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Mon Afrique

De
339 pages
Traumatisée successivement par des phénomènes aussi massifs que la traite transatlantique, la colonisation et la décolonisation, et qui se sont muées en crise fondamentale multisectorielle, l'Afrique est depuis plusieurs siècles et particulièrement en ce début du 21e siècle un continent désemparé. Aussi l'auteur pose et propose-t-elle sur cette Afrique malade un diagnostic fait de regards anthropopsychanalytiques pour l'inviter à déposer son lourd fardeau afin d'ouvrir de nouveaux horizons.
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Mon Afrique

COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa
En ce début du XXIe siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui. L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Dernières parutions
Berthe LOLO, Que faire de l'inconscient ou à quoi sert le rêve ? Fascicule 2, 2010. Berthe LOLO, Concepts de base en psychopathologie. Fascicule 1, 2010. Serge TCHAHA (sous la direction de), Nous faisons le rêve que l'Afrique de 2060 sera..., 2010. Sèèd ZEHE, Gbagbologie, Livre I : de la vision à la présidence, 2010. Sylvain TSHIKOJI MBUMBA, L'humanité et le devoir d'humanité, 2010. Sissa LE BERNARD, Le philosophe africain et le transfert des sciences et de la technologie en Afrique, 2010. René TOKO NGALANI, Propos sur l'État-nation, 2010. Pius ONDOUA, Développement technoscientifique. Défis actuels et perspectives, 2010. René TOKO NGALANI, Mondialisation ou impérialisme à grande échelle ?, 2010. Roger MONDOUE, « Nouveaux philosophes » et antimarxisme. Autour de Marx est mort de Jean-Marie Benoist, 2009. Antoine NGUIDJOL, Histoire des idées politiques. De Platon à Rousseau, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. Avenirs pluriels, Tome III, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’irrationnelle rationalité, Tome II, 2009. Pius ONDOUA, Existences et Valeurs. L’urgence de la philosophie, Tome I, 2009. Pius ONDOUA, Technoscience et Humanisme, 2009.

Berthe LOLO

Mon Afrique
Regards anthropopsychanalytiques

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12897-2 EAN : 9782296128972

A mes fils Jacques Rodolphe Woungly Lolo, William Bengondo Lolo, pour avoir supporté une mère si atypique… A mes proches, à ma famille, à mes amis, à mes malades et à leurs familles, A tous ceux qui un jour ont croisé ma route, pour tous les enseignements que leur rencontre m’a fait découvrir …

NOTE DE L’AUTEUR

Mon Afrique1, Regards anthropopsychanalytiques sur l’Afrique, est un clin d’œil en forme d’hommage à David Diop.

Ôte-toi de là ma mère, je pense à toi !2

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Voir le poème « Afrique, mon Afrique » de David Diop, reproduit ci-dessous, extrait de : Coups de Pilon, Présence Africaine, Paris, 1956. 2 Voir le poème « Femme noire, femme africaine, ô toi ma mère je pense à toi ! » de Camara Laye, reproduit ci-dessous, extrait de : L’Enfant noir, Paris, Plon, 1953.

SOMMAIRE
Évocation : « Mon Afrique, femme noire » ......................................................... 9 Introduction : « La Fiancée des livres » ............................................................. 15 Première Partie Regards cliniques ..................................................................... 43 1.1. Regards sur la sorcellerie ...................................................................... 47 1.2. La dyade mère/enfant ou la prise en charge de l’enfant africain........... 55 1.3. « Fais-moi un enfant, je vais t’épouser. » : La place de l’enfant dans le discours du Camerounais .............................................................................. 67 1.4. Point de vue sur la délinquance juvénile : Qui sont nos enfants de la rue ?............................................................................................................... 75 1.5. Le secret médical en matière de SIDA.................................................... 81 1.6. Histoire-raconte : Le crâne qui parle..................................................... 85 1.7. La souffrance d’Icare ............................................................................. 91 1.8. Brève rencontre avec la mort. Contribution à l’étude du deuil .............. 99 1.9. La maladie comme perte de l’identité chez l’Africain .......................... 109 1.10. Ma fille m’a traînée devant le tribunal ............................................... 125 1.11. Atypicité et culture .............................................................................. 131 Deuxième Partie Investigations théoriques Vers une systématique des positions subjectives........................................................................................................ 145 2.1. Du village en ville, ou la psychopathologie de la vie quotidienne au Cameroun .................................................................................................... 147 2.2. Quelques approches ethno-psychopathologiques sur la responsabilité pénale dans l’affaire de Faaité.................................................................... 159 2.3. Sorcellerie et psychanalyse .................................................................. 171 2.4. Les droits de l’enfant en Afrique subsaharienne .................................. 183 2.5. Soins aux migrants. Ou comment soigner les migrants ?..................... 193 2.6. Les namakala à l’origine des griots ..................................................... 203

2.7. Des mondes de femmes. Pourquoi la polygamie ? Une approche ethnologique au Cameroun ......................................................................... 215 2.8. L’oncle maternel et les autres pères ..................................................... 225 2.9. Sorcellerie, une autre religion .............................................................. 237 2.10. Frères de lait, frères de sang. Eléments de réflexion pour comprendre les guerres fratricides et éclairer l’agressivité barbare .............................. 249 2.11. Anthropopsychanalyse ou l’ethnologie du sujet ................................. 267 2.12. Syncrétisme médical en Afrique subsaharienne. Existe-t-il une alternative ? ................................................................................................. 301 Conclusion ....................................................................................................... 313 Lettre du Cameroun. La problématique du savoir importé ......................... 313 Anthropologie des positions subjectives dans la pulsion de croître : sujet de la dette, sujet castré, sujet dans la culture et dans la société ...................... 318 Le problème du diagnostic et du pathologique ........................................... 319 En guise de dernier mot : la systématique des positions subjectives .......... 327 Bibliographie ................................................................................................... 329

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Évocation : « Mon Afrique, femme noire »
« Afrique, mon Afrique, Afrique des fiers guerriers de la savane ancestrale, Afrique que chante ma grand-mère… » Ce poème de David Diop, je l’ai appris à l’école primaire, je l’ai chanté, je l’ai aimé et j’ai pleuré mon Afrique. Mais qu’ai-je pleuré ? Est-ce vraiment l’Afrique… ou bien, comme les pleureuses professionnelles d’Afrique, exprimais-je une autre douleur, mon spleen et mon mal d’être ? Par le biais de la psychanalyse, j’ai en effet compris le fameux adage : « Il n’y a rien, c’est l’homme qui a peur1 ! » Ce n’était pas l’Afrique qui allait mal, c’était moi qui allait mal, qui avait mal à mon Afrique. Après l’avoir compris, j’ai pu la regarder telle qu’elle était et, alors seulement, je me suis réconciliée et avec elle et avec ma mère. Ma mère… que vient-elle faire là ? « Femme noire, femme africaine, Ô toi ma mère, je pense à toi ! » Ce poème de Camara Laye aussi, je l’ai appris toute jeune. Je le chantais également. L’Afrique est souvent décrite comme organisation communautaire, et une mère d’enfant y occupe une grande place. C’est une mère présente, qui couve, qui gère tout, surtout en ces périodes de crise économique. Elle veille sur tout ! Les paroles de la mère nous suivent partout !

C’est au Président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, « Le Vieux Sage », que l’on attribue cet adage qui souligne qu’en général l’objet de nos frayeurs n’est pas dangereux en lui-même. Ce sont nos ressentis, nos affects, nos pensées qui projettent en lui notre malaise interne !

