Les bamiléké au Cameroun

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238 pages
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La question ethnique est la problématique épicentrale de la gouvernance du Cameroun. L'auteur relance un vieux débat sur un fléau panafricain toujours d'actualité : l'ostracisme, qui culmine au Cameroun dans la question bamiléké. Le rejet dont souffre cette ethnie dans la société camerounaise a éclaté à maintes occasions pour marquer de ses crises aux effets parfois douloureux et tragiques l'histoire du pays.

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Date de parution 01 janvier 2013
Nombre de lectures 42
EAN13 9782296513761
Langue Français
Poids de l'ouvrage 17 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les Bami Léké au Cameroun Thomas Tchatchoua
Ostracisme et sous-développement
La question ethnique est la problématique épicentrale de la gouvernance
du Cameroun, une sérieuse entrave à la gestion équitable des personnes
et des biens et une grosse aberration au regard des grands défs qui
l’interpellent. Ses retombées sur son développement sont incalculables Les Bami Léké au Ca merounautant que ses acteurs sont cachés.
L’auteur de ce livre sort de la réserve politicienne et pudique, très
ancrée dans les mentalités au Cameroun, pour relancer, à sa manière, un
vieux débat sur un féau panafricain toujours d’actualité : l’ostracisme, Ostracisme
qui culmine au Cameroun dans la question bamiléké. Sournois,
généralement, le rejet dont souffre cette ethnie dans la société camerounaise a et sous-développement
éclaté à maintes occasions pour marquer de ses crises aux effets parfois
douloureux et tragiques l’histoire du pays.
Dans ce livre accablant, qui reste, malgré tout, mesuré dans le ton,
tous les protagonistes de ce drame précambrien sont mis à nu : les Béti,
les Foulbé, les Sawa, le Cameroun tout entier, la France et les autres
puissances, les Bamiléké eux-mêmes… Tous, sans restriction, sont cou- 
rageusement épinglés.
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Thomas Tchatchoua est formé à l’école des grands maîtres des 
années 70 de la défunte université du Cameroun. Il est fortement
marqué par l’étude des grands auteurs français et négro-africains,
et s’abreuve constamment à la source de sa culture ancestrale qu’il 
enrichit de ses vastes connaissances de l’histoire ancienne et du
 monde actuel. Il s’est aussi beaucoup enrichi de sa longue carrière
d’enseignant et de son expérience d’homme politique. 
E-mail : thomastchatchouafosso yahoo.fr@
20,50 €
I SB N : 978-2-336-00889-9
H-CAMEROUN_GF_TCHATCHOUA_OSTRACISME-SOUS-DEVELOPPEMENT.indd 1 05/12/12 16:57
Thomas Tchatchoua
Les Bami Léké au Cameroun Ostracisme et sous-développement






LES BAMILÉKÉ AU CAMEROUN






















Thomas Tchatchoua








LES BAMILÉKÉ AU CAMEROUN

Ostracisme et sous-développement































Du même auteur

Les Bangangté de l’Ouest-Cameroun. Histoire et ethnologie d’un royaume africain,
Paris, éditions L’Harmattan, 2009
Voyage au pays de l’horreur, Paris, éditions L’Harmattan, 2010































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00889-9
EAN : 9782336008899



« Ils seront un jour sans doute les maîtres du Cameroun ».
Emmanuel Mounier, philosophe français, 1947.









