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Les meilleurs amis de la psychanalyse

De
142 pages
La psychanalyse s'est faite au milieu des guerres. Les psychanalystes se disputent avec des mots de guerre. Ils doivent aussi s'occuper de la traduction. De se traduire pour mieux se comprendre. Des débats belliqueux existent autour des traductions, avec des gloires, des vanités, des malheurs et des anathèmes. Aussi du bonheur et de la poésie. Sept analystes britanniques racontent ici leur manière de résoudre leurs conflits.
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Du même auteur www.pradodeoliveira.org
Les pires ennemis de la psychanalyse Montréal, Liber, 2009. Freud et Schreber, les sources écrites du délire, entre psychose et culture Toulouse, Érès, 1997. Organisateur Towards a postanalytical vieux of the Schreber case New York, SUNY, 1988. Schreber et la paranoïa : le meurtre d’âme Paris, L’Harmattan, 1996. Transmission et secret Le Coq-Héron, Toulouse, Érès, 2002. Traducteur Le cas Schreber, contributions psychanalytiques de langue anglaise Paris, Presses universitaires de France, 1979. Les Controverses entre Anna Freud et Melanie Klein Paris, Presses universitaires de France, 1996. Participations « Le contre–transfert, un exemple : le débat sur la psychanalyse et la pédagogie entre Anna Freud et Melanie Klein » L’Enfant et sa famille : entre pédagogie et psychanalyse Toulouse, Érès, 1997. « Sublimation et symbolisation : retrouvailles et fêtes » La fête de famille In Press Éditions, 1998. « Le contre-transfert et les origines de la technique analytique » Les femmes dans l'histoire de la psychanalyse Le Bouscat, L'Esprit du Temps, 1999. « On autism, schizophrenia and paranoia in children : the case of little Jeremy » A language for psychosis : the psychoanalysis of psychotic states Londres, Whurr Books, 2001.

Liminaire Ce livre prend source dans la traduction des Controverses entre Anna Freud et Melanie Klein, publiée aux Presses universitaires de France, en 1996. À l’époque, leur traducteur, auteur du présent ouvrage, signalait que ce titre inadéquat recouvrait des conflits d’une autre ampleur, issus des contradictions de Freud et des premiers psychanalystes sur la formation et l’institution psychanalytiques. En effet, il est impossible de concilier « attention flottante », « précision chirurgicale », transmission et institution dans le domaine. À partir de cette traduction des Controverses, vint au jour, Les pires ennemis de la psychanalyse : contribution à l’histoire de la critique interne, dont le titre aurait gagné à être précisément L’horreur de la psychanalyse, comme l’a suggéré notre ami, Jacques Sédat. Car la formation et l’institution psychanalytiques constituent les domaines où échoue cette libre association. Dans ce livre, l’auteur étudie de manière minutieuse les critiques faites à la transmission de la psychanalyse et à son institution dans leur histoire. Deux longs articles, dont un inédit, résument et apportent une contribution fraîche à la compréhension des Controverses. Contribution à l’histoire de la critique interne est un sous-titre qui fait référence aux luttes politiques qui ont succédé à la prise du pouvoir par le parti bolchevik en Russie. En quelque sorte, ce titre de « pires ennemis » est un hommage posthume à Pierre Fédida. Questionné au sujet de l’existence des ennemis de la psychanalyse, notre ami de toujours a eu le courage de répondre : « Les pires ennemis de la psychanalyse se trouvent dans la maison des psychanalystes, parmi nous. » Les pires ennemis de la psychanalyse : contribution à l’histoire de la critique interne, a connu un destin curieux, lié aux avatars des confusions entre institutions psychanalytiques et maisons d’édition. Il a été accepté dans une collection dirigée par un collègue d’une association psychanalytique de France pour une publication en 2009. À la lecture de son dernier chapitre, ce collègue a changé d’avis, communiquant son refus de poursuivre son travail éditorial à l’auteur. En même temps qu’il le faisait, il transmettait le manuscrit pour