//img.uscri.be/pth/1e9d8f13f4031fcd99aa3332cfc2345b49f39457
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les Névroses Toxiques et Traumatiques

De
336 pages
Ce livre prend en compte un vaste ensemble de problèmes théoriques, psycho-pathologiques et cliniques. Tous ont un point commun: le patient se retrouve plongé dans le monde d'un tyran psychotique dont il dépend totalement. La premièrere partie de ce livre expose des hypothèses concernant les formations transactionnelles, les défenses et les fixations, et la seconde aborde les différentes pathologies et les problèmes techniques.
Voir plus Voir moins

LES NÉVROSES TOXIQUES
ET TRAUMATIQUES
Cauchemars en veille Collection Psychanalyse et Civilisations
dirigée par Jean Nadal
Dernières parutions
Une étude psychanalytique de la figure du ravissement dans l'oeuvre de
Marguerite Duras. Naissance d'une oeuvre, origine d'un style,
S. FERRIERES-PESTUREAU.
Le style, structure et symptôme, B. STEINER et G. MORALES (dir.)
Génétique et temporalité, Anne Joos DE TER BEEST.
L'antimanagement. Psychanalyse de la violence dans l'entreprise, Loïck
ROCHE.
Un autisme qui se dit...Fantôme mélancolique, Jacqueline LÉGER.
Sortir de la croyance, Xavier AUDOUARD.
L'espace africain. Double regard d'un psychanalyste occidental et d'un
dramaturge africain, CLAUDE BRODEUR..
Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia Woolf,
FRÉDÉRIC MONNEYRON.
De la culture à la pulsion, Joel BIRMAN.
Série Trouvailles et Retrouvailles
dirigée par Jacques Chazaud
Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 1997.
Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie,
Henri EY, 1997.
Du délire des négations aux idées d'énormité, J. COTARD, M. CamusEr,
J. SEGLAS, 1997.
Modèles de normalité et psychopathologie, Daniel ZAGURY, 1998.
Du délire des dénégations, J. COTARD, 1998.
De la folie à deux à l'hystérie à d'autres états, Ch. LASEGUE, 1998.
Leçons cliniques sur la démence précoce et ma la psychose maniaco-
dépressive, C. KRAEPLIN, 1998.
Les névroses. De la clinique à la thérapeutique, A.HESNARD, 1998.
L'image de notre corps, J. LERmrrE, 1998.
L' Harmattan, 1998
ISBN : 2-7384-6484-X David Maldavsky
LES NÉVROSES TOXIQUES
ET TRAUMATIQUES
Cauchemars en veille
Traduit de l'argentin par
Marita Wasser
Juliette Chambolle
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
Préface
Ce livre prend en compte un vaste ensemble de problèmes
théoriques, psycho-pathologiques et cliniques. Tous ont un
point commun : le patient se retrouve plongé dans le monde
d'un tyran psychotique dont il dépend totalement. De ce fait,
ses vicissitudes psychiques sont en relation étroite avec celles
attribuées à ce fou dominant.
Ce type de situation clinique correspond à une
présentation phénoménologique où l'on observe certaines
vicissitudes inhérentes à une perception paradoxalement
caractérisée par le fait qu'elle fonctionne comme un
attachement déconnecté, accompagné d'un état durable de
sopor. Cette présentation clinique est très générale : parfois,
elle est occasionnelle, mais la plupart du temps, elle est quasi
permanente, comme dans le cas des autistes, des addictions,
des traumatophilies, de la criminalité, de la promiscuité, des
pratiques incestueuses, des affections psychosomatiques, des
névroses traumatiques, des épilepsies et de certaines
contagions organiques collectives, comme autrefois, la
syphilis, et aujourd'hui, le SIDA.
Certains chapitres de ce livre concernent la théorie qui
permet de réfléchir sur ces situations cliniques ; les autres
sont consacrés à l'étude de certaines de ces situations,
notamment des névroses traumatiques et du SIDA.
L'étude approfondie de ces organisations cliniques est
essentielle pour pouvoir comprendre les pathologies dont je
parle dans un autre livre (1992e), et que l'on peut regrouper
dans le cadre des processus toxiques : il s'agit des addictions,
des affections psychosomatiques et des épilepsies. Elles ont
toutes une caractéristique commune, à savoir, l'impossibilité
d'organiser un monde sensoriel significatif ainsi qu'un
univers affectif nuancé.
7 Bien que, dans ce livre, je continue à développer des sujets
qui m'intéressent depuis longtemps, il constitue une unité en
soi, et conserve une autonomie et une cohérence interne, car
j'ai essayé de le doter d'une structure où les idées renvoient
les unes aux autres.
Le livre est donc divisée en deux parties, l'une théorique,
et l'autre, de recherches cliniques. Dans la première, j'expose
des hypothèses concernant les formations transactionnelles, la
défense et les fixations, et dans la seconde, outre les
pathologies déjà mentionnées, j'aborde les problèmes
techniques.
Une grande partie de ce livre a déjà été présentée dans
diverses publications, mais cette fois-ci, j'y ai ajouté plusieurs
morceaux et apporté des correctionsl.
Enfin, je voudrais remercier les psychothérapeutes qui
m'ont permis de disposer de certains des cas cliniques dont
je parle tout au long du livre : Marfa Adela Achàbal, Jorge
Baruj, Silvia Bertellotti, Mabel Burin, Beatriz Burstein, Jorge
G. Cantis, Josefina Casares, Lidia Inés Cort6n, Ana Marfa da
Cunha, Marfa Cristina Dayeh, Marfa Luisa Di Feo, Ana Di
Tommaso, Gloria Kaplan, Marfa Cecilia L6pez Santi, Lores
Meller, Marfa Teresa Repetto, David Slavsky, Alberto Sumay,
Clara Toker et Rolando César Varela.
1. Chapitre 1 : Maldavsky, 1993d, 1993e.
Chapitre 2: Maldavsky, 1992a, 1993d, 1993f, 1994a.
Chapitre 3 : Maldavsky, 1992a, 1992b, 1993b.
Chapitre 4: Maldavsky, 1992a, 1992b, 1993b, 1994a.
Chapitre 5 : Maldavsky, 1993d.
Chapitre 6: Maldavsky, 1991b, I992a.
Chapitre 7 : Maldavsky, 1993d, 1993e, 1994c.
Chapitre 8 : Maldavsky, 1993c, 1993d.
Chapitre 9: Maldavsky, 1994b.
Chapitre 10: Maldavsky, 1992a, 1993c.
8 PREMIÈRE PARTIE
DÉVELOPPEMENTS THÉORIQUES Introduction
Les sept premiers chapitres de ce livre sont classés dans un
ordre qui va des manifestations aux fixations. Je commence
par situer le problème global des pathologies en question, en
incluant, entre autres, les addictions, les affections
psychosomatiques, les épilepsies, la promiscuité, les
traumatophilies, la criminalité, les névroses traumatiques,
l'autisme et les infections de groupe tel que le SIDA. Le
problème auquel je fais référence dans le premier chapitre est
en rapport avec une perturbation de la conscience
primordiale qui provoque la perte de la qualification, c'est-à-
dire, du registre des affects et des nuances sensorielles
différenciées.
Dans le second chapitre, je prête attention à certaines
formations transactionnelles qui s'expriment par des discours
spécifiques (discours spéculatif, inconsistant, cathartique) et
par certains traits de caractère (aboulique, cynique,
visqueux).
En fait, ces deux premiers chapitres sont une présentation
du panorama phénoménologique. En les prenant comme
base, j'essaie de montrer les déterminations de ces
manifestations, ce qui nous conduit au problème des défenses
(dans les chapitres suivants) et des fixations (dans les trois
derniers chapitres de cette première partie théorique).
