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Les traumas psychiques

De
320 pages
Les problèmes liés aux traumas psychiques et aux prises en charge des personnes et des groupes traumatisés ont été remis au jour par divers événements récents. Malgré les cellules de crise et autres dispositifs, on doit reconnaître une relative impuissance dans ces circonstances, un manque de formation, une sous-estimation générale de l'impact à long terme des traumas psychiques. Historiens, neurologues, philosophes, psychanalystes, psychiatres, psychologues cliniciens et sociaux confrontent les approches théoriques et pratiques qu'ils développent face aux traumas.
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LES TRAUMAS

PSYCHIQUES

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5080-X

LES TRAUMAS

PSYCHIQUES

Actes du colloque international Brest, 31 mai

- 1er juin 2002

Textes réunis par Michèle BOMPARD-PORTE

Université de Bretagne Occidentale Brest - 2003

L'Harmattan 5-7 rue de 1~École-Polytechnique 75005 Paris
~

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

Collection Espaces Théoriques dirigée par Michèle Bertrand
Partout où le réel est donné à penser, les sciences de l'homme et de la société affûtent inlassablement outils méthodologiques et modèles théoriques. Pas de savoir sans construction qui l'organise, pas de construction qui n'ait sans cesse à mettre à l'épreuve sa validité. La réflexion théorique est ainsi un moment nécessaire à chacun de ces savoirs. Mais par ailleurs, leur spécialisation croissante les rend de plus en plus étrangers les uns aux autres. Or certaines questions se situent au confluent de plusieurs d'entre eux. Ces questions ne sauraient être traitées par simple juxtaposition d'études relevant de champs théoriques distincts, mais par une articulation rigoureuse et argumentée, ce qui implique la pratique accomplie, chez un auteur, de deux ou plusieurs disciplines. La collection Espaces Théoriques a donc une orientation épistémologique. Elle propose des ouvrages qui renouvellent le champ d'un savoir en y mettant à l'épreuve des modèles validés dans d'autres disciplines; parfois éloignées, aussi bien dans le domaine des SHS, que dans celui de la biologie, des mathématiques, ou de la philosophie. Déjà parus Jean-Michel OUGHOURLIAN, Hystérie, transe, possession: un mime nommé désir, 2000. Jean-Michel OUGHOURLIAN, Le désir: énergie etfinalité, 1999. Michèle BERTRAND, Gilles CAMPAGNOLO, Olivier LE GUILLOU, Esther DUFLO, Pierre SERNE, La reconstruction des identités communistes après les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale, 1997. Michèle BERTRAND, Les enfants dans la guerre et les violences civiles. Approches cliniques et théoriques, 1997. Jean-Pierre LEVAIN, Développement cognitif et proportionnalité, 1997. Michèle PORTE, Même, Semblable, Autrui, 1997. S. BOUYER, M.-C. MIETK1EWICZ, B. SCHNIEDER (eds), Histoire(s) de Grands-Parents, 2000. Claude de TYCHEY, Peut-on prévenir la psychopathologie ?, 2001. Françoise POUËCH, Effets des jeux langagiers de ['oral sur l'apprentissage de l'écrit, 2001. Jean-Paul TERRENOIRE, Sciences de l'homme et de la société la responsabilité des scientifiques, 2001. Michèle PORTE, De la cruauté collective et individuelle: singularité de l'approche freudienne, 2002. Pierre-Loïc PACAUD, Un culte d'exhumation des morts à Madagascar: le Famadihana. Anthropologie psychanalytique, 2003

Colloqueorganisé à la Faculté des Lettres et Sciences Sociales de Brest avec le concours financier du Conseil Général du Finistère, du Conseil Régional, de la Ville de Brest, et l'aide de l'Association Eskemm, de l'Association Amisdu MondeDiplomatiqueet de la librairieDialogues. des

Remerciements
Ayant pris l'initiative de ce colloque, je voudrais d'abord remercier, au nom du Département de Psychologie et du Centre de Recherches en Psychologie (CRPSY) de l'Université de Bretagne Occidentale (UBO), ainsi qu'en mon nom propre, les conférenciers qui se sont déplacés jusque dans l'extrême Ouest - Penn-ar-Bed-, pour exposer quelques aspects de la vaste question des traumas psychiques, lors du colloque international intitulé «Les traumas psychiques », qui s'est tenu à Brest, à la Faculté Segalen, les 31 mai et 1er juin 2002, puis ont proposé les versions écrites de leur intervention que l'on pourra lire ci-après. Diverses institutions ont contribué à rendre possibles la tenue du colloque et la publication des Actes, grâce aux subventions qu'elles ont allouées: Faculté Segalen et Université de Bretagne Occidentale; Ville de Brest, Conseil Général du Finistère et Région Bretagne. En outre, l'association Eskemm, sise à Quimper, ainsi que la Librairie Dialogues et les Amis du Monde Diplomatique de Brest ont contribué à diffuser l'existence de cette manifestation scientifique. Que toutes et tous veuillent bien accepter les remerciements que je leur adresse, au nom du Département de Psychologie et du CRPSY, ainsi qu'en mon nom propre. Enfin Madame Françoise Dourfer a assumé le secrétariat du colloque et Madame Claude Roy la mise en page des Actes; sans leur collaboration, tant le colloque que la publication des Actes eussent été impossibles, et je leur adresse l'expression de ma gratitude.
Michèle Bompard-Porte Professeur de Psychologie clinique, DBO Responsable du CRPSY

Sommaire

Intelligibilité

et inintelligibilité Quelques

des processus traumatiques. questions

Michèle BOMPARD-PORTE Présentation. Les traumas psychiques, de Lucrèce à Freud Gabrielle POESCHL, Dario P AEZ, Ernesto FONSECA Peur, image de soi et comportements collectifs Bernard GUÉGUEN, Sylvie GUILLOU

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Bases neurophysiologiques des traumatismes psychiques

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Forces de la nature, débilité du corps propre, difficultés des échanges avec les autres humains, ou les trois axes narcissiques des traumas Didier PAPÉTA Traitements d'urgence des traumas psychiques. À propos des catastrophes bretonnes récentes Michel LAPEYRE . .. Toulouse 21 septembre 2001. ..