fabrication à notre maison d’édition, L’Harmattan, ce qui n’a été découvert qu’à l’occasion du livre actuel, Les meilleurs amis de la psychanalyse. Il s’agît sans doute des suites de cette même ambivalence si présente dans certaines institutions. En effet, en 1986, lorsque j’ai présenté ma candidature en tant que membre de l’association en question, celle-ci a été retenue par six votes favorables contre trois votes défavorables. Une trentaine de personnes se sont abstenues. En démocratie, ce résultat correspond à une élection. Parfois, l’association psychanalytique a partagé un point commun avec certaines universités : celui de considérer un vote blanc ou une abstention

comme vote négatif. C’est une pratique curieuse, dont le caractère démocratique est contestable. C’est une pratique sans fondement, qui rend impossible toute innovation ou transformation importante. En l’occurrence, des membres titulaires ayant participé à ce vote ont témoigné du déchaînement de violence : renversement d’une décision majoritaire à l’ombre de l’instauration d’une dynamique inamicale dans la vie institutionnelle, liée à l’ancienne ambivalence envers les analystes en formation. L’ambivalence a été signalée par un Reik ou un Balint. Les votes valent ce qu’ils expriment et rien d’autre. La correction est toujours un geste amical. Les meilleurs amis de la psychanalyse sont certainement ceux qui la fréquentent, patients, psychanalystes, mais aussi éditeurs, libraires, bibliothécaires, centres de santé et ainsi de suite. Il est évident que, dans son existence, la psychanalyse a compté bien plus d’amis que d’ennemis. Ceux-ci, sauf exceptions nationales temporaires, n’ont jamais été bien méchants. Ceux qui crient « au loup » veulent fuir le débat d’idées ou, comme dans la fable, cherchent à attirer l’attention. L’ami de la psychanalyse est un titre lié à Bleuler, déjà critique de l’habitude de Freud de se plaindre de persécutions imaginaires. Les meilleurs amis de la psychanalyse présente un moment important de l’histoire de cette discipline, quand des psychanalystes essaient de dépasser les traumatismes inauguraux de la psychanalyse au moyen d’échanges francs. Il gagne à être lu en parallèle aux livres déjà mentionnés, car les maux qui nous affligent, s’aggravent, en se tissant dans un langage ésotérique ou sectaire, éloigné du parler quotidien et littéraire, commun aux premiers psychanalystes. Ésotérisme et sectarisme tuent la psychanalyse au lieu de la revigorer. Les pires ennemis ont montré les critiques dont souffre la psychanalyse. Les meilleurs amis montre comment travailler pour les surmonter nos difficultés : en décrivant nos croyances et nos manières de faire. Nous connaissons tous la prière d’Oscar Wilde : « Seigneur, protégez-moi de mes amis, car de mes ennemis je m’en occupe ! »

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Traductions, philosophies, psychanalyses Quelques uns des principaux analystes du siècle dernier témoignent ici de leur philosophie sur l’exercice de leur art et sur la formation qu’ils dispensent. Le faire, est une preuve d’amitié envers cette discipline et ce n’est pas un hasard si cela se passe en Grande-Bretagne. Ce sont : Edward Glover, analysé par Karl Abraham, aurait dû être le successeur d’Ernest Jones et a conduit la psychanalyse anglaise pendant quelques décennies ; James Strachey, analysé par Freud, a été l’organisateur et le traducteur principal de la Standard Edition ; Marjorie Brierley, analysée par Glover, se démarque de lui avec finesse ; Anna Freud, analysée par son père, héritière de son œuvre, et deuxième analyste de Winnicott ; Melanie Klein, analysée par Sandor Ferenczi et par Karl Abraham, avant de devenir la première analyste de Winnicott, elle inspire la première révolution psychanalytique ; Ella Freeman Sharpe, analysée par Sachs, première psychanalyste à s’intéresser à la question de la métaphore et à la théoriser ; et, enfin, Sylvia May Payne, analysée par Sachs et ensuite par James Glover, elle fédère et inspire les psychanalystes de la Société britannique. Chacun prend la parole et la plume : l’écrit fonde le dit, de manière à écarter la possibilité de dire une chose et son contraire ; les citations doivent être clairement référencées. Leurs témoignages forment ce noyau des controverses qui ont assailli le monde psychanalytique de langue anglaise et, en conséquence, ceux qui en dépendaient1. Quand les réunions administratives révèlent leurs limites, quand les explications théoriques tournent en rond, les explications personnelles et intimes s’imposent. Chacun se propose de dire ce qu’il entend par ce qu’il dit et par ce qu’il fait. Difficile exercice, qui exige du courage. C’est le mérite et la gloire du mouvement psychanalytique anglais dans sa rencontre avec son héritage d’Europe centrale et du nord, dont descend le groupe kleinien, qui articule la pensée des premiers psychanalystes entre eux : Freud, Abraham et Ferenczi, mais aussi Ophuijsen, Radó et Tausk, sans oublier ni la tradition empirique

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Les controverses entre Anna Freud et Melanie Klein, Paris, PUF, 1996, édité par P. King et R. Steiner, préface d’A. Green, traduction revue et corrigée de l’édition originale par Prado de Oliveira et Marie-Christine Vila. Le présent volume correspond à la troisième partie de cet ouvrage. Son édition actuelle, séparée de son ensemble d’origine, est inspirée par Rosine J. Perelberg, de la Société britannique de psychanalyse, à qui je dois aussi d’avoir traduit les Controverses. Le séminaire animé par Dominique Caïtuccioli sur la psychanalyse britannique, à Espace Analytique, a permis de mûrir le désir de voir paraître ce texte. Sa publication a été amicalement permise par les Presses universitaires de France.

anglaise ni Fairbairn2. La révolution kleinienne se situe à la convergence des travaux de ses auteurs. L’histoire ancienne éclaire l’histoire contemporaine. Et ouvre des chemins. De te fabula narratur. Le mot « excommunication » apparaît pour la première fois dans la littérature psychanalytique le 8 mars 1944, dans le Rapport définitif du Comité de formation de la Société britannique de psychanalyse. Il marque durablement et profondément l’histoire de la psychanalyse en France et est un symptôme des troubles du mouvement psychanalytique : la passion de l’excommunication. D’une manière générale, les sources britanniques de la « crise lacanienne » sont peu connues et moins étudiées encore. La pratique des « enquêtes » et comités afférents auprès des membres de la société date aussi de cette période. Par une perversion de l’institution, l’excommunication qui aurait dû frapper Melanie Klein est exportée et vient frapper Lacan, qui, contrairement à Klein, mais comme Glover, démissionne sans prendre de précautions. Ruptures d’amitié qui n’entament en rien la fidélité à une cause commune. Les rapports ici en question mettent fin à une grave crise du mouvement psychanalytique. L’inimitié de Glover se transforme en solide amitié des autres membres de l’institution. C’est dire l’importance de ces rapports et celle des débats qui y eurent lieu pour la psychanalyse en général et pour la représentation que la psychanalyse française s’en est faite. Vers la moitié des années 1940, la Société britannique était au bord de la fragmentation. Toute sorte de conflits s’y amoncelait : personnels, théoriques, institutionnels, sur fond de violentes relations transférentielles. Conflits violents entre Melanie Klein et sa fille, Melitta Schmideberg, d’une part, entre Melanie Klein et Edward Glover, d’autre part, aussi mélodramatiques ; conflits radicaux entre Glover, Rickman et Bowlby, axés aussi autour de la valeur de la participation de chacun à une guerre qui avait failli anéantir l’Angleterre et qui menace de les anéantir dans leur pensée ; conflits de principes entre Glover et Strachey. Lors de cette crise, le mouvement psychanalytique anglais a été soumis à une tension particulière : celle de la confrontation des langues et de leurs traductions. Seul le mouvement psychanalytique américain a connu une tension similaire. Ces psychanalystes parlent différentes langues et traduisent.

