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LE RÊVE-ÉVEILLÉ-DIRIGÉ REVISITÉ

De
191 pages
Le Rêve EveilléDirigé sollicite notre imagination créatrice. Le Rêve-Eveillé-Dirigé revisité " insiste sur les possibilités de changement en faisant appel aux ressources du patient. La différence avec l'orientation psychanalytique du rêve éveillé est clairement exposée. L'imagination en actes ou " imaginaction " permet au patient de découvrir, à travers ses images-symboles et des métaphores personnelles, le sens de son être-au-monde et sa capacité à se prendre en charge. L'accent est ainsi mis sur le vécu du Rêve-Eveillé bien plus que sur son interprétation.
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LE RÊVE ÉVEILLÉ DIRIGÉ REVISITÉ
Une thérapie de l'imaginaction

Collection psyc/lo-Logiqlles dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions

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Elisabeth MERCIER

LE RÊVE ÉVEILLÉ DIRIGÉ REVISITÉ
Une thérapie de I Jimaginaction

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0762-9

Fle~ercie~ents Je remercie tous les rêveurs-éveillés qui ont bien voulu m'accorder leur confiance et que j'ai eu plaisir à accompagner dans leurs découvertes..
Mes remerciements vont aussi à Henry Chambron.

INTRODUCTION

Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui rêvent endormis. Edgar Allan Poe

Dans le champ de la psychothérapie, le Rêve-Eveillé-Dirigé (RED) occupe une place assez particulière car il n'émerge pas d'un courant thérapeutique spécifique. Centrée sur la fonction imaginaire, cette méthode fut élaborée par Robert Desoille (1890-1966) dès les années 30. A première vue, rien ne prédestinait cet ingénieur à devenir psychothérapeute. En 1923 sa curiosité pour les phénomènes parapsychologiques le conduit jusqu'à un occultiste, Eugène Caslant1 qui lui fait découvrir le principe de la rêverie dirigée, qu'il aurait connue lors de ses voyages en Asie. "Le travail de l'imagination" dont il est témoin lui semble pouvoir être utilement exploité à des fins psychologiques. Il abandonne alors ses recherches sur la transmission de pensée pour mettre au point sa méthode: "Nous nous sommes fixés pour tâche de relier les faits nouveaux, qu'il nous était donné d'observer, aux faits déjà connus en cherchant dans les théories actuelles et, en particulier, dans l'analyse psychologique de l'affectivité subconsciente, les disciplines qui nous permettraient de faire rentrer ces faits dans le domaine de la psychologie, désormais classique, du rêve2n écrit-il en 1938. Très raI

E. Caslant a publié une Méthode de développementdesfacultés supranormales,

Meyer, 2e édition, 1927. 2 R. Desoille, Exploration de l'affectivité subconsciente par la méthode du rêve éveillé. Ed. D' Artrey, Paris, 1938, p. 23. Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est qu'il n'y a là aucune allusion à la psychanalyse, à l'égard de laquelle R Desoille montrait quelques réticences, et qu'il n'a d'ailleurs pas toujours bien comprise. 7

pidement, il entrevoit le profit que l'on peut tirer du rêve-éveillé sur le plan non seulement thérapeutique mais aussi personnel, puisqu'il n'hésite pas à présenter celui-ci comme "un moyen de se mieux connaître et de réaliser le meilleur de soi-même3". Il posait ainsi la visée d'une pratique qu'il allait exploiter et développer pendant une trentaine d'années sans chercher à la réduire au seul domaine de la pathologie clinique, anticipant ainsi sur l'esprit de certaines psychothérapies contemporaines. * Il est intéressant de noter que le rêve-éveillé prend naissance à l'époque où le surréalisme réhabilite la puissance de l'imagination, de l'inconscient et du rêve. Dans le Premier manifeste du surréalisme en 1924, André Breton déclare: "Je crois à la résolution future de ces deux états en apparence contradictoires que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l'on peut dire4". Le rêve-éveillé se situe précisément à ce point de jonctio~ cet autre régime d'être, où se déploie l'imaginaire dans toute sa créativité. Il suffit que le "contrôle exercé par la raison" soit mis entre parenthèses. Curieusement, R. Desoille traverse ce courant culturel en solitaire. Ses travaux, toutefois, attirent l'attention de Charles Baudoin, qui préface son premier ouvrage, ainsi que de Gaston Bachelard, qui lui consacre un chapitre dans L'air et les songes5. Il fait figure de précurseur dans sa façon de faire vivre les images symboliques et cependant, comme le soulignent Gilbert Durand6 et Mircea Eliade7, il renoue ainsi avec une tradition anthropologique bien antérieure à la psychanalyse. Si le rôle de l'imagination et son rapport au réel sont sérieusement interrogés aujourd'hui en psychothérapie, ce n'était pas le cas du vivant de R. Desoille. Il découvrit qu'en agissant sur le système de représentation, on agit sur la structure même du psychisme, toute représentation étant l'expression d'une réalité psychique.