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107

Pierre Le Goïc Analyse historienne d'un trauma d'après-guerre: Brest, 1944-2002

131

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Les traumas psychiques

De l'urgence à la symbolisation. Pratiques d'accompagnement des personnes ou des groupes traumatisés, difficultés techniques Assumpta NANIWE Des adolescents dans la guerre au Burundi

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Iyad ABUBAKER Le traumatisme de la population palestinienne: dimensions transgénérationnelle et historique
Rouria CHAFAÏ-SAHLI Le traumatisme psychique:

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sens et non sens

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Concepcion DE LA GARZA Génocide culturel et recréation du Symbolique:

le cas du Guatemala

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Les traumas psychiques à l'articulation individu versus collectif

Jacqueline LAGRÉE Le trauma politico-religieux à l'âge classique et le retour à la constance stoïcienne
Bernard DORAY Le traumatisme et le travail « à la culture» Michèle BERTRAND Cone Iusions Michèle BOMPARD-PORTE Complément. Les traumas selon les points de vue étymologique, géométrique et freudien. Le « trauma généralisé»

213
241

273

279

Résumés des communications Orientations bibliographiques générales

299 311

Intelligibilité et inintelligibilité des processus traumatiques. Quelques questions

Présentation

Les traumas

psychiques,

de Lucrèce

à Freud

Michèle

BOMPARD-PORTE

uelques mots pour justifier le thème de travail, certes d'actualité, mais peut-être trop fréquenté, voire exploité, et pour en présenter les directions et les intervenants. Le Professeur Michèle Bertrand, psychanalyste, qui étudie la question des traumas psychiques depuis de nombreuses années, et qui a accepté la tâche difficile d'animer les discussions finales du colloque et d'en conclure les travaux ainsi que les Actes, me demanda, lorsque je l'invitai: «Mais que veux-tu que je dise de neuf? ». Elle témoignait ainsi de l'étendue de ses propres recherches et de celles de nombreux autres psychologues, psychiatres et psychanalystes, réalisées en matière de traumas psychiques, depuis... fort longtemps. Pourquoi un colloque de plus, sur la question? Notre programme de recherche affiche une ambition pluridisciplinaire. Il s'intéresse en outre à des situations traumatiques collectives récentes, où la dimension politique est essentielle. Il a lieu enfin dans la ville de Brest, dont l'architecture actuelle exhibe 1'histoire traumatique, et la destruction presque totale, voici bientôt soixante ans.

Q

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Les traumas psychiques

Tout en esquissant ces thèmes, et en présentant les diverses contributions, on essaiera d'évoquer maintenant l'intérêt que les traumas suscitent, ainsi que l'éventualité d'une répétition, qui pourrait participer d'une dimension traumatique actuelle. La question du « trauma généralisé », telle que l'élaboration freudienne permet de l'envisager sera posée pour conclure 1.

« Suave, mari magna turbantibus aequara ventis, [...] » Quant à l'intérêt commun pour les situations traumatiques, il suffit de rappeler le succès des faits divers et autres journaux télévisés, pour devoir reconnaître son existence. Au début du Livre II du De rerum natura, Lucrèce prévenait, voici plus de vingt siècles:
Suave, mari magno turbantibus aequora ventis, [...], Il est agréable, cependant que, sur la grande mer, les vents échevellent les flots, d'assister, depuis la terre, au spectacle des grandes épreuves d'autrui. Non que la souffrance de quiconque soit un plaisir qui charme; mais il est agréable de percevoir à quels maux toi-même tu échappes. Il est agréable aussi d'observer les grandes joutes de la guerre, en ordre de bataille parmi les plaines, sans prendre ta part au danger 2.

Au long des siècles, la critique bien pensante a reproché ce constat à Lucrèce. Il se contentait pourtant d'affirmer une évidence à la portée d'un chacun: l'égoïsme foncier et la puissance de l'intérêt pour la survie propre, que la langue française reconnaît
dans une expression figée: « sauve-qui-peut»
-

se sauve qui peut.

En psychanalyse on parlera de pulsion de vie, et de précellence de l'intérêt narcissique. Nous sommes installés, confortables et en sécurité, pour travailler sur la question des traumas. Reconnaissons d'abord
1. Le Complément. Le trauma des points de vue étymologique, géométrique et freudien, précise cette notion. Cf. infra, p. 281. 2. Lucrèce, (99 ou 98-55 ou 54 BP), De rerum natura. De la nature, texte établi et traduit par A. Emout, Paris, Société d'édition «Les Belles Lettres», 1984 (cinquième tirage), Livre II, vers 1-6, p.42 (j'ai modifié la traduction de A. Emout, entre autres pour respecter la deuxième personne du singulier).

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- Les traumas

psychiques,

de Lucrèce...

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l'agrément de notre tranquillité, rapporté aux événements que nous évoquons. Lucrèce va plus loin et précise qu'il ne jouit pas du voyeurisme sadique que les situations qu'il évoque pourraient alimenter (<< Non que la souffrance de quiconque soit un plaisir qui charme [...] »). Nous pouvons lui faire confiance, du moins, comme analyste, je lui fais confiance, et n'interprète pas sa phrase comme une dénégation, pour une raison: repérer honnêtement l'agrément de se sentir épargné par des malheurs et des souffrances auxquels on assiste présuppose une distance à l'endroit de l'événement, et même un retrait narcissique, puis un temps de questionnement et de réflexion, enfin la capacité d'énoncer l'analyse effectuée. Lucrèce n'est pas fasciné, ni excité, encore moins saisi par la situation traumatique qu'il regarde. Il ne « s'y croit» pas, comme le français en suggère l'expression. Il ne se prend pas non plus pour ceux qui subissent le trauma. Il demeure dans une position de retrait, passive, et il admet, à la limite, une forme d'impuissance. Tout se passerait comme si le travail psychique de reconnaître le narcissisme propre, après s'y être retiré, induisait une limitation dudit narcissisme. Ce mouvement psychique comporte une ascèse. Il est difficile. De fait, la façon de retenue méditative dont Lucrèce témoigne n'est sans doute pas la posture la plus commune, de nos jours, lorsqu'on assiste, de loin, préservé et impuissant, à une situation traumatique. On doit supposer, du point de vue psychanalytique, que Lucrèce s'autorise un moment de régression narcissique, et que le constat de l'agrément correspond à l'issue de ce premier mouvement. Néanmoins, les propos lucréciens offrent une perspective pour interroger diverses pratiques culturelles, usuelles parmi nous. N'en retenons qu'une: l'interventionnisme intempestif que d'aucuns préconisent et mettent parfois en acte, auprès de personnes qui viennent de subir un trauma. Cet activisme ne témoignerait-il pas d'un refus, voire d'un interdit de la régression narcissique? N'aurait-il pas, entre autres fonctions défensives, celle d'éviter le travail psychique dont Lucrèce témoigne? Et de

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Les traumas

psychiques

laisser libre cours au narcissisme et au sadisme des soi-disants sauveteurs ou psychologues, cette fois-ci en acte: le premier - le narcissisme - s'avérant dans l'illusion toute-puissante de guérir le trauma, le second - le sadisme - se déployant dans les prétendus soins et maîtrise de la situation ainsi mis en scène? Comme le dit Montaigne: Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous notre course, c'est un mouvement pénible [...] 3.