Dans le troisième chapitre, j'étudie les caractéristiques du
mécanisme qui conduit à la disparition de l'affect ressenti
qui est la forme la plus originaire du développement de la
conscience en tant que qualification des états pulsionnels. Je
me réfère ensuite à la forclusion (Verwerfung) de l'affect,
laquelle est en corrélation avec la projection d'un
psychotique qui, à sont tour, forclut (abolit) le patient.
Dans le quatrième chapitre, je continue l'étude de cet
assemblage défensif et j'établis des liens entre certains états
1 1 affectifs du patient (apathie — qui constitue la principale
caractéristique — panique et rage) et les processus
psychiques qu'il attribue à ce despote psychotique dont il
dépend totalement. Je fais également référence au problème
des hallucinations et des délires inconscients, puisque le sujet
qui les génère a été aboli.
Les trois chapitres suivants ont trait au problème des
fixations. Dans la mesure où ce sujet devient de plus en plus
complexe, en raison notamment de l'ambiguïté de certaines
critiques, je préfère commencer par expliquer les hypothèses
principales : fixation comme facteur ordonnateur ainsi que
comme élément introducteur du chaos, fixation pulsionnelle
et moïque, fixation au traumatisme accompagnée d'une
défense et fixation (également au traumatisme) mais sans
ladite défense (contre-investissement).
Le second chapitre de cette série (le sixième) est consacré
à la fixation moïque. Je parle ici des failles dans la
constitution de la conscience originaire, du développement
de certains mécanismes précoces (projection et introjection),
de la production psychique de la temporalité, de certaines
logiques primordiales permettant d'élaborer les incitations
pulsionnelles et du monde extérieur (que j'ai appelées
circulatoire et respiratoire) et de l'opposition entre l'aversion
organique et la configuration esthétique du monde.
Le septième et dernier chapitre de cette première partie
traite de la fixation pulsionnelle. Je parle alors de l'économie
pulsionnelle originaire, d'où découle la tension vitale, ainsi
que de l'envie et de l'accélération toxique comme des
moyens d'interférer dans la complexification économique.
Je fais aussi la différence entre incitations pulsionnelles
(chimiques) et mécaniques. Ces dernières rendent possible la
tendance à l'inertie dans l'économie pulsionnelle. Je fais
référence à la valeur de l'instinct en tant que savoir
phylogénétique qui favorise le développement de certains
dénouements, et je signale que dans certains cas, il peut se
produire une perturbation dans l'efficacité de ce facteur.
J'accorde une certaine importance à l'assemblage neuronal
dans les pathologies analysées dans ce livre. Enfin, en raison
de son incidence particulière, j'aborde le problème du
dormir et du réveil.
12 1.
L'univers sensoriel
Clinique de la perception-conscience
Dans les pathologies toxiques (addictions, affections
psychosomatiques, épilepsies), le thérapeute est souvent
surpris qu'il soit nécessaire de considérer leur mode
particulier de perception. Les patients concernés captent les
stimulis sensoriels comme des coups, ou bien se sentent
comme immergés dans des substances visqueuses, ou encore,
enregistrent des fréquences plutôt que des qualités
différentielles. De même, on constate des captations de
l'intérieur du corps de l'autre (une écoute stéthoscopique,
par exemple) ainsi qu'un état de somnolence et d'hypnose
où la perception n'est pas accompagnée de conscience.
(Maldavsky, 1992e).
Cette question de la perception, si caractéristique de ces
patients, a plusieurs points communs avec d'autres
pathologies telles que les névroses traumatiques, autistiques
ou traumatophiliques. Il est nécessaire de l'aborder de façon
raffinée et systématique, car cela nous permettrait de penser
la clinique des affections toxiques d'une manière plus
pertinente.
Pourtant, il n'est pas courant de faire des suppositions,
d'un point de vue psychanalytique, sur le mode ainsi que sur
les contenus de la perception dans les différentes structures
cliniques ou dans un cas particulier. On pourrait même
penser qu'il s'agit d'une étude impossible : inférer (soit à
travers le souvenir du patient, soit par d'autres chemins)
l'origine du vécu donnant lieu à un ensemble de
13 dénouements psychiques ultérieurs. Cette interrogation peut
conduire à prendre des solutions drastiques, peu nuancées et
donc fragiles. Il est difficile de faire une critique pertinente
sans tomber sur des naïvetés inconsistantes. Mais le sujet dont
il s'agit est aussi glissant que celui des fondations de la
psyché (la vie pulsionnelle, la structure neuronale, l'instinct)
même si la bibliographie correspondant à ce dernier est
incomparablement plus riche. Non seulement on n'étudie
généralement pas la nature du monde sensoriel des temps
primordiaux d'un patient ou d'une structure clinique, mais
on ne s'intéresse pas non plus à sa structure et à son
fonctionnement dans la vie adulte.
Certains auteurs ont toutefois essayé de développer des
hypothèses sur ce problème complexe. C'est le cas de Freud
(1918b) avec L'Homme aux Loups, de Lacan (1964) avec les
affections psychosomatiques et des auteurs post-kleiniens
actuels avec l'autisme. Le premier a essayé d'inférer quelle
avait été la scène que l'enfant (qui deviendra son patient)
avait perçue et qui était à l'origine du rêve des loups. Le
deuxième a avancé certaines hypothèses sur la captation des
fréquences à travers le système perceptif des patients
psychosomatiques. Parmi les auteurs post-kleiniens, Tustin
(1990) a fait référence à une configuration particulière du
monde sensible, à partir de perceptions autogénérées. Meltzer
(1973) a pour sa part pris en considération un monde
unidimensionnel dans lequel les objets sont des stimulants ou
des tranquillisants, le temps et la distance ne sont pas
différenciés et les affects, absents. Dans ce monde, les
événements ne peuvent pas se transformer en pensée ou en
souvenir. Il s'est aussi intéressé à un monde sensoriel
bidimensionnel, plat. Dans ce monde, on ne distingue pas ce
qui est interne de ce qui est externe, ni l'objet de sa
superficie sensorielle, que le patient imite. La temporalité est
circulaire, immuable, et un changement dans cette perspective
provoque des angoisses catastrophiques, avec des vécus de
chute ou de liquéfaction.
En suivant ces hypothèses, nous voulons prêter attention à
certains traits phénoménologiques de l'activité perceptuelle
consciente dans les pathologies toxiques. Certaines des
inférences sur le fonctionnement et la logique du système
perception-conscience proviennent directement du discours
14 des patients. Dans d'autres cas, en revanche, les conclusions
sont obtenues par différents moyens.
Mais prenons un exemple pour éclairer cette situation :
lorsqu'un élève écoute son maître pour comprendre ses
idées, il fait surtout attention à ses mots qui, liés entre eux,
mettent en évidence une maille conceptuelle. Il ne remarque
pas les erreurs de syntaxe de son maître, ni ses défauts de
prononciation ou l'imprécision de tel ou tel terme. De même,
il ne s'intéresse que très peu au récit d'une anecdote
familiale. Mais si celui qui écoute cherche à savoir quel est le
désir de celui qui parle, il devra faire attention (s'il est formé
pour) aux lapsus, aux plaisanteries, aux évocations
personnelles. En revanche, s'il veut faire la même
présentation, il devra plus particulièrement observer la façon
d'utiliser la voix, les pauses, les gestes. S'il s'interroge sur les
états affectifs de l'interlocuteur, il prendra en compte les
expressions du visage, les modulations du ton de la voix, les
attitudes. Mais il peut arriver que l'élève fasse attention à la
respiration de son maître, et dans ce cas, son attention est
portée sur les états organiques de l'autre, peut-être sur son
stertor (c'est sans doute une expression projective du conflit
avec sa propre respiration, de la même manière que ceux qui
sont attentifs — en entendant les ronflements de celui qui
dort — au moment de l'apnée).