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Ibid. p. 25. A. Breton, Manifestes du Surréalisme, Pauvert, 1962, p.27.
G. Bachelard, L'air et les songes, Corti, 1943, chap. IV.

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6

G. Durand, L'imagination symbolique, PUF, coll. Quadrige, 3e édition,1993, p. 120 sqq. 7 Mircea Eliade, Mythes, rêves et mystères, Gallimard, 1957, p.147. 8

Ainsi, la pratique du rêve-éveillé est, à l'origine, fondée sur une double constatation: - Tout sentiment est transposable en image ou en symbole. - Tout déplacement des images symboliques dans l'espace imaginaire (et plus particulièrement sur l'axe vertical) entraîne une modification d'affect. Sur cette base, il est proposé au patient d'aller à la rencontre de ses symboles et de les faire évoluer en stimulant les potentialités inexploitées qui contribueront à la réorganisation de la personnalité. Ce travail sur les images intérieures, qui tient de l'agir autant que du voir, nous le nommons "imaginaction"8. Il convient de souligner dès maintenant que le RED diffère de l'hypnose, car ici le sujet produit et verbalise ses propres représentations. Mais R. Desoille a aussi su montrer l'importance de la collaboration (on dirait désormais l'interaction) thérapeute-patient dans l'élaboration du rêve éveillé qu'il qualifia de "dirigé" eu égard au rôle du thérapeute dans la mise en place des processus exploratoires. En 1945, il publie Le rêve-éveillé en psychothérapicf1. Il commence à former des disciples mais reste relativement isolé. Pour tenter de se démarquer du freudisme, il emprunte à Jung la notion d'inconscient collectif et celle d'archétype, puis se laisse séduire par le pavlovisme alors en voguelO. S'il a laissé une méthodologie assez précise, en revanche, il faut reconnaître que ses tentatives de théorisation n'ont pas été à la hauteur de sa pratique. Ses limites dans ce domaine ont favorisé la récupération psychanalytique du rêve-éveillé. En effet, un certain nombre de praticiens formés par lui, vont instaurer un Rêve Eveillé Analytique, Il qui supprime
8 Néologisme emprunté au journaliste Eric Fottorino dans son article Un nouveau monde, Le Monde, 4 février 1998. 9 R. Desoille, Le rêve-éveillé en Psychothérapie, P.U.F. 1945. 10Cf: R Desoilte, Introduction à une psychothérapie rationnelle. L'Arche, 1955. 11Le Groupe International du Rêve-Éveillé de Desoille (GIRED), qui avait été créé en 1968, devient en 1987 le Groupe International du Rêve-Eveillé en Psychanalyse (GIREP) qui décrit son évolution de la façon suivante: "C'est vers la fin des annéessoixantequ'un tournant décisif pour le rêve-éveilléest pris, lorsque vient l'inévitable prise en compte du concept d'inconscient dans la pratique et la compréhension de la méthode." L'interprétation du contenu des images et l'analyse du transfert sont les deux axes du Rêve Eveillé Analytique, qui revendique une adhésion totale à la métapsychologie freudienne. 9

l'usage de la dynamique symbolique et les propositions du thérapeute, au nom de la fameuse exigence de neutralité. La publication du Rêve éveillé et l'inconscient)2, marque ce tournant Quel que soit l'intérêt de cette pratique, nous nous devions de préciser qu'elle ne doit plus rien au Rêve-Eveillé de R. Desoille et pour nous en démarquer, nous avons conservé l'appellation de Rêve-EveilléDirigé13 .