Plan de l'ouvrage Presque tous les articles rassemblés dans l'ouvrage invitent à «rebrousser vers nous notre course », tout en revenant sur les difficultés de l'accompagnement des personnes qui ont subi un trauma. Le chapitre intitulé «Forces de la nature, débilité du corps propre, difficultés des échanges avec les autres humains, ou les trois axes du narcissisme» pose le problème de façon immédiate. En effet, le psychiatre Didier Papéta et le psychanalyste Michel Lapeyre évoquent respectivement les dispositifs mis en place pour accompagner les sinistrés des inondations et autres catastrophes maritimes bretonnes récentes, puis ceux qui ont été offerts aux Toulousains victimes de l'explosion de l'usine AZF; l'historien Pierre Le Goïc traite ensuite des Brestois survivants aux bombardements de leur ville, et de ce qu'il en advint. La tentation d'activisme ne manque pas de devoir être alors envisagée. Elle est fille de l'excitation et du sentiment d'urgence que les situations traumatiques peuvent provoquer. Les auteurs disent comment ils l'ont négociée, ou, pour ce qui concerne 1'histoire de Brest et de ses habitants, comment elle a été à peu près évitée naguère, après les bombardements. L'ensemble des affects, pour partie inconscients, que le spectacle du malheur ou de la douleur d'autrui suscite, ainsi que les défenses tout aussi inconscientes qui peuvent s'ensuivre, et qui
3. Montaigne (Michel Eyquem de), Les Essais. Livre III. (1586-1588), Chapitre 9, De la vanité, édition de P. Villey, Paris, PUF, 1988, p. 1000 (paragraphe conclusif du chapitre).

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psychiques,

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aggravent une situation traumatique sous prétexte d'y remédier, constituent l'un des écueils liés aux traumas et à leur accompagnement. Tant Lucrèce que les intervenants des deux derniers chapitres de l'ouvrage, « De l'urgence à la symbolisation» et « Les traumas psychiques à l'articulation individu versus collectif» montrent comment ces affects et ces défenses peuvent être analysés et en partie surmontés. Les auteurs évoquent en effet des situations auxquelles ils ont participé et participent encore, mais où la durée du temps déjà écoulé a permis des élaborations approfondies. Or, une direction a été privilégiée, de façon systématique, dans leurs interventions et elle a induit les intitulés des chapitres correspondants. Ces titres tentent en effet d'indiquer un travail psychique, du côté des accompagnateurs et du côté des victimes, dont on n'a encore rencontré, avec Lucrèce, que le premier temps, mais qui privilégie, à l'évidence, la restauration, voire l'invention d'échanges le plus élaborés possibles, entre humains. En un sens, le travail du colloque et l'ouvrage parcourent divers moments successifs liés à une situation traumatique, certes amortie par son annonce, et jusqu'à son élaboration possible. En ouverture, « Intelligibilité et inintelligibilité des processus traumatiques» s'arrête avant le trauma, aux circonstances qui y concourent. Le Professeur Gabrielle Poeschl (et ses collaborateurs) s'interrogent, du point de vue de la psychologie sociale, sur l'angoisse, la peur et les modalités collectives de leur surgissement et de leur expression - ainsi évoque-t-elle, entre autres, avec l'attente anxieuse, la posture par excellence susceptible d'amortir une situation traumatique. Le Docteur Bernard Guéguen (et sa collaboratrice) exposent ensuite quelles sont les réactions aux traumas, telles que la neurophysiologie les décrit et les comprend. Ce faisant, il fournit des instruments intellectuels susceptibles d'aider à reconnaître les déterminismes et les limitations auxquels nous autres humains sommes soumis: entame narcissique nécessaire pour entrer dans le travail psychique dont nous avons évoqué, avec Lucrèce, un premier temps, analogue au temps de travail qui est présenté dans « Les trois axes narcissiques des traumas».

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Les traumas

psychiques

Revenons à la symbolisation au long cours, qui est au cœur de toutes les contributions, qu'elles plaident pour en préserver la possibilité, ou qu'elles en montrent des manifestations. Ces dernières ont d'abord été présentées, lors du colloque, grâce aux films que le Docteur Bernard Doray et la psychanalyste Concepcion de la Garza avaient réalisés et ont apportés 4. « Jardin de la mémoire », «Travail "à la culture"»: ces expressions inédites, voire un peu énigmatiques, que le Dr B. Doray propose, ne sont-elles pas, à la lettre, des inventions symboliques? Inventions qui se retrouvent dans la pratique culturelle d'une nouvelle vie en commun, créée par des adolescents burundais survivants du génocide, puisque tel est le thème de la conférence du Professeur Assumpta Naniwe. C. de la Garza accentue encore l'importance des processus de symbolisation, dans les situations traumatiques, en focalisant son exposé sur le génocide culturel dont le Guatemala a été victime. Demeurant dans le même référentiel, à propos des événements algériens qu'elle évoque et dont elle s'occupe, en tant que médecin chef de service, au CRU Frantz Fanon de Blida, le professeur Rouria Chafaï-Salhi a même choisi un raccourci en focalisant son propos sur « sens et non sens ». Et le professeur Jacqueline Lagrée, philosophe, présentant le renouveau des études stoïciennes, au moment des guerres européennes de religions, ne quitte pas la référence au travail de symbolisation. La situation palestinienne, que le Docteur Iyad Abu Baker décrit, est sans doute l'exception. Comportant une authentique répétition de traumas, depuis maintenant plus de cinquante ans - et peut-être depuis beaucoup plus longtemps -, elle accumule les situations de traumas anciens, de traumas récents et de traumas actuels, sur une même collectivité humaine. « Le traumatisme de la population palestinienne: dimensions transgénérationnelle et historique », propose le Dr I. Abu Baker, dans le titre de son
4. «Chiapas. La rébellion symboligène » et « Le projet du Jardin de la mémoire au Rwanda », films réalisés et présentés par le Dr. B. Doray; «Une prise en charge dans le contexte du génocide culturel au Guatemala », film réalisé et présenté par C. de la Garza.

