Les Sourds existent-ils

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Français
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Description

L'auteur a consacré en précurseur ses travaux à la surdité telle qu'elle est vécue, telle que chacun d'entre nous peut en avoir l'expérience, la surdité entendue dans un sens sociologique comme rapport, ou plus exactement comme rupture dans un rapport. La rupture se nourrit du déni, de l'intolérance et du racisme vis-à-vis des Sourds, au point de mettre en cause leur existence. Cet ouvrage est le récit de ce combat collectif contre le déni, dans lequel Bernard Mottez a tenu un rôle essentiel depuis 1975, pour que la langue des signes française et les Sourds soient enfin accueillis au coeur de la cité.

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Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 102
EAN13 9782336251516
Langue Français

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Les Sourds existent-ils ?

Si j’étais sociologue, dans le sens où il faut sortir
un bon bouquin,
je voudrais surtout dire que j’ai eu la chance
d’avoir rencontré des gens
qui sont comme tout le monde,
qui parlaient librement avec moi comme ils
l’auraient fait avec un sourd,
avec lesquels j’ai vécu mille choses et événements,
des épisodes durs aussi de leur vie et de la mienne.
Des gens comme tout le monde
qui ne sont pas comme tout le monde.
Ils sont sourds...

Bernard Mottez (1999)

Sommaire

Remerciements11 ...................................... .................................................................
PréfaceLe Sourd émancipé ? Andrea Benvenuto31.................................................
Introduction Accueillir la surdité Bernard Mottez........ .......92................................

Chapitre 1 - Qu’est-ce qu’être Sourd ?................................................................35
1977-1984 - À s’obstiner contre la déficience on augmente souvent l’handicap.
L’exemple des sourds...............................................................................................37
1981 - Deux logiques : lutte contre la surdité et combat pour les sourds................57
1987 - L’identité sourde...........................................................................................64
1993 - Les Sourds existent-ils ?...............................................................................86
1993 - Sourds et entendants, juifs et non juifs. Un regard sociologique .................96
1993 - Quatrième congrès de l’Organisation mondiale des sourds juifs ...............103
1994 - L’expérience de la surdité...........................................................................110
1994 - La vie est un vaste théâtre...........................................................................117
1996 - Une entreprise de dénomination. Les avatars pour désigner
e e
les sourds aux XIXet XXsiècles. .......................................................................122

Chapitre 2 - La culture sourde : ce qui est, a besoin d’être choisi...................141
1979 - Contenu des concepts «la culture sourde» et «la langue des signes».........143
1985 - Aspects de la culture sourde .......................................................................151
1987 - Expérience et usage du corps chez les sourds et ceux qui le fréquentent...160
1992 - Savoirs, savoir faire et façons d’être, la transmission chez les Sourds..........170
1993 - Culture et différence ...................................................................................179

9

1993 - Esquisse avec trous d’un commentaire àCulture et différence,
par son auteur même ..............................................................................................188
1996 - Les foyers des sourds vus de l’extérieur.....................................................195

Chapitre 3 - Les signes de la langue...................................................................201
1976 - La langue des signes aux États-Unis ..........................................................203
1978 - La diglossie dans la langue des signes, paraphrase d’un article de W. Stokoe..... 231
1979 - Les sourds comme minorité linguistique....................................................242
1980 - La langue des signes est-elle une vraie langue ? ........................................255
1981 - La communication entre sourds et entendants dans la vie de tous les jours..262
1988 - La langue des signes française. La Communauté linguistique des Sourds ...269
1988 - Une langue minoritaire pas comme les autres............................................289
1990 - La communication en famille lorsqu’un ou plusieurs membres sont sourds....300

Chapitre 4 - Nation sourde et politiques de la communauté........3.......09.... .........
1978 - Les paradoxes de la politique d’intégration : la communauté des sourds ..311
1981 - Intégration et droit à la différence ..............................................................319
1985 - La sortie du ghetto......................................................................................328
1985 - Milan c’est aujourd’hui ..............................................................................333
1989 - Les banquets de sourds-muets et la naissance du mouvement sourd .........340
1990 - Leçon de l’histoire des Sourds....................................................................346
1991 - L’héritage de la Révolution ........................................................................353
1992 - La surdité dans les sociétés française et américaine...................................361
1994 - Le rôle de l’Amérique en la renaissance de la communauté sourde française..... 366

Notice biographique................337........................................................................ .....
Bibliographie de Bernard Mottez........................97..3................................. ............

10

Remerciements

L’aboutissement d’un rêve fait à plusieurs

Si au moment d’écrire ces lignes je me retrouve seule avec mes
idées et les textes de Bernard Mottez, des heures de travail ensemble nous
ont permis de concrétiser un projet qui lui tenait à cœur, celui d’éditer
ses travaux. Pour des raisons de santé, Bernard Mottez n’a pu prendre les
décisionsfinales, ni écrire l’introduction qu’il avait tant de fois rédigée
dans sa tête. J’ai donc pris la décision de présenter en introduction un
texte, à ma connaissance inédit, non daté et paraissant inachevé,Accueillir
la surdité.
La sélection des articles et l’organisation en chapitres suivent un
regroupement thématique qui n’a aucune prétention de clôture. Le lecteur
appréciera lui-même comment un article traverse une multiplicité de sujets
en passant d’une rive à l’autre de questions aussi vastes que l’identité, la
culture, la langue des signes et le mouvement des Sourds. Dans chaque
chapitre, l’ordre chronologique des textes a été respecté pour témoigner
de l’évolution de la pensée du sociologue et des débats qui, aufil des
années, ont accompagné le mouvement des Sourds dans leurs luttes pour
une reconnaissance sociale et politique. J’ai choisi de retenir des textes qui
expriment parfois les mêmes idées, et cela pour plusieurs raisons. D’abord,
parce que s’il y a une caractéristique de la plume de Mottez, c’est bien la
répétition de ses exemples les plus chers, son insistance sur les idées-clés.
Sa plume suit lefil d’une pensée qui se construit à partir de fragments.
Ensuite, chaque article a sa propre unité. La lecture n’a donc besoin d’autre
repère que celui du contexte où l’article a été produit. Finalement, même
si certaines idées se répètent, chacun des textes retenus nous projette vers
de nouvelles pistes.

11

Certaines conférences, publiées au fur et à mesure des recherches
de l’auteur, l’avaient été sans véritables corrections. Les quelques
modifications apportées dans cette nouvelle édition sont d’ordre strictement
formel. Il en va de même pour des articles qui portaient la marque des
conditions dans lesquelles ils avaient été rédigés : dans le feu de l’action,
dans l’enthousiasme ou la colère. L’uniformisation de la mise en page des
textes répond quant à elle à des critères éditoriaux.
La parution de ce livre a été rendue possible grâce à la précieuse
contribution de :
Michel Lamothe, pour avoir regroupé un nombre considérable de
conférences et d’articles de Mottez afin de les faire connaître aux étudiants
de l’université de Poitiers, travail qu’il a gentiment mis à ma disposition ;
Michelle Balle-Stinckwich, responsable de la bibliothèque de
l’Institut national de jeunes sourds de Paris, qui m’a donné les moyens de
retrouver la trace de certains articles ;
L’Université Paris 8 et le Conseil régional de Seine-Saint-Denis
pour leur soutien dans mes recherches doctorales ;
Andrés Cribari et son œil de dessinateur qui a mis le texte en forme ;
Les éditeurs qui ont tous accepté la republication des textes de
Bernard Mottez ;
Fabrice Bertin, Patrick Cingolani, Jean Dagron, Cécile Guyomarc’h,
Alexis Karacostas, Walter Kohan, Harry Markowicz, Dora Mottez et Patrice
Vermeren, qui m’ont soutenue et guidée par leurs remarques pertinentes et
enrichissantes tout au long de la rédaction de cet ouvrage ;

12

Qu’ils en soient tous remerciés.

Préface

Le Sourd émancipé ?

