Les milieux naturels de la Russie

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Les milieux naturels de la Russie forment, par leur végétation, leur faune, leurs sols, des cadres de vie plus ou moins transformés par la société. Entre grandes réserves naturelles et exploitation raisonnée ou dégradation et utilisation intensive, les ceintures végétales de la Russie sont au cœur d'enjeux pour l'humanité. La plus grande forêt du monde se conduit-elle en puits de carbone luttant contre le réchauffement global ? Le meilleur sol agricole de la planète est-il définitivement dégradé ?

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Date de parution 01 juillet 2010
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EAN13 9782296257801
Langue Français

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Les milieux naturels de la Russie










































© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-11992-5
EAN: 9782296119925 Laurent TOUCHART








Les milieux naturels de la Russie

Une biogéographie de l’immensité

















Ouvrages du même auteur :

Touchart L. (2008) La vie au fil de l’eau. Lacs du monde. Grenoble, Glénat,
160 p. (ISBN 9-782723-464987).
Brunaud D. & Touchart L. (2007) L’étang de Landes de sa création au
classement en réserve naturelle. Guéret, Société des Sciences
Naturelles, Archéologiques et Historiques de la Creuse, collection
« Etudes creusoises », 106 p. Préface de M. le Président du Conseil
Général de la Creuse Jean-Pierre Lozach. (ISBN 978-2-903661-35-9).
Touchart L., Dir. (2007) Géographie de l’étang, des théories globales aux
pratiques locales. Paris, L‟Harmattan, 228 p. (ISBN
978-2-296-029361)
Touchart L. & Graffouillère M., Dir. (2004) Les étangs limousins en questions.
Limoges, Editions de l‟Aigle, 188 p., préfaces de Jean-Paul Bravard et
Françoise Ardillier-Carras. (ISBN 2-9521309-0-6).
Touchart L. (2003) Hydrologie, mers, fleuves et lacs. Paris, Armand Colin,
collection « Campus », 190 p. (ISBN 9-782200-264611).
Touchart L. (2002) Limnologie physique et dynamique, une géographie des lacs
et des étangs. Paris, L‟Harmattan, 395 p. Ouvrage récompensé par le
prix Jules Girard. (ISBN 2-7475-3463-4).
Touchart L. (2000) Les lacs, origine et morphologie. Paris, L‟Harmattan, 210 p.
(ISBN 2-7384-9800-0).
Gautier E. & Touchart L. (1999) Fleuves et lacs. Paris, Armand Colin,
collection « Synthèse », 96 p. (ISBN 9-782200-218300).
Létolle R. & Touchart L. (1998) Grands lacs d’Asie. Paris, L‟Harmattan, 232 p.
Ouvrage récompensé par le prix Francis Garnier. (ISBN
2-7384-71366).
Touchart L. (1998) Le lac Baïkal. Paris, L‟Harmattan, 240 p., préface de
Martine Tabeaud. (ISBN 2-7384-6411-4).









Milieux naturels de Russie
Avant-propos

Provenant d‟I., chef-lieu de l‟oblast du même nom, une Lada à la
carrosserie rayée et sans amortisseur emprunta avec fracas la route du lac.
C‟était l‟une de ces Jigouli antédiluviennes que n‟utilisent plus en Russie que
les hommes de terrain et les géographes pauvres. La voiture était conduite par
deux habitants d‟I. A l‟arrière était assis un jeune homme d‟une vingtaine
d‟années, au visage émacié. C‟était Lavrouchka. Avec la permission de son
directeur de thèse et la bénédiction de son père, pourtant historien, il se rendait à
l‟Académie des Sciences pour faire des recherches en limnologie. Lorsque la
Lada franchit la digue du barrage, le jeune homme se rappela qu‟un an plus tôt,
le jour de Notre-Dame-de-Kazan, alors qu‟il fêtait son anniversaire, il avait pris
une grave décision, l‟une de celles qui engagent pour l‟avenir. Et il s‟abîma
dans ses pensées. Le lac sans fond reflétait déjà l‟épaisse et sombre taïga.


1.Une géographie physique de la Russie est-elle nécessaire ?

Pourquoi commettre une géographie physique de la Russie ? N‟est-il
pas suffisant de dire qu‟elle est le pays des immensités froides et des forêts de
conifères ? Nous pensons que non et nous dirions même qu‟une géographie
naturelle et environnementale détaillée du plus grand pays du monde nous
semble d‟une part utile, d‟autre part ne pas exister en tant que telle en langue
française, à l‟heure actuelle.

1.1. Quel est l’intérêt d’une géographie physique de la Russie ?

Une étude physique de la Russie peut permettre de mieux saisir
l‟évolution des liens entre le territoire et la société russe. Trois périodes, ou
plutôt trois échelles de temps, pourraient être arbitrairement distinguées.
L‟analyse géographique, et non pas seulement philosophique ou sociale, de la
nature en Russie pourrait d‟abord aider à la compréhension de l‟une des
permanences de l‟âme russe ; elle pourrait ensuite s‟attacher à l‟héritage
particulier de structures politiques et socio-économiques collectives, qui ont
profondément marqué les Russes dans leur façon d‟appréhender les milieux
naturel ; c‟est enfin une question brûlante d‟actualité, celle des problèmes
environnementaux à l‟échelle globale, auxquels contribue forcément d‟une large
façon le plus grand pays du monde.





7
1.1.1. L’âme russe chante la nature et le temps long de la géographie

Il est désormais de bon ton d‟affirmer que l‟âme russe n‟est autre qu‟un
poncif. Ce n‟est a priori pas à la géographie physique d‟en discuter, encore que,
si jamais une communauté de pensée, un sentiment d‟appartenance à la Russie
avaient le droit de poursuivre leur chemin, celui-ci viendrait sans doute en
grande partie de la nature. Aksakov, Tourgueniev, Tolstoï, Gogol, Tchekhov,
qui ont chanté la nature russe au dix-neuvième siècle, Valentin Raspoutine, qui
tient ce flambeau aujourd‟hui, portent l‟une des permanences de la littérature
russe. D‟aucuns affirment, avec dédain, que ce lien n‟existe que dans les livres.
Ce ne serait déjà pas si peu ; ce serait dans la pensée d‟une classe d‟écrivains et
de générations de lecteurs. Mais il mérite aussi de chercher cette relation
audelà.
Quand Mikhaïl Boulgakov quitta Kiev et Moscou pour la Russie
profonde de la région de Smolensk, il se rendit compte que la réalité hors de la
ville existait : « Autour de moi s‟étendait une nuit de novembre tourbillonnante
de neige, la maison était à moitié ensevelie, le vent s‟était mis à hurler dans les
cheminées. J‟avais vécu toutes les vingt-quatre années de mon existence dans
une ville immense et j‟avais toujours pensé que la tempête de neige ne hurlait
que dans les romans. Il se trouvait qu‟elle hurlait également dans la réalité »
1
(Boulgakov , 1926). Les milieux naturels de la Russie ne sont pas les éléments
d‟un théâtre, d‟une représentation figurée du lieu où l‟action, qui serait la
société, se produit. « Toute cette nature, chérie de Tourguéniev, de la campagne
russe, n‟est jamais un simple décor ; elle infiltre poétiquement, symboliquement
les péripéties de l‟action, les caractères, et jusqu‟aux conflits idéologiques qui
2les oppose » (Flamant , 1987). La géographie physique n‟est pas un simple
préambule à la géographie humaine de la Russie ; elle est ce pays, le pénètre. Il
s‟agit souvent d‟amour, parfois de viol.
« La terre, on la prend,
la charcute,
l‟écorche,
pour l‟étudier.
Et ce n‟est qu‟une mappemonde minuscule.
Et moi,
C‟est mes côtes qui apprenaient la géographie,
Pas pour rien
Que par terre
3Je m‟abattais la nuit » (Maïakovski, 1922, J’aime ).

1 Boulgakov M., 1926, Récits d’un jeune médecin., chap. « Le gosier en acier ». Traduction
française de Paul Lequesne, Lausanne, L‟Age d‟homme, éd. 1994, 160 p.
2 Françoise Flamant dans la préface de Pères et fils aux éditions Gallimard.
3 Strophe « Mon université », traduction française d‟Andrée Robel, 1969, in Lettres à Lili Brik.
Paris, Gallimard, éd. 2003, 319 p.
8
Milieux naturels de Russie
D‟après les critiques littéraires, ce poème de Vladimir Vladimirovitch
est sans doute « son œuvre la plus débordante du bonheur d‟aimer » (Frioux,
2003, p. 62) et il s‟agit « du poème exultant, haletant, heureux » (id. p. 63). La
géographie y est physique, éprouvée dans sa chair. L‟amour physique de la
géographie rejoint l‟amour de la géographie physique et des sorties de terrain
dans le roman d‟Alexeï Ivanov, qui n‟élude pas pour autant, loin sans faut, la
haine, la violence, l‟ambiguïté des relations. « - Mais tu me plais beaucoup,
Mitrofanova. Je veux dire comme fille. […] Ŕ C‟est pour ça que vous avez
besoin de la géographie ? observa Starkov, moqueur. Eh bien, mariez-la,
4Mitrofanova, nous, ça nous sert à quoi, la géo ? » (Ivanov , 2008, p. 45). A tout,
à ne plus pouvoir s‟en passer apprendront les élèves de Perm.
La géographie physique permet de comprendre l‟homme russe en
profondeur, de ne pas rester dans la superficialité. « Si l‟on veut apprendre à
connaître la Sibérie et les Sibériens, il faut apprendre à connaître la taïga, qui
occupe une si grande partie de l‟immense étendue du pays et exerce une si
grande influence sur la vie et les mœurs des habitants » (Stadling, 1904, p. 320).
Une citation centenaire de la Société de géographie, fût-elle suédoise, ravive
fort à propos l‟ombre du déterminisme. Aujourd‟hui que la science
géographique a beaucoup progressé, faut-il nier que les Russes et les Canadiens
luttent contre le froid ? S‟expose-t-on à de terribles critiques, si l‟on écrit que,
« sans vouloir tomber dans le déterminisme béat il est cependant clair que les
5Canadiens ont incorporé l‟hiver dans leur univers mental » (Pelletier , 1995, p.
17) ? La différence de vie entre Verkhoïansk et Paris est-elle uniquement due à
la différence d‟héritage politique et de flux des systèmes bancaires ? Ne
sauraitelle avoir le moindre lien avec les moins 70°C de l‟un et les plus 10 °C de
l‟autre ? Les Russes ont-ils raison d‟opposer parfois la géographie v kabinété et
la géographie v polé ? Cette dernière, la géographie de terrain, est, pour certains,
celle des « feux de camp qui vous font la face rouge en pleine nuit sur les rives
hautes et noires des rivières, l‟air qui tremble à midi sur les rochers brûlants, les
rames qui ploient sous la puissance des bras et les lointains merveilleux qui
s‟offrent au regard lorsque vous avez atteint un sommet. C‟était la géographie la
plus intéressante qui soit Ŕ non seulement pour les élèves, mais aussi pour
Sloujkine » (Ivanov, 2008, p. 59).
« Apprends le latin, le français, l‟allemand, la géographie naturellement,
l‟histoire, la théologie, la philosophie, les mathématiques » conseillait le père
6Khistofor à Iégourochka dans La steppe d‟Anton Tchekhov. Nous voulons voir

4 Ivanov, A., 2008, Le géographe a bu son globe. Paris, Fayard, 458 p., chap. « Les
stakhanovistes ». Traduction du roman russe de 2005 Guéograf globous propil par M. Weinstein.
5 Pelletier J., 1995, Diversité du Canada. Paris, Masson, 160 p.
6 Nous voulons la voir, car cette double signification n‟existe pas dans le texte russe. Elle nous
incite à penser qu‟il y a aussi un intérêt à étudier, bien au-delà des traductions et des
interprétations des interprètes, la vision de la Russie par la France (voir 1.2.2. de cet
avantpropos).
9
dans la traduction française par Vladimir Volkoff de ce « naturellement » un si
beau double sens, d‟une part celui de l‟évidence d‟une géographie au-dessus de
tout, d‟autre part celui d‟une géographie physique, qu‟il devient un
encouragement à travailler en ce sens.

1.1.2. Y a-t-il un héritage de la géographie physique soviétique ?

Le matérialisme historique de Karl Marx était en partie fondé sur le fait
que l‟Homme est le seul être vivant dont le mode de vie ne soit pas imposé par
la nature ; au contraire il produit lui-même ses moyens d‟existence. L‟ouvrage
Dialectique de la nature soulignait que l‟Homme ne pouvait abolir les lois de la
nature. Ces dernières existent objectivement en dehors de sa volonté. La
domination de l‟Homme sur la nature est une activité utilisant elle aussi les lois
de la nature. Cette philosophie allemande arrivait sur un terrain russe préparé.
Les savants russes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle avaient
7développé la conception du cosmisme. L‟Homme et tout ce qui l‟entoure
forment les parties d‟un ensemble unique : le cosmos. Bien entendu, une grande
différence résidait dans l‟importance de la religion dans le cosmisme russe, en
particulier à travers les écrits de Vladimir Serguéïévitch Soloviev, tandis que le
matérialisme dialectique était athée, mais les relations de l‟Homme et de la
nature connaissaient une certaine proximité de pensée. La marche vers la
noosphère de Vernadski et des savants russes, d‟abord biologistes, était
commencée.
La Russie marxiste a tiré de ces courants un lien particulier avec la
géographie physique. Les relations du socialisme soviétique au déterminisme
forment un thème philosophique en soi, que nous n‟avons pas la moindre
8compétence pour aborder. Très au-delà de la Russie, J. Lévy, puis J. Pailhé ont
théorisé les liens du marxisme et de la géographie française. Chez les
9géographes physiciens, Jean Tricart a fourni une réflexion à ce sujet. A
l‟échelle de la Russie et, surtout, de ses autres écrits, le cas de Pierre George a
10été analysé . Chez les géographes humains étudiant la Russie, il a pu être écrit
que « le monde communiste, lui, rejette énergiquement la thèse du
déterminisme à l‟égard du milieu physique, insistant sur l‟aptitude de l‟homme
à dominer son milieu. Il est vrai que l‟homme soviétique a voulu relever le défi
du milieu, mais cette attitude n‟est pas un monopole communiste, car les
Canadiens et les Brésiliens, pour ne citer qu‟eux, se comportent de la même
façon » (Cole, 1970, p. 24). « Avec le régime bolchevik, […] une forte
influence scientiste conduisit à des projets orientés vers la domination de la

7 Il s‟agit de la même racine que le mot russe désignant aujourd‟hui l‟environnement.
8 Pailhé J., 2003, « Références marxistes, empreintes marxiennes, géographie française »
Géocarrefour, 78(1) : 55-60.
9 Tricart J., 1965, Principes et méthodes de la géomorphologie. Paris, Masson, 496 p.
10 Pailhé J., 1981, « Pierre George, la géographie et le marxisme » Espaces Temps, 18-19 : 19-29.
10
Milieux naturels de Russie
nature, impliquant ce qui était devenu, dans le vocabulaire, le „Grand Nord‟ »
11(Marchand P., 2008, p. 6).
Cette question ne sera pas abordée dans notre ouvrage. Nous pensons
cependant que les réflexions françaises à ce sujet pourraient se nourrir d‟un
texte long et détaillé traitant de la géographie physique de la Russie.

