Les animateurs professionnels face à la différence ethnique

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En France, notamment d'un point de vue politique, l'ethnicité reste un concept ambigu : tantôt elle est utilisée comme un argument investi pour justifier des actions ou des orientations, tantôt elle est considérée comme taboue pour éviter toute stigmatisation des populations dîtes concernées. Ce paradoxe interroge directement le modèle français d'intégration au sein duquel les professionnels de l'animation se situent en première ligne.

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Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 274
EAN13 9782336270159
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LES AIMATEURS PROFESSIOELS
FACE À LA DIFFERECE ETHIQUE

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04554-5
EAN : 9782296045545

C H AT A LC RE ,
LAU REC EK O TOBI
et
JE A-CLAUGD EI L LET

LESAIMATEURS PROFESSIOELS
FACE ÀLA DIFFERECE ETHIQUE

L'Harmattan

CollectionAnimation et Territoires
Dirigéepar
Jean-PierreAugustinetJean-ClaudeGillet

Cette collection, dirigéeparJean-PierreAugustin,professeurde
géographie etd’aménagement, et parJean-ClaudeGillet,professeur
émérite en sciencesdel’éducation,tousdeuxàl’Université Michelde
Montaigne(Bordeaux 3), cherche àvaloriser les travauxdes
chercheursetdes praticiens, àpartirdes questions qui concernentles
activités multiformesexercées pardesanimateurs professionnelset
volontaires, bénévoleset militants,que cesoitdans leschampsdu
social, duculturel, del’éducatif, du tourisme, du patrimoine, dela
formation, du sport,tousconcernés par lesenjeuxdela construction
des territoiresde demain.

MIXITÉ, PARITÉ,GERE DAS LES MÉTIERSDE
L’AIMATIO
Sous la directiondeJean-ClaudeGillet etYvesRaibaud
Lathématique des rapports sociauxentreles sexesestlargement
présente dans le champdel'animation professionnelle etdans son
histoire :mais qu'enest-ilaujourd'hui?Laségrégationdes sexesdans
l'espace des loisirs,la divisiondu travaildans lesecteurde
l'animation,l'absence deréférencesàlaquestiondugenre dans les
formations,...c'estcettesérie dequestions qu'aborde cet ouvrage.
Prixéditeur:20€ISB:2-296-01898-X•janvier 2007•230pages

L'AIMATIODES TERRITOIRES.Les villages de vacances
du tourisme social
Luc Greffier
La démarche de cet ouvrage, argumentée d'un pointdevue
géographique, idéologique, économique et politique,présenteles
opérateursdu tourismesocialenfonctiondeleursimplicationsdans le
champdel'animationetdelamédiation, influencées par uneouverture
desétablissements sur leurenvironnement,par la défense devaleurs
fondées sur lelien social,par lamise en oeuvre desystèmesde
régulationfacilitant l'accèsaux vacances pour touset pardes rapports
humains qui considèrentles vacanciersdans uneperspective
éducative.
Prixéditeur 22 €ISB:2-296-00049-5•mars 2006•260pages

SOMMAIRE

SOMMAIRE................................................................................................... 5

P RÉSETAT I O.............................................................................7

CHAPITRE1CADRE GEERALDEREFLEXIO............................. 59

TRAVAIL SOCIALEMILIEU OUVERTETALTERITE:
HISTOIRE DEREDEZ-VOUS MAQUES.......................................... 61

FAMILLES IMMIGREESET TRAVAIL SOCIAL:ETRE
ETHICISME ET VALEURS REPUBLICAIES.................................. 79

L'ITERCULTURALITE DAS L'ITERVETIO
SOCIALE.DUCHOC CULTURELAL'ACCOMPAGEMET
ITRA-ETHIQUE.................................................................................... 93

CHAPITRE2L'AIMATIOAUCOTACTDELA
DIFFERECE........................................................................................... 109
ETHICITE ETEDUCATIOPOUR LASEXUALITE:
QUELS USAGES POUR UE AIMATRICE DE CETRE DE
PLAIFICATIO? .................................................................................. 111
L'AIMATIOE«MILIEU RURAL» :L'EMERGECE DE
L'ETHICITE........................................................................................... 121
L'ETHICITE ECLIPSEE DAS LARECHERCHE
IDETITAIRE DESAIMATEURS PROFESSIOELSA
L'HOPITAL............................................................................................... 139

EXPERIECESD'AIMATIOEMILIEU TSIGAE
MAOUCHE............................................................................................. 153

"SERVICEJEUESSE"ET POLITIQUE DEPROXIMITE:
VERS UE ETHICISATIODESCOMPETECESDES
AIMATEURS? ....................................................................................... 169
LAPETITE FABRIQUE DEL'ALTERITE........................................... 179
COCLUSIOLESAIMATEURS PROFESSIOELSFACE
ALA DIFFERECE ETHIQUE........................................................... 191

IDEXDES SIGLES................................................................................ 199

IDEXDESAUTEURS............................................................................ 203

5

P R É SETAT I O
Jean-ClaudeGillet

«Il fautavoir l’ambitiond’élargir le monde pour s’emparerdes mots
et il faut s’emparerdes mots pour élargir le monde». A.Bentolila.

Décidémentcen’est pas la facilitéqui guidel’ISIAT dans leschoix
1
thématiques retenus pourles ouvrages qu’elle génère.Déjàl’an passé
lethèmelié aux questions posées parlamixité,laparité,le genre et
2
leurs rapportsavecles métiersdel’animationenfut unexemple.
Cette annéelaproblématique du traitementdela différence dans le
champdel’animation professionnelle confirme cette évaluation tant
lesenjeuxconstitutifsde cettethématique sont scientifiquesbien sûr
mais aussi, culturels, idéologiqueset mêmeprofondément politiques,
voirepolémiques (engrecpolemikossignifie disposé àla guerre).

