//img.uscri.be/pth/d46f18bc20605955e615035b2375fc8823fb69c9
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Le N'Döep

De
242 pages
Avec le N'Döep, transe thérapeutique de l'Afrique de l'Ouest, c'est toute l'histoire du peuple Lébou qui est révélée. L'auteur en conte l'origine, la culture, la mystique, bases de l'étude qu'il apporte afin d'aborder la valeur thérapeutique du N'Döep. Jusqu'à la traite des esclaves au Brésil où semble avoir migré l'âme de cette culture retrouvée dans le Candomblé. Toutes ces thérapies interrogent la psychanalyse.
Voir plus Voir moins

C OLLECTION P SYCHANALYSE ET T RADITIONS

LE N’D Ö EP
CHEZ LES

T RANSE T HÉRAPEUTHIQUE L EBOUS DU S ÉNÉGAL

O MAR N DOYE

AV ANT-PROPOS

L’association et la rédaction du Grappaf ont le plaisir de présenter dans sa collection “Psychanalyse & tradition” les travaux du professeur Omar Ndoye, qui représentent une documentation anthropologique des plus riches et peu courantes sur cette thérapie qu’est le N’doëp du peuple Lébou au Sénégal. Depuis les origines de ce peuple, il nous convie à retrouver la permanence de cette pratique outre atlantique, au Brésil en particulier, via la traite négrière d’esclaves africains dans le Candomblé dont il nous offre une étude différentielle. Puis, son approche de la psychanalyse rejoint l’exemplarité même du but que le Grappaf s’est donné afin d’étudier et transmettre au sein de ses publications, les tradipratiques d’Afrique de l’ouest. Collection ouverte voici 10 ans déjà, chez L’Harmattan notre éditeur parisien. L’ouvrage du Pr. Omar N’doye est divisé en trois parties, contenant chacune une importante documentation. La première situe les Lébous du Sénégal, expose l’historique de ce peuple, ses croyances et ses pratiques psycho-thérapeutiques jusqu’à aujourd’hui. La deuxième, se présente comme une étude du N’doëp et du Candomblé, soit le chemin parcouru, du Sénégal au Brésil où l’auteur compare ces deux pratiques si proches. La troisième enfin, reprenant l’ensemble des deux premières est une approche interculturelle autour de la théorie et de la pratique de la psychanalyse, dans le but d’apporter un éclairage à notre compréhension de médecins et de psychanalystes face à l’étrange efficacité de ces tradi-pratiques. Toute traduction d’une culture à une autre reste certes impossible, pourtant l’auteur a su, à partir de sa double culture nous faire vivre son contenu, et gommer un peu de ce qui nous serait autrement encore étrange, étranger, mais laissonslui la parole.
P.-G. Despierre
Psychanalyste, enseignant attaché au Département (D.E.R.) de Psychologie Médicale à la Faculté de médecine, Paris XII.

3

À la mémoire de Monsieur Daouda Seck

Avec son petit fils en 1998

N’döepkat durant un n’döep à Yoff.

Mr. Daouda Seck était guérisseur-tradipraticien, n’döepkat Lébou, il vivait à Bargny près de Dakar, au Sénégal. Découvert et reconnu par le Pr. Collomb, ils ont confronté leur savoir et leur culture face aux souffrances de leurs contemporains durant plus de trente ans. Daouda Seck a continué sa collaboration avec son successeur actuel Mr. le Pr. Momar Gueye chef du service de Psychiatrie de l’hopital Fann à Dakar, Sénégal. Avec le Grappaf, des échanges personnels se sont poursuivis jusqu’à son dernier jour, le 3 avril 2002 où il nous a quittés pour rejoindre l’univers de ses ancêtres

INTRODUCTION

Nous sommes partis à la rencontre du culte des rabs et des tuurs, poussés par un désir de découvrir une approche et une utilisation différentes du corps, de la musique et de l’espace à travers la possession très caractéristique des sociétés africaines et orientales. Ce culte et l’ensemble des cérémonies qui le composent : Tuuru, Samp et N’doëp ont surtout été étudiés par rapport à leur dimension thérapeutique, du point de vue de la médecine et de la psychopathologie. Mais ici, nous allons plus particulièrement nous attacher à mieux comprendre ce culte au sein de la culture qui le soutient. Pour ce faire, il va nous falloir pénétrer la société lébou en essayant d’appréhender cette culture, ses coutumes, ses mœurs, ses fêtes, ses joies, ses douleurs, ses colères, ses pratiques religieuses, ses rites, ses activités mais aussi, à travers ses liens sociaux, sa vie quotidienne, ses goûts, ses sensations, ses couleurs, ses parfums, ses parures, ses coiffures...etc. Il s’agira de déterminer si ces évolutions, tant au niveau social, géographique, économique qu’au niveau des éléments constitutifs du culte des rabs (les officiants), remettent en cause ce dernier et par là même toute la société. Car cette croyance ancestrale constitue l’identité, la quintessence de la société lébou, mais également une partie de sa structure politique, sociale, religieuse et architecturale. En effet ce culte a pour particularité de ne pas avoir de lieux religieux spécifiques (comme les mosquées pour la religion musulmane, les églises pour la religion chrétienne...) ni d’artifices quelconques (costumes, masques).

