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Les Jains aujourd'hui dans le monde

De
302 pages
Les Jaïns sont adeptes d'une philosophie dont les origines remontent loin dans le temps , et sont restés longtemps confinés en Inde. Dans le milieu du XXè siècle, ils ont essaimé dans les cinq continents. Adeptes du respect de toute vie, les Jaïns sont des défenseurs rigoureux de la non-violence, de la tolérance, de l'entraide mutuelle, du contrôle permanent de soi; ils méritent de ne pas rester ignorés.
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LES JAÏNS AUJOURD'HUI DANS LE MONDE

@L'Hannatian,2003 ISBN: 2-7475-5354-X

Pierre Paul AMIEL

LES JAÏNS AUJOURD'HUI DANS LE MONDE

Qui sont-ils? Où vivent-ils? Quelle est leur histoire? Où sont leurs temples? Quels sont leurs rites?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

PRÉFACE

Mes activités professionnelles m'ont conduit à m'établir aux États-Unis, il y a plusieurs années déjà. Là, j'ai rencontré beaucoup de Jaïns qui souhaitaient, comme moi, conserver leur religion et continuer à observer leurs principes moraux et philosophiques traditionnels. A cette fin, nous avons créé plusieurs associations d'adeptes (une soixantaine actuellement) qui organisent la pratique du culte, construisent des temples, exercent des actions charitables, font des pèlerinages aux lieux sacrés de l'Inde, etc. Ces associations se sont unies au sein d'une fédération commune pour l'Amérique du nord, que nous avons appelée «JAINA» (Jaina Associations ln North America) et dont j'ai eu l'honneur de me voir confier la Présidence pendant quatre ans. C'est, en 1993, au cours d'une assemblée générale de la Fédération « JAINA » que Pierre Amiel m'a été présenté. Il était déjà en relations épistolaires suivies, depuis plusieurs années, avec Satish Kumar Jain, Secrétaire Général d'« Ahimsa International» à Delhi et avec l'éditeur-en-chef de la revue Jinamafijari au Canada. Invité par ce dernier à prendre part à nos travaux, Pierre Amielles a suivis avec beaucoup d'intérêt et a assisté, par la même occasion, à la cérémonie de l'installation de statues dans l'un de nos temples d'Amérique, cérémonie au cours de laquelle il a reçu personnellement la bénédiction d'un éminent Âcarya venu de l'Inde. Passionné depuis sa jeunesse par l'Inde et par sa spiritualité, Pierre Amiel s'est beaucoup intéressé aux religions de ce pays et tout naturellement au Jaïnisme. Il a approfondi ses connaissances en la matière, au cours de ses divers voyages, et en étudiant de nombreux ouvrages publiés en anglais, langue qu'il maîtrise et qui lui a ainsi bien facilité la tâche. Sa bibliothèque personnelle s'est

accrue, au cours des ans, de quantité de livres et de publications qui lui ont apporté de précieuses informations. Il a, également, noué de multiples contacts avec des adeptes, notamment en Inde, en Grande-Bretagne et en Amérique. Il a participé à divers groupes d'études et rédigé un certain nombre d'articles sur le Jaïnisme dans plusieurs revues spécialisées. En 1998, Pierre Amiel a fait paraître sa traduction du très intéressant ouvrage de Bool Chand sur la vie de Mahavïra. En 1999, était publiée sa traduction de l'excellent petit traité sur le Jaïnisme du Dr Vilas Sangave intitulé Aspects of Jaina Religion. Dans le présent volume, qui constitue le complément des deux précédents, Pierre Amiel présente aux lecteurs les Jaïns tels qu'ils sont, dans le monde, aujourd'hui. Ce livre est instructif, car les milieux francophones nous connaissent, jusqu'ici, assez peu. Il est, de plus, très utile car ses lecteurs auront un éclairage vivant et actuel sur les adeptes que nous sommes d'une tradition indienne très ancienne. Ils pourront se rendre compte que celle-ci est toujours bien vivante et hautement d'actualité en c,e début de XXIesiècle. En effet, en tant que Jaïns, nous demeurons des défenseurs inconditionnels de la vie, de l'environnement, du non-attachement excessif aux biens matériels, du contrôle de soi, de la maîtrise de 1'« ego », de la tolérance et de la non-violence. Bien que numériquement peu nombreux, de l'ordre de quelques millions en Inde, et de quelques centaines de mille ailleurs dans le monde, notre dogme est celui du respect de I'homme, des animaux, de la nature, de la vie en général, du progrès de I'humanité et de la paix. Notre longue histoire, nos livres sacrés, nos temples, parmi les plus beaux de l'Inde, nos règles de vie, nos rites, nos coutumes, l'influence que nous avons eue, et que nous continuons à avoir, dans de nombreux domaines, sont très bien présentés dans ce livre, facile à lire, bien documenté, et destiné à un large public. Je remercie vivement Pierre Amiel de son initiative et je souhaite que tous ceux qui liront les ouvrages qu'il a fait paraître dans sa langue maternelle nous connaîssent mieux et partagent, en particulier, ne serait-ce qu'un peu, nos points de vue sur le monde 6

actuel, afin que celui-ci soit plus humain, plus juste, et plus en harmonie avec les enseignements que nous avons reçus des nos grands Trrthankara, de ceux qui, par leur vie et par leur exemple, nous ont montré la Voie juste, celle des « Jina », des Vainqueurs.
Dr. Sulekh JAIN

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INTRODUCTION

Les Jaïns (adeptes du Jaïnisme) sont, d'une façon générale, peu ou mal connus des Français, à part quelques éminents spécialistes de l'Inde et des religions. Vraiment intéressé par leur découverte, au cours d'un voyage dans ce pays qui m'a mis en contact avec eux, je me suis mis à l'étude attentive de leur philosophie et de leur croyance. Passionné par cette tâche exaltante, que je poursuis depuis pas mal d'années, j'ai décidé de faire partager ce que je sais maintenant d'eux à tous ceux qui, comme moi, sont avides de savoir ce qu'il y a après notre vie terrestre et ce que d'autres en pensent depuis que I'humanité existe. A cette fin, j'ai fait paraître, grâce à la précieuse collaboration d'éminents érudits et de plusieurs de mes amis jaïns en Inde, en Grande-Bretagne et en Amérique du nord, les traductions de deux ouvrages, sur le sujet, sélectionnés pour leur caractère authentique et leur lecture facile pour des non-initiés. Le premier de ces livres, édité en 1998, intitulé Mahtivfra, le Grand Héros des Jaïns, a été écrit par Bool Chand et Sagarmal Jain, deux grands spécialistes de ce Maître spirituel indien. L'ouvrage est important car il retrace la vie et les enseignements de celui que les adeptes vénèrent comme leur 24e et ,dernier « TIrthankara », l'un des réalisateurs du « gué» (tfrtha) qui permet aux humains de franchir 1'« immense océan» des morts et des renaissances successives et de parvenir, un jour, au bonheur éternel. Comme d'autres, les Jaïns croient, en effet, aux transmigrations des âmes des êtres vivants après leur mort. Ils considèrent que, pour s'en « libérer », il faut suivre l'exemple des « TIrthankara » et, tout spécialement, les enseignements du dernier, Mahavïra, qui est né, en Inde, au Yle_ye siècles avant J.-C. et qui a prêché la religion des Jina, des « Vainqueurs ».