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Exilée, non pas politique mais plutôt sociale et familiale que je suis, l’Afrique me répugnait avec son cortège de tares : fainéantise, sorcellerie, promiscuité, tribalisme, magouille, corruption. Je la vomissais, mon Afrique ! « Afrique, mon Afrique ! » Mal à l’Afrique, mal dans ma peau d’Africaine, je suis allée cracher mon venin chez un psychanalyste1 qui n’avait jamais mis les pieds en Afrique noire ! Un psy… mais pourquoi un psy ? J’avais lu L’Île aux fous d’André Soubiran à l’âge de quatorze ans et, dès lors, j’avais été séduite par la psychanalyse ! Les guérisseurs ayant pignon sur rue ne comprenaient pas mon mal d’être et ma révolte. Or, en psychanalyse, j’ai redécouvert ma mère. J’ai redécouvert la magie noire de la sorcellerie et je me suis réconciliée avec l’Afrique ! « Ô toi, ma mère, je pense à toi ! » Non, je dirai plutôt : « Ôte-toi de là, ma mère, je pense à toi ! Quitte cette place idéalisée pour que je puisse mieux te voir ! » J’ai redécouvert mon Afrique telle qu’elle est mais j’ai aussi redécouvert les autres : l’Occident, le Nord. J’ai retrouvé tout simplement l’autre ! Cet ouvrage reprend des articles écrits et publiés, pour certains, au début de mes multiples questionnements à la fois sur moi-même et sur l’Afrique. Le texte intitulé « L’Anthropopsychanalyse » est l’un des derniers que j’ai écrits. Il lève le voile aussi bien sur mes réactions que sur mes élaborations devant le discours anthropologique et ethnologique entretenu par mes collègues du Nord qui, à mes yeux, insistent à juste titre sur l’impossibilité de se voir ou de se connaître soi-même sans passer par l’autre, en d’autres termes, par un miroir, par-delà sa symétrie brisée.2
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Je saisis l’occasion qui m’est offerte pour exprimer ma gratitude à R. W. Higgims Pa’ Mbombo de la rue Ernest-Cresson de Paris. 2 Il s’agit de la fameuse symétrie brisée, très chère aux physiciens pour expliquer la diversité de la matière !

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L’autre ne peut nous dire que notre propre vérité à nous ! En effet, l’homme cherche à se définir, et a besoin de l’autre pour ce faire. Qui est-il ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il là ? Que représente pour lui celui qui est en face de lui ? Nous entrons ainsi dans une anthropologie du sujet qui doit écrire son histoire, son origine et sa finalité. Un homme et un groupe d’hommes se définiront aussi en fonction d’autres hommes et d’autres groupes d’hommes. Dans une autre réflexion1, j’ai été amenée à proposer la prise en compte d’une « pulsion de croître », qui donnerait davantage de sens à notre finitude. Cette « pulsion de croître » va de pair avec le concept de sublimation2. Les deux notions, « pulsion de croître » et « sublimation », sont la toile de fond de mon travail et expliquent la singularité du sujet et de n’importe quel groupe d’humains. L’Afrique doit donc comprendre sa trajectoire. Bien qu’elle n’ait pas toujours été l’acteur principal et/ou unique de son histoire, elle doit assumer le rôle de sujet de son histoire, sujet d’une position subjective singulière dont il lui revient de se dégager en s’engageant dans un processus de sublimation sans chercher à reproduire la trajectoire des autres ou leurs positions subjectives, dans la mesure où les autres, dans leurs trajectoires, n’ont peut-être pas encore entrepris leur processus de sublimation.
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Lolo, B. E., Entre symbolique et imaginaire. Le champ des positions subjectives, Thèse d’Anthropologie psychanalytique, Université Paris-VII, 2006. 2 Avec la pulsion de croître, nous savons que notre conception et notre naissance répondent à un désir singulier de nos parents et, en particulier, celui de notre mère. Nous sommes créés marqués par ce désir, désir insatisfaisant, corps étranger car résultant d’une idéalisation. Le désir insatisfaisant nous pousse à le reproduire et à le rater. La pulsion de croître est maximale au moment des noces, qui est singulier pour chacun mais qui survient en général au moment de la croissance adulte ! La sublimation est un processus de dé-subjectivisation active et consciente pour nous désaliéner du désir singulier au moment de notre conception. Sublimer, c’est mourir à la mère-nature, ce qui permettra une création intemporelle et atemporelle. Le groupe sublimé perd son totem et sa mère-nature, et son nom et ses membres vont diffluer dans les autres groupes. Repris dans le texte intitulé « L’Anthropopsychanalyse », le thème de la sublimation souligne que tout groupe a à advenir. Tout groupe est pris dans un processus d’évolution singulière, d’échafaudage. Un groupe n’a donc pas à être comparé à un autre.

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L’Afrique peut y arriver et doit y arriver. Nul doute qu’elle va y arriver mais, surtout, il faudrait qu’elle se décide à s’y engager consciemment, tout en accélérant le processus de sublimation. En conséquence, « y arriver » dans ce sens, c’est prendre conscience de ce qui sous-tend sa religion primaire actuelle - qui est la sorcellerie -, de ce qui sous-tend les guerres fratricides actuelles dans ses régions, guerres qui, par suite, ne constitueront plus pour elle une fatalité. Femme des champs, femme des rivières, femme du grand fleuve […] Ôte-toi de là, ma mère, je pense à toi […] Merci pour tout ce que tu fis pour moi, ton fils si loin, si près de toi ! Camara Laye. Voici le texte complet du poème de Camara Laye : « Femme noire, femme africaine, Ô toi ma mère, je pense à toi... Ô Dâman, ô ma mère, Toi qui me portas sur le dos, Toi qui m’allaitas, Toi qui gouvernas mes premiers pas, Toi qui la première m’ouvris les yeux Aux prodiges de la terre, je pense à toi... Femme des champs, femme des rivières, femme du grand fleuve, Ô toi, ma mère, je pense à toi... Ô toi Dâman, ô ma mère, Toi qui essuyais mes larmes, Toi qui me réjouissais le cœur, Toi qui patiemment supportais mes caprices, Comme j'aimerais encore être près de toi, Être enfant près de toi... Ô Dâman, Dâman de la grande famille des forgerons, Ma pensée toujours se tourne vers toi, La tienne à chaque pas m'accompagne, Ô Dâman, ma mère, 12

Comme j'aimerais encore être dans ta chaleur, Être enfant près de toi... Femme noire, femme africaine, Ô toi, ma mère, merci ; Merci pour tout ce que tu fis pour moi, Ton fils, si loin, si près de toi ! » Voici le texte complet du poème de David Diop : « Afrique mon Afrique » Afrique Afrique mon Afrique Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales Afrique que chante ma grand-mère Au bord de son fleuve lointain Je ne t’ai jamais connue Mais mon regard est plein de ton sang Ton beau sang noir à travers les champs répandu Le sang de ta sueur La sueur de ton travail Le travail de l’esclavage L’esclavage de tes enfants Afrique dis-moi Afrique Est-ce donc toi ce dos qui se courbe Et se couche sous le poids de l’humilité Ce dos tremblant à zébrures rouges Qui dit oui au fouet sur les routes de midi Alors gravement une voix me répondit : Fils impétueux, cet arbre robuste et jeune, Cet arbre là-bas, Splendidement seul au milieu des fleurs Blanches et fanées C’est l’Afrique, ton Afrique qui repousse Qui repousse patiemment, obstinément, Et dont les fruits ont peu à peu L’amère saveur de la liberté. David Diop, Coups de Pilon, Présence Africaine, 1956. 13