*
Chacun sait aujourd'hui qu'il n'y a pas de relation interpersonnelle sans "influence" réciproque. Tout ce qui est de l'ordre de la méta communication fait partie de la communication elle-même. Le RED propose un modèle thérapeutique qui, non seulement ne nie pas l'interaction thérapeute-patient, mais encore la revendique comme participant d'une construction commune, hors de toute notion d'autorité. Il est plus réaliste d'être au fait des processus méta langagiers que de chercher à les neutraliser. Bien que la liberté de la personne soit totalement respectée, la question de la directivité suscita en son temps bien des controverses. En effet, certains déplacements ou actions sont proposés au rêveur-éveillé, qui est libre de les accepter ou non, l'adjectif" dirigé" évoquant plutôt la capacité du sujet à s'orienter ou s'autodiriger que l'attitude du thérapeute qui doit se garder d'intervenir sur le contenu des représentations. * Le RED n'est pas une thérapie interprétative, il ne se focalise pas sur l'analyse du transfert, sans pour autant le nier. L'essentiel du processus thérapeutique se situe en cours de rêve-éveillé, dans le jeu des symboles et non dans l'analyse a posteriori de ceux-ci. Cette position propose un renversement radical par rapport à l'attitude analytique. II s'agit au contraire de prendre en compte le rêve-éveillé dans sa réalité manifeste, avec sa coloration affective, son inscription dans le vécu actuel et ses orientations potentielles, l'objectif étant d'offrir au sujet "une mise en marche" selon l'expression de G. Bachelard.
J. Launay, J. Lévine & G. Maurey, Le rêve éevillé et l'incoscient, Dessart et M~daga, Bruxelles, 1974. 13Quant au Rêve Eveillé Libre, représenté par G. Romey, il se veut novateur sans avoir le souci de rigueur du Rêve Eveillé Analytique. 10
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Ce parti pris thérapeutique n'est pas sans poser quelques problèmes théoriques. Car si le rêve-éveillé se situe en marge de la conscience de veille, il n'est pas "inconscient", même s'il suppose une rupture de niveau, un passage à un autre mode de fonctionnement psychique. II était donc nécessaire de définir l'état de rêveéveillé et la modalité de conscience qu'il sollicite. C'est ce que nous avons tenté de faire. Mais revenons aux héritiers du RED. Certains praticiens ont su rester fidèles à l'inventivité de R. Desoille tout en essayant d'y intégrer d'autres apports14mais on constate un véritable éclatement dans l'ensemble de la postérité desoillienne. Cette dispersion témoigne de la difficulté à respecter l'originalité d'une pratique qui ne se réfère pas à un modèle théorique éprouvé, malgré des résultats thérapeutiques éloquents. En ce qui concerne ma propre démarche, j'ai commencé à pratiquer le RED de la façon la plus conforme, après avoir été initiée par un élève direct de Robert Desoille. Le projet de ce livre était de décrire la méthode telle qu'elle m'a été transmise par la pratique. Cependant, je me sentais un peu démunie pour rendre compte de la façon dont opérait le rêve-éveillé, hormis la constatation que plus le rêveur fait preuve d'initiative en rêve-éveillé, plus vite et plus profondément des modifications se produisent dans son existence. Le processus de changement instauré par le RED semble se réclamer de la seule fonction imaginaire, mais la distinction commune entre imaginaire et réalité obéit à des critères assez grossiers. Si l'imaginaire est central en RED, c'est qu'il est à la fois un langage dont les symboles constituent la trame et un moyen d'évolution, mais il ne faut pas négliger la spécificité de la relation au sein de laquelle il s'intègre. Comment évaluer ce qui revient au patient et ce qui revient au thérapeute dans ce processus? De quelle façon opère le changement dans la structure psychique du sujet? A partir de ces questions, et pour décrire ce qui se passe en RED, il m'a paru nécessaire de faire une excursion auprès d'autres approches thérapeutiques afin d'apprécier dans quelle mesure elles
TIfaut ici citer David Guerdon, le Rêve éveillé, initiation pratique, Ed. Oniros, 1993, et le Rêve éveillé, clefs pour l'interprétation, Ed. Oniros, 1997. Sa référence théorique est jungienne.
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Il