5

Il utilise la matérialité normale du quotidien (vêtements, accessoires, certains lieux du village : maisons, quartiers, mer,...) comme espace et éléments des diverses cérémonies et rituels du culte alors transcendés par le caractère religieux de ces derniers. Cette dualité s’explique en partie, par le fait que le sacré et le profane ne sont pas séparés dans la société lébou régie par le religieux (l’islam en particulier). La religion (musulmane ou ancestrale) est omniprésente à tous les niveaux de la société, garante de ses valeurs et permettant à chacun d’y avoir sa place et une fonction. Mais avant de définir les conséquences de ces évolutions et d’étudier la dualité du village, il faut avant tout comprendre ce qu’est le culte des rabs et ses interactions avec la société, non seulement au travers d’une description d’un N’döep et du Tuuru, caractéristiques à la fois du culte et des évolutions mais en le situant dans son contexte social ainsi que politique et religieux. Étant intervenu dans un projet de l’UNESCO qui s’intitulait ”La Route de l’Esclave”, et plus précisément sur le thème - Les esprits sur la route de l’esclave -, il nous a été donné l’opportunité d’approcher les différents ports esclavagistes, c’est ainsi que nos pérégrinations nous ont mené plusieurs fois outre atlantique, en particulier au Brésil. En assistant à des cérémonies de Candomblé, nous avons pensé au groupe béninois Boani Zumbu Kabu Ize (“Pour que vivent les enfants de Kabu”) qui nous disaient, lors de la vision d’un film sur le N’döep que nous leur projetions : “ils font comme nous”. En effet, à quelques nuances près, après la traversée des océans, le Candomblé nous ramenait directement au N’döep. Nous aurions pu comparer le N’döep au Vaudou ou à la Santéria ou encore au culte Bori. Il est vrai que les Dendi, sous groupe des djerma-Songhaï couvrant le Niger, le Bénin, le Burkina-Faso et le Mali nous ont beaucoup appris. Les pouvoirs de Kabu (arbre originel) utilisés dans l’initiation et chacune de ses parties (feuille, branche) correspondent à un esprit particulier lié à un initié. Les Foleys (esprits ancestraux) sont des fils de Sidi Koy (celui

6

qui est invisible) et ils appartiennent aux trois familles qui sont : Hare Koy (génie de l’eau), Béné Koy (génie du ciel) et Morou (esprit de la terre). Avec le parallélisme entre N’döep et Candomblé que nous proposons dans la deuxième partie de cet ouvrage, c’est l’ensemble des rituels de possession, du Bénin à Cuba, que nous avons voulu mettre en relief. Les processus sont quasi identiques, avec des actes symboliques très forts, ponctués par la musique des esprits, les chants, la danse, le choix des “chevaux” parmi les initiés, la manifestation de l’esprit et la transe. D’ailleurs, la tradition ne conserve-t-elle pas dans la mémoire collective que : “Grand-mère Ndjaré est allée à Baya” et que Baya est une demeure de MAAME DJARÉ située au milieu de la mer. Quelle curieuse coincidence rapprochant ce Baya et un autre Baya, celui-là même qui situé au Brésil est là bas au milieu de la mer ? Les grands prêtres de ces cérémonies de rites de possession sont appelés différemment selon la zone géographique : n’döepkat au Sénégal, iyalorisa au Brésil, zima au Bénin, … Le mot zima venant de “Zi ma ka” qui signifie, celui qui est capable de traverser les eaux sans l’aide de moyens matériels. Le Zima peut se trouver en position d’interprète quand l’esprit utilise une langue autre que le dendi. Cela nous fait penser à la place tenue par le psychanalyste : interprète entre le patient et son inconscient. A partir de ce constat, ainsi que beaucoup d’autres rapprochements que nous avons perçus comme significatifs, nous nous sommes demandés si ces rites-thérapeutiques ne pouvaient pas être un objet psychanalytiquement interprétable. C’est ainsi que nous proposons dans la dernière partie une étude sur “Psychanalyse et rites de possession”.
Professeur Omar Ndoye, Dakar le 14 juin 2009.
Enseignant-chercheur à l’Institut de recherches et de l’enseignement de Psychologie (Université de Dakar). Député à l’Assemblée Nationale du Sénégal.

7

Daouda Seck, célèbre n’doëopkat de Bargny

CHAPITRE 1

LES LÉBOUS DE LA PRESQU’ÎLE DU CAP-VERT

Il s’agit, dans ce premier chapitre, de fournir quelques don-

nées historiques, sociales, politiques et religieuses sur la société lébou afin d’en comprendre le fonctionnement et d’y situer la place de l’univers mythique et des cérémonies de N’doëp et de Tuuru. Le culte des rabs et l’ensemble des cérémonies qui le composent, les tuurus, le samp et le ndoep ont, à notre connaissance, surtout été étudiés du point de vue de la médecine et de la psychopathologie, par rapport à leur dimension thérapeutique. Andréas Zempléni y a consacré sa thèse dont une par1 tie a été publiée dans la revue Psychopathologie Africaine . C’est l’un des rares a avoir écrit sur ce culte lébou, avec le Professeur Henri Collomb, Malick Sarr et moi-même.