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de Lucrèce...

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article. Certes. Nous lui avons demandé si la répétition traumatique, démoniaque au sens que Freud confère à ce terme, ne rendait pas les processus de symbolisation quasi impossibles. Comment y accéder, en effet, si les conditions minimales de stabilité et de sécurité nécessaires à un moment régressif, lui-même condition de possibilité d'un travail de symbolisation ultérieur, ne sont jamais assurées?
L'élaboration traumatique selon Lucrèce

Essayons néanmoins d'éclairer plus avant les processus de symbolisation et leurs enjeux, en revenant au Livre II du De rerum natura. Avant de solliciter à nouveau le poème, un mot pour justifier sa présence dans cette présentation. Lucrèce est un savant; un philosophe; et un poète de génie - conjonction si rare que nulle figure ne lui est comparable, sauf peut-être celle d'Empédocle, dont il est fait grand cas dans le De rerum natura. Lucrèce est reconnu pour avoir forgé (avec Cicéron) la langue philosophique qui demeura celle de l'Europe, pendant plus de quinze siècles. Il est aussi l'un des fondateurs de la langue poétique latine, ouvrant la voie, entre autres, à Virgile. Ainsi, Lucrèce offre un travail de symbolisation de très haut parage, qui s'articule de manière essentielle à la collectivité latine, à son histoire, à sa langue ainsi qu'à ses productions littéraires ultérieures. Or, né en 99 ou 98, mort en 55 ou 54, Lucrèce aura vécu toute sa vie parmi la longue et violente agonie de la République romaine. Sylla, Marius, Crassus, Pompée, César, Spartacus et Catilina, Antoine, Octave et Lepidus : ces noms rappellent la litanie des proscriptions, des guerres civiles, des guerres extérieures, des révoltes et des meurtres innombrables de ce siècle romain, conclu par l'avènement d'Octave Auguste et de l'empire. Bien entendu, la crise politique et les luttes pour le pouvoir dépendaient d'une crise économique et sociale sous-jacente, où la prolifération d'une extrême misère, jusque dans Rome, était le corrélat de l'apparition de quelques fortunes gigantesques... Les situations de naufrages et de guerres dont Lucrèce se dit spectateur, au début du Livre II, font allusion, comme il le précise

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Les traumas psychiques

plus loin, d'un côté au commerce forcené par lequel certains tentaient de satisfaire «l'ambition de s'élever au comble des richesses matérielles» (II, 12-13), de l'autre côté, aux diverses ,duttes acharnées pour s'emparer du pouvoir» (ib.). Ainsi Lucrèce élabore-t-il, au long des six livres du De rerum natura, la situation traumatique dont certes il est spectateur, mais dans laquelle il se trouve pris aussi. Premier temps, écrit-il, un détachement suffisant pour devenir spectateur, d'ailleurs spectateur de soi-même dans la situation, retrouver son quant à soi, puis en témoigner. Voici un second moment, auquel il conVIe, tout en le décrivant dans la suite du début du Livre II. La vraie douceur (dulcius), l'authentique agrément ne consistent pas, en effet, à se voir épargné par les situations traumatiques auxquelles on doit assister, mais à s'en séparer davantage et à « occuper les espaces sereins et fortifiés, édifiés par la science des sages» (II, 7-8). Une fois ces espaces reconnus comme tels et atteints, grâce à un nouveau travail de séparation - du point de vue psychanalytique, ces espaces sont ceux de l'idéal du Je -, il est loisible de revenir aux situations traumatiques auxquelles on a auparavant assisté, et de les envisager autrement. Une intelligibilité paraît. D'abord, ces situations dépendent de l'infatuation des humains, de leurs rivalités, et de leur posture de prédateurs réciproques. Telle est la première découverte de Lucrèce, qui poursuit aInSI:
Ô misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles! Dans quelles ténèbres et dans quels dangers se passe ce n'importe quoi de temps qu'est la vie! Voit-on la nature nous corner 5 rien d'autre que de laisser la douleur demeurer loin du corps, disjointe de lui, et que l'esprit jouisse d'un sentiment qui le charme, à l'écart du souci et de la crainte? (II, 15-19).

Lucrèce ramène alors les besoins du corps aux très modestes soins qu'il réclame - sans omettre le symbolique, en l'occurrence
5. latrare, littéralement A. Emout. «aboyer », expression traduite d'Homère, selon

M. BOMPARD-PORTE que le repas nécessite

- Les traumas psychiques, de Lucrèce... des amis, pour

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que la faim y soit conve-

nablement apaisée -, tout en brocardant la désastreuse et inepte cupidité des riches. Puis il revient au sujet fondamental du De rerum natura: la peur, la terreur, l'angoisse, les soucis obsédants, les craintes des dangers, les affres de la mort qui sont le lot des humains, fussent-ils, grands prédateurs, au comble de la richesse et de la puissance. La forme la plus abjecte de ces peurs, terreurs et angoisse est d'ailleurs, selon Lucrèce, la crainte religieuse devant des puissances divines controuvées, «Tant la religion a pu conseiller de crimes! » (I, 101). Pour Lucrèce en effet, peur et attaque s'avèrent toujours corrélées. Cela n'étonnera ni les éthologues - le schéma attaque-fuite est bien connu -, ni les psychanalystes, puisque la configuration psychique appelée « phobie» comporte aussi un tissage compliqué de motions d'attaque agressive et de fuite apeurée 6. Mais voici que le travail psychique dont Lucrèce a témoigné jusque là, et que les situations traumatiques, vécues tout autant qu'observées, ont provoqué, s'avance un peu plus loin, et éclaire notre condition phobique commune et fondamentale, que nous soyons victimes, spectateurs ou agents d'une situation traumatique. Lucrèce propose en effet ceci: d'un côté, notre humaine phobie proviendrait des particularités de notre enfance, de l'autre côté, elle consisterait en la persistance, dans l'adulte, des positions infantiles, et seul un travail psychique de plus, encore un, auquel Lucrèce va inviter, pourrait permettre de la surmonter: [...] toute notre vie se débat dans les ténèbres. Car semblables aux enfants qui tremblent et s'effrayent de tout dans les ténèbres aveugles,nous-mêmesen pleine lumière parfois nous
ne craignons rien qui soit plus effrayant que ce dont les enfants

