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Les Bassari du Sénégal à Tambacounda

De
203 pages
Les Bassari représentent un des derniers peuples d'Afrique de l'Ouest à avoir conservé tradition et coutumes. Vivant au rythme des rituels saisonniers et des rites de passage, ils perpétuent une vision du monde dans laquelle les hommes communient avec la nature. Mais depuis quelques années, du fait du désenclavement de leur région et de l'intérêt qu'elle suscite chez les touristes, leur société connaît un changement accéléré. Voici une analyse de l'évolution de la communauté bassari installée dans la ville de Tambacounda.
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LES BASSARI DU SÉNÉGAL À TAMBACOUNDA

Une communauté traditionnelle en milieu urbain

Minorités et Sociétés Collection dirigée par Jacques Barou et Le Huu Khoa
Déjà parus Marie-Hélène RIGAUD, Enfants de migrants lao, 2010. Stéphanie MELYON-REINETTE, Haïtiens à New York City. Etre Amérique noire et Amérique multiculturelle, 2009. Michel BELLIN, Impotens Deus, 2008. BATTEGAY A., BAROU J., GERGELY A. A., La ville, ses cultures, ses frontières, 2004. VU-RENAUD Mong Hang, Réfugiés vietnamiens en France ; interactrion et distinction de la culture confucéenne, 2002. DECROUY Gaëlle, REYNAUD Jérôme, REYNAUD-MAURUPT Catherine, TORRIN Franck, L'exclusion sociale dans les AlpesMaritimes, 1997. LASSALLE Didier, Les minorités ethniques en Grande-Bretagne : Aspects démographiques et sociologiques contemporains, 1997. MIRANDA Adelnia, Migrants et non-migrants : mouvements et enracinements, 1996. LE HUU KHOA, L'immigration confucéenne en France, 1996. LE HUU KHOA, Asiatiques en France : les expériences d'intégration locale, 1995. BAROU Jacques et PRADO Patrick, Les Anglais dans nos campagnes, 1995. MOUILLAUD-FRAISSE Geneviève, Les fous cartographes, Littérature et appartenance, 1995. VINSONNEAU Geneviève, L'identité des jeunes en société inégalitaire, le cas des Maghrébins en France, 1995. BAROU Jacques, La place du pauvre. Histoire et géographie sociale de l'habitat H.L.M., 1992. LE HUU KHOA, L'interculturel et l'Eurasien, 1992. GUILHAUME Jean-François, Les mythes fondateurs de l'Algérie française, 1992.

Babacar N’DONG

LES BASSARI DU SÉNÉGAL À TAMBACOUNDA

Une communauté traditionnelle en milieu urbain

Préface de Monique Gessain Postface de Jacques Barou

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13597-0 EAN : 9782296135970

Sommaire Préface par Monique Gessain .......................................... 9 Introduction .................................................................... 13 Chapitre I : La société bassari : principales caractéristique ................................................................ 15 A. Civilisation matérielle ................................................ 15 Les techniques de fabrication ......................................... 15 La chasse.......................................................................... 19 La cueillette .................................................................... 25 L’agriculture ................................................................... 26 L’habitat........................................................................... 28 B. Organisation sociale .................................................... 32 L’organisation politique des Bassari : les organes dirigeants ......................................................................................... 32 Classes d’âge et systèmes de parenté............................... 35 Classes d’âge masculines et féminines ............................ 38 Les fonctions des classes d’âge bassari ........................... 46 C. La parenté.................................................................... 49 L’endogamie bassari ........................................................ 50 Le mariage ....................................................................... 52 La dot ............................................................................... 53 Le divorce ........................................................................ 57 La mort ............................................................................ 57 D. L’identité..................................................................... 60 Les noms des lignées matrilinéaires ................................ 60 Les prénoms de naissance................................................ 61 Les prénoms de circonstance ........................................... 65 La conception de l’âme.................................................... 66 5

