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Les Portugais en France leur mouvement associatif (1901-1986)

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 146
EAN13 : 9782296302709
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Antônio CRAVO
Les Portugais en France
et leur mouvement associatif
(1901 - 1986)
Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale
CIEMI Éditions L'Harmattan
46, rue de Montreuil 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75011 Paris 75005 Paris
MIGRATIONS ET CHANGEMENTS
Collection dirigée par Lorenzo Prencipe
L'histoire de l'immigration en France est une histoire
ancienne qui touche un phénomène très complexe.
Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis
plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000
étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des
pays d'immigration dans le monde après les États-Unis.
Histoire complexe surtout. On peut même se demander si,
pendant une période aussi prolongée - durant laquelle les données
démographiques, économiques, politiques, culturelles et
psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi bien
sur le plan national qu'international -, le phénomène migratoire n'a
pas changé de nature.
Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors
qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le
même cadre institutionnel national et international, ne touche pas
les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne
revêt pas les mêmes formes ?
Cette collection consacrée aux migrations et aux
changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à
privilégier les travaux portant sur :
— les mutations internes des populations immigrées à travers
les générations successives, avec un accent particulier sur le profil
socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration ;
— les mutations introduites dans la vie sociale, économique
et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence ;
— les approches comparatives du fait migratoire dans ses
paramètres historiques, géographiques, économiques, politiques.
Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans
cette collection peuvent contacter :
Lorenzo Prencipe
46, rue de Montreuil
75011 Paris
L'Harmattan, 1995
ISBN : 2-7384-3244-1 Dans la même collection
1. Maria LLAUMETT. Les jeunes d'origine étrangère. De la
marginalisation à la participation. 1984. 150 p.
2. Mohammed Hamadi BEKOUCHI. Du bled à la ZUP, et/ou la
couleur de l'avenir. 1984. 158 p.
3. Hervé-Frédéric MÉCHÉRI. Les jeunes immigrés maghrébins
de la deuxième génération, et/ou la quête d'identité. 1984. 117 p.
4. François LEFORT, Monique NERY. Emigré dans mon pays.
1984. 188 p.
5. Raimundo DINELLO. Adolescents entre deux cultures. 1985.
12'7 p.
6. Riva KASTORYANO. Etre Turc en France. Réflexions sur
1986. 207 p. familles et communauté.
7. Michelle GUILLON, Isabelle TABOADA-LEONETTI. Le
triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986. 210 p.
8. Adil JAZOULI. L'action collective des jeunes Maghrébins de
France. 1986. 217 p.
9. Véronique DE RUDDER. Autochtones et immigrés en quartier
populaire. D'Aligre à l'îlot Châlon. 1987. 234 p.
10. Mario ZAMBETTI. L'été à Cap Djinnet. Rencontres
méditerranéennes . 1987. 119 p.
11.Abdel AISSOU. Les beurs, l'école et la France. 1987. 215 p.
12. Smaïn LAACHER (sous la direction de). Questions de
nationalité. Histoire et enjeux d'un code. 1987. 256 p.
13. Isabelle TABOADA-LEONETTI. Les immigrés des beaux
quartiers, la communauté espagnole dans le XVIe. 1987. 211 p.
14. Le KUU KHOA. Les jeunes Vietnamiens de la deuxième
génération. La semi-rupture au quotidien. 1987.
15. Mohammed MAZOUZ. Les Marocains en Ile-de-France.
1988. 162 p.
16. Ana VASQUEZ, Ana Maria ARAUJO. Exils latino-
américains : la malédiction d'Ulysse. 1988. 215 p.
17.Maria do Céu CUNHA. Portugais de France. 1988. 157 p.
18. Hanna MALEWSKA, Colette GACHON. Le travail social
et les enfants de migrants, racisme et identité. Recherche-action.
1988. 241 p.
19. Salah RIMANI. Les Tunisiens de France. Une forte
concentration parisienne. 1988. 158 p.
20. Mohamed EL MOUBARAKI. Marocains du Nord. Entre la
mémoire et le projet. 1989. 253 p.
