Médiation et représentation des savoirs

Médiation et représentation des savoirs

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Cet ouvrage aborde des questions liées à la recherche d'information et à l'élaboration de savoirs à partir de documents, d'énoncés ou de données enregistrés, d'environnements techniques ou culturels ; et s'interroge sur ces modalités de transmission du savoir, qui n'imposent pas une synchronisation de la production et de l'acquisition et qui font appel à une mémoire, sur l'élaboration et la mise en œuvre d'instruments et de dispositifs de médiation technique, organisationnelle, socio-économique.

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Ajouté le 01 avril 2004
Nombre de lectures 289
EAN13 9782296356733
Langue Français
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MÉDIA TION ET REPRÉSENTATION DES SAVOIRS

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Déjà parus
Serge AGOSTINELLI, Les nouveaux outils de communication des savoirs, 2003. Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, 2003. Anne LAFFANOUR (dir.), Territoires de musiques et cultures urbaines, 2003. Pascal LARDELLIER, Théorie du lien rituel, 2003 Sylvie DEBRAS, Lectrices au quotidien. Femmes et presse quotidienne: la dissension, 2003 Arnaud MERCIER (coord.), Vers un espace public européen ?, 2003. D. CARRE et R. DELBARRE, Sondages d'opinion: la fin d'une époque, 2003. Pascal LARDELLIER, violences médiatiques. contenus, dispositift, effets, 2003. Martial ROBERT, Pierre Schaeffer: de Mac Luhan aufantôme de Gutenberg, 2002.

Boris LIBOIS, La Communication publique. Pour une philosophie politique des médias, 2002. Jacky SIMONIN, Communautés périphériques et espaces publics émergents, 2002.

Sous la direction de Jean-Paul METZGER

MÉDIATION , ET REPRESENTATION DES SAVOIRS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6255-7 BAN: 9782747562553

Avant-propos
Les 28 février et 1er mars 2003 s'est tenue, dans les locaux de l'Université Jean-Moulin Lyon 3,
la première édition du colloque «Partage des savoirs », organisé par le laboratoire de recherche ERSICOM (Equipe de Recherche sur les Systèmes d'Information et de Communication des Organisations et sur les Médias).

L'organisation de cet événement scientifique, lequel a regroupé près de 200 personnes venues de toute la France, d'Europe et du Canada, est née de l'intention conjointe des membres de l'équipe ERSICOM (enseignants-chercheurs et doctorants) de rendre public un débat autour d'un axe de recherche particulièrement fertile pour leur discipline. Le partage des savoirs s'inscrit en effet dans une thématique relevant des Sciences de l'Information et de la Communication et fait l'objet, à l'intérieur d'ERSICOM, de plusieurs travaux de natures différentes et pourtant complémentaires. Le colloque «partage des savoirs» a donc été l'occasion, en l'espace de deux jours, d'offrir un cadre stimulant pour la réflexion et le dialogue autour d'une thématique interdisciplinaire. La richesse des problématiques abordées pendant le colloque nous a incités à répartir les contributions liées aux thématiques «accès au savoir et médiations» et « savoirs, représentation et langage» dans le présent ouvrage. Nous espérons que ces lectures seront l'occasion d'alimenter de nouvelles réflexions lors des prochaines éditions de ce colloque.

Le comité éditorial

-7-

Sommaire
Introduction générale
Conférence invitée Le partage des savoirs entre métamorphose des médias et poétique des discours Yves Jeanneret Il

15

Accès au savoir et médiation
Christiane Volant Viviane Couzinet

33

Le partage des savoirs ou les nouveaux habits du mythe de la société de l'information
Gérard Henneron Rosalba Palermiti Yolla Polity

39

Les enjeux didactiques d'une médiation technique interactive
Jean-Thierry Julia

51

Transmission des savoirs: le rôle de catalyseur des technologies
Patrick-Yves Badillo
-

61

Caroline

Rizza

Listes de discussion et mutualisation des connaissances
Elisabeth Kolmayer

73

Des espaces d'échanges de savoirs dans la formation du futur professionnel de l'information et de la documentation: vers une co-construction de l'identité du métier
Edith Chabot

85

La formation à la recherche d'information savoirs et méthode
Odile Riondet

à l'université:
97

Les sociétés d'amis de musées et le partage des savoirs aujourd'hui: l'intérêt d'une analyse communicationnelle
Céline Thevenard-Nguyen

111

Communities ofPractice, Networks and Technologies... Community Networking in North East England
Geoffrey A. Walker

121

-9 -

Savoir, représentation
Jean-Pierre Esquenazi

et langage

141

Le langage et les discours dans une perspective socio-constructiviste de la préparation du changement organisationnel
Jean Louis Magakian

145

Documents, signes et savoirs: retour sur l'analyse documentaire
Caroline Courbières

159

Du partage des compétences citoyennes à la médiation intuitive du savoir social dans les médias de masse français
Yves Chevalier

171

La relation information et connaissance dans un espace professionnel: rôle et place des discours socio-professionnels et médiatiques
Martine Vila-Raimondi

187

Dispositifs de construction du référentiel journalistique: le recours à la parole de l'expert dans trois quotidiens d'information générale, Le Monde, Libération, Le Figaro
Aurélie Tavernier

197

Rencontres discursives entre « vulgarisation ésotérique» et vulgarisation scientifique
Marc Lalvée

209

Méthode d'analyse des savoirs collectifs au moyen de schémas graphiques
Valérie Larroche

223

Savoirs et culture esthétique: le cas de l'art contemporain
Daniel Jacobi Delphine Miège Karine Tauzin