Voir Prado de Oliveira, “L’enfant d’éléphant”, Cahiers Confrontation, Paris, Aubier-Montaigne, Printemps 1981 n° 5, pp. 157–170. Plus récemment aussi, S. Parmentier, Comprendre Melanie Klein, Paris, Armand Collin, 2009.

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Freud caricature la philosophie La traduction va de pair avec une philosophie, quand elle ne l’a pas comme fondement. L’une des dernières lignes écrites par Freud est un commentaire philosophique au sujet de Kant, contre qui il prétend avoir raison, alors que l’un et l’autre semblent affirmer la même chose. Importance intime de la philosophie dans la création de la psychanalyse. Et énorme. En fait, le rapport de Freud à la philosophie est bien ambivalent. Il ne semble pas en être un studieux, ni s’y être intéressé vraiment, quoiqu’il semble aimer s’en parer, fût-ce pour la dénigrer ou comme argument d’autorité. En tout cas, les arguments qu’il déploie dans le texte mentionné par Strachey présenté ici sont surprenants. Freud propose une caricature de la philosophie qui tient des lieux communs. Ensuite, il revendique facilement un avantage à la psychanalyse. En effet, la philosophie est loin de partir « de quelques concepts de base rigoureusement définis, avec lesquels (elle) tente de saisir l’univers puis, une fois achevé, n’a plus de place pour de nouvelles découvertes et de meilleurs éléments de compréhension. » Comme nous ne savons pas à qui Freud se réfère, nous restons dans l’incompréhension. Et ce qu’il avance est douteux pour la plupart des philosophes. Ni même Kant ou Hegel, qui ont tellement marqué la pensée de Freud, ne présentent les traits qu’il décrit. La philosophie a été tout au long de son histoire bien plus proche de la pratique que Freud ne le prétend. La psychanalyse ne s’attache pas autant que Freud le propose « aux faits de son domaine d’activité ». Elle a été tentaculaire, s’étendant à une multiplicité de domaines et elle a défini des « principes immuables », que Freud prétend être le fait de la philosophie. En 1923, Freud affirme ces principes : « LES PILIERS DE LA THEORIE PSYCHANALYTIQUE : l’hypothèse de processus animiques inconscients, la reconnaissance de la doctrine de la résistance et du refoulement, le prix accordé à la sexualité et au complexe d’Œdipe sont les contenus principaux de la psychanalyse et les fondements de sa théorie, et qui n’est pas en mesure de souscrire à tous ne devrait pas se compter parmi les psychanalystes3. » Non seulement la psychanalyse possède des principes immuables, mais ils excluent. L’excommunication est présente à ses fondements. Freud en tant que grand excommunicateur : de Stekel, d’Adler, de Jung, de Tausk, de Rank, menaçant d’excommunier Ferenczi, même après sa mort. Plus tard, l’Association psychanalytique internationale reprend cette vocation excommunicatrice : Fromm, Horney, Lacan, les plus connus. Aujourd’hui elle semble se raviser quant à l’intérêt d’une telle pratique, mais il n’en reste pas moins que tout rêve de « pureté » élimine et exclue : il lui faut, par définition, de la « souillure ». Certains « excommuniés » ont formé leur propre institution. D’autres, non. La « philosophie » apparaît comme l’un
S. Freud (1923), «“Psychanalyse” et “Théorie de la libido”», Œuvres Complètes, XVI, Paris, PUF, 1991, traduction de J. Prolégomènes et collaborateurs, pp. 197 et 183.