pouvaient être rapprochées du rêve-éveillé. La Sémantique Générale, les recherches du groupe de Palo Alto et de l'école systémique, la Gestalt-thérapie, les travaux. de Milton Erickson et leurs multiples retombées m'ont fourni de nombreux éléments de réflexion et m'ont permis d'éclaircir ma vision de la relation thérapeutique en intégrant l'invention originale de R. Desoille dans la logique d'une approche thérapeutique centrée sur la stricte prise en compte du vécu présent. Mais, à travers et au-delà de ses pratiques, toute psychothérapie est fondée sur une ontologie, exprimée ou non. De ce point de vue, c'est à la Phénoménologie Transcendantale de E. Husserl que je me réfère, à sa conception de la subjectivité première et à son pouvoir d'auto-constitution. * Le paysage de la psychothérapie ne cesse de se diversifier. Depuis longtemps, la psychanalyse n'est plus le référent unique dont les autres thérapies seraient des variantes même si l'on ne doit pas manquer de se reporter au repère qu'elle constitue. Hors de son champ d'influence, on observe l'éclosion d'approches thérapeutiques réhabilitant l'imaginaire et la recherche du changement. Ce nouveau paradigme thérapeutique remet en question des convictions encore fortement ancrées, comme l'idée que la déconstruction du symptôme doit passer par la mise à jour de son origine. La logique de cause à effet sous-jacente à une telle conviction implique la croyance en une "objectivité" de la cause et donc en une "objectivité" de l' interprétation. Or, il importe peu de juger si l'origine du problème est "réelle" ou non. Seule compte la représentation que le patient se fait de son histoire et qui lui tient lieu de vérité. Lorsque cette représentation se rigidifie au point de devenir aliénante, des aménagements peuvent lui être apportés jusqu'à ce qu'une nouvelle "vérité" se fasse jour, plus adéquate avec son désir profond. Les querelles d'école ont contribué à une opposition simpliste entre approche centrée sur le passé et approche centrée sur l'avenir. La poursuite du changement n'exclut pas la possibilité d'aborder l'origine - vraie ou supposée - du problème. La prise en compte de la représentation que se fait le patient de son passé n'a rien à voir avec une enquête archéologique. La thérapie par le RED propose une mise à l'épreuve par le patient de ses représentations 12

conscientes et inconscientes et de leurs conséquences. Elle amène le sujet à apprécier sa propre responsabilité dans sa vision du monde et la place qu'il y occupe. Sa thérapie est lorsqu'il avance vers un destin dont il se sait seul responsable, quels que soient les événements déjà vécus. * Tout rêve-éveillé est une métaphore de l'existence, et de ce fait, implique l'intégration du passé, du présent et du devenir dans une représentation actuelle, qui n'est pas étrangère à la direction que le sujet donne - intentionnellement ou non - à la trajectoire de sa vie. Cette direction, qu'il lui appartient de choisir et d'assumer, justifie, en un sens véritablement phénoménologique, l'appellation de Rêve-Eveillé-Dirigé. Le RED rend compte d'une position de la subjectivité telle qu'elle a été inaugurée par Husserl dans son effort pour revenir "aux choses elles-mêmes", plaçant le sujet au centre de son pouvoir d'auto-constitution. La thérapie est le point sensible où est mise en question notre conception de la vie subjective. C'est pourquoi les interrogations qu'elle soulève débouchent nécessairement sur une réflexion concernant la nature même du sujet. L'émergence de la subjectivité s'oppose au paradigme objectiviste qui a dominé la pensée de l'occident, jusqu'à vouloir réifier la conscience ellemême. Le rêve-éveillé rejoint d'autres domaines de la recherche et de la philosophie dans sa mise en perspective des notions de réalité, de conscience, d'inconscient, de moi... Il a son rôle à jouer pour délivrer le sujet des contraintes structurelles et des lois rigides qui ont si lourdement pesé sur la façon dont il se comprenait lui-même. Ainsi peut-il nous aider à recouvrer notre créativité et notre liberté, car le rêve-éveillé, puisant dans notre nature originelle, prend en compte la globalité de l'être, au-delà des mécanismes psychopathologiques. Je pense être restée fidèle à l'esprit de Robert Desoille et à la fécondité de sa découverte, dans cette tentative de "modernisation" d'une pratique dont la portée dépasse le simple bénéfice thérapeutique. J'ose espérer qu'à la faveur de cette nouvelle approche, le RED suscitera un intérêt renouvelé et que l'intuition novatrice de son créateur sera reconnue.