235

- 10-

- Introduction

générale

-

À l'heure de la généralisation des échanges matériels et symboliques, de la multiplication des usages des technologies de l'information et de la communication, à l'heure où l'élaboration et la diffusion de nouveaux savoirs apparaissent comme nécessaires au développement économique et social, à l'heure aussi où il est réaffmné vigoureusement que la défense de la diversité des modes de vie, des pratiques sociales et culturelles, est inséparable du respect de la dignité humaine, il est nécessaire de s'interroger sur la question essentielle du partage du savoir - ou plutôt des savoirs, car la pluralité est probablement l'un des principaux traits d'un tel objet. Qu'on le considère comme une connaissance subjective ou un discours constitué, comme un ensemble complexe de données utiles à une organisation humaine, comme une ressource ou un bien économique, qu'on le considère enfin comme l'un des fondements d'une culture ou d'une société, le savoir est au cœur des problématiques des sciences de l'information et de la communication. Lors de ce premier colloque sur le «partage des savoirs », nous nous sommes intéressés à tous les types de savoirs, sans exclusive: savoirs pratiques, savoirs techniques, savoirs scientifiques, savoirs culturels, savoirs érudits, etc. Recherchant délibérément une position critique à l'égard de certaines approches classiques, comme celles de la didactique, des sciences de gestion, de la sociologie de la connaissance, de l'intelligence artificielle ou de la psychologie du développement, nous nous sommes interrogés sur les approches du partage des savoirs que les sciences de l'information et de la communication peuvent adopter. Y a-t-il une approche informationnelle, y a-t-il une approche communicationnelle du partage des savoirs? Conscients, par ailleurs, que nous ne pouvions, en deux j ours, faire le tour de la question, nous avons choisi de privilégier quatre thématiques précises qui ont été abordées chacune dans le cadre d'un atelier: . logiques et contraintes socio-économiques relatives au partage des savoirs; . accès aux savoirs et médiation; . partage des savoirs et situations de crise; . savoir, représentation et langage. Nous avons ainsi souhaité favoriser, à la fois, une réflexion approfondie sur chacune de ces thématiques et la rencontre de plusieurs regards sur le partage des savoirs. Abordons rapidement chacune de ces thématiques.

1.

Logiques et contraintes socio-économiques

La construction et la diffusion des savoirs peuvent difficilement être étudiées sans que soient pris en considération les phénomènes de coopération et sans tenir compte du « futur» récepteur, destinataire ou usager. Le partage des savoirs, quant à lui, ne peut être appréhendé qu'inscrit dans un environnement ou un contexte qui lui offre des possibilités de réalisation et lui impose certaines contraintes. Il apparaît, dès lors, nécessaire d'identifier et d'analyser ces différentes contraintes, de nature sociale, économique, culturelle, et les modalités de diffusion et de partage des savoirs qu'elles déterminent. - Il -

Qu'on aborde la question du partage des savoirs à partir d'une étude des médias (presse, télévision, Internet, édition, ...), d'une approche documentaire (documents textuels, multimédia, iconiques, sonores, etc.), d'une réflexion linguistique, ou d'une démarche en ingénierie de la formation, on ne peut faire l'économie d'une prise en compte des logiques et des contraintes socio-économiques. Celles-ci peuvent être étudiées dans une perspective soit macro-sociale ou macroéconomique soit micro-sociale ou micro-économique. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous pouvons mentionner: les logiques et les contraintes liées aux structures organisationnelles, aux cadres institutionnels, politiques et juridiques, au tissu économique; les contraintes technologiques prenant en compte les usages et les phénomènes d'appropriation; . les contraintes liées à la multiplication des niveaux de décision et aux phénomènes de mondialisation et de régionalisation; les logiques et les contraintes liées à la langue et à la culture; . les logiques et les contraintes sociétales et culturelles liées aux valeurs, aux systèmes de croyances partagées; . les contraintes liées à la capitalisation des savoirs et des connaissances: savoirs acquis, prérequis, mémoire collective, expériences; les logiques de contrôle et de régulation des médias.

. . .

.

2.

Accès et médiation

L'accès aux savoirs peut se réaliser selon des modalités fort diverses: par la réception et l'interprétation d'un discours construit, par l'utilisation d'un service ou d'un dispositif d'accès à l'information, au savoir ou à la culture (bases de données, bibliothèques, musées, etc.), par la mise en œuvre et l'usage d'un outil socio-technique (logiciels informatiques, discours méthodologiques, etc.), par l'immersion dans un environnement artificiel ou réel (simulation ou observation par exemple), etc. Le second atelier avait pour objet les questions liées à la recherche d'information et à l'élaboration de savoirs à partir de documents, d'énoncés ou de données enregistrés, d'environnements techniques ou culturels, ... Il a été le lieu de débats sur ces modalités de transmission du savoir, qui n'imposent pas une synchronisation de la production et de l'acquisition et qui font appel à une mémoire, sur l'élaboration et la mise en œuvre d'instruments et de dispositifs de médiation technique, organisationnelle, socio-économique qui autorisent de telles transmissions, sur les pratiques et les usages en matière d'accès à l'information, de construction de savoirs et de médiation de la connaissance. L'accès aux savoirs peut s'effectuer dans des contextes institutionnels, organisationnels, socioculturels divers et dans le cadre d'activités variées: activité de veille, activité de recherche et d'apprentissage, activité de conception et de réalisation, activité d'administration et de gestion, etc. Quelles contraintes s'exercent, alors, sur l'accès à - 12-

l'information et au savoir? Quels outils et quels dispositifs peuvent-ils être mis en œuvre pour le faciliter? Ont été ainsi abordées plusieurs des questions suivantes: l'organisation et la formalisation des savoirs; les dispositifs et les pratiques de médiation des savoirs; . les usages des moyens d'information et d'accès aux savoirs; . les pratiques, les méthodes et les outils en matière de traitement et de gestion des données, des documents, des savoirs; les technologies de la transmission et de l'accès aux savoirs; les ressources numériques, les moyens d'exploitation et les usages de ces ressources, etc.

. . . .

3.

Situations de crise

Crises économiques et politiques, actes de terrorisme et revendications identitaires, atteintes contre la santé et l'environnement, ... Nous vivons une période de grandes mutations, où les transformations ne sont plus d'abord locales et spécifiques, mais globales et multiformes. Événements isolables ou phénomènes de très grande ampleur, redoutés ou imprévus, durables ou ponctuels, les situations de crise sont en effet difficiles et anxiogènes. Elles peuvent même déstabiliser une organisation, un corps social, un système économique ou un pays. Elles se caractérisent par des déséquilibres conjoncturels ou structurels. On peut distinguer notamment les situations critiques, qui impliquent souvent des interventions urgentes et décisives, et les crises endémiques provoquées par des dysfonctionnements durables ou par une évolution brutale. La crise comporte des zones d'incertitude, des enjeux importants en termes économiques, d'image et de pouvoir, une multiplication soudaine des acteurs, et une pression temporelle forte. Le partage des savoirs est une des composantes de la situation de crise: comme facteur de déclenchement et facteur de résolution. Qu'il s'agisse des situations d'urgence, de catastrophes ou de risques majeurs, de contamination de produits, d'accidents, de grèves, de corruption, la gestion des crises implique un partage de savoirs multidisciplinaires caractérisés par la capacité d'adaptation à de nouvelles réalités et de nouveaux publics. Quelles sont aujourd 'hui les problématiques de recherche en matière de partage des savoirs en situation de crise? Comment les acteurs impliqués partagent-ils leurs savoirs et avec quels publics? Comment ces partages fondent-ils les décisions? Quelles sont les techniques et quelles sont les technologies favorisant ces partages? Y a-t-il des savoirs spécifiques aux situations de crise? Est-il possible d'élaborer une taxinomie des crises et des savoirs contingents? Peut-on faire un parallèle entre les situations de crise et les situations d'urgence? Y a-t-il des discours préétablis ou construits en situations de crise? Telles sont quelques questions auxquelles le troisième atelier a tenté d'apporter des réponses.