21. Bernard LORREYTE (sous la direction de). Les politiques
d'intégration des jeunes issus de l'immigration. 1989. 416 p.
22. Maryse TRIPIER. L'immigration dans la classe ouvrière en
France. 1991. 336 p. Georges ABOU SADA, Bruno COURAULT, Zaïhia 23.
ZEROULOU (sous la direction de). L'immigration au tournant.
Actes du Colloque GRECO 13 sur les mutations économiques et
les travailleurs immigrés dans les pays industriels, Vaucresson,
28-30 janvier 1988. 1991. 330 p.
24. Paul ORIOL. Les immigrés devant les urnes. 1992. 223 p.
25. Albert NICOLLET. Femmes d'Afrique noire en France. La
vie partagée. 1992. 320 p.
26. Benjamin STORA. Aide-mémoire de l'immigration
algérienne. Chronologie, bibliographie. 1992. 144 p.
27. Marco MARTINIELLO. Leadership et pouvoir dans les
communautés d'origine immigrée. 1992. 320 p.
28. Saïd BOUAMAMA, Albano CORDEIRO, Michel ROUX.
La citoyenneté dans tous ses états. De l'immigration à la nouvelle
citoyenneté. 1992. 362 p.
Albert BASTENIER, Felice DASSETTO. Immigration et 29.
espace public. La controverse de l'intégration. 1993. 317 p.
30. Pascal NOBLET. L'Amérique des minorités. Les politiques
1993. 359 p. d'intégration.
31. Alain BATTEGAY, Ahmed BOUBEKER. Les images
publiques de l'immigration. Média, actualité, immigration dans la
France des années 80. 1993. 192 p.
32. Ahsène ZEHRAOUI. L'immigration : de l'homme seul à la
famille. 1994. 180 p.
33. Roselyne de VILLANOVA, Rabia BEKKAR (avec la
collaboration de). Immigration et espaces habités. Bilan
bibliographique des travaux en France, 1970-1992. 1994. 212 p. A Maria do Céu
Je lui dédie ce travail universitaire
comme preuve de ma reconnaissance
pour son dévouement amical et sincère,
tout au long des phases de son
élaboration, et comme preuve de mon
profond respect, pour sa capacité innée
de savoir être mère, épouse et douce
modératrice de notre foyer. Edition révisée du travail présenté en 1985 pour
obtenir le diplôme de l'Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales à Paris, sous la direction de M. le
Professeur Henri DESROCHE. PRÉSENTATION
Cet ouvrage constitue l'édition revisée du travail présenté par
l'auteur en 1985 pour obtenir le diplôme de l'Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales à Paris.
Il s'agit d'un travail qui est le fruit d'un long parcours qui a
amené l'auteur de sa terre natale, le Nord-Est du Portugal, région
essentiellement rurale et important bassin d'exode tant à l'intérieur
du pays qu'à l'étranger, d'abord à Lisbonne et ensuite, en 1975, à
Paris.
De Lisbonne — où il a fait ses études universitaires en
histoire en devenant enseignant de la même discipline, à Paris — où
il entre en contact direct avec la communauté portugaise par la
création d'une école et la participation, en amateur, dans des
groupes de théâtre, l'auteur continue à nourrir dans son esprit une
réflexion passionnée sur les Portugais déracinés par la violence
économique et politique de leur terre et sur leur capacité
"d'hybridation culturelle" en contact des cultures du nouveau
environnement d'accueil.
De ce vécu sortiront plusieurs travaux : entre autres, en 1981,
un livre de poésie : Les déracinés ; en 1982, en coédition, une
anthologie bilingue de poèmes : Voix des émigrés en France ; en
1985, la mémoire de maîtrise en sciences sociales : L'ethnie
portugaise en France et le mouvement associatif de 1901 à 1984.
En 1984, l'auteur a également organisé à Paris le premier festival de
poésie de l'émigration portugaise en France.
En inscrivant l'ouvrage dans cette collection, le CIEMI a
voulu privilégier — comme il l'a souvent fait dans le passé — la
publication d'un travail qui est le fruit d'un itinéraire, vécu
quotidiennement de l'intérieur par des hommes qui au cours de leur
vie ont dû bâtir, sans toujours le maîtriser, un projet migratoire.