Introduction : « La Fiancée des livres »
« Ôte-toi de là, ma mère, je pense à toi ! » L’introduction suivante, qui tient lieu de propos liminaire, se présente sous forme d’entretien entre l’ethnologue Jean-Pierre Warnier et le Dr Berthe-Élise Lolo, anthropopsychanalyste. Jean-Pierre Warnier. - Berthe-Élise Lolo, le titre de votre livre est Mon Afrique. En disant « mon », vous suggérez qu’il puisse y avoir plusieurs expériences de l’Afrique, et que la vôtre n’est pas tout-à-fait comme celles d’autres personnes. J’aimerais donc vous entendre parler de votre parcours afin que le lecteur puisse comprendre qui est cette personne qui écrit et qui parle de « son » Afrique. Cela expliquera, me semble-t-il, pourquoi il vous importe de dire ce que vous dites. Je souhaite que vous nous éclairiez sur le point de vue du sujet singulier que vous êtes. Vous êtes camerounaise, docteur en médecine, psychiatre, psychanalyste, enseignante et praticienne. Votre profil ne se rencontre pas tous les jours. Quel est le milieu familial d’où vous venez et comment vous a-t-il portée ? Berthe-Élise Lolo. - Je suis née dans une famille de onze enfants : cinq filles et six garçons, tous encore en vie, à l’exception d’une sœur décédée qui a laissé derrière elle quatre orphelins, dont un bébé. Je suis la cinquième de la fratrie. Ma mère était la seconde épouse de mon père. La première n’avait pas eu d’enfants. Mon père, pourtant membre de l’Église évangélique et fervent chrétien, n’aurait pas dû prendre de seconde épouse. Mais l’un des pasteurs de l’Église l’avait rassuré sur ce point : selon lui, il était légitime qu’il prenne une deuxième épouse pour que celle-ci lui donne des enfants. Dès la première grossesse de ma mère, la première épouse a aussitôt quitté la maison. J’ai donc été élevée entre ma mère, mon père et mes dix frères et sœurs, à Douala. Mon père travaillait à la Compagnie des Chemins de fer du Cameroun. Il était comptable. Nous lui donnions le titre d’« expertcomptable », mais en réalité, il occupait un poste de comptable dans 15

cette société, position qui n’était guère banale à l’époque coloniale. Né dans un mariage polygamique, orphelin de mère très tôt, il s’était raccroché à la Mission évangélique, qui lui procura une sorte de famille de substitution. Scolarisé par l’Église, il avait une parfaite maîtrise du français, tant à l’oral qu’à l’écrit. Son écriture était superbe, on aurait dit de la calligraphie. Il a ainsi terminé sa carrière aux Chemins de fer du Cameroun – la REGIFERCAM - et c’est là qu’il eut un « prénom » accolé à son nom : « Jacques-Duclos ». Il porta alors officiellement le nom Manga Lango Jacques-Duclos. Tout ce temps-là, il resta très attaché à l’Église et la foi évangéliques. Il y finit même son parcours sacerdotal en tant qu’« Ancien » de l’Église. Mon père et ma mère étaient originaires de la région du Littoral. Dans le Littoral camerounais, on compte les Douala et, par ailleurs, les « apparentés », les tribus dites « satellites ». Ces derniers ne sont pas tout-à-fait considérés comme des anciens esclaves par les Douala, mais ils ne jouissent pas du même statut social. Mon père était issu d’Ewodi – un « apparenté » -, et ma mère de Bakoko – elle aussi « apparentée ». Elle a dû souffrir de cette appartenance tout au long de ses courtes études à Douala. Elle devait se dire que ses camarades la snobaient. Elle n’a jamais vraiment maîtrisé le parler et l’écriture du français. À l’école ménagère de Douala, elle avait appris à lire et à écrire le duala. Principalement couturière de formation, elle a dû s’engager dans le petit commerce plus tard. Comme la plupart des épouses de travailleurs urbains, elle menait une vie associative très importante. Quant à mon père, il était très absent de la maison à cause des activités syndicales dans lesquelles il s’était lancé aux Chemins de fer. On notait également, dans la maison, la présence de ma grand-mère maternelle, dont je porte le nom : « Lolo Berthe. » Elle aurait préféré que mes parents donnent son nom à leur deuxième fille mais ses souhaits ne s’étant pas réalisés, ce fut moi qui en héritai. Je suis ainsi devenue pour ainsi dire la mère de ma propre mère, et par suite, cette dernière n’osa jamais osé trop me taper dessus comme l’usage le recommandait alors vis-à-vis des enfants indisciplinés. De surcroît, j’étais très proche de ma grand-mère. Elle faisait du commerce de tissus, de la dentelle et d’autres articles de confection, et ses affaires marchaient bien. En outre, elle pratiquait de l’agriculture.

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Elle avait des revenus conséquents, qu’elle devait mettre en sécurité. Il lui arrivait souvent de me confier secrètement de grosses sommes d’argent en espèces à cacher. Ma mère, persuadée de ma collusion avec ma grand-mère, s’en remettait à moi chaque fois qu’elle se trouvait dans le besoin. Et moi je lui répondais : « Quel argent ? De quoi parles-tu au juste ? » Longtemps après, le jour où elle découvrit le pot-aux-roses, elle me demanda : « Alors tu savais où elle cachait tout cet argent et tu nous as empêchés d’en bénéficier alors que nous en avions besoin ? » Douloureusement tiraillée dans ces conflits d’intérêts, j’en ai gardé un rapport très difficile à l’argent. Depuis lors, je ne veux pas en entendre parler. Ma grand-mère était suffisamment riche pour satisfaire aux caprices de mon père : les voitures. Des voitures d’occasion, il en changeait tous les six mois à deux ans. Nous en avons vues passer, de toutes les marques et de tous les modèles. A la maison, l’argent n’a jamais posé problème. Mes parents hébergeaient des cousins et des neveux qui venaient y vivre pour un an ou même deux, sinon plus ! Nous disposions aussi de domestiques pour aider ma mère. Aussi, mes parents ont pu nous payer des études dans les meilleures écoles. Absorbé par son militantisme syndical, mon père passait le plus clair de son temps dehors. C’était dans les années 1960 et, à cette époque, son engagement lui valut de brefs séjours en prison. Il y avait constamment sous notre toit des documents à planquer - des tracts, maintenant que j’y pense ! Sur ses instructions, nous nous appliquions à les cacher. Nous les cachions un peu partout, surtout derrière les tableaux, étranges manœuvres qui suscitaient un certain agacement chez ma mère, qui lui rappelait qu’il ferait mieux de s’attirer les bonnes grâces des Blancs pour grimper les échelons de la hiérarchie. Ses conseils laissaient mon père indifférent. On aurait dit qu’il avait une double personnalité. Il avait de multiples engagements au-dehors, à la fois mécène pour des groupes sportifs dans des quartiers très éloignés de notre lieu d’habitation et militant syndical, alors que chez lui, il demeurait quasiment invisible. Tout se passait comme si c’est notre mère qui portait le pantalon. Mon père est mort en février 2005, cinq ans après elle.

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Le jour où il se disposa à rédiger son testament dans le plus grand secret et qu’il me demanda de lui donner un coup de main, je constatai qu’il distribuait tous ses avoirs à ses fils tandis que ses filles ne bénéficiaient de rien. Il répétait qu’en cas de problème, il restait toujours la grande maison familiale, où elles pourraient revenir comme bon leur semblait. Je réalisai alors clairement que les filles ne comptaient pas pour beaucoup. En réalité, on les destinait au mariage. Ainsi mes deux sœurs aînées ont été mariées rapidement, plus ou moins contre leur gré. Cela s’est mal terminé par la suite. En fin de compte, comme j’étais la cinquième, on m’avait oubliée. Cela m’a en quelque sorte protégée, donné plus de liberté, en me laissant une place un peu à part. Mais le fait que je portais le nom de ma grand-mère a aussi contribué à changer la donne. Ainsi, j’ai pu suivre ma scolarité sans attirer l’attention de quiconque. Pamou, mon frère aîné, avait commencé brillamment la sienne de manière brillante mais, une fois parvenu en classe de troisième, la machine s’est grippée. Je l’ai rattrapé en terminale car il avait redoublé plusieurs fois. Mon frère prétendit qu’un guérisseur avait permis à ma mère de me donner son intelligence, et ainsi de l’en priver. Il était sportif de haut niveau, entraîneur de handball, mais s’est disqualifié progressivement de cette place d’aîné. Maintenant que mes parents sont décédés, j’occupe officieusement cette place d’aînée de la famille et gère la maisonnée. Je suis la seule à avoir fait des études supérieures et universitaires. J’ai rattrapé mon deuxième frère aîné, Mady, en CM1. Lorsque je m’inscrivis au collège Chevreul, lui opta pour le collège Saint-Michel, où sa scolarité se passa bien jusqu’en classe de 4e. C’est à ce moment-là que les Chemins de fer ouvrirent une école pour former les agents de maîtrise, à l’entrée de laquelle les fils de cheminots étaient prioritaires. Mon père insista pour que Mady s’inscrive dans cette école. Lui ne voulait pas. Selon lui, mon père voulait ainsi l’évincer de la course avec Pamou. Il tenait à continuer dans la même voie. Mon père lui promit un vélo s’il se réorientait vers l’école des Chemins de fer. Alors mon frère finit par rejoindre cette école. Il était toujours parmi les meilleurs. Seulement, mon père n’ayant jamais honoré sa promesse, Mady en conçut une rancune qui lui empoisonne la vie jusqu’à ce jour. Plus tard,

