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LES SOUS-MARINIERS ET LEURS FAMILLES

De
159 pages
L'absence parentale est au banc des accusés, tant elle serait la cause de tous les maux. L'intérêt de cet ouvrage, travail à part entière sur le social, c'est qu'il s'attarde sur ce thème en mobilisant une populations d'individus pris dans une organisation particulière et dans une économie familiale qui ne l'est pas moins : le monde des sous-mariniers. Un ouvrage qui questionne nos clichés sur le thème de l'absence.
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LES SOUS-MARINIERS

ET LEURS F~LES

@ L' Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-8774-2

Gilles ALLIÈRES

LES SOUS-MARINIERS

ET LEURS FAMILLES

Et si l'absence n'était pas un problème?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus Eliane CARlO, Le malade mentale à l'épreuve de son retour dans la société. Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Raoul LÉGER, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Claire JOUFFRA Y, L'action sociale collective en collège. Valérie SCHMIDT-KERHOAS, Les travailleurs sociaux et le droit pénal. Camille THOUVENOT, L'efficacité des éducateurs. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues, 1998. T. CARREIRA, A. TOMÉ, Éducation au Portugal et en France, 1998. Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998. J. Yves DARTIGUENA VE, J-François GARN~ER (dir), Travail social: la reconquête d'un sens, 1998. René SIRVEN, De la clinique à l'éthique, 1999. Emmanuel JOVELIN, Devenir travailleur social aujourd'hui, vocation ou repli?, 1999. Pierre NÈGRE, La quête du sens en éducation spécialisée, 1999. Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation Spécialisée, Elles ont épousé l'éducation spécialisée, 1999 Sophia ROSMAN, Sida et précarité: une double vulnérabilité, 1999. Mario PAQUET, Les professionnels et les familles dans le soutien aux personnes âgées dépendantes, 1999. Anne GUILLOU, Simone PENNEC (eds), Les parcours de vie des femmes, 1999.

Deux regards sur le traitement de la question sociale au sein de l'armée
Saisir, dans un espace de travail d'emblée circonscrit, et qui plus est peu banal -la Défense nationale-, la teneur des rapports sociaux et, conséquemment, les tensions inhérentes à la cohabitation entre des ressortissants portés par des trajectoires, des positions, des desseins différents mais réunis par une même entreprise; examiner comment aussi des professionnels de l'action sociale, que l'on attendrait pas forcément là, contribuent à cette régulation, tel est le projet des deux ouvrages rassemblés sous le titre « l'année et le travail du social ». Retenir ainsi l'Armée pour rendre compte d'un «t~avail du social» mettant exemplairement aux prises professionnels patentés (assistants de service social, conseillères Wenconomie é sociale et familiale, ...) et réseaux de sociabilité (de contrôle ?) plus informels peut légitimement étonner, qui plus est quand la perspective finale est de se pencher par le menu sur ce que recouvre aujourd'hui les mutations du travail social. Après tout, tant d'autres cadres qui lui sont plus spontanément reliés sont disponibles que le choix de se pencher ainsi sur les travailleurs sociaux de la Défense et, au delà, sur ce qui se joue au sein de ce Ministère mérite quelques explications. En filigrane à une telle option resserrée, sans nul doute il y at-il d'abord une certaine défiance vis à vis des grandes envolées, qui sur « la crise du travail social'», qui sur « le malaise des travailleurs sociaux », toutes choses trop entendues et à notre sens insuffisamment démontrées en partant de situations concrètes, d'études de cas pour ainsi dire. Dans ce champ bien mal délimité, on use -et abuse- de vérités premières tellement assénées qu'il ne serait même plus la peine de les démontrer... or, allez savoir. .. Allez savoir si les uns et les autres professionnels se reconnaissent dans cette vision perpétuellement crisique, dans ce déclassement au rang des

métiers de seconde zone, dans ses prédictions des plus sombres annonçant pour demain la fin du travail social... Pour ce qui nous concerne, il nous a paru nécessaire de revenir au plus près d'un terrain pour analyser en quoi réellement par