Le champ d'observation choisi par l'auteur est le réseau
associatif des immigrés portugais en France. Sujet complexe parce
que le phénomène associatif et les réseaux immigrés ne peuvent
être analysés que par la seule approche interdisciplinaire. Elle doit
recourir avant tout à l'anthropologie culturelle, mais aussi à la
psychologie sociale, à l'histoire, à la géographie, à l'économie, à la
sociologie et aux sciences politiques. Ce qui dépasse largement la
nature de cet ouvrage.
Les variables explicatives des "réseaux" et des
"communautés" parmi les populations immigrées sont nombreuses.
Les formes d'organisation communautaire ou de réseaux de ces
groupes sont marquées par plusieurs critères : les raisons
7 économiques ou politiques de leur départ ; l'étendue de leur réseau
familial, de parenté villageoise impliquée dans l'émigration ;
l'époque du départ et de l'arrivée en France ; l'appartenance à telle
ou telle génération ; les lieux d'origine et le rôle joué dans l'histoire
par la régionalisation de la culture nationale ; l'implantation et la
concentration locale ; la chaîne migratoire et la succession des
vagues migratoires d'un même village d'origine ; les secteurs
économiques d'insertion ; le degré de promotion socio-économique
des groupes immigrés ; l'intervention des Etats et des institutions
d'origine (influence de mouvements politiques ou idéologiques et
aussi du système de financement auquel les associations ont
recours) ; l'appartenance à une religion ou à une ethnie en situation
de minorité en France.
Des dizaines d'associations se créent chaque mois en France.
Elles se réfèrent à des moments d'identification ou à d'autres
critères qui forcent l'attention de celui qui veut comprendre
pourquoi les réseaux se créent.
Nous pouvons bâtir des théories sur l'intégration, être en
faveur de l'intégration individuelle et nous méfier de l'intégration
communautaire. Mais, de fait, les immigrés s'associent et
construisent des réseaux.
Le rôle et les fonctions de ces "réseaux communautaires"
peuvent être très divers : identification, protection (entr'aide),
solidarité (loisirs et sports), convivialité (fêtes, excursions),
préformation et communication, prise de parole (exercice de la
démocratie et de la participation), éducation (enseignement de la
langue et transmission de la culture, organisation d'activités
préscolaires et de relais de l'école, formation et socialisation des
enfants) ; expression culturelle (folklore, théâtre, bibliothèques,
vidéo-cassettes) et cultuelle (lieux de cultes et rites de passage) ;
espace économique, bancaire, commercial, lien avec le pays
d'origine, liens avec la société française et ses structures sociales,
expression des jeunes et des femmes.
Les réseaux migratoires et les associations qui trouvent leur
origine et leur organisation dans les populations immigrées
produisent du social et expriment des significations culturelles
précises dont la société ne peut pas se passer si elle veut rester
innervée.
Cet ouvrage, bien que limité aux immigrés d'origine
portugaise, servira à cette prise de conscience du rôle et des
fonctions des réseaux communautaires à l'intérieur des populations
immigrées. Prise de conscience d'autant plus opportune qu'elle se
réfère à une communauté d'origine étrangère retenue, jusqu'à
présent, comme la plus "invisible" dans l'immigration.
Antonio PEROTTI
8 INTRODUCTION
Entre le monde théorique du chercheur et le monde pratique
du constructeur, existe, à mon avis, une démarche intermédiaire, en
quête d'une harmonie, celle des premiers pas de l'homme.
Partant du pôle de la théorie, le "théorico-praticien" cherche à
vérifier ou à justifier, dans l'expérience quotidienne, les concepts
théoriques et aprioristiques des sciences humaines qui peuvent
orienter certaines recherches sociologiques. C'est ce que j'appellerai
« descendre sur le terrain ».
Partant d'une expérience pratique, celui qui cherche à
s'expliquer les systèmes auxquels il a été confronté ou soumis au
travers des difficultés de sa vie, sait ce que représente l'expression
« Penser avec ses doigts ».