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Nous sommes riches d'un monde vivant de symboles inaccessibles à la conscience de veille. L'imaginaire est une mémoire inconnue qui attend d'être découverte. Enracinée dans une mythologie universelle, l'expérience du rêve-éveillé témoigne de la multiplicité singulière de l'expérience humaine. C'est à la créativité de l'imagination symbolique et à son pouvoir de révélation que ce livre est consacré. On constatera d'inévitables redites au fil de la lecture, le découpage en chapitres visant à présenter chaque fois une facette particulière d'une même réalité dont les divers aspects s'interpénètrent en permanence. * Dans un premier chapitre, nous présenterons le RED, sa portée métaphorique et le mode d'être qui lui est propre, celui de
l' im agin action .

Le chapitre II interrogera le concept d'inconscient en rapport avec celui de subjectivité pour tenter de répondre à la question de ce qui, du sujet, cherche à s'exprimer en rêve-éveillé. Le chapitre III montrera comment la métaphore et son unité syntaxique, le symbole, constituent le langage et la structure même du RED. Le chapitre IV présentera le besoin vital - le désir d'être qui pousse le sujet à dépasser ses limitations, et montrera comment le Je aspire à se défaire de l'aliénation du moi. Le chapitre V examinera les ressorts et la dynamique de la relation thérapeutique. Le chapitre VI abordera la conduite du rêve-éveillé et passera en revue les principaux thèmes inducteurs. Dans le chapitre VII seront examinés les modalités du changement, en rapport avec les déplacements dans l'espace et les transformations du symbole. Enfin, le chapitre VIII montrera en quoi le RED, dans les perspectives qu'il propose, diffère radicalement d'une thérapie interprétative.

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CHAPITRE I Le rêve-éveillé-dirigé, vue d'ensemble
L'expérience imaginaire est constitutive de l'homme au même titre que l'expérience diurne et les activités pratiques. Bien que la structure de sa réalité ne soit pas homologable aux structures des réalités' objectives' de l'existence pratique, le monde de l'imaginaire n'est pas 'irréel'. Mircea Eliade

1 Un éveil paradoxal L'expression "rêve-éveillé" est à première vue paradoxale, évoquant d'une part un état de rêve - qui échappe aux contraintes du réel et de la volonté comme dans le sommeil- et d'autre part un état d'éveil qui renvoie à l'idée de vigilance face au monde extérIeur. Effectivement, en RED, rêve et éveil se conjuguent de façon particulière puisque le sujet est conscient de son activité onirique. Tout se passe comme si la partie habituellement vigilante de nousmême se mettait en sommeil alors qu'une autre s'éveille, s'exprimant par images. Détournant momentanément notre attention de l'environnement et des réflexions s'y rapportant, nous nous centrons sur nous-mêmes, et à la faveur de ce basculement, nous pénétrons dans notre monde intérieur. Il s'agit d'un éveil au rêve, d'une "veille paradoxale" selon le terme de François Roustang15.

-

15 F. Roustang, Qu'est-ce que I 'hypnose? Les Editions de Minuit, 1994. F. Roustang, qui dans sa pratique, prend aussi appui sur le pouvoir de rêver, op15