E. Les rituels et les coutumes .......................................... 68 L’initiation ....................................................................... 68 Rituels de passage masculins et féminins ........................ 70 Les corvées et les travaux collectifs ................................ 77 F. Les croyances .............................................................. 80 Les différents types de biyil invisibles ............................ 82 Les différents types de biyil visibles ............................... 84 Les masques et leurs fonctions ........................................ 91 Chapitre II : Les migrations vers la ville ..................... 97 Présentation de la région de Tambacounda ..................... 98 Les différents âges de la migration des Bassari ............. 102 Les migrations saisonnières ........................................... 103 Rapports entre les migrants saisonniers et leurs villages d’origine......................................................................... 111 Les migrations longue durée.......................................... 113 Chapitre III : Les Bassari immigrés à Tambacounda : entre repli et changement............................................ 129 Evolution démographique.............................................. 129 Caractéristiques de l’habitat urbain des Bassari ............ 130 L’insertion professionnelle ............................................ 131 Transformations alimentaires et vestimentaires ............ 133 Structure familiale et évolution ..................................... 153 L’évolution de la célébration du mariage ...................... 154 La naissance de nouvelles formes de corvées................ 156 La chefferie en milieu urbain......................................... 157 Peut-on parler de classes d’âge à Tambacounda ........... 159 Les nouvelles religions : la découverte d’autres dieux .. 162 Evolution du regard des Sénégalais sur les Bassari ....... 163 6

Chapitre IV : Une culture menacée ou une identité en évolution ? .................................................................... 165 Les facteurs du changement .......................................... 166 L’Eglise et la transformation du lien social ................... 166 Masques et modernité chez les Bassari ......................... 167 Religion et laïcisation du masque .................................. 168 L’évolution de la place de la femme dans la société ..... 170 Le rôle de l’école ........................................................... 171 La naissance d’une nouvelle mentalité ......................... 174 L’influence de la communauté immigrée sur le pays d’origine ....................................................................................... 176 L’affirmation identitaire par l’attachement à l’initiation179 Chapitre V : l’avenir de la tradition .......................... 183 La valorisation de la culture bassari .............................. 183 Effets contradictoires du tourisme ................................. 186 Postface par Jacques Barou .......................................... 189 Bibliographie ................................................................. 199

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Préface Monique GESSAIN

L’étude des migrations bassari vers les villes d’Afrique est aussi ancienne que l’étude des Bassari. Delacour (administrateur à Youkounkoun de 1907 à 1910) a publié une description des Coniagui et Bassari de Guinée et il note que « seuls jusqu’à présent quelques jeunes (Bassari) guidés par des Koniagui ont osé se rendre en Guinée portugaise : ce mouvement une fois amorcé ne peut que se généraliser très vite » (1913, p. 153). En 1933, Techer confirme que « pendant la période de traite des arachides quelques Bassari vont en Guinée anglaise, d’autres travaillent à la société de cultures à Dialacoto (Tambacounda) ; ce sont ces jeunes gens qui rapportent quelques colliers et menus objets » (p 663). Pendant toute la première moitié du XXe siècle, la masse de migrants coniagui et les quelques Bassari qui les accompagnent sont des vanniers « coupeurs de bambou » tandis que la plantation de sisal de Wassadou fournit du travail (obligatoire) à un certain nombre d’hommes autour des années 1930-1940. Mais l’histoire évolue. Après le temps des exploiteurs-médecins et des administrateurs des colonies, vint au lendemain de la guerre 1939-1945 le temps des jeunes ethnologues venus de France (en particulier du Musée de l’Homme), des USA ou du Canada. Au cours de la seconde moitié du 20e siècle, l’étude des migrations garde sa place-en particulier celle des émigrés d’Etyolo à Tambacounda (M. Gessain, 1967, R. Nolan de 1974 à 1987, G. de Crépy en 1979) à côté de l’ethnographie, de la démographie, de l’ethnolinguistique et de la littérature orale, de l’ethnobotanique, de l’ethnozoologie, de l’anthropologie biologique, de la psychologie infantile et de l’onirologie, de l’alimentation, de l’économie, des techniques, des croyances et des rituels, de la musique, du droit foncier … Si ces recherches se poursuivent et s’étendent, à la fin du siècle dernier et au début du siècle actuel, de nouveaux