9

DONNÉES HISTORIQUES

ORIGINE ET MIGRATION - Etymologie du mot Lébou - Les Lébous fruit d’une mixité ethnique LA MIGRATION VERS LE CAP-VERT - Rappel de la situation géographique du Sénégal - La migration vers la presqu’île du Cap -Vert - L’étape du Djolof ........... - L’installation dans la presqu’île du Cap-Vert ... LA NAISSANCE DE LA “ RÉPUBLIQUE LÉBOU ” LE CAS PARTICULIER DE YOFF - La bataille contre Birame Diodo Samel ...... - La bataille contre les Jambor ........ - La bataille contre le Damel Amari Ndella Coumba....

^^^^^^

10

ORIGINES ET MIGRATIONS

Étymologie du mot Lébou Selon G. Balandier et P. Mercier, le mot lébou “viendrait de léébe, qui signifie conter, dire une fable (...) ou de lébu qui signifie défi ou guerrier. Les Lébous ont toujours été réfractaires à toute domination : en attestent leurs déplacements incessants et surtout la grande révolte de la fin du XVIIIeme siècle 2 qui a abouti à la fondation de la République lébou.” La version de Malick Sarr met “l’accent sur l’indiscipline notoire de ces derniers : en ce temps là, il arrivait souvent qu’une personne fût en conflit avec ses proches, oncle ou père, et quittât le pays. Lorsque les autres parents venaient s’informer sur les causes de cette mésentente, le récit se terminait toujours en ces termes: “dem na ax luubutèem” il est parti avec son impolitesse. Le nom Lébou serait dérivé, d’après ce qu’on nous aurait raconté, du 3 mot “luubute” qui signifie impolitesse, insolence, indiscipline” Pour Assane Sylla, le terme de lébou est issu du “mot wolof lèb - emprunter. Une fois leur société assise, ils jouissaient d’une prospérité relative, (...), un bon nombre de gens de l’extérieur venaient s’endetter à leurs dépens, d’où leur nom Lébou qui signifie endroit 4 où l’on emprunte” Les lébous fruit d’une mixité ethnique Le long de leur migration vers le Cap-Vert (région enfermant Dakar, la capitale sénégalaise), les Lébous ont rencontré divers groupes ethniques auxquels ils se sont associés tant au niveau culturel que matrimonial. Les Lébous parlent le wolof bien que leur dialecte apporte quelques différences au niveau de l’accentuation, des formes syntaxiques et du vocabulaire (qui parfois leur est propre).

11

Ils auraient appris la pêche des pêcheurs toucouleurs subbalbe, lors de leur passage dans le Fouta Tooro. Cependant, cette version est remise en cause par les légendes lébou dont l’une attribue leurs qualités de pêcheur à une hérédité marine : une femme poisson, capturée par un pionnier hardi de la pêche en mer, et qui, amenée parmi les hommes leur aurait enseigné les techniques de pêche en même temps que les pratiques religieuses. C’est avec les serères que les lébous sont plus proches : ils ont en commun l’institution familiale et un fond religieux animiste traditionnel. Cette similitude entre le culte des panghol (serères) et celui des rabs serait-t-elle le fruit d’emprunts ? A ce sujet Daouda Seck* (le plus grand n’döepkat Lébou de tous les temps, celui qui a popularisé cette pratique) est catégorique : “notre grand parent Galliwur-ab-Sumbaar était accompagné de son génie Njaré depuis le Djolof pour venir s’installer à Ndjëw, au village de Yoff. Le génie a ses origines au Djolof et il est erroné de dire qu’il aurait rencontré notre ancêtre sur les dunes de Niaga”5. Ces analogies pourraient également découler d’un fond commun, les serères étant un sous-groupe des Lébous ou vice versa. “Les Lébous se seraient formés sur un fond sossé et serère, modifié profondément par des apports wolofs (groupements chassés par fait de guerre ou descendant à la recherche de pâturages). Aux lébous originels, s’ils ont existé, se sont mêlés des éléments wolof et serère; il y eût des apports considérables. Ces Lébous originels dont les traditions maures nous permettent de supposer l’existence, semblent d’ailleurs s’être pulvérisés sous la pression des toucouleurs et des wolofs ; les familles actuelles du pays Lébou se sont frayées un chemin chacune de leur côté pour l’atteindre. C’est seulement là que s’est reformée une unité lébou”6. Les Lébous, les toucouleurs et les serères sont liés par les liens sacrés du kal (parenté à plaisanterie*), “relation d’un type particulier unissant certains individus apparentés ou alliés et qui se caractérise par une grande liberté dans le comportement réciproque (libre parler notamment avec humour et plaisanterie).

