qu’il faut considérer l’accès à la compétence comme source de la fonction d’acteur social de
l’individu. Le procès de la compétence est longitudinal (il s’inscrit dans la temporalité du cycle de
vie) et il s’opère au niveau de l’individu dans une succession de générations (d’âges divers) qui sont
coprésentes à cet individu, générations aînées et générations cadettes, qui changent dans leurs
compositions avec le temps et avec l’âge de la personne. La formation de la compétence relève donc
d’une ontogenèse, de la formation dans l’être de l’individualité sociale. Dans les sociétés
contemporaines, le faire de métier est le pont qui s’établit entre la quête d’une identité sociale de
l’individu (dans la durée de ses apprentissages et de ses compagnonnages) et les dispositifs de
médiation sociale qui font qu’au bout du compte, les agissements individuels font nombre et donnent
au fonctionnement et à l’évolution de la société l’apparence d’une cohérence d’ensemble. Parmi les
phénomènes sociaux généraux qui peuvent ainsi être reliés en structure aux actions et aux conditions
de vie des individus, il y a la déclinaison statutaire des lois, des règles et des institutions. Le statut
social de l’individu est le premier dispositif et le dispositif de base de médiation entre l’individu et la
société. La société est constituée de telle sorte que chacun puisse se voir affecter à une place dans la
hiérarchie des positions sociales. Et c’est depuis les échelles statutaires dans lesquelles les individus
se voient assigner un rôle social et se voient évoluer, au cours de leur vie, qu’ils sont à même
d’activer les structures de la société. Ces structures débordent largement l’influence de l’individu
concret, considéré isolément en son corps et en son âme. C’est sur cette apparence de cohérence
générale que se fondent les analyses macrosociales lorsqu’il est raisonné en termes de mécanismes
anonymes, tant il est vrai que les mouvements historiques de la société semblent échapper totalement
à la volonté individuelle. Mais l’anonymat des faits sociaux n’est-il pas une illusion due aux effets de
perspective large de l’observation ? Les dispositifs de médiation eux-mêmes, parmi lesquels on
compte non seulement les lois, les institutions, mais aussi les corporations de métiers, les