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observateurs venus de très près ou de beaucoup plus loin, s’intéressent aussi aux Bassari. Les étudiants de la Faculté de Dakar découvrent un terrain proche (Niang en 1982) tandis que, venu du Japon, S. Yamada étudie depuis 1999, dans un village bassari voisin d’Etyolo, divers aspects de la société bassari (parenté, classe d’âge, chants des masques…). Dans le même temps, un étudiant sénégalais en sociologie, Babacar Ndong, s’intéresse aux migrations de ses voisins bassari depuis 2001, Icyr Di Muro aux croyances surnaturelles, d’autres étudiants au tourisme, aux médias etc. Ces travaux sont dirigés par des enseignants de Dakar, de Nanterre, de saint Denis, de Rouen, de Grenoble, de Turin ou de Rikkyo University. B. Ndong a réalisé auprès des Bassari de Tambacounda 52 entretiens suivant un guide d’entretien. Il signe sa formation de sociologue, tout en reconnaissant avoir aussi employé la méthode dite de l’observation participante, chère aux ethnologues. Il a de plus interrogé des enseignants, des médecins et des employeurs proches des Bassari. Autre originalité du travail de B. Ndong, ses observations sociologiques en ville ont été complétées par un séjour à Etyolo, à l’inverse de toutes les précédentes enquêtes sur les migrations bassari- entreprises dans la région d’Etyolo et complétées par des enquêtes à Tambacounda. C’est sans doute grâce à ces particularités que sa description de la vie des Bassari est plus complète et détaillée que toutes les précédentes. Je lui suis reconnaissante de me donner aujourd’hui l’occasion de souligner l’originalité et la qualité de son travail. Celui-ci ne sera certainement pas le denier concernant les migrations des bassari. Nombreux se sont interrogés et s’interrogent encore sur leur rôle dans le devenir de la population dans son ensemble. Aujourd’hui, une question se pose : le développement de Kédougou, devenue capitale de région, des activités minières et du tourisme modifierat-il le nombre et les destinations des candidats à la migration et quel sera l’effet de ces migrations sur la vie dans les villages ?

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Photographie I : Joueur de flûte bassari (cliché B.Ndong).

Introduction
Ce livre est l’aboutissement d’un travail de recherche de plusieurs années. Nous avons commencé l’étude des Bassari en 2001 alors que nous étions en stage à l’ARD (Agence de Recherche pour le Développement) de Tambacounda sur le Festival des ethnies minoritaires. Nous nous sommes tout d’abord intéressés aux différents aspects de la culture bassari et particulièrement aux masques qui nous ont toujours fascinés. Cela nous a conduits à assister à plusieurs cérémonies traditionnelles qui se déroulent en ville. Si les Bassari sont nombreux à Tambacounda, ville dont nous sommes nousmêmes originaires et où nous les avons régulièrement côtoyés, une meilleure connaissance de la culture bassari exige du chercheur qu’il se rende dans leur milieu d’origine. Cela nous a amenés en 2002, à nous rendre au pays bassari pour assister à la cérémonie traditionnelle qui symbolise le plus cette société : l’initiation. Ce premier voyage nous a permis de tisser des liens avec la population locale qui nous tenait informés des différentes dates des cycles rituels. L’enclavement du pays bassari peut être une cause de découragement pour un chercheur peu tenace. Nous avons ainsi très souvent dû effectuer certains trajets à pied pour rallier les différents villages. Nous avons toujours senti la nécessité de tisser des liens d’amitié et de confiance avec les personnes qui ont accepté de répondre à nos questions, qui nous ont accueillis chez elles et dont nous avons partagé la vie quotidienne. Nous nous sommes plongés dans leurs activités quotidiennes. Nous avons eu la chance de pouvoir établir de très bonnes relations avec les représentants des deux sexes, des jeunes mais aussi des personnes âgées et des chefs coutumiers, aussi bien au village qu’en ville. Au cours de toutes ces années, nous avons appris des Bassari que la vie reposait sur un système d’échanges permanents entre les humains, mais aussi entre les humains et les ancêtres qui peuplent le monde invisible et veillent sur la société.

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Chaque rite commence par un don ou une offrande. Rien n’est pris à la terre sans lui être rendu. C’est le principe même de la survie du groupe qui en dépend. Cela se traduit par un respect de la nature et par une prise de conscience de l’importance de l’écologie. Ils ne prélèvent de la nature que le minimum nécessaire pour leur survie. Le respect de l’environnement a conduit les Bassari à délimiter une zone inculte, propriété des génies. Pas même une feuille n’a été cueillie dans cette zone réservée. En plus de la nécessité de respecter la nature, les Bassari nous ont appris l’importance des rites de passage pour l’individu et la communauté. Les cérémonies qui marquent les différents passages de la naissance à la mort permettent à chacun de définir son rôle, sa place, ses prérogatives et forgent le sentiment d’appartenance au groupe. En admirant la culture de ce peuple, nous avons aussi compris les dangers que lui faisait courir la mondialisation. Face à la pression démographique, beaucoup sont obligés de tenter leur chance en ville pour satisfaire leurs besoins. Ceux qui trouvent un travail bien rémunéré finissent par s’y établir de façon durable. Beaucoup de traditions se diluent et risquent même de disparaitre à long terme. Puisse ce livre apporter aux générations futures un témoignage de la culture bassari.