A

Pascal Baho
AVANT-PROPOS
Un universitaire camerounais de mes amis s’était exclamé en feuilletant le
manuscrit de ce livre : « ainsi donc, il y a une question bamiléké au
Cameroun ! » C’était sans doute un fourbe. Mais, je le tiens pour sincère ; il
n’était pas Bamiléké. Seul un Bamiléké peut ressentir à peu près exactement ce
que ressentent les Bamiléké au Cameroun, objet de tous les préjugés, de toutes
les convoitises et de toutes les haines. C’est cela la question bamiléké.
L’Afrique est constituées d’ethnies, qui sont autant de solitudes dressées les
unes contre les autres. Difficile, dans ces conditions, de développer une
synergie susceptible de délivrer le continent de l’oppression et du
sousdéveloppement. Certains groupes sont plus mal lotis que d’autres, étiquetés,
stigmatisés, livrés au reste du pays comme un ennemi commun. C’est le cas des
Bamiléké au Cameroun, les mal-aimés de toute la république. Leur drame serait
d’un intérêt mineur s’il n’impactait négativement sur le développement du pays
tout entier.
La question bamiléké est un sujet particulièrement révoltant pour ceux qui le
subissent. Je n’ai au cœur, en l’abordant, ni haine, ni rancœur pour quelque
individu ou groupe ethnique que ce soit, quel que soit le rôle qu’ils ont pu jouer
dans la situation que je décrie. Même pas à l’égard de la France dont, pourtant,
je fustige la politique africaine dans maints passages, je n’ai de ressentiment. La
France est le pays de la liberté, des arts et de la culture. Le monde lui doit sa
plus grande révolution. Directement ou indirectement, je lui dois beaucoup, moi
aussi, en commençant par ma formation, et cette langue que je promène tout au
long de ces pages. La France a fait en Afrique ce que bien des pays feraient,
placés dans les mêmes conditions de supériorité et d’intérêt. Mais, je pense que
pour l’Afrique, c’est le moment de connaître et, dans son propre intérêt, pour la
France, celui de desserrer l’étau et lâcher un peu du lest. Ceux qui verraient
dans ce livre des traces d’une animosité d’inspiration raciste ou ethnique
feraient mieux de le retourner : ils le lisent à l’envers.
Le problème ethnique au Cameroun, bamiléké en particulier, est un sujet
qu’on évite de porter sur la table de débat. Tout le monde l’esquive malgré ses
ravages sur notre économie et sur notre société. Il prospère d’autant plus. La
plupart des mesures que l’on prend dans ce pays, c’est connu, sont destinées à
restreindre les Bamiléké, dussent-elles être préjudiciables à l’État. Des bourses
d’études destinées aux enfants de ce pays seraient retournées aux pays ou
organismes donateurs, faute d’emploi, parce qu’il n’y aurait eu que des
Bamiléké pour en avoir le profil. De combien de hauts cadres qui lui font
cruellement défaut sur le chantier de son développement avons-nous ainsi privé notre pays ? Plutôt un Cameroun sous-développé et pauvre, pensent certains,
qu’un Cameroun moderne et riche dont la prospérité passerait par ces gens-là.
Et nous avons l’ambition paradoxale de le propulser à brève échéance dans
l’émergence. « Si un homme s’attache la jambe à la cuisse, s’interroge un
proverbe africain, dites comment il compte s’y prendre pour se mettre
1debout ! » Cinquante ans que ça dure ! Cinquante ans de dérives sociales et de
ruines intérieures, cinquante ans de gâchis et de pertes économiques difficiles à
chiffrer ; cinquante ans de silence complice.
J’écris ce livre comme une manière de briser la glace, de rompre le silence et
poser un problème. C’est la condition minimale, il me semble, pour que ceux
qui sont aux affaires ou y seront demain en connaissent l’ampleur et, peut-être,
s’intéressent. Le silence est quelquefois coupable. On ne peut résoudre que des
problèmes posés, autant que des malades, on ne s’occupe que de ceux qui vont
chez le docteur. L’union de tous les enfants d’un pays, j’en ai la certitude, est le
préalable fatal à son émergence, la condition minimale à toute entreprise de
développement. Comme la citadelle d’Antoine de Saint Exupéry, le ent authentique est, avant tout, une quête intérieure. Émergence,
dirait l’écrivain pilote, « je te bâtirai dans le cœur de l’homme ».
Le tribalisme est intentionnellement entretenu dans notre pays par quelques
uns comme un fonds de commerce. Pendant combien de temps allons-nous les
regarder faire ? Un jour, c’est certain, l’histoire fera ses comptes. Il n’y aura
point d’excuse, ni pour les uns, ni pour les autres. Que nous soyons aux
commandes ou à l’arrière-garde, nous sommes embarqués, impliqués,
compromis. Alors, c’est maintenant, à chacun sa lutte, chacun selon ses armes,
et l’art n’est pas des moindres.
Ce livre ne vise qu’un but, celui de contribuer un tant soit peu à l’éprouvante
œuvre d’édification de notre pays. Qui passe impérativement par l’abolition des
frontières. L’excédent, s’il y en a, ne serait qu’accident. Je ne m’en glorifie pas,
je ne m’en offusque point. Non plus, d’aucune façon, je ne le revendique ; c’est
la part du hasard ou de Dieu sous le regard Duquel, je place ce travail.

