Melilla mosaïque culturelle

-

Livres
206 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Melilla, enclave espagnole au Maroc, constitue un "laboratoire" des relations interculturelles et sociolinguistiques qui existent entre berbères, juifs sépharades et Espagnols issus de la Péninsule. La thèse de ce livre, qui s'appuie sur un travail de terrain, est que les relations interculturelles à Melilla demeurent caractérisées par la domination politique, sociale et linguistique de la communauté catholique espagnole majoritaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de visites sur la page 10
EAN13 9782336352541
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

MELILLA Alicia Fernández García
MOSAÏQUE CULTURELLE
Expériences interculturelles et relations sociolinguistiques
d’une enclave espagnole
Melilla, ville autonome espagnole enclavée sur le sol marocain depuis MELILLA ele xv siècle, constitue un « laboratoire » des relations interculturelles
et sociolinguistiques qui existent entre berbères, juifs sépharades et
Espagnols issus de la Péninsule, et qui ont longtemps caractérisé
l’« Espagne des trois cultures ». MOSAÏQUE CULTURELLE
Ce livre, fruit d’un travail de terrain de plusieurs mois, se fonde sur
un riche matériel empirique, qui permet à l’auteur de fournir une étude
Expériences interculturelles et relations sociolinguistiques originale et novatrice. Il se base d’abord sur une analyse de contenu
de 411 articles de presse sur Melilla, ce qui permet de retracer de d’une enclave espagnole
manière synthétique et compréhensive les principaux débats sociaux
et politiques de l’enclave de 1986 à 2007. L’ouvrage s’appuie ensuite
sur 50 entretiens semi-directifs avec des personnels administratifs
et des citoyens ordinaires, de même que sur les réponses de 144
lycéens de cinq établissements scolaires de la ville à un questionnaire
sur leurs pratiques linguistiques.
La thèse de ce livre est qu’au-delà d’une rhétorique institutionnelle
soulignant l’égalité entre les communautés et l’ancrage d’un
multiculturalisme « historique », les relations interculturelles à Melilla
demeurent caractérisées par la domination politique, sociale et
linguistique de la communauté catholique espagnole majoritaire.
Plus spécifquement, dans le rapport aux langues, le livre montre la
reproduction d’une asymétrie linguistique au proft du castillan et au
détriment du tamazight, une langue pourtant centrale dans l’espace
privé, mais marginalisée dans l’espace public, scolaire, de même que
plus subtilement dans les échanges familiaux.
Alicia Fernández García est professeure d’espagnol, anthropologue
et chercheuse en civilisation hispanique contemporaine. Elle est
actuellement chargée de cours à l’université Paris-X Nanterre et
à l’université de Marne-la-Vallée. Elle a codirigée avec Mathieu
Petithomme l’ouvrage Les nationalismes dans l’Espagne contemporaine
(1975-20011). Compétition politique et identités nationales, Armand
Colin, Paris, 2012.
ISBN : 978-2-343-04008-0
21 €
Alicia Fernández García
MELILLA MOSAÏQUE CULTURELLE





MELILLA
MOSAÏQUE CULTURELLE


































Recherches et Documents – Espagne
Collection dirigée par D. Rolland et J. Chassin

La collection Recherches et Documents–Espagne publie des travaux de
recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de
documents.