« Ce qui m’a toujours paru important, voire l’essentiel, c’est en effet de voir.
J’estime donc que mon travail doit consister à montrer.
Et à donner aux autres l’envie d’y aller voir eux-mêmes et avec leurs propres yeux.
Cela ne demande pas qu’on entre dans le détail, qu’on dise tout. Bien au contraire.
J’ai souvent rêvé d’une activité purement déictique,
sans aucune explication, sans aucun jugement,
sans tout ce dont on fait spontanément l’ordinaire du savant »
Bernard Mottez (1997)

Comment présenter l’œuvre de quelqu’un qui affirme avoir rêvé
de ne rien expliquer, de ne rien juger, surtout si cette œuvre est celle
d’un sociologue, donc d’un scientifique, censé donner des explications
et démontrer comme le font les savants ? Dans le rêve et dans les textes
de Bernard Mottez, il y a toute la matière voulue pour répondre à notre
interrogation. Encore faut-il aller la chercher et s’aventurer à percer les
mots pour nous laisser secouer.
Si expliquer veut dire rendre clair l’obscur, donner des raisons ou
justifier une pensée, une idée, il faut être au moins deux pour que l’action ait
un sens. Et, dans cette relation, il y aura celui qui sait, qui comprend, et celui
qui a besoin d’explications pour éclaircir ce qu’il n’a pas compris jusque là.
1
L’explicateur estprêt à se lancer dans une interminable chaîne de raisons pour
rendre son message compréhensible. Le destinataire de l’explication est prêt
à tous les efforts pour saisir le sens et comprendre. Le premier déterminera à
partir d’où et jusqu’où il ira chercher ses raisons. Le deuxième ne pourra que
le suivre s’il veut apprendre. On dira que l’incapacité de l’un de comprendre
quelque chose justifie la présence de l’autre qui a pour mission d’expliquer.

13

On peut aussi emprunter un autre chemin en laissant les paroles
d’autrui faire écho en nous et penser que c’est plutôt le besoin de justifier
la présence de l’explicateur qui fait l’incapable et non l’inverse. Pour
qu’un explicateur ait quelque chose à expliquer, il faut quelqu’un d’autre
qui, sans un maître pour lui montrer le chemin et lui donner des raisons,
ne soit pas capable de comprendre par lui-même. L’explication vient donc
combler un monde divisé en savants et ignorants, en capables et incapables,
2
en intelligents et bêtes . Dans cette logique l’explicateur sera placé du côté
des savants, des capables et des intelligents.
L’acte en principe étonnant de Mottez – comment un sociologue
peut-il rêver de ne rien expliquer? – inaugure un nouveau geste. Le
geste de celui qui désigne et qui donne à voir parce qu’il considère que
les autres sont tous capables de regarder par eux-mêmes, de trouver des
raisons ou de donner sens aux choses. C’est le geste qui ne divise pas
le monde entre des intelligences supérieures, capables defines analyses
et d’une méthode pour expliquer, et celles qui peinent à dépasser leurs
limites ou qui ont besoin d’un maître pour apprendre. Bernard Mottez
nous dit : allez-y ! Cherchez vous-même ! Je ne vais pas vous expliquer,
je ne veux pas vous expliquer. Je vais seulement vous montrer.
Montrer, ne pas expliquer, cela veut dire : nous n’avons pas besoin
d’une intelligence autre – celle de l’explication – , pour comprendre. Nos
propres yeux suffisent. Donc, pas de différences de nature, pas d’échelle
pour situer l’intelligence des uns plus haut ou plus bas que celle des autres.
La citation de Bernard Mottez en exergue – et encore plus l’ensemble de
son œuvre – nous dévoilent son principe. C’est à chacun de chercher pour
son propre compte, nous avons tous les mêmes capacités intellectuelles
pour comprendre. Telle est la nature du geste qui traverse de bout en bout
les travaux de Mottez.
Pour mesurer la portée de cette rupture intellectuelle, je suis tentée
e
de faire marche arrière dans l’histoire, vers la deuxième moitié du XVIII
3
siècle, à l’époque où l’abbé de l’Épée, avec la Religion comme guide
4
et une «classe vraiment malheureuse d’hommes semblables à nous»
comme inspiration, consacre sa vie à l’éducation des sourds, tandis
qu’émerge l’idée de réduction des inégalités. Le rôle joué par l’abbé dans
la reconnaissance de la langue des signes comme outil d’instruction pour
les sourds est indéniable, alors qu’il rend collective leur éducation, qu’il
les considère comme des être capables d’intelligence et qu’il favorise leur
regroupement et de là, l’expansion de leur culture et de leur langue. Pour
autant, l’heure de l’émancipation des sourds est encore loin d’avoir sonné,

14

en raison non seulement de leur condition sociale et juridique qui ne suivait
pas le même rythme de transformation, mais encore de la place que l’abbé
assigne aux sourds dans sa pratique et ses discours.
D’un côté, il les reconnaît comme des êtres intelligents et susceptibles
d’instruction au même titre que leurs pairs entendants. D’un autre côté, sa
théorie de l’égalité de l’intelligence des sourds et des entendants admet
quelquesfluctuations. De son propre aveu : « Nos Lecteurs pourront être
surpris de la bassesse de nos exemples ; mais je les supplie de se souvenir
5
que ce sont des Sourds et Muets que nous instruisons » . S’agit-il dans cette
prière de montrer une inégalité dans les manifestations de l’intelligence
des sourds ou une hiérarchisation de leurs capacités intellectuelles par
rapport à celles des entendants ? Y aurait-il donc un besoin de donner des
exemples plus simples parce que les sourds sont incapables de comprendre
en raison de leur surdité? L’abbé de l’Épée n’échappe pas à la mise en
cause de l’intelligence par la surdité, question qui a traversé l’histoire
des idées sur les sourds et qui reste d’actualité. L’abbé est pris dans une
ambiguïté. Montrant les performances de ses élèves, il proclame le principe
de l’égalité des intelligences entre sourds et entendants. Mais lorsqu’il
butte sur des difficultés, il les attribue à la surdité, faisant de cette causalité
une question de nature.
La réponse de l’abbé de l’Épée aux instructeurs de sourds qui lui
demandent de composer un Dictionnaire, éclaire son point de départ. «
[…] je pourrois leur répondre que mes Sourds et Muets n’[en] ont pas
besoin d’un [dictionnaire] qui soit ni écrit ni imprimé, parce que dans
toutes mes Leçons je suis moi-même le Dictionnaire vivant, qui explique
tout ce qui est nécessaire pour l’intelligence des mots qui entrent dans
les sujets que nous traitons, et que ce secours est pleinement suffisant,
comme le seroit celui d’un Précepteur, sans la présence duquel son Eleve
ne traduiroit jamais, et qui épargneroit à celui-ci la peine de feuilleter les
Dictionnaires, lui laissant seulement à mettre l’ordre nécessaire dans les
6
phrases » . Même si, quelques lignes plus bas, l’abbé reconnaît le besoin
d’un Dictionnaire, le fait de se mettre à la place de celui qui explique tout
instaure une logique d’inégalité entre l’élève et le maître explicateur,
sans la présence duquel l’élève n’arrivera jamais par lui-même à percer
cette intelligence des mots, trop lointaine, trop inaccessible. L’égalité des
intelligences est minée dans son principe.
Plus de deux cents ans se sont écoulés entre l’éducation des sourds
par l’abbé de l’Épée et les actions que Mottez a menées en faveur d’une
reconnaissance sociale et politique de la langue et de la culture sourdes. Le

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premier fut éducateur, le deuxième sociologue, leurs combats ont constitué
des points d’inflexion dans l’histoire de l’émancipation de sourds. Mais
les prémisses de l’abbé de l’Épée et celles de Mottez s’opposent. Le
premier suppose une différence de nature d’intelligence entre sourds et
entendants Le second part d’un principe d’égalité. La question qui se pose
dès lors est : peut-on attendre l’émancipation intellectuelle de quelqu’un
que l’on considère d’une nature différente ? De plus, si l’émancipation
7
intellectuelle est la prise de conscience de l’égalité de nature, est-elle
pour autant suffisante pour atteindre l’émancipation sociale ?