exemple ce

{(

social au singulier», dont Jacques Ion pointe à

l'envi les impasses, serait débordé par des interventions plus collecti ves, en quoi cette {(crise» mille fois affirmée verrait de facto des travailleurs sociaux ballottés entre tant d'injonctions contradictoires qu'ils en perdraient leur identité; sans compter les conséquences de la concurrence avec de nouveaux professionnels reléguant ceux d'hier dans des lieux ~onfinés et sans avenir. Pour prendre la mesure de tout cela, revenir au terrain était impérieux. On l'a compris, nous avons le sentiment que trop souvent, au gré de manifestes taillés à coups de serpe, les énoncés, perdent un peu pied, ne reposent plus suffisamment sur des observations de première main ou subissent trop les aveuglements des représentations dominantes du moment. En retenant l'option d'étudier ce que réalisent les agents participant à ce que l'on nomme ici et là {(un service social du travail», toutes originalités gardées, on voudrait éviter de telles ornières, de telles chausse-trappes, quitte à gagner en précision ce que l'on perdra -mais sans regret- en généralisation possible (mais toujours sujette à caution). Notre cadre est donc restreint certes, et sans doute bien éloigné de ce que peuvent vivre les agents d'administrations, de services décentralisés de l'Etat (DASS, ...) qui doivent gérer tant bien que mal les affres de la précarité, du chômage, de la désaffiliation, ... tous soumis qu'ils sont à rude épreuve. Pour autant il n'est pas à ce point original. Nous aussi nous avons croisé le sentiment de déclassement chez bien des assistantes sociales voire ici et là une certaine amertume également vis à vis de la concurrence d'autres professionnels. Cependant, bien des élénlents ont dérogé aux attendus. A tout le moins nous avons défini une aire et argumenté nos analyses sur des

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observations qualitatives -entretiens et observations in situaussi rigoureuses que possible. Ceci dit; pourquoi l'armée, et en son sein plus particulièrement les militaires et leurs familles? Sans doute le fait de travailler l'un et l'autre dans une ville portuaire -Brest- où, d'une manière ou d'une autre, le tiers de habitants en dépend, via la Marine nationale essentiellement, n'est pas pour rien dans notre choix, même si nous n'avons bien entendu pas tardé à pousser nos feux plus loin. Nous étions familiers en tous les cas déjà -y compris du fait de nos métiers antérieurs- d'un espace où ce travail du social est quasi constitutif de l'institution elle même (Lyautey a fait école...). De plus y interagissent aussi de nombreux professionnels, et ce depuis fort longtemps puisque l'on a affaire, avec l'Armée, ni plus ni moins au berceau même du métier de surintendante d'usine par exemple, ancêtre des assistantes sociales d'aujourd'hui. Au delà, nous avons bien eu conscience de nous pencher sur une institution qui subit de profonds bouleversements, qui doit opérer à marche forcée une mutation sans précédent, notamment du fait de la professionnalisation des militaires, mais aussi pour d'autres causes encore que nous développerons. Tous ces événements n'étaient pas pour nous déplaire. Dans un tel contexte les réseaux informels s'activent, les professionnels de l'Action Sociale des Armées sont bousculés... l'occasion était à saisir d'observer ce travail du social beaucoup nl0ins visible, beaucoup moins lisible en période apaisée. L'armée donc. Et aussi un choix, surprenant lui aussi peut-être: celui de ne pas entamer l'étude du «traitement social de la question sociale» en son sein par une focalisation sur les interventions des professionnels -des assistantes sociales très largement nous l'avons dit, au nombre de sept cents environ toutes armées confondues- mais plutôt sur la façon dont déjà, intra, bien des acteurs sociaux oeuvrent, interagissent, avec force volontarisme parfois, pour organiser les relations sociales, pour les « substantifier» en quelque sorte; pour au plein sens du terme « travailler le social». A notre sens c'est ainsi qu'il est 7