tremblent et qu'ils imaginent à venir. Cette terreur et ces ténèbres de l'esprit (terrorem animi tenebrasque),il faut donc
que les dissipent non les rayons du soleil, ni les traits lumineux

dujour, mais l'examen de la nature et son explication.(II, 5461, soulignépar moi).
6. «Ils haïssent qui ils redoutent» écrivait déjà le vieil Ennius (fragments tragiques) cité par Cicéron (De Officiis, II, VII, 23).

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Les traumas

psychiques

Si le De rerum natura est le grand poème de l'atomisme, il se pourrait qu'il ait aussi beaucoup à enseigner, en matière de traumas psychiques, non seulement du côté de l'élaboration à laquelle ils doivent donner lieu, mais aussi du côté de leur étiologie. Sans suivre Lucrèce dans l'administration de ce qu'il nomme la «potion amère» et qu'il propose comme remède, l'apprentissage de la théorie philosophique de l'atomisme, soulignons qu'il reconnaît un unique palliatif aux situations traumatiques, qu'on en ait été victime, spectateur ou agent: le travail d'élaboration psychique. Ce dernier a pour visée de transformer celui qui l'effectuera, ainsi que le regard qu'il portera sur ce qu'il aura vécu et l'intelligibilité qu'il en acquerra, sans du tout gommer les traumas. En outre, Lucrèce voit dans ce travail une éventuelle prophylaxie des traumas que nous fomentons ou subissons, puisqu'il fait disparaître leur motif narcissique (notamment la religion). Enfin, l'essentiel de «l'amertume de la doctrine» consiste en la disparition de l'illusion qu'existent des dieux, c'està-dire des figures de la toute-puissance tutélaire, qui, pour des adultes demeurés infantiles, remplacent les figures des adultes aux yeux des enfants.
Trauma et narcissisme, selon Freud

Tout se passe comme si Lucrèce menait à Freud. Seule l'une des thèses liées à la notion de trauma généralisé, telle qu'on peut la dégager du corpus freudien, sera évoquée: celle qui prolonge l'analyse de Lucrèce 7, parce qu'elle découle des spécificités du narcissisme des humains. La définition fine de la notion de trauma psychique ne sera pas envisagée dans cette présentation. En un sens, l'objet de l'ouvrage est d'en construire des déterminations raffinées, diverses, et sans doute compliquées - susceptibles de porter plus loin le questionnement de chacun, ainsi que l'interrogation entre
7. Pour ce qui concerne l'ensemble de la notion de trauma généralisé, cf. infra, le Complément.

M. BOMPARD-PORTE

- Les traumas

psychiques,

de Lucrèce...

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les divers domaines de connaissance représentés. Ce serait préjuger du travail entrepris que d'avancer d'emblée dans cette voie. Voici une thèse locale, susceptible d'éclairer, du point de vue psychanalytique, les situations traumatiques que nous paraissons incapables de ne pas répéter. Elle s'énonce ainsi: les humains sont la seule espèce, parmi les mammifères, où la proie, le prédateur et l'objet d'amour sont un seul et même objet: le semblable. Ce fait est l'une des conséquences psychiques des conditions biologiques singulières du développement ontogénétique et phylogénétique, dans l'espèce humaine. Rien là qui ne soit bien connu, comme en témoigne le mot de Plaute, passé proverbe: homo homini lupus est, « I'homme est un loup pour l'homme ». Il suffit de préciser que le nom de «louve », en latin lupa, signifie la prostituée 8,pour entendre que le proverbe signifie bel et bien l'identité de la proie, du prédateur et de l' objet sexuel avec le semblable. Indiquons la conséquence de cet état de fait qui concerne de façon immédiate les traumas intraspécifiques. Reconnaître les autres humains pour des semblables - en tant qu'ils sont individués, qu'ils aiment, haïssent, s'effrayent et souffrent comme nous-mêmes, et sont aussi impuissants devant les forces de la nature, la débilité du corps et la difficulté des échanges - bref, partager avec eux ce qui nous manque, procède d'un constant travail psychique d'élaboration, qui demeure instable. Il s'agit en effet de reconnaître d'un côté les propres insuffisances (<< entames narcissiques»), de l'autre côté, les affects de haine, de peur et d'amour qu'autrui suscite, puis de les tresser et compliquer de

sorte qu'ils s'amoindrissent, ce qui autorise l'échange

-

«mettre

de l'eau dans son vin» dit la langue, encore que ce dernier mélange soit stable, au contraire du mélange pulsionnel. Aussi sommes-nous soumis à sa dissociation, la haine, la peur, voire la passion amoureuse étant chacune susceptible de sommer à leur profit l'ensemble des affects, sur un objet quelconque. Se crée alors un état psychique d'obnubilation, propice à toutes les formes

8. Nos« lupanars»

en dérivent.

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Les traumas psychiques

d'actes « irréfléchis », dans le registre du meurtre, de la fuite ou de la passion amoureuse. La psychanalyse freudienne ajoute un éclair'l.ge, concernant la genèse bio-psychologique de cet état de fait. La dynamique du développement ontogénétique des humains se caractérise en effet par deux singularités, lorsqu'on la compare avec celle de nos cousins simiesques, et de la plupart des autres espèces de mammifères. Premièrement, il existe une prématuration spécifique des humains, c'est l'état dans lequel les nourrissons voient le jour d'aucuns évoquent la notion biologique de fœtalisation, voire celle de néoténie de l'espèce humaine. Deuxièmement, le rythme du développement ontogénétique est ralenti, par rapport à nos cousins simiesques, et il a lieu en deux temps, séparés par une «période de latence ». Elle s'étend depuis ce que toutes les cultures reconnaissent pour le premier âge de raison, vers cinq ou six ans, et dure jusqu'à la puberté. Le terme de latence y désigne la sexualité, dont le développement est arrêté pendant cette période, cependant que les capacités d'acquisition de la culture et de tous les apprentissages atteignent au contraire une sorte d'apogée. On dit en psychanalyse que l'énergie de la pulsion sexuelle, la libido, détournée de ses premiers buts sexuels, est canalisée et utilisée dans les processus de symbolisation que l'éducation propose. Cela, dans les bons cas; c'est-à-dire si la culture ambiante respecte la stase relative du développement sexuel, sans forcer les enfants à s~adonner aux pulsions sexuelles partielles de la première enfance, et si elle offre des activités
sublimatoires à suffisance
9.