Parexemple comment nepasciter laloi Sarkosy surl’immigrationet
l’intégrationdu 24juillet 2006,que beaucoupconsidèrentcomme
dangereuse etillusoire,mais qui fait partie du paysage institutionnel
français ?Comment nepas souvenir qu’il n’yapas silongtemps
certains squattersdeCachaninterpellaient l’opinion publiquelorsque
l’und’entre euxdéclaranotamment: «C’est parceque nous sommes
noirs qu’ils nous font subirça»?Comment nepasfairemention
d’unerécente étude duCEVIPOF, centre derecherches politiquesde
SciencesPo,parue enfin 2006dansLes notesde lafondationJean
Jaurès, indiquant quelesélectoratsduPS etdel’UMP(mais plus
pour lepremier quepour lesecond) s’accroissent si ces partis
présententdescandidatsissusdela «diversité»?Quelle heureuse
opportunité ! Notremondescolaire et universitaire français n’est pas
en reste àla fois par lesactionsdes«justes» autourdu réseau
Éducation sansFrontières,maisaussisur leplanacadémique :sachez
parexemplequele Centre derecherches sur l’action politique en
Europe(regroupant l’Université de Rennes 1,l’IEP de Renneset le
CNRS)aorganisé en mars 2007 uncolloquesur« Classe, ethnicité,
genre ».Enfin le derniercongrèsdel’AssociationFrançaise de

1
Cet ouvrage comprend desarticlesissusducolloqueorganisépar l’ISIAT(Institut
Supérieurd’Ingénieurs-AnimateursTerritoriaux)enfin janvier 2007etd’autresarticles
inédits venusd’autres sources.
2
Cf.J.-C.GilletetY.Raibaud(sous la dir.de),Mixité,parité,genredans les métiersde
l’animation, coll.Animationet territoires, L’Harmattan,2006.

7

Sociologiequis’est tenuàBordeauxdu5 au8septembre2006a
proposéun thème de réflexion sur«l’intricationdes systèmesde
domination:genre, classe,race». D.Kergoat rassemblaitces
rapports sociaux souslevocable de «consubstantialité»,voire
«d’entrecroisements».Toutcelapour signifier quele défi choisipour
cet ouvrage estbienactuel mêmes’ilest vraiquele débat n’est pas si
nouveau puisque c’estdans lesannées80 que des universitairesaux
États-Unis s’intéressentauxpostcolonial studies, enlienavecla
montée des revendicationsculturellesdes minorités,noires
notamment,maisaussi auxgender studies, en relationavecla
contestationdesféministes.

Déjà en 1995,Fr.DubetetM.Wieviorka invitaientles sujets
cherchantàréaliser«l’expériencede la décentration» aucoursdu
colloque deCerisy.Dans lemêmesenscomment nepasciter les mots
de Sartre disant que «dénoncer le monde, c’est ledénuder».Nous
allonsessayerdele faire ici eninvitant lelecteur ou lalectrice àse
«dénuder» aussi,ou plusexactementàrevisiterles systèmesde
pensée autourdequestionnements quel’on peutformulerdela façon
3
suivante : commentanalyser laquestiondel’identité etdesidentités
et leurs rapportsàl’histoire, au politique, àl’économie, au social, au
culturel ?Sommes-nousconfrontésà deséclatements, à des
nébuleusesidentitaires ouà des patchworks d’identités ?Quelles
relationsentrela culture desongroupe etcellesdesautresgroupes ?
Commentenvisager lerespect mutuel ?Quesignifielanotionde
reconnaissance?Querecouvrelemotintégrationau regard des
processusbien réelsdel’exclusion souventetdu racismeparfois ?
Est-il possible de concilier leparticulieret l’universel ?Quesignifiele
pluralisme cultureldans la Républiqueune etindivisible?Etau prix
dequellesconcessions réciproques ?Le droitàla différence
entraînet-il la différence desdroits ?Commentaujourd’hui défendresans
fanatismeles valeursdeliberté, d’égalitéoud’équité, de fraternité,les
droitsdel’homme et l’idée delapoursuite dubonheur quiviennentde
la Révolutionfrançaise, del’anticolonialisme, duféminisme?
Commentapprendre àquestionnerdoncnotre appréhensiondu
monde, àla déconstruire, àlareconstruire?

Toutescesinterrogations nerenvoient-elles pasendéfinitive à celle
du vivre ensemble, du lien social, de cequi fait société?«Où est

3
Le débat sur les statistiquesethniques,relancéparJ.-F Amadieu notamment,président
del’observatoire contrelesdiscriminations, fait partie de cetensemble(cf.
bibliographie).

8

passéelasociété?» :telétait letitre dudossierdelarevueSciences
humainesen novembre2005.Dansce contexte généralcomment les
animateurs professionnels réagissent-ils ?Quevivent-ilsdans leurs
institutionset leurs territoires ?Quesignifient poureux promouvoir
l’égalité et lasolidarité?Qu’expriment-ils surces sujets ?Qu’est-ce
queleursformationsdisent ou taisentdetousces thèmes ?