- 13-

4.

Savoir, représentation et langage

Comment évoquer le partage des savoirs sans étudier sa relation aux représentations et au langage? Pour certains, une représentation est une forme de savoir ou inversement. Pour d'autres, langues et représentations communes s'imposeraient comme un préalable à tout partage. Sans adopter une position aussi tranchée, peut-on concilier le partage des savoirs et la diversité culturelle? D'autres encore considèrent les représentations comme manifestations de ce partage.

Les interrogations sont donc nombreuses: quelles sont les incidences du contexte socioculturel ou linguistique sur le partage des savoirs? Y a-t-il un primat des savoirs sur le langage et/ou un enrichissement des savoirs par le langage? Le partage de savoirs propres à une communauté entraîne-t-il ou consolide-t-il de nouvelles formes de représentations et de langages? Les études de plus en plus nombreuses, se situant au carrefour de la gestion, des sciences du langage, de la sociologie, de l'informatique, etc., montrent qu'il est possible et souvent même nécessaire d'adopter une approche interdisciplinaire. Les recherches en sciences de l'information et de la communication, avec notamment l'anthropologie de la communication ou la sémio-pragmatique, peuvent donc alimenter au mieux la réflexion de cet atelier dans lequel ont été évoqués en particulier les points suivants: la dimension langagière et culturelle des savoirs, l'articulation entre le singulier et le collectif dans la triple relation partage des savoirs / langage / représentations, le rôle du discours et du langage dans la création de nouveaux savoirs, les formes de représentations nées du partage de savoirs et la place des savoirs dans la construction des identités et représentations sociales. Débutant par la conférence du Professeur Yves Jeanneret, de l'Université Paris 4 sur la communication des savoirs, cet ouvrage réunit les textes de la plupart des interventions qui se sont déroulées dans le cadre des ateliers «accès aux savoirs et médiation» et « savoir, représentation et langage» de ce premier colloque sur le partage des savoirs. Le premier de ces ateliers a été animé successivement par le Professeur Christiane Volant, de l'IUT de l'Université François-Rabelais (Tours), et le Professeur Viviane Couzinet, de l'IUT de l'Université Paul-Sabatier (Toulouse). Le second par le Professeur Jean-Paul Metzger de l'École Nationale Supérieure des Sciences de l'Information et des Bibliothèques, puis par le Professeur Jean-Pierre Esquenazi de l'Université Jean-Moulin (Lyon). Le lecteur intéressé par les deux autres thématiques, «logiques et contraintes socioéconomiques» et « partage des savoirs et situations de crise », trouvera dans l'ouvrage intitulé Partage des savoirs: logiques, contraintes et crises (même éditeur et même collection) les textes des communications correspondantes, de même que celui de la conférence invitée prononcée par le Professeur Catherine Hare de la Northumbria University (Newcastle).

- 14-

- Conférence

invitée

-

Le partage des savoirs entre métamorphose des médias et poétique des discours
Yves Jeanneret *
* Professeur en Sciences de l'Information et de la Communication CELSA et Laboratoire LaLICC-CNRS Université Paris 4 Sorbonne Mél : yves.jeanneret-celsa@paris4.sorbonne.fr

1.

Introduction

En 1974, Philippe Roqueplo publiait Le Partage du savoir: science, culture, vulgarisation!. Trente ans plus tard, le titre de notre colloque rejoint cette thématique, non sans un décalage sensible: Partage des savoirs: Recherches en sciences de l'information et de la communication. Dans l'espace entre le singulier de naguère (un livre en première personne, un savoir assimilé à la science) et le pluriel d'aujourd'hui (un échange collectif sur la pluralité des savoirs) peut-on mesurer une transformation des problématiques scientifiques2 ? S'il repose sur un jeu de mots, l'exercice n'est pas gratuit. La publication du livre de Roqueplo est un jalon dans l'histoire des attitudes vis-à-vis de la communication des savoirs. Il n'est pas fondateur de discursivité, au sens où l'entendait Foucault3. Mais il cristallise un certain moment intellectuel. Après la thèse de Baudouin Jurdant4 dirigée par Abraham Moles, dont s'inspire largement Roqueplo, et avant la création de la cité des sciences, où celui-ci défendra l'idéal militant d'une confrontation sociale pratique, Le Partage du savoir a publicisé une certaine posture vis-à-vis de la communication scientifique. Et ceci au moment où naissait la section universitaire des sciences de l'information et de la communication5. Rendre problématique l'idée de partage du savoir en 1974, c'était questionner l'ardente obligation de l'IST, «Information Scientifique et Technique », courant en cours d'institutionnalisation. Roqueplo le faisait d'une façon qui nous apparaît aujourd'hui particulièrement focalisée. Il s'intéressait à un objet tangible, la vulgarisation scientifique (entendons: des sciences exactes) : un objet dont l'évidence se traduit dans les textes de
l

P. ROQUEPLO,

1974. qui, si elles n'ont

2

Je poserai ici la question à propos des pratiques étudiées par Roqueplo, celles qui concernent la communication

dans un espace social large, à l'exclusion des recherches sur la communication entre chercheurs, pas moins évolué, demanderaient d'autres références et soulèveraient d'autres problèmes. 3 M. FOUCAULT, «Qu'est-ce qu'un auteur », 1969, p. 89. 4 B. JURDANT, 1973. 5 1. MEYRIA T, B. MIEGE, 2002, p. 54.