Les conséquences psychiques de ce singulier développement qui importent ici sont les suivantes. Du fait de la prématuration, les nourrissons et les enfants petits sont dépendants des adultes pour leur survie: alimentation, protection, etc. Et ils sont confinés au seul univers des adultes, sans relation directe avec le reste du
9. Choisir les enfants en période de latence comme «cible» majeure de la publicité et de la consommation perturbe la période de latence, voire l'annihile.

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monde, pendant une longue période, par comparaison avec les autres espèces animales. Deux conséquences majeures s'ensuivent. Premièrement, les adultes, à commencer par la mère, sont les seuls objets connus et investis de la première enfance. Or, la mère nourrit l'enfant: à ce titre elle est sa proie; mais elle fournit aussi du plaisir à l'enfant, plus exactement, elle le soulage de tous les déplaisirs auxquels il est soumis, en le nourrissant et en lui dispensant les autres soins, raison pour laquelle elle est son premier objet sexuel - elle hérite du plaisir dont elle a été l'agent; enfin, dans sa grandeur et sa toute-puissance, relativement à l'enfant, elle l'effraie aussi: elle est son prédateur, en principe potentiel. Les autres adultes de l'entourage entrent dans des relations analogues avec l' enfant, même si, lui dispensant moins de soins, ils sont moins investis. On pourrait rétorquer que cette configuration est très voisine de celle que vivent tous les jeunes, dans toutes les espèces de mammifères. Et l'on répondra que non, pour deux raisons. Premièrement, la relation de dépendance absolue est plus courte, dans les autres espèces. Un chaton, un chiot, un jeune singe et même un éléphanteau commencent tôt à explorer seuls le vaste monde, et à devoir se conformer à lui. Ils rencontrent leurs proies et leurs prédateurs, et, s'ils ne sont pas mangés - s'ils ont fait attention, s'ils ont respecté l'existence du monde extérieur -, ils subsistent. Ainsi, leur corps et leur psychisme internalisent tôt les données et les contraintes de la réalité extérieure, l'existence des prédateurs et des proies, celle de la gravitation, de l'orientation, de la température, etc., et ils s'y soumettent tout en s'y adaptant. Cela se remarque auprès de jeunes chiots ou chatons: les mouvements flous, erratiques et comme rêveurs, au début de la vie, acquièrent vite la précision fonctionnelle, et la relative rigidité qui sont adaptées à la survie. À cet égard, et jusque dans la psychomotricité, un nourrisson et un enfant humains demeurent des rêveurs quasi perpétuels, ce qui signifie que leur narcissisme n'est pas entamé. Ils ne rencontrent aucune forme de réalité, autre que les adultes, qu'ils aient à respecter et à internaliser. Le confinement de leurs peurs, haines et amours sur «les grands» procède de leur inaptitude à

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explorer le vaste monde. Leur seul monde extérieur et ce qu'ils intemalisent, ce sont les adultes. Ainsi, durant toute la petite enfance, nous sommes conformés, dans nos mimiques, dans notre voix, dans nos gestes, voire dans nos maladies, par les grands qui nous entourent. Dans notre imagination aussi. Nous ignorons le reste du monde. Le seul obstacle que nous rencontrons - que nous haïssons et qui nous fait peur -, ce sont eux. Les seuls objets que nous aimons, passionnément, ce sont eux aussi. Là paraît la seconde conséquence majeure de la prématuration. Les adultes sont vus comme tout-puissants, à juste titre. Ainsi, le jeune, sans accès à une autre réalité que celle des semblables, sans leur médiation, les intemalise, et, ce faisant, intemalise des figures de la toute-puissance. En somme, petits, nous nous en croyons, et il est impossible que nous ne nous en croyons pas. (<< Moi, mon papa, il a une grosse auto. ») L'autarcie, dans l'espèce humaine, se double d'une infatuation radicale: quand je serai grandee) je serai comme... ces grandee)s-là, tel(le)s que je les imagine, c'est-à-dire toutpuissante e)s. Je serai toute la réalité, donc sans limite. Le développement psychique des enfants est tellement centré sur la toute-puissance des adultes qu'au moment de l'acmé de la sexualité infantile, lorsque tout enfant souhaite faire un enfant à sa mère et recevoir un enfant de son père, entre autres fantasmes génitaux, il est incapable de reconnaître son incapacité physique à réaliser ces exploits. Il conçoit - nous avons tous conçu - une autre explication: si je ne peux pas faire un enfant à la mère, recevoir un enfant du père, etc., c'est à cause des grands, qui m'empêchent de réaliser ces vœux. Ce déni radical de la réalité, et la sur-importance accordée aux adultes, vus, encore et toujours, comme tout-puissants, est plus difficile à reconnaître qu'à méconnaître. Pourquoi? Parce que l'ensemble de la vie infantile disparaît des souvenirs accessibles - succombe au refoulement. Nul ne se souvient de ses passions, ni de ses masturbations infantiles, ni de ses infatuations, ni de ses rages, ni de ses terreurs de ce temps-là.