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il intégra une formation interne de niveau bac+2, et travailla en tant que cadre aux Chemins de fer pendant longtemps. Comme je l’ai déjà souligné, j’avais une place à part. Je n’étais pas comme les autres. Par la suite, j’ai essayé de faire de ma différence une singularité au service des autres et de moi-même. Parfois, ma façon d’être inquiète, même mes proches. Je me souviens de ma petite enfance. Après la maternelle exclusivement ouverte aux enfants de cheminots, mes parents m’avaient inscrite à l’Ecole Notre-Dame qui accueillait uniquement les filles tandis celle d’en face, Saint-Jean-Bosco formaient les garçons, non loin du collège Libermann. Notre-Dame était une très bonne école privée, tenue par des religieuses catholiques. Mes parents pouvaient payer. C’est de là que le suis partie pour le Collège Chevreul, tenu également par des religieuses, où 50% des élèves étaient des Blancs. Les enseignants étaient également des Européens. Le collège Chevreul, comme le collège Libermann, formait l’élite des élèves. Vint un moment, naturellement, où les enseignants de celui-ci décidèrent, de leur propre chef, que les six meilleurs de leur classe de seconde C iraient poursuivre leurs première et terminale « C » dans celui-là. J’étais dans le lot. Voulant faire des études de médecine, j’objectai que la section « D » serait la plus indiquée. Mais les enseignants balayèrent l’objection au motif que, si j’obtenais un bac « C », cela m’ouvrirait toutes les portes. Je suis donc allée à Libermann. Jean-Pierre Warnier. - Est-ce à ce moment-là que vous avez fait la connaissance du Père Eric de Rosny1 qui fut affecté un moment au collège Libermann2 ?
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Eric de Rosny, jésuite français, est arrivé à Douala en 1957, à l’âge de vingt-sept ans comme enseignant dans le collège Libermann, encadré par les Pères jésuites. Par la suite, il quitta l’enseignement pour se consacrer à l’apprentissage de la langue duala et à la fréquentation des nganga, ces guérisseurs et spécialistes de la lutte anti-sorcellerie. Ce parcours le conduisit finalement à une initiation à ces pratiques dont il fit le récit dans un livre intitulé Les Yeux de ma chèvre (Paris, Plon, 1981, Coll. « Terre Humaine »). Il est l’auteur de plusieurs autres ouvrages (L’Afrique des guérisons, Paris ; Karthala, 1992 ; La Nuit, les Yeux ouverts, Paris, Seuil, 1996). 2 Du nom d’un missionnaire catholique, le collège est situé à proximité de la cathédrale de Douala, au cœur de la ville. Voici comment E. de Rosny le décrit : « Rien de camerounais dans ce lieu, copie conforme d’un établissement français : deux bâtiments blancs à longue façade où sont rationnellement répartis dortoirs, classes, réfectoire,

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Berthe-Élise Lolo. - Non ! Il avait déjà quitté le collège. J’ai fait sa connaissance plus tard. Lorsque je fus de retour de ma formation de psychiatre, il souhaita former un groupe de réflexion sur le phénomène de la sorcellerie. Je l’avais retrouvé à Libermann où je me rendais comme ancienne élève et parce que mon fils aîné y était aussi scolarisé. J’ai accepté de faire partie de ce groupe, qui a fonctionné pendant plus de six ans. Pour revenir à mes études secondaires, j’étais une solitaire. Toujours un peu à part, passant tout mon temps à la bibliothèque. Il y avait abondance de livres, et je lisais tout le programme à l’avance. J’étais toujours en avance sur les cours. Mon grand-père maternel m’appelait « la Fiancée des livres ». J’étais un rat de bibliothèque. En classe de quatrième, j’ai lu L’Île aux fous, d’André Soubiran, médecin et écrivain1.
chambres des professeurs ; une chapelle, un préau et un terrain de football. » (Les Yeux de ma chèvre, p. 25). Voici ce qu’il dit des élèves, qui tranche sur la posture de « la Fiancée des livres » : « Ils seront ces élèves studieux dont tout professeur rêve. La faille : ils ne s’intéressent qu’au programme, qu’aux manuels, qu’aux examens à préparer. Mes tentatives pour les ouvrir à la lecture échoueront. Je suis seulement, à leurs yeux, chargé de dispenser un savoir, qui conduit à un diplôme. Le reste est hors sujet. » (Op. cit., p. 26.) 1 L’Île aux fous d’André Soubiran : Comment échapper à des poursuites judiciaires sans trahir personne pour se disculper ? Dans le mutisme qu'il s'impose devant le juge d'instruction, Jean Lacombe entrevoit une solution. On le trouve fou de s'obstiner dans le silence ? Parfait, il feindra la folie. Une fois hors des griffes de la justice, entre les mains des médecins, il n'aura aucune peine à prouver que sa place n'est pas dans un asile. Reconnu irresponsable, il est remis en liberté mais c'est pour voir aussitôt les portes de l'hôpital psychiatrique se refermer sur lui. Tout au long de son séjour, Jean Lacombe aura le temps de méditer et de comprendre la réflexion du gardien de prison qui assistait à sa levée d'écrou : « Battre le dingue, c'est un moyen de moyenner, mais... » Tout ce qui se cache derrière ce « mais », André Soubiran le décrit avec une lucidité de médecin et une passion généreuse qui rattachent l'Île aux fous, à la célèbre série des Hommes en blanc, et en font un documentaire poignant qu'il faut avoir lu. Né en 1910 à Paris, André Soubiran passe sa jeunesse à Toulouse où il commence des études de médecine qu'il achève dans la capitale. Externe des hôpitaux de Paris en 1931, il est reçu docteur en 1935 pour une thèse sur le célèbre médecin et philosophe arabe Avicenne. Mobilisé en 1939, il fait la campagne de France avec le III e régiment d'automitrailleuses. Réfugié dans le Midi après l'armistice, il rédige son journal de guerre : J'étais médecin avec les chars (Prix Théophraste-Renaudot en 1943). Il entreprend ensuite une vaste fresque de la vie médicale : Les Hommes en blanc (Tu seras médecin, La Nuit de bal, Le Grand Métier, Un grand amour, Le Témoignage, Au revoir, docteur Roch ! 1949-1958). On lui doit également des ouvrages sur des thèmes