Cette présentation relative aux différentes formes
d'organisation de l'univers sensoriel nous sert
d'introduction à une réflexion plus poussée sur celle décrite
en dernier lieu, propre des patients présentant des processus
traumatiques ou toxiques tels que L'Homme aux Loups.
Celui-ci disait avoir un voile devant les yeux qui s'était
transformé par la suite en un état crépusculaire. Cet état est
similaire à l'état hypnotique où la perception est
accompagnée d'un type de conscience qui n'est pas celle de
la veille. Peut-être s'agit-il plutôt de la conscience qui permet
de capter les qualités des manifestations oniriques, et non pas
les contenus sensoriels liés à ce qui est extérieur à la psyché.
Lors d'un récent congrès international de psychanalyse,
un auteur new-yorkais, Jacobs (1992), a présenté le cas
clinique d'un patient d'environ quarante ans, célibataire, juif,
comme l'analyste. C'était un de ces yuppies typiques (mais
sans réussite professionnelle), sans ami ni lien avec sa famille,
15 vivant en couple sans se décider à se marier. Il se définissait
comme un imposteur paniqué à l'idée que l'on puisse
découvrir ses faiblesses. En général, il attendait presque collé
à la porte, jusqu'à ce que l'analyste le fasse entrer dans le
cabinet. Une fois dedans, il se jetait sur le divan. L'auteur
raconte une séance correspondant à une circonstance
particulière. Il venait de déménager dans un quartier chic de
la ville (le patient aussi souhaitait habiter ce quartier, mais
cela lui était impossible en raison de ses revenus) et le patient
était le premier à entrer dans le nouveau cabinet. Après
quelques commentaires sur le nouvel espace, le patient
évoqua un ami d'enfance. Cet ami était désormais lié
d'amitié avec le frère aîné du patient. Tous deux avaient eu
de la chance, ils avaient gagné beaucoup d'argent et en
étaient fiers. L'analyste s'aperçut qu'il était lui-même tendu,
que son pouls s'accélérait et que ses muscles abdominaux
étaient contractés. Il comprit alors que les critiques du patient
s'adressaient aussi à lui. Après une séquence où le lien entre
l'envie et l'ambition économique apparaissait évident, le
patient qualifia son frère et son ami d'hypocrites et de faux
juifs pieux. Il fit ensuite allusion à la valeur en dollars d' un
chandelier ainsi que d'autres objets rituels juifs qui se
trouvaient dans l'appartement de son ami.
Le thérapeute pensa donc que le patient avait eu une
perception subliminale d'une mezuzah — « le petit objet
symbolique que les juifs religieux accrochent sur leurs portes
pour montrer qu'il s'agit d'un foyer juif » (page 259) —
dans l'entrée du nouveau cabinet avant d'y rentrer. La
mezuzah était recouverte de plusieurs couches de peinture, ce
qui empêchait de la voir clairement ; elle avait sans doute
appartenu à une famille religieuse qui occupait
l'appartement avant que Jacobs ne le loue. A partir de cette
intuition, il demanda au patient s'il avait vu quelque chose
sur la porte avant d'entrer dans le cabinet. Le patient resta
silencieux, puis dit : « vous pensez à quelque chose, mais je
ne sais pas à quoi ». Il finit par se souvenir qu'il avait vu la
mezuzah et, riant, il s'aperçut que c'était à cause de cela qu'il
avait critiqué ces juifs prétentieux et faux.
Peu de temps après, le patient recommença à parler de
l'ami riche. Alors que son épouse changeait, irritée et de
façon brusque, les couches d'un bébé, elle avait failli piquer
16 l'enfant avec une épingle. Devant cette scène, le patient avait
eu des nausées.
Pendant qu'il racontait tout cela, le patient se touchait la
zone abdominale, jouant avec sa ceinture. Jacobs se rendit
compte qu'il faisait la même chose et se rappela que le
patient était né avec une faiblesse de la paroi abdominale, ce
qui avait provoqué une hernie ombilicale traitée par une
méthode consistant à bander l'abdomen. Le remplacement
quotidien des bandes était très pénible. L'analyste évoqua
alors un traumatisme infantile : à l'âge de huit ans, il avait
reçu une balle de base-ball dans le nez qui se mit à saigner
abondamment.
Peu avant la fin de la séance, l'analyste voulut
communiquer à son patient certains liens entre les choses
qu'il avait dites, mais le patient le devança et exposa ce que
Jacobs s'apprêtait à dire. Peu après, la séance finit.
La synthèse que je viens d'exposer n'est qu'un résumé
des quelques éléments essentiels du récit ; cela me permet de
formuler certaines hypothèses. Commençons par le plus
frappant et que l'auteur appelle « perception subliminale » ;
il s'agit là d'une expression qui ne correspond pas à la
théorie psychanalytique et qui fait allusion à un phénomène
en partie étudié dans le cadre de la perception sans
conscience. Il faut se demander quel est le chemin clinique le
plus pertinent : faire consciente une perception, au lieu de
faire conscient ce qui est inconscient ? Il faut aussi
s'interroger sur le type de perception sans conscience dont il
est question. S'agit-il de celle que l'on trouve dans les cécités
hystériques, ou plutôt de celle sous-jacente aux accidents,
comme celui de Jacobs dans son enfance, lorsqu'il reçut la
balle sur le nez ?
Il faut aller plus loin et se demander ce qu'un patient
perçoit lorsqu'il manque de conscience, ou lorsqu'il
organise son monde sensoriel sans la logique diacritique,
différentielle, propre de la discrimination des différents types
d'incitations et de récepteurs. Peut-on penser que ce qu'il
perçoit, ce sont des nombres, comme le faisait ce patient
lorsqu'il « chiffrait » ce qui était devant ses yeux ? En fait, il
existe des patients qui font allusion à la perception
d'honoraires, de loyers, d'intérêts bancaires, d'indemnités,
de bourses...
17 Mis à part les développements que j'ai faits à ce sujet,
seuls deux auteurs, Lacan et Tustin, ont prêté attention aux
références numériques des patients sans banaliser leurs
hypothèses. Leurs orientations théoriques sont très
différentes, mais leurs propositions sont tout à fait
compatibles. Pour Lacan, la marque numérique est évidente
dans les phénomènes psychosomatiques. Il définit par
marque numérique une organisation du monde sensoriel où
les composants différentiels, qualitatifs, n'ont guère
d'importance contrairement aux fréquences, à partir
desquelles il est possible d'établir des équivalences non
symboliques parmi les incitations du monde.
Tustin se réfère pour sa part au monde perceptif du
patient autiste. Le patient s'entoure de sensations
autogénérées, opposées au caractère différentiel et
hétérogène de celles qui proviennent du monde. Parmi ces
perceptions figurent les nombres, dont le patient s'entoure
dans un processus hypnotique. Dans l'hypnose, où la
perception n'est pas accompagnée de conscience, cette scène
peut avoir lieu : recevoir un ordre posthypnotique, destiné à
faire don de ses biens économiques à l'hypnotiseur ou à une
institution. De cette manière, la personne hypnotisée se croit
à la merci des calculs faits par l'hypnotiseur. En réalité, cette
scène, apparemment fictive, fut racontée par l'Homme aux
Loups ; il s'agissait d'une partie des vicissitudes qu'il avait
connue avec différents médecins consultés avant Freud. Dans
l'autohypnose, activité et passivité coïncident ainsi qu'une
perception sans conscience.