1.1.3. De la géographie physique à la géographie environnementale

Le plus grand intérêt actuel de la géographie physique est sans doute
son penchant pour l‟environnement et sa participation majeure au
développement durable. Or, sur les questions de gaz à effet de serre, de rôle
majeur de l‟Arctique, de plus grande forêt du monde à préserver, de puits de
carbone, de biodiversité, d‟accès à la ressource en eau, de pollution, de risques
naturels et technologiques, la Russie est, pour le meilleur et pour le pire, un
acteur essentiel, voire, dans certains domaines, le protagoniste.
12Dans ses luttes internes, notamment à travers la « bataille du Baïkal »
dès les années 1960, et dans ses prises de position extérieures, par exemple son
soutien à la proposition française d‟écodéveloppement à la Conférence des
Nations Unies de Stockholm en 1972, qui devint sous le nom d‟èkorazvitié une
réflexion sur les conditions devant assurer le progrès social et le fonctionnement
optimal de la sphère écologique, l‟URSS avait participé au cheminement qui
aboutirait à la notion de développement durable. La création du
Goskompriroda, le Comité d‟Etat Soviétique à la Protection de la Nature, par
Mikhaïl Gorbatchëv en 1987, fut un événement important. La nouvelle Russie,
née au même moment que le Sommet de la Terre de Rio, se donna un peu de
temps, dans les années 1990, la formule de Boris Eltsine étant celle de
« pérékhod k oustoïtchivomou razvitiou », la transition vers le développement
durable. En février 2002, quelques mois avant la tenue du sommet de
Johannesbourg, le Conseil de Sécurité russe adopta l‟EDRF, la Doctrine
Ecologique de la Fédération de Russie (Korovkin et Peredel‟skij, 2005). L‟un
des grands apports des années 2000, d‟ailleurs largement discuté en Afrique du
Sud, est celui du partenariat entre le public et le privé dans le domaine de
l‟écologie russe, le mot de partniorstvo, international, de racine étrangère,
remplaçant alors dans les textes russes le terme traditionnel de
sotroudnitchestvo.
A côté des déclarations, des textes, résolutions et décrets, des mesures
concrètes ont été prises, des améliorations ont été apportées, cependant que des
pollutions se poursuivent, des abus continuent, des accidents éclatent. Pour

11 Marchand P., 2008, « La Russie et l‟Arctique. Enjeux stratégiques pour une grande puissance »
Le Courrier des Pays de l’Est, 1066 : 6-19.
12 Qui aboutit à la Résolution du Conseil des Ministres de l‟URSS du 21 janvier 1969 « Des
mesures de protection et d‟utilisation rationnelle des complexes naturels du bassin du lac
Baïkal », puis à celles de 1971 et 1987.
11
toutes ces raisons, les connaissances sur la sphère environnementale de la
Russie, fondée sur la géographie physique, sont indispensables. Sont-elles assez
largement développées en langue française ?

1.2. Une géographie physique française de la Russie existe-t-elle ?

1.2.1 Une ancienne intégration à la géographie régionale

Les ouvrages de langue française qui traitent longuement de la
géographie physique de la Russie, dans le sens du dépassement d‟une centaine
pages, sont, à notre connaissance, au nombre de trois. Le premier est la
Géographie Universelle vidalienne, dont le volume traitant de la Russie était
écrit par P. Camena d‟Almeida. Publié en 1932 chez Armand Colin, il
comprend presque uniquement des références bibliographiques antérieures à
1917. La géographie physique de la Russie d‟Europe est traitée en 62 pages et
celle de la Sibérie en 24 pages. Si l‟on ajoute « l‟Asie centrale russe » (pp. 267
et sq.), ainsi que les développements physiques pour chaque petite région, le
total est conséquent. Il est représentatif de la prestigieuse école française de
géographie régionale, où la part physique était à peu près équivalente à la part
humaine.
Le second ouvrage est le seul de tous à être entièrement consacré à la
géographie physique, en 382 pages. C‟est celui de L. Berg, intitulé les régions
naturelles de l’URSS. Publié en 1941 chez Payot, il s‟agit en fait de la
traduction, effectuée par G. Welter, de l‟ouvrage soviétique édité en 1937,
priroda SSSR. Le titre russe, littéralement la nature en URSS, ne fait pas
mention des régions. D‟ailleurs, le plan est zonal.
Le troisième ouvrage est celui de P. George, l’U.R.S.S., dont la
première édition aux Presses Universitaires de France date de 1947 et la
seconde de 1962. Dans la lignée de la géographie régionale française, les 242
premières pages sont consacrées à la géographie physique, sur un total de 497
pages. Depuis les années 1970, les ouvrages de géographie régionale traitant de
l‟URSS (Cole, 1970, Blanc et Chambre, 1971, Carrière, 1974, Blanc, 1977,
Radvanyi, 1982, 1990), puis de la Russie (Radvanyi, 1996, 2007, Brunet, 1996,
Cabanne et Tchistiakova, 2005, Ciattoni, 2007, Kolossov, 2007, Marchand,
2007, Thorez, 2007, Wackermann, 2007), consacrent en moyenne une huitaine
13à une vingtaine de pages , concises et pertinentes, à la géographie physique et
14environnementale, soit, selon la taille du livre et sauf exception , un dixième à
un quarantième de l‟ensemble.

13 La borne supérieure est en général atteinte à condition d‟ajouter la place consacrée aux
ressources minérales et énergétiques à celle dévolue aux milieux naturels.
14 Quelques autres manuels sur la Russie assument l‟absence totale de passage consacré à la
géographie physique.
12
Milieux naturels de Russie
Deux remarques peuvent découler de ce constat. Si l‟on se réfère aux
ouvrages où la place donnée à la géographie physique est copieuse, il apparaît
un problème d‟ancienneté ; si l‟on se rapporte aux ouvrages récents, la question
de la mise à disposition de détails approfondis se pose, quel que soit le caractère
remarquable de la courte synthèse.
Le problème de l‟ancienneté des ouvrages dévolus à la géographie
physique de la Russie est celui de la non prise en compte des multiples
changements récents de cette science. Sur le plan théorique, on peut citer le fait
que la géomorphologie ne domine plus l‟étude des climats, des sols, de la
végétation, des animaux, des eaux continentales et marines, le fait que les
questions sont maintenant largement abordées sous l‟angle des problèmes
écologiques et environnementaux, ou encore à travers la géographie des risques.
A l‟intérieur même de la géomorphologie, l‟étude des reliefs structuraux est
passée au second plan derrière celle des modelés dynamiques et des héritages
morphoclimatiques. Sur le plan pratique, une grande quantité de nouveaux
résultats de recherche sont tombés. Par exemple, la zone de toundra et du
pergélisol est désormais beaucoup mieux connue. Un autre cas significatif est
celui de la Sibérie et de l‟Extrême-Orient. Aujourd‟hui, cette partie asiatique de
la Russie peut être étudiée à la même échelle que l‟Europe. Les ouvrages de P.
Camena d‟Almeida, L. Berg et P. George, pour lesquels nous ne cherchons pas
à masquer notre admiration, ne pouvaient évidemment pas anticiper cette
évolution.
Si l‟on se réfère aux ouvrages récents, il convient de noter que la
géographie des territoires et des aires culturelles se distingue de son ancêtre
régionale par la place très fortement réduite accordée à la géographie physique.
Nous pensons que la contribution d‟un physicien pourrait être complémentaire.
Les compétences seraient autres ; la démarche serait donc différente. La
géographie physique de la Russie peut ainsi donner lieu à une étude propre, si
l‟on ne considère pas qu‟elle soit subalterne, si l‟on ne pense pas que, comme
l‟écrivait Pouchkine, « vsio èto nizkaïa priroda », « cette nature est trop
vulgaire » (dans la traduction d‟Eugène Onéguine par André Markowicz).

1.2.2. Regards occidentaux et russes portés sur la géographie
physique

Les ouvrages en langue française traitant de la géographie physique de
la Russie ne se ressemblent pas tous. Ceux écrits par des Français ne sont pas
seulement intéressants pour le lecteur francophone parce qu‟ils mettent à sa
disposition des travaux devenant ainsi faciles d‟accès. Ils sont aussi utiles aux
Russes parce qu‟ils leur apportent une vision extérieure. Ceux traduits en
français ont l‟avantage d‟offrir au lecteur francophone un regard russe. Ce
dernier cas est réalisé par l‟ouvrage de Lev Berg. Depuis les années 1940,
cependant, les livres russes sont plutôt traduits en anglais. Après l‟œuvre de S.P.
13
Suslov, rendue en anglais sous le titre de Physical geography of Asiatic Russia,
de nombreux autres volumes ont suivi. Une variante est celle de Russes écrivant
directement en anglais pour diffuser internationalement leur recherche. La
vision n‟est plus tout à fait russe, puisque le plan utilisé se plie aux canons
anglo-saxons, mais elle n‟est pas non plus occidentale. L‟actuel livre de
référence qui ne soit pas écrit en russe, traitant de la géographie physique de la
CEI, est la publication collective dirigée par la climatologue Maria
Shahgedanova sous le titre the physical geography of Northern Eurasia. Ayant
mis à contribution 27 auteurs, dont une majorité de Russes, mais aussi quelques
Anglais, elle offre une vision bigarrée, les chapitres juxtaposés, qui forment les
571 pages, étant très différents les uns des autres.
On peut cependant passer de la bigarrure au mélange à tout instant, tant,
depuis le dix-huitième siècle, le rôle des étrangers dans la science russe a été
important. On sait que cette influence a, historiquement, surtout été allemande,
secondairement française, pour devenir récemment anglo-saxonne. Cela reste un
apport occidental. « Ivan a même des notions de géographie : les paysans
m‟appellent tous l’Allemand, parce que, pour eux, ce mot ne désigne pas un
peuple particulier, mais, d‟une façon générale, tous les étrangers venus de
l‟Occident. Or un jour j‟ai entendu Ivan reprendre un de ses camarades, en
déclarant que je n‟étais pas Allemand, mais Français ; les autres, il est vrai,
n‟ont pas bien saisi la différence » (Legras, 1895, p. 121).
L‟intérêt de ces échanges est que la réciproque est vraie. On connaît par
exemple la très grande influence des travaux russes sur la pédologie mondiale,
sur la science des paysages allemande et européenne et sur la géographie
zonale.
Mais nous pensons que, derrière ces enrichissements mutuels et ces
consensus, ce sont les désaccords et les barrières qui font le plus avancer vers la
nouveauté. Quand Beaupré, l‟incapable précepteur français du jeune Andreï
Pétrovitch Griniov, s‟assoupit ivre mort au lieu d‟instruire son élève, celui-ci en
profite pour faire à sa façon de la géographie. « Il faut savoir qu‟on avait fait
venir pour moi de Moscou une carte de géographie. Elle pendait au mur sans la
moindre utilité et me séduisait depuis longtemps par la largeur et la qualité du
papier. J‟avais résolu d‟en faire un cerf-volant et, profitant du sommeil de
Beaupré, je m‟étais mis au travail. Mon père entra à l‟instant même où
j‟adaptais une queue de filasse au cap de Bonne-Espérance. M‟ayant vu
m‟exercer à la géographie, mon père me tira l‟oreille, puis courut à Beaupré, le
réveilla sans aucune considération et se mit à l‟accabler de reproches »
15(Pouchkine, 1836, La fille du capitaine ). A travers ce clin d‟œil littéraire, c‟est
la remise en question de la géographie établie qui est posée, celle qui pense que
le professeur français a forcément raison et l‟élève russe toujours tort.

15 Pouchkine A., 1836, La fille du capitaine. Traduction française de Volkoff V., 1997, Paris, Le
livre de poche, 224 p., chapitre 1 « Sergent de la garde ».
14
Milieux naturels de Russie
Il ne s‟agit aucunement d‟épouser certaines formes de rejet par la
Russie du conseil étranger. Quand Tchatski, ce misanthrope russe du théâtre de
Griboïédov, s‟en prend aux précepteurs étrangers recrutés en Russie, il
s‟exclame :
« Chez nous, à moins de graves peines,
Le premier venu doit passer
Pour historien ou géographe »
16(Griboïédov, 1824, Le malheur d’avoir trop d’esprit ).
Mais il ne convient pas non plus de refuser l‟avis de la Russie sur la
France. La lecture de l‟ouvrage russe d‟épistémologie de la géographie écrit par
V.T. Bogoutcharskov (2004) peut à ce sujet donner quelques pistes. La manière
même dont les géographes occidentaux voient la géographie physique de la
Russie est riche d‟enseignement sur notre propre pays, comme une
introspection. Il est peut-être vain de vouloir essayer, en étudiant l‟étranger, ici
la Russie, de développer la critique constructive de son propre pays, la France.
Cet objectif, sans doute impossible à atteindre, est cependant une belle gageure.
Il suffirait à notre bonheur de faire chanceler quelques modes actuelles. Et
Vronski de confier : « je n‟ai jamais regretté tant la campagne, la vraie
campagne russe avec ses moujiks et leurs brodequins d‟écorce, que durant
l‟hiver où j‟ai accompagné ma mère à Nice. C‟est, comme vous le savez, une
17ville plutôt triste » (Tolstoï, 1877, Anna Karénine ).