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l'époque par des abréviations, VS pour Vulgarisation Scientifique et DV pour Discours de Vulgarisation. Cette entreprise vulgarisatrice, forme historique et médiatique située, ilIa regardait avec soupçon, un triple soupçon épistémologique, pédagogique et politique dûment assumé. En un geste théâtral, il prétendait substituer à la bonne volonté mystifiante du «troisième homme» (une intercession entre savants et ignorants) la mise au j our des effets de domination symbolique (une technocratie relayée par la société du spectacle). Au sens strict, la posture de Roqueplo est cynique. Elle a pour but affiché de défaire la croyance en une vertu vulgarisatrice de la vulgarisation. Le Partage du savoir est une machine rhétorique au service de ce geste. Il aligne en une même perspective les arguments empruntés à la psychologie sociale, les discours des scientifiques sur leur pratique et les premières analyses de l'information médiatique. Ceci, pour établir les conditions d'impossibilité d'un partage des savoirs. Du moins par le discours. Son objet est moins d'attester l'échec de ce partage que d'en démontrer ab absurdo la nullité. Pour réaliser ce proj et, il dénonce une triple dénaturation, les savoirs scientifiques transformés en représentations sociales, la pratique conceptuelle remplacée par la réification du vrai, l'échange social empêché par le spectacle médiatique. De partage du savoir, il ne saurait y avoir. Derrière le geste dénonciateur, le lecteur d'aujourd'hui identifie aisément, à distance, les valeurs auxquelles croit l'auteur: spécificité du savoir scientifique, vertu de la pratique et puissance aliénante des médias. Où en sommes-nous aujourd'hui? Une lecture du programme du colloque suggère trois constats:

. . .

il y est fort peu question de la science en tant que telle; les formes de discours étudiées sont très diverses, loin de tout modèle unifié de la vulgarisation; l'approche pragmatique, qui guidait l'IST, est redevenue dominante par rapport à l'approche critique, a fortiori cynique. Le Comment faire a repris le dessus, trente ans après, sur le À quoi bon?

Ces trois constats mériteraient plus ample réflexion, parce qu'ils ont valeur d'indices quant au déplacement progressif des questions. Un déplacement qui ne s'analyse pas seulement en termes de pertes ou de gains, de progrès ou de régression, mais qui procède d'un jeu complexe de métamorphoses. Le questionnement sur les rapports entre savoir et communication s'est affirmé, parallèlement à l'évolution des pratiques, au fil d'un quart de siècle très dense en ce qui concerne les attitudes culturelles vis-à-vis du (des) savoir (s). Aussi est-il question des pratiques, mais aussi des conditions sociales, économiques et politiques de la pratique, ainsi que du regard porté par les acteurs et par les chercheurs sur cette même pratique. Pour expliquer complètement ces métamorphoses, il faudrait se livrer à un travail de recherche, à la croisée des enjeux scientifiques et des enjeux sociaux, qui n'a pas encore été mené jusqu'ici. Je voudrais seulement observer quelques-uns des déplacements qui ont pu affecter la façon de construire les objets d'analyse. À cet égard, les sous-titres sont révélateurs. Celui du livre de 1974 associe trois entités, science, culture, vulgarisation; celui du colloque de 2003 annonce un couple de notions dont l'unité est réelle et problématique à la fois, information et communication. Entre 1974 et 2003, une définition du partage social des - 16 -

savoirs s'est-elle affmnée avec le développement d'une pensée de l'information et de la communication? Existe-t-il désormais une approche du partage des savoirs qui conjugue réellement le point de vue de l'information et celui de la communication? Ma réponse est, sans hésitation: oui. Considérer ensemble l'espace social de la communication et le travail de mise en forme des savoirs par l'information a permis, graduellement, d'identifier des enjeux culturels et politiques et de les décrire d'une façon particulière. 2. Affranchissement de la catégorie de la vulgarisation

On peut d'abord observer que les recherches sur la communication scientifique dans l'espace public se sont nettement affranchies de la seule référence à la vulgarisation. Elles l'ont fait en un triple sens. Il fallait d'abord sortir d'un paradoxe, qui consiste à dénier à la vulgarisation un efficace social, tout en reprenant ses propres catégories. Il y avait là un cercle vicieux: pour montrer que la vulgarisation ne faisait pas ce qu'elle prétend faire, on montrait son infidélité au savoir des vrais scientifiques6. En somme, la vulgarisation était prise à son propre piège: ne débouchant pas sur la science sans peine, qu'elle avait imprudemment annoncée, elle était censée ne créer aucun savoir, voire renforcer l'ignorance. Analyse aussi incontestable que piégée: tout en montrant les carences d'un modèle diffusionniste de la communication, elle fait référence à ce dernier comme critère de jugement des pratiques. Faire ce type de procès à la vulgarisation, c'est conserver de fait la métaphore de la traduction dont s'autorise depuis Fontenelle l'écriture médiatrice. Traduttore, traditore. C'est là un obstacle à la description des pratiques réelles: car il est clair, dès qu'on regarde de près les textes, que les vulgarisateurs ne se sont jamais contentés de traduire des savoirs existants. Ils ont toujours fait œuvre de (re)création. L'analyse commence lorsqu'on juge normale et intéressante la transformation des savoirs par l'appropriation sociale, par les dispositifs d'édition et de diffusion, par les formes d'expression. Le motif de la vulgarisation comme traduction change alors de statut: d'outil de description des pratiques effectives, il devient norme à comprendre7. Identifier et mettre à distance la métaphore de la traduction, prendre en compte la pluralité des enjeux mobilisés par la communication sur les sciences, décrire les aspects transformateurs et créatifs de l'écriture vulgarisatrice8, lire réellement les textes de la tradition des XIXe et XXe siècles9 : il y a là une série de gestes qui ont modifié le sens d'une référence à l'entreprise vulgarisatrice. Ils ont permis d'en faire une tradition historique analysable et non un régime de discours qui aurait la vertu de commander toute forme de communication. Cette prise de distance n'a pu se réaliser que parce que l'interrogation a été portée, symétriquement, vers l'examen attentif des pratiques de communication des scientifiques professionnels. L'observation ethnographique des pratiques, l'analyse de la rhétorique des articles de spécialité, l'analyse sociologique des trajectoires professionnelles des
6 Pour une analyse des théories du soupçon, cf Jacobi et Schiele. 7 Y. JEANNERET, 1994, p. 30-40.
8
9