Passons maintenant à un autre sujet. Comment écouter un
imposteur, un individu de mauvaise foi dont la parole, sans
identification avec son discours, anticipe la proposition
interprétative de l'analyste ? On peut se demander comment
le changement de contexte (le déménagement) a pu ainsi
intervenir dans la façon de percevoir et d'intervenir du
patient (et de l'analyste). En fin de compte, dans le cas de
Jacobs, on peut placer la maladie organique infantile non
seulement dans le cadre du complexe de castration, mais
aussi et surtout dans le cadre d'une névrose traumatique où
les intrusions douloureuses provoquent une désarticulation
psychique et pulsionnelle qui conduit à la perception des
coups et (dans le meilleur des cas) des fréquences.
18 Captation de fréquences, viscosité et coups
Tustin (1990) fait référence à un mode particulier de
perception chez des patients autistes, ou autres, chez qui un
noyau se conserve activement et efficacement avec ces
caractéristiques. Cet auteur signale que ces patients
stéréotypent la perception en s'enveloppant « dans leurs
propres sensations corporelles, c'est-à-dire, en créant leur
propre enveloppe protectrice », ce qui conduit à créer « une
capsule aussi dure qu'une carapace » (page 33). Pour Tustin,
ce dénouement constitue le trait diagnostique différentiel par
rapport à d'autres pathologies voisines. Les sensations
peuvent s'organiser comme des figures autistiques. Celles-ci
constituent « des tourbillons de sensations autogénérées qui
annulent toute conscience, et renforcent le manque
d'attention vers les réalités partagées » (page 35). Ce recours,
qui se base sur les équations de sensation, constitue une
défense face « à une expérience infantile traumatique
impensable » (page 35). Elle prête surtout attention aux
sensations tactiles : « toucher avec les doigts, tâter, frotter,
salir et même dessiner et peindre sur des superficies plates »,
même si elle souligne la valeur de la motricité : « se balancer
ou produire des mouvements brusques » (page 59).
Tustin pense que ces processus sont « une exagération
tordue d'une réaction psycho-chimique, neuro-mentale, qui
constitue un recours protecteur inné face au traumatisme
d'une lésion physique, illusoire ou réelle » (page 61). Elle
met l'accent sur l'attachement de ces patients aux objets
durs, auxquels ils s'assimilent, dans un mouvement de
ressemblance adhésive avec les sensations dures qui se créent
avec ce lien. Tustin signale que ces « appareils inanimés sont
à la fois trop durs et trop mous » (page 129) par opposition à
la flexibilité d'un être humain sensible.
L'Homme aux Loups paraissait submergé dans ces
stéréotypes sensoriels qu'il qualifiait de « voile » et qu'il
mettait en relation avec les « coiffes fécales » dans lesquelles
il avait été enveloppé à la naissance. Cette observation nous
permet de considérer un autre aspect du monde sensible de
ces patients, la viscosité. Elle correspond à l'espace à
l'intérieur duquel les patients croient se trouver. On pourrait
19 considérer qu'il s'agit d'un espace placentaire. Il faut
signaler que Freud (1911) avait fait référence à son
importance, en tant que premier double du corps, double
plutôt organique que psychique, même si depuis, il y a eu
d'autres travaux sur la valeur psychique de ce que nous
appelons placenta. Il est pertinent de se demander quelle est
la valeur des impressions sensorielles tactiles dans un espace
visqueux comme celui que je viens de décrire. A ce titre, je
rappelle les suggestions de Rolla (1968) qui s'interroge sur
le type de sensorialité disponible pour le foetus. Il soutient
que dans la mesure où le foetus est immergé dans un monde
amniotique, enveloppé de membranes, la sensation tactile
perd de sa valeur. En revanche, la sensation cinétique
pourrait être significative en raison des résistances au
déploiement moteur. Il surgirait alors une tension, et par
conséquent, une différence qui ne pourrait pas se développer
sur le plan tactile et qui provoquerait donc un début de
conscience initiale de soi.
Le registre tactile d'objets durs apparaît alors chez ces
patients dans le cadre d'un processus de restitution, peut-être
en tentant de se remettre de cette sensation crasseuse sans
qualification dont j'ai déjà parlé. Chez les patients adultes, les
états visqueux — que Bleger (1967) avait mis en rapport avec
une position glischroïde, moment précoce de la vie
psychique — apparaissent souvent de manière différente que
chez les enfants, c'est-à-dire, comme un attachement à un
univers numérique. A ce titre, il faut rappeler que Tustin
(1990) affirme quelque chose de similaire lorsqu'elle
compare le calcul permanent avec la création d'un état
autohypnotique dans lequel le patient s'entoure de figures
autogénérées. Nous pourrions penser que dans de tels états,
comme on le voit dans l'hypnose, il se produit une
perception sans conscience. Ainsi, la situation clinique que
l'on veut étudier devient plus précise. En effet, nous pouvons
penser que chez ces patients, le problème majeur tourne
davantage autour de la conscience (comme Freud l'a
signalé), que de la perception, mais j'aborderai ce sujet plus
tard. Pour le moment, je souhaite m'attarder un peu plus sur
le fait de « faire des comptes », lorsque le patient s'entoure
d'un univers de nombres.
20 Il faut s'interroger sur la signification de cette activité
psychique. A ce sujet, Lacan (1964) formule une suggestion
relative aux patients psychosomatiques. Il affirme que chez
eux, il manque un univers symbolique qui est substitué par
un autre, numérique. Il cite ensuite une expérience de
Pavlov : un animal, élevé pour répondre par un réflexe à une
stimulation visuelle avec une certaine fréquence par seconde,
répondra avec le même réflexe, sans aucun apprentissage
supplémentaire, à une stimulation auditive ayant la même
fréquence. Autrement dit, l'animal répond à la fréquence,
d'où la création d'équivalences non symboliques entre les
stimulations fournies par les différentes sensorialités. Lacan
soutient qu'un tel type de perception des différences est
primordial parmi les êtres humains et qu'il conserve toute sa
valeur dans les affections psychosomatiques. Ici, le nombre
(en tant que fréquence) a plus de valeur que la qualité
sensorielle spécifique.
Le terme de fréquence dont parle Lacan coïncide
pratiquement avec celui employé par Freud (1950a) dans
L'Equisse : période. Freud soutient que des quantités existent
dans le monde et que les qualités — d'une importance
capitale pour le surgissement de la vie psychique —
n'apparaissent que dans la conscience. Freud ajoute que la
conscience vient du fait que dans le monde les quantités,
énergétiques ont une distribution temporelle, une période, un
rythme, et que le système neuronal est capable de transmettre
cette fréquence. Dès lors, la perception surgit, sans pour
autant entraîner l'apparition de la conscience. Il faut ensuite
que cette perception soit investie par Eros. Ce n'est qu'après
que la conscience s'ajoute à la perception.
Nous pourrions penser que la description de Tustin
relative à l'activité numérique des autistes adultes
correspondrait à ce type de perception sans conscience, à une
tentative vaine pour atteindre la qualité ainsi qu'à un effort
pour la déconstituer. Je crois que c'est ainsi qu'apparaît de
façon évidente, chez l'adulte, un autre équivalent de
l'attachement aux figures informes de l'autisme infantile.
Tustin semblait aussi avoir tendance à faire une analogie
entre cet attachement et le discours inconsistant, que je
décrirai dans le chapitre 2. Pourtant la référence aux
nombres ouvre de nouvelles voies de réflexion, de par sa
21 relation avec un monde non qualifié, uniquement caractérisé
par des fréquences.
Tustin (1987, 1990) et Haag (1985) ont plus précisément
prêté attention à l'importance du rythme dans ces
pathologies précoces. L'autostimulation motrice rythmique
de ces patients a aussi la valeur d'un effort vain fourni pour
atteindre une qualification ; elle constitue un équivalent du
compter adulte, avec le même caractère hypnotique, où une
perception sans conscience prédomine.