2. Une géographie physique de la Russie structurée en plusieurs
volumes

Pays d‟immenses plaines et plateaux, sauf sur ses marges orientales et
certaines de ses frontières méridionales, la Russie est très peu compartimentée
par ses reliefs, en proportion de sa taille. Il est reconnu, y compris par tous les
géographes français, que les milieux naturels russes se distinguent par la
végétation et les sols avant tout. Cependant, le poids épistémologique de la
géographie physique française, fondée sur la domination écrasante de la
géomorphologie, a eu raison du constat initial.
L‟ouvrage de Pierre Camena d‟Almeida (1932) commence par cette
phrase : « entre les Carpates, la Crimée, le Caucase et l‟Oural s‟étend un
ensemble immense de terres de faibles altitudes, dont la continuité ne se
rencontre nulle part ailleurs en Europe ». Le ton est donné. « Les pentes
insignifiantes » de la deuxième phrase montrent que le relief est un élément très

16 Griboïédov A.S., 1824, censuré jusqu‟en 1831, Le malheur d’avoir trop d’esprit. Traduction
française de Colin M., in Griboïédov, Pouchkine, Lermontov, 1973, rééd. 2003, Œuvres. Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1369 p., Acte Premier, Scène VII.
17 Tolstoï L., 1877, Anna Karénine. Traduction française de Mongault H., 1952, rééd. 2006, Paris,
Gallimard, « Folio », 911 p., première partie, chap. 14.
15
secondaire. Il ne montre rien à voir… Pourtant, le premier chapitre, long et
placé en tête, est consacré au relief.
Encore plus démonstratif, Pierre George (1962, p. 211), explique que
« l‟absence de cadres topographiques dans tout l‟ensemble de la plaine russe ou
dans la plaine de Sibérie occidentale a fait attribuer aux types de sols une valeur
de discrimination géographique ». La géographie physique régionale de l‟URSS
ne pouvait en aucun cas s‟appuyer sur la géomorphologie, puisque celle-ci est
très peu différenciée. L‟auteur soulignait que les critères de découpage spatial
18ne pouvaient que reposer sur la pédologie climatique et la biogéographie …
Pourtant, il décida de consacrer 119 pages à la géomorphologie (pp. 13-132),
presque uniquement structurale, et 19 pages, soit six fois moins et cent pages en
retrait, à l‟ensemble de l‟étude des sols et de la végétation (pp. 211-233).
Cette contradiction mérite d‟être surmontée. Bien que je sois
hydrologue, je consacrerai le premier tome de cette géographie physique de la
Russie à biogéographie et la pédologie, puisque tout le monde s‟accorde à dire
que c‟est le premier discriminant. Et le plan sera zonal, puisque la disposition
des milieux naturels en ceintures latitudinales n‟est nulle part réalisée mieux
qu‟en Russie. Le deuxième volume sera dévolu à l‟hydroclimatologie, à travers
le fil directeur du froid. Le troisième tome traitera de géomorphologie et se
terminera par une synthèse des questions environnementales dans l‟immensité.


3. Les choix éditoriaux en lien avec le russe

Le russe est l‟une des six langues officielles de l‟ONU. Un certain
nombre de documents concernant les questions mondiales d‟environnement
peuvent avantageusement être étudiés dans cette langue, afin de déterminer
certaines nuances, qui dépassent la simple traduction pour puiser dans un
héritage proprement russe. Bien plus, la bibliographie interne à la Russie est
considérable dans tous les domaines, avec une propension à ce que celle qui
traite de géographie physique soit, en proportion de la littérature géographique
dans son ensemble, nettement plus grande qu‟en Occident. Ce n‟est qu‟une
toute petite part qui a été mise à profit ici, cependant suffisante pour déjà éviter
quelques simplifications outrancières parfois propagées dans notre pays, comme
l‟absence de toute réflexion environnementale russe.
Nous avons fait le choix d‟émailler notre texte de nombreux mots
russes. La géographie physique française en a déjà intégré beaucoup depuis
longtemps : la toundra, la taïga, la steppe, le podzol, le tchernoziom, la merzlota
sont parmi les exemples les plus connus, sans compter ceux que les

18 Dans une note publiée dans les Annales de Géographie vingt ans plus tôt, P. George (1942, p.
151) exprimait la même idée de la manière suivante : « il est usuel de suppléer à l‟insuffisance des
contrastes de relief de la plaine russo-sibérienne en faisant reposer la division régionale sur la
nature et la couleur des sols et sur la répartition des grands paysages végétaux ».
16
Milieux naturels de Russie
géomorphologues périglaciaires emploient volontiers, comme boulgounniakh et
naledi. Mais notre volonté a été ici de préciser systématiquement le mot dont
nous parlions. Or, très souvent, l‟acception russe est légèrement différente de la
signification française, comme, par exemple, l‟emploi de l‟espagnol cuesta a
pris un sens particulier en français. Il nous a donc semblé rigoureux, et utile, de
faire référence aux mots russes.
« Et je ressens déjà la gêne,
Je vois mes juges m‟accabler :
Mon pauvre style est bariolé
De trop de termes allogènes »
19(Pouchkine, 1823-1830, Eugène Onéguine ).
Une fois ce choix assumé, il restait la question de la transcription de
l‟alphabet cyrillique. Dans le texte rédigé, nous avons préféré la transcription
française coutumière, pour écrire Irkoutsk et non pas Irkutsk, Baïkal et non pas
Bajkal, Pouchkine et non pas Puškin. Quand plusieurs traditions françaises
cohabitaient, nous avons fait le choix de celle qui était la plus proche de la
prononciation russe, pour écrire Novossibirsk et non pas Novosibirsk. En
revanche, la transcription internationale a été préférée pour toute citation
bibliographique, afin de garder la rigueur de chaque lettre cyrillique
correspondant à une lettre latine. Cela peut évidemment provoquer deux
orthographes différentes pour le même auteur, si son idée est évoquée dans le fil
du texte, tandis qu‟une citation précise est reproduite plus loin. Une troisième
orthographe est même possible, voire une quatrième, si l‟auteur en question a
lui-même écrit directement dans une revue anglaise ou allemande, qui a effectué
une transcription de son nom à sa guise. Sans même que nous ayons à
intervenir, le grand climatologue russe peut se trouver Vojeikov, Woeikof ou
Voejkov dans les articles qu‟il a lui-même écrits en français et en allemand,
ajoutés aux articles écrits en russe, ici en transcription internationale.
« Vous le croirez si vous voulez, mais je m‟étonne parfois de ne pas
avoir désappris le russe. En parlant avec vous je me dis : „mais je parle tout de
même bien‟. C‟est peut-être pour cela que je parle tant » (Dostoïevski, 1868,
20L’idiot ).








19 Pouchkine A., 1823-1830, Eugène Onéguine. Traduction française de Markowicz A., 2005,
Arles, Actes Sud, 320 p., Chapitre Premier, XXVI.
20 Dostoïevski F.M., 1868, L’idiot. Traduction française de Mousset A., 1953, notes de Besançon
A., 2006, Paris, Gallimard, 783 p., chap. II.
17

4. Remerciements

Le manuscrit de cet ouvrage était clos en octobre 2009. Les mois de
novembre 2009 à janvier 2010 furent consacrés au travail de corrections,
d‟amendements, d‟ajouts de détail, pour répondre aux suggestions des relecteurs
et à quelques nouveautés d‟actualité.
En France, je tiens à remercier bien vivement Monsieur Pascal
Marchand, professeur de géographie à l‟Université de Lyon 2, pour sa relecture
attentive de l‟ensemble du manuscrit, ses judicieuses remarques et la fourniture
de documents concernant les steppes transvolgiennes et les questions de
salinisation des sols. Je tiens aussi à remercier Monsieur Pierre Thorez,
professeur de géographie à l‟Université du Havre pour sa relecture du manuscrit
et ses encouragements. J‟ai plaisir à remercier Monsieur Paul Arnould,
professeur de géographie à l‟Ecole Normale Supérieure de Lyon, pour la
précision rigoureuse de certains concepts biogéographiques généraux et ses
propositions d‟amélioration du manuscrit, en particulier le chapitre de la
toundra.
Je sais gré de l'aide éditoriale apportée par l'EA 1210 Cedete de
l'Université d'Orléans (dir. G. Giroir), en particulier concernant le travail de
mise en page de M. Lee.

En Russie, je remercie chaleureusement tous les collègues et tous les
habitants qui m‟ont si bien reçu lors de mes treize séjours de longue durée de
1991 à 2009. Mes remerciements vont aussi aux collègues des autres pays de
l‟ex-URSS et de la CEI qui m‟ont aimablement accueilli et aidé.
« Est-ce la vérité, ou bien une invention ? […] Ŕ Certainement, c‟est
une histoire inventée. Ŕ Allons ! adieu. Je vous remercie ». « Est-ce une histoire
vraie ou bien est-elle inventée ? […] Ŕ Evidemment de l‟invention. Ŕ Allons, au
revoir, merci beaucoup ». « Tak èto pravda ili tak tolko vydoumano ? […] –
Razouméétsia, vydoumano. – Nou, prochtchaïté. Blagodarstvouïté ».
(Dostoïevski F., 1862, Souvenirs de la maison des morts, chap. 7 « Nouvelles
connaissances Ŕ Pétrof », dans la traduction de Ch. Neyroud pour la première
citation, de H. Mongault et L. Désormonts pour la deuxième).








18
Milieux naturels de Russie

Introduction


Le pays de la zonalité et des grandes forêts de conifères

Les manuels russes de biogéographie, voire de géographie physique
régionale, répètent à l‟envi dans leur chapitre introductif que la flore de Russie
terrestre compte plus de 12 500 espèces sauvages de plantes vasculaires, plus de
2 200 espèces de mousses vraies et d‟hépatiques, environ 3 000 espèces de
lichens, 20 à 25 000 espèces de champignons, cependant que les eaux russes
comprennent 7 à 9 000 espèces de plantes aquatiques. Quant à la faune de ce
pays, elle compte environ 100 000 espèces d‟invertébrés et plus de 1 500
espèces de vertébrés, dont 732 d‟oiseaux et 320 de mammifères
(Abdurahmanov et al., 2003). Il est vrai que certaines d‟entre elles sont uniques
au monde et n‟existent qu‟en Russie. Il est vrai aussi que la Russie a signé dès
1992 la Convention sur la diversité biologique (Konventsia o sokhranénii
bioraznoobrazia) au Sommet de la Terre de Rio. Ce n‟est pourtant pas le plus
important ; il serait en tout cas restrictif et plus biologique que géographique de
s‟arrêter là.
La Russie est en effet aux antipodes de la forêt équatoriale, à l‟opposé
de la luxuriance. Alors pourquoi la connaissance des groupements végétaux de
ce pays, de son peuplement animal et de leurs relations avec les sols et les
autres éléments du milieu est-elle un enjeu important ? Deux grandes
justifications s‟imposent, d‟où découlent tous les autres intérêts. D‟une part la
Russie est immense, d‟autre part ses milieux sont assez proches de leur état
21
naturel dans une proportion beaucoup plus grande que la moyenne mondiale
22et, a fortiori, celle de la zone tempérée . Les conséquences de ces deux réalités,

21 « Environ 65 % du territoire de la Russie (plus de 11 millions de km²) sont caractérisés, selon
les critères du programme des Nations Unies pour la protection de l‟environnement, comme
„nature sauvage‟ [dikaïa priroda], formée d‟écosystèmes intacts, c‟est-à-dire qui n‟ont
pratiquement pas été touchés par l‟activité économique et où la bioproductivité et la biodiversité
ont été complètement préservées (au total, cet indice est de 27 % pour le monde). La Russie
concourt à plus du 1/5 des terres émergées ayant des écosystèmes intacts (Danilov-Danil‟jan,
2005, p. 259, en russe). »
22 « On estime que moins de 1 % de la forêt suédoise est encore vraiment naturelle. […] [Dans] la
partie européenne de l‟URSS […] les forêts considérées comme relativement naturelles sont
dominantes dans les taïgas du nord et la moitié septentrionale des taïgas du centre ; elles ne
représentent plus que 50 % plus bas, et tombent à moins de 10 % dans les taïgas du sud »
(Ozenda, 1994, p. 94). Selon les études onusiennes (World Resources Institute, 1994) et celles de
N.B. Léonova et G.N. Ogourééva (2006), les milieux non ou faiblement dégradés par les activités
humaines représentent 57 % du territoire de l‟ex-URSS, contre 15 % de l‟Europe (CEI
européenne exclue).
19
que nous posons en postulats, sont nombreuses en terme économique,
écologique, culturel et géographique au sens strict.
Primo, l‟exploitation des ressources végétales, animales et pédologiques
de la Russie a une importance économique mondiale dans certains secteurs
forestiers que sont l‟exportation des grumes de résineux, de sciages, de fourrure.
Concernant la cellulose et la pâte à papier, l‟importance n‟est qu‟indirecte et
provient surtout de la transformation du bois russe par les industries
scandinaves et finlandaises. Mais il faut aussi compter, en zone de steppe, avec
les productions agricoles sur tchernoziom, qui sont, en tonnages absolus, très
élevées, en particulier la betterave à sucre, le blé et le tournesol. Pour cette
dernière plante, le podsolnetchnik, qui a pris la place de la steppe, on sait que
l‟importance mondiale de la Russie, n‟a jamais été démentie. Au dix-neuvième
siècle, ce furent les Russes qui réintroduirent en Amérique le tournesol. Au
vingtième siècle, ce fut l‟URSS qui sélectionna les principales variétés cultivées
diffusées dans de nombreux pays. C‟est aujourd‟hui la Russie le premier
producteur mondial, cependant que l‟Ukraine, dans la continuité de la ceinture
23de tchernoziom, est le deuxième .
Secundo, la préservation des ressources de la Russie en vie végétale et
animale, tantôt à l‟opposé, tantôt en complémentarité de cette importance
économique, est un enjeu écologique planétaire. Les forêts russes, qui
représentent le quart de la surface forestière mondiale, absorbent chaque année
900 milliards de tonnes de gaz carbonique. La Russie défend l‟idée que, grâce à
elle, l‟effet de serre global est atténué et, en tout cas, la protection du poumon
24vert russe concerne le monde entier . De là à estimer que ce « puits de
carbone » (akkoumouliator ouglérody) peut se négocier par des accords
internationaux concernant les permis d‟émission dans le cadre de l‟après
Kyoto… Cet aspect est pourtant assez peu connu en France, où l‟attention
25médiatique, voire scientifique , est en priorité tournée vers les forêts tropicales.