12

Dans un sens plus large, la parenté à plaisanterie entraîne pour les intéressés le devoir d’assistance réciproque”7. Le kal permettait au baadoolo (homme de condition modeste) de se moquer du buur (roi) et à ce dernier de se rabaisser au niveau de son sujet sans rien perdre de son prestige. Le lien de parenté existe également entre d’autres ethnies, Sérère-Diola, Sérère - Toucouleur notamment, ou entre certaines familles. Ce qui n’est pas le cas entre les Wolofs et les Lébous, ces derniers étant un sous groupe des premiers. La parenté est une notion assez large en Afrique : outre le kal, il y a la parenté de sang (de même famille) et une parenté plus symbolique (ami de la famille, personne portant le même prénom). On peut également être apparenté à un animal tel “le poisson doy qui a été attribué à la famille Mbengue par les rabs, c’est pour cette raison que lorsqu’un enfant naît dans cette famille l’on trempe la queue de ce poisson dans de l’eau qu’on lui fait boire avant toute chose. Il y a des poissons et des animaux auxquels l’on donne par plaisanterie (kal) des noms de famille : le lièvre a le nom de famille Séen (Lëk Séen), le lion celui de Njaay (Gayndë-Njaay), l’hyène celui de Njuur (Bukki-Njuur). Ces noms sont donnés par les hommes plaisantant entre eux (...)”8 .
LA MIGRATION VERS LE

CAP-VERT

Situation géographique du Sénégal C’est au troisième siècle que va naître un premier empire issu d’un puissant groupe ethnique les Zenagas. L’empire du Ghana dominera une bonne partie du Sénégal et de la Gambie jusqu’au onzième siècle où en 1076 il sera anéanti par les almoravides, moines soldats venus islamiser le Sénégal. Ces derniers furent aidés par le récent royaume musulman Haalpulaar, Toucouleur, implanté dans la vallée du Sénégal depuis le dixième siècle : le royaume du Tekrur. Tous deux vont fusionner et former l’Empire du Mali, qui durant près de trois cents ans dominera les différentes tribus de la Sénégambie qui finiront par se convertir à l’islam.

13

Vers 1512, un guerrier Peulh, Koli Tengalla Ba, défait la dynastie manna et établit sur le trône une nouvelle dynastie, les denynanke. Le Tekrur prend alors le nom de Fouta Tooro. A son apogée, il s’étendait du fleuve Sénégal jusqu’aux contreforts du Fouta Jalon, à la lisière de l’actuelle République de Guinée Conakry. Il était divisée en plusieurs provinces, dirigées par des chefs placés sous l’autorité du Saltigi (souverain du Fouta Tooro). Sur la côte, un plus modeste royaume voit le jour au début du treizième siècle, connu sous le nom de royaume du Djolof9, fondé par Ndiadiane Ndiaye. A son apogée l’Empire Djolof dominait la région comprise entre les vallées du Sénégal et de la Gambie englobant les pays wolof (Walo, Cayor, Boal et Djolof), serère (Siin et Saloum) et une partie du Fouta (Dimar). En 1549, à la suite de la rébellion menée par le prince du Cayor, Amari Ngoone Sobel qui voulait acquérir son indépendance, le royaume éclata en quatre États : le Djolof, le Walo, le Cayor et le Baol. Migration vers la presqu’île du Cap-Vert On peut situer le point de départ de la migration des Lébous dans le Sahara. Vers 3 500 ans avant J.-C., la détérioration du climat et l’installation de la sécheresse poussent les populations vers des régions plus accueillantes telles la vallée du Nil, la boucle du Niger et les bords du fleuve Sénégal. Entre le Xme et le XIIIme siècles, probablement sous la pression des envahisseurs venus du nord, les lébous quittent Tagant et Hodh, leur point d’encrage dans l’Empire du Ghana (qui s’étendait des fleuves Sénégal et Niger, jusque dans le Sahara à Tagant) pour s’installer dans le Fouta Tooro de l’autre côté du fleuve. Une partie se fixa sur les rives du lac de Guier tandis que l’autre se dirigea plus à l’est et fonda les villages de Kâskâs et Dioum, près de la frontière de l’actuelle Mauritanie. Ils quittèrent le Fouta (certains restèrent sur place avec les Toucouleurs) très certainement à l’époque de l’envahissement du pays par les Peulhs venus du Soudan et de celle de Koli Tenguelle qui remonte à 1545.

14

Ils reprirent la route en direction du sud à travers le Djolof, puis le Cayor pour enfin arriver au porte du Diander et s’établir dans la presqu’île du Cap-Vert leur habitat définitif, près des serères None, vers le milieu du XVIè siècle. Il n’est pas aisé de retracer l’histoire lébou car, si sur ces grandes lignes de la migration, toutes les versions sont unanimes alors que lorsqu’il s’agit de préciser les détails, des différences apparaissent. En effet les points de vue des occidentaux : historiens, colons et contemporains et des oralités africaines révèlent des entrecroisements et des réappropriations de l’histoire marquées parfois par l’univers mythique. L’étape du Djolof Les Lébous vinrent se mettre sous la protection du grand Empire Djolof, récemment formé et y restèrent en paix jusqu’au XVIme siècle, époque à laquelle ils durent le quitter. Plusieurs versions expliquent les causes de cet éxode vers le Diander (limite nord-ouest de la presqu’île du Cap-Vert). Selon Armand Angrand, version la plus courante, l’exode eût lieu à la suite d’une insurrection manquée contre le Bourba Djolof (roi du Djolof) Birame Ndiémé Coumba, qui a contraint les insurgés wolofs et lébous à fuir dans les provinces les plus reculées du pays. Une autre version explique que c’est plutôt sous le règne du roi du Djolof, Amari Ngomé Mbengue, qu’eût lieu le coup d’état perpétré par son neveu Djadja. Ce dernier était le fils de Rougui, soeur du roi, que son père Koli Mbengue avait donné en mariage au roi du Trarza, Mouhammed Abid Abou Djadja. Le jeune Djadja, en visite de courtoisie dans le Djolof, avait été accueilli à bras ouverts avec une partie de l’armée de son père, il s’empara alors du trône de son oncle par une attaque surprise. Djadja régna alors sur le Djolof et fût appelé plus tard Ndiajan Ndiaye. Amari Ngomé Mbengue (roi défait), ses parents et ses compagnons demeurés fidèles, quittèrent le Djolof, constituant semble-t-il la souche Lébou, et allèrent s’installer dans le Cap-Vert.