A partir de mes origines, de mon expérience de la vie, de la
réflexion sur mon action, du besoin que je ressens d'observer,
d'interroger, d'expliquer ce que j'ai rencontré ou vécu, je
souhaiterais harmoniser la théorie et la pratique, l'abstrait et le
concret.
Mais, les constructions scientifiques d'aujourd'hui ont des
dimensions gigantesques par rapport à celles d'hier. Les diverses
branches de la recherche scientifique et leurs ramifications, leurs
imbrications complexes, ont rendu mon projet plus difficilement
réalisable du fait de mon "auto-formation".
Dans notre pays, l'enseignement secondaire et supérieur a été
le privilège d'une minorité. Dans les années 40, les Portugais les
plus défavorisés n'avaient accès ni aux lycées ni aux universités.
J'ai été élevé dans le monde rural et il m'a influencé
profondément pendant vingt ans. A vingt-quatre ans, j'ai passé mon
premier examen de lycée grâce aux cours du soir. Travaillant le
jour, étudiant le soir et payant ces cours, en dépit des maigres
salaires qui m'étaient alors attribués.
Pendant les vingt années qui ont suivi et durant lesquelles je
résidais à Lisbonne, j'ai fini mes études secondaires et suivi
partiellement un cursus universitaire en sciences historiques. Grâce
à une autorisation du ministère de l'Education nationale, j'ai pu
donner des cours particuliers dans ma spécialité à Lisbonne.
De nouvelles circonstances m'ont ensuite empêché de
poursuivre cette formation universitaire et mon activité d'enseignant
dans le secondaire. Elles m'ont poussé à l'émigration en direction de
la France. J'ai suivi les pas de l'émigré portugais. Comme lui, j'ai
fait le "salto", j'ai passé la frontière clandestinement. Aux côtés des
ouvriers employés dans les durs travaux du bâtiment, j'ai appris le
9 métier de peintre et participé à la création des cours
d'alphabétisation.
Pour leurs enfants, nous avons organisé des cours de
portugais jusqu'au niveau du bac dans une école à Paris.
Avec les immigrés portugais, nous avons créé des
associations, monté des groupes de théâtre, des festivals de poésie,
participé à plusieurs fêtes populaires, organisé — en soirée — des
conférences de formation générale et d'information. Le lendemain,
nous nous retrouvions sur le chantier.
J'ai ressenti, comme tous ces immigrés, l'amertume d'être
rejeté de notre pays, étranger dans un pays d'accueil ; j'ai connu la
condition d'immigré et le sentiment d'être obligé par notre pays de
vendre notre dignité, pour une faible amélioration de notre vie
matérielle.
Ayant vécu cette expérience sur le terrain, il m'est possible de
décrire les faits sociaux qui font l'objet de ce travail. Etre à la fois
acteur et observateur serait-ce une condition privilégiée ? La
subjectivité du militantisme passionné s'opposerait-elle à l'effort de
rigueur et de construction que cette recherche exige ?
Il me semble impossible d'être ici un chercheur neutre, dans
le sens rigoureux du terme. Je voudrais que le travail que je
présente ici — modeste participation à une recherche
scientifique — corresponde à une démarche cohérente où la théorie
s'harmonise davantage avec la pratique.
Les années qui ont suivi la Guerre de 14-18 demeurent un
point de référence important dans l'immigration portugaise. Bien
que peu nombreux en France à cette époque, les Portugais ont versé
leur sang pour sa défense et participé à sa reconstruction, ce qui
constitue un lien historique et une étape dans l'histoire de
l'immigration portugaise.
Dans la période des années 30, une tendance à l'émigration
vers les pays européens se confirme. L'Afrique et l'Amérique
n'apparaissent plus comme les seules terres d'accueil privilégiées
des Portugais.
Dans les années 60, l'émigration portugaise vers la France
s'intensifie très fortement.
La plus grande partie de ce travail est consacrée aux
recherches concernant cette période et à l'immigration indirecte,
c'est-à-dire aux familles des immigrés.
Ce travail est d'abord un témoignage. J'ai essayé d'y analyser
scientifiquement ce qui a été vécu, au jour le jour, par les immigrés
portugais, les causes et les motivations de leur départ, les conditions
de leur voyage d'un pays à l'autre, leur dispersion dans le pays
d'accueil, leur confrontation avec un milieu physique, social et
culturel différent, les conséquences immédiates, morales et
psychologiques de ce déracinement, de cette transplantation.