1 Maxime bamiléké.
8INTRODUCTION
L’Afrique est le continent des ethnies, qui ont tendance à s’exclure
mutuellement. Le phénomène, feutré et pudique généralement, a quelquefois
dégénéré en conflits ouverts qui ont menacé jusqu’à l’existence même des États.
La guerre du Biafra de 1967, le génocide rwandais de 1994, la question touareg
au Mali, quel qu’en soient les causes, gardent toujours en toile de fond un goût
d’exclusion d’un groupe ethnique ou culturel par les autres.
Au Cameroun, l’ethnie est un sujet ultra sensible. Tout le monde l’esquive,
tout le monde se comporte comme si la tribu n’existait pas mais, en secret, tout
le monde vit sa tribalité comme une infrastructure de base et une référence
essentielle qui portent l’individu et décident en premier et en dernier ressort du
destin de chacun.
Combien sont-ils les Camerounais, travailleurs, intègres, compétents, dont le
destin a été compromis par la loi du hasard, le diktat d’une naissance qui leur
est tombée dessus ? D’autres, moins méritants, parfois d’illustres fainéants, qui
se sont contentés de naître, occupent les avant-scènes de la société qu’ils
contribuent à saborder, évidemment et malheureusement.
L’injustice est une perversité universelle, nous dira-t-on. Mais, ce qui est
conjoncturel et accidentel ailleurs est érigé en système chez nous et c’est ce qui
fait problème ! Depuis la naissance de l’État, c’est dans l’ambiance des iniquités
sociales que les Camerounais sont forgés. On peut imaginer la qualité du
matériau humain en ouvrage dans notre pays. Entièrement à refondre !
En septembre 1989, dans un lycée de notre pays, au cours d’une ronde de
contrôle, nous tombons sur le cas d’un enfant, la douzaine à peine, dont le nom
ene figurait pas sur la liste des admis au concours d’entrée en 6 . Pendant que ses
camarades crient : « para, para !», le petit bonhomme, candide et sûr de lui,
défend sa présence en ces termes : «Monsieur, on a fait la godasse ». Et on,
c’était son père, sa mère, ou une relation de sa famille, qui a usé de son
influence ou de son argent, la godasse, pour le « parachuter » là où, en principe,
seule, l’admission au concours donne accès.
Une douzaine d’années plus tôt, dans un établissement similaire du Nord, un
gaillard de la classe terminale avait sorti, sans doute fièrement : « L’argent se
cultive au Sud et se récolte au Nord ». Mesurait-il la gravité de la situation
qu’il représentait ainsi ? Il ne croyait pas si bien dire, en tout cas.
« Godasse, récolte par les uns de ce que les autres cultivent» ! Ces âpres
métaphores résument parfaitement l’atmosphère dans laquelle se déroule
l’éducation de nos enfants. D’une part, la force ou la magouille qui peuvent se substituer au mérite et au droit et, de l’autre, le détournement par les uns de
l’effort consenti par les autres. Tristes reflets d’une société où prévalent la
corruption et la discrimination, deux grands fléaux qui ruinent le Cameroun ;
que nous regardons souvent, complices ou désarmés, par égoïsme ou calculs
politiciens, comme des valeurs nouvelles ou comme si nous attendions notre
délivrance d’une main étrangère. Malheureusement, la question ethnique,
épicentrale à la géopolitique nationale au Cameroun, est de ces sujets que le
visiteur de passage percevra difficilement.
Géopolitique, avons-nous osé dire ! Ce terme à consonance diplomatique
peut choquer dans un contexte qui situe à l’intérieur d’un pays. Pas si impropre
que ça, pourtant ! Au Cameroun, les ethnies s’apparentent à des États véritables,
dont les intérêts sont si forts et si divergents que leur prise en compte fausse
régulièrement les règles de bonne gouvernance et les mécanismes de la mobilité
sociale. Notre pays ménage les susceptibilités claniques sans mesurer à quel
point il bâtit les ethnies sur les ruines de l’État.
De tous les problèmes sociaux qui ont jalonné jusqu’ici l’histoire de sa partie
francophone, la question bamiléké émerge, en ampleur et en gravité. C’est la
seule question ethnique du Cameroun qui a suscité de vives tensions à maintes
reprises, et qui a insidieusement pris place jusque dans la loi fondamentale. Elle
est à l’origine des nombreux crimes et pogromes que le pays a traversé depuis
ces 60 dernières années.
Il y a une vingtaine d’années, comme d’un vase qui déborde, cette question
avait surgi des coulisses d’un théâtre où on l’attendait le moins et avait pris
l’une de ses tonalités les plus virulentes. C’était en 1987, à l’université de
Yaoundé. Le débat supposé philosophique fut houleux, servi dans un style
parfois peu philosophique, entremêlé de sarcasmes et d’invectives. Et les années
qui vont suivre verront, dans uns sorte de bataille rangée, les défenseurs et les
adversaires de la cause bamiléké. Les premiers soutiennent que l’exclusion des
Bamiléké autant que de tout autre groupe ethnique est un frein au
2développement du pays . Les autres éludent le débat et affirment sans avoir
froid dans le dos qu’une question bamiléké ne s’est jamais posée sous le ciel
camerounais. D’autres, enfin, plus habiles, exigent en préalable à toute
discussion, la présentation par ceux qui veulent parler au nom des Bamiléké du
mandat qui les investit dans le rôle de conseil. La meilleure, n’est-ce pas ? Pour
nous intéresser à un sujet et prendre position au besoin, il nous faut un mandat !
Il faut que notre raison soit complètement viciée pour que nous la conduisions
de la sorte !

