Les activités transfrontalières illicites entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée équatoriale

Les activités transfrontalières illicites entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée équatoriale

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Français
114 pages

Description

Ce livre interroge les pratiques de contournement et de transgression de la loi à travers une analyse des flux illégaux de personnes et de marchandises entre les trois pays. Ces activités sont l'oeuvre d'une population (locale, gardes-frontières et transporteurs routiers), dont le point commun est d'être liés à la frontière par leur lieu de résidence et/ou d'origine et aussi par leur activité professionnelle. La transgression de la frontière permet de se procurer des ressources financières afin de faire face à la précarité économique ou, au contraire, d'asseoir socialement sa notoriété.

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Date de parution 16 octobre 2018
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336853956
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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Collection «Études africaines » dirigée par Denis Pryen et son équipe Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux qui ont fai t son succès, mais se déclinera désormais également par séries thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc. Dernières parutions Dr Claude KOMBOU,Système fiscal et performance financière des Établi ssements de microfinance (EMF) au Cameroun, 2018. Jean-Marc SEGOUN,Reconstruire après la guerre au Libéria, 2018. Hines MABIKA (dir.),Principes éthiques d’Albert Schweitzer en Afrique. Le respect de la vie, 2018. Mamadou Diarafa DIALLO,Le Mali contemporain. Fragilités et possibilités,2018. Blaise SARY NGOY,La dépréciation du franc congolais (2001-2018), Effet d’hystérèse, 2018. Noël SOFACK,L’Eglise catholique et le processus électoral au Ca meroun, Un engagement pour des elections justes et transparentes,2018. Noël SOFACK,Nouvelle géopolitique de l’agriculture et de l’alim entation, Quelles politiques publiques de sécurité alimentaire au Cameroun?, 2018. Fayol Meny INKOU INGOULANGOUP,r,roblèmes langagiers et apprentissage du philosophe Cas de l’apprenant en République du Congo, 2018. Kakou Marcel VAHOU,’Ivoire,L’insécurité linguistique chez des élèves en Côte d 2018. Jean-Pierre Barthélemy MP OUANDO,Ldeses limites de l’Union africaine dans la résolution conflits, 2018. Odilon OBAMI, L’évolution des droits de la femme congolaise,2018. Kayamba TSHITSHI NDOUBA,Anshasa,gonie et fin de la première République du Congo-Ki 2018. Christian ROCHE,Histoire des relations des pays du Sahel avec la France, 2018. Mamoudou SY,s politiques. Le Dimar auxLa vallée du fleuve Sénégal dans le jeu des échelle e e XVIIIet XIXsiècles,2018. Ousseynou FAYE,Les tirailleurs sénégalais entre le Rhin et la Méditerranée (1908-1939), 2018. Jean-Paul MWENGE NGOIE,L’enfant, cet oublié du divorce ou de la séparation parentale en Afrique subsaharienne, 2018.
Poliny NDONG BEKA II Les activités transfrontalières illicites entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée équatoriale Logiques spatiales, acteurs et enjeux Préface de Serge Loungou
© L’Harmattan, 2018 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr EAN Epub : 978-2-336-85395-6
À mon défunt père feu Félix Mbeng Ondo
Préface
Les frontières africaines ont beau constituer un des sujets abondamment traités dans l’univers académique et de la recherche, il apparaît que les dyades de la sous-région Afrique centrale – entendue ici au sens de la CEMAC – souffrent compar ativement d’un déficit de traitement. À la faveur du présent ouvrage, tiré de sa thèse de doctorat, Poliny NDONG BEKA contribue à combler ce manquement. En se penchant précisément sur la zo ne dite des « trois frontières » Gabon – Cameroun – Guinée équatoriale, il enrichit la connaissance d’une interface dont le dynamisme socio-économique, en fait un potentiel pôle d’intégration sous-régionale, mais à laquelle, cependant, les études géographiques universitaires ont