D. RAICHV ARG, 1997.
B. BENSAUDE-VINCENT, A. RASMUSSEN, 1997.

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scientifiques, l'investigation sur la lecture réelle des revues de vulgarisation ont eu plusieurs effets. Elles ont dissipé l'illusion qu'existerait un «discours source» de la science, que les pratiques journalistiques auraient pour effet de diffuser ou de pervertir. Elles ont fait apparaître la complexité et I'hétérogénéité des pratiques de communication auxquelles se livrent les scientifiques professionnels eux-mêmes, ouvrant la voie à une analyse intertextuelle des rapports entre communication ésotérique et communication publique. Elles ont relativisé la certitude que la communication scientifique serait exclusivement destinée aux pairs, en montrant l'importance des textes hybrides publiés à destination de décideurs et d' évaluateurs de toute nature, extérieurs aux communautés spécialisées. Elles ont mis en évidence un continuum de productions et révélé que bien des imaginaires, des simplifications et des théâtralisations dont on attribue la paternité aux journalistes ont été mobilisées et promues sur l'initiative des scientifiques eux-mêmeslO. Mais la recherche ne s'affranchit définitivement du «problème de la vulgarisation» qu'à partir du moment où elle entreprend, par-delà les stéréotypes ambiants, une réelle description des formes de communication existant dans l'espace public. Cette description fait rapidement apparaître que le modèle canonique de la vulgarisation, tel qu'il est mobilisé par ses défenseurs comme par ses détracteurs, n'est qu'un cas particulier d'un ensemble très diversifié de pratiques, d'économies, de dispositifs11. C'est ainsi qu'une série de travaux patients d'enquête a pu identifier des acteurs, des logiques, des lieux de légitimation de formes multiples de communication. Autant de formes diversifiées, qui ont toutes en commun de mobiliser à la fois des enjeux de connaissance, des intérêts sociaux et économiques, des imaginaires et des visées politiques. Le simple j eu des dénominations, avec sa très grande variabilité, donne la mesure de la remise en question du seul modèle de la vulgarisation: communication scientifique, divulgation scientifique, éducation non formelle, culture scientifique et technique, communication scientifique publique, médiation des savoirs, transfert des connaissances, etc. Au fil de ces études, ce qui émerge, ce n'est pas un nouveau modèle de communication, capable de se substituer à l'imaginaire vulgarisateur, mais deux résultats plus problématiques: d'une part le fait qu'un décalage graduel s'est instauré entre ce modèle et la réalité des enjeux et pratiques contemporains, d'autre part l'élargissement du spectre des acteurs impliqués, bien au-delà de la triade savant-médiateur-profane. Dans cette forme de repeuplement12 de l'espace des pratiques de communication, prenant en considération un ensemble très divers de logiques et de productions, entre les extrêmes de la science académique et de la vulgarisation de grand public, l'analyse du statut économique du savoir comme bien compétitif et valorisable a joué un rôle essentiel, depuis les modes de fonctionnement de l'édition scientifique et des industries du contenu jusqu'aux modalités de « gestion des connaissances» dans les organisations.

10 11 12

D. JACOBI, 1999. P. FAYARD, 1998 ; P. RASSE, 2001. A. HENNION, 1992.

- 18 -

3.

Prise en compte des constructions médiatiques

Cette analyse ne s'accomplit pleinement qu'à partir du moment où la «médiatisation des sciences» fait l'objet d'une réelle description, plutôt que d'être seulement stigmatisée. Chez Roqueplo, la question des médias est stratégique, mais elle est convoquée sous la catégorie du spectacle, dont on sait la virulence dans la pensée de l'époque. Le modèle des « mass-media» est omniprésent à l'arrière-plan d'une critique du médiatique. Le passage par l'édition, l'enregistrement et la production y apparaît comme un «détournement d'itinéraire» par rapport à la communication interpersonnelle directe. Le média, et avec lui le document, sont accusés de faire écran: ceci, parce qu'ils sont censés imposer au public une position de passivité, incompatible avec l'apprentissage, et une attitude de fascination, génératrice de croyance 13 . Passer ce concept abstrait du média-écran à l'analyse des dispositifs d'accès à la parole et à l'image supposait un réel intérêt pour le travail médiatique, une identification de ses acteurs et une description fine de ses effets: ceux-ci se sont développés avec le travail des sciences du langage sur les discours médiatiques, l'essor des sciences de l'information et de la communication et le renouvellement de la sociologie des médias 14. De telles enquêtes supposent en effet l'analyse des discours et des signes, du travail des acteurs, des dispositifs matériels et techniques. Je donnerai ici seulement quelques exemples. On a étudié de près les rencontres entre discours politique et discours scientifique dans les médias d'information 15.On a dépassé l'idée de bibliothèque universelle pour analyser les transformations historiques du projet encyclopédique16. On a mieux compris le mode de présence des différents acteurs, scientifiques, hommes de média, représentants du public, dans le discours télévisuel sur la science17. On a dépassé l'approche quantitative de la présence de la science dans l'agenda médiatique, pour comprendre la place qu'occupaient les sujets scientifiques dans une économie et une légitimation du discours télévisuel18. On a replacé les relations entre images et sciences dans le cadre social et technique des usages du regard19. On a redéfini le rôle d'un média dans la socialisation des savoirs, entre médiation sociale et statut des objets, à partir du cas original de l'exposition scientifique20. On a constitué en problème scientifique l'investissement des publics vis-à-vis des institutions de divulgation21. On a analysé les systèmes d'indexation documentaire, pour faire apparaître, par-delà leur apparente neutralité fonctionnelle, leurs effets d'imposition de normes culturelles22, ce qui engage plus largement une réflexion épistémologique sur le statut du document en tant qu'objet social et cognitif3. On a observé la façon dont les formes du
13

Pour une analyse critique de cette notion de mass-média,
2001 ; J. P. ESQUENAZI, 2003.

essentielle

dans la critique de la vulgarisation,

cf P.

FROISSART
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23

G. LOCHARD, J. C. SOULAGES, 1998. F. CUSIN-BERCHE, 2000. B. mANALS, 2002. 1. BABOU, 2001. J. CHER VIN, 1997. M. SICARD, 1998. J. DAVALLON, 1999. 1. LE MAREC, 1996. A. BEGUIN, 2002 ; M. DESPRES-LONNET, 2000. V. COUZINET, G. REGIMBEAU, C. COURBIERES,

2001.