Dernières parutions

Thierry GALLICE, Guérilla et contre-guérilla en Catalogne (1808-1813),
2012.
Elisabeth DELRUE, Voyages ou séjours d’écrivains espagnols en Europe au
tournant du siècle (1890-1910), 2012.
FRANÇOIS Marie, Eau et développement en Espagne, Politiques et discours,
2012.
GAUTHIER Michel, Federico García Lorca : le Romancero gitano, 2011.
BOTTIN Béatrice, José Martín Recuerda aux prises avec l’Histoire, 2011.
DELAUNAY Jean-Marc, Méfiance cordiale, Les relations économiques
francoeespagnoles de la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale, 2010.
DELAUNAYdiale, Les relations coloniales
francoee la fin du XIXerre mondiale, 2010.
DELAUNAY Jean-Marc, Méfiance cordiale, Les relations métropolitaines
efranco-espagnoles de la fin du XIX siècle à la Première Guerre mondiale,
2010.
ANTÓN Carmen, Chemin faisant. Espagne, guerre civile et guerre, 2009.
MÉKOUAR-HERTZBERG Nadia (sous la dir.), Nouvelles figures maternelles
dans la littérature espagnole contemporaine. Les « mères empêchées », 2009.
MARQUÉS POSTY Pierre, Espagne 1936. Correspondants de guerre, 2008.
PEYRAGA Pascale (textes réunis et présentés par), Le caprice et l’Espagne,
2007.
ALVAREZ Sandra, Tauromachie et flamenco : polémiques et clichés. Espagne
e eXIX – XX , 2007.
MONER M. et PÉRÈS C. (textes réunis et présentés par), Savoirs, pouvoirs et
apprentissages dans la littérature de jeunesse en langue espagnol. Infantina,
2007.
COSTA PASCAL Anne-Gaëlle, María de Zayas, une écriture féminine dans
l’Espagne du Siècle d’Or, 2007.
GALÁN Ilia, Naissance de la philosophie espagnole. Sem Tob et la philosophie
ehispano-hébraïque du XIV siècle, 2007.
MARIN Manuel, Clientélisme et domination politique en Espagne. Catalogne,
efin du XIX siècle, 2006.
SOMMIER Béatrice, Aimer en Andalousie du franquisme à nos jours. Une
ethnologie des relations hommes/femmes, 2006. Alicia Fernández García







MELILLA
MOSAÏQUE CULTURELLE

Expériences interculturelles et
relations sociolinguistiques
d’une enclave espagnole

























Du même auteur



Alicia Fernández García et Mathieu Petithomme (dir.), Les nationalismes dans
l’Espagne contemporaine 1975-2011. Compétition politique et identités
nationales, Paris, Armand Colin, collection « Recherches », 2012, 504 p.





























© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04008-0
EAN : 9782343040080


A la lumbre de los ecos de la sabana en desahucio
Miran hacia atrás sus gentes que soñaron vidas de comercios mediterráneos y
sus tahúres
y buscavidas de ágoras intensos
y zocos engalanados de logos griego.

Melilla atrapada de fronteras,
gravitan sus gaviotas
un azul lejano,
brindan sus gentes con cordero
y aterciopelas el aire de isla maldita y reducto condenado.

De callejeos insomnes se arma el armazón
de aire del poeta,
Alhambras transportadas de efluvios especiados
por mar y por cumbres de noche guiada,
como tu instinto infalible de luna maniatada,
al sur de todas las desdichas.

Gabi, poète de Melilla


























REMERCIEMENTS



L’écriture de ce livre a compté sur le soutien de nombreuses personnes
qui ont permis sa conception, sa réalisation et sa mise en œuvre. Même s’il
est impossible de toutes les nommer, je souhaite d’abord vivement remercier
Marie-Aline Barrachina, aujourd’hui regrettée, qui m’a donné l’opportunité
d’accomplir mes objectifs et de m’initier au monde de la recherche et de
l’enseignement supérieur.
De même, j’ai une grande pensée pour la famille Petithomme et ses
nombreux membres, pour avoir toujours fait en sorte que je me sente comme
chez moi. Je voudrais aussi transmettre un grand merci à l’ensemble des
collègues rencontré(e)s dans les différents lieux au sein desquels cette
recherche m’a amenée, ainsi qu’aux habitants de Melilla, à qui je voudrais
rendre hommage. Je me rends compte que sans leurs commentaires et leurs
réflexions, cet ouvrage n’aurait jamais été possible.
Je ne peux bien sûr pas achever ces lignes de remerciements sans
manifester toute ma reconnaissance à Nacho, pour avoir tant de foi dans le
travail, pour avoir su développer en moi la passion pour ce métier, et pour
toujours croire en l’avenir. Merci de tout mon cœur.





