Jevoudrais lancer quelques pistesderéponsequiprolongent
l’orientationaffirméelorsdel’introductiondans l’ouvrage del’an
4
passé.Dans maparticipationàlaluttepour la définitiondes
problèmes sociaux,je disaisalors: «L’opposition… entredirigeants
et exécutants…va concerner tous leschampsde lasociété,toutes les
activités humaines et leurs manifestations.Lecombatcontre toutes les
dominationsvase surajouter, voire se substituerauxluttescontre
l’exploitation ou l’oppression.Cette lecture libertairevase retrouver
dans leschampsde l’éducation, de la culture, du sport, de lasanté,
dans lesconflits entre générations et enfin entre sexes» et j’ajoute ici
entre groupesàproposdel’héritage colonial.Cette invitationà
réfléchir sur les systèmesde dominationet l’«intersectionnalité» des
discriminationsde classe, de genre etderace commesuggère dele
penserP.Molinierdans un numéro récentdelarevueTravailler
renvoie àl’idée d’unerecherchenécessaire del’autonomiedu sujet
chère àCorneliusCastoriadis, c'est-à-dire àlanotiond’unelibertéqui
serait unevolonté denon-domination politique, culturelle,
économique,sexuelle, ethnique.

Et pouravancer plusaucœurdema démarche, aprèsbeaucoup
d’hésitation,j’ai décidé dele faire en pénétrantdans l’universde
certainesbanlieues, commenous l’avionsfaitJ.-P.Augustinet moi en
5
1995 avec «Quartiers fragiles, développement local etanimation»
carelles mesemblent permettre en les traversantde construire en
mêmetemps unetransversalité dethèmesencohérence avecla
problématique définieplushaut.

Pourquoi se méfierdesapparences ?

Imagoen latin signifie bien sûr«image»,maisaussi «simulacre,
apparence,fantôme» et, accompagnerdu verbeferre,renvoie à

4
J.Cl.GilletetY.Raibaud(sous la dir.de),op.citép.7.
5
Quartiers fragiles, développement local etanimation, coll.Leterritoire et sesacteurs,
PUB,1995.

9

l’expression «sefaire passer pour». Je crains quelesimages
présentéesdansdesinombreuxmédias surlethème des«émeutesde
banlieue, dans lesbanlieues, dansdesbanlieues, dans lesbanlieues
sensibles»(et jen’aipas lapossibilité detraitericiles mots
«insurrection,jacquerie, Intifada») n’aientintroduit
malencontreusementdans lemonde desapparences nombre de
6
chercheursetd’universitairesdans leurs productionsconcernant les
évènements (moneuphémisationest provisoire,nevousinquiétez pas)
quiontfait launelorsdes moisd’octobre etdenovembre2005.Cela
avaitdéjà étéle casaprès lesincidents violentsau quartierdes
Minguettesen juillet 1981, dans lasuite immédiate del’électionde Fr.
Mitterrand.G.Defferre, alors ministre del’intérieuretdela
décentralisation organise, faisantappel pourcela à G.Trigano,
directeurduClub Med, descampsdevacances pourdes jeunesde
quartiers, baptisés par lapresse «opérationsanti été-chaud ».Ilaura
falluattendre1984pour quele gouvernementde gauche décide
d’utiliser les termesd’« OpérationsPréventionEté(O.P.E.)»,
devenuesen 1995opérations« Villes-Vie-Vacances».
Ch.BachmannetN.LeGuénnecontétéparmiles premiers,sinon les
premiers, àpublier«Autopsied’une émeute», concernant un quartier
de Melunen 1993,ouvragepublié en 1997,les mêmesayant par
ailleurs préféré dansd’autres titresd’ouvragesavantetaprèscelui-ci
leterme de «violences».Biend’autres ont suivi depuisS.Roché,G.
Muchielli, R.Mauger, etc.

En métropole, cesévènements n’ont pasconcernétoutes lesbanlieues
bien sûr (banlieue estdésormais un termepolysémique,puisque
Neuillyenfait partie),nimêmetoutes lesZonesUrbainesSensibles:
220communesenviron ontététouchées parces violences, dont
7
seulement80communesclasséesenZonesUrbainesSensibles (sur
580communesenviron.Rappelons quelamétropole et lesDom-Tom
recouvrent 751 zones sensibles).Lescommunesayantdes quartiers
classésen zones sensibles n’ontdoncmajoritairementconnuaucune
violence etil ya eu, en quantité,plusdeviolencescommisesdansdes
communes nonclasséesen zones sensibles queparmi celles
répertoriéesdanscette catégorie.Il n’a été établi, àma connaissance, à
cejouraucune corrélationévidente entrelesindicesdepauvreté et les
violences,ou leschiffresdela délinquance etces mêmes violences.Il
fautchercherailleurs une explication:on peut supposeren toutcas

6
Jevous renvoie ici àla bibliographie àla finde cette introduction.
7
LesZUSrecouvrentcinq millionsd’habitants, avecun tauxde chômage de20 %,mais
de 40 % pour les seuls jeunesde18 à25 ans.

10

quelesdifférentesexpressions etmanifestations des pauvretés ou
précarités (économique, culturelle, cognitive, affective)dansces
quartiers, ainsiquel’expérience des jeunes etleurs mobilisations ne
coïncident pasforcémentaveclesdécoupagesadministratifs.Mais
nous verrons que cette hypothèsevraisemblablen’estenaucune façon
unique.

Il yanécessité aussi derappeler, et jel’avaisdéjàsignalé dans mon
ouvrage,Animation et animateurs.Le sensde l’action,queleterme
émeutesnemesemblepas vraiment pertinent pourdésigner les
violencesde2005(lemot violences,utilisé de façon provisoire,neme
convientd’ailleurs pas non plus: c’est leterme chérinotamment par
lepouvoir, car unetelle désignation juridique dispensel’Étatd’avoirà
payer lanote desassurances, àl’inverse du terme émeutes).Le
Robert,Dictionnaire historiquede lalangue française,proposepour
lemot«émeute» : «soulèvement populaireavecune idéedeviolence
et sanscelledecontenu politique (àla différencede révolution et
mêmede révolte, voired’insurrection)».Il s’agitdonc àla foisd’une
«meute»qui avec beaucoupd’«émotion»manifesteun
mécontentement,mais sans revendication politique énoncée.