23 « Des programmes d‟amélioration génétique en Union soviétique mirent au point des cultivars
de tournesol à haut rendement et riches en huile, qui jouèrent un rôle crucial dans l‟expansion de
la production de tournesol en Europe et d‟autres parties du monde entre 1920 et 1970. La
production moderne de tournesol en Amérique du Nord et du Sud (principalement au Canada, aux
Etats-Unis et en Argentine) prit son essor à partir de types de tournesol réintroduits par des
eimmigrants de l‟Est et de Russie à la fin du XIX siècle et à partir de cultivars russes importés
après 1960 » (Van der Vossen et Mkamilo, 2007, p. 101). Le cultivar est dit sort par les Russes.
24 Ce sont les liogkie planéty (« poumons de la planète ») de N.B. Léonova et G.N. Ogourééva
(2006, p. 425). Les Nations Unies confirment que « l‟avenir des 850 millions d‟hectares de forêts
tempérées et boréales de la Fédération de Russie […] est important non seulement pour la Russie
mais pour toute la région, en raison du rôle qu‟elles jouent dans la fixation du carbone » (GEO
PNUE, 2002, p. 105).
25 A l‟heureuse exception des travaux de l‟historienne Marie-Hélène Mandrillon et de quelques
autres chercheurs.
20
Milieux naturels de Russie
Certains auteurs réclament donc à juste titre un plus grand intérêt prêté à la taïga
26russe .
Tertio, la Russie a développé, sans contradiction avec l‟importance des
milieux naturels préservés, la plus grande civilisation du bois que la zone
tempérée ait jamais connue (Camena d‟Almeida, 1932, Blanc et Carrière,
1992), qui a marqué la culture russe jusqu‟à une date très récente (Marchand,
2007). Le territoire de la Fédération comprend aussi les descendantes des
principales civilisations turco-mongoles de la steppe. Chez les Kazakhs, les
Kalmouks ou les Bouriates, le nomadisme, disparu dans les faits, redevient une
27fierté symbolique . L‟héritage double, fût-il déséquilibré et en partie
conflictuel, de cultures forestières et steppiques d‟une telle richesse à l‟intérieur
d‟un même pays n‟existe pas autre part qu‟en Russie.
Ultimo, l‟importance géographique de la végétation et des sols de
Russie, fondée à la fois sur l‟immensité et la forte part des aires protégées,
implique la possibilité de suivi, dans un même pays, de gradients zonaux et
continentaux comme nulle part ailleurs dans le monde. Cela ne veut pas dire
qu‟il faille négliger les subdivisions territoriales de la Russie. Mais l‟étude de ce
pays formant 11,5 % des terres émergées à cheval sur deux continents permet
d‟ajouter un niveau de réflexion planétaire au-dessus des régions.


1. Où il est narré comment les savants russes produisent la zonalité à
partir de leurs sols

En tant que pays du monde le plus allongé d‟ouest en est, s‟étirant sur
171°20‟ de longitude, la Russie possède un gradient de continentalité sans
équivalent. Celui-ci s‟intègre cependant dans un découpage géographique en
entités encore plus vastes, d‟un ordre supérieur, les zones. Or la Russie est, avec
l‟Afrique, l‟endroit du monde où la zonalité s‟exprime le mieux, par ses
ceintures (poïassa) de milieux naturels qui s‟allongent dans le sens des
parallèles. En effet, sur de grandes distances, il y a peu de reliefs montagneux

26 Pour l‟ensemble de la forêt boréale, russe et canadienne, Paul Arnould (1991, p. 152) notait
déjà que « la connaissance et la gestion de cet énorme ensemble forestier constitue un des défis
eécologiques majeurs du XXI siècle, tout aussi important que la protection des forêts tropicales ».
Pourtant, Antoine Da Lage et Georges Métailié (2005, p. 531) déploraient encore récemment que
« bien que sa superficie soit légèrement supérieure à celle de l‟ensemble des forêts tropicales
humides, la médiatisation actuelle dont font l‟objet celles-ci fait que l‟on ne reconnaît pas à la
taïga le statut de poumon de la planète ».
27 Les autorités des républiques de Kalmykie et de Bouriatie au sein de la Fédération participent à
cette renaissance. Le cas des Kazakhs de Russie est différent. La République du Kazakhstan,
indépendante, joue de cet enjeu identitaire dans des conditions beaucoup plus prononcées qu‟en
Russie (Laruelle, 2008).
21
perturbateurs. C‟est la géomorphologie plane qui permet l‟épanouissement
28d‟une telle zonalité non dérangée .
Dans ces conditions, il n‟est pas étonnant que la Russie soit à l‟origine
29mondiale de la notion même de zonalité dans la géographie contemporaine ,
dans le sens de vastes portions du globe terrestre, de son sous-sol et de son
enveloppe atmosphérique fonctionnant en systèmes, où la végétation, la vie
animale, le sol, le climat, le substrat, les eaux sont interdépendants. Au cœur du
enouveau concept, peu à peu mis en place à partir de la fin du XIX siècle, se
30trouvait la pédologie, cette science neuve , créée sous le nom de
potchvovédénié par Basile Dokoutchaev, qui considérait le sol comme le creuset
de tous les éléments du milieu en évolution permanente. Bien qu‟il ait été
géologue de formation, Vassili Vassilévitch Dokoutchaev est considéré comme
l‟inventeur de la géographie zonale moderne et de la science des paysages, le
31landchaftovédénié, et c‟est ainsi qu‟il est présenté dans les ouvrages russes
d‟épistémologie de la géographie (Bogučarskov, 2004). Il est vrai que son
approche, de même que celle de ses successeurs, était, à divers titres, très
géographique. Les trois pères mondiaux de la pédologie, V.V. Dokoutchaev,
K.D. Glinka et N.M. Sibirtsev, auxquels il convient d‟ajouter P.A. Kostytchev,
G.N. Vyssotski, L.I. Prassolov, B.B. Polynov, S.S. Néoustrouïev, I.P.
Guérassimov, ont développé une démarche géographique de l‟étude des sols,
fondée sur les interrelations et les emboîtements d‟échelles.
L‟originalité de Basile Dokoutchaev avait été de placer le sol au cœur
d‟un concept qui, sans le nom, était celui d‟écosystème. Tous les éléments
étaient en interdépendance, en interrelation et le sol était le produit de cette
réunion, de cette conjugaison, de cette intégration, qu‟il appelait
sovokoupnost ou sovokoupnaïa déïatelnost (« activité conjuguée »). En outre,
ces éléments sont en évolution permanente. Le sol n‟est pas figé, mais il vit, se
transforme. Cette idée dynamique était sans doute la grande nouveauté

28 « Si le climat est ainsi responsable des grandes divisions naturelles de l‟Afrique, il faut bien
reconnaître que cela est dû pour une part au fait que nous n‟avons affaire qu‟à un relief médiocre,
tout en plateaux et en plaines, et qui ne peut donc en rien gêner ni modifier son action tyrannique.
Nous retrouvons ces régions naturelles d‟origine climatique dans d‟autres zones du globe : telles
sont la forêt sibérienne, les steppes de l‟Asie Centrale, les toundras polaires » (Cholley,
19391940, p. 42). « Il est usuel de suppléer à l‟insuffisance des contrastes de relief de la plaine
russosibérienne en faisant reposer la division régionale sur la nature et la couleur des sols et sur la
répartition des grands paysages végétaux » (George, 1942, p. 151, cf. notre avant-propos). Dans
les « plaines, plateaux et moyennes montagnes de l‟Eurasie soviétique, […] la monotonie du
relief permet de mieux dégager les facteurs planétaires qui jouent le rôle essentiel dans la
différenciation des grandes unités bioclimatiques » (Birot, 1970, p. 113).
29 La zonalité de la Grèce ancienne, fondée sur le climat et l‟inclinaison des rayons solaires, ne
sera pas évoquée ici.
30 « La pédologie (de pedon, sol), science particulière qui a pris son essor en Russie, à la fin du
eXIX siècle, notamment avec les travaux de Dokoutchaiev (1846-1903) » (Lacoste et Salanon, p.
77).
31 En France, J. Boulaine (1975, 1989) a insisté sur ce lien entre la pédologie et le paysage.
22
Milieux naturels de Russie
conceptuelle apportée par Vassili Vassilévitch, celle qui relégua la science du
32sol ancestrale et propulsa la pédologie moderne, inventée par les Russes .
La conséquence première de cette nouvelle démarche était l‟élaboration
de la notion de zonalité. En effet, à partir du moment où la caractérisation des
sols est fondée sur le climat et la végétation beaucoup plus que sur la
roche33mère , le premier niveau de découpage géographique est celui de la zone
bioclimatique. Or, comme le souligne le géographe français Jean Demangeot
(1996, p. 97), « cette zonation bioclimatique se retrouve dans la répartition des
sols, ces merveilleux intégrateurs de nature : ce n‟est pas par hasard que la
epédologie est née, au XIX siècle, en Russie, là où, précisément, les bandes de
climats et de sols se succèdent avec régularité, de l‟Arctique à l‟Aral ».
La conséquence seconde de cette nouvelle approche était la
formalisation de l‟idée d‟emboîtement d‟échelle. En effet, à partir du moment
où la zone bioclimatique est mise au rang supérieur de la réflexion
géographique, la prise en compte du substrat géologique doit se faire à un
second niveau. Ce fut la création par les pédologues russes de la notion
d‟intrazonalité. Comme le précisait le pédologue français P. Duchaufour (1991,
p. 157), en donnant les équivalents dans le vocabulaire français, « l‟URSS a
conservé le cadre écologique qui a présidé à la naissance de la pédologie, en
distinguant les sols zonaux (climatiques), intrazonaux (stationnels), azonaux
(non ou peu évolués) ».
Pour toutes ces raisons, l‟étude des sols russes a une portée mondiale et
non pas seulement régionale. Dans le troisième volume du traité de géographie
physique d‟Emmanuel de Martonne, qui n‟était autre que le premier grand
manuel français de biogéographie, celui-ci et ses collaborateurs présentaient un
34chapitre de typologie des sols. Le plan suivi par les auteurs était éloquent ,
montrant l‟ascendant exercé par la Russie sur la pédologie mondiale. La portée
conceptuelle est doublée de l‟influence du russe sur le vocabulaire scientifique
de la géographie des sols. Encore aujourd‟hui, même certains écoliers français
peuvent évoquer le podzol ou le tchernoziom.
De cette importance de l‟étude des sols de Russie et de la végétation qui
leur est associée, à l‟origine même de la géographie zonale des milieux naturels
et anthropisés, découle le choix que nous avons fait de commencer la

32 « Alors que la „science du sol‟, au sens strict, est très ancienne, la Pédologie […] est une
discipline nouvelle, qui a vu le jour en Russie, à la fin du siècle dernier, sous l‟impulsion de
Dokutchaev et de ses élèves ; le sol n‟est pas un milieu inerte et stable, mais il se forme, se
développe : il évolue sous l‟influence du climat et de la végétation » (Duchaufour, 1991, p. 3).
33 « Ce sont ces altérations, opérées dans des conditions très diverses vu l‟énorme étendue du
pays, qui font que des formations géologiques identiques et de même âge peuvent donner et
donnent souvent en Russie des sols agricoles fort différents » (Camena d‟Almeida, 1904, p. 271).
34 1) « Principes de classification », 2) « Types de sols en Russie » 3) « Autres types de sols des
zones tempérée et subtropicale » 4) « Sols des pays chauds humides » 5) « classifications de
Glinka et Vilensky » (de Martonne et al., 1955).
23
présentation de la géographie physique de la Russie en plusieurs tomes par un
premier volume traitant de la biogéographie et de la pédologie.