7


























INTRODUCTION

MELILLA, UN PUZZLE SOCIOLINGUISTIQUE



2Melilla est une ville espagnole de 20 km et d’environ 72 000 habitants
dont la principale originalité est d’être située sur le continent africain, plus
précisément sur la côte nord-est du Rif oriental du Maroc, sur la mer
Méditerranée, et à moins de quinze kilomètres de la ville marocaine de
Nador. Depuis l’Empire romain, cette région a subi de nombreuses
conquêtes, de même que l’établissement d’une dizaine de dynasties
musulmanes issues du Royaume marocain. Néanmoins, en 1497, la ville fut
prise militairement par les Espagnols qui feront de cet espace politique et
social une base arrière de leur expansion coloniale en Afrique, ce qui leur
permettra par exemple de prendre plus tard possession du Rio de Oro
(l’actuel Sahara Occidental). Néanmoins, les handicaps de la couronne
espagnole dans sa tentative d’« expansion vers la Méditerranée » et de
« guerre sainte contre l’Islam » se sont répercutés sur cette place espagnole
en Afrique, réduisant sa possession pendant plus de quatre siècles à celle
d’une « enclave-caserne pour condamnés ».
eC’est au milieu d’un XX siècle rythmé par les entreprises coloniales que
cette place africaine retrouva son rôle, en devenant un espace physique
privilégié mais aussi un espace démographique diversifié. Les derniers
événements de l’histoire de cette ville, tels que les revendications
souveraines successives du Maroc, l’établissement d’une population non
péninsulaire et les vagues migratoires des jeunes subsahariens et
maghrébins, défient la chronique médiatique, révélant au grand jour une ville
qui est toujours restée dans l’ombre.
De plus, en tant que porte d’entrée potentielle vers l’Europe, la situation
transfrontalière de Melilla a connu de profondes mutations ces dernières
années, notamment avec la construction d’un mur de séparation. Cependant,
cette attention récente contraste avec le peu de connaissances et de
recherches empiriques, non seulement en Espagne mais aussi en Europe, sur
les spécificités des situations interculturelles qui s’y produisent.
Cette ville autonome « enclavée » présente pourtant des caractéristiques
insolites et originales susceptibles de fournir de nouvelles pistes de réflexion
empiriques sur les spécificités de la culture et de la civilisation espagnole.
Melilla apparaît en effet comme un « laboratoire » d’étude susceptible de
contribuer au développement des connaissances tant sur les processus
interculturels, les mouvements de circulation des populations, que sur les

9


situations sociolinguistiques. Suivant cet intérêt que la ville-enclave
manifeste, cet ouvrage se propose d’aborder plus précisément sa
composition en tant qu’espace multiculturel propre. Ainsi, nous tenterons de
développer une approche fine des dynamiques socio-historiques d’une part,
et des relations interculturelles d’autre part, afin de repenser, à partir de ses
propres marges, cette Espagne qui se conjugue au pluriel, et ce, à partir de
l’objet d’analyse que constitue l’hétérogénéité de la ville espagnole de
Melilla.
Cet ouvrage se structure en six chapitres complémentaires, qui permettent
d’évoluer dans l’étude des différents niveaux d’analyse de la dynamique des
relations interculturelles et sociolinguistiques à Melilla. Tout d’abord, le
premier chapitre présente le cadre général de l’analyse. Il pose les questions
de recherche et les principales hypothèses qui guident ce livre, tout en
définissant les notions théoriques qui constituent le socle de l’étude. Il
présente enfin la perspective méthodologique et l’enquête de terrain qui a été
menée.
En mettant l’accent sur le cas de Melilla, le second chapitre développe
une approche fine des dynamiques socio-historiques et des relations
interculturelles afin de repenser une Espagne se conjuguant au pluriel. Le
troisième chapitre propose quant à lui une trajectoire ciblée sur les
évolutions politiques, sociales et culturelles de Melilla transcrites dans la
presse au cours des dernières années. Cette fine analyse sociohistorique, à
partir d’archives de presse, fournit des informations pertinentes sur les
principales thématiques mises en avant dans le traitement médiatique de la
ville de Melilla, de même que sur les événements politiques, sociaux et
culturels marquants de ces dernières années.
Par la suite, le quatrième chapitre s’intéresse aux programmes officiels
établis par le Ministère espagnol de l’Éducation et de la Science (MEC), qui
est chargé de la compétence éducative à Melilla. Ces programmes sont
destinés à la régulation et à l’amélioration de l’éducation dans les centres
scolaires de la ville. L’étude de ces plans d’action permet, par le biais d’une
compréhension de leurs évolutions, de mieux comprendre le positionnement
officiel du gouvernement espagnol sur la question de la gestion de la
pluralité éducative à Melilla, tant sur le plan linguistique que culturel.
Dans une perspective complémentaire, en se fondant sur des entretiens
semi-directifs avec des citoyens ordinaires, le cinquième chapitre propose
une perspective ethnographique afin de mieux préciser la nature de l’éventail
socioculturel de la ville ainsi que les principales dynamiques des relations
interculturelles. L’étude se fonde sur la technique de l’observation
participante développée durant notre terrain d’enquête pendant trois mois,
ainsi que sur les entretiens réalisés. Cela nous permet d'ouvrir des pistes de