J’ai doncregardé à «émeutes»surInternetetWikipédia(dont ilfaut
toujours vérifier lesinformations) merenvoie àl’enterrementdu
généralLamarckà Parisen 1832 qui avait fait 800morts.Mais
prudent surles ressourcesainsirecueillieset sansdoute inspirépar ma
propre culture,j’ai eu leréflexe en pensant à «émeutes» d’aller
chercherd’abord ducôté de chezMarx :il parle d’«émeutes» à
proposdelarévolutionde1830 où le21février la gardenationalese
rallie aux «émeutiers» qui vont compterau moins 1000mortsdansla
semainequisuitauxquels s’ajoutent plusde200 mortsdans l’armée,
puis 15.000 personnesdéportéesenAfrique.Engels, dansLes
journéesde 1848à Paris,qu’il racontejour par jour, heureparheure,
quartier par quartierécrit: «C’est un fait qu’une émeute n’ajamais
pu se frayer unchemin,si elle n’apasd’emblée su s’emparerdu
centredeParisattenantaux Tuileries».Le24 ildénombre 40.000
«émeutiers»,prèsde180.000 le25.Marx pour sa part dans «1848,
les luttesdeclasse enFrance», pense qu’en créantlesateliers
nationaux,la bourgeoisie,sans s’endouter, «avaitcréé unearmée
pour l’émeute»qui deviendrapar lasuiteune «insurrection».

Allons voiraussi ducôté d’unepostureplusacadémique et plus
récente :larevue Hérodotesur son siteparle des«émeutesde
1848» :«Le 23 juin 1848 éclatentà Parisdeviolentes émeutesde la

11

faim provoquées par lafermeturedesateliers nationaux» où 120.000
ouvriers ont étélicenciés.Toutcela finirapar4000 mortschez les
émeutiers,1600 parmilesforcesdel’ordre,plusde15.000 personnes
arrêtées.

Cherchonsaussiparmi desévènements plus récents, dontcertains
d’entre eux ont unlien quenous verronsavecl’histoireplusactuelle
denos quartiers sensibles.Voici doncquelquesfaitsd’histoire
reconnuscomme desémeutes:
- émeutesdes tirailleurs sénégalaisàCasablanca en 1947:plusde60
morts.
- émeutes suite à des manifestations où l’on notelaprésence deFerhat
Abbas, futur leaderduFLN algérien, à ElHalia etPhilippeville en
Algérie en 1955 :123 morts (dontau moins lamoitié estconstituée
d’européens).
- émeutesà Sowetoen 1976: bilan officiel 23 morts,officieux575
morts.
- émeutes en 1988 à Alger: 500 morts.
- émeutesde LosAngelesen 1992:6 nuits, 55morts,2000blessés,
110bâtimentsdétruits,10arrestations.
- Émeutesd’Oaxaca auMexique en juin 2006:14 morts.

EnFrancelesdeux jeunesmorts de Clichy,poursuivis par lapolice
sans raisonautrequele harcèlement routiniercommelemontresi bien
le filmL’embrasementprésentésurArte il yaquelques mois (chacun
des jeunesetdes policiersdéclarant: «Jecours parce que tucours»,
sans oublierde direqu’il ya en l’occurrence des poursuivants qui
dominentetdes poursuivis quisontdominésdans larelationde ces
derniersau pouvoirdel’État) ontétél’élémentdéclencheurdes
«émeutes», doncsitué chronologiquementavantet non pendant.
Mêmesileschiffres peuventêtre contestésiciou là, en plus ouen
moins, ilestcertain quelatradition politique, historique et scientifique
retient quel’idée d’émeutesesteffectivement un soulèvement
populairequi aune certaine ampleurdemanifestationdemasse,se
terminantengénéral plutôt malcommenous venonsdelevoir.Or je
prétendsàl’inverse de beaucoupd’auteursetde chercheurs qui
sacrifient parfoisau sensationnalisme(rappelez-vous«imago,
l’apparence») qu’il nes’agiticini d’un mouvementdemasse,ni de
l’expressiond’unmouvement politique enconstruction,mais plutôt
d’un mouvementissududésespoir, d’unerévoltequele Robertdéfinit
commele «refusd’admettrece qui paraît inacceptable et une
réactionviolentede rejet, d’ordreaffectif ou intellectuel»,lerévolté
étantceluiqui «éprouve unviolent sentimentd’indignation» :nous

12

rejoignons alorsici auboutducompte cequisemblepertinentdans le
terme «émeutes», c'est-à-direle caractère d’«émotion»provoquée,
quel’on retrouve dans«leviolent sentiment» du révolté.J’enai
repéré d’ailleurs unéchoinvolontaire delapartd’un jeunequi,
interrogé dansL’embrasement,déclare : «Pourquoi onappelleça des
émeutes ?Maisc’est pasdes émeutes, c’est une révolte !».