2 C’est le refrain de toutes les analyses de Shanda Tonme, l’éditorialiste du quotidien Le
Messager paraissant au Cameroun et auteur de plusieurs ouvrages.
10Il n’empêche qu’une question bamiléké existe au Cameroun, à côté
d’autres frustrations, cela va sans dire, mais si aigüe et si profondément
enracinée dans les habitudes qu’elle est tombée dans le quotidien banal. Tout le
monde s’en accommode et l’on fait avec elle comme d’un sort mauvais, un
destin implacable. Quelques auteurs hardis en ont dit bien des choses. Shanda
Tonmé, Kago Lélé, Sindjoun Pokam et quelques autres.
Ce qui n’est pas suffisamment dit : les origines coloniales de la haine des
Bamiléké. Elles sont bien antérieures au lieutenant-colonel Jean Lamberton de
sinistre mémoire sur lequel tous les analystes se rabattent. Le germe est plus
vieux et date au moins d’Emmanuel Mounier qui, 13 ans plus tôt, en 1947,
exaltait l’ingéniosité d’un peuple laborieux, organisé, perdu au milieu d’une
Afrique paresseuse et pathétique. Ce qu’on n’a pas assez montré : la guerre aux
Bamiléké est une manœuvre de diversion, orchestrée de l’intérieur et de
l’extérieur, destinée à tromper la vigilance des Camerounais et les détourner
des questions essentielles. Ce qui n’est pas assez dit : le tribalisme n’est pas la
marque déposée de l’État du Cameroun. Tous les pays du monde sont constitués
d’ethnies ; et la grandeur de chacun se mesure à sa capacité à résorber les écarts
et à fondre toutes ses sensibilités dans une seule et même entité dont le cœur bat
à l’unisson : l’État-nation.