jusqu’à présent consacré assez peu de place. À travers le thème des activités transfrontalières illicites, l’ouvrage traite une problématique géopolitique majeure : l’incapacité de bon nombre d ’États africains à contrôler leurs marges territoriales. Deux dynamiques illustrent cette « crise de gouvernabilité » à travers le continent ; il s’agit du développement, à la fois, de ce que l’on nomme les « périphéries nationales » et de ce que l’on qualifie de « zones grises ». Les unes corres pondent à des espaces transfrontaliers jouissant d’une autonomie socio-économique de fait par rappor t aux lois qui régissent les territoires nationaux. Les autres, cas extrême d’essoufflement de toutes formes d’autorité et de contrôle aux marges, correspondent à des pans de territoires sanctuarisés où sévissent contrebandiers et autres groupes armés dont les activités oscillent très souvent entre grand banditisme et action politique. Le contexte social de la zone des « trois frontières » Gabon – Cameroun – Guinée équatoriale n’est en rien comparable avec celui des marges sus- évoquées. Néanmoins, comme la plupart des zones charnières en Afrique, cet espace transfrontalier abrite une diversité d’activités interlopes qu i lui confèrent un intérêt objectal. En pointant le r elatif délaissement des espaces périphériques communs aux trois États en tant que source de l’« informalité », l’ouvrage aborde un axe de recherche jusque-là encore assez peu exploité par les études dédiées à cette aire transfrontalière. Au nombre des activités illicites caractéristiques de la zone des « trois frontières », l’ouvrage évoque le trafic de drogues, la contrebande de biens manufacturés et les migrations irrégulières, considérant que leur développement résulte de la conjugaison de facteurs à la fois d’ordre spatial (faiblesse du maillage territorial), politique (porosité des frontières), économique (paupérisation des populations locales) et social (corruption). Bien plus qu’un simple tableau descriptif des activités transfrontalières illicites entre le Gabon, le Cameroun et la Guinée équatoriale, le livre de Poli ny NDONG BEKA éclaire d’une réflexion nouvelle la question de la construction sous-région ale « par le bas » et ses conséquences. Dynamique alternative se nourrissant de la faiblesse des pouvoirs étatiques, cette forme d’intégration comporte cependant un aspect rédhibitoire : le risque de voir se développer et s’enraciner aux confins des trois États une économie de type criminel artic ulée aux réseaux terroristes déjà fortement installés en Afrique de l’Ouest voisine. Il s’agit là d’une perspective analytique nouvelle dont il convient de saluer l’originalité. Libreville, le 5 février 2018 Serge LOUNGOU Maître de conférences en Géographie politique Université Omar Bongo
INTUODuCTION GÉNÉUALE
Le présent ouvrage intitulé :Lspatiales, acteurs etes activités transfrontalières illicites entre le G abon, le C ameroun et la Guinée équatoriale. L ogique s enjeux,ppent autour de cette frontière. Dans cette introdu est consacré aux activités illicites qui se dévelo ction, je souhaiterais tout d’abord revenir sur les notions d’activité illicite puis sur le concept de frontière. 1 Le concept « informel » a été utilisé pour la première fois par l’anthro pologue anglais Keith Hart dans sa communication su r le Ghana présentée en septembre 1971 à l’Institut of Devlopment Studies, à l’Univer sité de Sussex (Grande-B retagne). Il désignait, sel on ce dernier, des revenus urbains ne découlant pas de l’emploi formel public ou privé, mais provenant d’activités autres, légitimes et illégitimes (P ortes, C astells, & B enton, 1989, p. 12). La même année, la notion « informelle » a été ensuite reprise par le B ureau International du Travail (B IT) dans un rapport sur le Kenya dans le cadre du P rogramme Mondial de l’E mploi pour 2 qualifier des micros entreprises, souvent familiales, à forte intensité de travail et à faibles capitaux . E n somme, l’informel désigne des activités de subsistance pratiquées par des ruraux arrivant en ville, plus g énéralement, il s’agit des micros entreprises artis