Analysonsdonc aussilaquestiondu phénomène demasse de ces
révoltes.O.Roy, directeurderecherche auCNRS,rappelle dans la
revueEspritde décembre2005,qu’ontétéobservésde «30 à200
jeunes selon les endroits».Cecin’exclut pas le fait réel qu’il yaiteu
une certaine forme desolidaritépassive delapartde certains jeunes
nondirectementimpliqués,voire de groupesd’adultes, et quela
présence active de beaucoupdemilitantsassociatifsetde
professionnelsdu travail socialetdonc aussi d’animateursdans larue
ait sûrement jouépour retenir par l’échange certainsd’entre euxdans
8
une attitude d’abstention (nombre de témoignagesle démontrent) .
J’ajoute, etcelapourraitconfirmer monanalyse,quelorsducongrès
del’AssociationFrançaise de Sociologiequis’est tenuàBordeauxen
septembre2006,un thème de réflexiona étéretenu sousla
responsabilité de L.Muchielli intitulé : «La crisedesbanlieues»,
alors qu’ila co-écrit l’ouvrage «Quandlesbanlieuesbrûlent»,
accompagnantd’autres ouvragesd’autresauteursetdenombreux
articlesdepressesignés pardes universitairesavec des titresàlaune
aussispectaculairesetflamboyants sij’ose dire.On y trouve aussiles
communicationsdeD.Lapeyronnie «Larévolte primitive» etenfin
celle de S.Beaud «Larévoltedesbanlieuesau prismede l’enquête
ethnographique».Commequoi devant ses pairs sociologueschacun
prendplusdeprudence etde distance critique.

Et justement, caractérisantainsiles«émeutes»,lanotionderévolte
semblesignifier un phénomènepolitique encreux, en négatif en
quelquesorte.Il peut s’expliquerde deuxfaçons.
D’abordlaquasiabsence etdela gauche institutionnelle(PC-PS)etdela gauchenon
institutionnelle(extrême gauche et altermondialistes): cevide
politique estaussilerésultatdela difficultésociologiquepources
forces politiquesdetravaillerdans laproximité etle cadre delavie
quotidienne de certainsgroupesdepopulation.La constructiond’une

8
Rappelons pour mémoirequelaseule «nuitdesbarricades» au quartier latindans la
nuitdu 10au 11 mai1968 aproduit 1000blesséschez les manifestantsetautant parmi
lesforcesdel’ordre en uneseulenuit.Lesfaitscomparés peuventêtre ainsimisen
perspective,mêmesilescontextespolitiques sont spécifiques.

13

alternativepopulaire au pouvoir libéralestencore à faire.Maisaussi
pour une autreraisonetilfaut remonterici dans letemps pour
comprendrelanature desévènementsactuels.

Audébutdesannées80 lemouvementdes« Beurs»semeten
marche.En octobre 83 unemarche «contrele racisme et pour
l’égalité»,partie de Marseille arrive endécembre à Parisavec
100.000 manifestants.Elle a enfaitétépensée à Lyon par
l’AssociationSOS AvenirMinguettes.Endécembre1984, après
d’ailleursdesdébatsetdescoupuresdans tousces mouvements, c’est
au tourdela Marche dela Convergencepour l’Égalité d’apparaître
avecsonfameuxslogan«La France estcomme une mobylette,pour
avancer il lui fautdu mélange».Puis nouveauxdébats,nouvelles
divergencesàla fois sur les orientationset les liensavecleparti
socialistenotammentetSOSracismenaîten 1984, avecsonbadge
«Touche pasàmon pote».Puis viendront« LeMouvementde
l’ImmigrationetdesBanlieues»,plus radical mais plusconfidentiel
aussi, avecses slogans«Pasde justice,pasde paixou«Police
partout,justice nulle part»,Divercité à Lyon, Ici et là-bascréé en
2003: ces trois organisationsécriront le9 novembre2005sur lesite
deMultitudesunarticle intitulLaé «meute,l’émeute et l’impasse »
où l’on peut lire : «Des jeunesdesclasses populaires,issus ou nonde
l’immigration postcoloniale,nedissimulent plus leur envied’en
découdreavecla République française "une et indivisible"».Ils se
retrouventdans lemot«émeutes», «soulèvement populaire spontané
et non organisé,pouvant prendre laformed’un simple rassemblement
tumultueux accompagnédecris etdebagarres».Viendrontaussi Les
Motivéesà Toulouse,puisNi Putes,ni Soumises quiorganisela
marche desfemmescontrelesghettoset pour l’égalité en 2003 ; puis
en janvier 2005le MouvementdesIndigènesdela Républiquequi
proclamelanécessité de «décoloniser larépublique» etconsidère
parexemplela bataille deDiênBiênPhu non pascomme «une
défaite»,maiscomme «unevictoirede laliberté, de l’égalité etde la
fraternité».Lesociologue S.Bouanamarevendique cette catégorie,
«l’indigénat»,pources jeunesconsidéréscommeninationaux,ni
étrangers,tandis quela féministeCh.Delphy, enappui auMouvement
desIndigènes parle du«chauvinismede l’universel»quin’est pas
plus qu’«un particularisme français»;ajoutons leCRAN(Conseil
Représentatif desAssociationsNoires), créé en novembre2005 et vite
dénoncé dans salégitimitépar leplusanciencollectif desAntillais,
GuyanaisetRéunionnais.LeCran, dont leprésidentestUDF, affirme
pour sapart quel’universel n’est pas uniquementblanc.On y retrouve
BasileBoli, ManuDibango, S.Pocrain, ancien porte-parole desVerts,

14

FodeSylla, ancien porte-parole de SOS-Racisme et,pour terminer,
citonsACLEFEU, AssociationCollectif Liberté, Égalité, Fraternité
Ensemble Unis,qui aorganisé de façondécentraliséelarédactionde
Cahiersdedoléancesdans les quartiers,letout seterminant par une
marchevers l’Assemblée Nationale du 25octobre2006.Les symboles
en référence àunepartie del’histoire de France, à1789, au triptyque
révolutionnaire, àla République, auxÉtatsGénéraux nepeuvent pas
êtreplusexplicites.Ilenestdemêmepour le collectifBanlieues
actives, animénotamment par les rappeursRostet Axiom (avecsa
«Lettrede la RépubliqueauPrésident»slampésur l’airdela
Marseillaise).