Il nous semble utile de souligner dès à présent la différence entre hypnose et RED. S'il est vrai que dans les deux cas, la réalité extérieure est désinvestie au profit de la réalité intérieure, en RED, l'initiative et la parole sont constamment du côté du sujet. Il n'y a pas d'induction hypnotique. Le rêve-éveillé est à la fois agi et communiqué. Le patient découvre sa vérité à travers les métaphores personnelles qu'il construit lui-même et qui le renvoient à sa capacité d'auto-constitution. Le dispositif thérapeutique et son fonctionnement diffèrent donc dans leur spécificité de l'hypnothérapie traditionnelle ou ericksonienne. Cependant, nous aurons souvent l'occasion de nous référer aux réflexions fécondes de F. Roustang et de T. Melchior16dans leur remise en question de certains principes théoriques que la psychanalyse nous avait habi... tués à considérer comme établis. Représenter signifie: rendre présent à l'esprit, rendre sensible, montrer. C'est bien de cela qu'il s'agit en RED. Du plus profond de nous même, quelque chose vient à s'exprimer, mais sur un mode symbolique, visuel, auditif: kinesthésique... sous forme de représentation, c'est-à-dire en un acte d'imagination. Le terme de représentation évoque donc ici ce qui se donne à voir pour la première fois et non ce qui se présente à nouveau. L'imagination en rêve-éveillé trouve son fondement dans l'univers qu'elle institue. Dans son mouvement d'actualisation, selon la formule de Bachelard, "elle nous exprime en nous faisant ce qu'elle exprime"17" Les prémices de l'imagination se situent déjà dans la capacité d'anticiper que l'on observe dès les toutes premières expériences de la vie, dans l'ancrage de la sensorialité, bien avant le langage. Nous observons cela chez le nourrisson qui met son pouce dans sa bouche "pour se faire illusion d'avoir retrouvé l'amarrage au sein, au corps porteur maternel, déclencheur de l'illusion de sa présence"18.C'est à la fois une façon de différer la tension suscitée par la faim et une réponse au désir de la présence de la mère, désir et
pose l'état de "veille paradoxale" à celui de "veille restreinte" ou conscience ordinaire de veille.. 16 T. Melchior, Créer le réel, Le Seuil, 1998. 17 G. Bachelard, La poétique de l'espace, PUF, collection Quadrige, 4e édition, 1989, p.7. 18 F. Dolto, Solitude, Gallimard, 1994, p. 14. 16

besoin n'étant pas discriminables à ce stade. Cela met en évidence le lien qui unit besoin, désir, sensation et imaginaire. Parce que l'imaginaire joue un rôle central dans la fonction désirante, il est anticipation. Que l'avenir soit une représentation, il est facile d'en convenir, mais le présent, dans la mesure où il fait lien avec ce qui précède et ce qui suit, est aussi représentation. Même si nous n'en sommes pas conscients, nous interprétons le présent en permanence, sauf dans les moments de "vide" où la pensée s'absente. C'est pourquoi l'on peut dire que notre moi de veille est à notre insu tout nourri d'imaginaire. L'imagination participe de la dimension subjective, en tant qu'expression dynamique et actuelle de notre réalité psychique. Renouer avec sa portée créatrice, telle est la proposition du rêveéveillé, car l'image est bien autre chose qu'une "fantaisie" irréelle. Elle est création spontanée et vivace, réalité immédiate de la subjectivité subconsciente. "Le détail imaginé, écrit G. Bachelard, est une pointe acérée qui pénètre le rêveur, il suscite en lui une méditation concrète. Son être est à la fois être de l'image et être d'adhésion à l'image qui étonne"19. Toutefois, si vous vous installez confortablement, les yeux clos, pour laisser vagabonder votre esprit, la rêverie qui va vous entraîner ne sera pas un rêve-éveillé-dirigé. En effet, un RED nécessite la présence d'une autre personne à laquelle ce rêve est raconté au fur et à mesure qu'il se crée. Celui qui écoute n'est pas passif: il entre dans le monde du rêveur et intervient à l'occasion pour obtenir des précisions ou faire une proposition.20 Le rêve-éveillé n'est pas seulement création d'images, il est aussi et surtout mode de communication symbolique21, ce qui le différencie du rêve nocturne où le rêveur est "agi" par ses images sans avoir prise sur celles-ci et sans pouvoir les communiquer. Le "rêveur-éveillé" s'enfonce dans son paysage intérieur peuplé de personnages, de symboles, de couleurs, de sensations... Ses
19

G. Bachelard,La poétique de la rêverie,PUF, collection Quadrige, ge édition,

1986, p. 132. 20 Se reporter au chapitre VI. 21Nous utilisons les termes imaginaire et symbolique dans leur sens commun, et non selon l'acception lacanienne. 17