Le profil du sociologue

Dès qu’on aborde les textes de Bernard Mottez, on est emporté par
8
sa manière de dire les choses et d’afficher ses idées . On se sent ébloui par
sa façon de «donner vie» à ses paroles écrites – qualité souvent absente
des textes scientifiques plutôt marqués par la sécheresse avec laquelle
ils traitent leurs objets d’études. Les textes de Bernard Mottez – et plus
encore ses conférences – rendent compte de son engagement vital, de son
9
positionnement de sociologue face à son sujet d’étude, les Sourds. Les
enquêtes sociologiques se fondent généralement sur des questions anonymes
et standardisées et ce critère de scientificité est une condition préalable – au
moins pour certains sociologues – à toute recherche dite « scientifique » Ce
modèle d’enquêteur neutre est loin de correspondre au profil du sociologue
que j’essaie de présenter. Pour Mottez, apprendre quelque chose sur les
manières de voir, d’être, de paraître et d’agir des individus n’est possible
que dans une démarche où l’on engage et où l’on risque sa propre personne,
c’est-à-dire où l’enquêteur paie de lui-même, avec sa propre manière de
voir, d’être, de paraître et d’agir, et non dans une démarche qui fait dire aux
personnes interrogées ce qu’on veut bien qu’elles disent.
Bernard Mottez a d’abord obtenu une licence de philosophie en
1953 puis une maîtrise de philosophie en 1954 dont le sujet, le choix
professionnel, était inscrit dans le cadre d’une recherche sur la mobilité
sociale que menait Alain Touraine auCentre d’Études Sociologiques.
Le sociologue se cachait-il déjà derrière le masque du philosophe,ou le
philosophe n’a-t-il jamais voulu dire son nom? En1963 Mottez obtient son
doctorat de sociologie. Entre temps, il est entré auLaboratoire de sociologie
du travaildirigé et fondé par Alain Touraine en 1958 où il se consacre à
l’étude de l’évolution des systèmes de rémunération. En 1966 et 1967,
Mottez fait un séjour au Chili où il a pour tâche d’organiser un institut de

16

recherche en sciences sociales du travail en qualité de conseiller du ministre
10
du travail du gouvernement d’Eduardo Frei Montalva . Parallèlement,
Mottez devient professeur invité à la Faculté latino-américaine de sciences
sociales (FLACSO), où il donne un cours de sociologie du travail. À
son retour, Mottez reprend sa place auCentre d’Études des Mouvements
Sociaux, le nouveau nom duLaboratoire de Sociologie du Travail. Nous
sommes au début des années 70 et le sociologue est intéressé par des
mouvements qui ne sont pas déterminés ou catégorisés. Avant de se lancer
dans de nouvelles aventures, il publieLasociologie industrielle (1971),
ouvrage traduit en quatre langues et réédité plusieurs fois.
Bernard Mottez est un «explorateur des marges» Attiré par les
frontières toujours séduisantes parce qu’inattendues, il cherche toujours
plus loin que là où d’autres mettent un point. Ses textes sont pleins de
« notes en bas de page » qui renvoient moins souvent à des auteurs cités
qu’à des fragments de nouvelles réflexions, à des témoignages ou à des
bibliographies. D’où cette impression de textes en réécriture permanente,
ouverts, prêts à être révisés voire même nettoyés, des textes qui sont écrits
parfois dans ces régions de la pensée où se passent des choses tellement
banales que personne ne prend soin d’aller y voir. Et c’est justement là
que Bernard Mottez jette son « coup d’œil », restant parfois au bord, allant
parfois plus loin.
Dans cet esprit, Mottez commence d’abord à s’intéresser aux
handicapés en général. Ayant élaboré des hypothèses pour lui servir
de guide sur les conditions de visibilité et d’apparition des problèmes
sociaux, il entame sa recherche historique. Sa démarche consiste à aller à
la rencontre de l’inattendu. « Je m’étais donné pour consigne de m’arrêter
à la première revendication de handicapés qui me paraîtrait absurde »
écritil, avec la conviction que dans cette absurdité, il pourrait trouver les bases
d’un fonctionnement de la société et d’un système de valeurs difficilement
perceptibles par ceux qui, du fait de leur implication, n’y voient que
banalités. C’est dans cet esprit qu’en lisant une revue de philanthropie
e
du début du XXsiècle, Mottez tombe sur le compte rendu d’un congrès
de sourds-muets. Les sourds se plaignaient du fait qu’on ait transformé
leurs écoles en « cliniques de la parole » Voilà une revendication absurde !
Puisque la parole leur manque, se demande-t-il, les sourds-muets ne
devraient-ils pas désirer qu’on la leur donne ?
Dans le même temps, Mottez poursuit des recherches sur
l’alcoolisme. La manière dont l’alcoolisme avait fait son apparition puis
avait soudain disparu de l’espace public – sans que rien n’ait vraiment

17

changé – devient un objet providentiel pour confirmer ses hypothèses
sur les conditions de visibilité des problèmes sociaux. Et il y aura là un
terrain fertile pour ses recherches ultérieures au sujet des Sourds. Mottez
va à l’encontre des positions selon lesquelles « l’étiquetage » – le « je suis
un alcoolique» – est un mauvais choix parce qu’il réaffirme l’identité
discréditée. Au contraire, dit-il, plus on s’affiche et on affirme l’identité
questionnée, plus on a la possibilité de se sortir de la honte à laquelle on est
soumis. En matière d’alcoolismes autant que de surdité, l’idée maîtresse
qui traverse ses travaux est que la réaffirmation de l’existence d’un individu
ou d’un groupe passe d’abord par le fait de le rendre visible sur la scène
publique.
Il est inévitable de penser aux séances publiques que l’abbé de
l’Épée organisait pour montrer les résultats de ses enseignements, séances
qui faisaient la publicité de sa méthode et montraient, en même temps, les
sourds parlant la langue des signes et étant capables d’apprendre. Je ne
voudrais pas faire de comparaison terme à terme entre les deux positions,
la visibilité comme réaffirmation de l’existence telle que la conçoit
Mottez et les séances publiques de l’abbé. Je considère au contraire que
les idéologies qui les sous-tendent – et leurs conséquences – ne sont pas
les mêmes. Pour l’abbé de l’Épée, les séances répondaient pour une part
à une démarche personnelle – c’était le fruit de son travail, il cherchait
des fonds et des appuis pour continuer son œuvre – , pour une autre, elles
répondaient à l’esprit de l’époque où l’affichage était la preuve du fait.
Pour Bernard Mottez au contraire, que quelque chose devienne visible
est l’affirmation – mais non la preuve – de son existence.
En 1975, l’inattendu frappe encore une fois à la porte du chercheur
inquiet. Ce n’est pas la rencontre avec deux sœurs jumelles
sourdes11 12
muettes !C’est d’abord la rencontre avec Harry Markowicz, chercheur
auLaboratoire de linguistique de l’Université Gallaudetde Washington,
13
dirigé par William Stokoe , qui le conduit vers le «nouveau monde»
ème
C’est surtout, peu après cette rencontre, le 7congrès de la Fédération
Mondiale des Sourds à Washington qui amène Mottez à la découverte
éblouissante des Sourds, avec un S majuscule.
Du long parcours de Bernard Mottez dont je ne peux produire un
synopsis complet, je voudrais mettre en exergue un aspect qui n’est pas dans
14
ses articles. Depuis la création deCoup d’Œilbulletin sur l’actualité –
de la langue des signes et la culture sourde, fondé et dirigé par Bernard
Mottez et Harry Markowicz en 1977 – et le démarrage de son séminaire
de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), et dans bien

18

d’autres tribunes encore, Mottez a été un « passeur », faisant circuler les
informations, les idées et les réflexions des uns aux autres. Le bulletin et le
séminaire devinrent des espaces de parole créés pour cela. Faire savoir que
les langues des signes sont passibles d’une analyse linguistique et qu’il
existait déjà des recherches faites par des linguistes et des sociolinguistes
suffit à donner aux informations un impact considérable au sein de la
communauté sourde et même au-delà. Mais le but – selon Mottez – était de
donner l’envie d’y aller voir par soi-même. Les stages d’été sur le campus
de l’université Gallaudet, organisés par Mottez et Markowicz, représentent
l’une des initiatives qui ont donné sens à leur position politique. Dans ces
stages, un groupe de sourds, de professionnels, de parents et d’enfants,
désireux de voir et de juger par eux-mêmes, ont pu apprendre et s’emparer
de ce qui pouvait l’être. En faisant connaître les initiatives prises ailleurs
en faveur du mouvement de reconnaissance de la langue des signes mais
tenues à la marge, les stages,Coup d’Œille séminaire de l’EHESS et
incitèrent les sourds à se lancer, à entrer en concurrence, à prendre modèle
et, par-dessus tout, à prendre la parole. Aux débats au sein du séminaire qui
s’est tenu entre les années 1977 et 1979, participèrent nombre de ceux qui
allaient se porter à l’avant-garde des combats pour la reconnaissance de la
langue des signes en France. En faisant la chronique du mouvement, ces
tribunes lui donnaient une visibilité qui incitait à le prendre au sérieux.
Mottez travaillait au milieu de l’action, là où il trouvait le centre
d’intérêt de sa recherche,in situ, dans le théâtre de la vie, avec ses comédies
et ses tragédies. Il observait en allant à l’écoute de la chair, en se plaçant
du côté du vécu et il produisait du nouveau, il transformait, du fait de son
engagement.