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Ce livre m’a passionnée. Ce fut un déclic. Je cherchais toujours à comprendre le pourquoi des choses et le pourquoi des gens. Pourquoi les gens faisaient ceci ou cela. Soubiran proposait des explications sur le comportement humain. Je suis allée trouver une religieuse et lui ai demandé comment on devenait psychanalyste. Elle m’a répondu : « D’abord il faut faire des études de médecine, ensuite une spécialisation en psychiatrie, et ensuite une formation à la psychanalyse. » Aussi clair et net. Elle ne m’a pas suggéré de faire des études de psychologie. Elle ne m’a pas dit non plus que la psychanalyse n’était pas pour les Africains. C’était directement la médecine. De toute façon, je voulais poursuivre des études de médecine. Le corps m’intéressait. Je voulais comprendre comment il fonctionnait. Et tout ce qui concerne la nature. D’abord et toujours le fonctionnement, au-delà de tout ! Dès la maternelle, j’avais des curiosités scientifiques. Je ramassais des cailloux, je les concassais, puis je les classais par couleur, texture, etc. C’était une passion. Je m’intéressais aussi aux fleurs, aux plantes, leurs différentes formes, les différentes teintes de la couleur verte, ce que l’on pouvait faire avec ! A l’école, je ne faisais pas de bachotage. Je voulais comprendre. Une mare sur le chemin de l’école me permettait d’observer les têtards, les grenouilles. Le ruissellement d’eau de pluie ! La finesse du sable que charriait la pluie ! J’étais captivée par tout cela ! C’était une passion. La biologie allait de soi. Si bien que munie du bac, je voulus m’inscrire en médecine au CUSS1. J’ai présenté le concours d’entrée. Mais j’ai échoué. Mon premier échec scolaire ! Je me suis alors inscrite en première année de biologie à la fac. Comme je l’ai dit, la biologie allait de soi. De plus, j’étais très bonne en dessin, ce qui me facilitait les choses pour tous les dessins d’anatomie, de biologie. J’aimais aussi la chimie minérale et la physique ! Mon professeur de biologie me fascinait, il avait découvert un virus : Le Toga Aedes virus ! Je me disais qu’à défaut de médecine, je ferais de la recherche en biologie. J’ai idéalisé ce professeur et à la fin de l’année, il m’a déçue, tant et si bien que j’ai décidé d’abandonner la
d'histoire ou d'actualité. Dans L'Île aux fous, il décrit le monde des asiles. Deux fois lauréat de l'Académie nationale de Médecine, André Soubiran fut président de diverses sociétés médicales et du Collège international de chirurgiens. 1 Centre Universitaire des Sciences de la Santé, actuellement dénommé FMSB (Faculté de Médecine et des Sciences biomédicales) à Yaoundé.

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fac et la biologie. On m’a suggéré de tenter à nouveau le concours d’entrée au CUSS. In extremis je suis allé au secrétariat. Mon dossier y étant encore, il suffisait d’actualiser deux ou trois pièces. Aussitôt dit, aussitôt fait ! J’ai présenté le concours et j’ai été reçue. Mes six années d’études médicales furent un plaisir, une fête pour moi ! En 4e année, le Pr E.T., qui m’avait remarquée, voulut m’orienter vers la chirurgie. Il préférait opérer de préférence avec mon assistance. Il disait que je devinais et comprenais sa manière d’opérer et que j’étais douée pour la chirurgie. Il n’avait pas besoin de se perdre en explications avec moi. Son regard sur moi m’a soutenue. Malgré ma bizarrerie, il me devinait singulière et unique ! Mais c’est la psychiatrie qui m’intéressait le plus. En 1983, je suis sortie major de ma promotion malgré quelques incidents. Ma thèse de médecine portait sur les céphalées psychogènes. Il s’agissait de céphalées sans substratum organique. J’y voyais surtout le résultat de tensions psychiques. On les rencontrait chez les étudiants et élèves, plus souvent chez les premiers-nés. C’était des céphalées localisées au sommet de la tête et à la nuque, généralisées, non pulsatives, exacerbées par l’effort intellectuel, le bruit, les contrariétés, que l’on parvenait à calmer surtout par le repos et certains divertissements. Il y avait d’autres étudiants très brillants dans ma promotion. J’en connais qui étaient capables de mémoriser par cœur des manuels entiers. Ils étaient incollables. Mais ils ne partageaient pas forcément ma manière d’aborder les choses et la science. Je nous l’ai déjà dit : je ne faisais jamais de bachotage, j’essayais toujours de comprendre le pourquoi des choses et des gens. Jean-Pierre Warnier. - Ensuite, vous vous êtes mise à exercer la médecine. Pouvez-vous parler du contexte institutionnel et des fonctions qui ont été les vôtres ? Ou, en d’autres termes, de ce qui a construit vos premières expériences de médecin ? Berthe-Élise Lolo. - Je voulais toujours faire une spécialisation en psychiatrie, mais il fallait exercer la médecine générale pendant trois ans avant de prétendre à une spécialisation. Mon premier poste, pendant quelques mois, a été celui de médecin-chef d’un centre de PMI 22

(Protection maternelle et infantile) à Bafia. A Bafia, en sus de mon travail à la PMI, j’ai commencé à aider mes collègues de l’Hôpital général. Il m’est arrivé d’y opérer en urgence un enfant de sept ans qui souffrait une hernie ombilicale. Il fallait se risquer à tout faire. Au milieu de l’année 1984, j’ai été affectée au Dispensaire de Bonabéri, un arrondissement de Douala. Le dispensaire était destiné à se transformer en hôpital. Il y avait des locaux tout neufs, vides, sans le moindre matériel. Dans deux chambres étaient stockés des lits et du matériel destinés à un autre hôpital qui n’était pas encore construit ! Toutes les fois que je demandais du matériel pour l’Hôpital de Bonabéri, le Ministère me demandait d’attendre. Alors, lasse d’attendre les autorisations du Ministère, j’ai décidé de rendre opérationnel mon hôpital en récupérant le matériel encore emballé, qui était au préalable destiné à l’Hôpital de l’île de Manoka. Ainsi, je devenais de facto médecin-chef d’un hôpital d’arrondissement comprenant une maternité, un service d’urgences, une pédiatrie et un service de médecine. Même sans cérémonie d’inauguration officielle, la population apprécia, les élites locales aussi. Je n’avais pas oublié ma passion première, celle de la prise en charge des malades chroniques selon la méthode Balint1. Après trois années passées comme généraliste, j’ai présenté le concours national pour faire la spécialisation en psychiatrie à Paris, inexistante au Cameroun. J’ai été reçue, et je suis allée m’installer à Paris. Je me suis inscrite en psychiatrie à l’Université RenéDescartes/Paris-V, à la faculté Cochin/Port-Royal, dont le programme consistait en un DIS de psychiatrie en trois ans. Notre promotion était la
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Les groupes Balint représentent une possibilité de formation qui permet d’intégrer la dimension relationnelle dans le processus de soins. Dans les années 50, alors que se mettait en place au Royaume-Uni un enseignement de médecine générale Michael Balint, psychanalyste d’origine hongroise émigré en1939 en Angleterre, proposa une nouvelle méthode de formation aux médecins généralistes. Le premier groupe Balint appelé la « vieille garde » réunissait douze médecins une fois par semaine pendant deux heures sur plusieurs années proposant un séminaire de discussion de groupe sur les problèmes liés à l’exercice de la pratique médicale. Les méthodes de formation étaient très innovantes. Il s’agissait de s’inspirer de la méthode analytique de la libre association, pour donner la parole aux médecins sur leur travail professionnel. La parole spontanée est préférée, afin que chaque médecin puisse faire un compte rendu le plus fidèle possible de l’aspect émotionnel de la relation médecinmalade.