10 Nous verrons comment, à partir de leurs activités et de leur
répartition sur le territoire français, s'est développé un mouvement
associatif qui nous paraît l'institutionnalisation de cet échantillon
d'un peuple déraciné, apportant, sur une terre étrangère, sa culture
riche de virtualité.
Dans son exode, ce peuple abandonne en chemin des
éléments culturels vieillis et en emprunte de nouveaux. Ainsi se
crée peu à peu l'identité spécifique d'une communauté minoritaire.
Nous étudierons le formation, l'expansion et la transformation de
son mouvement associatif, dans sa perspective institutionnelle et
culturelle.
Deux mots encore en ce qui concerne l'abondance des
témoignages et les sources indirectes que nous avons utilisées. Les
témoignages, nous les avons voulus pour donner plus de force
— une force plus collective — à notre travail. Quant à certaines
sources indirectes, elles donnent, certes, moins d'originalité à nos
recherches scientifiques. Quoiqu'il en soit, l'appel massif aux
témoignages et aux sources indirectes est révélateur de la difficulté
à laquelle se heurte, en général, l'autodidacte ou l'ouvrier : l'accès
peu aisé aux bibliothèques et aux centres de recherche.
11 « Qu'est-ce qui incite les ouvriers à
quitter leur pays pour chercher
ailleurs du travail ?
La réponse que l'on donne est qu'ils y
sont poussés par l'ambition de revenir,
un jour, riches dans leur patrie » (1).
(1) J. SERRAO, "Premier Rapport parlementaire", in : A emigraçâo portuguesa,
Lisbonne : Coll. Horizont 12, 1974, deuxième édition, p. 146. PREMIÈRE PARTIE
EN ROUTE VERS LA FRANCE CHAPITRE I
LES QUATRE "GÉNÉRATIONS"
Les quatre "générations" représentent les quatre groupes de
Portugais qui ont immigré en France, directement ou indirectement,
pendant trois périodes distinctes de notre siècle.
La France est un pays d'accueil depuis deux cents ans. On
estime qu'en 1800 il y avait près de 100.000 étrangers et qu'à la fin
du XIXe siècle, plus de 850.000 immigrés s'y étaient déjà installés
(2). A cette époque, l'immigration en France avait un caractère
essentiellement économique et provenait des pays voisins ou
limitrophes.
En 1871, par exemple, 85 % des étrangers venaient de
Belgique, d'Allemagne, de Suisse et certains déjà d'Italie et
d'Espagne. Tous les pays fournisseurs de main-d'oeuvre étaient des
pays frontaliers de la France.
Au XXe siècle, les deux guerres mondiales — mais surtout
les deux après-guerre — sont à l'origine de flux périodiques
d'immigrés vers l'ancienne Gaule. Dans ces flux, certaines sources
d'immigrés changent : les unes se ferment, d'autres s'ouvrent. La
politique française d'immigration devient alors plus structurée, plus
institutionnalisée et plus cohérente.
Au siècle dernier, l'immigration était libre et individuelle. Il
n'y avait pas, de la part des pouvoirs politiques français, de
réglementations spécifiques concernant l'immigration ; il n'y avait
pas d'accords officiels entre les gouvernements ; il n'y avait pas
non plus de grande intervention patronale. Par contre, au XXe
siècle, et surtout à partir de la fin de la Première Guerre mondiale,
le gouvernement français commence à établir des accords avec
certains pays d'origine comme la Belgique, l'Italie, la Pologne et
même la Tchécoslovaquie en vue de réglementer sur certains points
les entrées provenant de ces pays.
En 1924, le Gouvernement permet la création de la Société
générale de l'immigration par des organismes spécialisés privés ou
patronaux, Société qui monopolise alors le recrutement des
immigrés. Quant à l'administration publique, elle se limite à
élaborer les contrats-type, à établir les relations diplomatiques avec
les pays fournisseurs et à pratiquer le contrôle sanitaire à partir des
frontières.