On nepeutdoncpasdirequ’il n’apasexisté demouvements,ni de
mobilisations,souventdejeunesdescités, depuis plusde20ans
maintenant. Alorscertes quelques leaders ou observateursattentifs ont
réussi descarrières politiquesinstitutionnelles ou médiatiques
d’Azouz Begag à HarlemDésir, deFodé Scylla à MalekBouthi, mais
dans l’ensemblelaFrance estglobalement restéesourde.SelonJ.
Donzelot,maisaussiselon laFondation pour l’InnovationPolitique,
crééeparJ.-P.Raffarin, ceserait làune descaractéristiques
françaises:nepas savoir s’appuyer sur leterrainet sesacteurs, à
l’inverse des pratiquesdesÉtats-Unis.On peutalorscomprendre cette
phrase deGillesVigneaultexpliquant que «La violence, c’est un
manquedevocabulaire» :pendantdesannées tousces mouvements,
cesémeutes ouces révoltes (et le choixdes motsimportemoinsici
face àl’enjeu politique et plus seulementacadémique) ontadressé de
multiples signes localisésdans letemps oudans l’espace auxfrançais,
pour leur signifier que «laFranced’enbas»souffrait sans réponse
cohérente desautorités.Alorsà boutd’arguments,querestait-il,
pendant quelques soirs ou quelques nuitsà des représentantsdes
jeunesgénérationsd’aujourd’huipourdireleur ressentimentet parfois
«lahaine»qu’ilséprouventface àl’autisme dela République?Ce
n’était plus letempsdes mots,maiscelui descris violents,sorte
d’ultimerecours, appelàl’aide etau secours.Cen’étaitdésormais
plus lemoment pourcertains jeunesdequartiersdetergiverser.Aquoi
bon uneorganisation, des leaders, des revendicationsexplicites,
commentconstruireuneparole articulée dans unetelle dépression ?
AinsiquelerappellelelinguisteA.Bentolila :«Le langage est une
manièrededonnerdu sensà ce qui n’enapas, àl’absurde, à
l’éphémère».Il nous parle denos viesetdenos morts,maiscomment
nepas transposerces proposàlamorbiditéquironge certainesde ces
banlieues,sous perfusion permanente,suffisantepour nepas tuer,
insuffisantesous régénérer.Lephilosophe J.-P.Dollé écrit

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subtilement que «quandon n’est rien,il est tentant…d’anéantir pour
que le néantainsi obtenu procureau moins lasatisfaction malignede
rendrevisible le rienauquel on estassigné».

Mais ce rien évidemment, «cette expressiondecolère n’apas encore
trouvé satraduction politique» rapporte l’Observatoire National des
ZUS en 2005, alors qu’ilconstate en mêmetemps l’accroissementdes
inégalitésentreterritoires, dans lequel lapolitique delaville inscrit
0,36 %duPIB.Ce constatest renouvelé en 2007.Alors laquestion se
pose :est-ceun vice-ministre dudéveloppementdurable dont la
France a besoin oud’unPremier ministre ayant uneréellevolonté
politique d’investiréconomiquement, culturellement,socialement
dans les quartiers populaires ?

C’est pour lemoment l’impasse dudésespoir.LemouvementIci et
làbas,parexemple, aprèsavoir rappelélepoème de VictorHugo sur
«L’année terrible»qui commence àproposd’un jeuneCommunard
incendiaire« sur lesbarricades…» et qui, en 2005, a couruàtravers
Internet, conclut uncommuniquéparcettephrase : «Une émeute sans
débouché politique raffermit les gouvernements qui les méprisent».
En réalité, etc’est toutà faitétonnantcommerenversement,laphrase
réelle de VictorHugoestcelle-ci :«Une émeute raffermit les
gouvernements qu’elle ne renverse pas».Terrible aussipour les
émeutiersde2005 !Saufque commel’exprime de façon peut-être
illusoire,maischacunale droitderêver,larevueTerritoires: «Et si
les émeutes n’étaient qu’une formidableaffirmationde santédes
jeunes quidisent nonàlamort sociale et économique qu’ilsvivent
comme leur seul horizon?».Cettelutte de Sisyphepour l’égalité, en
rendant visible àtous laviolence invisiblesubieparcertains, doit-elle
nous rendreoptimiste?

Cela dit,pouren revenirànotreproposinitial, A.G.Hargreavesdans
leMondeDiplomatiquedenovembre2006araisonde direqu’«il ne
faut pasconfondreabsencede mots etabsencede message».Il s’agit
d’un message encreuxcommejele disais plushaut, d’un message
proto-politique commelepenselesociologue Gérard Mauger,
c'est-àdire endehors ouà côté descanaux politiqueshabituels.