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deuxième à suivre ce cycle de trois ans. Après nous, la durée fut portée à quatre ans. A la suite du DIS de psychiatrie, pas encore prête pour rentrer au Cameroun, j’ai continué par des stages de pédopsychiatrie avant de me décider à préparer le diplôme complémentaire en pédopsychiatrie, ce qui, de fait, prolongea la durée de mon séjour à Paris jusqu’à cinq ans. Les autres étudiants étrangers venaient d’Afrique du Nord, d’Argentine, et d’autres pays d’Amérique du Sud, etc. Le Pr S. L. nous a tous pris pour une mise à niveau. J’étais la seule à venir de la médecine générale. Les autres avaient déjà une expérience de la psychiatrie. Le Pr L. nous présentait des vidéos d’entretien avec des patients, où nous devions reconnaître une constellation de signes pour poser le diagnostic. Je ne trouvais pas tout cela logique. Lorsque je lui exprimai mon désarroi devant cette non-logique des choses, le professeur me répondit qu’il n’était pas responsable de mes carences en psy si je ne l’avais jamais pratiquée antérieurement dans mon pays. De toute façon, je n’avais guère le choix. J’ai donc continué à dévorer les traités et les manuels. Par la suite, le Pr L. et moi nous entendîmes bien. En psychiatrie, je constatai que, sans explication ni discussion, l’équation suivante était communément acquise : Syndrome = somme des symptômes = maladie. En médecine, il est impossible de contourner la lésion dont le sujet, en exprimant les symptômes, donne les signes à voir. On part de la sémiologie, et on cherche une explication physiopathologique, qui est donnée par le diagnostic des lésions. On est obligé de réfléchir. Les études de psychiatrie me décevaient parce que je me retrouvais forcée à bachoter sans chercher d’explication. La psychiatrie biologique m’intéressait aussi. Toutefois, mes études ne me permettaient pas de me comprendre moi-même ni d’analyser mes bizarreries. Pourquoi moi je fonctionne comme cela ? Je me posais trop de questions et je doutais de moi. J’en ai donc parlé au Pr L., qui m’a adressée à un chef de clinique qui, à son tour, m’a orientée en thérapie cognitive chez le Pr V.. J’ai fait les dix séances de thérapie, et elles m’ont aidée à être plus sûre de moi. Néanmoins, les explications me laissaient toujours sur ma faim et ne résolvaient pas vraiment le problème. Le chef de clinique m’a alors conseillé une démarche psychanalytique.

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J’ai vu un premier analyste, une femme, consultation peu satisfaisante. Finalement, j’ai commencé une analyse avec un psychanalyste, un homme cette fois, avec lequel je travaille encore. Je me suis initiée à la psychanalyse et aux ouvrages de psychanalystes d’enfants comme M. Klein et D. Winnicott, et de ceux qui s’intéressent au phénomène de la psychose chez les adultes, à savoir Searles et Rosenfeld, sans oublier ceux qui traitent des états-limites comme Bergeret, Kohut et Grinker. La clinique psychiatrique était passionnante. J’aimais bosser. Durant mon passage à l’hôpital d’Ermont-Eaubonne, le chef de service a voulu expérimenter un pôle de psychiatrie de liaison jumelé avec les urgences psychiatriques du jour. J’ai accepté le poste qui était très prenant. C’était aussi la période de la première expérience d’analyse, qui se passait mal. J’ai fait un burn out, j’étais déterminée à tout laissé tomber pour rentrer au Cameroun. J’ai envoyé des lettres de démission et appelé notre coordinatrice, le Pr L., pour lui signifier mon désir de tout arrêter. Elle a su trouver des mots assez forts pour me dissuader de démissionner. « Vous êtes boursière de votre Etat ; si vous arrêtez et que vous souhaitez reprendre dans un mois, êtes-vous sûre d’avoir de nouveau la bourse ? » Le sens du réel était plus fort que mes états d’âmes ! Elle me conseilla alors de prendre quelques jours de repos. Dès la première année, j’ai découvert la notion d’état-limite, celui des patients borderline qui représentaient un groupe nouveau. C’était une nouvelle classe de patients qui, d’un premier abord, présentaient une structure psychique assez stable pour leur conférer l’épithète de structure névrotique, mais qui de temps en temps présentaient des manifestations psychotiques fugaces. Il devenait ainsi difficile de les classer soit dans la classe des psychotiques, soit dans la classe des névrosés. Que représentaient-ils donc ? Mon mémoire d’obtention du diplôme de psychiatre d’adultes avait pour titre : « Manifestations psychotiques chez les états-limites ». Après ma rencontre avec la psychanalyse, j’ai présenté le diplôme complémentaire de pédopsychiatrie, deux années après mon diplôme de psychiatrie puis je suis rentrée au Cameroun, où j’ai été nommée

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médecin psychiatre à l’Hôpital Laquintinie, à Douala1, en septembre 1991. Jean-Pierre Warnier. - Qui étaient vos patients ? Etait-ce des enfants, des adolescents, des adultes ? D’où venaient-ils ? Berthe-Élise Lolo. - Il y avait des hommes et des femmes de tous âges et de toutes conditions, et des enfants. Ils arrivaient en psychiatrie à Laquintinie après avoir fait le tour des généralistes, et en désespoir de cause. Les médecins les envoyaient en psychiatrie parce qu’ils ne voyaient pas d’autre solution à leurs problèmes. Il y avait en outre des patients conduits là par des tradipraticiens qui se faisaient passer pour des membres de la famille, car ils avaient du mal à contenir les symptômes bruyants des malades. Mes patients étaient atypiques par rapport à ce que j’avais appris lors de ma spécialisation, et par rapport à ceux que j’avais eu l’occasion de voir en France. L’intérêt que je portais à la relation entre psychopathologie et comportement social local s’en trouva confortée. Hormis l’agressivité généralisée qui se rencontrait dans les relations humaines - et qu’il me fallait au préalable analyser -, j’avais grandpeine à transposer la nosographie française sur la population de patients que je recevais, et qui exprimaient des plaintes somatiques invalidantes. En revanche, je rencontrais peu d’états dépressifs classiques. De plus, les familles des patients avaient des préjugés arrêtés sur la psychiatrie, dont elles dénonçaient même les limites ! Et enfin, il était impossible dans ce contexte de travailler en psychiatrie sans se soucier de la problématique de la sorcellerie. Je n’en menais pas large. La problématique de la sexualité se compliquait. Le sens commun croit que c’est simple, qu’il suffit d’appartenir à un sexe ou à l’autre avec ses attributs et le tour est joué : la sexualité est une fonction comme une autre. C’était si ardu que j’avais fini par entourer la sexualité d’un trait et mettre un gros point d’interrogation devant. Vous et moi avons déjà eu l’occasion de traiter

L’Hôpital Laquintinie fut construit pendant la période coloniale. Ce fut longtemps le seul hôpital de Douala, et, ensuite, le plus grand, avec des services, comme le service de psychiatrie, absents des autres hôpitaux.

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de la sexualité chez les Bamiléké1. Un autre exemple : j’ai eu une patiente qui m’a été adressée parce qu’elle en était à sa troisième IVG. Pratiquement une par an, trois années de suite. J’ai essayé de comprendre pourquoi elle faisait n’importe quoi. Elle était toujours enceinte du même garçon. Je devais aussi envisager l’éventualité d’un problème du côté de ce garçon ! A ses dires, elle était persuadée que sa grossesse déboucherait sur un mariage et sur une relation suivie. Mais rien ne prenait forme. Pourquoi ce genre de répétition ? Il y avait là un montage particulier qui nécessitait une prise en charge analytique, d’autant que je retrouvais la même configuration répétitive de manière récurrente avec d’autres patients, hommes ou femmes. Les patients étaient très nombreux. Tôt le matin à l’hôpital, 30 à 40 patients m’attendaient déjà devant ma porte. Des cadences infernales. Il fallait réfléchir très vite. Peu à peu, j’appris à aller droit au but. Jean-Pierre Warnier. - Aviez-vous le temps de pratiquer une cure par la parole ? Pouviez-vous leur donner le temps de parler de leurs symptômes ? Et pouviez vous les voir plusieurs fois de suite ? Berthe-Élise Lolo. - Il était hors de propos de tenter une cure par la parole comme en France, où l’on peut recevoir une dizaine de patients par jour et leur consacrer suffisamment de temps. Il fallait faire très vite. C’était des bribes d’entretiens que je me devais de conserver dans ma mémoire pour la suite ! Cependant, je n’écoutais jamais les patients pour leur prescrire simplement un médicament avant de passer au suivant. Je les écoutais uniquement pour les comprendre. Je développais une relation singulière avec chaque patient. Ils me disaient : « On dirait que vous nous connaissez. » Ils étaient pour moi des individus singuliers, des interlocuteurs.