émotions sont réelles: le cœur battant il explore une caverne, il peine pour escalader un sommet, trébuche sur un chemin pierreux ou se repose à l'ombre d'un arbre... Les choses se transforment, les êtres se métamorphosent, les lois du temps et de l'espace se modifient. La réalité vivante des symboles s'impose, étrange et familière à la fois. Notre vie psychique est peuplée d'images mentales, le plus souvent à notre insu. Tout ce qu'il nous est donné de vivre, nous le reconstruisons intérieurement pour nous en faire une représentation, assimilant ainsi les expériences qui structurent nos comportements, nos peurs, nos attentes, nos croyances ou nos convictions. Nous savons depuis Freud que c'est dans la prise de conscience de ces représentations que se joue le destin de notre liberté. Parce que nous possédons la capacité de nous représenter le monde, nous possédons le pouvoir de constituer notre réalité et de donner sens à notre être au monde. En nous plaçant au cœur de ce pouvoir, le rêve-éveillé nous permet d'accéder à la genèse de notre expérience. Le rêveur a prise sur la façon dont il gère son rapport au monde, aux autres et à luimême. Il découvre que ce pouvoir ne lui est pas donné de l'extérieur et qu'il est appelé à l'assumer en toute conscience. Tous les constituants de sa réalité sont présents dans le scénario du rêveéveillé. Mais celui-ci ne se contente pas de s'ancrer dans l'expérience acquise, ilia dépasse en anticipant sur l'avenir. Produit de l'histoire individuelle, le pouvoir symbolique en est aussi le vecteur. S'il met à jour des mécanismes psychologiques répétitifs, en outre, il autorise le déploiement des potentialités enfouies. Le plus caractéristique est sans doute que ce régime particulier de l'imaginaire soit un mode de communication. En effet, le rêveéveillé se structure à travers la parole, au sein de la relation rêveurthérapeute.

2 - "L'imaginaction" à l'œuvre en RED
Il est important de souligner qu'un vécu imaginaire a autant de poids qu'une expérience dite "réelle" : Nous savons aujourd'hui que le cerveau ne fait pas la différence entre une situation imaginée et une situation concrète. Dans les deux cas il déclenche les mêmes 18

réactions physiologiques22. Il n'existe aucune différence du point de vue cortical entre agir et imaginer l'agir. Cela est également vrai pour la création d'images: l'imagerie mentale active le cortex visuel primaire exactement' comme le fait la vision. En effet, un signal lumineux remémoré stimule l'aire visuelle primaire de la même manière qu'un signal lumineux réel, alors que la rétine n'a reçu aucun message. Voilà pourquoi le rêve-éveillé est perçu comme "réel" au même titre que la réalité vécue à l'état de veille. Robert Desoille écrivait en 1938 : "Une idée suggérée donne lieu à une représentation ayant pour un instant la force d'une réalité et le sujet éprouve les sentiments et les sensations qu'il éprouverait à l'état normal devant la réalité vécue"23.T. Melchior conftmle : "Peut être perçue comme réalité extérieure toute représentation mentale pour autant qu'elle s'impose avec une 'intensité' suffisante, comme dans le rêve. Cela se produit en général d'autant plus aisément que la personne est davantage déconnectée de l'environnement"24. Les neurosciences démontrent donc aujourd'hui le pouvoir de l'imagination sur notre vie quotidienne, confIrmant l'assertion d'Aristote25. Imagination et action sont interdépendantes. On peut donc, à juste titre, évoquer un pouvoir d' "imaginaction". L'expérience du monde commence par la perception. C'est par les sens que le nouveau-né appréhende la réalité extérieure. W. R. Bion nomme "protopensées" les premières impressions sensorielles ou "vivances émotionnelles" qui, grâce à la capacité symbolique,
22 Un chercheur de l'Inserm, Jean Decety rapporte les conclusions de deux chercheurs américains ayant comparé l'apprentissage psychique et l'apprentissage physique sur la force du poignet. "L'entrâmement mental produit les mêmes effets sur l'augmentation de la force musculaire que l'entraînement physique. Ces résultats ne peuvent s'interpréter que par l'activation de circuits moteurs centraux puisque aucune contraction des muscles n'avait été observée au cours de l'entraînement mental". Le Monde, 4 février 1998. On peut évoquer également les visualisations de guérison mises au point dans le traitement des maladies psychosomatiques et de certains cancers. 23 Exploration de l'affectivité subconsciente par la méthode du rêve éveillé, op. cil. p.35. 24 Créer le réel, op. cil., p. 53. 25 "C'est pourquoi l'âme ne pense jamais sans image". Aristote, De l'âme, Les Belles Lettres, 1989, 3e tirage, ~ 431a, p. 85.

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