(2) B. BLOT, La scolarisation des enfants étrangers en France, Paris : CREDIF,
1978, p. 26, coll. Vic.
15 C'est à partir de 1945 qu'apparaissent, en France, les
véritables structures institutionnelles d'une politique d'immigration
qui va devenir de plus en plus cohérente et responsable. Pour cela,
elle crée l'Office National de l'Immigration (ONI), auquel on
confie l'organisation de l'immigration.
Ce furent les Polonais, les Italiens et les Espagnols qui, en
plus grand nombre, partirent pour la France dans la période de
l'entre-deux-guerres. Les deux premières communautés ont fait
passer les effectifs d'étrangers de 1.500.000 à 2.700.000 entre 1921
et 1931 (3).
Les Polonais se sont concentrés surtout dans les régions du
Nord et du Pas-de-Calais. Ils se sont répartis dans deux activités
principales : l'activité agricole, dans le cadre de la Fédération des
Sociétés du Nord-Est, et l'activité minière dans les houillères de ces
mêmes régions. En 1931, ils étaient au nombre de 507.811.
Beaucoup retourneront dans leur pays après la Deuxième Guerre
mondiale, d'autres obtiendront la naturalisation française.
Les Italiens de l'entre-deux-guerres représentent la plus
grande communauté d'immigrés en France, avec 30 % sur une
population étrangère de 2.715.000 personnes (4). Après
l'immigration saisonnière et frontalière de la fin du XIXe siècle, les
Italiens, à cette époque, venaient spécialement du Sud de leur pays,
et se regroupaient dans la zone industrielle lorraine travaillant le
plus souvent pour le Comité des Forges de Meurthe-et-Moselle,
dans la région parisienne où ils travaillaient dans le bâtiment et dans
les travaux publics, ainsi que dans le Sud de la France.
A la fin de cette période, où ils étaient au nombre de 800.000,
beaucoup retournèrent chez eux, d'autres se naturalisèrent français,
d'autres encore restèrent pour former une communauté réduite de
moitié.
A la fin du siècle dernier, les Espagnols, après avoir diminué
leur flux vers l'Amérique latine, se dirigèrent vers la France par le
biais de l'immigration saisonnière et frontalière. Puis, au début du
siècle, la guerre civile dans les années 30 et la dictature de Franco
donnèrent au premier flux un caractère politique à l'émigration
espagnole. En 1938, environ 550.000 républicains émigrèrent (5).
A partir de 1931, l'immigration en France diminua jusqu'à
son point mort, en 1946. Après la Deuxième Guerre mondiale, une
politique d'immigration prit corps petit à petit, devenant de plus en
plus forte à partir des années 60, jusqu'en 1974, date à laquelle elle
Ibidem. (3)
(4)Exposition "Les enfants de l'immigration" du Centre Georges Pompidou, 29
février - ler avril 1984.
(5)Ibidem.
16 fut suspendue à nouveau en partie, comme conséquence de la
nouvelle crise économique qui avait commencé un an auparavant.
A cette époque, le nombre de ces immigrés diminua et
apparurent de nouveaux pays fournisseurs de main-d'oeuvre pour la
France.
Les Belges, qui déjà à la période précédente se faisaient peu
remarquer, sont encore moins nombreux à passer la frontière
française à la recherche d'un travail, ceci étant dû au
développement économique et industriel de leur pays et au fait que
les salaires y sont devenus plus élevés qu'en France. Les Polonais,
après 1945, réduisirent leurs effectifs et peu d'entre eux
immigrèrent en France. Les Italiens continuèrent à diminuer leurs
entrées permanentes, étant donné la prospérité de l'Italie qui fait
partie aujourd'hui des dix pays les plus industrialisés du monde. Par
contre, les Espagnols augmentèrent leurs sorties vers la France,
surtout à partir de 1960 (607.000 en 1968). D'origine économique,
ce second flux migratoire est essentiellement féminin.
En France, les besoins en main-d'oeuvre augmentèrent de
plus en plus et ces sources-là devinrent insuffisantes, ce qui la
contraignit à recourir à d'autres pays méditerranéens. Dans les
années 60, la plus grande communauté d'immigrés en France devint
celle des Algériens.