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Contrairement aux représentations du sens commun, surtout en Europe, la sexualité peut faire l’objet d’une répression sévère dans certaines sociétés africaines. C’est le cas dans certains royaumes de l’ouest du Cameroun dans lesquels, jusque dans les années 1920, la moitié des hommes étaient exclus du mariage et de la sexualité génitale par la grande polygynie des rois et des notables. Voir à ce sujet : J.-P. Warnier, Régner au Cameroun. Le Roi-pot, Paris, CERI-Karthala, Coll. « Recherches internationales », 2009, chap. 9 : « Célibataires asexués ». Ce point a fait l’objet, entre l’auteur et JeanPierre Warnier, de discussions auxquelles le chapitre en question fait référence.

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Une de mes patientes, passablement âgée, était terrorisée par la mort. Je l’avais compris. Je lui ai dit : « Mais, maman, nous allons tous mourir. ». « C’est vrai », m’a-t-elle répondu, « mais si on annonce à tous ces gens qui attendent la consultation que la mort va arriver dans un instant pour les prendre, est-ce que tu ne crois pas que tous sans exception vont se sauver plutôt que de rester assis à leur place ? » Je ne me mettais pas à la place du Maître. J’étais d’emblée leur interlocutrice. Je lui souris donc et, après avoir rapidement réfléchi, je lui répondis : « Mais cela vaut-il la peine de se casser la jambe, se faire mal, avant que la mort vous rattrape ? » Alors elle aussi, après avoir rapidement réfléchi, sourit et dit : « Tu as raison, je vais y réfléchir. » Notre lien était amorcé. Au Cameroun comme en France, en arrivant en consultation, les patients ont l’impression d’être hors-sujet. Il faut leur faire rapidement comprendre qu’ils sont sujets. Une fois que j’ai intégré cette méthode, elle s’est avérée très payante. Malgré l’épuisement ainsi généré, elle demeurait passionnante. Cela dit, il fallait que je trouve un moyen d’échapper à leur folie, à la folie. J’ai rapidement déniché un espace pour servir de contrepoids à ma pratique en hôpital. C’était l’enseignement. J’ai commencé à donner des cours à l’Ecole d’infirmières de Douala, et à la Faculté de Lettres et Sciences humaines de l’Université de Douala. Cela me protégeait. Les étudiants de la FLSH se spécialisaient en philosophie et en psychologie. J’ai créé un groupe de travail à l’Hôpital Laquintinie, destiné à l’écoute psychanalytique et à la formation des assistants. C’était un groupe de jeunes. Certains y sont encore en service aujourd’hui. Il y avait parmi eux une jeune femme qui fait un travail singulier et très apprécié à Angoulême en tant que médiatrice interculturelle. Ils avaient obtenu un statut d’accompagnant éducatif, pour les différencier des éducateurs que l’Education nationale aurait dû former. Le jardin de l’hôpital aussi me permettait de faire équilibre à la folie des autres. C’était un grand jardin que j’avais initié. Le matin avant la prise de service, j’exigeais qu’on aille y travailler tous. Les accompagnateurs de malades, les gardes-malades me disaient : « Mais il y a les consultations, et quarante personnes attendent déjà ! »Je 28

répondais fermement : « Pas de jardin, pas de consultation. » Les gardes-malades et les accompagnateurs et certains malades se mettaient à l’œuvre, pour 30 à 45 minutes de jardinage. Ce moment privilégié s’avéra bénéfique pour tout le monde : la pression diminuait. Jean-Pierre Warnier. - Est-ce à ce moment-là - et parce que vos patients étaient « atypiques » - que vous vous êtes mise à travailler sur ce que vous appelez les « positions subjectives »1 ? Berthe-Élise Lolo. – En effet, cela date de cette époque. Dès le début, je me suis mise à réfléchir à la grande diversité des positions subjectives. J’avais remarqué qu’elles ne se laissaient pas facilement classer dans les nomenclatures reconnues, comme la distinction entre les psychoses et les névroses, puis entre les névroses obsessionnelles, l’hystérie, etc. Et comme je l’ai dit, dans la pratique hospitalière, il fallait faire vite et parvenir à entendre la multiplicité des singularités. Or, une science sans soubassement pathologique ne pouvait qu’entretenir des insatisfactions et des critiques. Avant la mise en évidence des dérèglements au niveau des médiateurs chimiques dans le cerveau - et de la réponse à des molécules mimant lesdits médiateurs -, il était communément admis que les troubles psychiatriques n’avaient pas de soubassement organique au niveau du cerveau. Par ailleurs, la psychologie et la psychanalyse cherchent à décortiquer les troubles et les dysfonctionnements du psychisme susceptibles d’expliquer les symptômes psychiatriques. Mais, malgré tous ces efforts de compréhension du fonctionnement de l’appareil psychique, des corrélations suffisantes n’ont pas été mis au jour pour allier la psychologie et la psychanalyse à la psychiatrie. Il est même arrivé des situations extrêmes dans lesquelles, dans certains services de psychiatrie, pratiquer la psychanalyse était considérée comme un signe de trahison. Cette limitation de la psychiatrie classique s’est illustrée par les difficultés à établir des classifications consensuelles par les différentes écoles, et a ainsi fait traîner la prise en charge des malades, tout comme
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Voir la thèse d’anthropologie psychanalytique et de pratique clinique soutenue par Berthe-Élise Lolo en mars 2006 à l’Université de Paris 7/Denis-Diderot, sous le titre Entre symbolique et imaginaire : le champ des positions subjectives. (Les catégories nosographiques en psychiatrie revisitées en regard de la psychanalyse.)

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le développement des médicaments propres à traiter certains syndromes. J’ai été saisie et perturbée par cette situation, étant concernée au premier chef, dans la mesure où les syndromes décrits par la psychiatrie classique ne se retrouvaient pas exactement de la même manière au Cameroun. Que faire donc ? Il fallait reconsidérer toute la démarche antérieure entreprise par les écoles du Nord pour essayer de retrouver le maillon manquant : celui qui empêchait d’allier la psychanalyse à la psychiatrie afin d’éviter la confusion dans les syndromes. La clinique quotidienne m’a permis d’entrevoir une idée intéressante sur la question, au bout de huit années de pratique de cas atypiques au Cameroun, et après avoir ouvert plus de 10.000 nouveaux dossiers. Certains syndromes psychiatriques francs étaient complètement discriminants et éliminatoires. Etant donné que, au Cameroun, j’avais affaire à des patients à peu près « neufs » - l’observance thérapeutique étant quasiment impossible en raison de la cherté des médicaments et, par ailleurs, la prise en charge psychiatrique étant de nature culturelle -, j’étais assurée que les symptômes développés par ceux-ci auraient bien peu de chances d’être considérés comme iatrogènes. Les patients considérés comme schizophréniques se représentaient presque toute leur vie en rechute sur le même mode. Il en était de même pour les psychoses hallucinatoires chroniques et certaines bouffées délirantes. Les patients avec une pathologie psychiatrique franche présentaient rarement une autre pathologie organique durant leur prise en charge discontinue. L’exclusivité d’un syndrome se retrouve-t-elle donc durant toute une vie ? Existe-t-il une fracture, une lésion, un dysfonctionnement de la structure psychique de base pouvant expliquer la constellation des symptômes psychiques ? Existe-t-il donc une structure psychique de base pour chaque individu ou pour un groupe d’individus ? En me remémorant mes années de médecine générale où les patients ne se plaignaient souvent que d’une seule et même maladie, des mêmes maux durant toute leur existence, je me demandais si l’on pourrait affirmer aussi que, même chez ces patients organiques, il existe une structure de base où se retrouvait un organe ou une fonction de prédilection qui présenterait donc ses lésions et donc ses signes de maladie ? 30