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Elles doivent être reconstruites, ou entendues auprès des enfants actuels, par ceux qui sont formés à ne pas les méconnaître. Cet oubli est l'avant-dernier paramètre psychique, lié à la singularité du développement ontogénétique dans l'espèce humaine, nécessaire à la thèse. Le moment œdipien est une discontinuité du développement psychique. Lorsque, vers 3 à 5 ans, nous devons reconnaître que nos ambitions sexuelles sont hors de portée, nous commençons à oublier notre première enfance, tout en méconnaissant les raisons de notre impuissance. Cet oubli, restreint à la seule conscience~,est le refoulement. On pourrait presque se contenter de dire que la petite enfance a été vécue en grande partie sans les mots pour le dire. Ainsi, lorsque le langage commence de devenir performant, il est inapte à en rendre compte. Les intensités des sentiments, que ce soit de plaisir et d'amour, de haine ou de peur, échapperaient au langage. De même les modalités selon lesquelles nous avons intemalisé les grands excéderaient les capacités de la langue. Les poètes et autres artistes tenteraient d'en rendre compte. . . Telles sont les conditions initiales, biopsychologiques, qui nous destinent à fabriquer des traumas et à en subir. (Dans le cadre de la thèse du trauma généralisé, on montrerait comment la configuration œdipienne est paradigmatique de tout trauma ultérieur.) Reste maintenant à esquisser le destin de cette première vie psychique. Comme elle devient pour l'essentiel inaccessible à la conscience, elle n'est guère touchée par l'éducation - ce que Freud appelle l'atemporalité de l'inconscient. Certes on apprenait naguère, dans toutes les cultures, à limiter ses prétentions narcissiques, à s'approcher de la réalité extérieure et à la respecter, à dominer ses affects. On apprenait, pour son déplaisir et désenchantement, que les adultes étaient limités et mortels. (L'imparfait s'impose, en considération des transformations de l'éducation que les progrès technologiques et les discours qui les accompagnent entraînent, dans la culture occidentale, ces dernières décennies.) Même dans des conditions d'éducation favorables, une grande partie de la vie de la première enfance, avec tous ses souhaits, ses violents affects et ses méconnaissances, demeure inconsciente et

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inaccessible à l'éducation. Ainsi, lorsque la puissance de l'énergie sexuelle réapparaît, à la puberté, cette partie de notre psychisme se trouve réactivée, sans avoir évoluée depuis la première enfance. La crise de l'adolescence consiste en une nouvelle élaboration, qui, si les conditions sont suffisamment bonnes, permet un certain remaniement des formations inconscientes. Un travail de désillusion et de symbolisation plus approfondi a lieu. Une limitation narcissique un peu plus consistante rend possible la reconnaissance des semblables, en tant qu'ils sont des interlocuteurs, et celle de la réalité extérieure. Néanmoins, dernier paramètre à prendre en considération, le développement psychique humain comporte une ultime particularité. Au contraire de tout autre développement connu, il s'opère sans remplacement ni suppression des états antérieurs. Et tout stade de développement une fois vécu, «peut un jour redevenir la forme de manifestation des forces psychiques, voire leur forme unique, comme si tous les développements ultérieurs avaient été

annulés, défaits 10 ». « Psychismes infantiles, pervers polymorphes,
terrorisés, infatués, meurtriers enfin, éparpillés en des corps adultes. [...J Potentiellement, tout un chacun d'entre nous est un tel psychisme, pour peu que nous soyons soumis à des incitations,
ou à des violences assez puissantes
Il ».

La thèse est à peine esquissée. Il faut pourtant conclure. Si la psychanalyse freudienne permet de comprendre pourquoi les situations traumatiques peuvent paraître, parmi les humains, il serait idéaliste de prétendre qu'elle offre des palliatifs plus efficaces que la « potion amère» de Lucrèce.
Michèle BOMPARD-PORTE de Psychologie clinique, UBO

Professeur

10. S. Freud (1915b), Actuelles sur la guerre et sur la mort, G.W. X, p. 337. Il. M. Porte, De la cruauté collective et individuelle. Singularités de l'élaboration freudienne, Paris, L'Harmattan, 2002, p. 236.

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Discussions

Quelqu'un dans la salle: Je suis psychologue dans le cadre d'un foyer qui accueille des personnes handicapées physiques, et ma question évidemment a trait à cette singularité. Vous nous avez présenté quelque chose de tout à fait important sur la généralité du trauma, ou sur le trauma généralisé. Je m'étonne un peu, par contre, qu'il n'y ait pas eu un seul mot sur la question de la naissance, présentée pendant longtemps comme un traumatisme originaire. Je fais référence là à certains analystes, anciens peutêtre, mais toujours bien présents dans la mémoire collective, entre autres. Mon propos est double, puisque à cette question d'une naissance dite traumatique de manière là aussi, généralisée, vient s'ajouter un réel, au sens où, dans les lieux que je fréquente, ces personnes qui portent des noms un peu barbares d'infirmes moteurs cérébraux ont eu affaire à des conditions traumatiques de naissance redoublées, qui signifiaient dès l'origine quelque chose d'un parcours tout à fait chaotique. Or, vous avez attiré l'attention plusieurs fois sur les conditions ordinaires, pourrait-on dire, pour échapper au «normal », mais qui sont nécessaires, quoi qu'il arrive, pour dépasser des traumatismes structurants. J'aimerais avoir votre point de vue en quelques mots sur ce redoublement du traumatisme dans ces situations. Michèle Bompard-Porte: Je vous remercie beaucoup de cette question qui est en effet importante. La question du trauma de la naissance est l'objet de pas mal d'élucubrations freudiennes, rankiennes, etc. Bernard This évoquait naguère cette jeune personne qui était arrivée dans son entrée et qui avait accouché comme ça, le sourire aux lèvres, le bébé ayant souri lui-même, dès sa venue au monde... Je prendrais le problème par un autre bout. Selon Freud, s'il y a trauma de la naissance, ce doit être celui de la mère. Et ce n'est pas pour rien qu'il soutient cette assertion. Si vous allez regarder ce que «trauma» veut dire en grec, eh bien, « trauma» signifie que quelque chose fait un trou dans quelque chose. Bon. Pour faire un trou dans quelque chose - je ne suis pas