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des principaux domaines par rapport auxquels Freud entend démarquer la psychanalyse. Il entend exclure la philosophie. Pourtant, aucune raison n’existe de les attaquer, philosophie ou philosophes. « Philosophie » veut dire simplement « amitié du savoir ou de la sagesse ». La psychanalyse est une philosophie pratique bien proche des stoïciens, ou encore de Hume, à qui Freud doit beaucoup, et ainsi de suite. Les questions relatives au désir, au rêve, au savoir et à la vérité sont autant psychanalytiques que philosophiques. Dans les pages qui suivent, Strachey anticipe et critique la plupart des arguments contre la psychanalyse avancés par certains philosophes du XXème siècle. De même, Marjorie Brierley, formule ce qu’il convient d’entendre par « science » avec une précision qui devance tous les arguments de l’épistémologie. Ella Sharpe la reprend. Confusions de langues Chacun des participants à ces débats a un rapport particulier à sa propre langue et à la langue étrangère, dans un foisonnement dont l’axe principal était constitué par un tissage entre l’anglais, l’allemand et le hongrois. Strachey et sa femme font leur analyse avec Freud, en se partageant son divan, en même temps qu’ils commencent à le traduire. Edward Glover, son frère James et Melanie Klein en font autant avec Karl Abraham, quasiment en même temps. Anna Freud fait la sienne avec son père, qui voulait en garder le secret, de manière peu plausible. Sharpe et Payne font la leur avec Hans Sachs. Chacun passe de l’anglais à l’allemand, aller-retour. Ces confusions de langues s’expriment souvent4. Confusion entre l’anglais du XXème siècle et celui du XIXème, que revendique Strachey en théorie, sans la mettre tout à fait en pratique. Confusion de langues entre Strachey et sa femme, ayant un même analyste. Confusion de langues de Glover, qui utilise, pour comprendre l’institution psychanalytique, des modèles de raisonnement politiques. Confusion de langues entre un pèreanalyste et sa fille-patiente. Le symptôme le plus éclatant de ces confusions semble être l’anglais de Melanie Klein, dont Alix Strachey est la traductrice et, à ce titre, l’une des premières à commenter le caractère rocailleux de son langage, à la limite du supportable, certainement envahissant. La
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Ferenczi a été le premier psychanalyste à évoquer, dans un autre domaine, la “confusion de langues”. Sa description correspond aux rapports de Freud, père, à sa fille Anna. Voir son article “Confusion de langue entre adultes et l’enfant”, Œuvres complètes, IV: 1927-1933, Paris, Payot, 1982, pp. 125-138, traduit par l’équipe de traduction du Coq-Héron. Au sujet de la psychanalyse et des langues, et particulièrement sur ce titre de Ferenczi, simplement “Catastrophe” dans l’original en hongrois, voir B. Cassin, “...et les langues”, dans Ferenczi après Lacan, sous la direction de J.-J. Gorog, Paris, Hermann Éditeurs, 2009.