10


réflexion supplémentaires autour du paysage multiculturel et de la
cohabitation interculturelle caractérisant la ville de Melilla.
Enfin, le dernier chapitre est consacré aux comportements et aux attitudes
linguistiques des jeunes élèves de Melilla vis-à-vis de la langue tamazight et
de l’espagnol. Il présente, analyse et évalue de manière critique les données
et les résultats obtenus dans le cadre d’une enquête par questionnaires menée
dans cinq lycées de la ville. La conclusion de l’ouvrage permet enfin de bien
mettre en avant les principaux apports de ce dernier. Elle dresse le bilan de
cette étude où la recherche empirique et l’expérience pratique ont contribué à
magnifier l’intérêt pour cette ville-enclave espagnole sur le territoire
africain.





11






CHAPITRE I

CONCEPTUALISER LES RELATIONS INTERCULTURELLES
À MELILLA



Cet ouvrage porte sur les relations interculturelles au sein de la ville
espagnole de Melilla, et plus particulièrement sur celles qui existent entre les
deux communautés principales de la ville. Ce sujet paraît important et
socialement pertinent en raison de trois dimensions centrales : celle du lieu
choisi, de la perspective sélectionnée et du questionnement des attitudes et
des comportements linguistiques. D’abord, en termes de lieu : il s’agit d’une
ville espagnole située en territoire marocain. La ville en tant que porte
d’entrée et de passage entre les deux continents est accoutumée aux
dynamiques transfrontalières. De plus, l’histoire de la ville, sa conquête et sa
difficile subsistance, les spécificités de l’établissement de sa population, la
singularité de sa situation géographique en tant que ville espagnole enclavée
sur le sol africain, renforcent l’intérêt porté à l’étude de Melilla.
Le sujet de cet ouvrage est aussi novateur en raison de sa perspective car,
bien qu’elle ait été redécouverte par les historiens et les chroniqueurs, la
référence à la ville en tant que lieu potentiel de recherche sur
l’interculturalité reste assez faible. La ville autonome de Melilla, ville
espagnole ceinturée par les frontières du Maroc, présente pourtant des
caractéristiques insolites et originales susceptibles de fournir de nouveaux
éléments empiriques pouvant contribuer à l’étude des processus
interculturels et des situations sociolinguistiques.
Finalement, choisir d’appréhender dans leur complexité les attitudes et
les comportements linguistiques de jeunes élèves vis-à-vis de la langue
espagnole officielle, et de la langue berbère parlée officieusement par la
communauté berbère, permet de mieux analyser une cohabitation
linguistique inégale. Si le tamazight est la langue maternelle de la
communauté berbère, il semble néanmoins qu’elle ne soit pas très valorisée.
En tant que langue minoritaire largement répandue, son influence est
toujours sous-estimée. Notre objectif sera d’évaluer le degré d’intérêt porté
par les élèves à ces deux langues, l’espagnol et le tamazight.