11






PREMIERE PARTIE

PEUPLEMENT DES ÉTATS A TRAVERS L’HISTOIRE
Chapitre premier

Considérations générales
1-1-1- Le Cameroun n’est pas un cas isolé
Lorsqu’on remonte à la genèse de tous les États du monde à travers les âges,
on comprend davantage la mauvaise gestion qu’au Cameroun nous faisons de la
question ethnique. A aucun moment connu de l’histoire, il n’a existé d’État, si
petit fût-il, formé d’un bloc monolithique. Ce sont toujours plusieurs groupes
humains, aux origines parfois très éloignées, qui se mettent ensemble pour
constituer le peuplement des États, que ce soit dans la lointaine Antiquité, que
ce soit en Occident, en Asie ou en Afrique. Avec sa kyrielle d’ethnies supposées
ou réelles, notre pays ne représente pas un cas isolé. Faut-il alors que nous
voyions dans sa diversité ethnique, non pas une somme d’expériences à
combiner, mais une source de rivalités à entretenir ?
1-1- 2- Cameroun : une nation en question
Il en est du Cameroun comme des autres pays africains ; même si, selon
certains, il bat tous les records en nombre de groupes ethniques. Il en
compterait, dit-on, près de 200, voire 250, dont il n’est pas encore parvenu à
assurer l’intégration. Certains se côtoient à peine ou se haïssent cordialement,
prêts à se faire la guerre pour préserver leurs intérêts qu’ils croient divergents.
Dans la conscience collective et individuelle, le Camerounais est d’abord
originaire de telle région, de tel groupe ethnique, avant d’être citoyen de son
pays. Résultat : Nous sommes dans les Balkans, un pays éclaté qu’on administre
par une législation à géométrie variable. Il n’y a pas longtemps, en effet, que
des notions qui divisent telles que tribu, race, province d’origine, sont en train
de sortir des actes d’état civil et des pièces d’identité des citoyens camerounais.
Dans les fiches d’inscription aux concours d’entrée dans la Fonction publique,
on continue à lire : province d’origine, département, ethnie, département
3d’origine du père, de la mère… !
Au début de notre histoire en tant qu’État indépendant, certaines parties du
pays ont été classées régions sous-scolarisées, plus à raison qu’à tort, il faut le
reconnaître. Mais personne ne s’était posé la question des causes pour savoir si
cette situation était conjoncturelle ou structurelle, si elle relevait des choix
délibérés ou si elle était imposée par l’histoire. Et, le temps trop long (plus de
20 ans) qu’on a mis pour rétablir l’équilibre a montré finalement que le retard
incriminé n’était en fait qu’une aubaine dont les adeptes de la théorie tiraient