préférable de commencer. Les dits travailleurs sociaux ne font pas table rase, ne prennent pas pied sur du sable. Tout une culture, tout un modelage préexiste dont ils ne peuvent pas, le voudraient-ils, faire fi. Ainsi, au fil du premier volume va t-on aller voir du côté d'un corps d'armée marqué au coin par sa spécificité certes, mais dont les linéaments renseignent à premier chef sur les ressources internes visant à réguler les relations sociales, à veiller au grain aussi pour que les éventuels problèmes sociaux soient en quelque sorte réglés «en famille». Ce milieu, c'est celui des sous-mariniers. Une caste? un monde à part? Prudence; au sein de l'armée d'autres secteurs s' autodéfinissent également ainsi. Ce qui est par contre assuré, c'est que dans ce milieu où l'on pratique volontiers l'entre-soi, un véritable «travail du social» s'opère, et c'est lui qu'il nous importait exemplairement de saisir. Alors, que se passe-t-il dans la tête d'un travailleur social pour que ce dernier s'éloigne, à première vue, de sa fonction entendue et de son champ strictement professionnel en orientant une étude du côté de la Marine Nationale? Le caractère insolite d'un tel choix escorte des clichés à l'œuvre quant à une opposition socioprofessionnelle galvaudée. L'armée, en règle générale est peu prisée, c'est le moins que l'on puisse dire, des travailleurs sociaux, même si certains y exercent bel et bien leur métier. Pourquoi donc l'objet d'un tel ouvrage? Bien sûr il y a cette idée de s'initier à la recherche, d'adopter la posture sociologique pour le compte d'une reconnaissance universitaire. C'est à dire prendre en considération la nécessaire rupture épistémologique pour le challenge qu'elle représente toujours. Parce qu'également, toute tentative dans le domaine de la sociologie de la famille renvoie forcément à quelque chose de soi: domaine resté cependant non conscient avant et pendant
la recherche. ..

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S'il est fait état de la rigueur de l'écriture, c'est qu'il a souvent fallu être attentif pour rester cohérent, à ne pas s'étendre par des réflexions d'ordre psychologique, philosophique à l'occasion bref, le résultat de formations interdisciplinaires antérieures. Donc s'astreindre à cette posture mentale, c'est compter la distance à prendre avec les prénotions, puissantes en ce qui concerne le sujet de l'étude. II s'agissait de tout découvrir de l'armée, de la Marine Nationale et du milieu des sous-mariniers à fortiori. L'inconvénient se trouvait dans l'ignorance caractérisée et la misère de repères bibliographiques. L'atout évident se situait quant à lui dans le fait de n'être pas traversé par les mêmes mythes et systèmes de valeurs que nos interlocuteurs. Mais cela ne peut demeurer un avantage que si l'on reste conscient d'être soi-même travaillé par d'autres.
« Les sous-mariniers et leurs familles. Et si l'absence n'était pas vraiment un problème? »

Le pluriel accordé ici au terme famille renvoie au développement même de cette étude qui s'attachera entre autre, à montrer qu'elle n'est pas strictement conjugale. Tant la famille élargie que le groupe professionnel lui-même constituent un cocon apparenté sans oublier la Marine, ultime couvercle de protection. Ainsi peut-on décliner plusieurs familles qui se superposent sans se substituer l'une à l'autre, chacune campant son rôle respectif... En somme de quoi travailler du social! Traiter de l'absence parentale et conjugale, voilà un thème qui ne paraît strictement pas en soi original. Mais mettre en question ou en perspective l'absence pour interroger sa nocivité systématiquement prétendue peut paraître sinon moderne, au moins provocateur, d'abord pour les sous-mariniers eux-mêmes et leurs familles. Parce que bien entendu, ces individus souffrent des absences mutuelles et il ne s'agit nullement ici de remettre en cause les émotions qu'elles génèrent. Mais plutôt d'observer les comportements qu'elles entraînent pour dégager 9

finalement des effets surprenants et inattendus, pour ne pas dire positifs. Nous irons même jusqu'à penser qu'absence et présence font bon ménage en famille.

Provocateur aussi pour les acteurs du travail social, qui au quotidien observent auprès de populations en grandes difficultés, les déséquilibres que peut produire l'absence d'un père, si l'on ne s'en tient qu'à celle-là. Encore qu'il faille nécessairement définir l'intérêt, le sens de telle ou telle présence. Car la présence parentale prend manifestement sens au regard de ses limites. Loin de nous encore l'idée de nier ces réalités. Cette recherche émettra seulement l'idée à cet endroit que ne seraient pas en situation de souffrance des sujets qui ont trouvé l'inscription sociale dans laquelle ils ne sont pas stigmatisés. Quoiqu'il en soit, il s'agit finalement ici de s'aider à p~nser le social. Et pour penser le social, continuer à regarder à côté, parfois ailleurs pour mieux se comprendre soi-même.