2. La zone forestière de la Russie éclipse-t-elle toutes les autres ?

Dans le volume de la géographie universelle consacré à la Russie,
Roger Brunet (1996, p. 263) insiste sur le fait que « le gradient climatique ne se
traduit pas par des effets graduels, mais par la différenciation de grandes formes
végétales et de grands types de sols associés, que l‟action humaine a
probablement encore accusée ». Pourtant, la Russie n‟est-elle pas le pays des
méga-écotones, ces transitions de parfois plusieurs centaines de kilomètres de
largeur entre les grandes formations végétales ? La forêt mixte n‟est-elle
justement pas une vieille création anthropique ? La société russe, en favorisant
les feuillus, n‟a-t-elle pas rendu plus graduel qu‟à l‟état naturel le passage de la
taïga à la steppe boisée ? Les sols gris ne forment-ils pas l‟intermédiaire zonal
entre le podzol et le tchernoziom ? Les terres noires lessivées et podzolisées
sont-elles primaires ou secondaires ? Les oscillations en latitude de la toundra
boisée sont-elles toujours fondées sur le climat ?
La réponse à ces questions n‟est pas simple. Elle a occupé des
générations de géographes russes, parmi lesquels G.I. Tanfiliev, A.N. Krasnov,
V.L. Komarov, A.I. Tolmatchiov, M.I. Neïchtadt, B.N. Gorodkov, V.V.
35Aliokhin, V.N. Soukatchiov, E.M. Lavrenko, V.B. Sotchava ont peut-être le
plus marqué l‟épistémologie de la biogéographie dans ses rapports avec la
zonation des milieux naturels. En France, le cas russe ne devrait ainsi pas
seulement avoir une portée de géographie physique générale (Demangeot, 1976,
Boulaine, 1989), mais pourrait aussi prendre part à une meilleure assise du
découpage régional, où les formations végétales, les communautés animales et
les sols de la Russie méritent une étude détaillée. C‟était d‟ailleurs sur cette
zonation biogéographique et pédologique que s‟appuyaient les grands
programmes de développement agricole de l‟URSS, dont les héritages sur la
Russie actuelle sont considérables. C‟était d‟abord le programme des « Terres
36noires », puis celui des « Terres non noires ».

35 Tanfil‟ev, Krasnov, Komarov, Tolmačëv, Nejštadt, Gorodkov, Alëhin, Sukačëv, Lavrenko,
Sočava en transcription internationale.
36 « Dans sa première version (avril 1974), le programme place en tête de ses priorités la
production de céréales alors que la base fourragère et la production animale sont qualifiées de
„principales‟. Il faudra attendre la version de 1985 pour voir clairement affirmée la priorité
donnée à l‟élevage » (Radvanyi, 1990, p. 56). « Le „Programme des terres non noires‟ disparut
doucement des annuaires statistiques au milieu de la décennie 1980 » (Marchand, 2007b, p. 60).
24
Milieux naturels de Russie
La Russie offre, du nord au sud, la succession de cinq grandes ceintures
de végétation et de sol : la toundra sur sol squelettique, la taïga sur podzol, la
forêt de feuillus sur sol gris, la steppe sur tchernoziom et le semi-désert sur sol
châtain clair. Les complications proviennent d‟une part de l‟importance des
écotones, d‟autre part de l‟emboîtement des échelles fondé sur la continentalité,
l‟altitude, l‟influence de la roche-mère, le rôle des hommes.
Si l‟on en reste à la zonation, la particularité russe est sans doute
l‟énorme place prise par ces ceintures de transition que sont la toundra boisée,
la forêt mixte et la steppe boisée. Parfois plus larges que certaines zones
ellesmêmes, elles ébranlent le bien-fondé de la délimitation biogéographique en
fonction de la latitude. Elles posent en tout cas la question des choix du
découpage classique en cinq zones et des éventuels regroupements ou
subdivisions. Selon le but poursuivi, les limites peuvent varier dans des
proportions telles que plusieurs millions de kilomètres carrés soient concernés.
C‟est ainsi que, d‟après le Rapport sur les progrès manifestes concernant la
réalisation des engagements de la Fédération de Russie pour le protocole de
Kyoto (en russe), publié en 2006 par le Ministère du développement
économique et du commerce, le territoire de la Fédération est couvert à 30 % de
toundra. Mais, selon le géographe Anatole Issatchenko, la toundra concerne
19 % de la Russie.
Nous pensons qu‟il y a au moins deux conceptions qui s‟opposent dans
les divers travaux de planimétrie des zones de sol et de végétation à petite
échelle cartographique. Pour certains organismes, le but recherché se trouve être
de souligner l‟importance des contraintes de certaines zones pour la mise en
valeur par la société russe.

Dans ce cas, il semble opportun de regrouper les milieux de désert
polaire, de toundra et de toundra boisée, sous les appellations qui viennent
d‟être indiquées, où les contraintes des ressources végétales, animales et
pédologiques dues au froid permanent du nord sont considérables. A l‟extrémité
méridionale, il peut être convenable de mettre ensemble la steppe sèche et le
semi-désert, où les contraintes d‟aridité et de salinité des sols sont à certains
égards communes. La zone centrale de la Russie apparaît alors comme un
milieu moins contraignant, où la forêt de feuillus et la steppe boisée sont
susceptibles d‟être regroupées, laissant à la taïga un espace de contraintes
moyennes.
Pour fixer les esprits, il est possible de résumer ce découpage zonal en
admettant que la toundra au sens large couvre 30 % du territoire russe, la taïga
50 %, l‟ensemble de la forêt caducifoliée et de la steppe boisée 8 %, la steppe et
le désert 12 %.
Pour d‟autres institutions, le but poursuivi se trouve être d‟insister sur la
nécessaire protection de certains milieux, naturels ou qui, justement, ne le sont
plus beaucoup. Cela peut aboutir à distinguer des espaces très transformés, qui
25
peuvent continuer à profiter de fortes potentialités économiques, d‟autres à
préserver.Dans ce cas, il semble judicieux de regrouper la taïga au sens strict et
la taïga clairsemée de pré-toundra, qui n‟est autre que la toundra boisée ainsi
renommée d‟une manière révélatrice.


Fig. intro 1 : Les zones végétales de la Russie



Dans les deux cas, en effet, l‟arbre est présent, caractérisé par sa faible
productivité, sa lenteur de régénération, son besoin de protection. Il est aussi
opportun de mettre ensemble la forêt de feuillus et la steppe boisée sur sol gris,
où se cumulent une nécessité de protection maximale et d‟assez fortes
potentialités. Il convient enfin de séparer la steppe, aux fortes potentialités
agricoles sans qu‟il n‟y ait plus d‟aires à préserver, du semi-désert, où les
mesures de protection ponctuelles, oasiennes, ne se prennent pas à cette petite
échelle cartographique. Pour fixer les esprits, il est possible de synthétiser ce
découpage zonal en proposant que la toundra couvre 19 % du territoire russe, la
26
Milieux naturels de Russie
taïga au sens large 62 %, l‟ensemble de la forêt caducifoliée et de la steppe
boisée sur sol gris 6 %, la steppe 12 % et le désert 1 %.
En terme de difficulté des cadres de vie, la première conception est
plus parlante ; en terme de besoin de protection des espaces arborés, la seconde
manière de présenter est plus pertinente. La réunion des deux propositions
permet d‟abord de souligner l‟importance des contraintes de l‟espace russe : les
fortes difficultés des cadres de vie de froid, de faible productivité végétale et de
sol très peu fertile en toundra et taïga, les fortes contraintes de sécheresse et de
salinisation des sols en steppe et désert. Finalement, ce sont seulement 3 à 8 %
du territoire russe qui ressemblent à des milieux naturels proches de ceux
d‟Europe de l‟Ouest. Raison de plus pour les étudier en France, où ils sont
méconnus.
La réunion des deux propositions permet ensuite de souligner
l‟importance des espaces boisées en Russie. Certes, les géographes russes sont
37habituellement généreux envers la place occupée par la forêt climacique et en
particulier la taïga, en y classant d‟une part toute région montagneuse qui a des
étages inférieurs de taïga et des étages supérieurs de pelouse alpine, dite par eux
toundra de montagne, d‟autre part toute sous-zone hybride qui possède quelques
arbres, comme c‟est le cas de la toundra boisée et de la steppe boisée.
Cependant, il est vrai que la forêt, par sa réalité biogéographique et son
importance culturelle, n‟occupe pas une place comme les autres dans la
Fédération de Russie.
A l‟état naturel, le territoire correspondant aujourd‟hui à la Russie était
peu forestier, en comparaison de l‟Europe de l‟Ouest. Les reconstitutions
paléogéographiques permettent d‟estimer que moins des deux tiers du pays
étaient recouverts de forêts. Le chiffre classique, représentant la situation
d‟avant les défrichements, tel qu‟il a été proposé par Vassili Petrovitch
Tsepliaev, est de 62 % de forêts (Cepljaev, 1961). Selon que d‟autres auteurs
prennent en compte tout ou partie de la toundra boisée, de la steppe boisée et de
quelques autres espaces intermédiaires, la proportion peut certes varier assez
38 39sensiblement . Mais l‟idée générale, dans une fourchette allant de 58 % à
70 %, reste la même.

37 Au sens de la superficie qu‟aurait la forêt sans l‟action de la société russe. Le concept lui-même
de climax, qui est à manier avec prudence (Arnould, 1993), ne sera pas discuté ici, bien que la
forêt russe soit concernée par les héritages de la dernière glaciation, qui peuvent provoquer des
différences entre la potentialité offerte par les conditions actuelles et la réalité, même en l‟absence
de l‟action humaine.
38 Cela pose la question de la définition elle-même de la forêt (Arnould, 1991b), qui prend une
certaine ambiguïté en Extrême-Orient Russe.
39 58 % selon le Rapport sur les progrès manifestes concernant la réalisation des engagements de
la Fédération de Russie pour le protocole de Kyoto (en russe), publié en 2006 par le Ministère du
développement économique et du commerce ; 68 % d‟après un traitement personnel des données
d‟Anatoli Grigorévitch Issatchenko en utilisant les critères de définition de Martchenko et
27
Ce n‟est donc que par l‟immensité de son territoire que la Russie
transforme cette proportion assez peu élevée en superficies absolues
considérables. Pour reprendre le chiffre classique de Basile Tsepliaev, le
territoire correspondant à la Russie actuelle comptait à l‟état naturel
4010,59 millions de kilomètres carrés de forêts . Les estimations récentes varient
entre 9,9 (Ministère du développement économique) et 11,825 millions de km²
(Utkin et al., 1995) de forêts dans la situation d‟avant les défrichements.
Or ceux-ci ont été peu importants, n‟ayant fait disparaître qu‟environ un
quart de la superficie naturelle, et c‟est sans doute là le fait majeur de la
biogéographie russe. Il subsisterait encore aujourd‟hui entre 7 331 500 km²
41(Tsarev, 2005) et 8 510 000 km² (GEO PNUE , 2002) de forêts en Russie, en
passant par une estimation de 7 516 000 km² par A.I. Outkin et ses
collaborateurs (1995) et de 7 743 000 km² par les géographes N.A. Martchenko
et V.A. Nizovtsev (2005). Le géographe français Marc Galochet (2007, p. 119)
évoque 7 640 000 km². Quoi qu‟il en soit, cela représente 22 % de toutes les
forêts mondiales préservées (GEO PNUE, 2002, Marčenko et Nizovcev, 2005),
si on estime leur superficie entre 35 et 38,6 millions de km². Quelles que soient
42les légères variations chiffrées autour de ses 800 millions d‟hectares, la forêt
43russe garde un poids d‟échelle planétaire compris entre un quart et un
cinquième du total mondial, loin devant le Brésil et le Canada. La seule taïga
russe représenterait 73 % de la forêt boréale mondiale (Falinski et Mortier,
1996, Pisarenko, 1997, Hotyat et Galochet, 2006, Galochet, 2007) et ce n‟est
pas dans un contexte anodin que la Russie a signé à Rio en 1992 la Déclaration
de principes relatifs aux forêts » (Zaïavlénié o printsipakh v otnochénii lessov).
Grâce à cette faiblesse des défrichements, les réserves en bois de la Russie sont
équivalentes à 82 milliards de mètres cubes (Utkin et al., 1995, Doroch, 2007),
soit quatre fois plus que le Canada et les Etats-Unis réunis, dont 64 milliards
pour les seuls conifères de la taïga.
Ainsi, quoiqu‟elle compte de vastes espaces naturels sans arbre, que se
partagent la toundra, la steppe et le semi-désert, la Russie est un pays forestier
de première importance, grâce à son immensité et à la grande faiblesse des
défrichements. En outre, comme les espaces sans arbre sont de conquête
récente, la civilisation russe est forestière.

Nizovtsev, incluant à la forêt de feuillus la moitié nord de la steppe boisée ; 69,8 % selon
l‟encyclopédie de la forêt de Russie dirigée par A.I. Outkin et ses collaborateurs (1995, en russe).
40 Sur un total de 11,31 millions de km² pour l‟URSS.
41 C‟est le chiffre donné par la FAO pour les forêts russes, repris par le PNUE.
42 En dehors de quelques exceptions, comme le chiffre de 4,5 millions de km² donné par J.-P.
Paulet (2007) pour la taïga russe. Rappelons que, si l‟on ne compte pas la taïga basse et claire de
Sibérie orientale et d‟Extrême-Orient, la superficie forestière peut baisser de près de deux
millions de km².
43 « Les forêts de l‟ex-URSS contribuent fortement à l‟édification du manteau forestier mondial »
(Falinski et Mortier, 1996, p. 106).
28
Milieux naturels de Russie
Il serait cependant aussi réducteur d‟assimiler les milieux
biogéographiques de la Fédération de Russie à la seule forêt que de confondre
celle-là avec le seul territoire ethniquement russe. C‟est pourquoi il a été décidé
de présenter ici les cinq zones de végétation, de sol et de communauté animale,
sans négliger les milieux naturels non forestiers. Le choix a aussi été fait de les
44ordonner en latitude, du nord au sud, commençant par les formations végétales
à forte contrainte de froid et terminant par celles subissant la sécheresse.

3. Les paysages végétaux de la Russie sont-ils tristes et lassants ?

Les enjeux économiques et écologiques des milieux naturels russes
sont, il est vrai, importants, le caractère global du réchauffement climatique et la
mondialisation de ses causes sont certes d‟une actualité brûlante, les remèdes à
trouver sont, nous dit-on, urgents et la préservation de la forêt russe pourrait
faire partie des réponses. La délimitation géographique des différentes zones
végétales de Russie est un exercice de poids, qui permettra de mieux
appréhender le rôle de la taïga parmi les autres milieux, que sont la toundra, la
forêt de feuillus, la steppe, le semi-désert. Ces sujets, s‟ils sont traités à travers
le développement durable, gagnent en profondeur. Pour autant, ils sont sans
doute moins éternels et universels que la joie de vie ou la mélancolie.