15

Mais avant d’abdiquer, il aurait consulté les Tuurs, génies allié et protecteur de sa famille qui lui conseillèrent d’aller vers le Sud-Ouest où l’attendaient bonheur et prospérité10. Selon feu El Hadji Talla Diagne, ancien chef de village de Yoff et chef coutumier de la région du Cap-Vert : “les Lébous avaient quitté le Djolof, non pas suite à l’insurrection manquée contre Biram Ndièmé Coumba, mais à la suite d’une dispute entre le Bourba Djolof Thioukalli-Ndidiane Ndiaye et sa soeur, Fatoumata Ndiaye. Celle-ci avait une fille d’une beauté rare et qui avait pour nom Alima Fall. Le Bourba Djolof s’était épris d’elle et n’avait pas manqué de manifester, à sa soeur, la mère de cette fille, ses sentiments et son désir d’en faire sa femme. Fatoumata Ndiaye alla consulter un maure pour savoir si cette union était possible. Le maure ne lui donna alors que le point de vue de la religion musulmane selon lequel une telle union était incestueuse. Bien qu’étant animiste, Fatoumata Ndiaye se servit de la déclaration du maure comme prétexte à son refus. Offensé, le Bourba Djolof décréta que la fille et sa mère de même qu’une autre soeur qui partrageait l’argument du refus du mariage devaient quitter sa contrée. Cependant, cette décision arbitraire n’allait pas tarder à provoquer une indignation générale dans tout le Djolof. Plusieurs notables décidèrent de suivre la princesse en exil, désavouant publiquement l’autorité du Bourba Djolof (...). Toutes ces personnes et leurs familles rassemblèrent leurs biens (bétail, outils, esclaves) et décidèrent dans un commun accord et dans le secret le plus absolu, de quitter le Djolof avec la princesse le mercredi suivant, au premier chant du coq. Mais dans la nuit même du conciliabule, le rab (qui est comme le tuur une entité invisible alliée et protectrice de la famille) des Xonq-Boppa, “têtes rouges”, une des sept catégories sociales lébou, dont est issue la princesse, apparut à Fatoumata Ndiaye et lui interdit de quitter le territoire du Djolof au jour fixé sous peine d’une extinction de sa famille. Fatoumata retarda le départ d’une semaine, ainsi que l’avait ordonné son génie. Néanmoins, elle alla avec ses sympathisants camper dans les champs, à Diamé prés du marigot portant le nom de Diassaw. Ils y restèrent pendant huit jours et le jeudi suivant, de très bonne heure, ils commencèrent leur marche vers l’Ouest, sans

16

but précis, après avoir abreuvé leur bétail et s’être suffisamment approvisionnés en eau au marigot, ainsi que l’avait conseillé le génie”11. Installation dans la presqu’île du Cap-Vert Arrivés dans la presqu’île, les Lébous y trouvèrent des Socés, Mandingues qui, inquiétés par les nouveaux venus, se déplacèrent vers la Gambie, leur laissant le Diander et le CapVert. Mais, selon Malick Sarr, avant de partir, ces derniers “avaient mis dans le sol des fétiches et tous ceux parmi les Lébous qui cultivaient la terre mouraient. C’est pour cette raison que certaines terres étaient appelées Bay dee - qui cultive meurt.”12 Petit à petit des groupes de familles s’installèrent çà et là, de part et d’autre de la presqu’île et à l’intérieur des terres créant des villages et défrichant des terres de culture. Un premier groupe, réuni sous le nom de Soumbédioune, se dirigea vers le côté occidental de la presqu’île et y fonda les villages de Yoff, Ouakam et de N’Gor. Le nom Yoff viendrait de l’appélation donnée par les chercheurs de vin de palme aux lébous : yuuf ou yootkat (les guetteurs), qui n’hésitaient pas à passer des heures entières à guetter le départ des propriétaires pour s’emparer d’un peu de breuvage. Le nom de Ouakam serait né lorsque les socés ont donné le village de Mbokhèkhe (qui est aujourd’hui le quartier de Grand Médine près de la cité de la Patte d’oie à trois kilomètres de Yoff) pour aller s’installer dans les champs de kaam. Ils furent appelés Waa kaam, les gens de kaam. Lors d’un conflit au sein de la population de Mbokhèkhe qui devait se disloquer, ceux qui prétendaient rester nobles dans la neutralité se sont regroupés et le village qu’ils fondèrent fut appelé Ngor (noblesse)13. Quant à ceux regroupés sous l’appellation Bègne, ils s’installèrent sur la côte orientale où ils fondèrent les village de Bègne et Bargny. Ce nom fut également donné au village parce que situé entre les dunes de sable blanc - bègne en wolof. A partir de ces différents villages, les Lébous se répandirent sur l’ensemble du territoire de la presqu’île.