1. Présentation de la perspective de recherche

La mise en place et l’élaboration de ce projet de recherche s’appuient sur
deux méthodes de travail qui alternent de façon complémentaire entre des

13


données quantitatives et qualitatives grâce à l’analyse de la presse et des
documents officiels et des données empiriques recueillies par la passation de
questionnaires auprès de jeunes élèves lors d’un travail sur le terrain. Ainsi,
notre premier niveau d’analyse consiste à analyser des articles de presse
issus d’hebdomadaires nationaux et locaux, afin de mieux cerner la manière
dont les dynamiques sociopolitiques de la ville de Melilla sont appréhendées
et traitées dans l’espace public espagnol. Il s’agit ensuite de voir comment
les spécificités linguistiques de la ville sont considérées (ou non) et quelles
réponses leur sont apportées dans les programmes éducatifs du Ministère
espagnol de l’Éducation et des Sciences.
Le deuxième niveau d’analyse de cet ouvrage rapporte les principaux
résultats d’un travail de terrain qui a permis d’organiser des passations de
questionnaires auprès de jeunes élèves de la ville de Melilla. Les élèves
ciblés sont inscrits en classe de lycée, dans le deuxième degré
d’enseignement secondaire obligatoire, plus connu par le sigle ESO en
espagnol, de même que dans le cursus du Baccalauréat. La sélection de ces
classes pour réaliser les questionnaires a été finement pensée, et répond tout
d’abord à la nécessité de connaître le niveau de consolidation et de maîtrise
de ces deux langues, l’espagnol et le tamazight, et de découvrir les attitudes
et les comportements sociolinguistiques que ces élèves présentent à leur
égard. Cette porte d’entrée constitue notre stratégie pour envisager la nature
des situations sociolinguistiques à Melilla.
De plus, le choix de ces deux classes, celle du deuxième cycle
d’enseignement obligatoire et celle du Baccalauréat, se justifie par les
contenus fixés et par les programmes abordés au cours de ces deux années.
Des contenus qui semblent pertinents pour renforcer tout d’abord
l’apprentissage des langues étrangères, pour développer le goût pour les aires
culturelles et finalement, pour valoriser les langues en tant que moyens de
communication et outils de richesse culturelle. Par ailleurs, l’âge de ces
élèves correspond bien à la nature des questions posées dans le questionnaire
et aux résultats escomptés à l’issue de celui-ci.

2. Relations interculturelles et contexte linguistique : un état de la
question

Les relations interculturelles
De nombreux travaux théoriques et empiriques existent sur la pluralité et
la diversité culturelle en Espagne, surtout après deux événements
importants : le premier se situe en 1978 et coïncide avec la promulgation de

14


la Constitution qui garantit la consolidation et le respect de la diversité
1culturelle . Le deuxième événement qui suscite l’intérêt se situe au moment
de l’arrivée des premières vagues migratoires internationales des années
1980, et plus concrètement au cours des années 1990. Un mouvement
migratoire vers l’Espagne qui entraîne une croissance accélérée et une
diversification des pays d’origine. Cette dynamique marque le virage du
mouvement migratoire en Espagne, car en quelques années, le pays a évolué
2du statut d’un territoire d’émigration à celui d’un pays d’immigration .
Les théories des relations interculturelles se sont principalement
intéressées à la mesure de cette pluralité et ont travaillé à mieux comprendre
3ces cultures . Ainsi, en Espagne en général et à Melilla en particulier, nous
trouvons trois strates de multiculturalité :
1) La minorité régionale à l’intérieur de l’État, « melillense » à Melilla,
comme l’« extremeño » en Estrémadure, « andaluz » en Andalousie, ou
« catalán » en Catalogne, etc.
2) Les immigrés de différentes origines (Marocains, Algériens, Chinois,
Latino-américains principalement).
3) Les minorités ethniques bien identifiées que sont les gitans (les
informations recueillies sur la ville nous indiquent qu’il existe à Melilla
une petite communauté gitane) et les Berbères. Il y a une partie de la
communauté berbérophone qui interagit au sein de la ville et qui cohabite
avec les Espagnols d’origine péninsulaire. En revanche, une importante
fraction de cette population, qui habite aux alentours de la ville, ne
semble pas jouir de ces dynamiques interculturelles. En dépit de ces
différences, les études réalisées mettent l’accent sur la cohabitation
pacifique qui règne à Melilla, sur la spécificité d’une « ville de
4cultures » .