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Chapitre I : La société bassari : principales caractéristiques A. Civilisation matérielle Les techniques de fabrication
Dans la société bassari, la division sexuelle est très nette et mérite d’être étudiée ; division non seulement physiologique mais aussi sociale. Les hommes et les femmes n'utilisent pas le même langage, n'ont pas les mêmes fonctions… Les hommes battent l'écorce, travaillent la fibre, le bois, le fer et le cuivre qui entrent dans la fabrication des instruments domestiques comme le couteau mais surtout des outils de chasse, principale activité des Bassari. L’écorce et la fibre entrent dans la confection de l’habillement des humains et des masques car jusqu’à une date très récente, les Bassari étaient « peu habillés ». Les hommes portaient un étui pénien en feuille de raphia tandis que les femmes portaient une ceinture en terre cuite appelée Bakolina qui leur servait de cache sexe. Les vanniers utilisent le bambou fendu des feuilles de rônier ou d'herbes pour la fabrication des nattes, des portes, des fibres, des clôtures, des cases, des ruches. Le bois entre dans la confection des toits des cases ou sert à la fabrication des lits. Les femmes pour leur part s'occupent de la poterie, du filage, des ornements…Grâce à la poterie, elles réalisent les grands récipients à eau devant servir à la fabrication de la bière. Le filage du coton permet la fabrication des fils, des cordonnets, notamment « ceux nécessaires à la confection des colliers, bracelets, coiffures, tabliers »1. Il n’existe pas de castes chez les Bassari. Cependant, il existe des spécialisations dans certains domaines comme la poterie, le cordage, la vannerie ou encore la forge et des domaines spécialement réservés aux hommes ou aux femmes.

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GIRARD Jean. op cit, p.75

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Concernant les techniques masculines, les Bassari sont réputés pour la qualité de leur vannerie. Selon la tradition orale, cette technique débuta avec le tressage de l’étui pénien confectionné avec des feuilles de raphia. Par la suite, ils ont inventé d’autres objets à caractère utilitaire. Les Bassari tressent des fourreaux pour leurs sabres de chasse, des paniers dans lesquels sont conservées les semences qui sont stockées dans les greniers. Les nattes en feuilles de rônier tressées sont très prisées par l’ensemble de leurs voisins mais aussi par les citadins. D’ailleurs beaucoup d’immigrés ont commencé par la fabrication des nattes ou karta avant de se tourner vers d’autres domaines à cause de la diminution des bambous et des raphias. Les nattes (karta) sont aussi utilisées pour la clôture des concessions tant en ville qu’au village. C’est le cas des paillassons qui leur servent de matelas ou des lits en bambou. Les Bassari fabriquent aussi des filtres de bières appelés Atyuf. C’est souvent un panier de bambou contenant une paille filtrante à l’intérieur. Vient ensuite le tissage qui est l’une des activités favorites des hommes qui utilisent l’écorce de différents arbres. Par exemple, l’écorce de l’arbre dénommé Apèz est utilisée pour la confection des costumes des masques. Pour l’obtenir, les classes d’âge des jeunes battent l’arbre avec de grosses pierres. Il est strictement interdit aux femmes de la toucher ou de la porter car elle est la propriété des masques. En cas de violation, la coupable risque la stérilité, voire la mort. Avec l’écorce de baobab, ils tissent des cordes utilisées pour confectionner des toits des cases. La paille déposée sur le toit est tissée et attachée à l’aide de ces cordes. Les frondes qui étaient utilisées comme armes de guerre et aujourd’hui pour chasser les animaux sont tissées avec des fibres. A côté du tissage, les Bassari travaillent aussi le fer. Même si ce n’est pas leur activité favorite, le travail du fer occupe une place importante dans leur vie, notamment pour la confection des outils de chasse, mais aussi pour les activités agricoles. Pour le travail métallurgique, y compris la bijouterie de cuivre ou d’aluminium, ils tiraient des minerais le fer dont ils avaient besoin. Mais aujourd’hui, ils achètent le métal : fer, aluminium qu’ils transforment en divers objets. Le plus souvent, il s’agit d’outils