Le second livre, édité en 1999, a pour titre Le Jaïnisme, Philosophie et Religion de l'Inde. Son auteur, le Dr. Vilas Adinath Sangave est Directeur de recherches à l'Université indienne de Kolhapur. Éminent érudit, il a écrit plusieurs traités sur le sujet qui font autorité. Dans celui-là, il expose, de façon très claire, les principes fondamentaux du Jaïnisme et ce qui les distingue notamment de ceux de I'Hindouisme et du Bouddhisme. Le présent ouvrage ne revient pas sur les aspects théoriques et philosophiques de la tradition jaïne. Ils ont été largement détaillés dans les deux ci-dessus rappelés. Son but est de les compléter par un descriptif, aussi fidèle que possible, des Jaïns, laïcs et ascètes (moines et nonnes), tels qu'ils vivent aujourd'hui, en Inde et dans le monde, avec leurs activités quotidiennes, leurs rites, leurs observances religieuses, leurs aspirations... Ce qu'il convient de préciser, c'est qu'ils ne constituent pas une communauté monolithique, qu'ils ne partagent pas tous, exactement, la même doctrine, les mêmes croyances et, sur certains points, les mêmes pratiques, ce qui ne rend pas toujours la tâche facile. . . Pour parler d'eux, il faut tout d'abord essayer de retracer leur histoire, dont les origines ne sont pas connues de façon précise. Celle-ci se poursuit toujours, après avoir été marquée, à une certaine époque, par une période de splendeur, qualifiée d'« Âge d'or» du Jaïnisme. Cette histoire est brièvement contée dans le premier chapitre. Comme, au cours de leur existence, les Jaïns se sont scindés en deux branches, qui ont produit à leur tour plusieurs rameaux, nous décrivons, dans le deuxième chapitre, leur diversité actuelle. Nous faisons, dans le chapitre qui suit, un recensement des « Êtres» que ces adeptes vénèrent. Selon leur tradition, certains jouissent, au sommet de l'univers, d'un bonheur parfait, éternel, dans le « Siddha-Ioka », le lieu des âmes libérées du « samsara » (du cycle constant des morts et des renaissances). Certains résident dans les cieux (le monde supérieur), ce sont des «êtres célestes» qui peuvent dispenser des bienfaits. D'autres vivent dans le monde médian (le nôtre) où ils font d'immenses efforts pour libérer leur âme du «samsara» tant redouté. D'autres, enfin, sont dans les 10

enfers (le monde inférieur). Ce sont des «êtres diaboliques» qui s'infligent mutuellement, pendant des durées plus au moins longues, de terribles souffrances, afin d'expier les mauvaises actions qu'ils ont accomplies durant leurs vies antérieures. Les Jaïns les redoutent pour leurs influences néfastes possibles, à certaines occasions, sur les humains. Dans le quatrième chapitre, nous procédons à un rapide examen des nombreux textes sacrés, des livres dans lesquels les Jaïns ont consigné, au cours de divers conciles, les enseignements des Tïrthankara et, tout particulièrement, les règles à observer pour parvenir à la « libération» de leur âme après leur vie présente ou après une ou plusieurs autres. Pour exercer leur culte et manifester leur foi, plusieurs obédiences jaïnes ont édifié quantité de temples, en Inde. Elles en construisent toujours, notamment, depuis une cinquantaine d'années, dans divers autres pays où certaines de leurs communautés se sont constituées. Nous en faisons, dans le chapitre cinq, un inventaire assez complet, mais non exhaustif, tellement ils sont nombreux! Les uns sont de splendides chefs-d'œuvre, d'une extraordinaire beauté, les autres plus modestes. Ce relevé est le premier, détaillé et méthodique, publié en France. A n'en pas douter, il sera très utile aux amateurs d'art voyageant en Asie et dans les diverses contrées où vivent actuellement des fidèles de cette religion. Le sixième chapitre est consacré à la description de la vie des Jaïns laïcs, les plus nombreux. Le septième étudie leurs rites, leurs cultes principaux, leurs vénérations, leurs multiples fêtes et cérémonies. Le chapitre huit passe en revue un certain nombre de symboles, de «mandala », de «mantra », de «yantra », de «sutra », de prières et d'hymnes religieux jaïns qui ont une grande importance, tant pour les laïcs que pour les religieux. La «voie» suivie par les ascètes (moines et nonnes) des diverses obédiences jaïnes est résumée dans le neuvième chapitre. Celle-ci est rude, difficile. Elle exige une attention constante, sans faiblesse. Elle peut même conduire à l'abandon de la vie par le Il

jeûne absolu, sensé purifier l'âme de la souillure matérielle qui la maintient fortement, et pendant des durées plus ou moins longues, dans l'ignorance, l'imperfection, l'attachement et l'asservissement au monde. Le dixième et dernier chapitre met en lumière l'influence considérable que les Jaïns ont eue et ont toujours en Inde, malgré leur faible nombre dans ce vaste sous-continent, et celle qu'ils commencent à avoir dans d'autres pays, en un moment où la violence, qu'ils rejettent de façon inconditionnelle, s'étend dangereusement. Dans les annexes figurent, à titre documentaire, quelques expressions religieuses de ces adeptes, de courts extraits de leurs livres sacrés, un répertoire alphabétique de leurs temples cités dans le chapitre 5 (afin de permettre au lecteur de les localiser plus facilement), une petite bibliographie d'ouvrages récents sur le Jaïnisme, des adresses et des sites WEB très riches en informations, la plupart en langue anglaise, pour en savoir plus sur cette religion et sur ses pratiquants. Enfin, un petit glossaire reprend un certain nombre de mots sanscrits, employés dans le texte, avec leur signification et leur accentuation. J'espère que ce livre, et les deux qui l'ont précédé, permettront aux lecteurs francophones d'avoir des données intéressantes sur ces adeptes d'une religion et d'une philosophie jusqu'ici quasiment inconnues d'eux. Tous les Indiens ne sont pas des Hindous, des Musulmans, des Bouddhistes, des Chrétiens ou des Sikhs, sur lesquels bien des écrits ont été publiés. Il existe aussi, parmi eux, des Jaïns dont on a peu parlé, en France, jusqu'ici. Il n'y avait pas de raisons qu'ils ne soient vraiment connus, dans notre pays, que par un très petit nombre d'érudits! J'ai essayé, par ces publications, destinées à un large public, d'apporter ma modeste contribution à une information, sur eux, accessible à tout un chacun. Si j'y parviens, ce travail difficile, et d'assez longue haleine, n'aura pas été vain. J'adresse mes remerciements les plus sincères à tous ceux qui m'ont beaucoup aidé à réaliser et à faire paraître ces ouvrages, en particulier, savants, chercheurs, auteurs, éditeurs, photographes et 12