Qu’est-ce qu’être Sourd ? Quand la surdité devient un rapport

Dans sa première étude sur la surdité,La méthode des signes dans
l’enseignement des sourds. Les causes et les conséquences d’un déplacement
des buts(1973), Mottez ébauche l’opposition entre déficience et handicap.
Mais c’est dans son article «À s’obstiner contre les déficiences on augmente
souvent le handicap: l’exemple des sourds» (1977), qui constitue la matrice
de son positionnement politique en tant que sociologue, qu’il en développe
l’idée. Les distinctions qu’il opère entre déficience et handicap et les effets
qui en découlent sont indispensables à toute approche conceptuelle qui
prétend épouser les nuances de la vie. Si la déficience et le handicap font
partie d’un même ensemble, la déficience renvoie à l’aspect physique, le

19

handicap à la dimension sociale. Cette définition sociale du handicap met
l’accent sur le caractère relatif de la défi: il n’y acience. Mottez insiste
pas de lien mécanique entre l’ordre naturel – où s’inscrit la déficience – et
l’ordre social – où s’évalue le handicap.
La distinction ébauchée par Mottez en 1973 va plus loin que le
modèle déterministe de Philipp Wood (1980), repris par l’OMS dans
saClassification internationale des handicaps –et révisé depuis – des
« déficiences, incapacités, désavantages » Les notions introduites par Wood
s’articulent entre elles et forment une chaîne causale où la déficience – perte,
lésion ou altération – , détermine une incapacité – restriction fonctionnelle,
diminution des possibilités d’action – qui, enfin, entraîne le désavantage
– écart entre la performance envisageable et l’attente sociale. Les dernières
révisions de l’OMS de cette classification –Classification internationale du
fonctionnement, du handicap et de la santé,CIF, 2001 – tentent bien de se
débarrasser de la linéarité du modèle de Wood en considérant séparément
les divers plans de l’expérience et en montrant comment l’environnement
peut lui-même devenir handicapant. Il n’en demeure pas moins que Bernard
Mottez faisait déjà clairement cette distinction dès les années 1970.
C’est sur cette hétérogénéité des ordres – le naturel où on situe la
déficience et le social où on évalue le handicap – qu’il faut insister. S’il n’y a
pas un continuum entre l’ordre naturel et l’ordre social, alors ce n’est pas
parce qu’on est sourd, qu’on est condamné à vivre en dehors du social,
sans éducation, sans soins, sans participation réelle à la vie de la cité. De
ce point de vue, la surdité ne doit pas être considérée comme un accident
affectant l’individu, mais comme son existence même. Si la singularité
– dans ce cas, le fait d’être sourd – est considérée comme un échec, le
jugement porté sur elle sera nécessairement négatif. Si au contraire, nous
la considérons comme une aventure, sa valeur positive aura pour condition
sa capacité à s’adapter à la vie. En ce sens, la langue des signes et les
modes de vie que les Sourds entretiennent entre eux et avec les entendants
prennent en compte les mille et une manières de vivre.
Les handicapés en général et les sourds en particulier sont pour
Bernard Mottez des «révélateurs »,car ils permettent d’apercevoir combien
tout ce qui paraît aller de soi dans l’organisation sociale n’est que le fruit
de choix sociaux qui auraient pu être autres. Ces révélateurs deviennent le
miroir d’une société qui découvre à travers eux ce qu’elle ignore
d’ellemême. Ils ne peuvent être acceptés à part entière sans la remise en cause
de l’ordre social établi, écrira-t-il dans «Deux logiques: lutte contre la

surdité et combat pour les sourds »(1981).

20

Quand Mottez plonge dans le monde des Sourds, il n’enquête pas
particulièrement sur les méthodes d’enseignements ou sur la langue des signes.
Il s’intéresse surtout aux relations qui se tissent enfiligrane entre sourds et
entendants. Son texteLa Surdité dans la vie de tous les jours(1981) est une
analyse – de tradition goffmanienne – de ces rapports. Puis vient «Expérience
et usage du corps chez les Sourds et ceux qui le fréquentent » (1987) où il est
question d’expérience inégalement partagée de la surdité. Mottez affirme :
il faut être au moins deux pour qu’on puisse commencer à parler de surdité.
La surdité est un rapport. C’est une expérience nécessairement partagée.
Mottez nous met face à cette évidence, qu’il n’est pas besoin de démontrer
tant nous la vivons quotidiennement et malgré toute l’énergie dépensée à la
nier lorsque vient le moment de parler des sourds, d’analyser leur situation
ou de mettre en place des programmes scolaires, médicaux ou autres. La
surdité n’est pas exclusivement une affaire de l’oreille, elle n’est pas non
plus l’affaire d’une personne, elle repose sur les rapports qu’au moins deux
personnes entretiennent entre elles.
Mottez ouvre bientôt d’autres perspectives de recherches. La
dénomination est un processus par lequel un nom renvoie à une chose ou
à un état avec un certain agrément général. Mais elle pose bien d’autres
problèmes. Quelle est la correspondance entre le nom et ce à quoi il
renvoie ?Dès qu’on parle de «sourd», «Sourd »,« déficient auditif»,
« malentendant », parlons-nous de la même chose ? De plus, dans quelle
mesure la dénomination participe-t-elle d’un processus d’euphémisation,
voire de déni de l’existence d’autrui ? Dans l’article « Les sourds
existentils ? » (1993), la question de la dénomination est présentée de front comme
un enjeu existentiel. Le plus important n’est pas le nom mais le fait d’en
avoir un. Dans l’article « Une entreprise de dé-nomination, les avatars du
vocabulaire pour désigner les Sourds au dix-neuvième et au vingtième
siècle »(1996), Mottez étudie le phénomène de la multiplication des
noms pour désigner les sourds. Selon lui, en l’espace d’un siècle, d’une
catégorie anthropologique ou sociologique, les sourds sont devenus une
catégorie médicale. Si les noms servent à désigner les sujets, ils en disent
beaucoup sur celui qui désigne. La nomination est un excellent indicateur
des rapports de pouvoir entre sourds et entendants, elle revêt aussi une
fonction de revendication identitaire à l’intérieur de la communauté des
sourds.
Dans l’article « L’identité sourde » (1987), Mottez avance l’idée que,
bien qu’aporétique, le concept d’identité sourde est souvent débattu par les
Sourds. Parler d’identité sourde, ne serait-ce pas tout simplementrevendiquer

21

d’exister ? L’identité ne saurait être l’affaire exclusive d’un individu ou d’un
groupe. Elle se joue aussi dans les relations que ces individus ou groupes
entretiennent avec ceux qui ne sont pas semblables. Quand quelqu’un dit :
« jesuis entendant», il le dit par rapport à un individu ou un groupe qui
n’entend pas. Avant de rencontrer des sourds, personne n’a besoin d’afficher
son identité d’entendant. On a besoin de celui qui est différent – sur le plan
de l’ouïe, par exemple – pour se reconnaître «entendant »ou «sourd ».
15
Nous faisons tous appel à la différence pour nous identifier . Pour les
Sourds, l’adhésion à la langue des signes, le choix de parler ou de ne pas
parler, constituent des critères pertinents de différenciation, et non le degré
de perte auditive. Ce qui confirme que, même quand elle désigne l’absolue et
irréductible singularité de chacun, l’identité requiert la confrontation des uns
aux autres pour se constituer. Elle suppose des expériences partagées.