Ainsi, une question fondamentale doit être posée : pourquoi certains ont-ils une structure de base qui les prédisposerait à une pathologie psychique et les autres à une pathologie physique ? Si j’ai voulu diriger mes recherches dans cette direction, c’est parce que j’avais accepté deux préalables : un premier qui postule que la lésion explique les symptômes et les signes, que ce soit en pathologie physique ou en pathologie psychiatrique, et un second qui sous-entend qu’il existe une lésion première qui serait à l’origine des différences de structures de base chez certains. C’est la recherche de ce lien simple qui m’a guidée tout au long de ces travaux. J’ai misé sur la psychanalyse, qui est par excellence l’outil d’exploration des liens et qui m’a souvent montré que ce que je recherchais, même si je pensais que c’était excessivement refoulé, montrait toujours le bout de son nez (maquillé bien sûr, et très anodin) tout d’abord sur le plan culturel. Jean-Pierre Warnier. - Quel était l’état de la psychiatrie au Cameroun lorsque vous avez été nommée à l’Hôpital Laquintinie, et quel est-il aujourd’hui ? Aviez-vous à qui parler ? Berthe-Élise Lolo. - A l’époque, il y avait quatre ou cinq médecins psychiatres pour tout le Cameroun1. Il y avait le service de psychiatrie à l’Hôpital Laquintinie de Douala, et un autre à l’Hôpital Jammot de Yaoundé. A Laquintinie, nous étions deux psychiatres. Mon collègue était un Bamiléké. Très compétent. Il se défendait de la folie des autres par d’autres moyens que les miens. Comment dire ? Il s’impliquait moins de façon psychanalytique... Jean-Pierre Warnier. - Il mettait des barrières, des limites ? Berthe-Élise Lolo : Oui, c’est cela. En bon Bamiléké, il mettait des clôtures, des barrières... Et aujourd’hui, il n’y a toujours que quatre psychiatres ; d’autres sont venus et sont repartis ; un autre est décédé. Aujourd’hui, les infrastructures hospitalières sont dans un état lamentable. Tout a dégringolé. La dernière fois que j’y suis retournée, fin

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Soit à l’époque plus de treize millions d’habitants. Un psychiatre pour trois millions d’habitants ! En 2009, la population du Cameroun est d’environ 17 millions, soit un psychiatre pour plus de quatre millions d’habitants.

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2008, j’ai visité le service. Certains patients étaient dans un état épouvantable. J’en ai pleuré. J’ai soumis un projet aux responsables. Il consisterait à recruter quatre psychologues, quatre médecins généralistes, et quatre accompagnants éducatifs pour reformer le groupe que j’avais fait à Laquintinie. J’irais leur donner des cours intensifs. L’hôpital paierait le billet d’avion. Je ferais des missions d’enseignement au Cameroun pour les former. Jean-Pierre Warnier. - Lorsque vous étiez à Laquintinie, vous avez également enseigné au CUSS de Yaoundé. Berthe-Élise Lolo. - J’ai été recrutée comme assistante en psychiatrie au CUSS en 1994 puis chargée de cours1en 1999. Je commençais une carrière d’hospitalo-universitaire. Je faisais la navette entre Douala et Yaoundé. Je suis devenue « agrégeable ». Au CUSS, j’ai dispensé un cours dans lequel je traitais du leurre de la sexualité. Mon concept de leurre de la sexualité explique et souligne le leurre culturel qui postule que l’homme et la femme sont différents pour se compléter, pour une raison ou une autre. Ma notion de sublimation, derrière ce leurre de la sexualité, introduit le fait qu’ils sont différents pour magnifier la singularité, pour dire qu’ils ne peuvent être ni pareils ni dupliqués avec tout ce qui s’ensuit sur le plan philosophique, social et religieux. Le Pr M. M. 2, responsable du programme, présent ce jour-là à mon cours fut très embêté par mes théories. Nous nous sommes pris violemment à partie au sujet de mes recherches, devant les étudiants médusés. Il éructait : « Mais qu’est-ce que tu leurs racontes là ? Si tu maintiens ce que tu dis, à l’agrégation, tu auras un zéro ! » Je suis allée en 2001 en France, officiellement dans le but de préparer l’agrégation, mais dans mon for intérieur je tenais à vérifier mes théories de recherche. Je ne suis pas rentrée au Cameroun, et je n’ai pas présenté l’agrégation. Pourquoi ? Si je l’avais passée, je serais arrivée à un niveau de responsabilité où je me serais mêlée de politique. J’aurais fait partie de l’élite du pouvoir et de l’université. Ce n’était pas ce que je voulais. Mes recherches avaient plus d’importance.
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Grade équivalent à celui de Maître de Conférences. Le Pr M. M. est professeur de psychiatrie, formé par l’école de Fann (Henri Collomb).

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En 2001, j’ai passé trois mois à la Salpêtrière. J’ai exposé mes recherches au Pr Ph. M.. Il ne comprenait pas. C’est alors que le Dr Y. K. m’a informé qu’il cherchait un collaborateur pour l’hôpital de Prémontré1. J’ai accepté le poste et j’ai commencé à travailler à Prémontré. J’ai pu terminer plusieurs articles, que j’ai inclus dans le livre Mon Afrique. J’ai aussi commencé à théoriser sur les positions subjectives et j’ai rédigé ma thèse d’anthropologie psychanalytique, que j’ai soutenue en 2006. Quand je suis arrivée, j’ai cherché à savoir ce qui se faisait en France sur les classifications nosographiques. Je me suis demandé si le « DSM IV »2 faisait l’objet de discussions scientifiques. Je n’ai rien trouvé, il n’y avait rien. Puis un jour, je suis tombée sur mon maître de thèse D. Duclos, une personnalité éclectique qui écrivait et des livres de fictions, et des livres de sociologie, et discutait psychanalyse. Il a jeté un coup d’œil sur mes schémas et s’est écrié : « Mais ce que tu me montres là c’est un carré magique ! Ne me dis pas tu as mis le carré magique en psychiatrie ? Nous l’avons déjà expérimenté en sociologie ! » Avec lui, j’ai donc formalisé tout mon travail sous forme de thèse. Actuellement, nous essayons d’établir une homologie entre le carré logique en psychiatrie et la physique. Jean-Pierre Warnier. - Vos parents étaient tous deux membres de l’Eglise évangélique. Ils étaient de fervents chrétiens, surtout votre père.
L’hôpital psychiatrique de Prémontré est une ancienne abbaye de l’ordre de Prémontré, dont le premier établissement fut fondé au XII e siècle. Abandonnés par les religieux, les bâtiments, maintes fois refaits depuis le XII e siècle, ont été acquis par le département de l’Aisne en 1861 et transformés en « asile », puis en hôpital psychiatrique. L’hôpital est situé à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Laon, dans l’Aisne. 2 Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM en bref) a été mis au point en 1952 par la American Psychiatric Association. Il a connu plusieurs éditions, dont la dernière fut publiée en 1994 et porte le nom de DSM IV ou DSM 4. Ce manuel propose une liste de plus de 200 types de troubles psychiques, et des critères requis pour porter un diagnostic sur chacun de ces troubles. Il est présenté par ses promoteurs comme un outil qui permet aux cliniciens de s’accorder sur un diagnostic et de communiquer entre eux ; comme un outil pédagogique dans l’enseignement ; et comme un guide permettant de déterminer les thérapies et les traitements les plus appropriés à chaque type de trouble psychique. Ce Manuel, qui fait référence dans bien des pays du monde, fait l’objet de controverses dans la mesure où il fige des profils psychologiques en types et fait l’impasse sur toute approche singulière du parcours du sujet. De plus, il est très lié à une médicalisation des troubles psychiques et de leur traitement médicamenteux.
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