tout spécialement à Madame Colette Caillat, Membre de l'Institut, et à Madame Nalini Balbir, Professeur à la Sorbonne nouvelle, toutes deux éminentes spécialistes de la civilisation indienne, au Dr Vilas Sangave et à Pramoda Chitrabhanu, écrivains jaïns renommés, au Dr Sulekh Jain, Président honoraire de la Fédération JAINA, au Dr Natubhai Shah, Président de la Jain Academy, et à Shri Satish Kumar Jain, Secrétaire Général d'Ahimsa International. Un grand merci, aussi, à mes nombreux amis jaïns, dont le concours m'a été très utile, en particulier au Professeur Ramesh Chaturvedi, au Dr. Bhuvanendra Kumar, au Dr. Atul Shah, à MM Alkit Malde, Harish Shah et à bien d'autres!... Toute ma gratitude, également, à Marie-Claire, mon épouse, pour sa si patiente et si précieuse collaboration.
Pierre Paul AMIEL

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Note sur la prononciation

des termes sanscrits et hindis

Dans la transcription des mots sanscrits et hindis, l'alphabet latin utilise, pour noter certains phonèmes, des signes diacritiques sur et souscrits. Dans ce livre, nous n'avons pas procédé à une transcription systématique. Pour plus de détails, le lecteur peut se reporter à la note qui figure au début de l'ouvrage «Le Jaïnisme- Philosophie et religion de l'Inde» de Vilas Adinath Sangave. Rappelons que, dans ces langues, le signe «e» se prononce comme le « é » français, le « c » comme le « tch », le «j » comme le « dj », le « g » comme le « gu », le « u » comme le « ou » et que « bh », « ch », « dh », « gh », « kh » et « ph » indiquent l'aspiration de la consonne occlusive. Le graphème « au » se prononce « aou ». Par ailleurs: «a» indique un « a » long, «I» un « i » long et « ü » un « u » long. A titre d'exemples, on dira pour acarya : aatchaarya, pour jïva : djiiva, pour uttama: outtama, pour catur: tchatour, pour guru: gourou, pour gita: guita, pour samsara: samsaara, pour sadhu: saadhou, etc.
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Chapitre 1 LEUR LONGUE HISTOIRE
Pour faire une histoire complète des Jaïns, il faudrait pouvoir identifier le fondateur de leur religion. Or, selon eux, celle-ci est si ancienne, en Inde, qu'elle se perd dans la nuit des temps... Certains considèrent que MahavIra est à l'origine du Jaïnisme, mais ses adeptes le vénèrent comme le 24e et dernier d'une série de prophètes, qui sont apparus au cours du cycle de temps actuel, et qui ont été précédés, lors de multiples cycles antérieurs, par d'autres. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que Vardhamana, dit MahavIra « le Grand Héros », a vécu au VIeou ve siècle avant J.-C. et qu'il a réformé la religion que pratiquaient avant lui ses parents. Pour schématiser, nous diviserons cette histoire en trois périodes: avant MahavIra, de MahfivIra à la fin du XIXe siècle (époque à partir de laquelle le Jaïnisme a été reconnu en Occident comme spécifique) et de la fin du XIXesiècle à nos jours.

1. Avant Mahiivïra
Les Jaïns soutiennent que leur religion, comme l'univers dans son ensemble, a toujours existé et existera toujours. A cet égard, certains chercheurs, assez ouverts à cette conception, ont rapproché les images jaïnes de représentations pré ou proto-historiques!.

1Voir à ce sujet: Vilas Sangave dans son livre Aspects ofjaina religion; Henrich Zimmer dans Les philosophies de l'Inde; Alain Daniélou dans Histoire de l'Inde, et d'autres.

Les Jaïns affirment aussi que le temps est éternel et qu'il évolue, à l'image du balancier d'une horloge, de cycles ascendants (utsarpint) en cycles descendants (avasarpint), et inversement. Selon eux, chacun de ces cycles comprend six phases. Dans les cycles ascendants, les phases marquent un progrès grandissant, la vie sur terre est de plus en plus facile et heureuse, le bonheur augmente. Dans les cycles descendants, le phénomène contraire se manifeste. Nous serions actuellement, d'après les Jaïns, dans la cinquième phase d'un cycle descendant. Il aurait débuté 3 ans et 3 mois Y2 après la mort de Mahavïra qui aurait eu lieu, suivant la tradition de l'obédience dite «shvetambara », en 527 avant J.-C. Cette phase devrait durer 21 000 ans et être suivie d'une autre, pire encore, et de même longueur, avant qu'un nouveau cycle ascendant commence. Les humains se trouveraient ainsi, en ce moment, dans le monde entier, dans une longue période de déclin et de difficultés croissantes, d'où la nécessité pour eux de faire des efforts de plus en plus soutenus pour arriver à surmonter les difficultés et à libérer leur âme de la suite continue, inexorable, et très éprouvante, des transmigrations. Suivant la même croyance, tout au long de la première phase du cycle descendant dans lequel nous nous trouverions, les humains seraient longtemps restés dans un monde qui leur permettait de vivre sans grands efforts. Durant la seconde, la situation aurait commencé à se dégrader. Le phénomène se serait accentué au cours de la troisième. A la fin de celle-ci, ceux qui vivaient, à l'époque, auraient cherché de l'aide. Pour satisfaire leur demande, quatorze «Manu» (sortes de Messies) seraient successivement apparus. Lors de la phase actuelle, la situation s'étant encore détériorée, le fils du quatorzième «Manu », Nabhiraja, et de son épouse Marudevï, aurait enseigné aux hommes comment survivre dans ce milieu hostile. Il leur aurait appris les rudiments de la civilisation, notamment à cultiver la terre, à lire, à écrire, à compter, à construire des villages, à organiser leur vie en société. Ce fils s'appelait Rishabha (le Taureau, en sanscrit). Proclamé empereur de l'Inde et surnommé Âdinath (Premier Seigneur), il aurait eu une très nombreuse descendance, dont Bharata et Gomata. Ce Bharata aurait, à son tour, été empereur et aurait 16