Les rapports coloniaux avec la France et la guerre
d'indépendance de l'Algérie furent aussi à l'origine de
l'accroissement de cette population étrangère. Jusqu'en 1962, les
Algériens passaient librement les frontières françaises. Après les
accords d'Evian, leurs effectifs continuèrent d'augmenter car ils
utilisaient le procédé du passeport touristique. Ce furent les accords
fixés entre la France et l'Algérie, entre 1964 et 1972, qui limitèrent
les entrées de ces immigrés. Depuis cette date, l'Office National
Algérien de la Main-d'oeuvre (ONAMO) contrôle plus ou moins ses
émigrés au moyen d'un document spécifique. En 1974, on comptait
845.694 Algériens en France (6). Viennent ensuite d'autres pays du
Bassin méditerranéen comme la Yougoslavie, la Turquie, la
Tunisie, le Maroc, etc.
Pendant ces vingt années, l'immigration vers la France
s'élargit, pour des raisons économiques, politiques et culturelles,
au-delà du Bassin méditerranéen : Amérique latine, Afrique noire et
Sud-Est asiatique.
En 1977, l'immigration comptait près de 4.200.000 étrangers,
ce qui représentait 7,7 % de la population. Elle se répartissait
irrégulièrement en trois régions. En 1982, 57 % des émigrants
étaient concentrés dans la Région parisienne, le Rhône-Alpes et la
(6) B. BLOT, op. cit., p. 61.
17 Provence-Côte d'Azur (7). Dans la seule Région parisienne s'établit
36 % de la population immigrée totale qui habitait les
arrondissements de Paris les plus populaires comme le 1 1 e, 12e,
13e, 18e, 19e et 20e, et des communes ouvrières de la banlieue.
Dans certaines régions de l'Ouest le nombre d'étrangers est
inférieur à 2 % (8).
Parmi les pays méditerranéens, on doit également mentionner
le Portugal. A partir de 1960, ce pays a atteint le plus grand flux
migratoire vers la France jusqu'à nos jours, influencé par une
certaine tradition migratoire portugaise et aussi par le deuxième
flux migratoire espagnol. Dans les années 70, la communauté
portugaise en France dépassa en nombre toutes les autres avec
environ un million de Portugais.
Si la France a été un pays importateur d'étrangers, le
Portugal, lui, a été depuis des siècles un pays exportateur d'émigrés
vers tous les coins du monde. En 1983, 4 millions de Portugais
environ habitaient dans 96 pays (Europe, Amérique, Afrique et
Asie). On connaît plusieurs causes à ce phénomène, mais il est dû
principalement au problème économique.
Jusqu'en 1960, pour des raisons historiques et coloniales, les
Portugais préféraient l'Amérique, l'Afrique et l'Asie. Cela ne veut
pas dire qu'ils n'aient pas émigré également vers l'Europe, mais ils
étaient encore peu nombreux à faire ce choix. A partir de 1960, il
semble que toutes les portes de l'Europe se soient ouvertes aux
Portugais. Le pays le plus recherché par ces derniers fut la France.
L'émigration portugaise vers la France ne date pas seulement
des années 60. Elle commence déjà au siècle dernier, pour lequel on
dispose de quelques chiffres. Mais ce n'est qu'à partir de 1855
qu'on peut observer un mouvement régulier de Portugais en
quantités légalement connues. D'après des statistiques françaises,
l'émigration portugaise vers la France ne commence à se faire
sentir qu'à partir de 1876. Cependant, notre travail ne portera que
sur celle qui eut lieu au cours du XXe
Ainsi, pendant ce siècle, on constate trois groupements
fondamentaux de la présence portugaise dans ce pays (plus un
quatrième, qui en est la conséquence). C'est pourquoi on les
appellera les quatre "générations", bien qu'il ne semble pas y avoir
d'influences directes entre la première, la deuxième et la troisième.
Toutefois, ces trois premières "générations" de Portugais ont été
liées par le fait historique de la Première Guerre mondiale et par des
influences traditionnelles et familiales que nous découvrirons au
cours de ce travail.