17

Ceux qui étaient près du centre se consacrèrent à la culture alors que ceux qui vivaient près des côtes s’adonnaient à la pêche et se livraient également à l’agriculture. Ainsi, chaque père de famille devint un Lamane (premier occupant et maître de la terre). Le chef de tous ces Lamanes portait alors le titre de Mâfane. Les villages étaient généralement constitués de plusieurs kër, concessions regroupant les membres d’une même famille pouvant atteindre 150 individus. La famille comprenait le chef de famille, ses épouses, ses enfants, ses frères, ses soeurs et les captifs. Les différentes kër, qui existent encore aujourd’hui, portent le nom patronymique de l’ancêtre commun. Ainsi, à Yoff, l’on trouve les concessions appelées N’doyène, Sambène, Mbenguène, Sékène…, selon que les membres sont de familles N’doye, Samb, Mbengue ou Seck,…“Dès qu’ils se sentirent en sécurité dans la presqu’île, les Lébous acceptèrent l’idée d’avoir été réellement installés sur la terre promise par les tuurs. Ils leur manifestèrent leur reconnaissance en leur faisant allégeance d’accueillir et de protéger tout fugitif qui viendrait chez eux”14. C’est au nom de ce serment que les Lébou se mirent dans une situation délicate au milieu du XIXme siècle en accueillant Ndiaga Issa, appelé aussi Serigne Koki, prédicateur musulman, poursuivi par le capitaine Brou, gouverneur du Sénégal. Les Lébous refusèrent de livrer le fugitif car cela aurait été “une infamie de chasser un homme qui s’est mis sous leur sauvegarde et que ce serait un exemple inouï que de méconnaître les droits de l’hospitalité”15. Au cours de sa migration vers la presqu’île du Cap-Vert, le peuple lébou s’est forgé une histoire, des mythes fondateurs et des racines fortes qui lui ont permis de défendre la terre choisie par les tuurs et d’y constituer un véritable empire, dont la société actuelle conserve la structure sociale, politique et religieuse. LA NAISSANCE DE LA “RÉPUBLIQUE LÉBOU”
16

L’empire du Djolof éclata vers 1549 sous le règne de Birame Coumba Ndiémé, à la suite d’une révolte organisée par

18

Amari Ngoné Sobel, fils du Lamane du Cayor Déthiéfou Ndiogou, infligea une lourde défaite aux armées du Djolof à la bataille de Danki, non sans l’appui décisif de son oncle le Teen du Baol. Toutes ses provinces devinrent indépendantes et désormais dirigées par de nouvelles dynasties à l’image du Damel17 au Cayor qui va s’imposer comme un puissant empire Wolof. En 1695, Latsuukabe Ngoone Njeey réunit le Cayor et le Baol qui devient le Damel-Teen. Mais, le tout nouvel empire du Cayor entama un processus d’asservissement à l’encontre du Cap-Vert, qu’il considérait comme une de ses provinces. Il se heurta cependant, tout comme ses successeurs, à une farouche résistance des Lébous, refusant toute autorité despotique. La résistance s’organisa autour de Dial Diop qui, lors de son séjour dans le Cayor et dans le Fouta, où il poursuivait ses études coraniques, acquis de grandes connaissances dans l’art militaire. Trois postes d’observations furent installés sur la côte nord à Kayar, sur la côte sud à Sindia et dans le centre à Mbidieume permettant ainsi de contrôler les entrées et les sorties dans la presqu’île et prévenir d’éventuelles attaques comme les fréquentes razzias d’hommes et de bétail orchestrées par les tie18 dos, les soldats du Damel . Les Lébous construisirent alors plusieurs retranchement (tatas) sur la pointe de Dakar. “Les gens de Dakar, resserrés sur un étroit espace, étendirent leurs villages et les protégèrent par un deuxième retranchement élevé à 700 ou 800 mètres en avant du premier. Mais ils furent bientôt informés que le Damel se disposait à les bloquer dans leur camp, de manière à leur interdire toute culture à l’extérieur et à les réduire par la famine. Ils s’empressèrent alors de construire un troisième retranchement entre Hann et Yoff, pour s’assurer la tranquille possession de la presqu’île. Trouvant cette ligne un peu trop éloignée de leurs villages, ils ne tardèrent pas à en élever une quatrième à un 19 millier de mètres en avant de la deuxième (...).” Leurs efforts pour s’affranchir du joug du Damel ne furent pas vains, car même s’ils restaient en état de guerre avec Amary Ngoné, ce dernier ne les attaquait plus. La fin de cette bataille et la reconnaissance de leur indépendance par le

19

Damel Birima Fatma Thioube en 1790, marqua la naissance de la “République Lébou” limitée par une ligne partant de SisGa et aboutissant sur la côte de Yoff à Ouasso-Alsamba (fontaine située entre les lacs de Yoni et Mbogossé). Cette république se dote d’une organisation politique sociale et religieuse20.
LE CAS PARTICULIER DE