Maisce constatest-il suffisant ?N’existe-t-il pasd’autrescauses que
jerisqueraisd’oublier.Il yenaplusieursautres,mais une en
particulier quimeparaîtessentielle, celle du racisme.Àproposdela
figure del’émigrésouvent misen positiond’accusé,jenepeux
m’empêcherdepenser, avec d’autres, à Joseph K,le hérosdu livreLe

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procèsdeKafka. Lavie de Joseph.Kse déroule dans un monde de
pouvoirscachés quil’accusenten permanence,maisil nesait jamais
pourquoi ilest victime de ceprocessus/procès.Commel’immigré,
Joseph K. perdle contrôle desavie, ilest toujours menacé et saviese
constitue detempsetd’espaces sur lesquelsil n’apasdeprise.Il
apprendra, effrayé, àla findesonaventure,queletribunal, comme
BigBrother, estdetout tempsetdetout lieu.«L’enfer, c’est les
autres» de Sartre correspond bienà ceregardpermanentdu tribunal
inquisiteuret l’on peutdirequelanature del’accueildel’étranger, de
l’autre engénéralest unbonanalyseurdel’état politique etculturel
d’unesociété.Parlonsdonc du racisme.

« En France, il y a moins d’étrangers quede racistes »
(Coluche).

Ceracisme au quotidien, beaucoupdejeunesdescités ne finissent pas
d’en parler.Parexemplele groupe Ici et là bas: «ous nous rendons
biencomptedudangerde poser les termesdudébat en termes
uniquement identitaires,puisque nous tomberionsdans une logique
ethnicisante qui ne ferait que reproduire sans lesabolir les relations
dedomination».Maisil restenécessaire àleurs yeuxd’enfiniravec
l’image de coloniséoudel’ex-coloniséquirévèle àla foisdu racisme,
un sentimentdesupériorité desinstitutionsdela Républiquejustifiant
laségrégationéconomique(17 pointsde chômage en plus pour les
hommesissusd’un pays noneuropéen,selon l’Observatoirenational
desZUS),sociale,spatiale etculturelle,lemépris (rappelons par
exemplequ’unepartie delaloi de février 2005reconnaissait«l’œuvre
positivedu faitcolonial»,partie éliminéequelquetemps plus tard).
D’où larecherche delaréhabilitation par l’Histoire et par la culture
deshistoiresdevie deleurs parents.C’estcequel’onappelle
«l’inversiondu stigmate »,processus particulièrementbien traité dans
Outsidersde H.Becker, sociologue interactionniste, désignant une
réactionde fierté, delutte contrelesdiscriminationset pour la dignité,
manifestationdu«cumulde ressentiments très négatifsvis-à-visde la
police, de l’administration etdes politiques», commelepense H.
Vieillard-Baron,professeurde géographie à Paris8, ajoutant qu’il
s’agit moinsd’une crise desbanlieues que d’une crisesociale.

En mêmetemps lesociologue Loïc WacquantdansPolitisdu 15juin
2006,refusant leterme de ghettos, argumente en rappelant qu’il n’ya
pasd’unité démographique etculturelle dans les quartiers:les
populations«sont très mélangéesdu pointdevuedes origines»

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nationales ou ethniques nationales «tout en étant en majorité
françaisedu pointdevuedudroitdu sol». Il ne perçoit pas
le «creuset» d’une identité culturelle commune, mais rend bien
compte du fait des inégalités dans la façon dont l’État affirme sa
présence dans ces territoires par rapport à d’autres, ainsi qu’«une
incivilité policière». Le chômage déprolétarise, l’assistanat précarise,
la relégation stigmatise.Telles sont les«causes structurellesdes
violences»,l’injustice et lemépris,posant l’acuité delanouvelle
question sociale des nouvellesclassesdangereuses,pendant que des
géographesdébattentavec d’autres pour savoir s’il s’agit toujours
d’un rapportcentre-périphérie, d’unelogiqueurbaine d’archipels
fragmentés, dudéveloppementd’unepéri-urbanisation oud’un
processusde gentrificationde certains quartiers populaires.PourS.
Roché àl’inverse, cesémeutes sont plutôt le faitdequartiers où les
minorités sont majoritaireset pourD.etE.Fassin la «discrimination
raciale (est) l’enjeucentralde l’espace public».PourD.Benchenouf,
dans unarticlepublié dansle quotidiend’Oranle11août 2006, il
s’agit niplus,nimoins, de «bantoustans».Oubien,tout simplement,
n’ya-t-il paseualliance entre desexclusdelamisèresociale etdes
exclus par la couleurdelapeau ou l’origine ethnique dans unelutte
pour la «reconnaissance» commel’expliqua en son tempsP.
Bourdieu ?

Laréponse de V.Rudder,sociologue chargée derecherchesauCNRS,
C.Poiret,sociologue,maître de conférencesà Rennes 2, etdeFr.
Vourc’h, chargé derecherche àl’URMIS(Unité de Recherche
MigrationsetSociété),seréférantàun nécessaire dépassementde
l’école deChicago,pensent quenous sommesconfrontésenFrance à
«un ordre social raciste»,pendant que P.Simon, chercheuràl’INED
parle d’un système «ethnico-racial masqué».Ilexisteun
Observatoire européendes phénomènes racisteset xénophobesdont le
rapport publié enfin 2006estaccablant pour laFrance.Parailleurs le
test réalisépar l’Université de Paris 1en 2004 estéclairantà cet
égard : ila consisté à envoyerdesC.V.fictifset les résultats montrent
qu’il ya cinqfois moinsderéponses pour lescandidatsd’origine
maghrébine.L’écrivainG.Kelman, auteurdeJe suis noir,mais je
n’aime pas le manioc, conclutaussi à «lafracture raciale».Unautre
écrivain, connu pour ses provocations, M.-E.Nabe interpelle ceuxdes
Beurs quineparticipent pasaux révolteset lesdésigne comme
«collabeurs», complicesdu racisme dominanten quelquesorte.Je
connaisaussi desanimateurs noirsenGuadeloupequisontappelés
pour les mêmes raisonsdes«Bounty»(noirsàl’extérieur, blancsà
l’intérieur) oudes«négropolitains».Plusdistancié,mais plus vrai

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peut-être, L.Thuram,membre duHautConseilàl’intégration, dans un
entretienàun journal sénégalais,Le Messager,le26 juillet 2006,
révèle cequ’ilasubi : «J’avais un peud’argent parce que je jouais
en 4° division.On medisait: “Eh oui,il estbien habillé parce qu’il
dépouille les gensdans le métro”».