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mathématicienne pour rien -, il faut déjà qu'il y ait un trou. Par exemple, vous ne pouvez pas faire un trou dans l'eau. Vous me direz, un nourrisson, ce n'est pas de l'eau, on est d' accord. Vous ne pouvez pas faire un trou non plus dans quelque chose comme une balle pleine. Si vous enfoncez un clou dans une balle pleine, elle s'en fiche la balle pleine. Si vous faites une hypothèse psychique du genre, il y a quelque chose comme une position narcissique primaire possible dans des conditions convenables pour un nourrisson, eh bien, votre nourrisson en position narcissique primaire, il n'a pas de trou à son psychisme et il n'est pas susceptible de trauma. Donc, ce qui est susceptible de trauma à ce moment, ce sont les soins maternels, premiers soins qu'un nourrisson éprouve, s'il a pu naître normalement, avant que son propre psychisme se soit transformé, soit devenu quelque chose comme une sphère, comme on dit en mathématiques, c'est-à-dire un machin avec un trou, ou bien si on veut faire mieux, on fabrique une chambre à air; une chambre à air, ça a deux trous, ça n'en a pas l'air mais ça a deux trous, il y en a un où on gonfle l'air et il y en a un au milieu. Donc, si vous avez un psychisme qui ressemble à une sphère creuse ou à une chambre à air, il pourra avoir des traumas. Tant qu'il est comme plein, pas réputé différencié, il n'est pas susceptible de quelque chose comme un traumatisme proprement dit. Raison pour laquelle, d'un autre coté, on va toujours avoir une notion d'après-coup dans le traumatisme, puisqu'en quelque sorte, tout traumatisme va obliger les gens à repasser par le moment où leur psychisme a commencé à se trouer. Alors, je vous garantis que c'est fatigant, et que l'on TI' ime pas, parce que a ça fait mal de recommencer à éprouver et à repérer les moments de déconstruction de son psychisme. Quant à la question des I.M.C. que je ne fréquente pas, il se pourrait que lorsqu'on s'occupe de situations franchement autres, il faille changer un peu de modèle, c'est-à-dire que les modalités de structuration psychique soient différentes. Mais je n'ai pas travaillé la question. Il me faut demander à mes collègues de m'aider; ils ont peut-être de meilleures idées que moi.

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Bernard Guéguen: Je peux ajouter deux remarques pour compléter ce que vous disiez. La première chose, c'est qu'avant la naissance, il se passait déjà beaucoup de choses dans le ventre de la mère. Mais je ne suis pas spécialiste donc je ne vais pas plus loin, mais j'évoque cette possibilité. Et après, pour ce qui est du handicap moteur, moi je suis neurologue, je ne suis pas psychiatre, mais je suis neurologue chez les psychiatres, donc j'écoute, j'observe, je respire, je hume, ... Et j'ai l'impression, notamment pour ce qui concerne les handicapés moteurs, enfin ceux qu'on appelle les infirmes moteurs cérébraux, qu'il y a un joyeux mélimélo qui dépend du passé de ces deux spécialités d'abord confondues, la neurologie et la psychiatrie, qui ensuite se sont séparées. Mais elles ne se sont pas trop séparées pour les infirmes moteurs cérébraux, parce qu'en fait le poids de l'inconnu est tel que, finalement, on a mis un peu son mouchoir dessus. Il y a beaucoup de causes de ces infirmités motrices cérébrales qu'on ne connaît pas sur le plan neurologique. On ne sait pas les étiqueter. J'en vois beaucoup en consultation; personne ne sait ce qu'ont ces enfants exactement, pourquoi ils sont comme ça. Et je suis très souvent étonné du fait qu'après, il y a un problème de prise en charge, donc très pratique; très souvent ils sont pris en charge dans les institutions par des médecins psychiatres qui, maintenant, pour les nouvelles générations, ont très peu ou pas de formation neurologique - c'est-à-dire à la question somatique -, et qui quelquefois interprètent les inconforts uniquement sous l'angle psychiatrique alors que peut-être ça ne le vaut pas. Je crois qu'il y a là une grande confusion et un terrain en jachère sur lequel il y a beaucoup d'incompréhension. Je me suis toujours dit que l'infirmité motrice cérébrale, plus qu'au départ - à la naissance comme vous le dites doit surtout jouer un rôle important - enfin doit surtout être très difficile à dépasser - dans cette phase de symbolisation, lorsque la personne réalise ce qu'est son corps, sa relation aux autres; lorsqu'elle aura à mettre en place le jeu de l'hétérosexualité vis-àvis des autres, etc. Mais je n'ai pas suffisamment d'expérience, notamment sur le plan psychologique, avec des jeunes patients de ce type. Je pense que cela doit être une grande question. Voilà ce que je peux rajouter pour nourrir le débat.

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Houria ChafaÏ-Salhi: Je rajouterais également une petite question, c'est qu'effectivement, dans cette notion de traumatisme de la naissance, on peut parler de traumatisme physique, parce que du traumatisme physique, je regrette, il y en a. Et le nourrisson, il sort; et s'il n'a pas de trous, il a des bosses sur la tête et il change de milieu. Il y a un grand nombre de phénomènes qui sont quand même traumatisants. Maintenant, quels sont les effets sur le psychique? Tout en étant d'accord avec ce que tu dis, que fait-on des traumatismes physiques qui sont évidents? De plus, il participe à la naissance l'enfant, ce n'est pas la mère qui l'expulse, il participe lui aussi. Dans cette participation, il y a du traumatisme. Alors, qu'est ce qu'on en fait? Il ne faut quand même pas qu'on fasse aussi du déni de tout ce qui est le corps, et de tout ce qui est traumatique, physique. Michèle Bompard-Porte: C'est pourquoi je me suis permis de citer This racontant comment cette jeune femme était arrivée, puis avait accouché comme ça, sans problème pour elle ni pour l'enfant. Ne croyez-vous pas que l'enfant en a marre d'être dans le ventre maternel et qu'on doit être assez content de voir un peu dehors? Il me semble qu'il doit y avoir de tout, et que ce n'est pas nécessairement. .. Houria ChafaÏ-Salhi : Je parle de l'épreuve, je ne parle pas de la sortie, même s'il y a du plaisir à la sortie. Mais, il y a une épreuve quand même, quand on est dans le tunnel et qu'il faut pousser. Michèle Bompard-Porte : Et surtout le second point que j'ajouterais, est le suivant: entre la réalité phénoménologique de ce qui se passe et l'élaboration psychique qui en est faite, eh bien, pour nous en tout cas, il y al' épaisseur de la réalité psychique, et notamment celle du monde fantasmatique. Du point de vue freudien, stricto sensu, la question qu'il faudrait poser est: est-ce qu'il y a des modalités de défense, au sens psychique du terme, au moment de la naissance? Quels types de défense verrais-tu mis en œuvre vis-à-vis du mal être de la naissance? Ce serait cela le problème, me semble-t-il, quelles sont les défenses mises en œuvre.