donné, selon la tradition jaïne, son nom à l'Inde (Bhartitavarsha). Quant à Gomata, c'est l'un des plus grands saints vénérés par les Jaïns, sous le nom familier de Bahubali (le Très Vigoureux). Suivant la même croyance, Rishabha aurait vécu extrêmement longtemps, puis il se serait retiré du monde et il aurait mené une vie de renoncement total. Parvenu à l'omniscience (kevalajntina), il aurait prêché la religion de la non-violence absolue (ahimsti) et il serait ainsi devenu le premier «TIrthankara» du cycle de temps actuel. Il aurait atteint sa libération (moksha) sur le Mont Ashtapada, dans l'Himalaya. Après lui, 23 autres « Tïrthankara » seraient apparus successivement, la plupart au cours de l'ère que nous qualifions actuellement de «Préhistorique ». De ces 24 «Frayeurs de voie» tous les Jaïns vénèrent l'exemple et le souvenir. Ils ont pour noms: Rishabha, Ajita, Sambhava, Abhinandana, Sumati, Padmaprabha, Suparshva, Candraprabha, Pushpadanta, Shltala, Shreyamsa, Vasupüjya, Vimala, Ananta, Dharma, Shanti, Kunthu, Ara, Malli, Munisuvrata, Nami, Nemi, Parshva et Vardhamana dit Mahavlra. Nous ne possédons pas les dates de l'existence de ces grands bienfaiteurs, mis à part celles, quelque peu relatives, des deux derniers. Quant aux autres, certains pensent qu'il s'agirait de héros plus ou moins mythiques comme le sont Persée, Hermès, Thésée, Héraclès, etc. dans l'histoire de la Grèce antique. Il existe, cependant, de nombreuses représentations de chacun d'eux, certaines très anciennes, parfois mutilées ou partiellement effacées, d'autres plus récentes. Elles sont, en Inde, soit peintes, soit sculptées dans le roc, soit dressées en statues dans des temples ou à l'extérieur. Nous avons, aussi, des récits, plus ou moins stéréotypés, qui donnent leur taille, leur durée de vie, les noms de leurs parents ainsi que leurs lieux de naissance et de libération. Ces sites sont l'objet de vénérations et de pèlerinages particulièrement chers aux adeptes. Un certain nombre d'historiens jaïns font remonter l'existence de Nami, le 21e« TIrthankara », à 1400-1200 avant J.-C., de Nemi, le 22e, à 1200-1000 avant J.-C. et considèrent que ce dernier était le cousin du Krishna hindou. Parshva, le 23e, aurait vécu cent ans, de 17

877 à 777 avant J.-C. Il aurait été le fils du roi Ashvasena et de la reine Varna du royaume de Kashi (Bénarès). Après avoir renoncé au monde et adopté la vie de moine-errant, il aurait atteint, lui aussi, l'omniscience et largement propagé le Jaïnisme. Reconnu comme un «Tïrthankara », il serait parvenu à la libération sur le Mont Sammet Shikhar, aux environs de Gaya, dans l'État actuel du Bihar indien. Les écrits bouddhiques font, selon certains, référence à plusieurs de ces « Tïrthankara ». Les Jaïns, eux, sont souvent cités dans les textes brahmaniques et qualifiés de «Nirgrantha» (sans attaches) ou de «Shramana» (qui font des efforts) sous-entendu pour se libérer du « samsara », etc. Quant à en savoir plus sur ceux de cette période, sur leur nombre, sur leur localisation? Nous manquons d'informations précises. Dans le Kalpa-sütra, l'un des livres sacrés des Jaïns « shvetambara », il est toutefois mentionné l'existence de centaines de milliers d'adeptes, tant laïcs que religieux, durant la période allant de Rishabha à Parshva.

2. De Mahavira à la fin du XIXe siècle
Avec Mahavïra, une nouvelle page de l'histoire des Jaïns commence. Celui-ci, qualifié de dernier «Tïrthankara », a réellement existé. Il a été un grand réformateur de leur religion et un grand organisateur de leur communauté (sangha). Selon eux, il vécut 72 ans, de 599 à 527 avant J.-C. pour les Shvetambara, de 581 à 509 avant J.-C. pour les Digambara. Des historiens modernes contestent ces dates et pensent plutôt de 549 à 477 avant J.-C. D'après les écrits et les témoignages que nous possédons, c'était un contemporain, un peu plus âgé, de Siddhartha Gautama, le Buddha, lequel, suivant les mêmes calculs, serait né entre 540 et 558 avant J.-C. et mort environ 80 ans plus tard. Ils ne se seraient, toutefois, jamais rencontrés. Tous deux étaient d'origine princière, de la classe des «kshatriya». Tous deux ont renoncé au monde pour vivre une vie d'ascète et pour prêcher le détachement, la compassion et la paix. Ils se sont également, l'un et l'autre, élevés avec vigueur contre l'autorité des Brahmanes, le système des castes, et les sacrifices d'animaux. 18