YOFF

Les batailles21 que nous allons vous raconter font partie de la culture, de l’histoire et de l’univers mythique propre au village de Yoff. La dernière reste la plus importante car mettant en scène le génie tutélaire de Yoff, MAAME NDJARÉ22, qui a libéré le village et à généré le grand Turuu collectif organisé chaque année. - La bataille contre Birame Diodo Samel Le Bourba Djolof envoya son jaraaf, Nguer, pour rendre un jugement dans un conflit qui opposait Koumpagne et Alima Fall. Sur le chemin du retour, à la sortie du village, ils aperçurent des femmes puisant de l’eau dans le marigot (seyaan). Ces dernières voulurent s’enfuir en les voyant, ils se dirigèrent vers elles avec leurs chevaux rapides. Parmi elles, se trouvait une jeune fille élancée, du nom de Diodio. Celle-ci allait crier de panique lorsque, levant la tête, elle se vit entourée de cavaliers. Le Jaraaf Nguer la rassura et lui demanda de leur servir à boire (...). Mais au moment même où elle lui tendit la calebasse (mbattu), il l’a pris par le bras et la hissa rapidement sur son cheval (...) et l’emporta ainsi au Djolof pour en faire sa femme. De cette union naquit un garçon nommé Birame Diodio Samel, lequel fut le premier à livrer une bataille contre les habitants de Ndakaaru, l’actuel Dakar. Pour venir en aide aux habitants de Ndakaaru, les yoffois avaient choisi sept braves guerriers pour se battre contre le Birame Diodio Samel. Les sept cavaliers de Yoff s’étant rendus à Ndakaaru ils

20

avaient révélé aux habitants : “Ce que nous avons vu au cours 23 de la nuit nous fait savoir que si les cavaliers de Ndakaaru tirent les premiers, la victoire sera du côté de l’armée de Birame Diodio Samel. Par contre si nous qui venons de Yoff, tirons avant vous, l’adversaire sera vaincu”. Ainsi les habitants de Ndakaaru acceptèrent que les sept cavaliers yoffois tirassent les premiers. C’est Mandiallou, un yoffois célèbre pour ses pouvoirs surnaturels qui tira le premier. Birame Diodio Samel fut tué au cours de cette bataille et enterré dans le ravin de Khouloupe prés de l’actuelle gare de Dakar. L’endroit s’appelait Guédieuptène. Une autre version veut que Birame Diodio Samel fut tué à Bargny, où les dakarois étaient allés l’attendre. Après cette bataille les habitants de Ndakaaru se mirent à l’oeuvre pour construire un tata, sorte de muraille allant de Guédieuptène à la place de Soumbédioune, en passant par l’endroit où est construite l’actuelle Grande mosquée de Dakar. - La bataille contre les Jamboor Les habitants de Yoff quant à eux, livrèrent bataille contre les Jamboor, l’armée du Damel, qu’ils mirent en déroute et chassèrent jusqu’au Tan, le lac de Mbidieume. Ils plantèrent là une grande branche d’arbre et baptisèrent cette limite Ka Gnakka, celui qui a perdu. Ils décrétèrent que toutes les terres entre Yoff et Ka Gnakka appartiennent aux yoffois et construisirent des tatas depuis la plage de Yoff, derrière le mausolée Jamma-Laay, jusqu’au rivage de Hann (Yarraax). Ce rempart couvrait Ndakaaru en même temps. Voilà la raison pour laquelle chaque fois qu’on discute à propos de terrains, les gens de Ndakaaru reconnaissaient que les yoffois ont raison de prétendre à des droits sur tout le patrimoine de Ndakaaru, pour l’avoir défendu contre les Jamboor. - La bataille contre le Damel Amari Ndella Coumba Cette bataille opposa les yoffois au Damel Amari Ndella Coumba.

21

La version la plus courante fait cas de sept femmes qui, expulsées du Djoloff seraient venues se réfugier à Yoff. Informé, le Damel exigea de la population de ce village l’extradition de ces femmes. Les yoffois s’étaient alors réunis et avaient décidé que les femmes ne seraient pas livrées au Damel. Le représentant du Damel, Fara-Tangka, fut informé de la décision avec prière de la transmettre. Mais avant de partir, l’ambassadeur du Damel leur aurait recommandé la sagesse en ces termes : - Yoff est un petit village qui ne peut pas résister devant la puissance du Damel dont les chevaux ne manqueraient pas de saccager le mil qui a déjà mûri en abondance dans les champs de Ndobb. C’est alors qu’un yoffois du nom de Niokhor, enlève son oeil qu’il plaça dans le creux de sa main et dit au représentant du Damel : - Tu ne dis que des mensonges car ce que cet oeil ne peut voir, ton oeil ne peut le voir. Indigné, le Fara-Tangka crut devoir rapidement rendre compte au souverain du Cayor qui se mit à préparer une attaque contre Yoff. Les habitants de Yoff qui attendaient l’attaque s’organisèrent afin de mettre en échec les tentatives du Damel. Ils commencèrent par expulser le Fara-Tangka, ce dernier alla s’installer à Ouakam chez Diarnou Bathiène qui lui offrit l’hospitalité. “Lorsque les habitants de Yoff, en conflit avec le Cayor, devaient adopter une stratégie, ils désignaient une personne dans chacune des familles composant la population. Une stratégie fut donc adoptée dans le secret le plus absolu et chaque homme choisi était chargé d’une mission particulière. C’est ainsi que tout ce qui concernait le Cayor fut confié à Mandiallou Diouf. Celui ci devait informer la population de tout se qui se tramait au Cayor contre le village de Yoff. C’est pourquoi, chaque jour, au moment de la prière de Tisbaar, il réunissait la population et la mettait au courant de la stratégie mise au point par le Cayor. Aussi il ne se contentait pas de dire d’une manière vague que des gens avaient décidé de faire telle ou telle chose. Mieux, il citait les noms en disant que telle personne du Cayor avait dit ou fait ceci ou cela afin de pouvoir mettre la population de Yoff sous domination du Cayor puisqu’elle a osé contester son autorité.