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transmission se fait dans la confusion, jusqu’au moment où la dissémination de cette Babel impose des aménagements théoriques. Tout cela, je l’ai longuement et minutieusement étudié5. Mais il y a aussi d’autres facteurs qui déterminent la langue de chacun. La langue de Glover est une langue de pouvoir institutionnel et administratif, même si elle comporte des conséquences théoriques de taille. Il ne doute pas que l’on puisse le contredire et, quand il se rend à l’évidence de cette contradiction, sa langue se raidit et se trouble. La langue de Strachey est celle du pouvoir créateur. C’est lui qui prépare la Standard Edition et qui détient la vérité de Freud en anglais. Son approche du pouvoir est différente de celle de Glover et il utilise l’humour, qui, pour être discret, est tout aussi puissant. Les implications théoriques des interventions de Strachey renforcent la démocratie et la circulation des idées. Marjorie Brierley a un esprit scientifique et elle l’apporte à la psychanalyse. Son anglais est légèrement guindé, ses mots sont recherchés. Problématique encore est la langue d’Anna Freud. Alors qu’elle maîtrise l’anglais, elle a peur et se sent offensée. Son anglais est tortueux. Elle en fait même une théorie : « Ce qui est naturel pour un auteur de langue allemande, allusions, analogies, imagerie, etc., est trop fleuri et inacceptable pour le lecteur anglais ; à l’inverse ce qui se donne comme expression précise en anglais, frappe l’allemand par son aridité. Il y a toujours les idiomes qui défient la traduction. Les citations familières aux lecteurs d’une culture ne séduisent pas transplantées dans une autre. Il y a encore les nuances d’expression locale, qui troublent tout étranger qui aurait appris la langue selon un autre usage local6. » En revanche, les langues de Melanie Klein, de Sylvia May Payne et d’Ella Freeman Sharpe, sont remarquablement précises et pratiques. Un peu trouble peut-être pour Melanie Klein, surprise de l’issue des événements, sans savoir au juste comment en bénéficier ; blessée, pour Ella Sharpe, mais pratique. Finies les fioritures et les considérations théoriques : il s’agit de s’organiser pour le travail. Les pièges des langues Les pensées innovatrices exigent, ou du moins impliquent, une transformation des langues où elles se formulent et se diffusent. En tout cas, il en a été ainsi de la psychanalyse. Freud est à l’origine d’une puissante création langagière, dont les notions de surdétermination, de sublimation ou de
Prado de Oliveira, Les pires ennemis de la psychanalyse : Contribution à l’histoire de la critique interne, Montréal, Liber, 2009, notamment sa deuxième partie « Deux exercices et une crise : histoire et épistémologie en psychanalyse ». 6 A. Freud, (1969), « James Strachey—1887–1967 », International Journal of Psycho-Analysis, 50: 129-132. Aussi, mon « De l’étrangeté des analystes », Les pires ennemis de la psychanalyse, déjà cité, pp. 150-159.
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castration sont parmi les meilleurs exemples. Ces créations, tendues, subissent des distorsions qui vont les rendre fécondes. Certes, le terme d’inconscient existe bien avant Freud, mais articulé autrement. À partir de lui, il devient transparent dans son usage langagier, onirique, comme lieu du désir ou source de symptômes. Surdétermination ou sublimation, sont largement des innovations. Les langues posent pourtant leurs pièges. Toute la tragédie grecque implique la polyvalence des mots, qui trompe7. Le justicier est criminel, le clairvoyant est aveugle. D’autres poètes excellent dans ces jeux de langage, depuis Tirso de Molina et ses Don Juan aux pantalons verts jusqu’à Shakespeare, qui en fait un art à part. En France, ce sont un Rabelais ou un Ronsard. Tardivement, les langues modernes ont commencé à confondre pénis et phallus, membre masculin et son image en érection, emblème de la fécondité et de la puissance reproductrice, irréductible8. L’Encyclopédie est plus explicite : « Objet d’élaborations multiples, le phallus n’apparaît, dans l’Antiquité, ni comme une évidence anatomique ni comme une donnée biologique. Né d’une vision physiologique qui prédisposait l’organe viril à devenir une abstraction métaphysique, le phallus grec a pu, jusqu’à nos jours, inspirer de nombreuses allégories. … C’est à un faisceau d’instruments, physiques ou métaphysiques - objets quotidiens magiques, cultuels ou érotiques, mythes