anales et commerciales. À cet effet, Soulèye Kanté (2002) rappelle que le secteur informel «sert à désigner les activités de petite taille, destinées à procurer des revenus de subsistance aux no uveaux citadins [… ]. P ar la suite, la notion s’est étendue à l’ensemble des petites activités qui [… ] se sont démultipliées et consolidées en rapport avec le chômage endémique». C ependant, les deux aspects mis en évidence par Soulèye Kanté (activités de subsistance pratiquées par des ruraux arrivant en ville et activités élargies à l’ensemble des entreprises artisanales commerciales de petite taille) ne sont pas les seuls déterminants de l’informel. E n effet, cette notion renvoie également à des activités ou des pratiques qui s’exercent hors des règles. Toutefois, les définitions actuelles de l’informel trouvent leur origine de ces premières approches conceptuelles. C es définitions sont plus ou moins variées, car elles sont le reflet des divergences des points de vue entre auteurs et champs disciplinaires. Néanmoins, «avant d’être un concept théorique économique, l’informali té est le revers d’une formalité, d’une « légalité » ou d’une « officialité »» (Gauvain, 2008, p. 104). E n économie, l’informel est une illustration de l’économie de marché qui demeure segmentée, c’est-à-dire n’ayant aucun lien direct avec le marché officiel moderne (C harmes, 1987). C ’est par ailleurs une réserve de main-d’œuvre dans lequel le secteur moderne puise la force de travail lui faisant défaut. E n droit, c’est l’absence d’emploi socialement et juridiquement protégé qui fonde la spécificité de l’informel (Maldonado, B adiane, & Miélot, 2004). P ar contre, l’anthropologue Gi sèle Simard (1996) suggère de considérer l’informel comm e un marché de relation sociale où la parenté constitue un mode de production, les solidarités comme des mécanismes de sécurité sociale et une stratégie d’accès aux ressources. Ainsi, ce sont les pratiques, tactiques et stratégies de débrouille qui sont mises en avant par les anthropologues (Ledeneva, 2011). Quant aux soci ologues, l’informel renvoie à des activités qui n’é pousent pas entièrement les formes modernes. Lesdit es activités sont organisées par des rapports de parenté ethnique, de solidarité ou même de violence, ell es ont leur hiérarchie et leurs codes de sanctions (Lautier, 2004). C ontrairement aux autres chercheurs des sciences sociales, particulièrement les économistes et les sociologues, les géographes n’ont dès le départ accordé aucun intérêt au concept d’informel, d’où l’absence d’ouvrage de référence et/ou de synthèse. Le premier géographe a en avoir fait référence est le brésilien Milton Santos (1975) dans sa thèse surL’espace partagé : les deux circuits de l’économie urbaine des pays sous-développés. Dans celle-ci, il met en exergue une dualité n’excluant pas l’existence de relations réciproques entre les deux circuits. Avec le concept « antimo nde », émis en 1986, à propos des zones franches, R oger B runet (1981, 1986, 1997, 2001) est l’un des seuls géographes francophones à s’être interrogé globalem ent sur les espaces de l’informel. P our ce dernier, l’antimonde correspond à «cette partie du monde mal connue et qui tient à le rester, qui se présente à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable» (B runet, 1993). À sa suite, dans sa thèse titrée :L’antimonde caraïbéen, entre les Amériques et le mo nde, R ruse (2009) désigne commeoger C antimonde «atoiresl’ensemble des espaces informels, illégaux et dérog  ». différents travaux montrent que l’« C es » est désormais présent dans lainform el réflexion géographique. P our s’y convaincre, la plu part des dictionnaires français de géographie en disposent d’une entrée. R oger B runet présente l’informel, dans son dictionnaireL es mots de la géographie, dictionnaire critiquecomme «un anglicisme signifiant irrégulier, qui ne respecte pas les formes, ou mieux encore les formalitéserras, & Théry, 1997, p. 278). P runet, F » (B re, Jacques Levy et Michel Lussault (2003) font la généralité de cette notion dans leurar cont dictionnaire de la géographie et de l’espace