Selon la légende, le Buddha aurait, au début de son renoncement au monde, pratiqué l'ascétisme jaïn, puis il aurait préféré une voie dite « moyenne ». Il aurait aussi divergé de MahavIra sur un certain nombre de points concernant, notamment, la nature de l'âme, le principe de l' « ahimsa », la pratique de la pénitence, etc. Des rivalités s'en seraient suivies entre adeptes. Goshala, le leader de la philosophie « ÂjIvika », aurait lui aussi vécu quelques années avec MahavIra, puis il s'en serait séparé et se serait autoproclamé « Trrthankara ». Les Jaïns ne reconnaissent toutefois absolument pas ce dernier comme étant des leurs. L'histoire de MahavIra figure dans le Kalpa-sütra shvetambara. Il y est écrit que c'était le fils du noble Siddhartha et de la reine Trishala et qu'il naquit à Kundapura (Kundagrama), un faubourg de la ville ancienne de Vaishali, non loin de la Patna moderne, dans l'État du Bihar. Il est dit, dans ce livre, considéré comme sacré par cette obédience, qu'il connut une jeunesse de luxe et de plaisirs puis qu'il se fit moine-errant, à l'exemple de Parshva, son prédécesseur, le 23e « Tïrthankara », que vénéraient ses parents et dont il avait suivi les enseignements. Après de très dures mortifications pour effacer le mauvais «karma» de ses vies antérieures, MahavIra serait parvenu à la connaissance absolue. Il prêcha alors le Jaïnisme, en le réformant sur deux points importants: il jugea que le détachement du monde exigeait la pratique de la nudité pour les moines, comme le font toujours aujourd'hui certains « sadhu» hindous, et il organisa la communauté en quatre ordres: des laïcs, des laïques, des moines et des nonnes. Il aurait atteint la libération (moksha) à Pava (la Pavapuri moderne) dans le district de Patna. Les Jaïns célèbrent, tous les ans, l'anniversaire de la naissance de ce grand Prophète, à l'occasion de la fête dite «MahavIr jayantI» et celle de sa libération du « samsara », lors de celle du « DivalI» ou « DipawalI » hindou. Ils comptent aussi les dates de leurs évènements importants à partir de l'année 527 avant J.-C., qui est pour les Shvetambara celle de sa mort. Ainsi, le 5 novembre 2002, le lendemain du jour de la nouvelle lune (iimavasyii) du mois lunaire indien de «kartika» (octobre/novembre), a commencé 19

l'année jaïne shvetambara (vIra nirvana samvat) 2529. Les Digambara penchent plutôt pour l'an 509 avant J.-C. pour ce qui est de la date de la mort de ce dernier Tïrthankara, d'où des divergences entre obédiences. Avec Mahavïra, le Jaïnisme prit un nouvel essor. Il vit augmenter le nombre de ses adeptes et son implantation s'accroître sensiblement. Le Kalpa-sutra fait état, à sa libération, de 159 000 laïcs, de 318 000 laïques, de 36 000 nonnes et de 14 000 moines jaïns. Devant cette croissance, il créa des groupes (gana) de moines, à la tête desquels il mit onze de ses principaux disciples (les Ganadhara), tous des Brahmanes convertis, dont neuf mourront avant lui. Candana se vit confier la responsabilité de l'important groupe de nonnes avec le titre de « Mère spirituelle» (Pravartinf). A la mort de Mahavïra, les deux «Ganadhara» qui vivaient encore, Indrabhüti Gautama et Sudharman, prirent successivement la direction de la communauté et répandirent oralement les enseignements du Maître. Selon la tradition jaïne, le successeur de Sudharman, l' Ârya Jambu, mourut trois ans et quelques mois après Mahavïra. Ce fut l'ultime omniscient (kevalin) et le dernier humain à parvenir à la libération. D'après cette même tradition, le monde passait, peu après, dans l'ère actuelle où les conditions sont trop mauvaises pour que l'on puisse parvenir à la connaissance parfaite et à la délivrance, sans avoir à renaître. Les enseignements de Mahavïra auraient été transmis, après sa mort, par une quinzaine de Patriarches (les Sthavira), dont la liste figure dans le Kalpa-sutra, cela jusqu'à l'Ârya Vajra. Leur histoire est rapportée par le Grand Maître Hemacandra (XIe-XIIesiècles) dans son livre intitulé Sthaviravalicaritra qui a été traduit en anglais par R. Fynes et publié, en 1998, sous le titre The Lives of the Jain EIders, par Oxford University Press à New York. Les préceptes de Mahavïra auraient été consignés dans 14 traités, dits Purva (premiers) livres sacrés, divisés en 12 Anga (parties ou membres), et transmis oralement de Maîtres à élèves jusqu'à Bhadrabahu. Ces Maîtres sont ainsi appelés les « Shrutakevalin » (ceux qui avaient une connaissance parfaite des enseignements révélés). 20

Sous le règne de l'empereur Candragupta Maurya (322-288 avant J.-C.), la communauté des moines jaïns du nord de l'Inde était dirigée par l' Âcarya Bhadrabahu. Selon une version, celui-ci aurait décidé d'aller méditer au Népal et laissé la direction des moines à l' Âcarya Sthl1labhadra. Selon une autre, redoutant une grande famine dans le nord du pays, il serait descendu dans le sud (où se trouvaient, sans doute, d'autres communautés), avec 12 000 moines et l'empereur Candragupta qu'il avait converti au Jaïnisme. Ces moines restèrent douze ans à Shravana Belgola (le lac blanc des ascètes), dans le Karnataka actuel. Pendant leur absence, Sthl1labhadra aurait décidé, vers l'an 312 avant J.C, de réunir un concile à Pataliputra (à l'époque capitale du Magadha) dans l'Etat du Bihar actuel, pour faire la recension de la doctrine, dont la mémoire exacte paraissait peu à peu se perdre. Lorsque les ascètes du sud revinrent dans le nord du pays, sans Bhadrabahu et sans l'empereur Candragupta, qui auraient tous les deux, entre temps, pratiqué le rite jaïn de la mort par le jeûne absolu (sallekhana), ils constatèrent que les moines qui étaient restés avaient abandonné la nudité, prêchée pour eux par MahavIra. De plus, ils contestèrent la recension écrite des enseignements qui avait été effectuée en leur absence. Ces faits, et quelques divergences de vues entre groupes d'ascètes, déjà à l'origine de sept «petits schismes », en produisirent un «grand », vers les années 79-81, alors que Vajrasena était à la tête de la communauté. Ce « Grand Schisme» provoqua l'éclatement définitif du Jaïnisme en deux sections majeures distinctes, celle des moines dits « vêtus de ciel» (digambara), c'est-à-dire nus, et celle des moines dits «vêtus de blanc» (shvetambara)). Quant aux laïcs, les uns suivaient les moines «digambara », les autres les moines « shvetambara ». A partir de là, les deux obédiences jaïnes se développèrent de façon plus ou moins indépendante. Le roi Kharavela du Kalinga (l'important territoire de l'Inde ancienne correspondant à l'Orissa moderne), converti au Jaïnisme et devenu moine, aurait déjà tenté à son époque, milieu du lIe siècle avant J.C., un rapprochement des points de vue entre chefs religieux, mais il n'y serait pas parvenu. 21