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utilisés dans la vie de tous les jours comme les couteaux, les haches, les machettes, les sagaies, mais aussi d’instruments de cuisines comme les louches ou encore des marmites. Ils confectionnent aussi des bracelets, des ceintures, des anneaux de cuivre, des grelots portés par les danseurs lors des cérémonies. Avec la découverte de l’agriculture, les Bassari confectionnent les houes et creusoirs utilisés pour les activités agricoles. La forge traditionnelle est composée d’une enclume, d’un marteau, de tenailles et de soufflets. Contrairement à certains groupes ethniques, chez les Bassari, les forgerons ne constituent pas une caste. N’importe qui peut être forgeron et cela n’a rien de rabaissant chez eux. Même si les techniques se transmettent de père en fils, quelqu’un peut apprendre le métier en devenant un apprenti forgeron dès son jeune âge. A propos de la place des forgerons dans la société bassari, il faut noter qu’ils ne jouissent pas d’un statut spécial : ils ne sont ni honorés ni placés au bas de l’échelle sociale. Toutefois, ils sont réputés pour être de grands magiciens, de bons guérisseurs qui rendent un culte aux génies de la forge auxquels certains enfants malades sont confiés. La proximité du Parc National de Niokolo Koba (PNNK) a permis aux Bassari de se familiariser avec le travail du bois. En tant que chasseurs, leur armement primitif est composé d’un arc, de flèches et d’un coupe-coupe. Lors du combat initiatique, le néophyte dispose d’un armement semblable. Tous savent utiliser un arc qui est fait d’un morceau de bambou fendu, d’une corde constituée d’une lame de bambou enroulée autour du bois sur les deux extrémités. Le travail du bois touche aussi le domaine des outils agricoles. Le paysan fabrique lui-même le manche de sa houe avant de commander la lame auprès d’un forgeron. De même, les Bassari fabriquent des portes, des armatures de toitures pour leur habitat. Pour la fabrication des tam-tams sacrés, les Bassari utilisent des troncs d’arbres évidés « dans le cadre d’un rituel très dangereux »2. Ce sont les anciens qui donnent l’ordre aux initiés de sélectionner les troncs d’arbres nécessaires. Seuls les hommes
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GIRARD Jean, op.cit, p71.

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porteurs de peau de panthère, c'est-à-dire les responsables de la coutume des hommes, ont le droit d’abattre et de transporter le tronc dans la grotte où les tam-tams sont fabriqués loin des yeux des non-initiés. La fabrication des tam-tams sacrés nécessite le sacrifice d’une âme car les biyil convoitent le tam-tam et pour les contenter, il faut opérer un grand sacrifice. Ils distinguent deux séries de tambours sacrés. La première série est composée de cinq tam-tams d’initiation que les Bassari appellent batimb. La seconde série est composée de quatre tamtams du Père Caméléon dont on joue à l’occasion de la cérémonie d’O-mangaré’3. Les tam-tams initiatiques comprennent un grand tambour et d’autres tambourins. Tous les soirs, jusqu’à la fin de la fête de l’initiation, les jeunes battent les tam-tams sur la place du village. A la fin de la cérémonie, les tam-tams sont rangés dans la case collective des o-dug dont l’accès est strictement interdit aux noninitiés et aux femmes. Il arrive aussi que les Bassari les accrochent au sommet des grands arbres. Mais à cause des nombreux feux de brousse, les tam-tams sont souvent gardés dans les cases collectives. Le respect des techniques de fabrication est bien observé chez les Bassari. Entre les domaines de compétences des uns et des autres, il y a complémentarité. Les femmes ainsi occupent une place très importante dans la confection de certains matériaux. La femme bassari est connue pour ces deux activités que sont la poterie et le filage du coton. De même que les forgerons chez les hommes, les potières bassari ne constituent pas une caste. Elles ont le droit de se marier avec n’importe quel homme dans la société et les techniques de fabrication se transmettent de mère en fille. L’argile utilisée par les potières est disponible près des puits, des rizières, etc. Elle est transportée jusqu’au village où elle est séchée, pétrie, mouillée pour être prête à la transformation. Les femmes fabriquent aussi de très grandes jarres qui dépassent facilement un mètre de hauteur, ce qui les rend difficilement transportables. La
Nous reviendrons plus loin sur ce rite qui n’est célébré que dans quelques villages bassari.
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plupart du temps, elles servent de greniers car elles sont inattaquables par les termites. Un gigantesque couvercle de terre cuite assure la fermeture hermétique de la jarre. L’utilisation des vases en terre cuite appelés canaris est multiple. Ils s’en servent spécialement pour le mélange de la farine et de l’eau pour la bière et pour la fermentation de la bière. Il existe aussi des canaris qui servent à la préparation des repas, à la grillade du fonio et à la cuisson des pois de terre avant pilage, mais aussi des canaris dans lesquels on met de l’eau destinée à la consommation. L’avantage de ces canaris est qu’ils refroidissent l’eau et les débris se déposent au fond. La poterie bassari est moins diversifiée que celle des voisins Coniagui ou Bedik. Leurs canaris sont plus épais (la nourriture y cuit moins vite) mais plus solides. A côté de la poterie, le filage est une technique féminine très élaborée. Avec la découverte de l’agriculture et peut être même avant, les Bassari ont commencé à filer le coton. L’opération est effectuée avec une aiguille de bois effilée aux deux extrémités et introduite dans le sens de la longueur dans une boule d’argile cuite et percée en son centre. Avec le coton filé, les femmes fabriquent des habits et des tabliers mais aussi des bracelets, des colliers portés les jours de fête. Chez les Bassari, les cordonnets filés ont deux usages coutumiers essentiels. Lorsqu’une personne décède, ils servent à lier ensemble les deux grands orteils du défunt. Cette pratique se retrouve chez la quasi-totalité des différents groupes ethniques du Sénégal y compris chez les ethnies islamisées. L’autre usage des cordonnets est de ficeler le prépuce du jeune circoncis, pratique également commune à l’ensemble des groupes ethniques du Sénégal. Pourtant, les Bassari sont différents des autres ethnies du Sénégal. Malgré le milieu naturel hostile et enclavé dans lequel ils vivent, ils ont su développer des techniques bien élaborées pour en tirer profit.