22

Tous ces renseignements, déclare encore Bayda Mbengue, étaient fournis par les génies qui se rendaient au Cayor pour assister aux réunions secrètes (ndéey) et revenaient à Yoff raconter à Mandiallou les décisions qui y étaient prises. Lorsque les habitants du Cayor avaient fait des fétiches destinés à Yoff à des fins de domination, Mandiallou avait prévenu la population en leur citant les noms des personnes chargées d’introduire des fétiches, les gallaaj dans le pays”24. Ainsi, Mandiallou Diouf, père de Niokhor Diouf, annonça aux yoffois que le Damel avait envoyé un messager déjà en route qui arrivera au village un jeudi, avec un poulet blanc. L’émissaire devait venir par la plage et Mandiallou recommanda avec insistance d’empêcher qu’il entra à Yoff avec son poulet blanc. Le jeudi, au moment prédit, les habitants du quartier Ngaparou virent arriver par la plage un homme. Ils allèrent à sa rencontre et remarquèrent qu’il tenait à la main un poulet, et blanc de surcroît. L’inconnu fut assailli de questions quant à sa provenance, sa destination et celle de son poulet. Il finit par avouer avoir été commissionné par le Damel et que sa mission constituait à introduire le poulet dans le village. Il fut aussitôt tué et enterré derrière le village, avec le poulet. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de Niokhor de révéler sa vision en apprenant aux habitants de Yoff que le Damel essayera d’introduire dans Yoff de la viande ; il fut donc décrété que personne ne devra manger un seul morceau de cette viande. Après que le premier émissaire fut tué, l’homme qui devait amener la viande arriva un jeudi par la plage, mais comme le premier, il fut interpellé par les habitants du quartier de Ngaparou. L’homme portait une gourde en peau de chèvre, et puisque c’était l’heure de déjeuner, il en sortit un poulet cuit, le coupa en plusieurs morceaux, mais au lieu d’en manger, il commença par en offrir à ceux qu’il avait trouvé au mbaar. L’alerte fut aussitôt donnée et en peu de temps tous les habitants des quartiers de Yoff, furent mis au courant que la viande dont avait parlé Niokhor était là. Tous les grands notables de Yoff arrivèrent et invitèrent l’homme à manger la viande, ce que ce dernier refusa de faire.

23

Il fallut donc le contraindre à manger le poulet et ainsi il mourut avant le crépuscule de ce jeudi là. Il fut enterré derrière le village avec le reste de son poulet. Alors Mandiallou annonça que les cavaliers du Damel ne devraient plus tarder plus à venir livrer bataille à Yoff. Il dit que le moment venu, lui Mandiallou, serait malade et demanda à être isolé dans 25 l’île . Il apprit aussi aux yoffois qu’un marabout Toucouleur viendrait dans le village et qu’ils devaient lui demander de faire des fétiches pour protéger le village contre les envahisseurs. Sèrigne Dara Abdou Kane avait fait son “travail” avec une hilaire très usée et une tige de raphia sur lesquelles il avait inscrit des signes cabalistiques (xaatim). Les deux objets furent jetés dans l’eau et l’hilaire malgré la lourdeur du fer se mit à flotter tandis que la tige de raphia si légère s’engouffrait au fond de l’océan (...). Les cavaliers du Damel arrivèrent une nuit, alors que les femmes dansaient dans le village (...). Un des cavaliers qui connaissait le Jaraaf Alia, croyant avoir réussi à échapper à la vigilance de ses compagnons, se dirigea vers le village de Yoff, en passant par les champs de Kaam, afin de les prévenir de l’imminence de l’attaque seulement retardée par les danses des femmes. Alors que ce cavalier s’en retournait comme si de rien n’était auprès de ses compagnons, le Jaraaf Alia avertit aussitôt les hommes du village et ordre fut donné aux femmes de continuer leurs chants et leurs danses jusqu’au matin (...). Un des cavaliers à la tête claire révéla à ses compagnons : - Je ne crois pas que nous pourrons accomplir notre mission car j’ai vu une créature extraordinaire dont la chevelure tombait à même le sol, tenant un van sur lequel il y avait des perles. Cette créature qui ne pouvait être que le génie du village26 avait fait sept fois le tour de notre troupe.Jusqu’au matin, à cause des fétiches des Lébous, les cavaliers du Damel non seulement ne pouvaient plus se replier, mais ils n’avaient pu tirer un seul coup de feu. Quant le soleil fut au milieu du ciel, des cavaliers cayoriens qui avaient soif, allèrent à Ngaparou pour demander de l’eau potable mais ils furent lapidés par les femmes.

24