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dispositif techno-sémiotique des écrits de réseau modifient les conditions d'appropriation des savoirs24. On a plus largement situé les différentes perspectives historiques et sociales dans lesquelles le recours aux technologies de réseau prend sens comme contribution à des proj ets et utopies pédagogiques25. En résumé, ces analyses arrachent les notions de média et de savoir à leur prétendue extériorité mutuelle. Elles mettent en évidence les conditions d'énonciation des différentes paroles sur les savoirs, loin de toute représentation d'un circuit dans lequel les savoirs préexisteraient à leur diffusion. Elles décrivent, en amont des contenus véhiculés ou discutés, une économie de la parole qui tient autant à un imaginaire du débat et du partage qu'à un état des forces et des logiques dominantes. Elles confmnent le rôle formant de tout dispositif médiatique, mais pour en faire aussi le lieu d'investissement d'une interprétation et d'un usage. Ainsi, la question de la communication scientifique peut-elle sortir de l'antithèse entre le vrai savant et le faux médiateur. La recherche identifie des régimes mouvants de pouvoir, repère les nouveaux rapports entre hommes de médias et professionnels de la science, marque l'incursion d'autres acteurs dans l'économie des paroles médiatiques, souligne l'importance du travail de mise en forme qu'opèrent les médias, analyse les attentes et les prises de rôles des publics. 4. Interrogation sur les savoirs, leurs rapports, leur légitimité

Une réflexion approfondie sur la communication des savoirs ne pouvait se développer pleinement sans se détacher de la référence quasi-incantatoire à La Science, telle qu'elle se manifeste dans les controverses récurrentes sur la vulgarisation. De ce point de vue, l'analyse de Roqueplo présentait un caractère contradictoire. D'un côté, elle insistait sur une approche des savoirs en tant que constructions étayées par une pratique. De l'autre, elle posait une rupture radicale entre le savoir scientifique et les représentations sociales, dotant le premier d'une capacité mystérieuse à s'affranchir de toute contamination par les secondes. Le discours de stigmatisation de la vulgarisation se nourrit secrètement d'un ensemble d'approximations: l' absolutisation de la science en tant que forme de pensée rationnelle, l'équivalence implicite entre la science et les seules sciences mathématiques et naturelles, la réduction de ces dernières à une conception idéalisée de leur rationalité, la croyance en une langue indigène du savoir. Sur ce point, Roqueplo ne suivait pas Jurdant, qui avait pris soin de fonder la nécessité de la vulgarisation sur le fait que la science n'a pas pour objet ni pour vertu de représenter le monde. Pour Jurdant, la vulgarisation a pour effet d'inscrire le scientifique dans l'ordre rhétorique du vraisemblable, mais elle ne saurait être accusée de constituer un «détournement d'itinéraire». Bien au contraire, elle présente un caractère de nécessité, celui de fournir aux scientifiques un moyen de relier leur travail à des conceptions du réel et du monde, que la production scientifique est incapable, en tant que telle, d'engendrer. La réflexion de Dominique Lecourt a permis d'approfondir cette critique de la notion de scientificité26. Si le travail scientifique rencontre bien le réel, par l'intermédiaire des
24 25 26

E. SOUCHIER, Y. JEANNERET, J. PERRIAUL T, 2002. D. LECOURT, 1981.

J. LE MAREC,

2003.

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dispositifs qu'il construit pour soumettre des hypothèses à la sanction des faits, ce n'est pas en vertu d'une prétendue « méthode scientifique» qui préexisterait au travail scientifique, mais par la création conceptuelle étayée sur une pensée nourrie de la singularité des problèmes. Aussi les principes des diverses sciences sont-ils tellement différents qu'on doit distinguer le motif de la scientificité, thème idéologique, de la réalité du travail scientifique, réalité observable dans toute sa diversité et son imprévisibilité. En d'autres termes, analyser réellement en quoi le travail scientifique est une pensée était de nature à déplacer sensiblement le débat sur la communication des savoirs. Ce problème philosophique, apparemment éloigné de la question du partage des savoirs, modifie les conditions mêmes d'une analyse de la communication. Le fait de considérer dans toute sa complexité l'activité de pensée liée à la production de connaissance ouvre une série d'interrogations sur les rapports entre savoirs légitimes et savoirs ordinaires. C'est ici, évidemment, que le programme de partage du savoir se change en une réflexion sur le partage des savoirs. Le premier de ses effets est ce qu'on peut nommer une désindividualisation du rapport à l'ignorance. Il n'est pas possible de classer les individus entre savants et ignorants et de défmir la communication comme un acte transitif, allant des savants vers les ignorants, selon le face-à-face construit par toute l'histoire vulgarisatrice27. Chacun de nous est à certains égards savant et à d'autres ignorant: il ne bâtit même dans certains domaines des savoirs assurés que sur le fond de ce qu'il accepte d'ignorer. Dès lors, la croisade de la diffusion des savoirs, des « initiés» vers les « profanes », réussie ou non, laisse place à une investigation sur les relations effectives entre savoirs de sens commun et savoirs savants28. Dans ce cadre, l'approche communicationnelle, loin de se superposer à l'épistémologie, devient le centre de l'interrogation sur la production, la reconnaissance, la mise en publicité des savoirs et, inversement, leur refoulement. Il n'est pas étonnant que dans un tel cadre théorique, la réflexion porte davantage sur les sciences que sur la science: elle ouvre désormais une investigation nouvelle sur ce qu'on peut nommer une anthropologie des savoirs, posant la question de la légitimation des savoirs dans un cadre plus large que la seule catégorie de la scientificité29. Cet important changement de cadre théorique se traduit logiquement par un intérêt empirique pour des objets que le clivage entre science et vulgarisation rendait invisibles, c'est-à-dire les circuits effectifs par lesquels sont validés les modèles intellectuels et les outils de pensée: analyse de la querelle comme forme de communication sur les savoirs30, étude de catégories mixtes entre savoir et politique comme celle de l' expert3!, intérêt pour les savoirs pseudo-scientifiques de la formation professionnelle32, réflexion sur les conditions dans lesquelles certains savoirs sont entendus ou négligés33.