et des sociétésl comprenant son historique, sa distinction avec. Leur exposé est une large définition de l’informe l’économie souterraine et les débats qu’il a suscités. P our ces derniers, le secteur informel est la transposition urbaine du sous-emploi et de la faible productivité rurale parce que c’est l’ensemble des activités ent reprises en ville par les migrants ruraux dans l’im possibilité de trouver une activité formelle. Quant à Yves Lacoste (2003), il accorde succinctement dansDe la géopolitique aux paysages : dictionnaire de g éographieune entrée à l’informel qu’il définit avec brièveté comme l’ensemble des activités absentes des comptab ilités nationales et ne présentant pas de formes cl assables et mesurables. L’une des caractéristiques de l’informel est de faire circuler d’importants flux de capitaux d’une extrémité à une autre de l’échelle sociale permettant aux populations urbaines des pays en voie de développement de survivre quotidiennement, malgré le chômage massif. Alors que dans les pays développés, l’économie informelle prend la forme du travail au noir et de l’utilisation des travailleurs immigrés en situation de clandestinité dans des ateliers de confection clandestins (Lacoste, 2003, p. 218). Actuellement, dans la géographie contemporaine française Karine B ennafla apparaît comme la spécialiste de « l’informel » . E lle en a fait un des principaux thèmes développés dans son mémoire d’habilitation à diriger des recherches titrées :uneP our géographie des bordures à l’heure globale : frontiè res et espaces d’activités « informelles » soutenus à l’Université P ennafla (2012, p. 32) souligne que lesfense, le 4 décembre 2012. Dans ce mémoire, Karine B aris Ouest Nanterre La Dé activités économiques « informelles » sont les fil s conducteurs de sa recherche. C ette dernière énonce que l’informalité est entendue comme un jeu transgressif (B ennafla 2015). Amorcée par Milton Santos, la réflexion du concept informel en géographie a été principalement opérée sous le prisme urbain. C hristian Azaïs et Jean-F abien Steck, dans leur éditorial du numéro spécial d’E spaces et sociétésconsacré sur «les territoires de l’informel», affirment que l’informel est «un objet polysémique éminemment urbain» (Azaïs & Steck, 2010, p. 9). E n conséquence, une pléthore de travaux géographiques se consacre à l’habitat spontané non réglementaire des périphéries urbaines des pays pauvres ou émergents (Soto, 1994 ; B elguidoum & Mouazi z, 2011 ; C lerc, 2011 ; Doraï, 2005 ; Moretto, 2011 ; Semmoud, 2007, 2014). Mais aussi des marges des pays occidentaux caractérisés par une occupation anarchique du sol ne respectant pas les normes en matière de construction, mais également celles relatives à la sécurité ou à l’hygiène dont les éléments visibles sont les squats centraux, les campements de R oms (L egros & Vitale, 2011) ou de migrants clandestins. P ar contre, les géographes anglo-saxons ont davantage conceptualisé l’informalité à travers des thématiques se rapportant à la déviance et à la transgression sociale (C ressw ell, 1996). C ’est le cas par exemple des travaux su r la géographie du sexe réalisé par le sociologue u rbain britannique P hil Hubbard (1997, 1998, 2009). Hormis l’aspect urbain, les géographes convoquent aussi l’informalité par l’entremise des questions relatives à la norme et à la loi via les thèmes comme les cultures illicites (C houvy, 2002, 2014, 2015 ; C houvy & Laniel, 2004) ; les migrations (B onerandi & R ichard, 2 006 ; C lochard, 2009) ; les lieux et les espaces de prostitution (Séchet, 2009 ; Avarguez & Harlé, 2015) ; les zones franches ou les paradis fiscaux (B runet, 1986 ; C ruse, 2009 ; B ost, 2010) ; les zones de trafics frontalie rs (R oussel, 2013 ; Moumaneix, 2013 ; B ontemps, B ou rmaud, & R oussel, 2015). Malgré ces diversités de travaux «il n’existe pas d’ouvrage de synthèse rassemblant e t mettant en perspective les thématiques [… ]sous la bannière commune de l’illégalité ou de l’informalitéennafla, 2012, p. 104). Au regard de toutes ces thématiques, l’illégalité est l’autre aspect auqu el semble faire référence