Pour des raisons économiques, de nombreuses implantations d'adeptes se produisaient le long des deux principales routes du commerce indien. L'une d'elles faisait de Mathura, au nord-ouest d'Agra (dans l'Uttar Pradesh actuel), un centre jaïn important, autour du grand « stl1pa » qui existe toujours, non loin duquel ont été retrouvés de nombreux vestiges de grottes, d'inscriptions et de statues de «Tïrthankara». C'est là que, selon leur tradition, les Digambara auraient décidé, vers l'an 156, sous la présidence de Pushpadanta, de rédiger leur canon comprenant des traités de ce dernier et de deux autres Maîtres: Bhl1tabali et Dharasena. Ils devaient, plus tard, y ajouter ou y substituer des ouvrages d'autres penseurs tels que: Umasvati (Umaswami), Kundakunda, Vattakera, Jinasena etc. Les Shvetambara réunissaient, de leur côté, deux conciles, l'un à Mathura, vers 340, sous la présidence de Skandila, l'autre à Valabhi (dans le Gujarat actuel), sous la présidence de Nagarjuna. Vers 453, ils en tenaient un nouveau, encore à Valabhi, présidé par l'Âcarya Devardhiganin, qui mettait définitivement au point leur canon et qui reconnaissait également la valeur du «Traité des réalités» (Tattvartha-sütra) d'Umasvati, comme l'avaient fait, à de menus détails près, les Digambara. Malgré leurs divisions, les Jaïns bénéficièrent, pendant plusieurs siècles, du soutien d'un grand nombre de rois et de gouvernants. On relèvera, en particulier, le patronage des dynasties Shaishunaga, Nanda, Maurya dans le Bihar, Kharavela dans l'Orissa, des Shurasena, de l'empereur Ashoka, de son petit-fils Samprati (qui pensa un moment faire du Jaïnisme la religion d'Etat de l'Inde), des Kadamba, Ganga, Chalukya, Rashtraknta, Hoysala, Kalachuri, Santara, Kongalva, Ratta dans le Karnataka, et de bien d'autres, dans le nord, l'ouest et le sud du pays2. Sous le règne des Rashtraknta (IXe siècles) des grottes jaïnes _xe étaient creusées à Ellora, dans le Maharashtra, à l'exemple de

2 Voir à ce sujet l'ouvrage

de Vilas Sangave, Aspects of Jaina religion. 22

celles nombreuses existant dans le Tamil Nadu3. Vers la même période, de grands temples remplaçaient ceux initialement construits en bois, tel celui de Humcha. En 981, Camundaraya, ministre du roi Rajamalla, faisait sculpter la statue colossale de Bahubali, à Shravana Belgola, dans le Kamataka. Au XIIesiècle, le grand Hemacandra convertissait au Jaïnisme le roi Kumarapala, au Gujarat. Vastupala, ministre du roi Vïradhavala faisait bâtir les grands temples du Mont Gimar, au Saurashtra. Son jeune frère, Tejapala, faisait réaliser, en 1231, sur le Mont Abu, le magnifique temple de « Luna Vasahi» dédié à Nemi, auprès de celui dit « Vimal Vasahi » dédié à Adinath, érigé par Vimal Shah, ministre du roi Bhïmadeva, de la dynastie des Solanki, etc. Cette époque était, à l'évidence, la plus brillante de l'histoire du Jaïnisme, en Inde. Les adeptes la qualifient d' « Âge d'or », cela à juste titre! Au cours des XIIeet XIIIesiècles, on constatait, dans le sud, un déclin des Digambara en raison, notamment, du nombre grandissant de fidèles shivaïtes et vishnuïtes hindous. La communauté des Shvetambara décroissait également, dans le nord, du fait des grandes incursions et persécutions des envahisseurs musulmans, qui procédaient à la destruction de temples, à la mise à mort d'ascètes, à la mutilation de statues4. Certains empereurs moghols se montraient, par contre, assez bien disposés envers les Jaïns, tel Akbar (1556-1605), qui interdit, en 1583, l'abattage d'animaux pendant les fêtes de « Paryushan ». Il en fut de même, en 1610, de Jahangïr. Dans le Rajasthan, on voyait encore des Jaïns occuper des postes élevés de ministres et de généraux. Néanmoins, l'Hindouisme et l'Islam progressaient
3 Voir le livre Jainism in Tamil Nadu du Dr A. Ekambaranathan, publié en 1996 par Jain Humanities Press. 4 Tel fut le cas, au XIe siècle, de Mahmûd de Ghazni, au XIIe de Muhammad de Ghur, au XIVe de Muhamad Tughluq et de certains empereurs moghols du XVIe au XVIIIesiècles. Les Huns les avaient précédés, dans le nord, de 500 à 540 avant J.-C. et Alexandre le Grand en 326 avant J.-C. 23

largement. Le Bouddhisme, quant à lui, disparaissait de l'Inde, au XIIesiècle, pour fleurir dans plusieurs autres pays d' Asie5. Face aux deux religions qui prenaient de plus en plus d'influence dans le sous-continent indien, les Jaïns parvenaient à se maintenir, en composant avec les Hindous, notamment, en acceptant le concours de prêtres brahmanes pour l'exécution de certains rites, tel celui du mariage «shvetambara» ou en partageant avec eux certains temples, certaines coutumes, certaines « déités ». Malheureusement, ils ne parvenaient toujours pas à s'unir et, sous l'influence de l'Islam, et pour d'autres raisons que nous énumèrerons plus loin, de nouvelles divergences de vues provoquèrent la création de plusieurs rameaux au sein des deux grandes branches des Shvetambara et des Digambara. Nous verrons, dans le chapitre suivant, ces rameaux avec leurs dates d'apparitions et leurs caractéristiques essentielles. Chez les Digambara, des différences de pratiques et de

coutumes existaient, dès le ye siècle, entre communautés (sangha)

telles que «mula sangha» (ordre originel), «kashta sangha », «mathura sangha », «yapanïya sangha », «dravida sangha », et entre groupes (gana) tels que «nandi gana », «sena gana », « simha gana » etc. Chez les Shvetambara, les divisions en sections (gaccha) et en branches (shtikha), sous l'autorité de « Suri », se multipliaient jusqu'à atteindre, selon certains, 83 sections différentes. Les principales avaient pour nom: « tapa gaccha », « kharatara gaccha », «pl1mima gaccha », «sagara gaccha », «upakesha gaccha », « antacala gaccha » etc, chacune avec ses particularités. Des communautés nouvelles se créaient qui s'opposaient à certaines pratiques telles que: la vénération de statues, le culte et la résidence des moines dans des temples ou des monastères, l'interprétation de divers textes sacrés, l'autorité de certains chefs religieux (Bhattaraka, notamment), etc. Il en résultait, au cours des
5 Les Bouddhistes, chassés du Tibet, sont revenus en Inde, au milieu du xxe siècle, avec leur Dalaï-Lama. 24