Les géographes, même physiciens, ne se posent-ils pas cette question
existentielle à travers leur étude rigoureuse des phénomènes biogéographiques
et pédologiques ? Quelques citations, prises sans souci d‟exhaustivité ni volonté
de démonstration, nous amènent à penser que la carapace scientifique, qui
dissimule la sensibilité des géographes, pourrait se fendiller bien plus dans
l‟étude des milieux de végétation et de sol de la Russie que dans celle des pays
plus proches de nous, en kilomètres ou en culture mondialisée.

Picorons alors quelques avis. Dans la toundra russe, « le paysage est
d‟une infinie tristesse » (George, 1962, p. 217). « La toundra apparaît
extrêmement monotone, même en été » (id., p. 219). Quel Français en sera
surpris ? Après tout, c‟est le nord. A l‟autre extrémité de la Russie, la steppe,
dite aussi prairie en biogéographie, partage avec l‟Amérique le fait que « la
prairie est une formation […] monotone d‟aspect » (Elhaï, 1967, p. 247).
Quittons le cercle des géographes français pour celui des hommes de lettres
russes et admettons que « les freux […] se ressemblent tous et ils rendent la
steppe encore plus uniforme » (A. Tchékhov, 1888, La steppe, chap. 1, dans la
45traduction française de V. Volkoff ). Cette monotonie littéraire répond à

44 Une hiérarchie mettant en avant les zones forestières et les traitant d‟abord aurait été une
démarche de géographie humaine pour laquelle nous n‟avions pas les compétences nécessaires.
45 « Gratchi […] pokhoji droug na drouga i délaïout step echtchio boléé odnoobraznoï » dans le
texte original.
29
« l‟ennui de la steppe » (stepnaïa skouka). Le Russe est bien un Européen. Il
n‟est pas chez lui s‟il n‟y a rien à défricher. Il reste donc la forêt, qui, fort
heureusement, couvre l‟essentiel du territoire russe.

Les anciens voyageurs éclairés rendaient vivants et agréables à lire leurs
récits en donnant leur sentiment sur la taïga russe ou la forêt mixte. Lors de son
46trajet en train de d‟Allemagne à Moscou, Jules Legras (1895, p. 9), entrant en
Russie, écrivait que « le même paysage monotone défile incessamment à mes
côtés : des forêts de bouleaux grêles et de petits sapins » (p. 9). Quelques années
plus tard, financé par la Société suédoise d‟anthropologie et de géographie, J.
Stadling (1904, p. 320), relatant sa mission en Russie en 1898, écrivait : « le
train […] s‟enfonce bientôt, à nouveau, dans la mystérieuse taïga dont la
monotonie […] se poursuit jusqu‟au point terminus ».
Les géographes physiciens français, récents ou actuels, ne décrivent
heureusement pas la taïga par les seules données sobres de la biomasse en
tonnes de matière sèche par hectare, de la productivité ou du nombre d‟espèces.
Dans le chapitre scientifique traitant de la forêt boréale, Alain Lacoste et Robert
Salanon (1969, p. 144) parlent de « grande monotonie » et Gabriel Rougerie
(1988, p. 120) de « monotonie extrême », cependant que Georges Viers (1970,
p. 96) qualifie l‟ensemble de « forêts monotones ». Jean-Paul Amat (1996, p.
360) peine à exprimer, tant elle est ineffable, « l‟indicible monotonie
d‟innombrables et similaires bataillons de conifères », dont une martiale
comparaison accentue la gravité. Yannick Lageat (2004, p. 50) s‟exclame quant
à lui qu‟il « n‟est pas au monde de formation aussi désespérément monotone
que la forêt boréale de Conifères ». L‟adverbe renforce le sentiment déjà soufflé
par l‟adjectif et rend ainsi la lecture plus captivante. Alain Huetz de Lemps
(1994, pp. 57-58) concède que « la futaie de conifères a une incontestable
majesté, mais aussi une certaine monotonie ». L‟attention est ainsi attirée par
une figure de style dans laquelle le trait altier contrebalance, peut-être pour
mieux la souligner, l‟uniformité lassante.

Pour notre part, il serait fâcheux d‟accabler le lecteur par une
succession d‟autres citations. Nous savons depuis Madame de Staël que « la
monotonie, dans la retraite, tranquillise l‟âme ; la monotonie, dans le grand
monde, fatigue l‟esprit » (1810, De l’Allemagne). Or les géographes ne
prennent jamais leur retraite. L‟introduction de cet ouvrage, qui n‟a que trop
traîné, laisse-t-elle entendre que les milieux naturels de Russie présentent une

46 « Bien qu‟il ne fût pas géographe de profession, il était bien connu parmi les géographes pour
ses récits de voyage de Russie et de Sibérie. […] En 1929, il fut nommé à la Sorbonne où il
enseigna jusqu‟à sa retraite la littérature russe. […] Les géographes ne sauraient oublier ce que
doit la science à cet explorateur lettré » (Chabot G., 1940, « Jules Legras (1867-1939) » Annales
de Géographie, 49(277) : 65).
30
Milieux naturels de Russie
toundra caractérisée par sa tristesse, une taïga qui provoque le désespoir, une
steppe qui cause l‟ennui ? Les changements d‟échelle en géographie peuvent-ils
aider à démêler le sentiment d‟affliction ? L‟étude de la végétation et des sols de
la Russie autorise-t-elle à douter ?







































31











































32
Milieux naturels de Russie

Chapitre Premier


La toundra, le mollisol et l’élevage du renne

La toundra est la formation végétale basse, sans arbre, qui croît dans la
partie de la Russie où le froid permanent est le facteur limitant majeur,
grossièrement au nord du cercle polaire. La toundra russe, prise dans son sens le
plus restrictif, couvre 3,2 millions de km², soit 19 % du territoire de la
Fédération. Si on lui adjoint 1,9 million de km² de toundra boisée, la surface
dépasse 500 millions d‟hectares et représente 30 % du territoire russe.

Fig. toundra 1 : Carte de l’extension de la toundra russe



C‟est sans doute la toundra qui matérialise le mieux l‟effet en
trompe47l‟œil de l‟immensité russe. Sur une superficie qui couvre près de dix fois la
France, la toundra russe est une vaste réserve de nature, où certaines aires
protégées ont la taille d‟un département de notre pays. C‟est aussi l‟endroit
d‟activités traditionnelles, comme l‟élevage du renne, sur lequel se fondait une
véritable civilisation (Leroi-Gourhan, 1936), menacée dans certaines régions
par l‟avancée du front pionnier, en particulier en Sibérie occidentale, où
l‟extraction des hydrocarbures n‟en finit pas de monter vers le nord. La toundra
russe est également un haut lieu de la recherche scientifique en milieu extrême.
A la suite des travaux de B.N. Gorodkov pendant l‟entre-deux-guerres, les
grands spécialistes mondiaux de la toundra s‟appelèrent B.A. Tikhomirov, V.D.
Aleksandrova, N.V. Matvééva, A.I. Tolmatchiov, B.A. Yourtsev, ou encore

47 Du moins si le territoire d‟un Etat ne servait qu‟à la surface agricole utile et à la construction de
mégalopoles.
33
Youri Ivanovitch Tchernov. Très publiée en anglais, Véra Aleksandrova a sans
doute eu l‟audience planétaire la plus affirmée.
Comme tout paysage peu humanisé, la toundra a l‟image d‟un milieu
assez uniforme, qui ne mériterait qu‟une étude de biogéographie générale, sans
intérêt régional. La toundra russe est-elle la même que son homologue
canadienne et alaskienne ? Si la toundra russe abrite 90 % des espèces arctiques
proprement dites de l‟hémisphère nord (Abdurahmanov, 2003), celles qui
n‟existent pas dans autres zones bioclimatiques, est-ce parce qu‟elle est plus
riche que la toundra américaine ou est-ce parce que l‟endémisme régional
n‟existe pas dans le monde polaire, faisant que les mêmes espèces se retrouvent
partout ? N‟y a-t-il pas plus de différences entre les toundras mourmane et
yakoute qu‟entre les toundras tchouktche et alaskienne ? Quelles sont les
contraintes que le milieu polaire impose aux plantes et aux animaux ? Le
pergélisol a-t-il une forte influence sur la végétation ou bien, situé suffisamment
profond, épargne-t-il les organes souterrains de son effet négatif ?
Pour tenter d‟apporter quelques éléments de réponse, il conviendra
d‟abord de se pencher sur les traits paysagers propres à la toundra, puis sur la
manière dont le cadre polaire, climatique et pédologique, les déterminent.
48A cette occasion, nous nous permettrons de parler de milieu toudrain ,
répondant aux environnements forestier et steppique. Dans un troisième temps,
il sera plus important que dans les autres zones bioclimatiques de Russie de
souligner les différents types de toundra. Le milieu toundrain, aux extrémités de
la vie, consacre en effet l‟importance des micro-habitats. Cependant, cette
mosaïque de niches à grande échelle cartographique s‟insère elle-même dans
d‟autres découpages plus vastes, zonaux, méridiens, altitudinaux et régionaux.
Leurs limites sont parfois mouvantes, ne font pas toujours l‟unanimité entre les
auteurs. Parmi les choix ici faits, la toundra boisée ne sera pas étudiée dans ce
chapitre, mais dans celui de la taïga, affirmant ainsi la grande caractéristique de
la vraie toundra : l‟absence d‟arbre.













48 Les Russes possèdent évidemment depuis longtemps dans leur langue l‟adjectif toundrovy.
34
Milieux naturels de Russie
Fig. toundra 2 : La toundra russe, caricature géographique


35
1. Un paysage bas, marqueté et pauvre

49Le paysage de la toundra russe peut être décrit, dans sa dimension
verticale, comme une formation basse, et dans ses dimensions horizontales,
comme un ensemble morcelé. Dans un troisième temps, il convient de regrouper
ces deux approches par l‟étude du volume végétal, en particulier de sa
biomasse. La faiblesse de ce volume et la lenteur de son renouvellement
conduisent à caractériser la toundra par sa pauvreté. Or celle-ci n‟est pas
seulement quantitative. Elle se manifeste aussi par l‟indigence de la
composition spécifique.
Le caractère bas de la toundra implique-t-il une absence de
stratification ? A quelle échelle la mosaïque végétale se met-elle en place ? La
polydominance s‟exprime-t-elle par une juxtaposition ou un enchevêtrement ?
La faiblesse de la base végétale permet-elle le développement d‟une pyramide
alimentaire animale complète ou l‟ensemble est-il tronqué ? Quelles activités
humaines traditionnelles se sont développées dans le milieu de la toundra russe
et l‟équilibre est-il menacé ?

1.1. Une formation basse

Qu‟y a-t-il de plus effrayant pour un sylvain ? Est-ce l‟absence d‟arbre,
le fait qu‟un bouleau est aussi petit qu‟un champignon, ou bien, comme on le
raconte aux enfants russes, la possibilité qu‟un champignon soit aussi grand
qu‟un bouleau ? Et parmi ces trois grands traits paysagers, les deux derniers
sont-ils vraiment les mêmes ?

1.1.1. Le pays sans arbre

Pour tous les géographes de la planète, le caractère descriptif majeur de
50la toundra est l‟absence d‟arbre dans un milieu polaire de plaine ou de bas
plateau. Cette définition et les mots pour désigner la formation végétale en
question suscitent, comme souvent, un certain nombre de problèmes liés au fait
que l‟emploi traditionnel du nom par les populations et l‟usage qui est en fait
maintenant par les géographes ne coïncident pas. Il se pose d‟une part la

49 L‟objet de ce développement est d‟abord de décrire la physionomie de cette formation végétale.
Dans les trois premiers temps, elle se fera sans citer les espèces floristiques ou bien en le faisant
de façon commune, sans s‟attacher à mettre une majuscule pour les genres et les familles. La
taxonomie précise est réservée au quatrième temps de ce développement.
50 « Les véritables toundras sont sans arbres » (Berg, 1941, p. 22). « L‟absence d‟arbres est le seul
caractère commun à une végétation naine, mais extrêmement variée » (Birot, 1965, p. 207). « Le
terme „toundra‟ désigne les formations végétales […] situées en latitude au-delà de la limite
naturelle de l‟arbre » (Simon, 2007, p. 349).
36
Milieux naturels de Russie
question de la différence entre l‟absence d‟arbre et celle de forêt, d‟autre part
celle d‟une formation zonale climatique ou azonale montagnarde.
Dès le Moyen Age, la Russie novgorodienne a pris contact avec la
formation végétale basse des côtes de la mer de Barents. La présence russe à
Kola est attestée depuis 1264 et cette fondation se trouve à proximité de la
limite végétale majeure ; il suffit de descendre ce même fjord sur quelques
kilomètres pour la dépasser. Si, avant Catherine II, les Russes sont restés juste
au sud de cette limite, c‟est que, au-delà, se trouvait le bezlessié, c‟est-à-dire le
« pays sans forêt » des premiers colons les plus septentrionaux, un endroit
traumatisant où l‟absence de peuplement arboré déconcerte, angoisse et rend la
vie traditionnelle pratiquement impossible pour un peuple forestier et
51défricheur . Aujourd‟hui, les biogéographes russes utilisent le terme de
bezlessié pour désigner un caractère descriptif majeur, l‟absence paysagère de
forêt. Et c‟est bien là la première subtilité du langage géographique par rapport
à l‟emploi traditionnel du terme slave de bezlessié. Pour le géographe, l‟absence
de la forêt n‟est pas synonyme de celle de l‟arbre. La frontière de la forêt se
trouve plus sud et la formation dite lessotoundra, la toundra boisée, occupe
l‟intervalle entre les deux limites. Cet écotone sera étudié géographiquement
dans le développement traitant de la taïga.
Dans leur déplacement ancien vers le nord-ouest, à travers la Carélie et
la péninsule de Kola, et vers le nord-est, en direction de la Petchora, les Russes
avaient rencontré des populations septentrionales, d‟une part les Lapons, d‟autre
52part les Zyrianes . Respectivement appelés aujourd‟hui Sâmes et Komi, ces
53deux peuples de langue finno-ougrienne pratiquaient bien entendu le contraste
entre les parties forestières et dénudées de leur territoire. Peu enclins l‟un
54comme l‟autre à aller jusqu‟aux rivages des mers arctiques, ils connaissaient la
dégradation forestière due à l‟étagement montagnard, qui, dans ces conditions
rigoureuses, conduit très vite à une formation végétale basse. Une partie des
Sâmes utilisait ces pâturages d‟altitude pour l‟estivage des rennes. C‟est pour
désigner ces sommets dénudés que les peuples finno-ougriens employaient le