La problématique des relations interculturelles se situe principalement à
la jonction de plusieurs notions, car nombreuses sont les questions suscitées
par l’évolution de ce concept et par ses enjeux. Comment doivent évoluer les

1 BONET, Lluís « La politique culturelle en Espagne : évolution et enjeux », Pôle Sud. Revue
de science politique de l’Europe méridionale, nº10, mai 1999, p. 58-74.
2
Voir l’article de LOPEZ TRIGAL, Lorenzo « La desigual distribución de la inmigración en
España. Una exploración de las regiones interiores y atlánticas peninsulares », V Congreso
sobre la Inmigración en España, Valencia, 2007.
3 Voir POLO FERNANDEZ, Pere « La inmigración, una situación sin resolver », Actas del
seminario: Educación, diversidad cultural y ciudadanía, 2005, p.23-36.
4 Pour une connaissance plus précise sur la dynamique des contacts linguistiques au sein des
villes, voir CALVET, Louis-Jean, Les voix de la ville. Introduction à la sociolinguistique
urbaine, Paris, Payot, 1994.

15


relations interculturelles ? Dans une société de composition multiculturelle,
quelles sont les politiques d’insertion à suivre pour garantir l’avenir pluriel
de cette société ? Quelle est l’option normative la plus adéquate à adopter au
sein du débat sur la différence ? Ainsi, la confrontation entre le discours
« intégrationniste » d’une part, et les discours « assimilationnistes » et
« interculturalistes » d’autre part, constitue un enjeu important.
Le concept de « multi-culturalité », issu des travaux anglo-saxons, a
d’ailleurs été mis en question par des chercheurs globalement issus du
monde latin. En effet, ce concept est interprété comme la description d’un
contexte se caractérisant par l’existence de sociétés culturellement et
linguistiquement diversifiées, sans pour autant impliquer une dialectique
d’interconnaissance parmi les sujets différenciés. Autrement dit, la «
multiculturalité » fait souvent référence à une situation de cohabitation des
populations, sans qu’il y ait pour autant d’interactions plus profondes,
audelà des relations exigées et/ou demandées par le contexte du milieu urbain.
Le concept d’« inter-culturalité » est plus lié à la question de l’intégration
entre les groupes. D’un point de vue terminologique, c’est donc avant tout le
concept d’interculturalité qui a cristallisé les débats et les travaux sur la
culture, l’immigration et l’éducation, notamment autour des questions
relatives à la nécessité ou non de favoriser une telle interculturalité, et des
1conséquences sociales de la promotion de dynamiques interculturelles . Le
dilemme majeur est lié au degré souhaitable ou nécessaire d’interaction entre
les groupes sociaux puisque, dans une Espagne plurielle et marquée par
l’asymétrie régionale, un degré trop avancé d’interaction peut menacer les
2spécificités originelles de la « nation » espagnole . Mais parallèlement, la
conservation de la pluralité doit aussi devenir la règle, la multiculturalité
étant une caractéristique inhérente des sociétés contemporaines.


1 BENICHOU, Meidad, Le Multiculturalisme, Paris, Bréal, 2006 et DIETZ, Gunther,
Multiculturalismo, interculturalidad y educación: una aproximación antropológica,
Universidad de Granada, Granada, 2003.
2 Pour plus de précisions sur les nationalismes en Espagne aujourd’hui, voir Alicia
FERNANDEZ GARCA et Mathieu PETITHOMME (dir.), Les nationalismes dans
l’Espagne contemporaine (1975-2011). Compétition politique et identités nationales, Paris
Armand Colin, 2012.