La culture sourde : ce qui est, a besoin d’être choisi

Lasingularitéd’êtresourd,quetantdespécialistesontsisoigneusement
cherchée dans des traits de caractère soi-disant spécifiques – et en général
négatifs car liés à la perte auditive –, prend une autre dimension avec Bernard
Mottez. La singularité est, pour le sociologue, indissociable de la culture.
C’est l’appartenance à une culture qui distingue les différentes façons que
les sourds ont d’organiser leur vie, leur rapports avec les entendants et leur
modes de communication. Le centre d’intérêt des recherches de Mottez a
porté sur les sourds qui s’identifient à la communauté des Sourds, compte
tenu que l’appartenance ou non à cette communauté ne dépend pas du
degré de perte auditive. Il ne suffit pas de naître sourd, note-t-il dans son
article «Aspects de la culture sourde» (1985). La déficience auditive est
naturelle, physique. Sourd avec un S majuscule, on le devient, c’est social
et on l’apprend. Cela signifie que même certains éléments qui nous ont été
donnés par héritage ont besoin d’être choisis. Et ce choix se fait avec la
médiation culturelle du groupe concerné. On devient Sourd avec majuscule
dans la communauté des Sourds. On est sourd avec minuscule – c’est-à-dire
déficient auditif – parmi les entendants.
À la lumière des réflexions de Bernard Mottez sur la culture et
l’identité, on peut se poser la question suivante. Faut-il penser l’être
Sourd comme une entité à revendiquer, c’est-à-dire comme quelque chose
de quasi naturel, comme un objectif déjà là tout prêtet qu’il faudrait
atteindre ? Ou plutôt, ne faut-il pas voir dans l’identité sourde une forme
d’existence à construire ?

22

Dans cette optique, les expressions du genre: «les Sourds, c’est
comme ça» ou «Pi Sourd», qu’on utilise pour affirmer que certaines
caractéristiques seraient propres aux Sourds parce que sourds, peuvent faire
oublier que la singularité s’exprime toujours dans le rapport à l’autre et à un
contexte. On peut énoncer que « parler avec les mains », « se placer face à
la lumière pour parler », « avoir un nom en signe », sont des traits relevant
du « Pi Sourd » Mais que dire des énoncés suivants : « les sourds sont très
susceptibles et irritables », « ils ont une pensée concrète », « les sourds ne
peuvent pas faire ceci ou cela parce que sourds» ?Dans quelle catégorie
va-t-on ranger ces caractéristiques? Sûrement dans celle de «ce qui est
propre à l’être sourd» Ces considérations qui ne prennent pas en compte
la dimension du rapport à l’autre et au contexte risquent de verser dans le
racisme et dans le déni de l’existence d’autrui.

Les signes de la langue : une langue minoritaire pas comme les autres

Dans un premier temps, Mottez a diffusé les travaux de William
Stokoe et de ses collègues de Gallaudet sur la langue des signes, dans l’idée
qu’en affirmant que quelque chose existe, cela lui donne le droit d’exister.
En reprenant la nomination de la langue des signes américaine (American
Sign Language), Mottez propose dans son rapportÀ propos d’une langue
stigmatisée, la langue des signeslangue des signes (1975),le nom de «
française » (LSF), sous lequel on la connaît aujourd’hui. Le plus intéressant
pour le sociologue n’était pas la langue des signes en soi, mais plutôt son
interdiction. Il n’a pas cherché à démontrer que la langue des signes est
une langue, il a plutôt tenté de savoir pourquoi on se posait cette question
alors qu’il y a un peu plus d’un siècle, on ne la posait pas. Au contraire,
on cherchait alors à découvrir son fonctionnement, « respectueusement »
comme le souligne Mottez dans son article « La langue des signes est-elle
une vraie langue ? » (1980). Le terrain fondamental de la reconnaissance
d’une langue est politique. Pour enlever le droit de parole aux minorités,
demande Mottez, quoi de mieux que de décréter que cette minorité n’a pas
de parole, n’a pas de langue ? Quoi de mieux que de soutenir que la langue
des signes ne permet pas aux Sourds d’avoir une pensée abstraite, afin de
leur nier le droit d’être éduqués dans leur langue? On peut encore se poser
la question aujourd’hui.
Dans son article «Les Sourds comme minorité linguistique»
(1979), Mottez entreprend d’analyser ce que signifie appartenir à une
minorité linguistique. Il tient alors à formuler en quoi la langue des signes

23

a une place singulière parmi les autres langues minoritaires. Cette analyse
ouvre de nouvelles perspectives dans ses travaux. La langue des signes
devient « Une langue minoritaire pas comme les autres » (1988).
La langue des signes partage avec les autres langues minoritaires
le fait d’être une langue marginalisée. Peut-être la plus marginalisée. Elle
a été victime de multiples et radicales tentatives d’extermination. On l’a
accusée de nombreux maux pour tenter de la supprimer et, comme cela
a été le cas pour d’autres langues orales, on a considéré que tant qu’une
langue n’est pas la même d’un endroit à l’autre, elle n’existe pas encore.
La langue des signes peut être considérée comme l’exemple le plus parfait
de langue minoritaire.
Mais, en même temps, elle comporte des particularités contraires à
celles qui caractérisent les langues minoritaires. La langue des signes est
une langue nécessairement partagée avec les membres de la communauté
linguistique dominante. Il est plus difficile pour un sourd d’apprendre
la langue dominante, que pour les autres membres des communautés
linguistiques minoritaires. Quand un membre d’une communauté
linguistique minoritaire a, malgré tout, besoin d’un interprète, il peut
recourir à un membre de sa propre communauté. Ce n’est pas le cas des
sourds. Les langues minoritaires sont en général l’objet d’une transmission
au sein de la famille. Dans le cas des sourds, le lieu d’apprentissage de
la langue des signes est plutôt l’école. Selon Mottez, en effet, en faisant
l’histoire de certaines langues minoritaires, on ne fait pas nécessairement
celle de l’école si ce n’est comme un lieu passager d’oppression. Mais, dès
qu’on parle des sourds et de la langue des signes, l’école est le territoire
par excellence qui a marqué à vie la langue et une certaine façon d’être.
Je trouve le positionnement du sociologue d’une importance
politique remarquable et d’une actualité brûlante. La langue des signes n’est
pas un sujet d’ordre exclusivement pédagogique ou linguistique, sa portée
est bien plus large et Mottez nous invite à aller plus loin. L’enjeu relatif à
la langue des signes est fondamentalement politique et il est essentiel de
le reconnaître. Sans la parole des signes, les Sourds resteraient muets. En
dernière instance, cette parole est au cœur d’un enjeu d’émancipation.

Nation sourde et politique de la communauté

Payssans territoire, nation sans gouvernement, race sans origine
commune, peuple sans lois ni religion, qu’en est-il de la communauté des
sourds, appelée parfois pays, nation, race, peuple ?

24

Dans l’article« Lesbanquets de sourds-muets et la naissance
du mouvement sourd» (1989), Mottez situe en 1834, avec l’apparition
des banquets en hommage à l’abbé de l’Épée, la date de naissance de la
nation sourde, bien qu’il sache pertinemment qu’une nation ne naît pas du
jour au lendemain et que le mouvement sourd ne cesse d’évoluer depuis
les premières luttes des professeurs sourds pour conserver leurs postes à
l’Institut Royal de Paris.
Les banquets et la fondation, quatre ans plus tard, de la première
association de sourds de tous les temps, concrétisent le moment où la
langue des signes permet aux sourds d’occuper dans la vie de la cité une
autre place que celle de sujets d’instruction, place que l’abbé de l’Épée
avait tant contribué à leur donner.
Mottez a bien eu raison de voir dans ces événements une étape
politique capitale de la constitution du mouvement. La revendication du droit
à la langue des signes dans toute son ampleur a permis aux sourds de prendre
la parole dans l’espace public et d’intervenir dans le champ du politique. « Il
16
s’agit de conquérir à la Société des hommes et non des perroquets »disait
Ferdinand Berthier, sourd lui-même. Cette revendication a été formulée pour
et par les Sourds. Acte d’émancipation par excellence, cette prise de parole
est à même de saper le régime de l’inégalité.
Les Sourds, jusque là déclarés incapables, montrent leurs capacités.
Des êtres spoliés de leur parole la reprennent, reconfigurant la scène sur un
mode égalitaire. C’est la prise de conscience de cette égalité qui ouvre aux
Sourds le chemin de leur émancipation intellectuelle. Seule la parole des
signes visible et vivante occupant la scène publique donne aux Sourds leur
condition de citoyens et de sujets de droit à part entière.