Si l'on considère la situation globale liée à la perception,
nous pouvons trouver dans les systèmes sensoriels les plus
variés des équivalents de ces formes visqueuses, similaires au
voile devant les yeux dont se plaignait l'Homme aux Loups,
et que le patient avait associé aux membranes foetales. Cette
sensation peut parfois donner l'impression que le patient est
plongé dans le brouillard. La vision a le caractère d'un grand
angle qui ne peut se concentrer sur certains points
organisateurs, qualité pourtant inhérente à la convergence
binoculaire. Sur le plan auditif, la situation pourrait être
analogue à une « perception sous-marine », comme un voile
pour l'oreille. A tous les niveaux, il s'agit d'une sorte de
sensation où la perception agit plutôt comme une muqueuse
érogène en contact avec une mucosité que comme un
système de captation différenciée. Dans cette mucosité, on
peut distinguer des densités ou des consistances plus ou
moins grandes, sans qu'il se produise pour autant un
mouvement vers la qualification et la mémoire. Par moments,
tout le corps semble constitué de ce genre de muqueuse.
Dans ce cas, le patient est convaincu de ne pas avoir de
squelette, c'est-à-dire, de substance dure, unifiante, laquelle
est remplacée de façon précaire par un surinvestissement de
la tension musculaire.
Pourtant, dans cette immersion dans des composants
visqueux, la captation de fréquences et de nombres est
fondamentalement prédominante. En grec, le terme arithm6s
fait référence au nombre, dans un sens arithmétique, et à
l'ordre ; en latin, numerosus signifie nombreux, mais aussi
harmonieux. Je veux souligner, avec cela, que le fait de
compter implique déjà une sorte de cohérence, de
formalisation de la matière sensible, comme si nous disions
que la substance visqueuse bat, palpite. Dans ce cas, la
22 perception capte le fonctionnement de la source pulsionnelle
de l'autre et devient stéthoscopique ou radiographique. En
revanche, lors de moments d'accablement psychique, la
matière visqueuse perd même son caractère palpitant. Il
semblerait que la conservation de cette formalisation de la
perception en terme de fréquences découle du fait qu'elles
sont captées de façon simultanée, ou en tous cas, avec un
certain degré de succession. Contrairement, la captation
d'une seule fréquence, d'un seul type de période, devient
monotone, comme Freud le décrit (1950a) en faisant
référence aux sensations cinétiques ; par ce chemin, on
parvient finalement à l'extinction de cette formalisation
minime de la substance perceptuelle.
Dès lors, un autre genre de perception prend toute sa
valeur. En effet, le cas de Jacobs nous permet d'observer un
autre type de lien avec la perception : les liens avec les coups,
qui produisent de la douleur, et parfois un état
d'étourdissement, mais pas des registres sensoriels. Les coups
ne proviennent pas tant des caractéristiques du stimulus
objectif, mais plutôt de la rage dans laquelle la psyché se
réfugie dans le retrait libidinal. La rage apparaît clairement
lorsqu'un stimulus du monde convie la psyché, prétendant
éveiller un intérêt pour l'extérieur. En réalité, le coup est un
effet de la manière dont le patient se met en relation avec le
monde désinvesti, et il prend alors la valeur d'une intrusion
mécanique, comme Freud l'a décrit (1920g) en se référant
aux névroses traumatiques. J'aborderai à nouveau ce sujet
dans les chapitres 7 et 8.
Il faut rappeler que Freud (voir Nunberg et Federn, 1974,
acte du 20 janvier 1909) compare deux pathologies voisines,
les névroses traumatiques et les névroses actuelles. Dans ces
dernières, le stimulus efficace est une incitation chimique,
une pulsion inélaborable, tandis que dans les premières, le
stimulus est une intrusion mécanique. L'incitation
mécanique provient d'un corps considéré comme inerte et
tend à niveler vers cet état tout ce qui est vivant, en réveillant
une douleur si forte que toute l'énergie d'Eros est vidée sans
qu'il soit possible de créer de la conscience. Cette incitation
mécanique ne laisse qu'une marque, qu'une altération dans
le fonctionnement pulsionnel et neuronal, sans être
accompagnée de la trace mnésique correspondante,
23 précisément car il n'y a pas eu de conscience ajoutée à la
situation traumatique que les cauchemars prétendent évoquer
sans succès.
Freud signale que le traumatisme dépend souvent plus de
l'état du système incité que de la nature brutale du stimulus.
Dans ce contexte, nous pourrions dire que capter la
stimulation sensible comme un coup dépend du fait que le
patient ne l'investit pas avec attention, mais dans un état de
retrait, avec la libido attachée à des processus endogènes, et
avec une carapace d'insensibilité rageuse dirigée vers le
monde de la perception.
Vertige
Claudio est un patient âgé de 40 ans, marié, père de trois
enfants ; il consulta en raison de la crise que son couple
traversait. Des scènes de violence corporelle avaient eu lieu et
plusieurs fois, il avait battu les membres de sa famille. Il disait
ne pas supporter les demandes d'attention de la part de son
épouse et de ses enfants, et que lorsqu'il rentrait à la maison,
il ne souhaitait qu'une chose : se débrancher. Les éclats de
violence survenaient justement lorsqu'ils lui réclamaient une
attention qu'il ne pouvait pas donner. Il disait que pendant
toute sa vie, il avait essayé de s'adapter aux autres, s'effaçant
finalement lui-même. Par moments, il se sentait disparaître, se
transformant en un ensemble d'atomes dispersés. Face au
silence de la thérapeute, il lui demandait de parler, car il
voulait entendre sa voix. Parfois, il privilégiait le lien avec
certaines personnes, car il trouvait une ressemblance avec des
personnages d'oeuvres littéraires. Il disait « tourner en rond »
au lieu de se centrer sur un problème. A d'autres moments,
lorsqu'il buvait un peu d'alcool, il devenait « accéléré » et
faisait des allusions à ses difficultés pour se détacher des
personnes, du travail ou des lieux.
Il sentait que sa tête était un punching bag, et disait qu'il
écoutait souvent sa thérapeute à la manière d'une chauve-
souris : seulement pour s'orienter à partir des vibrations de la
voix. Il traversait des crises de déconnexion apathique dont il
24 essayait de sortir grâce à une injection de violence, mais la
nuit, il souffrait de crises d'angoisse et de perte de contrôle
qui s'accompagnaient de sensations de vertige. Par moments,
ce dernier était conscient, mais à d'autres, moins structurés
d'un point de vue psychique, il n'arrivait même pas à le
percevoir, comme lorsqu'il disait se sentir dans un espace
interplanétaire (où la notion de gravité d'une planète ne joue
pas).
Même si ce cas nous permet d'illustrer certaines de nos
observations sur le mode de perception (en tant que
fréquence, comme la chauve-souris, ou en tant que coup dans
un état crépusculaire), il nous donne aussi la possibilité
d'ajouter une autre caractéristique du monde de la
perception : l'état de vertige. Ce nouveau trait coïncide avec
les descriptions du tourbillon sensoriel des patients autistes,
comme celles de Houzel (1958) relatives à un « tourner » qui
décompresse le monde sensible. En fait, le patient vivait dans
un état de vertige inconscient, non pas parce qu'il était
refoulé, mais simplement parce qu'il n'y avait pas dans son
moi la possibilité de développer la conscience, au lieu de son
étourdissement apathique. Le terme de vertige n'est peut être
pas tout à fait approprié pour faire allusion à un registre, plus
cénesthésique que visuel, qui consiste à être attiré par un vide
sans trouver d'appui, comme le dirait Winnicott (1974) à
propos de la chute sans fin. Mais si je garde ce terme, c'est
parce qu'il inclut les notions de vitesse et d'accélération dont
je décrirai les relations avec les perturbations du rythme dans
le chapitre 7.