l’informel. E n effet, en» (B raison de son aspect flou, polysémique et fourre-tout, le qualificatif informel est dès son introduction controversé et critiqué (Lautier, 2004) et difficile à délimiter (Lelart, 1988). E n effet, certaines personnes ont t endance à confondre cette notion à l’illégalité et même à la référencer à la criminalité. C ela parce q ue «l’informalité se développe dans un continuum qui va d’irrégularités plus ou moins grandes jusqu’à la r adicale illégalité» (F ontaine & Weber, 2011, p. 16). P our illustrer cette situation, l’exemple du commerce semble approprier. Dans les faits, l’informel peut s’appliquer à des situations pragmatiques variées allant du petit commerce de rue à divers types de trafics illicites. E n dépit de ses défauts et de la controverse qu’il soulève, le concept informel reste d’usage dans le champ des sciences sociales (F ontaine & Weber, 2011). Lorsque certaines activités informelles relèvent de la sphère illégale, Karine B ennafla (2014, p. 1341) d ésigne l’informel comme «l’ensemble des activités ou des pratiques qui s’exercent hors des règles, ce jeu transgressif avec les règles étant contraint ou subi selon les cas. L’informel désigne donc un éventail large d’ac tivités et seulement une partie d’entre elles relèv e de la sphère illégaleDe cette acception, on retient ». primolité, s que l’informel n’équivaut pas forcément à l’illéga ecundoest une dimension de l’informel et l’illégalité tertio «lesdeux registres sont [… ] intimement liés(F ontaine  » nformelle – illégalité, il convient de souligner qu & Weber, 2011, p. 16). De la dualité i e l’informelle est une pratique sociale non illégale, car non prise en compte par la loi alors que l’illégalité, terme juridique, renvoie à une pratique sociale qui enfreint à la loi. C ette dernière notion se réfère à des activités contraires aux législations nationales et internationales. Tout de même, «les activités illégales existent souvent sans le co nsentement formel des autorités étatiques» (Marchand, 2005). Forgé et conceptualisé par Michel Foucault (1993), l’illégalisme désigne l’ensemble des pratiques associées chacune à des groupes sociaux distincts. P lus précisément, elle correspond à la tolérance différentielle des pratiqu es illicites en fonction des groupes sociaux. C ette définition a pour originalité de considérer l’illégalisme non pa s comme un accident, mais comme un élément indispen sable du fonctionnement social (B ennafla, 2014, p. 1341). D’un point de vue scientifique, l’illégalité est également un fait social dont l’analyse dépend de la discipline des sciences sociales qui le convoque. C ette analyse se construit diversement selon les discipli nes. E n sociologie, l’illégalité est relative à l’e nsemble des déterminants sociaux qui concourt à cod ifier les relations à la légalité : c’est un médiateur qui participe à la différenciation sociale des pratiques et activités. Tandis qu’en anthropologie, l’illégalité à un caractère culturel (B oignan, 1999 ; Simard, 1996), car elle e st le produit du système idéologique et symbolique qui structure les actions et activités d’un groupe social donné. P our le droit du travail, l’illégalité évoqu e un ensemble de relations sociales dans lesquelles le droit du travail n’est pas respecté. Dans une p erspective économique et statistique, l’illégalité fait référence à des activités non déclarées, non enregistrées qui fonctionnent en dehors de la comptabilité nationale. P our le géographe F abrizio Maccaglia (2014, p. 1255 1256), l’illégalité doit être «envisagée comme une défaillance de l’instance étati que qui, ฀… ), n’est plus en mesure d’exercer son autorité : les pouvoirs public s concèdent alors à leur population des marges de m anœuvre en dehors des limites fixées par la règle commune pour leur permettre de vivre ou de survivre pour acheter la paix sociale ou tout simplement pa rce qu’elles ne parviennent pas à réprimer certaines pratiquesabriz iotique pour taire toute contestation sociale. F e informelle est parfois tolérée par l’autorité éta résumé, la pratique de l’illégalité de natur E n  ».