Unefin qui n’a pas de point

Cent ans de déni de la langue des signes après le congrès de
Milan (1880) n’ont pu, malgré les pages les plus sombres de l’histoire
de l’intolérance, abolir la langue et la culture sourdes. Bernard Mottez
demeurera l’un des pionniers qui a contribué à rétablir un lien de continuité
avec cette parole occultée par un siècle d’obscurantisme.
Si la langue des signes était pour l’abbé de l’Épée le moyen naturel
de donner aux sourds une véritable instruction et de les rendre à Dieu, pour
Mottez la langue des signes est le seul moyen que les sourds ont de prendre
en main leur vie. L’écart entre ces deux conceptions est radical. Supposer
une égalité de nature entre les hommes, c’est soutenir que nous n’avons

25

nul besoin d’un autre pour nous rendre la parole ou pour nous instruire.
Paraphrasant Rancière, je dirai que l’instruction est comme la parole, elle
ne se donne pas, elle se prend.
L’œuvre de Bernard Mottez tourne tout entière autour de ce
paradigme. Elle remet en cause la notion de handicap appliquée à la
surdité comme infirmité physique. La langue des signes n’est ni un moyen
d’accéder à la langue majoritaire, ni l’inexorable piège qui enfermerait
les Sourds dans un ghetto. Elle permet, bien au contraire, d’expérimenter
dans la praxis et le dialogue le paradigme politique d’une communauté
des égaux où le sourd ne subit plus le joug du déficit mais où il se révèle
dans une parole des signes émancipatrice qui le constitue comme citoyen
et sujet de droit de la communauté humaine.
Aujourd’hui plus que jamais, il faut lire l’œuvre de Bernard Mottez.
Ses articles doivent toujours être (re)situés dans le champ agonistique des
17
discours tenus par certaines politiques médicaleset publiques vis-à-vis des
Sourds, et les revendications du droit à la différence de ces derniers quant
à leur être au monde, leur culture et leur langue propres. Ne pas s’obstiner
contre ce face à quoi on ne peut rien – la surdité – , mais agir en revanche
là où on peut faire quelque chose – la société – , tel est l’engagement du
sociologue qu’il nous propose de partager. N’est-on pas en droit d’affirmer
que Bernard Mottez a joué un rôle-clé dans l’histoire de l’émancipation des
e
Sourds de la France du XXsiècle ?
Andrea Benvenuto

1
Je reprends le concept de Joseph Jacotot explicité par Jacques Rancière dansLe maître
ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, 1987.
2
Jacques Rancière,op.cit, p. 15.
3
Charles Michel Lespée (1712-1789), devenu abbé de l’Épée, prêtre janséniste, a mis en
place, vers 1760, un projet d’éducation des sourds groupés dans des structures scolaires,
dans lesquelles la communication passait par la langue gestuelle et le français écrit.
Cf. Christian Cuxac,Le langage des sourds, Payot, Paris, 1983. Sur la vie de l’abbé de
l’Épée,cf.Ferdinand Berthier,L’Abbé de l’Épée, sa vie, son apostolat, ses travaux et ses
succès…, Paris, Michel Levy frères, 1852; Maryse Bézagu-Deluy,L’abbé de l’Épée,
Instituteur gratuit des sourds et muets 1712-1789, Éditions Seghers, Paris, 1990.
4
Abbé de l’Épée,La véritable manière d’instruire les sourds et muets,Paris, Nyon l’aîné,
1784. Réédition: Corpus des Œuvres de Philosophie en Langue Française, Fayard, Paris,
1984, p. 10.
5
Ibid, p. 45.
6
Ibid, pp. 102-103.

26

7
Cf. Jacques Rancière,op.cit.
8
Je reprends ici en les remaniant quelques passages de mon exposé lors de l’hommage
que l’Association GESTES a rendu à Bernard Mottez le 20 novembre 2004, et qui a été
publié dansSign Language Studiessous le titre « Bernard Mottez and the Sociology of
the Deaf », vol. 6, n° 1, 2005.
9
C’est-à-dire la désignation d’une catégorie linguistique et sociale – ceux qui s’identifient
à la communauté des sourds et parlent la langue des signes.On écrit sourd avec minuscule
pour faire référence au statut audiologique de la personne.
10
Président du Chili entre 1964 et 1970.
11
Selon la légende, l’abbé de l’Épée a «découvert» la surdité en rencontrant deux sœurs
jumelles sourdes-muettes conversant entre elles en signes.Cf. MaryseBézagu-Deluy,
L’abbé de l’Epée, Instituteur gratuit des sourds et muets 1712-1789,Éditions Seghers,
Paris, 1990.
12
Compagnonde route de Bernard Mottez depuis 1975, Harry Markowicz a travaillé
au Centre d’Études des mouvements sociaux entre 1976 et 1981, a codirigé avec lui un
séminaire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et a été le cofondateur de
la revueCoup d’Œil. Il a également organisé quatre stages réunissant des sourds, des
professionnels, des parents et leurs enfants à l’Université Gallaudet en1978, 1979, 1981
et 1982.Auteur des nombreux articles de sociolinguistique, Harry Markowicz travaille
actuellement comme professeur d’anglais à l’Université Gallaudet à Washington.
13
William Stokoe (1919-2000) est l’auteur de la première analyse linguistique moderne d’une
langue des signes,Sign Language Structure, publié en 1960. Cet ouvrage sur la structure de
la langue des signes américaine a aidé à accepter l’idée que les langues des signes sont des
systèmes langagiers autonomes avec toute la complexité structurale des langues humaines.
Cependant, les travaux linguistiques sur la langue des signes française d’Auguste Bébian,
enseignant à l’Institution des Sourds-muets de Paris, avaient déjà jeté les bases de ce que
W. Stokoe « redécouvrira » cent cinquante ans plus tard, c’est-à-dire « que les langues des
signes sont doublement articulées et peuvent se transcoder au moyen d’un nombre limité de
symboles graphiques » (Christian Cuxac,Le langage des sourds, Payot, Paris, 1983, p. 76).
14
À l’initiative de Michel Lamothe, la collection complète (45 numéros, 1977-1986) a été
reproduite et mise à disposition sur demande, par l’association 2LPE, Centre Ouest, 15,
Avenue Robert Schuman, 86000 Poitiers.
15
Cf. Fathi Triki,La stratégie de l’identité, Arcantères Éditions, 1998.
16
Ferdinand Berthier,Observations sur la mimique, Paris, 1853, p. 2.
17
D’autrespratiques médicales qui visent à soigner les Sourds et non leur surdité ont
été initiées en France, avec la création, par le Dr Jean Dagron, du premier pôle régional
hospitalier de soins en langue des signes à l’hôpital La Salpêtrière à Paris en 1995. Depuis
lors, douze autres pôles ont vu le jour.Cf.Jean Dagron,Sourds et soignants, deux mondes,
une médecine, Press Éditions, Paris, 1999.

27

Introduction

Accueillir la surdité

Dansle courant des années 70, j’ai commencé en tant que sociologue
à m’intéresser à la langue des signes, à la communauté des Sourds et à la
culture sourde. J’ai vite eu envie de faire partager mes découvertes et mon
enthousiasme. J’ai bénéficié dans un premier temps d’une sorte de droit
naturel de tribune. Un droit qui m’était à coup sûr plus généreusement
octroyé qu’il ne l’était alors à ceux dont je ne cessais de dire – c’était
même là l’essentiel de mes propos – qu’ils existaient, qu’ils étaient là et
qu’il était urgent de les entendre.
Cequ’on appelle la querelle des méthodes n’a pas tardé à occuper à
nouveau le devant de la scène. Certains, les Sourds en général, attendaient
que je me fasse en cette affaire leur avocat. Pour d’autres, professionnels
ou parents, j’étais investia priori dece qu’on attend généralement du
scientifique : que loin des passions et des compromissions, neutre, objectif,
et fort de méthodes et d’outils d’analyse ayant fait leurs preuves, il énonce
le vrai et les prescriptions qui en découlent. Un vrai qui s’impose de soi.
Qui s’impose donc à tous par delà, en dépit, voire à l’encontre de ce que
chacun, trop impliqué dans l’affaire peut vouloir ou penser. Comme s’il
s’agissait même là à la limite de choses dont il devrait pouvoir être fait
totalement l’économie.
Lapédagogie malheureusement m’intéresse assez peu. Prescrire,
en quelque domaine que ce soit, m’intéresse encore moins. Mes goûts
me portent vers la simple analyse, ou mieux vers la seule description.
S’agissant des Sourds, je rêvais même, si cela eût été possible, à une sorte
d’expression en amont de la description qui, plus respectueuse de ce qu’ils
sont ou de ce qu’ils veulent paraître, ne fût qu’indicative, déictique. Juste
un prélude destiné à favoriser les rencontres. Une sorte d’invitation au