d’une province ou théories à vocation universelle, - que renvoient les figurations du phallus. Car, comme pour la tête, l’œil, le sexe féminin, le cœur ou la main, les valeurs significatives accordées aux représentations des parties ou des organes du corps sont modelées par les fables, les pratiques et les traditions locales, que déterminent souvent les pesanteurs du social9. » Le Robert donne en exemple la Philosophie de l’Art, de Taine : « Chez eux (les Anciens), l’âme ne siège pas à une hauteur sublime, sur un trône isolé, pour dégrader et reléguer dans l’ombre les organes qui servent à un moins noble emploi … Leurs noms ne sont ni sales, ni provocants, ni scientifiques. … L’idée qu’ils éveillent est joyeuse chez Aristophane. … Elle apparaît vingt fois dans une scène, en plein théâtre, aux fêtes des dieux, devant les magistrats, avec le phallus que portent les jeunes filles et qui lui-même est invoqué comme un dieu. » Les jeunes filles portent la promesses de reproduction. Lacan rétablit le sens ancien du mot et sort la psychanalyse de l’impasse stérile de la toutepuissance du pénis qui date de la philosophie aristotélicienne. Pourtant d’autres complications s’annoncent. Résoudre un problème implique d’en créer un autre. Aristote définit le sexe mâle comme « ce qui augmente et diminue de volume » : « De plus, c’est là le seul organe qui, sans altération morbide, se
J.-P. Vernant et P. Vidal-Naquet, « Ambiguïté et renversement. Sur la structure énigmatique d’“Œdipe-Roi” », Œdipe et ses mythes, Paris, La Découverte, 1986, pp. 23-53 et, particulièrement, p. 36. 8 Voir P. Quignard, Le sexe et l’effroi, Paris, Gallimard, 1994. 9 Encyclopédie Universalis, 2007.
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gonfle ou s’abaisse ; car l’un de ces états est indispensable pour que l’accouplement ait lieu, et l’autre ne l’est pas moins à la disposition habituelle du corps, qui en serait fort gêné si l’organe était toujours dans le même état. » Ébahi, son traducteur commente « sans altération morbide » : « La remarque est exacte et très ingénieuse10. » Ainsi, la conception phallocentrique d’Aristote se perpétue et contredit l’expérience. Le ventre de la femme « se gonfle ou s’abaisse », « sans altération morbide » ; la femme enceinte est tout aussi phallique que le phallus-pénien en érection. Le phallus ne se réduit pas au pénis et peut s’inscrire dans d’autres configurations. Mais, autour du phallus, une constellation signifiante se déploie, impliquant la castration, son angoisse, son complexe. Puis, la castration se confond avec l’émasculation, car celle-ci est la seule qui désigne clairement l’ablation du pénis, alors que la castration désigne plutôt l’ablation des testicules ou des ovaires. Les anciens castrats, qui chantaient à l’opéra, et les eunuques, avaient été ou sont soumis à la castration, mais nullement à l’émasculation. Ils pouvaient avoir des rapports sexuels, d’ailleurs, mais non pas se reproduire, ni souiller les corps avec du sperme. La confusion entre phallus et pénis se prolonge dans la confusion entre castration et émasculation. La tragédie d’Œdipe est fréquemment mise en scène en Europe au cours du XIXème siècle et particulièrement à Vienne vers 188011. Des multiples références littéraires à son sujet sont bien antérieures à Freud. La plupart des tragédies, outre leur drame propre, comporte aussi un enjeu philosophique. Aristote commente Œdipe Roi dans sa Poétique. La démarche de Freud est strictement dépendante de celles, antérieures, de Hegel ou de Feuerbach, qui donnent un sens aux mythes et, ensuite, les « redressent ». Freud lie « l’angoisse de castration » au « complexe d’Œdipe », c’est une révolution dans les langues. Les tragédies font intervenir le tertium datur. Depuis Anaximandre, s’est affirmée l’existence permanente d’un monde aux origines diversifiées et d’un tiers non exclu : l’être peut ne pas être, le roi est l’assassin. Anaximandre est cité par Freud à l’appui de ses thèses de Totem et tabou. En ce qui nous concerne ici, l’affirmation de l’impératif du tiers concerne la traduction et le jeu des langues entre elles. Dans « La tâche du traducteur », Benjamin est le premier à affirmer qu’aucune traduction ne se restreint à deux langues, mais fait intervenir toujours une troisième langue, sous la forme de la langue à venir, qui se construit au cours de la traduction et de la préparation de la convergence des langues entre elles. Depuis, cette thèse s’est généralisée.