Maccaglia (2014, p. 1257) dira même, à ce sujet, qu e «l’illégalité peut se concevoir comme une transgression de la loi tolérée, voire organisée et légitimée par les pouvoirs publics ». E lle est même considérée comme une norme social ement admise. C ’est pour cette raison qu’une frange de la population perçoit logiquement comme légitime la pratique des activité s illicites se référant aux activités informelles. C ette tolérance et cette perception n’ont pas été s ans conséquence. D’aucuns ont considéré la pratique desdites activités comme une incapacité de l’É tat à faire appliquer ses propres lois et réglementations (C harmes, 1990). C es considérations ne sont en réalité pas avérées. E n effet, confrontées à une population à majorité jeune en situation de précarité économique cela dans un contexte de chômage élevé et de surcroît ne pouvant apporter aucune solution à cette situation d’une p art et d’autre part, étant dans l’incapacité de garantir un avenir radieux à cette jeunesse, les autorités étatiques font preuve de laxisme devant la pratique de ces activités qui procurent des revenus de subsistance. Toutefois, lesdites activités sont à différencier s elon l’anthropologue français R oger B otte (2004) de s activités criminelles, elles aussi illicites, mai s globalement tenues pour illégitimes par la société locale. C ette conception est également partagée par l’historien néerlandais Willem Van Schendel et le politiste singapourien Itty Abraham qui suggèrent que c’est la perception des flux tantôt sociale, tantôt politique qui conduit de distinguer : activités légales/illégales (une définition fournie par les autorités étatiques) et flux licites/illicites (une appréciation émanant de s personnes impliquées dans les réseaux d’échanges transnationaux) (Schendel & Abraham, 2005, p. 5). L’anthropologue britannique Judith Scheele relève ces distinctions à la frontière entre l’Algérie et le Mali. E lle constate que les familles marchandes font une différence entre leal-frûd al-halâlation courante) et le(commerce licite, portant sur les biens de consomm al-frûd al-harâm (commerce illicite relatif à la cocaïne ou à l’alc ool). Judith Scheele souligne la désapprobation qui frappe cette dernière (Scheele, 2009, p. 88). Toutefois, «la classification légale/illégale est éminemment plastique : elle varie selon les lieux de juridiction , mais aussi à travers l’histoire» (Grimal, 2000). De ces points de vue communs, il ressort l’existence d’une frontière séparant les activités illicites de nature informelle et les activités criminelles : les premières sont tolérées tandis que les secondes sont prohibées. Les distinctions citées précédemment ne sont pas sans rappeler celle faite entre trafic et contrebande. E n effet, trafic et contrebande désignent des réalités différentes. Le trafic correspond au commerce illégal de biens et de produits illégaux, tandis que la contrebande englobe le commerce illégal et produit légal. Après la présentation de l’informalité et de l’illé galité : deux notions faisant référence aux activit és illicites, il revient maintenant d’introduire la notion de frontière. La frontière, construction historique évolutive et objet spatial en mutation (Groupe F rontière et al., 2004) du fait qu’elle répercute le changement des sociétés (B ennafla, 2002, p. 74), est un concept à multiples définitions et donc une notion complexe. Une frontière est avant tout une notion de droit international parce qu’elle est la ligne qui «etés entrent en contact ete long de la frontière, deux souverain limite l’espace sur lequel s’étend une souveraineté nationale. L s’opposentienvenu, 2007, p. 121). C ette assertion pose les bases de la frontière comme limite de souveraineté et de compétence(Gottmann, Muscarà, & B  » territoriale d’un É tat, d’une part et, comme limite de séparation entre deux entités étatiques, d’autre part. Ainsi, Le juriste suisse Lucius C aflisch so uligne que «la frontière[… ]est une ligne ou un espace séparant des territoires terrestres sur lesquels deux É tats exercent leur[… ]souveraineté territoriale» (C aflisch, 1990, p. 272). C es conceptions de la frontière laissent transparaître qu’elle est une ligne de démarcation territoriale qui sert indifféremment de contact et de séparation entre deux É tats. Les géographes français Michel F o ucher (1988), R ichard Kleinschmager (1995) et Jean- C hristophe Gay (2004, p. 18) mettent également en évidence cette approche de la frontière comme « li gne de contact entre deux souverainetés étatiques » . C