La chasse
Elle a été l'occupation principale des hommes. L'équipement de chasse des Bassari a beaucoup évolué. De l'arc, il est passé au fusil de traite. Ils tiraient à l'arc les perdreaux, les singes, les antilopes,

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etc. On chassait pour se nourrir mais aussi pour le prestige. C'est un prestige social pour tout Bassari que de tuer un « animal d’honneur » : une panthère, un buffle, un éléphant, un lion. Il obtient ainsi pour lui et les membres de sa famille (sa femme, sa fille non mariée) le droit de porter un ornement flatteur. L’importance de la chasse pour les Bassari est visible dans le culte rendu aux Ancêtres avant le départ du chasseur. Avant de sortir de chez lui, il offre à l’hôtel sacrificiel « edash » une libation afin d’obtenir protection et chance. A son retour, il les remercie en déposant sur l’autel un morceau de viande afin qu’ils soient les premiers servis. La richesse de la faune les a amenés à développer des techniques adaptées pour chaque animal. Si la chasse au petit gibier se pratique seul, tuer un lion ou une hyène demande plus de maîtrise. C’est pourquoi pendant la retraite initiatique, les jeunes apprennent les différentes techniques de chasse car, elle s’accomplit seul ou en groupe sur plusieurs jours. Elle peut réunir l’ensemble des hommes d’une même classe d’âge, d’un quartier, d’un village, voire plusieurs villages. Aujourd’hui encore, certains hommes continuent de tirer à l’arc, mais le plus souvent, la chasse se fait à l’aide de fusils de traite. Les Bassari continuent aussi d’utiliser des piéges traditionnels comme les pièges à trébuchet. Les plus jeunes attrapent des oiseaux à la glu ou avec des lacets d’écorce. Ils tuent à l’arc les rats palmistes, les oiseaux et autres gibiers qu’ils grillent et mangent en brousse. Avec l’accroissement de la population et des champs, « les animaux ont reculé » nous disent les « vieux »4 Bassari. Aujourd’hui, il n’existe guère de gros gibier. Avec le braconnage, nous assistons à une raréfaction du gibier dans le Parc National de Niokolo Koba. Autrefois, les Bassari chassaient aux alentours de leurs carrés. Mais l’augmentation des superficies cultivables, l’intensification de la chasse avec le fusil et l’accroissement démographique font que le gibier se fait de plus en plus rare autour des villages. Cependant, en brousse, il reste encore très varié : on trouve des
Nous utiliserons souvent ce mot car, c’est le terme qu’ils utilisent pour parler des personnes âgées et cela n’a rien de péjoratif.
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