En ce qui concerne ces états de vertige, je désire souligner
que j'ai souvent fait remarquer qu'ils se traduisent aussi par
des sensations chez l'analyste ; elles semblent toutefois
davantage avoir un caractère objectif (c'est-à-dire, en lien
avec la situation clinique du patient) qu'un lien avec les
propres conflits du thérapeute. Je pourrais affirmer que le
fait de sentir le vertige n'est possible que si l'on a perçu, à un
moment donné, quelque chose de différent, autrement dit, si
à un moment déterminé, un état d'équilibre est apparu. Mais
si le sentiment qui prédomine est celui d'une chute
vertigineuse, d'effondrement dans des éléments visqueux,
marécageux, on peut alors penser que ce sentiment
n'apparaît que dans la psyché de l'analyste. On remarque
25 souvent un lien entre le vertige et les états d'accélération, de
vitesse en augmentation, jusqu'à un point de dissolution où
l'on ne capte même plus les fréquences et les viscosités.
Une brève référence à un autre cas nous permettra sans
doute d'approfondir la question. Isabel est une patiente
d'environ 35 ans qui consulte en raison d'un état de
déconnexion et d'apathie. Elle est la soeur cadette d'un
homme qui fit partie des groupes paramilitaires du dernier
gouvernement militaire argentin, et qui est mort quelques
années après, à l'étranger, dans un accident de la route qui
ressemblait à un suicide. Même si la patiente restait éloignée
des activités de son frère, elle ne put se soustraire aux
informations journalistiques de l'époque et un mot « aspiré »
revenait dans son discours. En général, avec ce terme, on
faisait allusion aux gens kidnappés par les groupes
paramilitaires, qui les faisaient disparaître, temporairement ou
définitivement. Ce mot fut utilisé pendant le traitement pour
désigner l'état psychique de la patiente lorsqu'elle était
déconnectée et apathique. De plus, la patiente provoquait
chez la thérapeute un état de vide économique qui aboutissait
à un état de somnolence contre lequel elle se battait
désespérément, et qu'elle ne ressentait avec aucun autre
patient qu'elle recevait à la même heure, les autres jours de la
semaine
Dans l'évolution clinique de la patiente, il était important
pour elle de pouvoir réclamer à son père une petite somme
d'argent, dans la mesure où son frère avait pu disposer
d'importantes sommes sans que son père exige un
remboursement quelconque. Son père lui ayant refusé cet
argent, elle passa plusieurs mois sans lui parler. Au cours du
traitement, on constata clairement l'attachement d'Isabel à
un lien fraternel violent, où une hypertrophie érotique sans
conscience avait pour objet de créer une confusion qui
annulerait sa rage motivée par le fait qu'elle croyait que le
père et le frère faisaient des comptes à son insu. En fin de
compte, la patiente restait identifiée à l'objet que l'autre
« aspirait », pour l'annuler.
L'un des symptômes de la patiente, consistant à s'arracher
les cheveux dans un état de déconnexion, était apparemment
lié avec ses crises de vertige. Hermann (1945) établit des liens
entre l'adhésivité primordiale et le fait de s'accrocher aux
26 cheveux maternels ; le fait de s'arracher ses propres cheveux
met en évidence la tentative de se défendre du vertige, et en
même temps, son échec, car les cheveux tombent, faisant
perdre tout soutien possible. En fait, les propres cheveux, au
lieu de ceux des autres, fonctionnent dans ces cas-là comme
un soutien substitutif mais défaillant, de la même manière
que les perceptions autogénérées, ce qui laisse à penser que le
fait de se réfugier en elles s'accompagne d'un état de chute
sans conscience.
Dans ce contexte, certains souvenirs infantiles liés à des
situations de vertige auxquelles Isabel était exposée, ont
permis d'éclairer un peu plus la signification du terme
« aspirée ». Il semblait correspondre à une sensation
vertigineuse d'absorption par un vide aspirant qui, même s'il
peut correspondre au modèle de l' oralité de succion, pourrait
aussi avoir un rapport avec des processus pulsionnels encore
plus primitifs, tels que ceux liés à l'activité respiratoire.
(Rappelons que Freud -1926d- avait fait référence à un
investissement libidinal initial d'organes internes, en
particulier du coeur et des poumons). Ces hypothèses
coïncident avec les observations de Quinodoz (1989) au sujet
de la relation entre le vertige et la perte d'un lien de fusion,
mais c'est un point sur lequel nous reviendrons dans le
chapitre 6.
Il a également été possible d'établir des liens entre le mot
« aspirée » et une façon particulière de regarder, avec les
yeux grands ouverts, fixes, sans clignotements, et dotés d'une
valeur hypnotique. Ce regard avait une fonction de succion
(de type ventouse) et tendait, comme dans l'hypnose, à attirer
l'attention de l'autre. C'était une manière de concilier le
monde de la perception et la défense face au vertige. En
effet, si la perception a un caractère adhésif permettant de
neutraliser des états de tourbillon ou de chute, on peut alors
penser que la sensorialité diacritique, qui établit des
intervalles, des différences, laisse le moi immobile face à la
catastrophe. Dès lors, il est nécessaire de concilier les deux
fonctions — adhésive et de connexion — avec un monde
extra-corporel différencié, dans lequel la première fonction,
déguisée, prédomine par rapport à la façade de la seconde.
Rappelons-nous la description de Haag (1987, 1991) sur
le regard de l'enfant qui sort de son autisme et qui tente une
27 interpénétration à fond à l'intérieur de sa mère. Ne
cherchait-il pas une rencontre avec la vitalité de l'autre afin
de récupérer son investissement d'attention manquant,
investissement qui donnerait en fait la qualification nécessaire
à un monde essentiellement numérique et qui lui permettrait
de soutenir l'activité inhérente aux processus psychiques ?
Mais revenons maintenant au domaine des perceptions.
L'état de vertige permanent semblerait correspondre à un
registre cénesthésique et vestibulaire, et non nécessairement
visuel. Au même niveau, on trouverait le manque de
constitution psychique du dos décrit par Haag (1991).
Provisoirement, nous pourrions mettre en rapport ces
événements psychiques avec l'impossibilité de lien des
perceptions à la conscience, puisque celle-ci reste soustraite,
absorbée par des processus pathogènes.
Ces états de vertige sont de types divers : avoir le vertige,
tourbillonner, s'effondrer en arrière, en avant, chuter dans un
espace infini, tanguer (comme dans les bateaux lors d'une
tempête), être aspiré par le vide, se précipiter dans une vitesse
absolue, etc. Dans tous ces cas, deux possibilités peuvent se
présenter : soit le vertige suit le destin dans un espace
incluant le corps, soit il souffre de l'expulsion de cet espace.
Il faut signaler que le vertige est parfois perçu par le
patient comme la conséquence de sa propre évolution
clinique, dans le sens où un état permanent devient conscient.
Claudio faisait référence au fait qu'il se trouvait dans la
stratosphère, dans un espace sans gravité ; il est probable que
le vertige ressenti découlait d'un « atterrissage », c'est-à-dire,
d'une façon de s'insérer dans la sensorialité quotidienne, et
que pendant ce temps, le vertige soit resté inconscient.
Si l'on considère souvent le vertige dans le cadre de la
spatialité, nous pourrions aussi l'étudier dans le cadre de la
temporalité. Le vertige temporel, caractérisé par une
augmentation de la vitesse dans une accélération
hypertrophique, qui apparaît souvent chez des patients ayant
des pathologies toxiques et traumatiques, mérite une
description plus détaillée. La dimension du temps suppose
une sorte de projection, soit vers le futur, soit vers le passé.