51 « Kola fut élevée au rang de ville par Pierre le Grand et fortifiée. Néanmoins, ses habitants
n‟ont pris qu‟une part limitée à l‟exploitation des pêcheries de la côte mourmane, et peut-être
faut-il voir dans cette abstention et dans le faible succès des essais de colonisation de cette côte
l‟effet de répugnance qu‟éprouve le Russe à s‟établir au-delà de la forêt » (Camena d‟Almeida,
1932, p. 111).
52 Les directions géographiques sont données de manière simplifiée. Il existe aussi historiquement
des Zyrianes au nord-ouest, dans la péninsule de Kola, où ils ont d‟ailleurs participé au
refoulement vers le nord des Lapons.
53 L‟appartenance du lapon directement à la famille linguistique finno-ougrienne ou bien
l‟indépendance d‟une branche laponne de l‟ouralien qui aurait été assimilée plus tard par le
finnoougrien pose des problèmes purement linguistiques qui ne seront pas discutés ici. La proximité du
carélien, pendant russe du finnois, et du lapon concernant la dénomination des objets de la nature
est de toute façon importante.
54 C‟est surtout vrai des Komi, peuple forestier qui laissait aux Nentsy (jadis appelés Samoyèdes
par les Russes) le soin de nomadiser dans la toundra avec les rennes.
37
mot à l‟origine de la toundra. Les Russes ne manquaient pas non plus d‟être
frappés par chacune de ces hauteurs sans conifère, qu‟ils appelaient bezlesnaïa
vozvychennost (la hauteur sans forêt) ou golaïa vozvychennost (la hauteur
55dénudée). Ils assimilèrent cependant aussi le nom, ou plutôt les noms , de
toundra. Le lexique savant en a changé le sens. Les géographes russes, à
l‟origine du concept de la zonalité, ont employé la toundra pour désigner la
formation végétale basse de la zone bioclimatique polaire. De ce fait, la vraie
toundra des géographes est devenue celle des plaines, où il n‟y a pas
d‟interférence entre la latitude et l‟altitude. Pour la formation des hauteurs
dénudées, les géographes russes parlent de toundra de montagne, l‟ajout de
l‟adjectif montagnard montrant le renversement de situation entre la toundra
56laponne d‟origine et celle de la géographie russe, puis mondiale .

1.1.2. Le paysage végétal ras des lichens, mousses et champignons

Les cryptogames que sont les lichens (lichaïniki) et les mousses (mkhi),
forment ce que les auteurs russes (Rakovskaïa et Davydova, 2003, p. 167,
Abdurahmanov et al., 2003, p. 292) nomment les édificateurs (édifikatory) de la
57toundra. En général, ce sont en effet ces plantes qui organisent l‟écosystème
de la toundra, en déterminent la structure et, dans une certaine mesure, la
composition floristique. « Dans la toundra, l‟importance phytocénotique des
lichens et surtout des mousses est grande ; ils sont souvent les édificateurs de
ces associations. Une couverture continue de mousses dans les conditions de la
toundra influe essentiellement sur le régime thermique des sols et la profondeur
de la fonte saisonnière, donc sur les conditions d‟habitat des autres plantes. Les
lichens ont une influence moindre sur les conditions pédologiques, mais, quand
ils sont abondants, le nombre d‟espèces d‟herbes et de buissons diminue »
(Abdurahmanov et al., 2003, p. 292, en russe). Ces plantes forment pour le
moins un paysage végétal bas, et même, quand ils sont très dominants, voire
exclusifs, un paysage ras.

55 Le nom finnois de tunturi, lui-même issu du sâme, est aujourd‟hui le plus facilement cité
comme étant à l‟origine de la toundra. Cependant, plusieurs variantes se trouvaient chez différents
peuples finno-ougriens. Elisée Reclus (1885, p. 607) cite un mot komi « toundras, ou mieux,
troundras : en zîrane, „pays sans arbre‟ » . Il reprend cette information de l‟ouvrage d‟O. Finsch,
Reise nach West Sibirien im Jahre 1876.
56 Les géographes français parlent plutôt de pelouse alpine pour désigner la formation végétale
correspondant à la toundra de montagne des Russes.
57 La définition russe d‟un édificateur est d‟être une plante « srédoobrazaïouchtchéé » (Trëšnikov,
1988, p. 339), c‟est-à-dire « organisatrice du milieu naturel ». Cette notion est différente de
l‟édificatrice des biogéographes français, qui est au contraire une plante plus ou moins décalée par
rapport au contexte actuel, mais qui est annonciatrice d‟un groupement futur, dans le cadre d‟une
évolution progressive vers le climax (Lacoste et Salanon, 1969, p. 40 et p. 57).
38
Milieux naturels de Russie
La toundra russe compte bien entendu, en particulier sur ses marges les
plus septentrionales, proches du désert polaire, ou les plus récentes, des lichens
encroûtants.



Cliché L. Touchart, août 2008
Photo 1 Lichens encroûtants, végétation pionnière en Sibérie orientale
Ces lichens foliacés croissent en plaques sur les rochers surplombant le lac Baïkal. Le recul dû à
l’abrasion par les vagues, qui rajeunit en permanence un modelé très déclive, et le microclimat
lacustre, qui refroidit fortement les températures estivales, donnent à ces falaises des caractères de
milieu extrême. Elles sont colonisées par une végétation d’avant-garde, formés ici de Xanthoria
orangés.

39
Ces korkovyé lichaïniki, qui existent aussi sur les rochers des falaises
des grands lacs de la zone de taïga,constituent une végétation pionnière. Ce
sont, pour quelques-uns, des lichens incrustés dans la roche, les nakipnyé
58lichaïniki, dont la croissance est d‟une extrême lenteur . Mais ce sont surtout
des lichens foliacés, les listovatyé lichaïniki, qui s‟agrandissent en formant des
plaques
En dehors de ces avant-gardes, cependant, les lichens caractéristiques
de la toundra russe sont buissonnants. Ces koustistyé lichaïniki ont des
dimensions individuelles supérieures, avec un thalle de plusieurs centimètres.
Ils forment parfois une couverture constituant à elle seule l‟ensemble du
paysage toundrain. Il s‟agit alors d‟une formation végétale monostrate, qui n‟a
pas beaucoup d‟équivalent dans le monde. Mais les lichens buissonnants
composent le plus souvent le tapis au-dessus duquel croissent les herbes et les
petits ligneux de la toundra.



Cliché L. Touchart, juillet 2009
Photo 2 La mousse à renne, richesse de la toundra russe
Ladite « mousse à renne » (oléni mokh) est en fait un Lichen appartenant au genre Cladonia. C’est
la première richesse de la toundra russe, dont dépendent les pâturages de Cervidés. La lente
croissance des lichens buissonnants conditionne le temps de retour des rennes. La photographie a
été prise dans le jardin botanique universitaire de Cluj-Napoca.


58 « Chez les lichens crustacés […] certains ne s‟accroissent que de quelques millimètres par
siècle » (Godard et André, 1999, p. 183).
40
Milieux naturels de Russie
C‟est parmi ces lichens buissonnants que se trouve le fameux oléni mokh,
59la « mousse à renne », qui constitue le pâturage apprécié des troupeaux de
cervidés du nord de la Russie.

Leur croissance varie dans une fourchette de valeurs comprise entre 1 et 3 mm
par an du sud au nord de la toundra russe (Gorodkov, 1935).
Les vraies mousses (mkhi), c‟est-à-dire les Bryophytes, sont encore plus
importantes dans la toundra russe. On les trouve un peu partout à l‟extrême nord
du pays et leur peuplement répond au mieux à ce que les Russes appellent
povsémestno, c‟est-à-dire qu‟elles croissent de façon ubiquiste. Elles occupent
des habitats proches de ceux des lichens et développent un comportement assez
voisin de ces derniers. La principale différence est qu‟elles sont « un peu moins
pionnières et souvent plus hygrophiles » (Rougerie 1988, p. 12). Bien que
quelques-unes colonisent les milieux rocheux secs en association avec les
lichens encroûtants, les mousses sont plutôt caractéristiques des habitats
humides ; et cette préférence se réalise à toutes les échelles géographiques. A
petite échelle cartographique, l‟importance des mousses par rapport aux lichens
est sans doute la principale originalité de la toundra russe, qui la distingue de
son homologue canadienne plus lichénique. A moyenne échelle, la toundra
située de part et d‟autre de l‟embouchure de la Petchora est la plus moussue. A
grande échelle cartographique, la toundra muscinale préfère les dépressions
mouillées, dont les tourbières forment un cas particulier.
Les champignons (griby) sont beaucoup moins importants dans la
toundra que les lichens et les mousses. Leur habitat est plus ponctuel et ils
quittent peu la toundra buissonnante. Ce sont en fait des champignons de la
zone de taïga dont certains parviennent à croître jusque dans la toundra, en
particulier là où celle-ci est riche en bouleaux nains. Le gradient
d‟appauvrissement se lit nettement sur le piémont occidental de l‟Oural Polaire.
Dans la région de Vorkouta, Nina Stépanovna Kotelina (1990) a ainsi recensé
une baisse d‟un tiers du nombre d‟espèces de champignons entre la toundra
boisée, qui est la partie septentrionale de la zone de taïga, et la toundra
buissonnante, qui est la partie méridionale de la zone de toundra.

1.1.3. Le paysage végétal bas des petites plantes herbacées et
ligneuses

S‟ils souhaitent exprimer clairement l‟aspect paysager qui domine dans
l‟essentiel de la toundra, sans pour autant employer de terme biogéographique,
ou scientifique, spécialisé, les géographes russes évoquent volontiers les
nizkoroslyé rasténia, c‟est-à-dire les plantes basses, que ce soient des herbes ou

59 Selon l‟expression consacrée, en russe comme en français, mais il s‟agit bien, au sens
biogéographique, d‟un lichen.
41
des ligneux, des plantes herbacées, des buissons ou des arbres nains. Malgré
leur variété biologique, ces plantes basses développent des caractères
physionomiques proches, qui donnent un paysage géographique caractéristique,
que ce soit dans la forme d‟ensemble ou bien dans le détail de l‟aspect des
feuilles et des fleurs.
La toundra russe se présente avant tout comme un ensemble de plantes
prostrées (prizémistyé). Selon diverses modalités, dont les rosettes, les
coussinets et le nanisme sont parmi les plus caractéristiques, la plupart des
plantes donnent l‟impression d‟être plaquées au sol. Les plantes qui développent
des formes étalées (stéliouchtchessia formy) regroupent souvent leurs feuilles
dans des rosettes (rozetki). Les « rosettes à feuilles étalées » (Rougerie, 1988, p.
10) constituent des groupes circulaires de feuilles dont la totalité des départs se
fait au même endroit, à la base de la tige, presque au contact avec le sommet du
système racinaire, bref, au niveau du collet. Cette disposition fait que la rosette
de collet (prikornaïa rozetka de Rakovskaïa et Davydova, 2003, p. 165) est en
fait plaquée au sol. Sur ce schéma général se greffent évidemment plusieurs
variantes, si bien que les biogéographes russes distinguent habituellement, à la
suite de V.D. Aleksandrova, les rozetotchnyé rasténia (plantes à rosette) et les
polourozetotchnyé rasténia (plantes à demi-rosette).
Les formes en coussinet (podouchkoobraznyé formy) composent
d‟autres parties très fréquentes de la toundra, où le paysage se résume à une
succession bosselée de multiples petites coupoles végétales. De près, les formes
hémisphériques de ces plantes, le plus souvent herbacées, parfois ligneuses, sont
certes plus ou moins bien réalisées et les auteurs russes n‟hésitent pas à
différencier rasténia-podouchki et rasténia-poloupodouchki (plantes à coussinet
et à semi-coussinet), mais, de loin, le paysage d‟ensemble frappe par « la
sphéricité inhabituelle des formes » ( Rougerie, 1988, p. 21).
60Le nanisme est l‟un des caractères les plus populaires de la toundra.
Le terme est paradoxalement employé pour les plus grands individus de cette
formation végétale ! C‟est que les cryptogames, les buissons d‟airelles ou les
petites herbes sont des plantes basses dans la toundra, mais aussi ailleurs, en
particulier sous forêt. Il n‟en est pas de même des bouleaux, des saules ou des
aulnes, qui sont des arbres atteignant parfois plus de vingt mètres dans la taïga,
tandis qu‟ils sont réduits à des hauteurs de quelques décimètres dans la toundra,
souvent 30 à 60 cm. Le plus nain de tous est le Saule herbacé (Salix herbacea,
iva travianistaïa), qui dépasse rarement cinq centimètres. Comme ce sont des
arbres ailleurs, ayant ici la taille de buissons, ils donnent l‟impression d‟une