ependant, Michel F oucher (2015, p. 4) souligne a vec précision que «la frontière est le lieu où expire une souveraineté et où commence une autre. Donc la limite entre deu x souverainetés étatiques, deux ordres juridiques, deux systèmes politiques et monétaires, deux histoires nationales. E lle est une discontinu ité et un marqueur symbolique». P ar conséquent, chaque É tat exerce sa souveraineté jusqu’au point où il rencontre celle d’un autre É tat (Guichonnet & R affest in, 1974 ; Kristof, 1959). P our résumer, quatre fon ctions majeures des frontières nationales sont traditionne llement distinguées (B lake, 2000) : elles délimiten t la souveraineté entre É tats ; elles permettent au x gouvernements de contrôler les mouvements et flux q ui les traversent ; elles constituent une enveloppe protectrice et militaire afin de défendre le terri toire national ; finalement, ces trois fonctions deviennent des instruments pour construire l’identité natio nale (Y. Dubois & R érat, 2012). Toutefois, cette ap proche classique ne semble plus être les seuls reflets de la frontière du point de vue géographique. C ar, les dimensions culturelles et sociales sont désormais prises en compte pour conceptualiser la frontière. E n tenant compte de ces dimensions, la frontière prend dès lo rs le sens d’un objet géographique séparant deux entités étatiques contiguës. E lle n’est plus seulement une limite étant donné qu’elle a des incidences sur l’o rganisation de l’espace et elle inclut une dimensio n politique, car elle touche à la structuration d’une société, u ne dimension symbolique et une dimension matérielle , inscrite dans le paysage. C ependant, ces différen tes conceptions de la frontière ne semblent plus convenir à la réalité frontalière d’aujourd’hui. Selon Anne Laure Amilhat Szary, avec la mondialisation actu elle qui implique implicitement l’ouverture des frontières, la frontière correspond désormais à «un dispositif de tri et de hiérarchisation des flux dans la mondialisation(Amilhat Szary, 2016, p. 147). Ainsi, en raison de l’ouverture des économies nationales sur un marc hé mondial entraînant l’interdépendance » croissante des pays, la frontière est devenue un fi ltre servant à sélectionner les flux humains et de marchandises désirables ou indésirables. E lle est de ce fait assimilable à une écluse qui permet de canaliser, régulariser et étaler des flux de toute nature. Toutefois, malgré tous ses sens, la frontière demeure avant tous un instrument politique qui sert à circonscrire le territoire politique sur lequel un pouvoir exerce sa souveraineté. P armi toutes les sciences sociales, «eule étude desla géographie est la seule discipline scientifique à avoir consacré un de ses axes de recherche à la s frontières : la géographie des frontières » (Velasco-Graciet, 1998). Un collectif de géograp hes dirigé par Jean-P ierre R enard en fait largement état, dans un ouvrage titréL e géographe et les frontières, publié en 1997, à travers une étude épistémologique de l’étude des frontières en géographie (R enard, 1997). Hormis l’ouvrage de ce collectif, en son temps le juriste P aul Geouffre de la P radelle (1928) avait déjà sout enu que «les manifestations de la frontière ont été étudiées principalement par les géographesgraphie puisqu’étant des». À cause principalement de ses problèmes de localisation et de tracé. Nonobstant son intérêt en géo «marques dans l’espace et de l’espace» (Nordman, 1998), c’est surtout en géographie politique que cet intérêt est singulier. E n géographie politique, le mot frontière est utilisé pour désigner «tatle périmètre du territoire d’un É n tant que marqueur d’uneosière, 2008, p. 116). E » (R discontinuité géopolitique, la frontière est un thème de réflexion de premier plan en géographie politique. À ce propos, le géographe français P aul C laval soutient que «l’étude des frontières tient une place de premier p lan dans la géographie politique» (C laval, 1974, p. 7). R ichard Kleinschmager partage aussi cet avis. P our ce dernier, la frontière est «l’objet emblématique de la géographie politique(Kleinschmager, 1995, p. 5). C  » ns indiquent que laes deux affirmatio frontière constitue l’objet d’étude de la géographie politique. F ace à cela, le géographe français André Louis Sanguin (1977) ajoute que «le tracé des frontières est des phénomènes que s’attache à étudier la géographie politique[cette discipline]». Avant lui, P aul C laval (1974, p. 7) avait déjà souligné que « s’interroge sur la manière dont elles sont apparues, dont elles ont évolué». Quant