27 28 29 30 31 32 33

D. RAICHV ARG, J. JACQUES, 1991. J. LE MAREC, 2001. W. STOCZKOWSK!, 1994. Y. JEANNERET, 1998 ; B. JURDANT, 1998. Y. CHEVALIER, 1999 ; O. LAÜGT, 2000. S. OLIVES!, 1999. C. LE MOENNE, 1994 . F. CHATEAURAYNAUD, D. TORNY, 1999.

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5.

Partage des savoirs, partage entre les savoirs

Ce ne sont ici que des indications, fort lacunaires, destinées à repérer quelques axes de construction empirique et théorique d'une même question, celle de la communication sociale autour des savoirs, approfondie mais par là même redéfmie et diversifiée. Pour décrire ces axes, même d'une façon très synthétique et très sommaire, on est conduit à mesurer la construction d'un champ de recherches doté aujourd'hui de sa tradition. On aura également noté que si la façon de poser les questions s'est nettement modifiée, le fait d'instituer un soupçon vis-à-vis du modèle édifiant de la vulgarisation a été décisif pour ouvrir cet espace de problèmes et rendre possible cette série d'enquêtes. Au fil des recherches ici évoquées, ce qui s'éclaire, ce sont les conditions de description des métamorphoses que connaissent les savoirs au sein du social, notamment le rôle joué par les dispositifs médiatiques comme sources d'imposition de formes et de mobilisation d'investissements, mais aussi la dimension poétique des pratiques de discours, des interprétations, de la reprise polyphonique des paroles sur les savoirs dans la société. Dans ce travail, les sciences de l'information et de la communication ne sont pas seules et n'ont pas toujours été initiatrices; mais elles ont joué un rôle déterminant en accueillant des chercheurs qui se sont réellement employés à comprendre les pratiques effectives de communication des savoirs. La double dimension de la discipline, telle qu'elle apparaît dans « l'exception française », une discipline qui rassemble des spécialistes du document et de son traitement en même temps que des analystes de l'espace public politique, apparaît particulièrement précieuse dans ce champ de recherche34. Comment en effet aborder le statut des savoirs légitimes ou illégitimes sur internet, dénouer les enjeux managériaux des modèles de « knowledge management », comprendre la polyphonie extraordinaire des débats actuels sur l'environnement et la santé35, sans conjuguer délibérément l'approche informationnelle et l'approche communicationnelle ?

34 La réflexion sur les rapports entre science et espace public met particulièrement en évidence, à mon avis, le fait que la question de l'unité des sciences de l'information et de la communication ne se pose pas dans les mêmes termes sur le plan institutionnel et sur le plan théorique. Tout en constatant avec les différents analystes (COUZINET in V. COUZINET, G. REGIMBEAU, 2002; R. PALERMITI, Y. POLITY in R. BOURE, 2002) que les problématiques des chercheurs en sciences de l'information et de la communication, en tant que collectif institutionnalisé, tendent à privilégier une approche en termes de communication par rapport à une approche en termes d'information - c'est-à-dire à surestimer les composantes sociales de la pratique par rapport à ses composantes documentaire et épistémologique - je pense que la double perspective est essentiellement nécessaire, pour l'objet ici considéré. Ce qui signifie, d'une certaine façon, l'impossibilité de distinguer strictement une science de l'information qui ne serait pas, en même temps, science de la communication. TIme semble d'ailleurs que la définition donnée par Jean-Paul Metzger des trois pôles de la science de l'information contient une théorie de la communication (l-P. METZGER, dans V. COUZINET, G. REGIMBEAU, 2002). Mon expérience, comme celle de la plupart des chercheurs ici cités, est celle d'une impossibilité de penser une frontière entre sciences de l'information et sciences de la communication autrement que dans les termes, d'ailleurs estimables, d'une histoire professionnelle et institutionnelle. Cette position est sans doute largement tributaire du type d'objet sur lequel se focalisent les recherches. S'agissant de la question ici discutée du partage des savoirs dans l'espace public, les deux positions symétriques, qui conduiraient, soit à neutraliser la question épistémologique pour ramener toute production à un simple jeu relationnel (interactionnisme symbolique), soit à abstraire une forme ou un contenu informationnels d'un contexte interprétatif socialement défini et, plus largement, d'un geste de destination communicationnelle (organisation des connaissances), me semblent peu aptes à penser le problème ici considéré. 35 S. de CHEVEIGNE, 2000; M. MATHIEN, 1999.

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En somme, ce rapide parcours sur trente années de recherches nous invite à interroger la notion même de partage des savoirs: une notion dont la fausse évidence cache les ambiguïtés, tant scientifiques que politiques. En effet, au fil de cette histoire se tissent trois défmitions de la notion de partage des savoirs, que je nommerai logistique, militante et instituante :

.

. .

dans le motif logistique, la question du partage des savoirs se pose comme une réflexion sur les modalités de circulation des ressources, à partir de la notion de système d'information et du critère de l'accessibilité et de « l'interopérabilité ». Le verbe employé dans le titre anglais du colloque (sharing knowledge) exprime bien, me semble-t-il, cette figure du partage; le motif militant, celui que Roqueplo avait voulu soumettre au soupçon, fait du partage des savoirs une valeur politique et démocratique. La communication y intervient sous la figure du bien commun, le communis. Même si l'idéal positiviste d'un savoir émancipateur a montré ses limites, cette perspective reste structurante dans notre culture, il serait extrêmement coûteux de l'abandonner simplement36 ; mais il ne faut pas oublier la dimension instituante du partage des savoirs, celle qui entend partage comme séparation, tri, différence. Nos sociétés font en permanence le partage entre les savoirs, en légitimant certains, en disqualifiant d'autres, accordant aux uns et aux autres un statut et des régimes d'usage. Les processus de communication évoqués plus haut (dispositifs médiatiques, disciplines de discours, logiques économiques et sociales) jouent un rôle déterminant dans l'institution et la réactivation permanentes de ce partage.

On peut, pour mesurer les ambiguïtés dont la notion est porteuse, forcer ces trois définitions en choisissant des textes qui les présentent de façon emblématique. Pour la définition logistique, les auteurs contemporains sont particulièrement prolixes. J'emprunterai mon exemple à Derrick de Kerkhove, dans son Intelligence des réseaux :

« Alors que les technologies du passé sont des supports pour la mémoire ou l'entreposage (livres, bandes, disques, films, vidéos, photographies), les principales technologies des systèmes d'information d'aujourd'hui sont des aides au traitement: c'est-à-dire des supports pour l'intelligence. Cette évolution est le reflet d'une permutation beaucoup plus vaste de la culture qui passe d'une production basée sur la mémoire à une production basée sur l'intelligence.37 » En ce qui concerne le modèle militant du partage des savoirs, l'auteur de référence reste durablement Condorcet:
36

D. LECOURT, 1990. 37 D. DE KERCKHOVE,

1997, p. 24.