16


Éducation et appartenance dans un contexte multiculturel
Il est important de souligner le poids de l’école dans un contexte
multiculturel. L’école a toujours été révélatrice de la diversité existant dans
un lieu, puisqu’elle recueille dans ses murs des enfants de différents âges,
avec leurs caractéristiques individuelles, appartenant à différentes couches
sociales, et aussi, provenant de différentes minorités. C’est précisément en
raison de la présence croissante de ces élèves venus d’ailleurs, appartenant
aux minorités linguistiques et culturelles, que l’école a entamé toute une
réflexion motivée par la nécessité de donner à tous une réponse éducative
pour mieux garantir leurs apprentissages et leur fournir les moyens
1nécessaires à leur intégration et à leurs contributions à la société .
De même, les organismes officiels chargés de l’éducation ont mis en
place plusieurs programmes afin de traiter cette diversité, en leur présentant
différentes options éducatives telles que « l’éducation pluriculturelle »,
2« l’éducation transversale » ou encore « l’éducation interculturelle » . Toutes
ces mesures ont débouché sur la nécessité reconnue de promouvoir le
principe égalitaire de l’accès de tous les élèves aux mêmes opportunités, afin
de réduire les inégalités sociales. L’Espagne démocratique et plurielle doit
ainsi aujourd’hui valoriser la diversité des origines des élèves, l’éducation
nationale, dans certaines régions dotées de minorités importantes, devenant
3ainsi à certains égards une éducation interculturelle .

Les attitudes et les comportements sociolinguistiques des élèves vis-à-vis de
la langue berbère et de la langue espagnole
Dans les écoles de Melilla, la présence d’élèves de langue maternelle
différente de l’espagnol est une réalité bien connue. Cette langue qui
cohabite avec l’espagnol est une langue parlée par l’ensemble de la
4communauté d’origine berbère . Ainsi, l’éventail linguistique de Melilla est
caractérisé par la cohabitation des deux langues, l’une officielle, l’espagnol
(castillan) et l’autre, le tamazigh, une langue qualifiée de « langue

1 VACAS MORAGA, Felipe « Inmigración y educación », Actas del seminario: Educación,
diversidad cultural y ciudadanía, 2005, p. 184-209.
2 ARROYO GONZALEZ, Rosario, Encuentro de culturas en el sistema educativo de Melilla,
Ensayos melillenses, Melilla, 1997, p. 13.
3
MORENO CABRERA, Juan Carlos « L’évolution du nationalisme linguistique espagnol
depuis la transition démocratique (1975-2010) », in Alicia FERNANDEZ GARCIA et
Mathieu PETITHOMME (dir.), op. cit., 2012, p. 313-333.
4 Pour des précisions sur la langue et le peuple berbère, Cf. GHARSA, Clothilde, « Amazigh
et dialectique du même et de l’autre », AWAL, Cahiers d’études berbères, nº 25, 2002,
p. 10-23 et BOUDRIBILA, Mohamed, « Toponymes et habitants anciens de l’Afrique du
nord : origines et problématiques », AWAL, Cahiers d’études berbères, nº 32, 2005, p.
3155.

17


minoritaire », ce qui lui confère un statut d’infériorité qui conditionne les
comportements et les attitudes des tamazighophones, conduisant à
1marginaliser et à minimiser l’usage de cette langue .
C’est autour de cette dimension de cohabitation linguistique inégalitaire
que se centre notre étude, car les langues en tant qu’instruments de pouvoir
vont se voir privilégiées ou au contraire reléguées par les acteurs politiques
du moment. Cette focalisation sur la dimension de cohabitation suit l’objectif
prioritaire de discerner les comportements et les attitudes linguistiques
2manifestés à l’égard de ces deux langues parlées à Melilla . Les travaux
réalisés par des auteurs tels qu’Ahmed Boukous et De Ruiter, travaux
centrés sur l’état de la langue tamazight, nous ont servi de base pour dresser
3une première approche de la situation linguistique à Melilla .

3. Cadre d’analyse et hypothèses de recherche

Si l’on part de l’idée que Melilla est une mosaïque socioculturelle où
cohabite l’héritage d’une ville tiraillée, toujours à mi-chemin entre le Maroc
et la péninsule ibérique, et où il existe plusieurs clivages, autant culturels et
ethniques que religieux et linguistiques, il s’avère donc pertinent de répondre
à deux questions de recherche dans le cadre de cet ouvrage :
1) Quel est l’état des relations entre les deux grandes communautés
qui cohabitent historiquement à Melilla ?
2) Quels sont les attitudes et les comportements linguistiques des
élèves envers la langue espagnole et la langue berbère ?