60 Le géographe Mourad Adjiev, dans un livre de vulgarisation pour les enfants, décrit ainsi la
toundra yakoute : « il y a en Yakoutie des forêts dans lesquelles, même si on le voulait, on ne se
perdrait pas. Ces forêts poussent au nord de la république. Les arbres sont tout petits, tout minces.
Le plus haut des bouleaux nains était à peine plus haut que ma botte. Quand on va dans cette
forêt, on se prend pour un géant. On peut toucher la cime d‟un jeune arbre. C‟est merveilleux et
inhabituel » (Adţiev, 1989, p. 10, en russe).
42
Milieux naturels de Russie
61anomalie , qui conduit à l‟emploi classique du terme de nanisme. Le
représentant emblématique en est le Bouleau nain (Betula nana), que les Russes
62appellent tantôt bérioza karlikovaïa, tantôt bériozovy stlanets . L‟appellation
63d‟arbre nain n‟est en fait utilisée que pour les espèces à feuilles caduques ,
bouleaux, saules, aulnes, plus rarement sorbiers, bien que leur taille ne soit
64souvent pas très différente, certes tout de même un peu plus élevée , de celle
des individus à feuilles persistantes, qui continuent quant eux d‟être nommés
buissons.
Ce paysage végétal bas va de pair avec la grande lenteur de la
croissance et « chez un saule polaire, les rameaux s‟allongent de 1 à 5 mm par
an et donnent seulement 2 à 3 feuilles » (Marčenko et Nizovcev, 2005, p. 144).
« Cas extrême, un Genévrier de la péninsule de Kola, âgé de 544 ans, avait un
diamètre de 83 mm (Elhaï, 1967, p. 278).
Dans le détail, les plantes prostrées, à rosette, à coussinet ou autres,
ainsi que les plantes plus redressées, mais souvent naines, développent des
feuilles et des fleurs caractéristiques de la toundra. Il existe certes quelques
plantes décidues (listopadnyé), comme les bouleaux et saules nains, ou encore
l‟airelle bleue et le raisin d‟ours, mais, le plus souvent, les plantes de la toundra
sont sempervirentes (vetchnozélionnyé). Leurs feuilles persistantes sont en
général petites (melkié) et scléreuses (kojistyé). Par exemple, l‟enduit cireux
(voskovoï naliot) de la feuille d‟Andromède est si caractéristique, par sa teinte
blanchâtre, qu‟il a donné son nom russe à ce buisson, podbel (« le blanchâtre »).
Généralement, cependant, les feuilles des plantes toundraines ont une teinte vert
sombre, et la particularité de devenir plutôt rougeâtres à la fin de la belle saison.
« Les feuilles, permanentes ou caduques, revêtent pour la plupart une couleur
rouge ou brune due à l‟apparition d‟un pigment, l‟Anthocyane » (Birot, 1965, p.
209). Mais le plus étonnant sans doute de ce paysage végétal pourtant figé
pendant l‟essentiel de l‟année, se trouve être, pendant quelques semaines, la
65chatoyante bigarrure de ses grosses fleurs aux couleurs éclatantes . Ces

61 Selon le principe que tout est relatif. D‟où le jeu de mot de Mourad Adjiev, selon lequel le
Bolet rude (Leccinum scabrum) devrait, dans la toundra, s‟appeler nadbériozovik. En effet, en
russe, ce champignon se dit podbériozovik, « le champignon d‟en dessous le bouleau », tandis que
nadbériozovik signifierait « le champignon d‟au-dessus le bouleau ». En français, le rire n‟est pas
assuré.
62 En fait stlanets est la plante qui se plaque, s‟étale au sol. La nuance serait donc que bériozovy
stlanets représente le bouleau prostré (sens physionomique) et bérioza karlikovaïa le Bouleau
nain (sens taxonomique), mais les deux sont employés indifféremment.
63 Mais la réciproque n‟est pas vraie. Par exemple, les buissons d‟Airelles bleues sont décidus.
64 Dans la toundra sibérienne de la presqu‟île de Yamal, G. Rougerie (1988, p. 60) décrit une
strate de Bouleaux nains qui se trouve à 30 cm, et un étage inférieur à 15 cm, où dominent
Airelles, Camarines et Azalées.
65 « Une part relativement démesurée va aux fleurs de très grande taille, qui donnent une beauté
éphémère aux tristes paysages de la toundra » (Birot, 1965, p. 211). P. Camena d‟Almeida (1932,
p. 76) décrit la toundra de Russie d‟Europe comme « un tapis de fleurs polaires […] aux brillantes
43
éphémères chamarrures ne contredisent ni la pauvreté de la composition
floristique de la toundra russe ni la faiblesse de sa biomasse.

1.2. Une structure en mosaïque

Pour qualifier, en plan, le paysage végétal de la toundra, le terme qui
revient le plus souvent dans la littérature internationale est celui de mosaïque.
Les Russes préfèrent, quant à eux, insister non pas sur le résultat descriptif, que
serait mozaïka, mais sur l‟importance du principe d‟organisation paysagère.
Tous les géographes russes emploient le terme de mozaïtchnost, de
« mosaïcité » en quelque sorte, qu‟on ne pourrait traduire en bon français que
par une périphrase. La toundra offre une marqueterie, une tacheture
(piatnistost), qui est une structure en mosaïque (mozaïtchnaïa strouktoura de
A.F. Triochnikov, 1988, p. 314, ou bien de V.D. Aleksandrovna dans la Grande
Encyclopédie Soviétique) correspondant à un principe d‟organisation spatiale.
Il s‟agit d‟une part de l‟importance des variations de la couverture
végétale sur de petites distances, d‟autre part du caractère discontinu de celle-ci.
La végétation toundraine offre des contrastes saisissants, non seulement sur
quelques centaines de mètres, d‟un versant à l‟autre, quelques décamètres, d‟un
creux à l‟autre, d‟une bosse à l‟autre, mais aussi sur quelques décimètres,
opposant, dans certains cas, une occupation linéaire polygonale autour d‟un
centre délaissé. C‟est que la mosaïque ne se contente pas de différencier les
types de végétation ; elle oppose aussi, dans toutes les toundras, les terrains
couverts et les plaques de sol nu (piatna gologo grounta). Ce contraste et la
proportion des portions végétalisées et découvertes se manifestent aussi à
plusieurs échelles.
L‟organisation en mosaïque de la toundra est sans doute son caractère le
plus géographique, celui qui reflète le mieux la situation de cette formation
66végétale dans un milieu extrême . « Selon une loi générale qui s‟applique à
toutes les zones marginales, les unités de surface où la végétation est homogène
sont de très petite taille, d‟où des mosaïques très serrées en fonction des
moindres variations de la valeur des pentes, de l‟exposition et de la lithologie »
(Birot, 1965, p. 213). Il conviendra d‟insister largement sur cette particularité,
tant dans l‟étude explicative de cette steppe périglaciaire, notamment en lien
avec les micro-variations cryo-pédologiques, que dans la présentation
typologique des toundras russes, où chaque carreau de la mosaïque pourra être
détaillé.

couleurs ». « Quant aux plantes à fleurs, elles se distinguent par l‟abondance, la grande dimension
et la couleur vive de leurs fleurs » (Berg, 1941, p. 23).
66 « Seule la notion de mosaïque paysagère rend pleinement compte de la variété des
communautés végétales qui se juxtaposent et s‟imbriquent en se calquant sur des dispositifs
topographiques au maillage d‟autant plus fin que le milieu est plus rude » (Godard et André,
1999, p. 196).
44
Milieux naturels de Russie
1.3. Biomasse qui mousse n’amasse pas roul

Le regroupement des dimensions horizontales et verticales en un
volume végétal et animal permet d‟appréhender au plus près la réalité de la
67toundra. Il conviendra d‟abord de qualifier son caractère désordonné , puis de
quantifier sa biomasse.

1.3.1. La polydominance

Les biogéographes russes insistent beaucoup sur le concept de
polidominantnost pour qualifier le volume végétal de la toundra, prenant en
compte à la fois l‟enchevêtrement horizontal et l‟étagement vertical. Dans la
plupart des formations végétales, « une ou plusieurs espèces imposent par leur
prédominance une physionomie particulière au groupement tout entier. Celle-ci
résulte essentiellement de la forme biologique des espèces dominantes »
(Salanon et Lacoste, 1969, p. 31). Or ce n‟est pas le cas de la toundra. Certes,
pour des raisons de simplification pédagogique, on présente souvent les
formations du nord de la Russie en distinguant des toundras moussues, des
toundras lichéniques, des toundras buissonnantes ou encore des toundras
herbacées. Mais, dans la réalité, sauf sur les marges les plus septentrionales, il y
68a presque toujours mélange , sans qu‟un groupement ne prenne vraiment le
pas, sans espèce dominante à proprement parler, ni dans la dimension
horizontale, ni dans la dimension verticale. « En règle générale, ces types se
caractérisent par la codominance [sodominirovanié] de plusieurs groupes de
plantes : mousses, lichens, buissons, herbes vivaces, etc. La différenciation
verticale des phytocénoses est faiblement exprimée et, souvent, les mousses et
les buissons se placent pratiquement à la même hauteur » écrivent les
géographes G.M. Abdourakhmanov et al. (2003, p. 292, en russe). Les
géographes E.M. Rakovskaïa et M.I. Davydova (2003, p. 166, en russe)
résument l‟ensemble en soulignant le fait que la polydominance de la toundra
russe s‟exprime par « les combinaisons de proximité » (blizkié sotchétania) des
groupes végétaux.



67 En quelque sorte son absence de cap, de gouvernail (roul en russe). Nous admettons que
l‟assimilation du caractère désordonné de la toundra moussue, appelé scientifiquement
« polydominance », à l‟absence de cap, dans le but de construire un titre imaginaire, surnaturel ou
fantastique puisse être considérée comme abusive par certains. Nous faisons cependant confiance
au lecteur passionné par la Russie, qui sait bien que « cela n‟a jamais été en ordre. Les Russes ont
les idées grandes, Avdotia Romanovna, grandes comme leur pays et ils sont extrêmement enclins
au fantastique et au désordonné » (Dostoïevski, 1867, Crime et châtiment, Sixième partie, V, dans
la traduction de Léon Brodovikoff, « tchrezvytchaïno sklony k fantastitcheskomou, k
besporiadotchnomou » dans le texte original).
68 « Ces divers types de plantes sont d‟ailleurs souvent mélangés » (Birot, 1965, p. 297).
45
1.3.2. La faiblesse de la biomasse végétale et animale

Une dizaine de tonnes de végétaux par hectare

Du fait de sa grande extension en latitude et de son caractère marqueté, la
toundra laisse mal son volume végétal se quantifier par unité de surface de
manière moyenne (Webber, 1974). Chaque chiffre a tendance à ne représenter
qu‟une valeur locale ou, au mieux, comme tentent de le synthétiser les travaux
69d‟A.G. Issatchenko, zonale . Ceci dit, bien qu‟une généralisation à l‟ensemble
de la toundra russe soit pratiquement impossible, si l‟on osait une synthèse,
pour fixer les idées, on dirait qu‟une toundra russe moyenne pèse une dizaine de
tonnes de poids sec par hectare, dont plus des quatre cinquièmes pour les
70organes souterrains . Ce serait vingt fois moins que la biomasse d‟une taïga
russe moyenne. Ce chiffre, pour être faible, ne l‟est malgré tout pas tant qu‟on
pourrait le craindre, grâce aux réserves des organes souterrains et au fait que les
71plantes annuelles sont pratiquement inexistantes . Il y a ainsi une sorte de
capitalisation dans le temps, qui permet à la biomasse de faire illusion, tandis
que la productivité est dérisoire.
Si l‟on introduit le facteur du temps, l‟idée de grande faiblesse est donc
72renforcée, à laquelle il convient d‟ajouter la forte irrégularité interannuelle , qui
répond en quelque sorte à la marqueterie spatiale. Les travaux de V.D.
Aleksandrova (1970) ont montré que, le plus souvent, la productivité de la
73toundra était comprise entre une et cinq tonnes par hectare par an et c‟est cette
74fourchette qui est reprise par la plupart des auteurs français (Godard et André ,

69 La toundra russe haut-arctique pèserait ainsi moins de 2 t/ha, la toundra septentrionale entre 2 et
10, la toundra typique entre 10 et 20, la toundra méridionale entre 20 et 40 (Issatchenko, 2001,
repris par Martchenko et Nizovtsev, 2005).
70 Selon P. Birot (1965, p. 211) « une toundra de type moyen » renferme 7 t/ha de poids sec (donc
1,9 t/ha pour les organes aériens et 5,1 pour les organes souterrains). Synthétisant les chiffres de
Rodin, Walter et Wielgolaski, P. Ozenda (1994, p. 89) cite une biomasse totale de 5 t/ha pour une
« toundra proprement dite » et 28 pour une « toundra à arbrisseaux nains ». G. Rougerie (1988, p.
61) cite les biomasses suivantes : « en URSS européenne, 45 t/ha dont 37 hypogés ; au Taïmyr
sibérien, 8 à 12 t/ha dont 7 à 10 hypogés » en soulignant clairement le fait que c‟est « pour le
peuplement phanérogamique », donc excluant les mousses et lichens. Selon Abdourakhmanov et
al. (2003, p. 297, en russe), « dans les différentes variantes de toundra, la biomasse totale varie
entre 10 et 50 t/ha ». Selon Rakovskaïa et Davydova (2003, p. 210), la gamme de la toundra russe
est de 4 à 28 t/ha.
71 « Les biomasses ne sont pas négligeables, dues surtout aux appareils hypogés » (Rougerie,
1988, p. 61). « Les conditions de croissance défavorables déterminent une faible productivité de
la biomasse, mais le règne des plantes vivaces dans la composition floristique provoque des
réserves assez importantes » (Rakovskaja et Davydova, 2003, p. 210, en russe).
72 « Les productivités, en revanche, sont très basses et surtout très variables d‟une année à l‟autre
(dans le rapport de 1 à 20) » (Rougerie, 1988, p. 61).
73 F. Ramade (2008) évoque une moyenne mondiale de 1,4 tonne par hectare par an.
74 Dans leur tableau de la page 190, ils citent Aleksandrova (1970) pour les sources russes,
Webber (in Ives et Barry, 1974) et Bliss (1988) pour les comparaisons anglo-saxonnes.
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