ans, l'apparition de fractionnements majeurs et mineurs, tant chez les Digambara que chez les Shvetambara, qui venaient s'ajouter aux différences de naissance (jtiti), de parenté (gotra), d'origine locale, de profession, d'activité. Ils aboutissaient à la constitution de « castes» et de « sous-castes» religieuses qui existent toujours, en Inde, avec leurs exclusions de commensalité, de mariage, etc. Ces fractionnements, ajoutés aux faits que les Jaïns n'ont jamais effectué de prosélytisme et que leurs Maîtres spirituels s'interdisaient, jusqu'à un passé récent, de se déplacer sur de longues distances et d'emprunter les moyens de transports modernes (auto, bus, train, avion) afin de ne pas tuer des vies animales, ont beaucoup nui à leur développement, en déphasage total avec les autres religions. De plus, suite aux persécutions dont ils ont été l'objet, à différentes périodes de 1'histoire de l'Inde, les Jaïns se sont, souvent, fait passer pour des Hindous. Le cas est notamment constaté lors des recensements officiels successifs dans le pays. Les adeptes se sont mis à pratiquer le culte chez eux, et certains continuent, depuis, à le faire. Ils ont aussi longtemps tenu cachés leurs manuscrits, de peur de se les faire dérober ou brûler. Tous ces éléments, joints au fait qu'il n'est pas très facile, pour des personnes ignorant les subtilités religieuses, de faire la différence, dans les temples et les statues, entre Hindouisme, Bouddhisme et Jaïnisme, ont été des causes, en Occident, d'ignorances, d'amalgames et de confusions entre ces trois grandes religions d'origine indienne. 3. De la fin du XIXe siècle à nos jours Un ensemble de facteurs allait, à partir de la fin du XIXesiècle, donner au Jaïnisme une juste place, dans les milieux universitaires occidentaux. Tout d'abord, un certain nombre de savants allemands, suisses et français effectuaient des recherches, en Inde, qui aboutissaient à la reconnaissance de cette croyance comme spécifique. Ces savants ont pour noms: Ernst Leumann, Albrecht Weber, Georg Buhler, Walther Schubring, Helmut Von Glasenapp, etc. 25

Hermann Jacobi (1850-1927) prouvait magistralement l'indépendance du Jaïnisme, généralement considéré jusque-là comme une branche de l'Hindouisme ou du Bouddhisme. Sa démonstration était publiée, en 1879, dans son édition du Kalpasutra de Bhadrabahu et, en 1884, dans l'introduction de ses traductions en langue anglaise de ce livre sacré et de l' Acarangasutra (volume 22 des Sacred Books of the East, collection dirigée par Max Müller). Il ajoutait, en 1894, dans la même série (volume 45), ses traductions en langue anglaise de l' Uttartidhyayana-sutra et du Sutrakrittinga-sutra, autres traités essentiels du canon shvetambara. Des progrès importants dans la connaissance du Jaïnisme se réalisaient, en Occident, grâce aux contributions de deux Maîtres jaïns érudits, Vijayadharma Süri et Vijayananda Süri qui ouvraient leurs bibliothèques aux chercheurs et qui leur fournissaient des informations sur le contenu exact de la doctrine. Armand Guérinot publiait, en 1906, son Essai de bibliographie djaïna, en 1908 son Répertoire d'épigraphie djaïna et, en 1926, son livre de synthèse La religion djaïna, histoire, doctrine, culte, coutumes, institutions. Ce dernier ouvrage a un peu vieilli, mais il est à retenir parmi les premiers, d'ordre général, publiés en français, sur le sujet. De nombreux traités et commentaires, édités en Inde, écrits par des historiens, des chercheurs, des professeurs, des pandits, des moines et des laïcs souvent très modestes autant que très érudits, étaient traduits en allemand, en anglais, en français, en japonais. A mentionner, parmi tant d'autres, les brillants exposés et ouvrages de Ludwig Alsdorf, d'Ernest Bender, de Maurice Bloomfield, de William Brown, de Madame Colette Caillat, de Jozef Deleu, d'Eberhard Fischer, de Madame Adeheid Mette, de R.Williams, de Paul Dundas, de John Cort, de Madame Nalini Balbir, etc6.

6 Voir à ce sujet une longue bibliographie d'auteurs, publiée en 1990 par P.S Jaini, dans son livre The Jaina Path of Purification, édité par Motilal Banarsidass à Delhi. 26

Un autre élément très important de la connaissance du Jaïnisme en Occident a été la participation à sa diffusion de plusieurs de ses leaders religieux. L'Âcarya Vijayananda, déjà cité, invité en septembre 1893 au Parlement des religions du monde à Chicago (Etats-Unis), se faisait représenter par un jeune adepte. Ce délégué, Virchand Raghav Gandhi, intervint dans les débats de façon très remarquée. Il suscita l'intérêt des participants à ce grand colloque mondial qui décidaient de compter, désormais, le Jaïnisme parmi les grandes religions du monde. Depuis, d'éminents Jaïns participent, régulièrement, aux conférences inter-religieuses et ils y exposent leurs grands principes traditionnels de non-violence, de respect de toute vie, de protection de la nature, de tolérance, d'entraide mutuelle et de paix. Une autre raison majeure du développement et de la connaissance du Jaïnisme a été, à partir du milieu du xxe siècle, l'émigration, dans divers pays, de nombreuses familles indiennes adeptes de cette foi. Des communautés de Jaïns laïcs faisaient souche, en 1950, en Grande-Bretagne et, à partir des années 60, au Canada et aux Etats-Unis. Il en était de même dans certains pays d'Afrique. Les implantations en Amérique et au Royaume-Uni s'accéléraient, après le départ de nombreux Indiens du Kenya et de Tanzanie dû aux événements tragiques de 1967-68 dans ces contrées, et de 1971 en Ouganda. En 1975, un moine jaïn, Gurudev Chitrabhanu, venait pour la première fois en Occident. Il créa, à New York, le Jain Meditation International Centre et contribua largement à l'implantation de communautés aux États-Unis. En 1981 se tenait, également à New York, une conférence mondiale sur le Jaïnisme. La même année, les communautés jaïnes d'Amérique du nord se regroupaient au sein des Jain Associations ln North America (JAINA). En Grande-Bretagne se constituait la Société Jain Sarna} Europe qui réalisait un magnifique centre religieux, avec temple, bibliothèque et locaux annexes, à Leicester. En 1983, avait lieu à Londres une autre conférence mondiale sur le Jaïnisme. La même année, l'Acarya Sushil Kumar se déplaçait aux États-Unis pour fonder à Blairstown (New Jersey) 27