Gilles ALLIERES I.T.E.S. Brest-Gouesnou Alain VILBROD A.R.S. D.B.O. Brest

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PROLOGUE

Notre société impose un discours normatif sur le sujet de l'évolution de la famille. Dans le domaine de l'absence des pères, les diagnostics sont devenus des réalités sociologiques. Une question déjà s'impose: notre société n'aurait-elle plus de patriarcale que l'apparence? L'absence des pères, quelle qu'en soit la raison, est communément représentée comme une source de fragilisation de la structure parentale qui générerait une enfance, une adolescence à problèmes multiples. Elle apparaît, en filigrane, comme un des liens causals d'un effritement de l'idéal familial, ce modèle de stabilité soi-disant historique1, largement médiatisé et entretenu en cette fm de siècle. Il suffirait - mais ce n'est pas notre objet - de consulter d'autres sociétés où l'organisation familiale diffère (ou a différé) pour penser que l'omniprésence du père ou même des deux parents conjointement, n'est pas la garantie d'une quelconque fiabilité. C'est pourquoi il importe de questionner les constructions sociales et les représentations qui y sont liées - c'est à dire les idéaux de famille communément véhiculés qui nous conduisent à disqualifier l'absence parentale et à qualifier la présence parentale. Au-delà, cette déconstruction doit aider à penser puis à agir au moyen d'une réflexion et avec une meilleure connaissance de ce qui nous traverse et qui est lié à notre culture.

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S'il est bien une population d'hommes particulièrement absents de leur cellule familiale durant de longs mois, c'est celle des marins d'Etat qui prennent la mer. Le cadre de la Marine
I Historique utilisé dans le sens où il y a un avant et un après.

détermine, au moyen de son histoire, de ses valeurs fortes, une structuration propre qui influe précisément sur ses ressortissants et leur organisation familiale. Une famille de marin, et à fortiori une famille de sous-marinier, par son statut, son mode de vie, sa manière particulière de mettre en scène conjugalité et parentalité, a quelque chose à nous apprendre de l'organisation familiale. Ce coup de projecteur inhabituel n'a pour but que de proposer un support à une considération plus étendue de la problématique. Une réflexion de professionnels de l'enfance, menée conjointement dans les villes portuaires françaises de Brest et de Toulon, (sollicitée par la Ligue Française d'Hygiène Mentale à Paris2), nous avait conduit, il y a trois ans3, à formuler le postulat suivant: les enfants de marins ne présentent pas des signes de souffrance massive ou encore de carences graves qui seraient liées spécifiquement à l'absence paternelle. « Il semblerait qu'il ne faille pas se laisser gagner par le mythe de l'absence. Celle-ci même qui produit par ailleurs et notamment dans nos représentations des problèmes familiaux. En effet, on ne relève pas de spécificité de cet ordre chez les enfants de marin »4. Et pourtant, le métier de sous-marmler implique de longues séparations entre le père et les autres membres de sa famille. Cette progéniture ne semble pas être repérée comme une catégorie d'enfants qui souffrirait massivement d'une carence paternelle; à l'inverse d'autres situations dans lesquelles le père est également absent (divorces et séparations de couple, foyers recomposés, père inconnu...).

2 Par l'intennédiaire de son président, le Docteur Claude Leroy. 3 Premier congrès sur la parentalité, Brest, juin 1996, organisation Parentel. 4 Congrès Parentel, op. cit. Propos du Professeur Delage, psychiatre, chef de service, Hôpital d'Instruction des Années Sainte-Anne à Toulon (d'après notes personnelles).

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Voilà qui contraste déjà et manifestement avec la représentation largement répandue aujourd'hui qui tend à stigmatiser les absences paternelles comme le terrain favorable au développement de problèmes multiples, et de quoi soutenir et renforcer l'idée d'approcher ces pères et leur organisation familiale! La Marine Nationale, si présente historiquement et économiquement soit-elle dans la vie brestoise, préserve un aspect forteresse impénétrable. Géographiquement incluse dans l'agglomération brestoise;elle en est paradoxalement séparée. La Marine est installée stratégiquement sur le bord de mer avec, en face, de l'autre côté de la rade, I'lIe Longue, base secrète donc mythique - pour le profane. L'arsenal et toutes ses installations sont infranchissables pour qui n'est pas autorisé par les instances militaires, ou de l'industrie de l'armement., De quoi nourrir abondamment la curiosité, puis le choix de regarder un groupe social particulier qui, malgré sa proximité géographique exclusive, paraît briller encore plus que la Marine, bizarrement par une tenace opacité. .Alors, l'appétit de découverte - sans COlnpter le prétention d'être pionnier - n'est forcément pas étranger à l'intérêt de disposer de la population-cible dans un lieu qui lui est unique: Brest.