à Jean-P graphie politique «aul Lacasse, il estime que la géo est de par sa définition bien placée pour étudier les phénomènes qui se réfèrent entre les politiques des É tats et les frontières de ceux-ci, particulièrement dans les régions frontalières. E n d’autres mots, elle peut envisager géographiquement les données juridico-politiques du problème» (Lacasse, 1974, p. 190). Il découle de cette affirmation que son auteur lie l’objet de la géographie politique a ux incidences des décisions politiques des É tats su r leur région frontalière. C ela induit un déploieme nt aux périphéries nationales de la géopolitique interne à la géopolitique externe à travers une dynamique centrifuge. Le thème des frontières et, plus précisément des ré gions frontalières – sur lequel porte cet ouvrage – ne sont pas inexplorés ou en friche en Afrique subsaharienne. B ien au contraire, cette thématique a déjà été longuement parcourue, tant en apport théorique et empirique. Le défrichage de la littérature sur les régions frontalières révèle que les travaux les plus nombreux sont centrés sur le Nigeria et ses voisins : Bénin, Niger, Cameroun et Tchad (Igue, 2010, 2006, 1995 ; Seidou, 2010 ; Walther, 2006 ; Malam Moussa, 2010 ; Dille, 2000) ; mais aussi sur le C ameroun, le Tchad et la R épublique centrafricaine (R C A) (Ntuda E bode, 2010a, 2010 b, Saïbou, 2006, 2007, 2010, 2012 ; Tou oyem, 2011) ; ou encore la C ôte d’Ivoire, le B urkin a F aso et le Mali (Nassa, 2005), etc. C ependant, comparativement aux autres régions frontalières afr icaines, Lucile Medina-Nicolas (2004) montrait que les travaux doctoraux de géographie consacrés aux frontières Gabon/C ameroun/Guinée équatoriale sont m oins nombreux. E lle n’en dénombrait que quatre : P a ul Nguema E ngo (1997), B runo E lla Ondo (1997), Serge Loungou (1998) et enfin Karine B ennafla (2000 ). À cette liste, s’ajoute le travail de Medoulou Ambiaga (1999). À ces travaux de géographie, on complétera avec ceux réalisés en histoire par Jean F edangai (1 986) et André-hubert Onana Mfege (2002). La revue de la littérature doctorale met en évidence qu’elles avaient pour thématique : le rôle de structuration spatiale que les frontières jouent en Afrique subsaharienne. C es structurations spatiales correspondent à la dynamique des échanges transfrontaliers. Les auteurs de ces thèses analysaient soient les mouvements transfrontaliers ou encore les échanges économiques et commerciaux afin de saisir la réalité des espaces frontaliers ou transfrontaliers. À l’issue de ce constat et à la lumière de toutes ces recherches, l’originalité de la présente réflexion est d’aborder une thématique novatrice, encore peu explorée par les travaux académiques : l’analyse des échanges transfrontaliers. Il ne s’agit pas de réfléchir sur les échanges commerciaux transfrontaliers informels ou légaux, mais plutôt sur les activités transfrontalières illicites, c’est-à-dire les flux illégaux de personnes et de marchandises. P our être plus explicite, ce sont les activités illicites que la frontière stimule qui sont le centre d’intérêt de cet ouvrage. P our mieux appréhender les activités illicites, on va questionner les pratiques de contournement et de transgression de la loi. S eulement ce n’est pas dans le cadre de l’informalit é que ces pratiques seront analysées, mais plutôt dans le cad re de l’illégalité. Sachant que ces deux termes son t voisins, il n’en demeure pas moins qu’ils ne sont pas équivalents. Cette illégalité est conçue comme un fait socio-économique et politique. Au même titre que le commerce prospère aux bordures frontalières, les trafics illicites fleurissent ég alement. C es activités illicites bénéficient parfoi s des mêmes canaux que les activités licites ou informelles pour leur développement. Encore que la combinaison d’activité licite et illicite, morale et immorale, observée sur les marges est rendue possible par la présence de la frontière vectrice d’opportunités (B ennafla, 2014, p. 1351). E n outre, les activités illicites s ont souvent l’œuvre d’une population frontalière à faible nivea u de vie qui à cause de l’austérité imposée par le contexte de crise économique et sociale et du senti ment d’abandon des pouvoirs publics est contrainte de s’y adonner pour subvenir aux besoins primaires. P ar ailleurs, la présence de la frontière est très déterminante dans la pratique d’activités illicites. E n effet, la population frontalière profite de la frontière à travers l’exploitation qu’elle fait des différentiels de prix générés par la