3 Voir spécimen en annexe. prétexte pour diviser le pays afin de favoriser certains. Cette répartition a ouvert
la voie aux fraudes administratives et l’injustice a eu pignon sur rue. Deux
listes A et B au concours d’entrée dans les grandes écoles ont été instituées. On
accédait à l’Ecole d’administration et de magistrature (ENAM) ou à l’Ecole
militaire interarmées (EMIA), par exemple, avec le BEPC ou le BAC, pour en
ressortir nanti du même diplôme qui ouvre à la même catégorie de la Fonction
publique suivant qu’on était du Nord ou du Sud. Et, étant du Nord, il fallait être
musulman pour jouir de cette mesure, ce qui ne se disait pas mais, tout le
monde le savait. Dans les lycées du Nord, tous les ans, les enfants se
convertissaient en cascades à l’islam aux approches de la saison des concours
pour bénéficier des avantages d’un régime tribaliste. Mvroumtsia Tchinaye,
pourtant originaire du Nord, alors ministre de la Fonction publique, avait
dénoncé ce privilège honteux lors d’une cérémonie de remise de diplômes aux
lauréats de l’ENAM en rappelant aux « lauréats » originaires du Nord qu’ils
étaient sans niveau. Ahidjo avait reçu sa critique comme une trahison que son
ministre avait payée de son poste dans les mois qui suivaient. Le pauvre fut
renvoyé sur les hauteurs de ses monts Mandara où il vécut dans l’anonymat
jusqu’à la fin de ses jours.
Le retard dont toute la nation devait porter le fardeau du redressement
pendant de si longues années était conjoncturel, davantage lié aux mœurs de la
région, à la religion, qu’à des causes structurelles. Les Foulbé musulmans du
Nord sont un peuple d’éleveurs, pratiquant le nomadisme résidentiel qui
s’accommode mal des traditions de l’école. Même de nos jours, il y en a qui
continuent à trouver plus d’avantages à envoyer leurs enfants paître un troupeau
que de les inscrire à l’école. Mais, toute la nation se devait de supporter les
conséquences de leur choix erroné, que voulez-vous ? « Nul ne peut se
prévaloir de ses propres turpitudes !» Quel juriste mal famé a pu écrire une
énormité pareille ?
Pendant longtemps, la province du grand Nord et toute celle de l’Est qui
servait de couverture, se sont ainsi vu accorder, en plus d’autres avantages, plus
de facilités de s’instruire que ceux du grand Sud. Jusqu’aux années 80, les
effectifs par classe dépassaient rarement la moyenne de 30 élèves dans les
lycées des régions privilégiées tandis qu’ils étaient déjà de 75, 90 voire 100
dans les établissements similaires du Centre, du Littoral ou de l’Ouest. Les
lycées du Nord, sous-peuplés, qui comprenaient parfois des divisions de moins
de 20 élèves, repoussaient les enfants venus du grand Sud et leurs budgets de
fonctionnement, financés par tous les contribuables camerounais, crevaient tous
les plafonds. Celui du lycée de Maroua, second cycle, 200 élèves à peine, tous
internes, en 1976-1977, était de l’ordre de 66 millions auxquels s’ajoutaient des
rallonges de 6 millions, 8 millions, qui tombaient de temps à autre à la poste
sans que personne ne les ait sollicitées. Monsieur Paul Cantaloube, proviseur
16dudit établissement à cette époque, s’en disait submergé, ne savait quoi faire de
tant d’argent qui, ailleurs, faisait cruellement défaut. Il faut le reconnaître,
même si la situation n’a pas beaucoup évolué : le pays n’était pas un modèle de
gestion équitable.
La pratique est loin d’être terminée bien que le Nord ne garde plus tous ses
privilèges. Elle à changé de forme et s’est déportée davantage ailleurs où elle
continue son bonhomme de chemin depuis 1982. Tout profite aux Camerounais
4originaires du pays organisateur : facilité d’entrée dans les grandes écoles et
d’accès à la Fonction publique ; nomination au gouvernement à tous les
portefeuilles stratégiques, à tous les postes juteux des administrations publiques
et parapubliques, main basse sur l’armée et la police qu’ils contrôlent
entièrement.
Une étrange péréquation, née avec ce pays, subsiste dans sa gestion. On
n’est pas toujours déclaré refusé à ses différents tests officiels de sélection parce
qu’on a mal travaillé, mais, souvent, parce qu’on a été recalé par la loi des
quotas. Selon celle-ci, un certain nombre de places, qui ne respecte même pas le
poids démographique des groupes ethniques en présence, suprême absurdité, est
arbitrairement réservé aux candidats recensés par ethnie, quel que soit le travail
qu’ils fourniront au concours. Et cela fait cinquante ans que ça dure ! Sous le
regard complice d’un peuple qui parle, par ailleurs, de république et même de
justice ! Quoi d’anormal que récemment, à l’ouverture de l’ENS de Maroua en
2008, les Nordistes se fussent soulevés pour protester contre l’invasion de leur
université par des étrangers venus du Sud et qu’on leur ait donné raison en
revenant sur les résultats initialement proclamés ? La liste des admis s’était
considérablement rallongée des recalés du Nord puisqu’il devenait difficile de
mettre à la porte tous les envahisseurs étrangers venus du Sud qu’on avait
malencontreusement déclaré admis.
Les quotas aux dépens du mérite dans le choix des hommes sont une
injustice aux conséquences incalculables. Passe encore s’ils étaient respectés,
les quotas ! On ne s’y reporte plus qu’à titre indicatif, paraît-il. Ils changent tout
le temps, en fonction des situations et des humeurs, on dirait. Le mérite des
candidats compte peu autant que le rendement qui en est attendu. Tout l’art
consiste, pour l’essentiel, à insérer les siens et à veiller à ce que, dans ce partage
arbitraire et discriminatoire, la plus mauvaise part revienne aux Bamiléké. Une
telle pratique, c’est clair, ne fait de l’État qu’un gibier ragoûtant dont les ethnies
se partagent la dépouille. Comment, dans ces conditions, pouvons-nous avoir
une fonction publique et une économie compétitives ?