Maisfondamentalement qu’est-cequeleracisme?Y a-t-il un oudes
racismes ?La définition suivante estavancéeparN.Carignan,
professeure àl’UQAM :«Le racisme peut-êtrecompriscomme un
modede fonctionnement ou un système fondé surdes inégalités
raciales,ethniques,religieuses ouculturelles (certains humainsvalent
plus qued’autres), des stéréotypes (descatégoriesdéterminées) etde
la discrimination (processusdedistinction etde séparationdes
groupes)».Enfin, P.-A.Taguieff, directeurderecherchesauCNRS,
distingue deuxformesderacisme :un racisme dit«universaliste»qui
rejettela différence et revendiqueune identitéuniquerévélant une
«logique implicite inégalitaire» et un racisme dit«particulariste ou
communautariste»refusant lamixité etaccentuant lesdifférences
dans une «logique implicitedifférentialiste» àpartirde
«caractéristiquesculturelles (mœurs,religion,langue,sexe)».Il
ajoutequ’au racismeuniversaliste, ilfaut opposer«un relativisme
culturel»,reconnaissantégalement lescultures, alors qu’au second
racismeparticulariste ilfaut opposer un«mélangedescultures et
l’universalitédesvaleurs humaines».Cette dialectique croiséenous
permettra d’aborder plus tardla difficilequestiondelarencontre des
cultures.

Nous y reviendrons,maisilest visible d’oresetdéjàqueles
divergences sontfortes (jevous renvoie ici aux vives tensionsà
l’intérieurduMRAP àproposdesanalysesconcernant lephénomène
du racisme et les stratégiesàluiopposer)et quelescontroverses n’ont
pasfini dese développer: ceux quiserévoltentcontreleracisme
sont-ils l’avant-garde du prolétariat, des opportunistescherchantà
occuper lesalléesdu pouvoir ou un lumpenprolétariatenhaillons prêt
àtoutes lesaventures ?L’affirmationd’un universalisme est-ilen soi
uneposture discriminatoire?Tempsdelamixité(maiscomment
introduireles pauvresdans les quartiersaisésetcommentintroduire
des membresdescouches moyennesdanscertainescités ?Par une
incitationàla diminutiondel’impôt pourcesderniersdontcertains
accepteraientcette implantation ?Mais queva-t-iladvenirdes
services publicsà force de diminuer lesimpôts tousazimuts ? ),temps
du métissage, deshybridations, du mixage, ducosmopolitisme comme
l’énonce JoëlRomandans larevueTerritoiresen juillet 2006

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(question que nous traiterons par la suite) ou «fracture ethnique» (S.
Roché) ?Question socialeou question«nationale-républicaine»
commeleproposeFr.Dubet ?Etcomment pourrait-onévacuericile
débat permanent sur l’immigration ?

En1971, il ya3 millionsd’étrangersenFrance etc’esten1974que
les premières mesuresdesuspension sont misesen œuvre avec M.
Poniatowski, ministre del’intérieur.Expulsions,refoulements,
attributiondela délinquance auximmigrésdatentde cette époque
avecles premierscentresderétentionetde détentionenEurope
(Arenc d’abord,jusqu’aucampde Sangatteplus récemment sans
parlerdes lieuxde contrôle dans lesaéroports).A.Gil-Robles,
commissaire européenauxdroitsdel’homme, a dénoncé dans un
rapportaccablant pour la France,la façondont notrepays reçoit les
étrangersdanscescentres,s’ajoutantauxdiscriminations multipleset
àlaprogressiondesactes racistes.Ilfautdirequel’éloignementdes
étrangersa étémultipliépar troisen troisans (2003-2005)et l’objectif
du ministre del’intérieuren 2006était pourcette année-là
d’augmenterencore de20 %cetype demesure?Cette évaluationest
donnée horsDOM-TOM, car lesclandestinsenGuyane
(essentiellementdesbrésiliens), enGuadeloupe etMartinique
(essentiellementdeshaïtiens), àl’île Maurice(essentiellementdes
comoriens) sontdeplusen plus nombreuxet lesexpulsions régulières.

Le débatdoitcontinuer,mais jevoudrais maintenantaborder le champ
des solutions proposées pour montrer lesapories,lesimpassesdans
lesquellescertaines nousenlisent,parexemplel’idée del’égalité des
chances pourcommencer,puiscelle dela discrimination positivepour
finir.

Lepiègede l’égalitédeschances

À droite comme à gauchelanotiond’égalité deschancesdans la
société est présentée implicitementcommeuninstrumentde
promotionindividuellepermettantde grimperautantdemarchesdans
l’escalier (terme desannées1960)dela hiérarchiesociale.Nous
sommesen présence d’un système favorisant unespritconcurrentiel
entrelesindividusàpartird’uneligne de départ virtuellement
commune,letoutfondésur un principe desélection quasinaturelle.
Onaffirmeparailleurs qu’il n’yapasdesot métieret queletravail
est noblesous toutes sesformes.Neva-t-on pasillustrer unemorale
delaténacité etdu sacrificepardesexemplesdepauvresdevenus
savants,universitairesillustres ouhommesetfemmes politiques ?

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