29

voyage, à l’adresse des entendants. « C’est ici. Allez donc y voir ! Et avec
vos propres yeux ! Vous ne serez pas déçu ! »
J’ignorais alors de quels prodiges d’argumentation l’esprit humain
était capable pour repousser les évidences les plus aveuglantes dès lors
qu’il s’agit de réalités à maints égards dérangeantes. J’ignorais surtout
que celui qui seulement les désigne – et combien plus celui qui se laisse
aller à leur trouver de la séduction – put générer à ce point la haine et la
violence.
Du coup, allant jusqu’à y perdre mes mots et à en devenir muet,
j’ai senti plus d’une fois m’envahir à mon tour une rage en laquelle j’ai
reconnu les prémisses des célèbres colères de l’enfant sourd qui trépigne
et se désespère parce qu’on ne veut pas ou qu’on ne peut pas l’entendre.
Loin de jouir, tel Sirius, du poste d’observateur extérieur et serein, je
m’en trouvais bien déchu. J’étais pris moi-même dans le rapport de
surdité et les passions qu’il suscite. Exactement comme il en est dans les
débats cacophoniques et sansfin sur la langue des signes ou l’éducation
des sourds où les participants, trop occupés à imposer leur point de vue
pour être en mesure d’entendre celui des autres, parviennent à donner de
la surdité et jusque dans ses moindre détails un spectacle plus complet
et plus réussi que ne l’est jamais celui dont on peut être témoin lorsqu’il
s’agit d’un échange ordinaire entre un vrai sourd et un entendant.
C’estde cette surdité là que je veux parler.
Jel’analyserai bien sûr de mon propre point de vue.
Verslafin des années 70 s’est donc répandue l’idée de faire
bénéficier les jeunes sourds de conditions de scolarité réservées jusque-là
aux seuls entendants : les enseigner dans une langue qui leur soit familière,
à laquelle ils accèdent de plain-pied, sans peine. La leur, comme pour les
entendants, mais la LSF en l’occurrence.
L’idéen’était pas nouvelle. Elle avait été appliquée avec succès à
certaines époques en beaucoup d’endroit. Puis l’idée en avait été bannie.
Les Sourds n’ont pourtant jamais cessé de le réclamer.
Grâceà la tolérance active des pouvoirs publics plusieurs
expériences de cet ordre ont pu être réalisées. Certains demandèrent un
bilan. C’eût été à coup sûr une bonne chose.
Il y a d’un côté ceux pour qui la surdité est d’abord un mal. Un mal
qui dans une certaine mesure peut-être combattu. Un mal qui doit donc
impérativement l’être.
Cette optique conduit d’entrée de jeu à privilégier dans le champ
de la surdité tous les lieux où il est possible de faire quelque chose en ce

30

sens, et dans l’ordre de l’éducation à privilégier ce qui est de l’ordre de
la rééducation. On fait confiance en la science. Il s’agit presque de foi.
Ce qu’elle n’apporte pas aujourd’hui, elle l’apportera demain. On est en
revanche profondément pessimiste sur la nature humaine. Sans contrainte,
chacun suit la loi du moindre effort. Cette orientation, structurellement
offensive si l’on peut dire, conduit en principe à une mobilisation de tous
les instants et à stigmatiser toute concession sous le terme de défaitisme,
de démission.
Il y a d’autre part ceux pour qui la surdité est d’abord un fait.
« Sourdje suis, sourd je reste», ce titre provocateur et têtu donné par
J. Jouannic, sourd et breton, à l’un de ses articles, illustre excellemment
cette opinion. Ou encore la supplication de la présidente de la Fédération
Nationale des Sourds de France, Rose-Marie Raynaud, à l’adresse des
parents, des éducateurs, des médecins, des spécialistes et des pouvoirs
publics : « aidez-nous à être de vrais sourds, et non pas une hybride, une
personne entendante greffée sur un corps de sourd ! Il n’est pas possible
que notre existence soit partagée entre ce que Dieu ou la nature a voulu
que nous soyons, et ce que vous, par amour, pitié, esprit faussement
humanitaire ou démagogue, voudriez nous faire devenir »
On serait tenté, par opposition aux précédents, de les appeler
« réalistes » Comme il leur arrive à eux-mêmes d’ailleurs de se désigner.
Mais réalisme ne veut pas dire nécessairement résignation. La politique
de la bruyante association «Deux langues pour une éducation», qui
s’inscrivait directement dans cette optique en est un exemple éloquent. Il
ne s’agit pas de lutter contre cette réalité têtue et dérangeante, mais de lui
faire place entière. L’accueillir. Il s’agit aussi d’un combat.
On voit alors les choses s’inverser. C’est au tour des premiers de
faire rappel au réalisme contre ceux qu’ils nommeront, c’est selon, de
doux rêveurs ou de dangereux utopistes. Ils seront incités aussi bien en
ce qui concerne les buts qu’ils se proposent qu’en ce qui concerne les
moyens utilisés pour y parvenir à tenir compte des réalités juridiques,
administratives,financières, politiques et surtout de l’état des mœurs. Or à
cet égard leur pessimisme foncier quant à la nature humaine les laisse sans
illusion : on ne change pas la société.
En clair, les uns inscrivent leurs rêves et leurs projets très exactement
là où les autres en appellent au réalisme. Ou en d’autres termes, là où
les uns parlent à l’optatif ou à l’impératif, les autres parlent à l’indicatif,
et réciproquement. La surdité en l’occurrence serait un problème de
grammaire.

31

Dans la prolongation de ce qui vient d’être dit, nous donnerons pour
finir quelques exemples de la manière dont, face à des réalités incontestables
– que leur analyse ou leur description soit problématique, comme il en est
de tout, cela est autre chose – , on peut passer d’un jugement de valeur
négatif à un quasi déni d’existence. « Ce qui ne doit pas être n’est pas »
Il s’agit bien sûr de procédés discursifs – formes de censure, types
d’argumentation. Ayant choisi de parler de cette surdité qui curieusement
affecte si sélectivement ceux qui par choix ou par destin ont à s’occuper de
surdité, je me limite par définition à ce terrain du discours. Mais la réalité
n’est pas faite que de discours. Il est clair que l’histoire des sourds est faite
d’une série de passages à l’acte plus violents et beaucoup plus lourds de
conséquences sur leur existence, leur culture et leur langue.

Les Sourds existent-ils ?

Pour s’accommoder des personnes dont les défauts dérangeants
ne peuvent être corrigés, il existe heureusement d’autres moyens que
l’anéantissement. On peut ne pas les regarder par exemple. Faire comme
si elles n’étaient pas là. Comme si on n’avait rien remarqué, comme si
on ne les avait pas remarqués. C’est la façon de faire habituelle avec les
handicapés.
Un procédé plus proche du précédent qu’il n’y parait au premier
abord – et c’est encore une façon de ne pas leur donner place – consiste à
ne pas leur donner de nom.
On parlait au siècle dernier de sourds-muets. Au lieu d’entendant,
on disait parlant. On préférait alors nommer les personnes à partir de leurs
actes et de ce qui se voit. Parler, ne pas parler, ce sont des actes et cela se
voit. Entendre, ne pas entendre, ce sont plutôt des états et cela ne se voit
pas. Mais la raison majeure du changement de vocabulaire tient plutôt au
fait qu’on déclarait désormais les sourds parlants. On les faisait parler.
On les fait parler, cela est vrai. Il reste néanmoins que comme au
siècle passé, un grand nombre de sourds, même parmi ceux qui connaissent
bien le français et articulent assez bien préfèrent pour de nombreuses
raisons se débrouiller d’une autre façon dans de nombreux actes de leur vie
quotidienne. On peut dire qu’ils se comportent alors exactement comme
des sourds-muets. J’irai jusqu’à dire qu’ils sont alors des sourds-muets et
qu’il en existe beaucoup aujourd’hui.
À partir des années cinquante, avec les progrès spectaculaires en
matière de prothèses, la mode est au médical. C’est au tour du terme de

32

sourd de devenir en de nombreux endroits l’objet d’une véritable censure.
On parle désormais de déficients auditifs. La supériorité de cette désignation
vient surtout de ce qu’elle cernerait de plus près la réalité puisqu’elle
n’implique aucun jugement sur le degré de surdité. Il y a des surdités
profondes, des surdités sévères, des surdités légères. Dire de quelqu’un
qu’il est sourd, c’est laisser croire qu’il n’entend rien. Il existe toujours
des restes auditifs.
La dernière mode en matière de police de la langue consiste à ne
jamais désigner nominalement par leur handicap les personnes ayant un
handicap. On ne dira pas un handicapé, un sourd ou un aveugle, mais une
personne handicapée, une personne sourde, une personne aveugle. Rappel
sans doute à son statut de personne au cas où on l’aurait oublié. Invitation
à ce que la personne ne soit pas identifiée à son handicap et à considérer
que celui-ci n’est après tout qu’un attribut parmi bien d’autres de cette
personne, voire un attribut un peu extérieur à sa personne elle-même.
La censure en dit toujours long sur les censeurs. Ce qui se présente
comme une intention délicate donne la mesure du rejet [...]