4 Appellation populaire de région Béti codifiée par Atéba Eyené dans son livre intitulé Les
paradoxes du pays organisateur… publié sur le net le 28 août 2008.
17Plus proche de nous, le pays a sombré dans une incroyable barbarie en
éclatant, depuis sa loi fondamentale de 1996, en deux tribus nouvelles, les
allogènes et les autochtones, dont l’entrée sur la scène politique montre à
suffisance qu’au Cameroun, la nation reste encore à l’état de projet, d’objectif à
atteindre, si on ne l’a pas remis à plus tard ! Aux autochtones, on ouvre toutes
les portes, on accorde toutes les facilités, tandis que les allogènes sont frappés
de toutes les restrictions. Rien de neuf en réalité, juste un simple réglage, le
combat étant le même. Et, entre Camerounais, on se comprend, en effet, même
si l’on fait semblant de n’être pas dans le coup. Par allogènes, tout le monde sait
à quel groupe ethnique le mot renvoie essentiellement.
1-1- 3- Cameroun : ethnies et nation
Le Cameroun reste encore un agglomérat d’ethnies, un mélange instable, pas
du tout homogène, sur lequel la question bamiléké vient se greffer. Un pays
ventilé en groupuscules qu’on oppose les uns aux autres, peut-être
inconsciemment, par une législation à géométrie variable. Nulle part au monde,
on le sait, les clivages ethniques ne s’effacent complètement. Même en France,
la plus vieille république d’Europe et du monde, les groupes ethniques ne sont
complètement éteints ; les replis identitaires subsistent dans le corps social qui
ressurgissent et s’expriment par moments, assez bruyamment. On y distingue
toujours les Auvergnats, les Normands, les Bretons, les Alsaciens, les Corses,
etc. Mais tous ces gens-là, à l’exception des Corses, peut-être, se pensent
d’abord Français avant d’être de telle ou telle région, prêts à défendre la patrie
française, fût-il au prix de leur sang ou aux dépens des intérêts de leur groupe
de base. Jamais on ne traitera en France un Français en fonction de ses origines.
Les mêmes lois sont applicables pour tous.
Un rapide tour d’horizon de l’espace et du temps montrera mieux combien
c’est sur la base de la disparité des groupes humains que tous les États du
monde se sont constitués à travers l’histoire et qu’en conséquence, le même défi
les interpelle tous : déjouer les pièges de l’histoire en brisant les barrières et non
en en posant de nouvelles.