On dit, par exemple : la semaine prochaine je voudrais aller à
la plage avec ma famille ; il faudrait donc que je regarde si
j'ai mon maillot de bain et le parasol, que je loue un endroit
28 pour dormir, etc. Ou bien, si maintenant j'ai une aversion
pour tel ou tel aliment, il est probable que dans mon enfance,
je croyais que mon père se fâcherait si je profitais de la
nourriture que ma mère me préparait. Même si cette
projection (dans un passé supposé) a un caractère plus
complexe que la première (dans un futur imaginable), les
deux coïncident sur un point : la dimension temporelle qui
est en jeu est celle de la propre vie. Nous pourrions dire que
ces projections ont un support temporel sur lequel se
déployer ; ce support est constitué par un moment vital qui
inclut un sujet. En revanche, chez les patients dont nous
parlons ici, la projection ne trouve pas de support temporel
pour se structurer d'une façon définie. Dès lors, il se produit
une précipitation accélérée, soit dans un passé qui ne permet
pas de développer des fantasmes par rapport à l'origine, soit
dans un futur qui ne correspond qu'à l'agonie, qui
s'accompagne d'un état de terreur. Ces processus mettent en
évidence une accélération de la perte du support temporel de
la projection, et semblent liés au fait de croire que le monde
est habité par un interlocuteur despotique qui traite de
manière cynique toute aspiration vitale développée dans le
moi ; nous en parlerons dans le chapitre 2. Il faut ajouter que
lorsque le vertige est inconscient, il peut se développer dans
la psyché de l'analyste en tant que sentiment « prêté ».
Les états crépusculaires et le problème de la conscience
originaire
Ce vertige est souvent accompagné d'un état
crépusculaire, d'une veille apparente qui conserve l'état
psychique du dormir, mais avec une présentation différente.
Cette coïncidence entre le vertige et le dormir peut se
conserver dans le temps, comme cela arrive chez les gens qui
ont peur des trous d'air et qui se narcotisent en montant dans
l'avion, avec de l'alcool, des somnifères ou des anxiolytiques
qui les plongent dans un état de sopor 2. Nous pouvons
2. NdT : Nous gardons le terme « sopor » qui signifie « sommeil » en
latin.
29 déceler quelque chose de ce genre dans le matériel clinique
de Claudio, puisque la chauve-souris à laquelle il s'identifiait
dort avec la tête en bas. Isabel, pour sa part, avait des états de
vertige pendant que la thérapeute traversait des états de
somnolence qui pouvaient être liés à la façon dont la patiente
se collait à elle. Nous pourrions avancer l'hypothèse que le
vertige apparaissait chez la patiente lorsque sa thérapeute
retrouvait sa lucidité. Chez de tels patients, l'angoisse (et le
cauchemar), qui fonctionne souvent comme gardienne de
l'éveil, ne finit pas de remplir cette fonction qui est
remplacée par la confusion déjà décrite. Suite à un processus
de complexification psychique, l'opposition entre vertige et
dormir s'établit, comme cela arrive lorsque l'on se réveille en
sursaut à cause d'un rêve où l'on fait une chute. Chez les
patients que nous étudions, cette contradiction est la
conséquence de l'évolution clinique, et son caractère
inconciliable est un motif de plaintes, parmi d'autres, dues
aux effets du traitement analytique.
Les états de vertige s'accompagnent, et sont même
probablement à l'origine, de registres thermiques de froid
dans la peau, dans tout ou partie du corps. Nous en
détaillerons les caractéristiques dans le chapitre 6. Sur ce
point, j'ajouterai seulement que dans ces pathologies, comme
cela arrive avec le vertige, le froid est également compatible
avec le dormir de ces patients qui sont littéralement dans un
état d'hibernation (ou plutôt de congélation), lequel s'étend
généralement pendant le sopor en état de veille.
Dans ces conditions de somnolence, ce qui est monotone
peut prendre l'apparence de diversité et de forme, comme
lorsqu'il se produit un épaississement aléatoire de ce qui est
homogène, à la façon d'une condensation dans une
substance visqueuse (grumeleuse) ou dans le brouillard.
Il est temps de s'interroger sur les états crépusculaires ou
sur l'autohypnose, mentionnée au préalable, dans laquelle la
perception n'est pas accompagnée de conscience. Elle
semble faire partie d'une série et se situer entre le dormir (ou
l'évanouissement) et l'état de veille. Lors de la séance, nous
pouvons localiser l'état psychique du patient en un point,
c'est-à-dire, entre le dormir et l'état de veille.
A ce titre, il faut signaler que même si Freud a fait
attention aux raisons pour lesquelles on retourne de l'état de
30 veille au dormir (nous développerons ce point dans le
chapitre 7), il n'a pas considéré de la même façon les causes
du réveil. Nous pourrions répondre, très succinctement, que
le réveil est la conséquence du surgissement des nécessités
péremptoires qui ont besoin du monde extérieur, sauf celle
de l'oxygène dont la satisfaction est conciliable avec le
dormir, puisqu'elle n'exige pas une action spécifique et
qu'elle se résout par altération interne. Mais cette réponse
n'est guère satisfaisante, puisqu'un semi-réveil permet de
manger, de déféquer, d'uriner ou même d'avoir des rapports
sexuels sans qu'un état de veille totale soit exigé, comme cela
se produit dans les états crépusculaires. La perception de
Claudio était de cet ordre (de type chauve-souris), ce qui lui
permettait au moins de localiser des formes et de ne pas
s'écraser dessus. Il semblerait y avoir besoin d'un autre
processus, qui n'affecte pas seulement les besoins propres de
la pulsion d'autoconservation, mais aussi la libido, pour
qu'un éveil total suive l'état du dormir (mais dans ce dernier
cas, dormir et vertige sont déjà inconciliables). Ce réveil,
pleinement psychique, semble découler d'un dénouement
libidinal, du surgissement d'un sentiment, qui constitue une
conscience du propre noyau pulsionnel vital grâce à la
rencontre avec un interlocuteur empathique. Sentir un
sentiment implique d'établir aussi des liens avec la vitalité
psychique et pulsionnelle des interlocuteurs, ce que
j'exposerai dans le chapitre 3. La rencontre empathique, sur
le plan psychique, est corrélative d'une rencontre de rythmes
pulsionnels entre l'enfant et sa mère. Ces observations
peuvent sans doute nous permettre de savoir pourquoi dans
les affections toxiques et traumatiques, la conscience ne capte
que les fréquences du monde sensible.
A partir de « l'Esquisse » et de sa rectification dans la
lettre 39, nous déduisons que Freud (1950a) distingue deux
sortes d'attention : l'attention réflectrice et l'attention
psychique. La première tient uniquement compte des
fréquences transmises par les neurones sensibles, avec une
conscience et une qualification seulement occasionnelles,
découlant soit du fluide de l'investissement pulsionnel, soit
d'une incitation exogène. La seconde, en revanche, part à la
recherche de la source sensorielle, parcourt le système
neuronal dans le sens inverse de celui de la transmission de
31 l'incitation à partir de l'organe perceptif. Certains
investissements libidinaux dirigés vers des organes de sens
terminent par une qualification, notamment pendant les vécus
de satisfaction. Il est décisif que l'attention psychique, plus
durable dans le temps, se déplace vers la perception. Là, elle
investit d'abord l'organe perceptif puis, plus tard, une source
exogène, c'est-à-dire, un objet du monde.
Ce n'est qu'après avoir établi des liens entre les qualités
affectives et les fréquences transmises par les neurones que
l'on peut se frayer un chemin vers la qualité sensorielle, puis
vers l'objet qui est sa source. L'attention psychique surgit
avec le lien entre les états affectifs et les fréquences et
parcourt activement le chemin vers la perception, vers l'objet
sensible qui aura le plus d'investissements libidinaux, le
caractère le plus durable et qui sera capable d'anticiper la
création des traces mnésiques.