Bernard Mottez

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Chapitre 1

Qu’est-ce qu’être Sourd ?

À s’obstiner contre les déficiences
on augmente souvent le handicap.
*
L’exemple des sourds

Ce papier a paru initialement dans le numéro spécial « La gestion
de la santé » deSociologie et Société(n°1-1977), revue du département
de sociologie de l’Université de Montréal. Traduit en italien, et légèrement
augmenté, il a été reproduit dans le recueil de textes rassemblés par Marta
Montanini Manfredi, Laura Fruggeri et Massimo Facchini,Dal Gesto al
Gesto, il bambino sordo tra gesto e parola, Capelli, Bologna, 1979, 280p.
Il n’est donc connu en France que de quelques-uns. Il a été néanmoins
assez souvent cité. Il l’a été souvent, à vrai dire, avec quelques contresens
quant à la nature et aux implications des oppositions présentées. Nous
remercionsSociologie et Sociétéde nous autoriser à le reproduire.
Ce papier ne dit pas que tous les efforts entrepris pour réduire leur
déficience favorisent l’intégration sociale des handicapés. Cela semble
aller de soi. Il dit au contraire en quoi ces efforts peuvent être à la fois
l’indice et la cause d’une mauvaise intégration.
Ce papier ne dit pas qu’il ne faut rien faire, qu’il n’y a rien à faire. Il
laisse au contraire entendre qu’il y a fort à faire, du côté du corps social.
Ce papier ne dit pas – le handicap, tel que nous l’entendons ici
étant très rigoureusement conçu comme une production de la société –
que la surdité au sens matériel du terme – disons la déficience auditive –
n’a pas beaucoup d’importance en soi et qu’on peut en faire l’économie.
Il dit au contraire ce que nous n’avons de cesse de rappeler lourdement
en tous lieux et jusqu’à faire scandale: la surdité existe, elle est une
réalité incontournable. Il dit que c’est justement chaque fois qu’une
société l’oublie, veut l’oublier, s’efforce de la bannir, la condamne,
cherche à en faire économie, la minimise ou se révèle incapable d’en
tirer les conséquences qu’elle devient alors oppressante et qu’elle
« handicape »
La distinction entre deux orientations politiques introduite dans ce
papier nous a paru utile pour d’autres propos et notamment pour analyser
les attitudes des différents groupes sociaux impliqués par la surdité. C’est
ainsi que nous avons repris certaines parties de ce papier dans d’autres
textes à savoir dansIntégration ou droit à la différence, les conséquences
d’un choix politique sur la structuration et le mode d’existence d’un groupe
minoritaire, les sourds, Rapport au CORDES, 1979. Voir également,

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« Deux logiques : lutte contre la surdité et combat pour les sourds », dans
Les colloques de l’INSERM, vol.104, 1981.
Certains points de ce papier mériteraient d’être reconsidérés.
Nous restons d’accord sur l’essentiel. Nous le reproduisons donc à peu
près tel quel. Le lecteur procédera lui-même aux réactualisations qui
s’imposent. Elles montrent, cela réjouit, qu’entre la sortie de ce texte
militant et aujourd’hui, des choses ont changé. Les nouvelles technologies
de communication pourraient avoir dans l’intégration des sourds l’effet
inverse qu’elles eurent jusqu’alors. Et il semble, au total, que la société
française soit devenue aujourd’hui un peu plus accueillante aux sourds et
à la surdité.

Handicap et déficience

1- Nous introduisons ici une distinction entre la «déficience »et
ce que, faute d’un terme plus adéquat, on appellera conventionnellement
le «handicap »La déficience et le handicap sont les deux faces d’une
même réalité. La première renvoie à son aspect physique, la deuxième
à son aspect social. Les deux peuvent être mesurées. On peut dire, assez
grossièrement, que la déficience visuelle se mesure en perte de dioptries, la
surdité en perte de décibels et la débilité par une place sur l’échelle servant
à mesurer le coefficient intellectuel. On peut imaginer une mesure pour les
déficiences à propos desquelles on n’a pas encore éprouvé le besoin de le
faire. Elle sera toujours le résultat de tests portant sur la diminution des
performances résultant de la lésion d’un organe ou de quelque dysfonction.
Ces mesures ont parfois, d’un point de vue social, des applications pratiques
importantes. Elles permettent de classer clairement les individus. C’est
pour tout gestionnaire minutieux une opération capitale. Pour décider de
l’obtention ou du retrait de certains droits, c’est souvent à la mesure de la
déficience et à elle seule qu’on fait appel. Elle revêt en effet un caractère
à la fois absolu, technique et précis permettant de faire l’économie des
contextes sociaux.
Dans ce contexte, on appellera handicapl’ensemble des lieux et de
rôles sociaux desquels un individu ou une catégorie d’individus se trouvent
exclus en raison d’une déficience physique. On entend ici par lieux sociaux
des champs d’activités plus ou moins institutionnalisés définissables en
termes aussi simples que travail, éducation, sport, loisirs ou religion. Le
handicap est donc l’ensemble des interdits et des limites aux engagements
sociaux. Ce n’est rien d’autre, si l’on veut, que l’antonyme de l’intégration.

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Les exclusions peuvent être formelles, explicitées, par exemple: «Nul
n’a accès à la fonction publique s’il n’est sain de corps et d’esprit » Elles
peuvent être informelles, résulter d’interdits intériorisés ou se présenter
même plus banalement sous le mode anodin du « cela va de soi »
La mesure du handicap ayant un intérêt purement sociologique, il
n’en existe pas d’officielle. C’est jeu d’enfant que d’en imaginer.

2- Notons que les critères servant à mesurer les déficiences étant
spécifiques et variant selon la nature de ces derniers, c’est seulement au
niveau du handicap que peut être trouvée la commune mesure permettant
de comparer la situation d’individus atteints de déficiences différentes. Cette
définition purement sociale a surtout l’avantage de pouvoir mettre en relief la
part relative de la déficience dans la production de la condition sociale de celui
qui en est atteint. Il est clair en effet qu’une même déficience ne représente
pas le même handicap selon les orientations et les modes d’organisation
des sociétés. Ce qui n’est qu’une déficience sans conséquences majeures
dans telle société ou dans tel contexte peut devenir un lourd handicap dans
d’autres.
Prenons l’exemple du nanisme. C’est physiologiquement une
anomalie, une anormalité. À cette anomalie, comme à toute déficience,
correspond une réalité sociale. Le nanisme représente un handicap. Il est
plus difficile de vivre étant nain que ne l’étant pas. On vous regarde ou,
ce qui revient au même, on évite de le faire. On est sans cesse victime de
l’incommodité des autres à votre égard. On est généralement exclu des
rôles sociaux de représentation. On est limité dans ses choix conjugaux.
Tout ceci sans parler des petits inconvénients de la vie quotidienne : il en
coûte plus cher de se vêtir ne pouvant le faire en confection, et les choses
et les appareils de la vie pratique étant toujours placés trop haut, il faut
souvent solliciter de l’aide.
Imaginons, pigmentation de la peau mise à part, que les nains
aillent vivre chez les Pygmées ou dans quelque société où tout soit conçu à
leur mesure. Le handicap disparaît totalement et ceci alors qu’absolument
rien n’est changé dans ce qui reste une anomalie et de celles dont on peut
espérer peut-être venir un jour à bout.
On voit donc en quel sens le handicap, à l’inverse de la déficience,
est très rigoureusement un produit de l’organisation sociale.
Il existe donc pour réduire le handicap, deux directions possibles,
analytiquement séparables eta priorinullement exclusives l’une de l’autre.
On peut s’attaquer directement à ce que nous avons convenu d’appeler

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