18Chapitre Deuxième

Formation des États depuis l’Antiquité
Le monde antique connu dont on parle généralement se résume aux Grecs et
aux Latins, deux peuples dont la civilisation l’a marqué de bout en bout et qui
se sont constitués sur le même modèle : la mise ensemble de plusieurs groupes
humains. Mais, depuis les travaux des égyptologues et notamment de Cheikh
Anta Diop, on sait que l’Égypte est la plus vieille civilisation du monde d’où
sont parties toutes les autres.
1-2-1- L’Égypte ancienne
Le peuplement de l’Égypte ancienne dont la civilisation brilla, 4000 ans
avant J.C., reste encore très mal connu. On sait néanmoins qu’elle vécut d’abord
en clans multiples qui se regroupèrent en une quarantaine d’États, puis en
deux royaumes : la Haute et la Basse Égypte. Vers 3200 avant notre ère, le roi
de la Haute Égypte, Ménès, conquit la Basse Égypte et unifia le pays.
1-2-2- La Grèce antique
On ne sait pas exactement d’où sont venus les peuples qui ont bâti la Grèce
antique dont la civilisation inspire jusqu’à nos jours l’humanité entière. Deux
grandes divisions les constituent : les Aryens et les Nordiques. Ils arrivent en
Grèce vers le IIe millénaire, par vagues successives dont les principales sont :
les Achéens, les Doriens, les Éoliens et les Ioniens.
Une fois établis en Grèce, les Achéens, progressivement, absorbent les
groupes antérieurs, les Pelages, et fondent dans le Péloponnèse et au nord de
l’isthme de Corinthe des villes fortifiées appelées acropoles dont la principale
est Mycènes. Les Achéens améliorent leur mode de vie au contact des Crétois
auxquels ils s’attaquent vers 1400 avant notre ère. Leur civilisation en est
détruite.
Les Doriens fondent plusieurs villes parmi lesquelles la célèbre cité de
Sparte remarquable par son éducation martiale et ses nombreuses conquêtes
essentiellement dirigées contre les descendants des Achéens et les Doriens
qu’ils combattirent pendant plusieurs siècles.
Athènes est la seconde cité grecque. La plus célèbre aussi. C’est un foyer
d’immigrations diverses constitué en majorité d’Ioniens. Cité des arts et des
lettres, de la culture en général, Athènes se développe rapidement grâce à une
sage organisation sociale dont les principales dispositions sont : l’intégration de
la puissante oligarchie terrienne des Eupatrides, la disparition de la royauté,
l’institution d’un gouvernement dirigé par 3, puis par 9, magistrats et d’une assemblée du peuple. À l’ ʺeunomia ʺ prôné par les Eupatrides, le peuple opposa
« l’ ʺisonomia ʺ, les mêmes droits politiques pour tous, et leur triomphe consacra
5l’avènement de la démocratie à Athènes ».
1-2- 3- La Rome antique
La formation de la Rome antique n’est guère moins mystérieuse. La légende
l’attribue à Romulus. Descendant d’Enée et fils de Mars et de Rhéa Silvia, il est
jeté avec Remus, son frère jumeau dans le Tibre. Recueillis par une louve, les
deux enfants sont élevés par un berger, Faustulus. Devenus grands, ils
rétablissent leur grand-père Numitor sur le trône d’Albe et décident de fonder
une ville sur le Palatin. Désigné roi par le sort, Romulus trace les frontières de la
future enceinte que Remus franchit par dérision. Sans état d’âme, le roi punit
l’affront en lui donnant la mort. Puis, il ouvre la ville à tous les sans-abri, les
bergers et les aventuriers de tous bords qui fusionnent avec la tribu des Sabins
voisins pour bâtir la cité romaine. Il en organise efficacement la vie en créant un
Sénat composé de patres, ancêtres des patriciens, et une Assemblée du peuple.
1-2- 4- Les pays occidentaux
D’une façon générale, c’est à la faveur du déclin de l’empire romain (IIIe et
IVe siècles de notre ère) que l’Occident s’est mis en ébullition et que les États
européens se sont constitués, tous, à partir d’éléments épars. Toutes les nations,
y compris les grandes puissances qui tiennent leur force de leur union, de la
stabilité de leurs institutions et du dynamisme de leur peuple, ne sont nullement
des entités monolithiques au départ comme on pourrait le penser. C’est un
mélange, parfois hétéroclite, d’espèces venues de tous les horizons qui se sont
mis ensemble pour donner naissance à ces nations. Tous les pays occidentaux
sont passés par là. Les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, peuvent
servir d’exemples. Pour ne pas nous éloigner trop longtemps de notre propos,
disons un mot, juste un, sur le peuplement des deux dernières, avant de nous
attarder un peu plus longuement sur les cas, très édifiants, de la France et des
États-Unis.
1- 2 -4-1- Angleterre
Peuplée du Ve au VIe siècle de notre ère, l’Angleterre est un mélange de
tribus germaniques, les envahisseurs Angles, Saxons, Frisons, Jutes, Francs.
Tous ces peuples se brassent au fil des siècles et se reconnaissent finalement
comme des Angles et des Saxes d’où leur dénomination actuelle de peuples
anglo-saxons.


5 C. A. Diop : Civilisation ou barbarie, Paris, Présence africaine, 1981, p. 204.
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