Nous pourrions dire que lorsque la captation de
fréquences prédomine, nous nous trouvons dans le domaine
de l'infraléger, décrit par M. Duchamp, l'un des célèbres
artistes de ce siècle. Ses propositions picturales, qui ont surgi
à partir du postimpressionnisme, ont eu d'abondantes
répercutions chez les peintres et les sculpteurs des divers
mouvements de l'avant-garde actuelle. L'une des oeuvres la
plus importante est « Le grand verre », dans laquelle il met en
question la nécessité d'une toile, d'un support opaque pour
un tableau. Cette oeuvre s'accompagne d'un texte (intitulé
« Notes ») où il décrit le processus de production. Le texte
commence par une introduction (intitulée « infraléger ») où
il annonce les éléments esthétiques à partir desquels il se
base. Duchamp propose d'utiliser le terme « infraléger »
comme adjectif ne pouvant pas devenir un nom. Ce qui est
possible est infraléger. Selon ses quelques mots, « portes du
métro- Les gens/qui passent au dernier moment/infraléger »,
ou bien « Transparence de l' infra-mince » ou encore
« Lorsque la fumée du tabac sent/aussi la bouche qui
l'exhale, les deux odeurs/se marient par infraléger
(infraléger/olfactif) » ou « fumée ou autre gaz/ coupé en
tranches inframinces ». Avant de traiter ce qui est infraléger
dans la peinture, il s'occupe d'un infraléger tactile où les
liquides et la viscosité prédominent. Dans « Le grand verre »,
sa proposition se développe visuellement, puisque les
32 « notes », et d'autres textes, proposent un ensemble de
formes gazeuses qui ne sont pas perceptibles au regard dans
l'oeuvre plastique. Nous pourrions dire qu'elles sont restées
sur le quai pendant que le métro s'éloigne.
Nous pouvons penser que chez ces patients, la situation est
semblable, mais hypertrophiée, ce qui provoque le maintien
d'un état crépusculaire qui coïncide avec le vertige
inconscient. On y observe la captation de fréquences et de
formes visqueuses, lorsqu'une conscience précaire, à peine
surgie, est brouillée par l'intrusion d'un coup, d'un stimulus
mécanique qui plonge la psyché dans un mélange de douleur
et d'étourdissement. Pour reprendre la métaphore de
Duchamp, nous pourrions dire qu'elle reste sur le quai.
Attachement déconnecté
En résumé, j'ai jusqu'ici décrit un univers sensoriel
caractérisé par le manque de qualification. On trouve dans
cet univers la captation de fréquences, de coups, de sensations
de vertige ou d'intrusions douloureuses. On a observé que
dans ces processus, une perception sans conscience, dans
laquelle il n'y a pas de place pour l'attention psychique,
prédomine. L'attention réflectrice est davantage réveillée par
le stimulus incitant que par un mouvement libidinal dirigé
vers le monde.
Il faut aussi signaler que cette organisation du monde
sensible découle d'une fonction attribuée aux organes de la
perception, lesquels doivent agir au service d'un attachement
déconnecté (concept proche des idées de Bowlby exposées
en 1969), à la façon d'une ventouse ou d'une sangsue (deux
soins classiques de la « médecine médiévale »).
L'attachement implique une adhésivité au corps de l'autre,
dont les rythmes pulsionnels sont captés par la sensorialité
qui hiérarchise la respiration, les borborygmes, les battements
cardiaques, un univers palpitant développé dans l'organisme
de l'autre auquel le patient adhère. La déconnexion
fonctionne comme complément de l'attachement en
garantissant l'absence de cette attention psychique qui
33 permettrait de doter de cohérence les registres sensoriels
différenciés. Il est évident que si cette attention se
développait, la fonction adhésive de la sensorialité se perdrait,
ce qui provoquerait une crise de vertige. En effet, on peut
parfois observer ce phénomène, lorsqu'un patient
psychosomatique, par exemple, écoute attentivement son
analyste, répond en conséquence et commence à avoir des
vertiges, à accélérer sa production verbale dans un état de
détresse croissant qui termine par un étourdissement
troublant. Il se produit donc un effort permanent pour
réduire les qualités différenciées où il ne reste que la
formalisation en termes de fréquences.
La déconnexion implique d'enduire la superficie sensible
d'une couche visqueuse sur laquelle l'impression sensorielle
n'est pas efficace. Ainsi, lorsqu'un stimulus traverse cette
région d'indifférence hostile, il est capté comme une
intrusion, comme un coup et non comme une incitation
qualifiable. Si la perte de la déconnexion se présente comme
« être étourdi par un coup », la perte de l'attachement pro-
voque des états de vertige. De cette façon, vertige et douleur
étourdie coexistent lorsque le recours à l'attachement
déconnecté échoue.
Nous pouvons aussi intégrer dans cette série des sensations
de froid qui résultent non pas d'une activité vitale qui
suppose une concentration calorique dans certaines zones
(comme pendant la digestion), mais plutôt d'un drainage
thermique entropique, inertiel et impossible à transformer en
tension interne. Parfois, ce processus peut être une réponse
au froid ambiant : diminuer la tension au service de la
préservation de la vie, comme c'est le cas des hibernations.
Mais cette période de latence finit par un dégel et un
bourgeonnement vital, tandis que le refroidissement que
j'essaie de décrire ressemble davantage à une congélation qui
condense ce qui est gelé avec une paralysie durable. Ce type
de refroidissement semble être un effet de la perte de la
chaleur vitale à la suite d'une hémorragie libidinale. Ainsi,
nous pouvons établir des liens entre angoisse et états de
vertige, mais aussi entre douleur et congélation. Pendant tout
le processus, une somnolence et un état crépusculaire restent
immuables ; seule une attention réflectrice, et non psychique,
34 accompagne les processus perceptifs, de telle sorte que la
conscience a un caractère précaire.
Les récents travaux sur les processus autocalmants (Fain,
1992, 1993 ; Ribas, 1993 ; Smadja, 1993 ; Szwec, 1993) vont
dans le même ordre d'idées. Il s'agit d'autostimulations
sensorio-motrices qui ont pour objectif d'atteindre non pas
une satisfaction, mais le calme. A travers ces autostimulations,
on cherche à neutraliser un excès d'excitation ou son
drainage démesuré, les deux étant traumatiques. Dans les
pathologies que j'étudie dans ce livre, de tels recours, qui ne
demandent pas une attention psychique (et qui sont donc
compatibles avec la déconnexion), échouent et finissent
souvent par avoir une valeur inversée, c'est-à-dire, par agir
comme le chemin par lequel le traumatisme que l'on essaie
de prévenir revient ; c'est ce que j'exposerai dans les
chapitres 5 et 8.
Parfois, la solution que ces patients recherchent consiste à
trouver un objet du monde capable de remplacer leur
manque de lien avec l'univers sensoriel. Dans cet objet,
quelques traits prédominent, comme la beauté ou la
connexion avec la réalité. Le patient prétend alors réduire cet
objet à l'esclavage afin de s'assurer un chemin de restitution
dans le lien avec la réalité sensible, comme s'il voulait que cet
objet lui rende la cohérence dont le moi manque, et qu'il ne
peut développer.
La musique peut correspondre à un autre mode de
déploiement défensif d'un univers unisensoriel initialement
centré sur une matrice rythmique. Celle-ci s'imbrique ensuite
avec un autre déploiement, numérique cette fois, en tentant
de créer une harmonie qui se développe dans des mélodies
ayant une organisation esthétique. Son contraire, régressif,
montre l'accélération qui condense mélodie, rythme et
harmonie en un point unique, correspondant à une violente
expulsion sonore qui met en évidence l'échec de cet effort
de restitution.
D'autres moyens de restitution, de caractère
hallucinatoire, peuvent aussi apparaître, mais plutôt sous la
forme de tâches que d'objets. Ce type d'hallucination met en
évidence une forme de sensorialité non investie d'attention
psychique qui aurait découpé un objet sensible dans le cadre
du monde extérieur.
35