l'ashram jaïn Siddhachalam. Parallèlement, les Jaïns d'Amérique entreprenaient la construction de temples au Canada et aux ÉtatsUnis sur le modèle de ceux existant en Inde. En 1990, le Dr L.M. Singhvi, fervent Jaïn, était nommé High Commissioner de l'Inde auprès du Royaume-Uni. Le 23 octobre de la même année, à Londres, une délégation conduite par le Dr Singhvi présentait au Prince Philip, en sa qualité de Président international du World Wide Fund for Nature, la Déclarationjaïne sur la nature. En 1993, se rassemblait à Pittsburgh (États-Unis) une grande convention des Jaïns d'Amérique, à laquelle j'avais l'honneur d'être invité à participer et à prendre la parole. Cette convention se tenait en présence de l'Âcarya Sushil Kumar, de Gurudev Chitrabhanu, de Muni Roop Chand, de Muni Jinchandra, de Swasti Shri Devendrakirti, du Bhattaraka de Humcha, de Swami Shri Luxisainji, du Bhattaraka de Kolhapur, tous venus de l'Indè pour apporter leur bénédiction et leur soutien aux adeptes occidentaux. Ces conventions ont lieu tous les deux ans avec un succès grandissant. Celle de 2001 a réuni à Chicago plusieurs milliers d'adeptes. En 1995, une délégation de Jaïns était reçue au Vatican, par le pape Jean-Paul II, dans le cadre du dialogue inter-religieux. Parallèlement, se créaient dans le monde des institutions

destinées à faire mieux connaître le Jaïnisme, avec la publication
de périodiques en langue anglaise, tels que Ahimsa Voice, The Jain, Jinamafijari, Jain Journal, Jain Digest, Young Jains, Jain Spirit7. En 2001, le 2 600e anniversaire de la naissance de Mahavïra était célébré avec éclat en Inde et dans les divers pays du monde où existent des communautés.

7 Noter, également, l'institution en 1992 de la Jain Academy à Londres pour développer l'étude du Jaïnisme, promouvoir et répandre ses valeurs sur les plans scolaire, universitaire, culturel et spirituel. 28

En 2005 aura lieu, à Shravana-Belgola, le grand « Mahamastakabisheka» de la statue de Bahubali qui, tous les douze ans, réunit pendant plusieurs jours des milliers de fidèles dans un élan de ferveur très spectaculaire. Comme on peut le voir, le Jaïnisme est loin d'être une religion qui se meurt. Elle se maintient vivante, en Inde, et elle se développe largement au-delà, avec la volonté de ses adeptes de défendre et de propager les grands principes qui font sa grandeur. Les Jaïns estiment leur nombre à 7 ou 8 millions en Inde et à près de 200 000 en dehors. C'est peu, eu égard à la population mondiale, mais c'est loin d'être négligeable pour des hommes et des femmes qui sont exemplaires et qui prêchent des valeurs éternelles,. En Inde, les Jaïns sont très minoritaires par rapport à la population du pays, mais ils brillent par les magnifiques temples que des générations de mécènes ont érigés dans tout le souscontinent, par leurs activités importantes sur les plans économique, commercial, intellectuel, par la rigueur de leurs ascètes, et par l'exemple qu'ils donnent au monde d'une vie empreinte d'une profonde spiritualité, d'une grande tolérance et d'une extrême nonviolence. En dehors de l'Inde, les communautés jaïnes sont constituées de familles dont le chef et les enfants adultes travaillent dans le commerce, la banque, la joaillerie, l'industrie, les professions libérales, dans tout ce qui ne présente pas, à leurs yeux, un caractère répréhensible, comme la boucherie, l'abattage d'animaux, le tannage du cuir et des peaux, la vente d'alcool, de vin, etc. Ils vivent en Grande-Bretagne principalement à Londres et à Leicester, aux États-Unis à Boston, Dallas, Detroit, Cincinnati, Houston, Los Angeles, New York, Pittsburgh, Washington, etc. au Canada à Toronto, Mississauga, etc. Là, ils sont parfaitement intégrés. Il existe également plusieurs communautés en Europe, notamment en Belgique, où un temple a été récemment inauguré à Anvers, en Allemagne, aux Pays-Bas. Quelques familles vivent aussi en France, notamment à Paris et en province, où elles pratiquent le culte, chez elles, sans faire de prosélytisme. Il y a, également, des Jaïns en Afrique orientale et du sud, en Australie, 29

au Japon, au Népal, en Malaisie, à Singapour, en Thaïlande, en Nouvelle Zélande etc. Ceux qui ont émigré de l'Inde tiennent à garder leurs principes et leur foi. Ils aiment se rendre, régulièrement aux lieux de leurs origines, pour retrouver leurs racines, pour faire des pèlerinages, pour revoir leurs ascètes dont ils sont séparés par la distance, pour écouter leurs enseignements et pour raviver leur appartenance à une grande philosophie et à une grande tradition. On trouve, en Inde, des Jaïns pratiquement dans tous les Etats. Par ordre décroissant, on citera le Maharashtra, le Rajasthan, le Gujarat, le Madya Pradesh, le Kamataka, l'Uttar Pradesh, le Tamil Nadu, Delhi, etc. Les Digambara sont plus nombreux dans le sud, les Shvetambara dans le nord. Les laïcs sont agriculteurs, dans les secteurs ruraux. Dans les zones urbaines, ils exercent des activités économiques plus orientées vers le commerce, les affaires, les professions libérales ou indépendantes. Certains sont très riches et participent activement à des dons et à des œuvres humanitaires. Ils procurent la nourriture et l'hébergement aux ascètes, particulièrement durant la mousson, où ceux-ci, pendant trois à quatre mois, arrêtent leurs vies errantes. Ils pourvoient à l'entretien des sanctuaires et des monastères dans certaines obédiences, notamment digambara. Les Âcarya s'occupent activement des communautés de moines et de nonnes, font des conférences, écrivent des ouvrages de doctrine, participent à des pèlerinages, procèdent à des consécrations de temples, à des initiations de moines et de nonnes, etc. Dans l'ensemble, les ascètes jaïns qui vivent en Inde sont assez conservateurs et rigoristes. Ils restent attachés à leurs traditions et font peu d'efforts pour aplanir les divisions entre obédiences. Certains laïcs paraissent plus ouverts. Ils ont le souci que leurs enfants ne perdent pas leur foi, dans un sous-continent en pleine mutation. Ce caractère est encore plus perceptible dans les autres pays où vivent des communautés. Dans ce but, des associations, telles que Young Jains, ont été créées pour les jeunes adeptes, notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Kenya. Elles organisent des rassemblements, des manifestations religieuses, des 30