(7)D. MICHEL, "Recensement", Le Matin du 16-2-1984.
(8)Ibidem.
18 Nous schématiserons par la suite les quatre générations ainsi :
— première génération : après la Première Guerre mondiale,
— deuxième génération : vers les années 30,
— troisième génération : dans les années 60,
— quatrième génération : l'immigration indirecte (9).
A. APRÈS LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
(1914-1918)
1. Les causes de l'entrée en guerre du Portugal
Le Portugal ne participa à la Première Guerre mondiale qu'à
partir du début de l'année 1917, jusqu'à l'armistice du 11 novembre
1918.
La révolution de 1910 renversa la monarchie portugaise et
instaura une République. Ce succès, l'objectif déterminant du parti
républicain, se réalisa grâce à son unité. Mais, une fois la
monarchie renversée, on remarque l'absence « d'un programme
concret » (10).
Des divergences apparurent au sein du parti qui avait accédé
au pouvoir. Deux courants s'ébauchèrent : le plus radical, autour
d'Afonso Costa, fut à l'origine du parti démocrate ; l'autre, plus
modéré, se scinda, Ant6nio José de Almeida créant un parti
évolutionniste, Brito Camacho un parti unioniste.
En 1913, Afonso Costa, chef du gouvernement, réussit à
dominer "l'anarchie administrative" et à équilibrer le budget hérité
du régime monarchique. L'adhésion populaire s'en trouva renforcée.
Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, les
opinions politiques au Portugal, qui n'étaient pas déjà très unies,
finirent par se partager encore plus.
Toujours en 1913, on eut connaissance, au Portugal, d'« un
pacte secret, sur le point d'être signé, entre la Grande-Bretagne et
l'Allemagne, où les deux puissances se partageaient les territoires
portugais d'outre-mer, chacune en obtenant la moitié » (11). La
guerre suspendit ce pacte.
(9) D'après la terminologie de Maria Helena Carvalho dos Santos, de l'Université
Nouvelle de Lisbonne.
(10) J. H. SARAIVA, Histéria concisa de Portugal, Ed. Europa-América, 1979,
Coll. Saber, Sème édition, p. 345.
(11)Ibidem, p. 346.
19 Entre temps, l'Angola et le Mozambique subirent l'invasion
des Allemands à partir de leurs colonies qui avaient des frontières
communes avec ces pays. Par ailleurs, le processus national exigeait
que le Portugal se range dans le contexte européen. La gauche
portugaise se rangea donc aux côtés des alliés sur le plan
idéologique, puisqu'ils défendaient la cause de la liberté.
Le parti démocrate penchait alors pour l'intervention du
Portugal dans le conflit. Il ne rencontrait que très peu de résistance
de la part de l'opinion publique, d'autant que l'un de ses arguments
était la défense des colonies portugaises.
L'Angleterre, vieille alliée du Portugal, regrettait peut-être
déjà que le pacte secret ait pu être envisagé, et refusait qu'un ancien
pacte d'alliance conduise à l'entrée en guerre du Portugal. Pourtant,
en 1916, l'escadre anglaise surprit en pleine mer soixante-dix
bateaux de la marine marchande allemande. Comme le port de
Lisbonne était neutre, ils s'y réfugièrent et, à la demande de
l'Angleterre, les Portugais s'emparèrent de la flotte marchande
allemande. C'est pourquoi l'Allemagne déclara la guerre au
Portugal.
En conséquence, au début de 1917, partirent pour la France
un corps expéditionnaire portugais (CEP), un corps d'artillerie
lourde indépendante (CAPI), et des éléments de la Croix Rouge
portugaise (CVP) avec les effectifs suivants :
CEP Officiers : 3.374
Soldats : 51.709
55.083
CAPI Officiers : 70
Soldats : 1.258
1.328
CVP Officiers gradés : 2
Infirmiers : 26
Infirmières : 54
82
Au total, 56.493 Portugais partirent mobilisés, ainsi que des
travailleurs civils dont le nombre nous est inconnu (12).
(12) LIGUE DES COMBATTANTS, Dépêche officielle n° 1941, dossier 10-A
(1914-18).
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