Ces interrogations constituent les deux principales questions de notre
étude, mais elles nous amènent à d’autres questionnements
complémentaires : comment ces attitudes se forgent-elles ? Quels sont les
facteurs qui pèsent sur le choix préférentiel d’une langue ou de l’autre ?
Comment ces attitudes et ces comportements vont-ils influencer les relations
entre les deux communautés ? Existe-t-il à Melilla une cohabitation
pacifique susceptible de faire de la ville un exemple de cohabitation
interculturelle ? L’urbanisme dans les nouveaux quartiers favorise-t-il le

1
BOUKOUS, Ahmed « Marché linguistique et violence symbolique : le cas de l’amazigh »,
AWAL, Cahiers d’études berbères, nº 27-28, 2000, p. 209-218.
2 MESA FRANCO, María-Carmen, Educación y situaciones bilingües en contextos
interculturales: Melilla, CINSA, Granada, 1996.
3 DE RUITER, Jan, « Le profil sociolinguistique des élèves arabophones et berbèrophones
dans l’enseignement primaire au Maroc », AWAL Cahier d’études berbères, nº 19, 1999,
p. 33-43.


18


brassage culturel ou bien provoque-t-il au contraire une sorte de
« ghettoïsation » ? Existe-t-il à Melilla une véritable aspiration à garantir les
contacts interculturels et permettre la survie de cette diversité, ou au
contraire, la ville incite-t-elle à un processus d’assimilation qui éradique
toute possibilité de survie culturelle ?
Afin de pouvoir aborder ces différentes questions tout en s’inspirant de la
littérature en vigueur sur les relations interculturelles à Melilla, et en se
basant sur une approche empirique de l’interculturalité dans cette ville, il est
possible d’esquisser trois hypothèses de travail. Notre première hypothèse
est le sentiment, fondé sur notre expérience prolongée du terrain, qu’il est
nécessaire de remettre en cause l’idée amplement répandue selon laquelle la
cohabitation pacifique entre communautés caractériserait le rythme de la vie
quotidienne à Melilla. Nous pensons en effet que le « vivre ensemble »,
souvent idéalisé et mis en avant par les discours officiels, masque en réalité
des rapports sociaux de pouvoir et une rivalité latente entre la communauté
d’origine berbère et celle d’origine péninsulaire.
Notre seconde hypothèse de travail est qu’il semble exister un paradoxe à
Melilla dans la conception de la diversité culturelle de la population locale.
Loin d’être synonyme d’interpénétration sociale et familiale des
communautés, la diversité culturelle semble en effet être vécue dans la ville
comme la simple existence d’une variété de cultures, même si parallèlement,
le ségrégationnisme communautaire est largement accepté de part et d’autre.
Enfin, notre dernière hypothèse avance que, même si la plupart des
jeunes à Melilla sont élevés dans des environnements familiaux au sein
desquels la langue tamazight est comprise et parlée, constituant donc
potentiellement une langue maternelle, ils manifestent au fur et à mesure de
leur scolarité un désintérêt croissant envers l’usage de cette langue. Ce
processus semble à la fois illustrer leur intégration linguistique (plus ou
moins forcée ou inconsciente) à la communauté castillane dominante, mais
aussi et surtout, le caractère inégalitaire et dominé du tamazight dans la
dynamique des échanges linguistiques, de même que la difficulté à maintenir
et à promouvoir une identité linguistique biculturelle.

4. Situations sociolinguistiques, assimilation, ségrégation : de quoi
parlet-on ?

À travers l’étude des relations interculturelles dans la ville de Melilla,
notre travail rend compte des difficultés d’une ville enclavée sur le continent
africain, dont la vie est rythmée par la nécessaire présence de l’État, mais
aussi par l’évolution démographique et par ses clandestins, ainsi que par son
commerce de marchandises. Le bagage terminologique utilisé au cours de

19