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« La nature a indissolublement uni les progrès des lumières et ceux de la liberté, de la vertu, des respects des droits naturels de I 'homme (...) inséparables dès l'instant où les lumières auront atteint un certain terme dans un grand nombre de nations à la fois et qu'elles auront pénétré la masse entière d'un grand peuple, dont la langue serait universellement répandue, dont les relations commerciales embrasseraient toute l'étendue du globe.38 » Quant au partage opéré par « l'archive» entre nos savoirs, c'est la question qui a sans cesse occupé Michel Foucault, pour qui les énoncés sont: « Des choses qui se transmettent et se conservent, qui ont une valeur, et qu'on cherche à s'approprier,. qu'on répète, qu'on reproduit et qu'on transforme,. auxquelles on ménage des circuits préétablis et auxquelles on donne un statut dans l'institution; des choses qu'on dédouble, non seulement par la copie ou la traduction, mais par l'exégèse, le commentaire et la prolifération interne du sens.39» Je n'ai pas loisir de traiter ici des relations entre ces trois définitions qui me semblent avoir partie liée depuis fort longtemps, ni surtout des modifications historiques de l'équilibre entre ces trois modèles. J'insiste seulement sur l'intérêt de les reconnaître et de les distinguer. Contre les approches purement logistiques de ce partage (celles qui consistent à «frapper d'alignement» les formes de savoir comme celles qui imposent l'exigence d'une circulation de tous les objets dans tous les espaces), je rappelle qu'il n'y a pas de partage des savoirs qui n'institue, explicitement ou non, un partage entre les savoirs. Par exemple, les programmes de knowledge management me semblent s'analyser essentiellement comme des façons d'instituer l'entreprise en instance de légitimation de certains savoirs que l'école n'a pas légitimés - et vice versa. 6. De nouveaux régimes du savoir?

La distance mesurée jusqu'ici, celle qui sépare la polémique engagée par Roqueplo contre le modèle vulgarisateur du champ contemporain d'analyse des formes et enjeux de la communication scientifique, conduit à s'interroger sur la permanence de l'objet d'analyse lui-même. Étudions-nous aujourd'hui ce que Roqueplo critiquait naguère? Avons-nous affaire au contraire à un régime de partage social des savoirs radicalement nouveau? On connaît la thèse de Dominique Wolton qui, ouvrant le numéro de Hermès consacré aux rapports entre sciences et médias, annonçait la faillite du modèle classique de la vulgarisation, plaçant face-à-face les savants et les profanes, au bénéfice d'un j eu à quatre rôles entre politique, science, communication et public 40. Cette formule attire notre
38

M. CONDORCET,

1804, p. 14-15.

39 40

M. FOUCAULT, L'Archéologie du savoir, 1969, p. 157. D. WOLTON, S. de CHEVEIGNE, 1997. - 24-

attention sur la redéfrnition en cours du processus de partage social des savoirs (aux trois sens évoqués plus haut). Pourtant, en proposant une antithèse stricte, elle tend à effacer la dimension de continuité dans notre culture des rapports entre savoirs et communication41. Il est périlleux d'annoncer un changement de paradigme, au sein d'un complexe de pratiques extrêmement diversifié. Si l'on prend le risque de préciser des changements en cours, on peut les rassembler autour de six grandes tendances. La poétique de la communication des savoirs tend à remonter de l'art des discours vers l'agencement des situations de communication: le travail des spécialistes se déplace ainsi de la rhétorique vers l'ingénierie des dispositifs, ce que traduit bien le passage des « écrivains scientifiques» aux spécialistes de la « médiation ». Sans se limiter à l'expression de leur propre point de vue, les acteurs de la communication et des médias interviennent de plus en plus sur les conditions d'expression d'autres acteurs. On peut dire en schématisant qu'un « écrivain scientifique» du XIXe siècle était le spécialiste d'un certain type de discours et qu'un médiateur du début du XXIe est le spécialiste de l'espace des discours possibles sur les savoirs et leurs enjeux sociaux. Ce phénomène nous place dans un régime de l'expérimentation incessante des formes communicationnelles, dont on peut donner deux exemples très différents, mais également significatifs. L'organisation des conférences de consensus et des diverses formes du débat public (orchestrant une rencontre des savoirs savants et des savoirs citoyens) vient doubler les formes classiques de relations entre médias et sciences. La supposée « téléréalité » est moins un enregistrement de la vie réelle que le lieu de théâtralisation et de confrontation d'une série de savoirs, légitimes et à légitimer, sur le développement de la personnalité, parmi lesquels certaines figures du savoir psychologique42. La question de la communication des savoirs occupe un espace politique et médiatique d'un tout autre ordre que celui qu'elle occupait au siècle de la révolution industrielle. Ceci, parce que l'imaginaire scientiste qui en cadrait le sens communicationnel a cessé de faire référence unanime. De ce fait, un ensemble d'acteurs nouveaux, extérieurs au circuit d'une médiation didactique, interviennent aujourd'hui dans le champ des questions de science, de compétence, de technique. C'est notamment le cas des acteurs qui participent d'une culture gestionnaire et de ceux qui s'autorisent d'une représentativité liée à leur statut d'usager, de victime, de militant associatif. Cette polyphonie amplifiée des discours sur la science engendre à la fois des effets de dissociation (des formes de communication plus diversifiées que celles de la vulgarisation classique) et des effets d'hybridation (un discours sur le savoir moins réservé à certains acteurs, à certains supports et à certaines formes d 'expression). Ces deux premiers phénomènes ont évidemment partie liée avec une modification profonde des logiques de communication sur les savoirs légitimes. Celle-ci se comprend en rapport avec la redistribution des pouvoirs respectifs des acteurs scientifiques, médiatiques, politiques, économiques et traduit un recul de l'évidence des logiques illuministes. La
41

Pour une discussion
D. MEHL, 2002.

plus complète de cette question,

cf Y. JEANNERET,

2000.

42

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