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Formulons maintenant l'hypothèse selon laquelle cette organisation intra et extra familiale, au moyen de stratégies, conscientes ou non, soutient la continuité du lien malgré une contrainte professionnelle qui rationne et pondère de fait la vie de la famille du sous-marinier. Il convient donc ici de révéler comment, paradoxalement, ce père absent reste présent, mais aussi de présenter des effets tout autant surprenants qu'efficients qui alimentent et entretiennent la pérennité conjugale et familiale.
Précisons de suite également que le mot « famille}) est un terme ambigu parce qu'il représente tantôt la parentèle, le lignage ou le groupe domestique. Mais c'est parce qu'il est simple et commode qu'il sera le plus souvent employé ici pour désigner la

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famille conjugale, en tant que configuration contemporaine dominante du groupe domestique5. A l'issue d'une approche plus précise donc de ce milieu, Il s'agira dans une seconde partie, de questionner l'organisation des familles pour lire comment s'articule, à travers le thème de la séparation, la mise en scène de l'absence et de la présence du père. Pas question de qualifier ou de disqualifier ici la manière qu'ont les familles de sous-mariniers d'appréhender la paternité ou même la manière chaque fois singulière de vivre en famille! Il paraîtra intéressant cependant, de montrer que la parentalité, et en particulier la paternité, ne se dissolvent pas dans l'absence réelle de celui qui est en position de les assumer. Ces considérations amèneront ensuite à insister sur cette ,pesante ambivalence et à rechercher les moyens communs et singuliers utilisés ou encore mis à disposition, pour rendre l'absent présent à sa famille. Cette réflexion ne fera pas l'économie de l'intérêt à observer les interactions entre l'institution familiale et l'institution Marine. Enfin, dans une troisième et dernière partie, nous remarquerons combien l'alternance absence / présence peut être un facteur de cohésion familiale; comment le poids de l'absence est transformé en une « super présence». Alors, la notion même d'absence devra être interrogée. Cette recherche propose deux plans qui se superposent finalement: Celui de l'étude d'une population et de son économie familiale, compte tenu de la profession particulière du père et toujours appréciée à partir de ce dernier. Mais aussi celui de l'observation
5 Jean-Claude Kaufnlann. La chaleur du foyer. Paris, Méridiens Klieksiek et Cie, 1988.

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du sens éminemment dialectique de l'absence au travers de l'organisation familiale d'un groupe social restreint. Ici donc, les investigations6 se sont délibérément portées sur une population de sous-mariniers d'active, tous pères de famille et affectés à un seul bâtiment S.N.L.E.7. S'intéresser à ce que les hommes eux-mêmes peuvent exprimer, à leurs propres représentations paraissait à priori captivant mais s'est révélé très vite pertinent dans la mesure où l'on tend habituellement pour évoquer les absents, à interroger ceux (celles) qui sont censés .8 supporter et subIr . La typologie de l'enquête s'est appuyée sur la nécessité d'entendre les sous-mariniers raconter leurs expériences, tant professionnelles que familiales. Elle a ainsi orienté le choix de la technique d'investigation: le matériel utilisé dans cette étude a été recueilli au moyen d'entretiens de type semi-directif afin précisément de pouvoir collecter le vécu et les ressentis des sousmariniers. Ceci a pu se réaliser grâce à une conversation dirigée autour de mots clé qui laissaient de la place à un minimum d'ouverture et de décontraction aux réponses. Si ces entretiens avaient été préalablement imaginés tels des rencontres9 au sens d'une certaine mutualité ou une improvisation réglée10, ils se sont avérés l'être moins pour les sous-mariniers. En effet, ceuxci, volontaires désignés, ne savaient rien des intentions de l'enquêteur avant ce contact ultime.

6 Les conditions de l'enquête ont largement dépendu des contraintes imposées par l'institution militaire,
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S Il est devenu commun de recueillir les témoignages des mères et des enfants, entretenus traditionnellement et dans l'imagerie populaire, dans un rôle de victimes de l'éloignement professioIUlel du marin. 9 Alain Blanchet et Anne Gotman. L'enquête et ses méthodes: l'entretien. Paris, Nathan, 1992. 10Pierre Bourdieu (1980), in L'enquête et ses méthodes: l'entretien. Ibid.

Sous-MarinNucléaireLanceurd'Engin.

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