10 Traités des parties des animaux et de la marche des animaux, Aristote, traduits en français pour la première fois et accompagnés de notes perpétuelles par Barthélémy-Saint Hilaire, membre de l’Institut, sénateur, Paris, Hachette, 1885. 11 R. Armstrong, Dept. of Modern and Classical Languages, University of Houston, Texas, “Œdipus as Evidence : The Theatrical Background to Freud’s Œdipus Complex”, http://www.clas.ufl.edu/ipsa/journal/articles/psyart1999/oedipus/armstr01.htm; F. Hadamowsky, Wien: Theater Geschichte: Von den Anfängen bis zum Ende des ersten Weltkriegs, Vienne, Jugend und Volk, 1988.

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Traductions Les enjeux de la traduction dépassent les textes ou les œuvres traduits et s’inscrivent dans l’avenir des langues vers lesquelles ils sont traduits. Le traducteur travaille à la recréation de la langue commune d’avant Babel. La traduction de Strachey a façonné l’anglais du XXème siècle autant qu’elle a été façonnée par l’anglais du XIXème. L’anglais est devenu pour longtemps la langue commune. En Occident, seul l’espagnol, par endroits, s’en approche de loin. L’anglais est la langue d’accueil pour la psychanalyse et pour les psychanalystes une fois que leur exil de l’allemand s’impose. L’anglais est la langue internationale de diffusion de la psychanalyse, accompagné de l’espagnol. Aujourd’hui, avec l’allemand, seules ces langues disposent des œuvres complètes de Freud. Le traducteur est critique, car « …critique et traduction sont structurellement parentes ». Critique et traduction contribuent à « enrichir » la langue et la littérature où elles viennent se poser12 La traduction française des Œuvres complètes de Freud en français est peu attentive à l’anglais. Elle est aussi peu attentive à l’allemand et au français luimême. Contre le premier, elle prétend ériger une langue psychanalytique et oublie la dynamique propre de l’original13. Par rapport au deuxième, elle écarte tout travail préalable, toujours au bénéfice de cette hypothétique approche psychanalytique. Ainsi, le lecteur attentif de ma traduction des Controverses entre Anna Freud et Melanie Klein, - surtout s’il est très attentif, je crains - peut constater que cette traduction dresse un recensement des traductions de Freud en français, exemples et comparaisons à l’appui, comparaison motivée par un problème simples, à savoir l’existence de différents états de la traduction des œuvres de Freud en anglais : celle des Collected Papers, celle de la Standard Edition et celle personnelle des analystes qui interviennent et qui pouvaient lire Freud en allemand, proposant éventuellement leurs propres traductions. Toutes les traductions des citations de Freud faites par ceux qui participent à ces controverses ont été l’objet de consultations de différentes traductions anglaises et apparaissent en français en deux versions, indiquées dans la « Bibliographie » : la dernière en date et celle qui l’a précédée. À notre très grande surprise, au vu des débats qui agitent les milieux de la traduction et de l’édition en France, des différences majeures ne semblent pas exister, ou ne pas être systématiques, en français, entre les traductions plus anciennes et les contemporaines. Les traducteurs anciens n’étaient pas de renégats.
A. Berman, Pour une critique des traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995, pp. 40-42. C’est peu dire que de souligner le caractère émouvant de ce livre et de sa situation. 13 En effet, F. Robert, un des responsables des Œuvres complètes en français, s’est opposé à l’appareil critique strictement scientifique de M. Schroeter dans son édition allemande, en se réclamant d’une « lecture psychanalytique », qui reste à définir. Colloque de Cerisy, 20-21 janvier 2007, « Aux débuts de la psychanalyse : Freud, Fliess en français ».
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